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1 Une « Révolution tranquille » [1], telle est l’expression employée par Alain Rey pour qualifier la période qui a vu les dictionnaires de langue renaître dans le paysage de la lexicographie des années 1970. S’il est vrai que Paul Robert a tranquillement changé le visage de la lexicographie, Larousse a dans le même temps évolué naturellement des dictionnaires encyclopédiques vers les dictionnaires de langue. De fait, le Grand Larousse de la Langue française, qui a résulté de cette évolution, a marqué un tournant pour la maison d’édition Larousse : il aurait pu en effet changer son image. Mais, en réalité, le Grand Larousse de la Langue française a illustré toute l’ambiguïté d’un dictionnaire qui, en se définissant indéniablement comme un pionnier, a pourtant été voué à l’échec.

2Pour comprendre un tel paradoxe, il nous semble nécessaire de retracer le paysage lexicographique, dans lequel s’inscrit le Grand Larousse de la Langue française, paysage alors en pleine mutation. Ainsi, après avoir rappelé les éléments novateurs et essentiels de ce dictionnaire, nous essaierons de déterminer comment la réussite lexicographique du Grand Larousse de la Langue française a pu se doubler d’un tel échec dictionnairique [2].

1. UN PAYSAGE LEXICOGRAPHIQUE EN PLEINE MUTATION (1960-1980)

3Au milieu du XX e siècle, Larousse domine indubitablement le monde lexicographique grâce aux dictionnaires encyclopédiques. Aucun grand dictionnaire de langue contemporain n’existe encore et personne n’a osé actualiser le Littré. Cependant, à peine trente ans plus tard, un grand nombre de dictionnaires de langue seront disponibles. Ainsi, trois grands dictionnaires sont créés de 1960 à 1980 : le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de Paul Robert (le sixième et dernier volume en 1964; un Supplément en 1970), le Grand Larousse de la Langue française (sept volumes de 1971 à 1978) et le Trésor de la langue française (tome I, 1971; tome XVI en 1994). Puis suivent des dictionnaires monovolumaires : le Petit Robert (1967), le Dictionnaire du Français contemporain (Larousse, 1966), le Micro-Robert (1971), le Dictionnaire du français vivant (Bordas, 1972), le Lexis (1975). Enfin, le Littré fut réédité deux fois au cours de cette période. On le constate sans peine, ces deux décennies marquent bien la vogue des dictionnaires de langue et en ce sens revivifient le paysage lexicographique.

1.1. Un désir laroussien : s’imposer dans le domaine de la langue

1.1.1. Le Grand Larousse Encyclopédique (1960-1964; 1968; 1975) : un dictionnaire charnière

4Avant même d’analyser l’essor des dictionnaires de langue et en particulier l’essai laroussien, il convient de revenir en arrière et notamment dans les années 1950, parce qu’elles voient naître en effet un grand dictionnaire encyclopédique qui va en partie changer le monde lexicographique et dictionnairique. Il s’agit du Grand Larousse Encyclopédique qui représente le premier grand dictionnaire pour lequel sont utilisées les nouvelles technologies. Sa conception repose effectivement sur les nouvelles machines mécanographiques et donc sur les cartes perforées que Claude Dubois, dans la dynamique instaurée par Bernard Quemada, avait détournées de leur utilisation première : la comptabilité. Ce sont en réalité les prémices de l’informatisation, puisque ce système permettait de constituer progressivement une base de données considérable. De plus, l’équipe de rédaction s’était pour la circonstance agrandie, Claude Dubois faisant alors appel à pas moins de 711 spécialistes pour rédiger les rubriques encyclopédiques mais aussi pour enrichir la partie langue. C’est ainsi que se forge une nomenclature riche à tendance exhaustive à laquelle correspond un cortège d’informations foisonnantes et précises. D’une part, l’actualité, l’évolution sociale et technique se trouvent efficacement représentées dans nomenclature. D’autre part, la partie consacrée à la langue y est à la fois très développée et soignée, et ce dans la première partie de chaque article, bien distincte de la partie encyclopédique venant en second.

5La maison Larousse souhaitait ainsi livrer à son lectorat un excellent dictionnaire encyclopédique dont la partie langue soit néanmoins particulièrement soignée. De fait, deux Suppléments (1968,1975) viendront ensuite utilement actualiser le dictionnaire en présentant de nouvelles entrées et en offrant des définitions pleinement représentatives de la société. Le Grand Larousse Encyclopédique correspond ainsi à une charnière dans l’histoire de la lexicographie, une étape dont il faut tenir compte, dans la mesure où, tout d’abord, il est le premier grand dictionnaire de cette période à utiliser les nouvelles technologies dans son élaboration, et ensuite, le premier de la série laroussienne du XX e siècle à bénéficier dans le même temps d’un tel soin pour décrire la langue.

1.1.2. Les dictionnaires de langue monovolumaires

6Le Grand Larousse Encyclopédique permettait en fait à la maison Larousse, jusqu’ici plutôt spécialisée dans l’information encyclopédique, d’innover en revendiquant un véritable désir de traiter aussi la langue. On n’oublie pas au passage que ce dictionnaire associait Claude Dubois et Jean Dubois, un grand dictionnariste et un grand linguiste. Au reste, le Dictionnaire du Français contemporain (DFC), que l’on doit à une initiative de Jean Dubois, suivra de près le Grand Larousse encyclopédique puisqu’il est édité en 1966, seulement trois ans après la publication du dixième et dernier volume du Grand Larousse Encyclopédique.

7Le Dictionnaire du Français contemporain a représenté comme on le sait un changement radical chez Larousse : il incarne le premier vrai dictionnaire de langue de la maison d’édition Larousse. Dirigé par Jean Dubois, cet ouvrage pionnier symbolise assurément l’innovation lexicographique à bien des égards. Tout d’abord, le public visé est essentiellement celui des apprenants, d’où la dimension pédagogique du dictionnaire avec des exemples qui sont uniquement forgés ou empruntés au langage courant, l’ouvrage s’assimilant ainsi à un outil privilégié de la langue contemporaine. Ensuite et surtout, J. Dubois, en se fondant sur la linguistique structuraliste, s’inspire, pour la première fois en lexicographie, du système distributionnel. Ainsi, la nomenclature est-elle essentiellement organisée autour du dégroupement lexical.

8En 1975, un second dictionnaire de langue paraîtra chez Larousse : le Lexis, lui aussi novateur. D’emblée, il est présenté dans la préface comme « le plus riche de tous les dictionnaires de la langue française en un seul volume ». Sa nomenclature compte en effet un nombre de mots très important : 76000 entrées, ce qui équivaut à peu près au Dictionnaire de la langue française de Littré. Concurrent direct du Petit Robert, il se présente alors comme un dictionnaire mixte, où l’on trouvera des exemples forgés mêlés à des citations littéraires. Il est structuré comme le DFC, en jouant donc du dégroupement lexical, mais il comporte aussi des informations précieuses et précises portant sur la langue classique.

9Une nouvelle maison d’édition s’installait cependant, dans les années 1950 et 1960, dirigée par Paul Robert, une maison qui aller fortement contribuer à transformer le paysage lexicographique.

1.2. Un tournant pour les dictionnaires de langue : Le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (1950-1964) en six volumes et le Petit Robert (1967) en un volume

10Pour bien comprendre en quoi, en termes de concurrence, une réaction laroussienne s’imposait, il importe de rappeler combien Paul Robert s’est installé rapidement dans le paysage lexicographique, tout en changeant en profondeur l’histoire des dictionnaires de langue, en offrant sur le marché en quelques années un « grand » dictionnaire et un « petit ».

11Le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française représente ainsi le premier grand dictionnaire de langue du XX e siècle, tout en créant une dynamique lexicographique en direction de la description de la langue, une dynamique dont il bénéficiera. L’ouvrage se présente en effet comme le successeur légitime et reconnu de celui de Littré : P. Robert crée la « Société du Nouveau Littré » et n’hésite pas à reprendre la formule de Daniel-Rops : « Notre Littré, désormais c’est le Robert », une formule qui semble si évidente qu’elle figure dès 1967 sur la jaquette du Petit Robert. Le dictionnaire de Paul Robert est un véritable dictionnaire de langue, un dictionnaire qui occupe un créneau resté disponible. Le public visé est un public cultivé à qui on offre une nomenclature enrichie d’un lexique culturel et de quelques néologismes. L’étymologie y est systématiquement donnée et complétée par les datations de sens. Enfin, les citations, à la manière de son glorieux aîné, le Littré, sont nombreuses. Ce dictionnaire construit par ailleurs sur « les mots et les associations d’idées » (sous-titre du dictionnaire) est novateur à cet égard, réinstaurant la dimension analogique chère à Boissière, et il va engendrer, dans la même maison d’édition, toute une série de dictionnaires monovolumaires.

12Le plus connu des dictionnaires en un volume de ladite maison, le Petit Robert publié en 1967, conservera les caractéristiques essentielles du Grand Robert, et notamment le fait de s’appuyer sur un corpus littéraire. Il reste un condensé du grand dictionnaire, même si lui sont ajoutés des exemples forgés et des exemples tirés de la presse. De cette manière, le public visé est plus large que celui du grand dictionnaire et, à la suite d’une publicité très importante, la vente du Petit Robert sera plus de dix fois supérieure à celui du Grand Robert. Par ailleurs, malgré son caractère monovolumaire, le Petit Robert bénéficie d’emblée de plus de 50 000 entrées.

13Les deux dictionnaires Robert, le grand et le petit, forment alors un véritable tandem linguistique. Mais d’une certaine façon, en termes de contenu, ils demeurent dans la tradition. Il restait donc encore à introduire dans le paysage lexicographique un grand dictionnaire de langue qui soit rédigé par des linguistes et du même coup susceptible de représenter un tournant important en s’inscrivant dans la mouvance linguistique issue du structuralisme. Ce dictionnaire naîtra en l’occurrence chez Larousse qui avait su rassembler à travers diverses revues d’excellents linguistes.

2. LE GRAND LAROUSSE DE LA LANGUE FRANCAISE : UN DIC-TIONNAIRE PIONNIER (1971-1978)

2.1. Un dictionnaire de langue en sept volumes

14Le Grand Larousse de la Langue française incarne donc le premier dictionnaire de langue Larousse en plusieurs volumes.

15Les directeurs Louis Guilbert, Robert Lagane et Georges Niobey donnent dès la préface une légitimité à l’ouvrage en affirmant haut et fort qu’un dictionnaire de langue manquait à la maison d’édition Larousse. Il est vrai que chez Larousse, ce grand dictionnaire est précédé d’une pléiade de dictionnaires encyclopédiques, depuis le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle jusqu’au Grand Larousse Encyclopédique des années 1960.

16Ce dictionnaire de langue représente de fait alors l’accomplissement de la maison d’édition. En effet, fort de ce nouveau dictionnaire, Larousse pouvait compter désormais dans son catalogue des dictionnaires encyclopédiques et des encyclopédies, mais aussi des dictionnaires de langue de qualité. Par ailleurs, avec le Grand Larousse de la Langue française. la maison Larousse visait à la réduction de la concurrence générique. En effet, la dichotomie inaugurée par Émile Littré et Pierre Larousse au XIX e siècle avait repris toute son importance dès l’apparition des dictionnaires Robert. De plus, la frontière entre les dictionnaires encyclopédiques et les dictionnaires de langue se révélait d’autant plus grande auprès du public que le Petit Larousse avait lui aussi un concurrent, le Petit Robert. La concurrence entre ces deux dictionnaires, monovolumaires, devenus rapidement et respectivement le fleuron de chacune des maison d’édition, creusait encore davantage la frontière entre les deux genres. À la faveur de ce regain d’intérêt pour la langue il importait assurément chez Larousse de concevoir un grand dictionnaire y correspondant.

17De surcroît, le Grand Larousse de la Langue française s’inscrivait naturellement comme l’aboutissement de tous les travaux effectués depuis le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle jusqu’au DFC. On ne doit pas oublier en effet que les dictionnaires encyclopédiques Larousse constituaient aussi de bons dictionnaires de langue, à travers la part qui y était consacrée à la langue. Cependant, aux yeux du grand public et du public cultivé, l’absence de citations et la présence des illustrations suffisaient à ranger les dictionnaires Larousse dans les dictionnaires encyclopédiques, notamment à travers la nouvelle comparaison s’instaurant avec le Grand et le Petit Robert. Le Grand Larousse de la Langue française représentait donc une suite logique : désormais, il y aurait deux manières d’analyser et de présenter la langue, celle de Robert et celle de Larousse.

18À travers le titre de la préface – « Un nouveau dictionnaire de la langue française » – se démarque ainsi d’emblée l’idée de fond : élaborer un dictionnaire de langue qui, chez Larousse, soit pionnier en la matière.

19Les rédacteurs ont effectivement choisi une présentation radicalement différente des autres dictionnaires Larousse. L’article tripartite (étymologie, langue, encyclopédie) fait ici place à un article centré tout entier sur la langue, invariablement introduit par l’étymologie et la datation des sens, suivies de la description du mot en langue, et s’achevant de manière systématique par la mention des synonymes et des antonymes.

20De fait, la microstructure du Grand Larousse de la Langue française se montre innovante en divers points, et notamment par le fait que les articles apportent une information très conséquente sur les mots. Ainsi, d’emblée, la partie historique est-elle très développée en faisant apparaître avec précision l’étymologie, la datation de la première apparition connue et la datation des emplois. Ce sont des données nouvelles puisqu’une telle information ne se retrouve que dans le Petit Robert et le Lexis, et ce dans une moindre mesure. Les informations historiques offertes dans le Grand Larousse de la langue française correspondent en vérité à un travail de bénédictin qu’Alain Lerond avait fourni, un travail qui n’a hélas jamais été repris après sa disparition. En outre, le système de répartition des sens, innové dans le DFC, est repris dans tout le dictionnaire : la distribution des mots et des sens structure effectivement la nomenclature à travers de nombreux dégroupements lexicaux mais aussi à l’intérieur de la microstructure, puisque les mots sont répartis selon leur construction ou leur catégorie grammaticale.

21Les exemples se révèlent également innovants, il s’agit essentiellement de citations, de syntagmes ou d’éléments de discours neutralisés. Ces exemples, tantôt littéraires tantôt forgés ne laissent en principe de par leur neutralité que peu de place à la subjectivité du lexicographe : ils sont bien adaptés, d’une part, à ce que doit être un dictionnaire de langue et, d’autre part, au public visé, un public cultivé. Les rédacteurs choisissent de rendre compte de l’état de la langue dans son évolution mais aussi dans sa synchronie et dans sa variété.

22Le Grand Larousse de la Langue française sera à bon escient présenté comme un véritable dictionnaire de langue française et non comme un dictionnaire terminologique [3]. Malgré ses sept volumes in-quarto, il ne compte en fait que 74000 entrées alors que le Lexis, en un volume, en compte 76 000. Les directeurs ont en réalité choisi de privilégier la richesse d’informations sur celle de la nomenclature. Il y a à travers l’ensemble des définitions une véritable dissection de la langue : 300 000 sens y sont traités. Par ailleurs, les termes techniques et scientifiques ne figurent dans la nomenclature que s’ils font partie de l’actualité. Il en va de même pour les mots anciens. Le vocabulaire décrit est donc général et installé en synchronie. Cette nomenclature est pourtant pionnière grâce à un nouveau type d’entrées, celles correspondant à des mots-clefs introduisant une sorte d’encyclopédie de linguistique et de grammaire.

2.2. Les fiches encyclopédiques sur la grammaire et la linguistique

23Dès la préface, l’aspect linguistique et grammatical du dictionnaire est revendiqué par les auteurs, des linguistes de haute compétence. En effet, le Grand Larousse de la Langue française est également décrit comme un « dictionnaire encyclopédique de la langue française ». Il est ainsi considéré à la fois comme un dictionnaire de langue et comme une encyclopédie générale de grammaire et de linguistique. Dès le début de l’« introduction à la partie grammaire et linguistique », les auteurs insistent sur cette caractéristique : « Une innovation de ce dictionnaire est l’encyclopédie de grammaire et de linguistique, répartie en articles qu’on lit à leur ordre alphabétique ». Pour la première fois effectivement, un dictionnaire inclut des fiches métalinguistiques, selon une formule innovante qui n’a jamais été reprise. Seul Quillet avait très partiellement mis en œuvre ce procédé dans le Quillet de langue française (1946), quant à Gerhard Wahrig, il avait séparé de son Deutsches Wörterbuch (1968) un Lexicon der Deutschen Sprachlehre constituant une petite encyclopédie de la métalangue à la suite du dictionnaire de langue.

24On compte de fait, à travers les sept volumes du Grand Larousse de la langue française, 170 fiches qui offrent un véritable tableau de la langue française. Ces fiches, solides développements d’une dizaine de pages parfois, sont destinées à approfondir des points de grammaire et de linguistique déjà traités dans le cadre d’un article. Mais elles sont essentiellement descriptives, théoriques et historiques. Ces fiches sont d’ailleurs dites encyclopédiques parce qu’elles sont métalinguistiques. L’objet visé est bien le fonctionnement de la langue.

25Ces divers développements de linguistique et de grammaire, rédigées essentiellement par Henri Bonnard, présentent des notions diverses, de la notion d’accent à la lettre Y, en passant par le complément circonstanciel, le futur, le mot, la palatalisation, la sociolinguistique, le texte, etc. Si on regroupait ces 170 fiches, on pourrait amplement constituer un ouvrage puisqu’elles représentent environ 600 pages. Il est clair que les rédacteurs ont offert ici à leurs lecteurs une mine d’informations : on sait en effet combien ces développements restent précieux, tout d’abord pour les professeurs qui n’ont pas hésité à les utiliser pour préparer leurs cours, mais aussi pour les étudiants qui ont souvent su en faire leur miel en tant qu’ouvrage de grammaire et de linguistique.

26Cependant, malgré sa nouveauté, malgré la belle réussite lexicographique du Grand Larousse de la Langue française, malgré aussi l’engouement unanime de ceux qui l’acquéraient, le grand dictionnaire ne rencontra pas le franc succès qu’il méritait et les éditeurs l’assimileront à un échec, faute de ventes suffisantes pour concurrencer sur ce plan le Grand Robert.

3. UN ÉCHEC DICTIONNAIRIQUE CONJONCTUREL

3.1. Un dictionnaire sans suite possible

27Force est de constater à ce jour que le Grand Larousse de la Langue française est le premier et le dernier grand dictionnaire de langue Larousse en plusieurs volumes. Rééditer et actualiser le dictionnaire s’avérait de fait très difficile. Plusieurs raisons peuvent expliquer la disparition de ce dictionnaire novateur.

28Tout d’abord, la pagination du dictionnaire se suit d’un volume à l’autre, ce qui rendait plus lourde la mise à jour de la nomenclature et la révision de chaque article, compte tenu du fait qu’il s’agissait d’une impression traditionnelle, avant les facilités offertes par le traitement informatique. Ensuite, la disparition d’Alain Lerond, seul rédacteur de la partie historique, avait créé un vide que personne ne put combler, tant son travail était monumental. Enfin, comme on vient de le laisser entendre, le problème le plus important reste celui inhérent au procédé d’impression utilisé pour l’ensemble du dictionnaire. En effet, la maison Larousse avait choisi la technique traditionnelle d’impression au plomb. Or, ce procédé était déjà, dans les années 1970, dépassé. La course à l’électronique était en marche depuis une dizaine d’années, et l’évolution fut très rapide puisque, dès 1967, apparaissaient les ordinateurs à cartes et au début des années 1970 naissaient les micro-ordinateurs. Le choix de l’impression au plomb se révélait d’autant plus surprenant qu’il ne permettait pas de numériser les données. La refonte ou l’actualisation du dictionnaire devenait de ce fait extrêmement coûteuse et elle fut abandonnée. La technologie, en connaissant un développement fulgurant et l’informatique en tenant déjà une place fondamentale, le Grand Larousse de la Langue française se retrouvait presque mort-né, victime d’une technologie vétuste et donc destinée à disparaître.

3.2. Une concurrence déjà bien implantée

29Alors que le Grand Larousse de la Langue française ne connaît qu’une réédition en 1986, le Grand Robert est déjà réédité en 1985 et, surtout, informatisé sur cédérom dès 1989, sous le titre de Robert électronique.

30En vérité, la concurrence ne semble laisser ni le temps suffisant à ce dictionnaire pour s’installer ni une place commerciale suffisamment rentable pour un grand dictionnaire de langue Larousse. De la même façon que le Lexis, aussi bon soit-il, est supplanté par le Petit Robert, le Grand Larousse de la Langue française n’arrive pas en effet à s’imposer face au Grand Robert. Il faut en réalité se souvenir que lors de sa réédition de 1985, ce dernier est enrichi en atteignant pas moins de 80000 entrées et de 250000 citations. Au même moment, le Grand Larousse de la Langue française était alors réédité sans changement significatif.

31Robert bénéficie par ailleurs déjà d’une forte représentation auprès du grand public. Entendons par là que le seul mot de Robert est alors synonyme de description riche de la langue, comme une sorte de label de qualité. Il représente déjà aux yeux de tous le dictionnaire de langue incontesté s’adressant à un public cultivé alors que Larousse reste attaché, en termes d’image, et notamment de par le Petit Larousse (ou à cause du Petit Larousse), au dictionnaire encyclopédique destiné à un public plus large. Comme nous l’avons souligné précédemment, Larousse poursuivait sans doute deux objectifs. D’une part, la maison d’édition voulait rivaliser avec Robert grâce au Grand Larousse de la Langue française, d’autre part, elle souhaitait estomper la frontière installée entre Robert et Larousse, ne plus pâtir de la dichotomie installée entre les dictionnaires de langue, Robert, et les dictionnaires encyclopédiques, Larousse. Même si la maison Larousse souhaitait clairement être reconnue pour ses travaux sur la langue, de fait son aura encyclopédique occultait toute autre perception. De son côté, Robert bénéficiait d’un tandem lexicographique en langue, le Grand Robert et le Petit Robert, mais de l’autre côté, malgré le Dictionnaire du Français contemporain et le Lexis, Larousse gardait l’image propre à son fleuron, le Petit Larousse. Le Grand Larousse de la Langue française, malgré toutes ses qualités, ne réussissait ainsi pas à imposer un nouveau tandem qu’elle pouvait offrir, des dictionnaires de langue et des dictionnaires encyclopédiques.

3.3. Un dictionnaire rédigé et dirigé par une équipe universitaire

32Les directeurs du Grand Larousse de la Langue française étaient tous des universitaires. Louis Guilbert, Robert Lagane et Georges Niobey, professeurs à l’université de Nanterre, s’étaient par ailleurs entourés d’une équipe de chercheurs pour rédiger le dictionnaire. Ils apportaient ainsi un savoirfaire différent qui ne correspondait pas forcément aux critères éditoriaux habituels.

33L’équipe de rédaction était essentiellement constituée d’enseignantschercheurs et de seulement deux personnes issues de la maison d’édition Larousse. Ces dernières étaient en réalité les seules à travailler à temps plein sur le dictionnaire. Aussi fallut-il sept ans pour rédiger le dictionnaire, ce qui entraîna un surcoût important pour la maison d’édition. Le travail étant effectué par des universitaires, ceux-ci n’étaient pas en fait soumis aux impératifs que connaissent des lexicographes professionnels liés au calendrier d’une maison d’édition.

34En outre, les directeurs étaient désireux d’adresser le dictionnaire à un public cultivé voire même élitiste, avec la volonté de se montrer linguistes plus que lexicographes. D’évidence, ils s’éloignaient de la tradition laroussienne. Dès la préface, sont par exemple prônées des attitudes relativement fermées : « tous les aspects de la langue et rien que la langue ». Ils se détournaient ainsi sans s’en rendre clairement compte de la devise de P. Larousse : « un ouvrage pour tous ». En vérité, la maison Larousse a toujours bénéficié d’une image populaire qu’il fallait savoir ne pas perdre avec un grand dictionnaire de langue. Or les dictionnaires plurivolumaires sont coûteux et du fait même que garder une image populaire n’était pas dans l’esprit des directeurs, l’échec n’était guère rattrapable. En fait, seuls le DFC a su en tant que petit dictionnaire de langue bénéficier d’un succès populaire, pendant que le Petit Larousse au tirage imposant (de 400000 à 600 000 d’exemplaires par an en moyenne, si on excepte le million d’exemplaires atteint les années fastes, celles du troisième millénaire ou du centième millésime) reste indéniablement l’ouvrage clef de la maison.

35Face à un dictionnaire élitiste, le public fut surpris et sans doute ne s’y est-il pas reconnu. Le changement générique a par ailleurs désorienté le lecteur. En outre, la publicité ne fut pas des plus réussies, en contribuant à perdre des lecteurs, elle signalait en effet que le dictionnaire correspondait à une « encyclopédie générale de grammaire et de linguistique », ce qui n’était pas pour séduire le grand public qui y a vu un dictionnaire spécialisé. Certes les fiches constituaient un atout pour le dictionnaire, mais confronté à une telle publicité, le lecteur ne savait plus si le Grand Larousse de la Langue française était un dictionnaire de langue ou un dictionnaire encyclopédique. C’étaient là autant d’aspects dictionnairiques déroutants.

36De fait, les développements linguistiques, même s’ils faisaient le bonheur des enseignants et des étudiants, n’ont pas facilité la lecture du dictionnaire pour le grand public, ils interrompent forcément la suite des articles. Par ailleurs, ce dictionnaire offrait des définitions très riches alors que la nomenclature ne semblait pas suffisamment représentative de la société décrite. Rappelons que les termes techniques et scientifiques sont loin d’y être tous définis, l’exhaustivité des informations prenant le pas sur le nombre des entrées. C’est pour un grand dictionnaire en général impardonnable. Ici une conception lexicographique, celles des linguistes, l’emportait sur une nécessité dictionnairique : offrir dans un grand dictionnaire une nomenclature nettement supérieure à celle d’un petit, celle du Petit Larousse par exemple.

37On ne pouvait oublier que le public élitiste avait déjà son dictionnaire, le Robert, alors que le public plus populaire avait le sien : le Larousse. La dichotomie était creusée et le prix relativement élevé du Grand Larousse de la Langue française ne correspondait pas à la bourse du lectorat habituel. Ainsi, le public n’est-il pas allé à la rencontre de ce dictionnaire et sans doute Christine Ouvrard a-t-elle en grande partie raison d’affirmer que Larousse ne peut échapper à sa vocation encyclopédique pendant que Robert sert la langue.

CONCLUSION

38Le contexte lexicographique dans lequel s’inscrivait le Grand Larousse de la Langue française était en pleine mutation. La linguistique, grâce à l’élan structuraliste, se développait, les dictionnaires de langue se multipliaient et les technologies, évoluant rapidement, permettaient à la lexicographie d’être plus performante quant à la conception des dictionnaires, quant à leur actualisation et à leur réédition.

39Le Grand Larousse de la langue française entrait dans cette ère nouvelle en innovant à travers le traitement de la partie historique, le système de distribution, le choix des citations et, surtout, les développements encyclopédiques de grammaire et de linguistique. La lexicographie était indéniablement réussie, mais la dictionnairique, qu’il s’agisse de la publicité, du ciblage du public et de ses attentes, ou encore des technologies mises en œuvre, tout cela n’était pas à la hauteur du changement amorcé, d’où l’échec de ce dictionnaire.

40L’innovation lexicographique à laquelle il correspondait n’a donc pas fait souche. La maison Larousse s’est trouvée confrontée à un bel échec dictionnairique, ce qui n’est guère son habitude. Ainsi, en fonction du choix d’une impression désuète rendant trop coûteuse une actualisation, sans oublier la relance commerciale à opérer, relance supposant de nouveaux arguments, force a été de constater pour la maison Larousse qu’investir le domaine de la langue, c’était se heurter à trop forte partie dans le domaine dictionnairique : le Grand Robert occupait solidement le terrain dans les esprits en bénéficiant d’une sorte de monopole. L’équipe universitaire, à l’origine de ce dictionnaire, n’était pas arrivée à convaincre le grand public, faute sans doute de trouver les voies dictionnairiques propres à le convaincre. Il ne s’agissait pas ici uniquement de réussir une opération lexicographique mais il fallait surtout garantir le succès dictionnairique d’un « dictionnaire de langue », et les universitaires tout comme la maison Larousse dans le domaine de la langue ne bénéficiaient pas en l’occurrence d’une expérience suffisante.

41En réalité, en usant de néologismes, on pourrait conclure que rien ne sert de « lexicographier », encore faut-il « dictionnairiser ». Et pour l’heure, Larousse sait certes lexicographier et dictionnariser avec talent, mais pour les dictionnaires encyclopédiques. Pendant que les éditions Le Robert savent d’évidence lexicographier et dictionnairiser, mais pour les dictionnaires de langue. Rien n’interdit cependant dans l’avenir de relancer les enjeux ! On constate ainsi que, depuis novembre 2004, vient s’insérer dans ce débat, un nouveau dictionnaire avec lequel il faut compter, le Nouveau Littré, un dictionnaire qui connaît un succès d’estime certain auprès du public, tout en n’ayant pas d’autre ambition que de représenter un « dictionnaire de langue » panchronique. Et s’il poussait la maison Robert à tenter l’aventure encyclopédique et la maison Larousse à retenter l’aventure du dictionnaire de langue ?

Notes

  • [1]
    Rey, Alain, « La renaissance du dictionnaire de langue française au milieu du XX e siècle : une révolution tranquille », dans Les dictionnaires Le Robert, sous la direction de M. Cormier, A. Francœur, J.-C. Boulanger, Les Presses de l’Université de Montréal, 2003.
  • [2]
    Nous souhaitons en l’occurrence remercier Christine Ouvrard pour nous avoir permis de comprendre les différentes raisons ayant contribué à l’extinction de ce grand dictionnaire.
  • [3]
    N’hésitons pas à souligner que le Grand Larousse encyclopédique avait en revanche très nettement une dimension terminologique. Un grand soin avait en effet été apporté à la mention des différentes unités des technolectes.
Français

Les années 1950 sont marquées par la modernité. À l’aube de l’informatisation, l’évolution technologique est prodigieuse. La linguistique tient désormais une place riche et nouvelle. Les dictionnaires de langue fleurissent. Ces mêmes dictionnaires sont tous liés entre eux par l’innovation. L’un d’entre eux particulièrement, le Grand Larousse de la Langue française, constitue un intérêt certain du fait de son antinomie. Il est à la fois novateur et voué à disparaître.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  • PRUVOST, J. 2002. Les dictionnaires de langue française. Paris : PUF.
  • REY, A. 1977. Le lexique : images et modèles, du dictionnaire à la lexicologie. Paris : A. Colin.
  • —. 2003. « La renaissance du dictionnaire de langue française au milieu du XX e siècle : une révolution tranquille », dans M. Cormier, A. Francoeur, J.-C. Boulanger (dir.), Les dictionnaires Le Robert. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal.
Laetitia Bonicel
Université de Cergy-Pontoise, Laboratoire CNRS Métadif
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