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Ela. Études de linguistique appliquée

2010/3 (n° 159)

  • Pages : 128
  • ISBN : 9782252037706
  • Éditeur : Klincksieck

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Tout enregistrement graphique d’un parler à tradition orale pose le problème d’une bonne adéquation entre graphèmes et phonèmes. L’absence d’un système graphique normé permet de cultiver le mythe de l’illettré et de l’inculte dont la parole « sauvage » écrite se trouve ainsi doublement stigmatisée : au mépris de l’oral s’ajoute le mépris de la forme écrite. Cette prégnance idéologique a trop longtemps occulté l’analyse de la variation linguistique, et des orthographes dialectales en particulier. L’écriture de l’acadien n’échappe ni à cette idéologie, ni aux préjugés qui en découlent.

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La mise en écrit des patois et des parlures locales doit être considérée, aujourd’hui, comme un témoignage graphique de l’oral, une mémoire d’un passé plus ou moins révolu, d’où s’élèvent les saveurs de la parole et de la culture traditionnelles.

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Devoir de mémoire, mais aussi de reconstruction, les orthographes dialectales doivent remplir au moins deux fonctions : d’une part, transcrire l’oralité de la langue vernaculaire afin de permettre son identification, et, d’autre part, mettre en place un système d’écriture distinctif afin de montrer que la parlure mise en écrit n’est pas la langue standard dont elle est à la fois si lointaine et si proche. Tel parait être aussi le contexte d’écriture de Pascal Poirier [1][1] Pascal Poirier est né le 15 février 1852 à Shédiac,..., avocat, écrivain et linguiste, auteur de la Causerie memramcookienne publiée en trois épisodes dans le journal Le Moniteur acadien, entre le 24 décembre 1885 et le 7 janvier 1886.

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La Causerie memramcookienne est composée d’un préambule sur le français acadien, suivi d’un dialogue fictif à titre d’illustration.

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Le préambule avertit le lecteur qu’il a sous les yeux « probablement pour la première fois, un imprimé en langage acadien ». Qu’il n’y a « pas à rougir de ce parlé [sic] qui fut celui d’Evangéline [2][2] L’Evangéline (1847) est un poème épique d’Henry Wadsworth... et des martyrs de Granpré [...] celui que nous léguèrent nos ancêtres, qui eux-mêmes l’avaient apporté tel de la mère-patrie la France » (Gérin, 1990 : 75-77). Un argumentaire qui, tout en revalorisant la langue vernaculaire, légitime aussi la langue standard.

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Le dialogue fictif consiste en une conversation conjugale entre Pierrichon et Marichette. Il met en scène un mari plongé dans ses pensées et sa femme, en train de tricoter. Le ton y est didactique. Le discours, en dehors de la nécessité de se cultiver et d’apprendre davantage, aborde la question de l’étymologie de Memramcook, hydronyme et toponyme, du lieu dont ils sont originaires [3][3] Memramcook est situé à une quinzaine de kilomètres.... Un tête-à-tête construit autour d’éléments idéologiques qui « se ramènent à la devise même du Moniteur acadien : « Notre langue, notre foi, nos coutumes » », comme le fait justement observer Gérin (1990 : 13) qui, par ailleurs, dans les appendices de son édition critique, nous fait part du commentaire, et des variantes graphiques, adressés par un certain J.F., en 1919, au rédacteur du journal l’Evangeline qui en reproduit le contenu à la rubrique Page d’histoire[4][4] En date du 30 octobre 1919. :

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« Mon cher rédacteur,

Je vous envoie, à titre documentaire, différentes variantes dans l’épellation du mot « memramcouk ». Le mot lui-même est d’origine sauvage [...] et on ne saurait lui donner une orthographe d’origine française :

De Vaudreuil écrit : « Mémérancouque » [1].

L’abbé de l’Isle-Dieu : « Mémérancook » [2].

Mgr de Québec, en 1757 : « Memerancouque » [3].

Jean Lemenager, maître d’école en 1829 : « Mamramkook » [4].

L’abbé Ciquard en 1803 : « Memeramkook » [5].

Mgr Oct. Plessis en 1812 : « Memramcoucq » [6].

Je vous envoie ces variantes qui pourraient intéresser les amateurs d’archéologie acadienne. » (Gérin, 1990 : 130)

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Autant de variantes dont chacune des attestations se prêterait à une interprétation idéovisuelle différente quant à l’origine graphique de sa forme. Si la première forme [1] parait bien francisée avec la notation des [e] par -é-accent aigu et des [k] par -c- et -qu-, la seconde forme [2] est hybride, française au début du mot et anglaise à la fin. Les autres formes graphiques [3 à 6] oscillent dans une sorte de panachage dont la notation phonétique fluctue entre la tradition orthographique française et la tradition orthographique anglaise. Toutes ces hésitations traduisent non seulement la difficulté du choix graphique pour un mot d’origine amérindienne, mais traduisent aussi, pour ne pas dire surtout, le tiraillement politicolinguistique entre les pôles anglais et français. La forme standard Memramcook, absente des variantes listées ci-dessus, confirme l’installation du modèle graphique anglais.

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Parallèlement à cette dernière remarque, et en l’absence d’éléments historiques de l’époque, il est nécessaire de prendre en compte le fait que Memramcook est localisé dans une aire géolinguistique où le pourcentage des francophones, en 1986, se situait entre 20 et 50 %, et que le caractère minoritaire de cette situation est renforcé par un environnement anglophone prégnant (Rossillon (dir.), 1995 : 72-74).

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Ainsi contextualisée, de manière toute relative, la Causerie memramcookienne, par le dialogue de Pierrichon et Marichette, nous livre l’énigme du mot Memramcook. Mot dont le sens initial, attesté par un « sauvage », signifie selon les propos rapportés par Pierrichon : « tcheuque chouse de croche, qui irait comme un anguille ». Il désigne par cette expression les sinuosités du fleuve, dont l’extrême exagération des méandres, ne pouvaient être attribuées qu’à « une grousse anguille qui en aurait tracé la route à suivre ». Une métaphore de terrain, une vue du sol objective, confirmée par la cartographie et les images satellite actuelles de la Baie de Fundy (cf. figure 1).

Figure 1 - Carte des méandres de la rivière Memramcook, qui contrastent avec celui de la rivière voisine Pépouchack.

1. DONNÉES SUR LE CORPUS

1. 1. Traitement des données

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Le corpus du texte Pierrichon et Marichette a été entièrement saisi sur ordinateur et traité par différentes méthodes informatiques déjà exposées dans plusieurs publications [5][5] Voir en particulier Jejcic (1996) pour les principes.... L’analyse des données s’appuie sur des ressources informatiques telles que des listes d’index et la concordance générale du texte ressource. Les listes d’index présentent toutes les occurrences du texte classées par ordre alphabétique ou par ordre de fréquence décroissante des mots. La concordance générale, sous forme de listage, donne pour chaque occurrence du texte son contexte d’apparition. Par ailleurs, une attention toute particulière a été portée au respect des formes graphiques et de leur segmentation, telles qu’elles apparaissent dans le journal, sans modification aucune au cours de la saisie. Que Gérin, auteur de l’édition critique de la Causerie memramcookienne, soit ici remercié pour avoir eu l’amabilité de me transmettre la copie numérisée des coupures originales du journal Le Moniteur acadien, sans laquelle cette étude aurait été impossible.

1. 2. Regard d’ensemble

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Le premier niveau d’observation du corpus distingue deux sortes d’entités : les mots et les locutions, d’une part, et les signes de ponctuation, d’autre part. Les locutions correspondent à des expressions figées constituées de deux éléments graphiques et plus (tableau 1) :

Tableau 1 - Répartition des entités du corpus.
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Ce décompte a été rendu possible grâce à un codage minimal de signes séparateurs permettant de différencier les différents types d’unités (mots et locutions). La mise en place d’un tel système de structuration des données textuelles est délicat non seulement en raison de la variation graphique des formes, mais aussi en raison de la variation de leur segmentation, pour certaines d’entre elles.

2. VARIATION GRAPHIQUE

2. 1. Regard sur les mots

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Le second niveau d’observation montre la forte récurrence de marqueurs d’acadianismes et de tournures populaires. Parmi les formes les plus fréquentes, nous rencontrons en effet des formes acadiennes mais que l’on retrouve aussi dans d’autres lieux de la francophonie. Tel est le cas, par exemple, des mots suivants (par ordre de fréquence décroissante) :

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  • bein, 40 occurrences et ben, 2 occurrences, contre bien, forme standard, une seule occurrence. Cette forme est transrégionale, générale à la francophonie, et couramment qualifiée de rurale ou familière, disons : sociale. La même observation peut être faite pour pis, 18 occurrences, dont aucune forme standard n’est présente dans le texte. Même chose aussi pour c’te, 16 occurrences, mais dont 6 occurrences standard sont présentes dans le texte avec ce, 5 fois, et cette, une seule fois. Idem encore pour icite, 16 occurrences, dont aucune standard.

  • coumme, 13 occurrences et chouse, 10 occurrences, avec 3 occurrences standard pout le premier terme et aucune pour le second. Marqueurs du ouisme, ces formes sont, étaient, courantes dans les parlers traditionnels dialectaux. Idem aussi pour bounne, 4 occurrences, mais aucune standard, contrairement à boucoup, 4 occurrences, dont l’emploi est contrebalancé par beaucoup, avec 4 occurrences de la forme standard.

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Les premiers véritables marqueurs forts de français acadien sont :

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  • tcheuque, 10 occurrences, le texte ne présente aucune variante standard. Idem pour tchulture, 3 occurrences dont aucune standard.

  • Acadjiens, 3 occurrences, et Djieu, 3 occurrences. L’ethnonyme ne présente aucune occurrence standard (Acadien), quant au second terme il ne présente qu’une occurrence standard dans l’expression Fête-Dieu. Il y a évidemment bien d’autres types de marqueurs ; ils seront abordés plus loin.

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Ce parcours à travers les mots non-standard les plus fréquents montre la variabilité des formes, qu’elles soient graphiques et/ou phoniques. Il montre surtout le contenu social qui en émane : mots marqueurs, géographiques et sociaux à la fois, dont la puissance symbolique contamine le texte dans son intégralité. Mots, disséminés au fils du texte, dont la fonction principale est d’assumer l’acadianité de la Causerie.

2. 2. Notations de traits de l’oral

2. 2. 1. Traits présents dans diverses variétés géographiques et/ou sociales de français

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À titre d’exemple, certains vocables du corpus de la Causerie memramcookienne ont été rapprochés de formes présentes dans le DFPSL (Pivetea, 2001) :

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  1. élision du e dit muet ou atone :

    • à l’intérieur du mot :

      • d’mandé pour demandé ; d’vait pour devait ; f ’ront pour feront ; p’tit(e) pour petit(e), etc. ; p’t-être pour peut-être où l’apostrophe signale la neutralisation du graphème digraphe -eu-.

    • devant initiale consonantique :

      • d’moyens pour de moyens ; d’vivre pour de vivre ; j’crois pour je crois ; j’prenons (je collectif) pour je prenons ; l’marais pour le marais ; m’dit pour me dit ; s’noummait pour se noummait, etc.

    • à la jonction des deux éléments d’un composé :

      • parc’que pour parce que.

  2. réduction du pronom personnel il(s) :

    • y pour il et ils, qui est courante ; mais aussi réduction de l’expression il y a à y’a ou y a, en deux éléments graphiques sans apostrophe ;

    • avait y perdu pour avait-il perdu ; avait y monté pour était-il monté, avec substitution du verbe auxiliaire être par avoir.

  3. réduction de la diphtongue ien :

    • ben, 2 occurrences et bein, 40 occurrences, graphie majoritaire, pour bien

  4. .

  5. réduction de ui en :

    • depis pour depuis, pis pour puis.

  6. chute des consonnes liquides l et :

    • visiteux pour visiteur ; not’ pour notre, où l’apostrophe marque la chute du e muet et du r qui précède, ou encore not’e, où l’apostrophe marque uniquement la chute du ; chute graphique du r dans monsieu.

  7. hésitation entre les deux consonnes liquides l et :

    • cartchul pour calcul, le DFPSL atteste le même phénomène avec la graphie carçhulàe pour le verbe calculer.

  8. notation du ouisme, o accentué ou initial passe à ou :

    • boun, bounne pour bon, bonne ; chouse pour chose ; coumme, coumment et coummence pour comme, comment et commence ; dounnait pour donnait ; grous, grousse pour gros, grosse ; houmme pour homme, et Bounhoummes dans le toponyme village des Bounhoummes, etc.

  9. ouverture de e en a devant :

    • barceau pour berceau, qui semble être la seule occurrence de ce type dans le texte, mais qui est courante dans diverses variétés de français.

  10. notation d’un e fermé :

    • collége pour collège ; le timbre de la voyelle est simplement enregistré par l’inversion de l’accent grave en accent aigu, le DFPSL enregistre aussi le e fermé avec la graphie couléjhe, prononciation attestée dans plusieurs parlers de l’Ouest français. Le mauvais état de la copie originale du journal ne permet pas de faire une investigation systématique sur ce point.

  11. notation d’un e ouvert :

    • rètrècie pour rétrécie, le timbre de la voyelle est noté tout bonnement par l’inversion des accents aigus en accents graves. Même remarque que pour le point i) pour une investigation systématique.

  12. rétablissement de la consonne finale t prononcée :

    • droite, masculin, pour droit, prononciation notée par l’ajout d’un e final.

  13. maintien de la consonne finale muette d au féminin :

    • grand, féminin, pour grande, conservation de la forme féminine ancienne grand, forme épicène de l’ancienne langue héritée du latin.

  14. formation d’un yod devant initiale vocalique :

    • iou, sans accent grave sur le u, pour , l’adverbe. Une forme équivalente est proposée par Édith Jacqueneaux dans un texte en parler sarthois du Haut-Maine (France), sous la forme graphique you, idéographiquement rapproché de you, pronom personnel de la seconde personne en anglais, alors qu’un accent sur le ù, yoù, permettait d’enlever aisément cette ambigüité graphique.

  15. formation d’un yod en finale vocalique :

    • fourmilles pour fourmis.

  16. notation du singulier en -al par la forme du pluriel -au :

    • animau, avec -au, note le singulier et s’oppose graphiquement à animaux, avec un -x final, qui enregistre le pluriel.

  17. formes et tournures populaires, familières ou stigmatisées :

    • c’te pour ce et cette ; icite pour ici ; itout pour aussi ; ça que ça pour ce que ça ;

    • ça parait pour il parait.

2. 2. 2. Traits dialectaux du français acadien

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  1. palatalisation des dentales t et d notée par les graphies -tch- et

  2. dj- :

    • Djieu pour Dieu ; Acadjiens pour l’ethnonyme Acadiens ; motchié pour moitié, etc.

  3. palatalisation de la vélaire k noté par la graphie -tch- :

    • tcheuque pour quelque ; tchestion pour question ; octchupé pour occupé ; protchurer pour procurer ; tchultivable pour cultivable ; tchuré pour curé ; Tchut de sac, toponyme ou lieudit, pour Cul-de-Sac, etc. Le DFPSL enregistre les graphies çheuque, oçhupàe et çhulture pour quelque, occuper et culture.

  4. acadianismes sémantiques et tournures acadiennes ; certaines de ces formes sont partagées avec des dialectes français ou, plus souvent, avec le poitevin-saintongeais :

    • brocher pour tricoter, même sens attesté dans le DFPSL sous la graphie brochàe ; moyennement pour dans une grande mesure ; gazette pour journal ; joliment pour beaucoup, malinpour méchant, seiner pour pêcher avec un filet (seine, senne), quasiment pour presque ou à peu près, etc. ;

    • une beauté d’animaux pour une grande quantité d’animaux ; un p’tit brin pour un peu ; par chuz nous pour du côté de chez nous ; tchestions à te faire pour questions à te poser ; il y a cinquante ans passés, forme de redondance, pour il y a cinquante ans ;

    • se mâter (terme maritime) pour se dresser sur ses pattes arrières (ours), se cabrer (cheval) ; hal (l) er (terme maritime) pour tirer, charroyer.

  5. emprunts à l’anglais ou anglicismes :

  6. emprunts aux dialectes amérindiens, en particulier pour certains ethnonymes, hydronymes et toponymes :

    • Micmac, ethnonyme, micmaque adjectif féminin dérivé correspondant. Miramichi et Pépouchack, hydronymes.

2. 3. Segmentations graphiques particulières

2. 3. 1. Agglutinations

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  • à c’theure, contraction de l’expression à cette heure, « désormais, maintenant », où le -t de la forme réduite de cette, c’t, est graphiquement agglutiné à heure selon la séquence graphique c’theure. Cette forme graphique, comme la variante à c’t’heure, avec une apostrophe entre t et heure, sont censées donner au lecteur la reproduction d’une prononciation réaliste réduite à deux syllabes. Le DFPSL donne la graphie asteùre, en un seul mot graphique et sans le h- initial de heure, qui rend plus difficile la reconnaissance sémantique de la forme.

  • c’tépoque là, même remarque que pour l’exemple précédent, l’agglutination graphique du syntagme cette époque-là dénote une prononciation dont le télescopage des unités suggère la qualité orale du propos.

  • nai et nétait, formes agglutinées de n’ai et n’était, présentes dans les expressions respectives j’nai jamais entendu et si c’nétait not’e Michel, indiquent, à l’instar des exemples précédents, un style de prononciation dont les éléments syntaxiques sont réduits à leur oralité minimale. Idem aussi pour nen, forme agglutinée de n’en, qui apparait deux fois dans les syntagmes identiques : j’nen sais rien. Idem encore pour tle et tlai, formes agglutinées des tournures pronominales de te le et te l’ai, des expressions j’tle disais et j’tlai dit. Un point commun à ces agglutinations est d’être introduites par le pronom personnel de la première personne : j’nai jamais entendu ; j’nen sais rien ; j’tlai dit ; j’tle disais. L’élision du pronom je > j’ devant consonne confère au dialogue une certaine matérialité de la parole.

  • c’qu’en et c’qu’ils pour ce qu’il en et est-ce qu’ils, syntagmes compacts présents respectivement dans les expressions sans savoir au juste c’qu’en était et dire pourquoi c’qu’ils se noumment coumme ça, montrent les limites de l’oralité mise en écrit, avec des formes réduites à l’extrême.

  • rienque, en une seule séquence graphique (attesté en deux éléments graphiques rèn que dans le DFPSL), correspond à des phénomènes identiques à ceux vus précédemment. Cette forme graphique donne une image vivante de l’oralité, en particulier dans son contexte d’apparition : La preuve c’est que rienque depuis j’prenons les journaux, ça nous a rouvert moyennement l’esprit.

  • ya et yavait pour il y a et il y avait, sont des agglutinations graphiques courantes dans la tradition littéraire pour donner plus de vraisemblance au discours direct rapporté. Par contre, la forme qui pour qu’il, dans l’énoncé : Memramcook, c’est un nom sauvage qui m’dit, va au-delà de cette tradition, sans aucun signe graphique pour signaler cette fusion des unités.

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Toutes les formes agglutinées que nous venons de parcourir semblent ponctuer l’oralité du texte en lui donnant à la fois un rythme et une expressivité, qui parait se libérer de la conventionnalité de l’écrit et de la rigidité de son cadre. Ce type de variantes graphiques donne l’impression d’une reproduction objective de la parole, et bien qu’elles recouvrent des réalités orales courantes dans les différents parlers français, elles n’en contribuent pas moins à renforcer le contenu proprement acadien du dialogue.

2. 3. 2. Déglutinations

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  • j’amais pour jamais ; j’asant pour jasant ; j’usque là pour jusque-là. Il parait invraisemblable que ces trois cas de déglutination graphique soient des coquilles typographiques, les trois mots étant d’usage courant ; ces graphies seraient donc intentionnelles. De plus, la forme j’usque là est notée sans trait d’union alors qu’il existe dans le texte une autre occurrence correspondant à la graphie standard, jusque-là.

  • l’orsquelle pour lorsqu’elle présente à la fois une déglutination, avec l’insertion d’une apostrophe devant la voyelle initiale, et une agglutination avec la soudure de la conjonction avec le pronom. Ici aussi la coquille semble peu probable, même si l’on ose penser un instant que l’apostrophe à été posée par erreur à cet endroit, à la place d’être insérée entre la conjonction et le pronom à initiale vocalique.

  • qu’and pour quand et quant à. Il est difficile de trouver une raison graphique à cette forme, surtout pour un mot aussi courant et aussi fréquent. Cet écart est sans doute intentionnel, nous y reviendrons plus loin (3.3.1.).

  • c’te lui pour celui, la séparation en deux éléments graphiques renvoie à la composition historique du mot, et par là-même à un emploi archaïque. Ici aussi cette forme parait délibérée.

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Contrairement aux agglutinations qui enregistrent surtout des phénomènes de phonétique syntactique, les déglutinations relèvent plutôt de manipulations graphiques généralement sans contreparties phoniques.

2. 4. Dénormalisation de l’écrit

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  1. absence du trait d’union dans les composés d’usage courant :

    • moi même pour moi-même ; peut être pour peut-être ; vingt neuf pour vingt-neuf ; grand père pour grand-père, et une variante graphique grand’père, qui renvoie à la forme épicène de grand. Cette forme est distinguée par une apostrophe dans les composés avec un nom féminin type grand’mère. Littré différencie ces cas en utilisant le trait d’union pour les composés masculins : grand-père, grand-oncle, et l’apostrophe pour les composés féminins : grand’mère, gand’tante. Ces variantes graphiques témoignent du flottement de l’usage au cours de l’histoire. En 1694, le Dictionnaire de l’Académie française atteste une dissymétrie entre les mots féminins, avec apostrophe, et les mots masculins, avec trait d’union. Mais les formes féminines sont neutralisées dans la Table du Dictionnaire : grand-mere, grand-tante. Par la suite dans les éditions de 1718, 1740 et 1762 l’Académie essaie de régulariser la série des mots masculins en supprimant le trait d’union : grand pere, grand oncle. En 1798 le trait d’union est réintroduit pour ces deux mots. Ce n’est qu’en 1935 que le Dictionnaire de l’Académie normalise les formes graphiques des féminins en généralisant le trait d’union (Catach (dir.), 1995 : 531-532).

  2. absence de traits d’union et souvent de majuscules dans les toponymes :

    • Pré d’en Haut pour Pré-d’en-Haut ; village du bois pour Village-du-Bois ; village des Beaumont pour Village-des-Beaumont ; village des Gautereaux pour Village-des-Gautereaux. En dehors de Pré d’en Haut, l’usage des majuscules est pour le moins fantaisiste. La systématique qui semble apparaitre est que dans les composés seuls les noms propres reçoivent une majuscule, Beaumont, Gautereaux, s’opposant ainsi aux noms communs avec maintien de la minuscule, village du bois. La seule forme standard est représentée par le toponyme Pierre-à-Michel, avec majuscules et traits d’union. Le flottement de l’usage du trait d’union, ainsi que de celui de la majuscule, montrent l’incertitude et la lenteur d’instauration de règles d’écriture compliquées.

  3. omission de l’accent circonflexe :

    • batiment pour bâtiment ; parait pour paraît dans l’expression ça parait ; trainé pour traîné, une seule occurrence. Les trois occurrences de batiment « bateau » ne présentent pas d’accent circonflexe sur le a. Cet usage est systématique et s’oppose aux occurrences du verbe bâtir et à la forme dérivée bâti qui maintiennent l’accent. Remarque identique pour parait, systématiquement sans accent circonflexe, dans les quatre occurrences de l’expression ça parait, ce que démontre le contexte d’apparition d’une des occurrences : un livre qui va paraître, ça parait, où le verbe et l’expression, qui sont adjacents, s’opposent par la présence et l’absence de l’accent circonflexe.

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La dénormalisation concerne principalement des règles d’orthotypographie, usage du trait d’union et de la majuscule. Cela touche aussi les écarts graphiques tels que l’omission de l’accent circonflexe sur a et i.

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La variation graphique sert, en quelque sorte, non seulement à faire passer l’oral dans l’écrit, mais également à donner une certaine représentation de l’oral mis en écrit. S’il est possible d’observer un certain nombre de régularités dans la mise en place de la variation, faite de manière plus ou moins inconsciente par l’auteur, il n’en reste pas moins vrai qu’elle dégage, paradoxalement, des intentionnalités observables au niveau de la fréquence des formes graphiques utilisées. Ainsi, par exemple, les formes bein et ben (42 occurrences en tout) n’ont comme pendant standard qu’une seule occurrence de la graphie bien.

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Les régularités observées dans les procédures de dénormalisation, et plus généralement les différentes manifestations de la variation graphique, révèleraient peut-être une organisation sous-jacente et des fonctionnements particuliers à un certain type de système graphique.

3. SYSTÈME GRAPHIQUE

3. 1. Regard sur le texte

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Le troisième niveau d’observation laisse entrevoir une certaine organisation de la scripturalité du texte. En effet, à partir de critères sociolinguistiques et graphiques, l’analyse permet de différencier trois types de formes graphiques (qualifiées de diatopiques, diastratiques et standard, Gadet, 2007 : 22-24), qui représentent la variation linguistique dans sa multidimensionnalité (tableau 2).

Tableau 2 - Trois types de formes graphiques.
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De ce mélange de formes émerge un texte, dont les qualités phoniques et graphiques peuvent être considérées comme un enregistrement écrit du français acadien. La figure 2 illustre les proportions de ce mélange :

Figure 2 - Les formes standard représentent 77,43 % de l’ensemble, contre 14,52 % pour les formes diatopiques et 8,05 % pour les formes diastratiques.
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L’acadianité du texte repose finalement sur moins de 15 % des formes. Le caractère régional de l’écrit est aussi amplifié par l’usage d’un peu plus de 8 % de formes graphiques et de vocables socialement ou régionalement marqués.

3. 2. Structure graphique

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Formes diatopiques, diastratiques et standard s’entremêlent, apparemment, dans un désordre joyeux. Cette apparence est trompeuse si elle ne tient pas compte des facteurs en action au moment de la lecture, facteurs nécessaires à la bonne réception, orale et écrite, du texte.

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D’une analyse graphique appropriée se dégage une structure du texte qui peut être qualifiée d’interactionnelle, c’est-à-dire qui se caractérise par l’interdépendance entre unités lexicales et formes graphiques, ce que montre l’exemple suivant (figure 3), constitué de la copie du journal suivie de la saisie informatique correspondante.

Figure 3 - Copie d’un passage extrait du journal Le Moniteur acadien.
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Les pointillés indiquent les graphies du français acadien, le souligné signale les graphies dénormalisées, l’absence de marque indique les graphies standard.

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L’usage de la couleur sur ordinateur est une méthode d’analyse qui permet de séparer les différentes formes du texte et d’en établir des index et des lexiques séparés [7][7] Pour la présentation de cette méthodologie appliquée.... Avec l’aide de la couleur, ici compensée par des effets typographiques (soulignements), il est possible d’indiquer pour chaque forme les différentes valeurs idéovisuelles des représentations graphiques : les pointillés (bleu sur ordinateur) désignent les graphies du français acadien ; le souligné (rouge sur l’ordinateur) désigne les graphies dénormalisées dont le contenu dévalorisant renvoie à une image sociale de type populaire ou familier ; l’absence de marque (noir sur l’ordinateur) représente les graphies standard. Cette alternance d’effets typographiques, correspondant à l’enregistrement graphique d’usages variés et socialement marqués assure au texte une globalité identitaire acadienne tout en facilitant une bonne réception et une bonne compréhension du texte au lecteur francophone tout venant.

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  • C’pendant, y’ et j’ : l’emploi de l’apostrophe dénote une pratique d’écriture courante pour signifier un parler populaire, familier ou rural au lecteur. L’apostrophe interne de C’pendant marque l’amuïssement d’une voyelle interne inaccentuée. Le y’ suivi d’une apostrophe finale indique à la fois la fusion de il et y en un seul élément graphique et la prononciation, en une syllabe, avec l’élément verbal qui suit, y’a. L’apostrophe finale de j’ signale une élision non-conventionnelle devant consonne.

  • En dehors de chouse, Djieu et bein, formes déjà commentées plus haut, les expressions à venir jusqu’à c’theure et j’sons pas des plus mal dans la paroisse illustrent des usages syntaxiques acadiens.

3. 3. Variation graphique

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L’émergence du système graphique devrait se situer dans la prise en compte simultanée de la variation lexicale (lexique diatopique, lexique diastratique, lexique standard) et de la variation graphique (notations diatopiques, notations diastratiques et notations standard), c’est-à-dire par la considération de l’ensemble de ces unités dans leur contexte. Ce qui correspond au fil de l’écriture et aussi à celui de la lecture, à la réception du texte avec son oralité.

39

Dans cette analyse, il ne faut pas perdre de vue l’importance de l’interaction qui peut exister entre le standard et la variation. Interaction poussée aux limites de ce qu’il convient d’appeler un diasystème, qui embrasse aussi l’espace de la synchronie et de la diachronie. Les langues et les écritures ont une histoire dont toutes les traces visibles sont disponibles au moment présent. Ce sont des pratiques culturelles dont les matériaux cumulés au cours du temps font partie de notre patrimoine commun et nous donnent la capacité à intégrer la variation et la diversité, en rapport avec le temps et l’espace.

40

Ces remarques préliminaires, pour imposantes qu’elles puissent paraitre, sont une invitation à un regard nouveau sur la variation graphique. Une variation graphique fonctionnelle dont sont porteuses toutes les parlures mises en écrit. Des systématiques qui peuvent paraitre déroutantes tellement nous sommes façonnés à la norme.

41

Penchons-nous sur ces écritures trop souvent qualifiées de productions d’illettrés, mépris idéologique. Considérons-les comme des témoignages d’oralité, des enregistrements de parlers. Écritures dialectales, dirions-nous. Écritures dont le fonctionnement repose sur l’interdépendance continue avec le système graphique usuel, interdépendance reposant sur des opérations de distanciation et de rapprochement, mais dans le cadre d’une certaine pondération de la variation, un dosage. Écritures de variétés de langues proches du français dont la fonction démarcative est de bien distinguer la parlure mise en écrit de la langue standard, tant sur le plan de l’écrit que sur celui de l’oral. Écritures écologiques, paroles de territoires, mémoire de lieux chargés d’affection et d’identité. Variations graphiques symboliques, images et représentations sociales de la diversité linguistique et culturelle, des terres trop souvent oubliées.

3. 3. 1. Opérations de distanciation

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Les opérations de distanciation sont destinées à créer un éloignement entre le parler mis en écrit et la langue standard. Elles se caractérisent essentiellement par deux types de procédés graphiques de différenciation :

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  • si la forme à transcrire présente une différence phonique suffisante, la notation de cette différence suffit par elle-même :

    • alternance E/A (ouverture er > ar), type barceau pour berceau.

    • notation du ouisme O/OU (o accentué ou initial > ou), type chouse pour chose. Le maintien du -s dérivatif final de grous crée un lien systémique avec la forme grousse.

    • alternance IEN/EIN, EN (réduction de la diphtongue ien), type bein, ben pour bien.

    • alternance OU/YOU (formation d’un yod devant initiale vocalique), type iou pour . Le maintien de l’accent distinctif, ioù, aurait facilité la reconnaissance idéovisuelle de la forme.

    • chute de la consonne liquide -r en finale : type visiteux pour visiteur, avec substitution du -r final par -x, qui donne au mot un aspect graphique péjoratif dont la connotation le place dans un registre populaire et/ou familier.

    • alternance T, D/TCH, DJ (palatisation des dentales t et d), type Acadjiens pour Acadiens et motchié pour moitié.

    • alternance K/TCH (palatalisation de la vélaire k), type tcheuque pour quelque et tchulture pour culture.

  • si la forme à transcrire ne présente pas ou présente peu d’écart phonique, le phénomène est compensé par différents procédés graphiques de déformation de la norme :

    • suppression graphique de la consonne muette -r en finale, type monsieu pour monsieur. La forme graphique sans -r correspond en fait à la prononciation du mot. C’est une notation phonétique, elle peut être qualifiée de procédure de dénormalisation graphique. Par ailleurs, il est nécessaire de faire remarquer ici que monsieu le visiteux offre deux formes occurrentes contigües dans le texte pour désigner l’ours ; cette proximité montre qu’elles ont certainement été produites volontairement.

    • suppression de l’accent circonflexe, type batiment pour bâtiment « bateau » (cf. 2.4.c).

    • suppression de traits d’union dans les composés d’usage courant, type peut être pour peut-être, vingt neuf pour vingt-neuf (cf. 2.4.a).

    • absence de traits d’union et de majuscules dans les toponymes composés, type village du bois pour Village-du-Bois et village des Beaumont pour Village-des-Beaumont (cf. 2.4.b).

  • distinction par l’emploi de l’apostrophe :

    • élision de la voyelle devant initiale consonantique, type j’crois pour je crois.

    • réductions vocaliques à l’intérieur des mots, type c’te pour ce, cet, cette, et d’mandé pour demandé.

    • réduction vocaliques à la jonction des composés, type parc’que pour parce que.

    • réductions des consonnes liquides finales, type not’ pour notre.

    • substitut de la cédille, type c’a, prononcé [sa], pour ça.

44

L’usage de l’apostrophe est une pratique commune de la tradition graphique française pour signifier au lecteur la langue parlée à caractère rural, populaire et/ou familier. Cette notation reste, dans les représentations écrites de la langue, une marque de stigmatisation tenace.

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  • distinction par modification de la segmentation :

    • agglutinations :

      • type ya et yavait pour il y a et il y avait, qui sont des formes très courantes de la tradition écrite.

      • type nai et nétait pour n’ai et n’était ; tle et tlai pour te le et te l’ai.

      • type rienque pour rien que, agglutination que l’on pourrait qualifier de distinctive dans l’hypothèse où son sens serait, entre autres, de signifier que la langue du texte n’est pas la langue standard.

    • déglutinations signalées par l’apostrophe :

      • type j’amais et j’usque pour jamais et jusque ; ces déglutinations, comme aussi la forme l’orsquelle pour lorsqu’elle, comme encore la graphie qu’and pour quand et quant à, dénotent toutes un élément morphologique isolé qui existe par ailleurs. Ces graphies sont révélatrices d’un hypercorrectisme automatique souvent lié à l’insécurité linguistique latente du scripteur en difficulté.

3. 3. 2. Opérations de rapprochement

46

Les opérations de rapprochement ont pour fonction d’établir un lien de proximité entre le parler mis en écrit et la langue standard. Elles facilitent la reconnaissance idéovisuelle des formes et se manifestent en créant des relations graphiques avec les divers sous-systèmes de la langue :

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  • maintien de graphies initiales caractéristiques :

    • houmme pour homme ; la conservation du h- initial contribue à l’identification visuelle du mot malgré le trouble provoqué par la notation du ouisme.

  • maintien de graphies finales caractéristiques :

    • boucoup pour beaucoup ; le maintien du -p final compense la perturbation apportée par la notation du ouisme en facilitant la reconnaissance visuelle de la forme.

    • motchié pour moitié ; la graphie de la finale en aide à la reconnaissance visuelle de la forme enregistrant un -t- palatalisé.

    • moustchet pour mousquet ; la graphie de la finale en -et facilite l’identification du mot notant le -k- palatalisé.

    • russeau pour ruisseau ; la graphie de la finale en -eau permet un accès direct au sens du vocable dont la première syllabe transcrit la réduction de la diphtongue.

    • v’là pour voilà ; malgré l’importance de la réduction graphique du mot, et du fait aussi que ce mot soit d’usage courant, la graphie de la finale en ne laisse aucun doute quant à la reconnaissance de la forme.

  • maintien de la morphologie grammaticale :

    • animau singulier opposé à animaux pluriel, pour animal singulier opposé à animaux pluriel ; la marque du pluriel en -x est effacée pour noter le singulier.

  • maintien de la morphologie verbale :

    • noummait, noumment, noummer pour nommait, nomment, nommer, la notation de la morphologie verbale est conservée indépendamment de la notation du ouisme, facilitant ainsi le décodage des modes et des temps.

    • pouvons (j’) s’oppose à pouvont (ils) grâce à l’emprunt du -s final de la première personne du pluriel utilisée ici pour noter le je collectif et se distinguer ainsi de la finale en -t caractéristique de la troisième personne du pluriel.

3. 3. 3. Dosage de la variation

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Parallèlement aux opérations de distanciation et de rapprochement, le dosage de leur variation est nécessaire à l’identification de l’idiome mis en écrit. Cette identification doit être double, d’une part par la transcription d’une oralité distincte, et d’autre part par la cohérence du système graphique, lui aussi distinct. Mais cet idéal parait difficile à atteindre, pour ne pas dire impossible, tant il subsiste une fluctuation graphique des formes qu’il reste à expliquer.

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Comment expliquer en effet que tel mot s’écrit de telle manière à tel endroit du texte, et de telle autre manière à tel autre endroit du texte ? Quelles sont les raisons d’une telle fluctuation ? Y a-t-il un système ?

50

Par ailleurs, parmi les variantes graphiques d’un même mot, pourquoi une des variantes est-elle nettement plus fréquente qu’une autre ? Pourquoi encore la variante standard d’un même mot est-elle systématiquement écartée ?

51

Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre si l’on ne prend pas en compte le travail d’écriture de l’auteur, sa compétence et sa connaissance du parler, sa conscience linguistique et, j’insiste, sa conscience ortho-graphique. Ce travail complexe, fait avec une certaine aisance, et de manière plus ou moins subconsciente, se reflète dans l’écrit, dans le jeu des interactions construites par l’auteur, qui utilise toutes les variabilités potentielles des relations de l’oralité à l’écriture : la création d’un espace langagier ininterrompu qui va du plus oral et du plus informel, au plus écrit et au plus formel. Le dosage, c’est tout cela.

52

Si certaines formes montrent une stabilité graphique, il est possible d’en déduire qu’elles traduisent des intentionnalités de l’auteur, une tournure caractéristique du parler qu’il tient à mettre par écrit. Un trait emblématique fort, un raccourci, qui représente le langage dans sa totalité. Une marque identitaire qui ne prête à aucune ambigüité quant à sa reconnaissance. Ceci semble être tout particulièrement le cas pour la notation de la palatalisation des vélaires et des dentales, comme le montre le tableau 3.

Tableau 3 - Palatalisation des vélaires : formes acadiennes et formes standard.
53

La lecture du tableau 3 démontre que ce trait identitaire essentiel n’admet pratiquement aucune variante standard : 33 occurrences acadiennes contre 2 occurrences standard.

54

En regardant de plus près les formes standard, il faut remarquer que le verbe occuper dans la tournure pronominale ils s’occupont est standard dans la partie initiale et non-standard dans la partie suffixale, contrairement au verbe et aux dérivés des formes acadiennes. Il y a une sorte de balancement entre partie standard et partie non-standard qui parait trouver son équilibre pour exprimer l’acadianité des formes. Le composé Fête-Dieu, avec majuscules et trait d’union, transcrit le nom de la fête religieuse selon les canons de la norme la plus soutenue.

55

Par ailleurs, l’examen de la fluctuation graphique d’un même mot dévoile un mécanisme dans lequel il y a une alternance relativement stable entre formes standard et formes non-standard, un mécanisme, en quelque sorte, de gestion de la variation. Pour démontrer cette systématique, la focalisation sur les environnements de la forme standard comment confrontée à celle de l’entourage de la forme dialectale coumment, est significative à cet égard. Pour visualiser ce phénomène d’alternance, les formes standard sont représentées dans le tableau 4 avec des caractères ordinaires et les formes non-standard avec des caractères gras soulignés.

Tableau 4 - Contexte d’apparition de comment et de coumment.
56

En effet, les contextes proches de la forme standard présentent des variantes non-standard, contrairement aux contextes de la forme non-standard. Cette alternance linéaire des formes est le moteur de la variation.

57

La poursuite des investigations, sur un contexte plus large, révèle une successivité des formes graphiques qui s’inscrit de façon assez régulière dans un cycle de variation dont les trois pôles seraient diatopique, standard et diastratique. Le dosage de cette variation consacre l’acadianité du texte écrit. La figure 4 illustre le cycle de cette variation.

Figure 4 - Copie d’un passage extrait du journal Le Moniteur acadien.
58

Les pointillés indiquent les graphies du français acadien, le souligné signale les graphies dénormalisées, l’absence de marque indique les graphies standard.

59

La lecture du tableau montre, avec les différents effets typographiques utilisés (cf. 3.2.), une organisation de la variation du texte selon les trois pôles évoqués précédemment. Cette organisation n’est pas spécifique au passage ou au texte dont il est question ici. La même recherche effectuée précédemment sur d’autres textes dialectaux hexagonaux présente les mêmes phénomènes. Il a notamment été mis en évidence que non seulement les écritures dialectales obéissent à un dosage de la variation, mais qu’elles sont aussi régies par des dynamiques du contraste graphique, renvoyant à des lexiques, à des registres ou à des discours (Jejcic, 2005 : 239-248). Ainsi, par exemple, l’échantillon de texte de la figure 4 témoigne d’une dynamique des lexiques dans le contraste entre formes diatopiques et formes standard, et d’une dynamique des registres dans le contraste entre formes diastratiques et formes standard.

CONCLUSION

60

Ce parcours dans la variation graphique révèle donc la multidimensionnalité de ce type d’écriture où graphies diatopiques, diastratiques et standard cohabitent en bonne intelligence pour enregistrer une parlure mise en écrit. Écriture et oralité, en interdépendance, s’ouvrent sur un espace sémiographique dont le moteur est la variation et la fluctuation des formes, qu’elles soient orales ou écrites.

61

L’écriture du dialogue de Pierrichon et Marichette montre qu’il est nécessaire de trouver un équilibre entre toutes les variantes qui se manifestent par une interaction dynamique entre le standard et la notation des formes vernaculaires. Cette interaction se caractérise par des opérations de distanciation et de rapprochement qui permettent à la fois l’identification de l’idiome et sa distinction du standard, tout en rendant possible sa compréhension – un ensemble de tâches réalisées par le travail d’écriture de Pascal Poirier.

62

Au-delà des dialectes et des langues régionales, il semble que ces pratiques d’écriture sont relativement universelles et peuvent être rapprochées des mises en écrit de vernaculaires qui sont devenus de grandes langues de tradition écrite, telle la longue transition historique du roman au français, via la tradition et les pratiques d’écriture latine – transition multiséculaire des orthographes dialectales, de moins en moins latinisantes, à l’orthographe du français (Banniard, 2004 : 53-61).

63

Concernant l’écriture de l’acadien, on ne peut s’empêcher de rendre compte d’une mini-enquête réalisée par L. Péronnet sur la connaissance qu’ont les Acadiens d’aujourd’hui du lexique poitevin-saintongeais. Les résultats indiquent que cette connaissance se situerait à 56 % en moyenne et que l’un des obstacles en serait « surtout le système d’écriture du poitevin-saintongeais qui pose un véritable problème de lecture pour les non-initiés [...] alors qu’à l’oral [cela] ne pose aucun problème » (Péronnet, 2002 : 152). Ici cette interaction ne semble pas avoir eu lieu, les convergences de l’oral sont masquées par les divergences de l’écrit ; les enjeux de l’acadien et du poitevin-saintongeais diffèrent. Aux variantes considérées il convient d’ajouter celles des facteurs historiques et des politiques linguistiques.

64

Pour comprendre ces différentes façons d’écrire en contraste avec la norme que sont les orthographes dialectales, il faut y voir une liberté d’écriture dont le choix des formes et des variantes graphiques n’est, ni neutre de point de vue de la graphie, ni objectif du point de vue de la prononciation notée. Néanmoins il ne faut pas oublier que ces écritures, bien étudiées, permettent la reconstruction de l’oral des parlers du passé, avec une certaine justesse.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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  • JEJCIC, F. 2005. « Images de variétés de français du domaine d’oïl central : dynamiques de représentations graphiques d’auteurs (1911-1997) », in L. Jagueneau (dir.), Images et dynamiques de la langue française. Poitevin-saintongeais, français et autres langues en situation de contact, Actes de la Journée d’études Les images de la langue et du Colloque Le poitevin-saintongeais. Images et dynamiques d’une langue. Paris : L’Harmattan, p. 219-256.
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  • POIRIER, P. 1928. Le parler franco-acadien et ses origines. Québec : Imprimerie franciscaine missionnaire, 339 p.
  • POIRIER, P. 1953-1977. Glossaire acadien[8][8] Ce texte a été antérieurement publié dans L’Evangéline,.... Saint-Joseph / Moncton : Université Saint-Joseph / Université de Moncton, 5 fascicules, 466 p.
  • RÉZEAU, P. (éd.). 2001. Dictionnaire des régionalismes de France. Géographie et histoire d’un patrimoine linguistique. Bruxelles : De Boeck / Duculot, 1 140 p.
  • ROSSILLON, P. (dir.), CAUQUIL, F., COUVERT, C., REY-HERME, Y., SALON, A. 1995. Atlas de la langue française. Paris : Bordas, 128 p.

Notes

[1]

Pascal Poirier est né le 15 février 1852 à Shédiac, Nouveau-Brunswick (Canada). Il a été le premier sénateur à titre de représentant des Acadiens. Pascal Poirier est décédé le 25 septembre 1933. Il a publié, entre autres, deux ouvrages de linguistique : Le parler franco-acadien et ses origines (1928) et Le Glossaire acadien, (1927-1932).

[2]

L’Evangéline (1847) est un poème épique d’Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882), poète américain, qui raconte la déportation des Acadiens.

[3]

Memramcook est situé à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Moncton et comptait 4 638 habitants, en 2006.

[4]

En date du 30 octobre 1919.

[5]

Voir en particulier Jejcic (1996) pour les principes de base de l’analyse informatisée de variantes graphiques de textes patois.

[6]

Selon Rézeau (2001 : 795), « quasiment disparu du français de France [...] cet emploi semble un archaïsme qui perdure de manière diffuse dans quelques aires discontinues, ainsi qu’en Belgique francophone et au Québec ».

[7]

Pour la présentation de cette méthodologie appliquée au traitement d’un manuscrit de la fin du XIXe siècle, cf. Jejcic (2004).

[8]

Ce texte a été antérieurement publié dans L’Evangéline, du 15 septembre 1927 au 29 décembre 1932.

Résumé

Français

À partir du corpus de la Causerie memramcookienne nous nous interrogerons sur le sens de ces écritures que l’on peut qualifier d’orthographes dialectales. Leur valorisation culturelle apporte des éléments de réflexion et de contraste quant aux recherches sociolinguistiques actuelles sur la diversité, la représentation et la spécificité de la langue française en Amérique du Nord, dont l’acadien est l’une des variantes identifiées. L’analyse des unités graphiques montre que ces écritures enregistrent simultanément, en dehors des formes graphiques standard, trois types d’unités, dont les variantes graphiques correspondent à : 1) la notation de traits de l’oral qui renvoient à des marqueurs géographiques et sociaux ; 2) la notation de l’acadianité dont l’identification repose sur les formes les plus caractéristiques du parler ; 3) la déviation de la norme graphique usuelle qui se traduit par des changements de la segmentation graphique des mots (agglutination et déglutination) et par des phénomènes de dénormalisation graphique (omission du trait d’union dans les composés, emploi de la minuscule dans les noms propres, suppression d’accent graphique et de marques morphologiques de l’écrit). Le présent article peut être considéré comme une synthèse de nos travaux de recherche sur les orthographes dialectales. Il souhaite aussi être un essai de terminologie sociolinguistique adapté à l’écrit, qui rende compte à la fois des unités graphiques isolées (diatopiques, diastratiques, diaphasiques, diachroniques, synchroniques et standard) et de leurs fluctuations (réalisations graphiques spécifiques à des contextes déterminés).

Plan de l'article

  1. 1. DONNÉES SUR LE CORPUS
    1. 1. 1. Traitement des données
    2. 1. 2. Regard d’ensemble
  2. 2. VARIATION GRAPHIQUE
    1. 2. 1. Regard sur les mots
    2. 2. 2. Notations de traits de l’oral
      1. 2. 2. 1. Traits présents dans diverses variétés géographiques et/ou sociales de français
      2. 2. 2. 2. Traits dialectaux du français acadien
    3. 2. 3. Segmentations graphiques particulières
      1. 2. 3. 1. Agglutinations
      2. 2. 3. 2. Déglutinations
    4. 2. 4. Dénormalisation de l’écrit
  3. 3. SYSTÈME GRAPHIQUE
    1. 3. 1. Regard sur le texte
    2. 3. 2. Structure graphique
    3. 3. 3. Variation graphique
      1. 3. 3. 1. Opérations de distanciation
      2. 3. 3. 2. Opérations de rapprochement
      3. 3. 3. 3. Dosage de la variation
  4. CONCLUSION

Pour citer cet article

Jejcic Fabrice, « Le système graphique du français acadien, d'après la Causerie memramcookienne, de Pascal Poirier (1852-1933) », Ela. Études de linguistique appliquée, 3/2010 (n° 159), p. 325-345.

URL : http://www.cairn.info/revue-ela-2010-3-page-325.htm


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