CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous n?en mourrez pas ; mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux se dessilleront et vous serez comme les dieux, connaissant le bien et le mal. »
Genèse, 3, 4
« Tu l'as senti durant toute la vie : il y a quelque chose qui ne colle pas dans le monde. Tu ne sais pas ce que c?est mais c?est là, comme une écharde dans ton esprit? »
(Morphéus à Néo, Matrix[1] )

1 La résistance de l'individu, dès lors que celui-ci se veut libre, doit s?exercer là où, dans une intention complice, se rejoignent à la fois l'oppression extérieure, liée au jeu des pouvoirs, et l'oppression intérieure, nourrie par l'angoisse du choix et la tentation du renoncement à être soi. Car seul l'homme peut être le principe de sa propre libération : pour être libre il faut prendre le risque de connaître, de naître à soi-même. Du récit de la Chute, dans le livre de la Genèse, à l'entrée en résistance de Néo, dans Matrix le film des frères Wachowsky, les contes et les mythes ont perpétué à travers les temps et les civilisations l'histoire fabuleuse de la lutte de l'homme contre sa propre aliénation par le renoncement à la volonté de savoir. Aussi la statuaire africaine place-t-elle le secret du bonheur dans le fait de ne « rien dire, rien voir, rien entendre ». De même les sociétés occidentales modernes organisent une semblable fermeture au monde par le jeu de la manipulation des médias et de la consommation de masse ; le consommateur abruti par les images et le son n?entend rien, ne voit rien et ne dit rien sur ce qui se trame d?essentiel dans le monde et au sein de son propre espace social. Si la connaissance a un sens, c?est celui d?inspirer les résistances ! Aussi les centres de formation, qui contribuent à l'émergence d?une science de l'éducation, et les professionnels de l'éducation spécialisée et du travail social, qui rendent visibles leurs savoir-faire, doivent-ils s?engager de façon urgente à lutter contre cette montée de l'insignifiance, décrite par Cornélius Castoriadis, avant que celle-ci ne vienne définitivement signer la fin de ce qui fait l'humanité de l'homme.

2 De l'exigence à l'égard de soi dans la volonté d?être libre.

3 Être ou se démettre, est l'alternative qui s?offre à tout individu dès lors qu?il prétend être lui-même et non pas une image conforme à qui est attendu de lui ; résister c?est d?abord prendre le risque d?être soi. Cette vérité doit être rappelée partout où l'information et la formation se font conformation et non plus moteur de création. Plus odieux que le clonage des chairs, parce que plus insidieux, est le clonage en cours des esprits par le désintérêt des idées complexes, le renoncement à l'esprit critique, la confiscation de l'information par les intérêts privés, le martelage publicitaire et la multiplication des émissions débiles sur les écrans de télévision. « Alors, à mon avis, le problème inquiétant n?est pas celui de la technique [?] : non, je pense que la chose inquiétante, le phénomène qui doit nous préoccuper, c?est le phénomène de la passivité générale [2]. » La seule question véritablement politique qui se pose aux sociétés contemporaines est de savoir si l'homme a encore le courage et la force de s?engager au nom de sa liberté ou si au contraire il préfère se laisser aller à la tentation de la paresse. L?oppression, c?est-à-dire ce qui oppresse et ce contre quoi l'individu doit lutter, ne vient pas du dehors, mais du dedans, ou en tout cas d?une forme intériorisée de ce qui vient du dehors. Il est des soumissions qui ne se font pas sans une part de consentement de la part de celui qui se soumet. Un boycott organisé des émissions de télé débiles pourrait peser sur la grille des programmes? De Hegel à Bourdieu, de la dialectique du maître et de l'esclave aux habitus, la voie est désormais bien connue du rapport ambigu entre le dominant et le dominé. La force du capitalisme, qui n?est pas seulement un modèle économique mais une pensée philosophique, est d?amener l'homme à capituler sur ce qui fait son humanité : à savoir son inscription dans la différance [3]. Celle-ci est la capacité, face à la différence, de différer le recours à la violence. Elle est la capacité à renoncer à plier l'Autre selon sa volonté, à accueillir son histoire et donc à accepter que le temps soit le berceau de l'être. La manipulation des masses, le clonage des corps, la conformation des esprits par le recours aux substances psychotropes (Prozac, Ritaline, Ecstasy, cannabis, etc.) sont autant de progrès qui concourent à purger l'homme de son essence [4].

4 Dès lors, croquer la pomme ou avaler la pilule rouge, la désobéissance est au commencement de la vie. Voilà une vérité sans doute à rappeler, voire même à oser enseigner dans les écoles et centres de formation en des temps de retour à l'ordre et d?affirmation de tolérance zéro. Pour être libre, il faut prendre le risque de se distinguer ; option mal vue dans les institutions ou entreprises qui assoient la discipline sur la reproduction ! Malheur à celui qui dérange la routine établie ou bien ose remettre les choix en question. « Dans le cas présent, la réalité est même si laide et inhospitalière, que seul le désir de liberté a pu amener à la préférer au confort parfait de la Matrice [5]. » Pour renoncer à l'illusion du bonheur organisé par les machines, Néo doit accepter de sortir de la matrice, se déconnecter et entrer en résistance dans les réseaux souterrains. En avalant la pilule rouge, il choisit la difficulté contre la facilité et se retrouve acteur d?une terrible contradiction qui consiste, pour être humain, à vouloir être à la fois libre et heureux. Alors que, pour l'agent Smith, archétype de ce que pourrait être la figure du nouvel ordre moral, il suffirait que l'homme renonce à l'illusion de la liberté pour qu?il soit heureux, car innocent de ses choix. Toute la logique capitaliste à l'?uvre dans l'idéologie néolibérale vise à l'avènement d?un individu civilement irresponsable mais pénalement coupable de chacun de ses gestes. Un être plein en dehors mais creux en dedans. C?est contre une telle logique que doit s?organiser la résistance. Car, ce qui fait l'être humain, c?est son libre arbitre. Au point même que, dans le film La Cité des Anges[6], Seth se voit attribuer cette qualité accordée par Dieu aux humains, afin qu?il puisse réaliser son amour au prix d?un terrible choix ; de l'abstrait au concret, de la description du goût de la poire à sa dégustation, du passage de l'idéalité à la réalité, le bonheur d?aimer se gagne par le renoncement à l'immortalité. Pour avoir goûté du fruit de l'arbre de la connaissance, l'homme et la femme, tous deux fous à lier d?avoir osé transgresser l'interdit mais désormais alliés pour le meilleur et pour le pire, sont chassés ensembles, complices, du jardin de l'Eden et condamnés, lui à gagner son pain à la sueur de son front, et elle à enfanter dans la douleur.

5 La liberté vaut-elle ce prix ? Oui, car la sanction infligée à la suite de la transgression est à la mesure du bénéfice prix au passage ! Il enracine l'existence de l'être dans l'esprit et dans le sang. Désormais, le petit de l'homme s?inscrit dans une filiation tissée d?idée et de matière, sans que l'une de ces composantes soit prépondérante. Cette filiation ouvre la voie à la transmission qui devient le principal devoir de l'adulte à l'égard de l'enfant et ce qui donne du sens à l'existence. L?adulte n?est plus seulement celui qui détient le pouvoir par l'antériorité de la naissance mais celui qui assume l'autorité liée au partage de l'expérience. La transgression originelle n?instaure donc pas le maton ; au contraire, elle appelle l'éducateur. Et c?est bien ce qui dérange ceux qui rêvent d?une société policée au sein de laquelle s?organiserait, avec soin et parcimonie, la machination de l'humain. « L?éducateur n?est pas là pour penser », selon M. Pensatout, qui à lui tout seul, directeur général, prétend se charger de cette fonction [7]. C?est contre un tel projet que s?organise la résistance de l'éducateur et son retour sur la scène politique : « Si par lassitude ou abandon, nous laissons passer l'occasion de participer activement au développement des politiques sociales, nous entrerons dans une phase de stagnation, voire de recul et d?équivoque, de laquelle nous aurons du mal à nous dégager. Nous avons un passé porteur. Nous avons un présent trouble. Il nous faut un avenir clair [8]. »

De l'engagement des travailleurs sociaux sur la scène politique

6 Faire de la politique ce n?est ni être d?un parti ni se contenter de répondre à l'appel des urnes. Faire de la politique c?est dire le monde dans lequel nous, éducateurs, parents, enseignants ou professionnels, nous souhaitons vivre, et c?est nous battre pour son avènement, ici et maintenant. Souhaitons-nous réellement vivre dans un monde dans lequel plus de 50% des richesses appartiennent à moins de 10% de la population ? Acceptons-nous véritablement de vivre dans une société dans laquelle la délation serait un instrument de police reconnu par la loi ? Voulons-nous que des enfants de 10 ans soient placés en garde à vue et jugés comme des adultes ? « Résister, c?est rêver qu?un autre monde est possible. Et contribuer à le bâtir [9]. » Dès lors, les centres de formation d?éducateurs et de travailleurs sociaux, les associations militantes, les éditeurs d?ouvrages de sciences hu-maines, les quelques journaux spécialisés encore indépendants doivent se constituer comme autant de points nodaux d?organisation d?une résistance, non pas seulement au pouvoir qui prive le citoyen de ses libertés fondamentales mais aussi, et peut-être surtout, à la facilité avec laquelle éducateurs et travailleurs sociaux semblent se plier à l'ordre social et renoncer à se faire « nomade ». Le nomade, selon Gilles Deleuze, est celui qui bouge pour pouvoir continuer à habiter son territoire et trouver du sens à être là. Il est celui qui organise en surface les déplacements nécessaires pour que se renouvellent les points de vue : la préservation du lien social relève d?un projet politique et non pas de la « charité », comme le prétend Jean-Jacques Rousseau au Livre 1 de l'Émile, comme le revendiquent les Républicains de droite comme de gauche et comme le claironne le medef dans son rapport sur la rénovation sociale d?août 2000. Pour ceux qui veulent résister à cette vision de l'homme et du monde, il est temps de passer de l'ombre à la lumière et de se remettre en route afin de refuser les transparences : transparence des regards qui font mine de ne plus rien voir de ce qui dérange, transparence de l'État dont les pouvoirs se réduisent comme peau de chagrin, transparence des services publics sacrifiés sur l'autel de la concurrence, transparence enfin des valeurs fondatrices du métier d?éducateur qui le fait rejoindre le grand « On » du « on n?y peut rien » alors qu?il devrait rester associés au « Je » du « j?ai eu un rêve ».

7 L?éducateur est cet adulte qui donne encore envie d?être en vie. Encore faut-il qu?il accepte de donner de lui-même pour cela et qu?il résiste à l'aseptisation du lien. Ces dix dernières années, le « pouvoir psy » s?est acharné à faire entendre aux éducs que l'affectivité est une menace sur la relation éducative et que le premier travail du professionnel était de tenir l'autre à distance et de le laisser venir dans l'expression libre de son désir. Fulgurante pantalonnade qui fait que, aujourd?hui, dans les couloirs de quelques mecs désertés par l'adulte, des mômes, déjà brisés dans leur histoire, se retrouvent livrés à eux-mêmes et à leurs propres violences. « Chaque fois que le désir est trahi, maudit, arraché à son champ d?immanence il y a un prêtre là-dessous? La figure la plus récente du prêtre est le psychanalyste avec ses trois principes, Plaisir, Mort et Réalité [10]. » Gilles Deleuze, philosophe, et Félix Guattari, psychanalyste, ne sont pas antipsychanalyse, bien au contraire. Ils dénoncent, en revanche, la récupération de la « leçon freudienne », pour reprendre un mot propre à Lucien Bonnafé, par ceux qui sont avides de contrôle et d?exercice du pouvoir sur ceux qui, fascinés par l'articulation des mots magiques, se déclarent prêts à croire. « Ce contre quoi ont lutté les Encyclopédistes puis les Idéologues, et ce contre quoi devrait lutter aujourd?hui tout éducateur s?inscrivant dans la filiation à ces courants de pensée, c?est cette forme d?obscurantisme que représente le refuge dans la « pensée magique » par crainte d?aller se confronter à ce qui fait les limites de l'être. « Il n?y a pas de fatalité liée au vivant ; il n?y a que des possibles rattachés à l'existant [11]. » Il y a urgence, pour les éducateurs et travailleurs sociaux, à méditer la notion de « pouvoir symbolique » élaborée par Pierre Bourdieu de sorte à se libérer de l'aliénation aux beaux discours et au « privilège considérable de ceux qui ont les moyens d?agir d?une façon passant essentiellement par le langage et par leur capacité à faire accepter à autrui une représentation de la réalité qui n?a pas besoin d?être objective pour être crédible [12]? » Il est temps pour les éducateurs de retrouver leur liberté de parole. S?il fallait encore ajouter un sens au mot « résister », ce serait celui-là.

Notes

  • [*]
    Ce texte de Philippe Gaberan aurait dû paraître dans le précédent numéro d?Empan intitulé « Dynamiques de résistance et travail social ». Une malencontreuse erreur a empêché sa parution et nous tenons à présenter toutes nos excuses à l'auteur et à nos lecteurs.
  • [**]
    Philippe Gaberan, formateur et chercheur en travail social. E-mail : philippe. gaberan@ adea-formation. com
  • [1]
    Matrix, trilogie cinématographique des réalisateurs Larry et Andy Wachowsky, 1999 et 2003.
  • [2]
    Octavio Paz, Cornélius Castoriadis, Dialogue, dans Post-scriptum sur l'insignifiance, éditions de l'aube, coll. « Poche essai », 2004.
  • [3]
    Le concept est emprunté à Jacques Derrida, cf. Philippe Gaberan, De l'engagement en éducation, Toulouse, ères, 1998.
  • [4]
    Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, traduction française par Denis-A. Canal, Paris, Flammarion, 1992.
  • [5]
    Alain Badiou (dir.), « Matrix, machine philosophique, article ?rêve ?» dans Glossaire, Paris, Ellipses, 2003.
  • [6]
    La cité des Anges, film américain du réalisateur Brad Silberling, 1997.
  • [7]
    Philippe Gaberan, Être éducateur dans une société en crise, Paris, esf, 1998.
  • [8]
    Jacques Ladsous, L?action sociale aujourd?hui, Toulouse, érès, 2004.
  • [9]
    Ramonet Ignacio, « Résistances », Le Monde Diplomatique, mai 2004.
  • [10]
    Gilles Deleuze, Félix Guattari, « Comment se faire un corps sans organes », dans Mille Plateaux, Paris, Les éditions de Minuit, 1980.
  • [11]
    Philippe Gaberan, La relation éducative, Toulouse, érès, 2003.
  • [12]
    Jacques Bouveresse, Les médias, les intellectuels et Pierre Bourdieu, « Engager un savoir, prendre des risques », Le Monde Diplomatique, février 2004.
Philippe Gaberan [**]
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Érès © Érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...