CAIRN.INFO : Matières à réflexion
«... S’il est librement choisi, tout métier devient source de joies particulières, en tant qu’il permet de tirer profit, sous leur forme sublimée, de penchants affectifs et d’énergies instinctives évoluées ou renforcées déjà par le facteur constitutionnel. Et malgré tout cela, le travail ne jouit que d’une faible considération dès qu’il s’offre comme moyen de parvenir au bonheur... »
S. Freud, Malaise dans la civilisation (ou dans la culture), 1929.

1Le bonheur au travail est une affaire sérieuse. Il n’est, pour s’en convaincre, qu’à considérer ses figures antinomiques que sont le malheur ou la souffrance au travail. Lorsqu’on aborde un suicidant employé de France Télécom aux urgences, on ne le fait pas sans un regain de scrupule évaluateur et une attention particulière aux facteurs de protection et d’environnement, les tuteurs de résilience modernes. C’est que contrairement à ce que voudraient faire penser les dominants de tout poil, le travail tue ou mutile plus volontiers ceux qui se considèrent comme des exécutants (41 000 blessés graves par an et 530 morts). Il conduit aussi certainement au suicide mais ici, malgré la médiatisation récente, les chiffres manquent (400 salariés par an se suicideraient sur le lieu de travail).

2Le bonheur lui-même, et plus particulièrement son lien avec le travail, est une affaire tellement sérieuse qu’elle a suscité une littérature abondante, philosophique, sociologique ou anthropologique, sans compter les œuvres cinématographiques ou littéraires comme en témoigne la comédie éponyme qui a fait le succès du théâtre de Ménilmontant en 2010. Pour rester dans notre pré, on peut renvoyer aux travaux lumineux du professeur Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste du travail au cnam. Tout a donc été dit ou presque et de belle manière, si bien que, sauf à se lancer dans une mauvaise dissertation de terminale, on hésite à donner son point de vue. On hésite d’autant plus que le bonheur au travail est peut-être comme l’amour, une projection idéalisante, un charme discret qui ne résisterait pas à la prise de conscience et à l’analyse.

3Pourtant, puisqu’il s’agit d’une invitation à réfléchir, on pourra se demander pourquoi elle est adressée à l’équipe de coordination du réseau adolescent et, répondant aussitôt à la question, s’autoriser à faire part du point de vue subjectif des membres de cette coordination, du simple fait de leur longue expérience. Nos trajectoires étant diverses et complémentaires, chacun apportera sa contribution avec l’espoir, grâce à notre interdépendance, de créer une forme de polyphonie.

4Le réseau rap 31 est encore lui-même un adolescent. Il est né au terme d’une très longue gestation, comme Gargantua. Il est le fruit des amours orageuses et ambivalentes de la pédopsychiatrie, du secteur judiciaire et médico-social. Il est encore tenu pour un enfant par la famille élargie de la psychiatrie de l’adulte. Plus précisément, la coordination du réseau est chargée d’aider les professionnels dans la prise en charge globale d’adolescents très difficiles. Elle se propose aussi d’orienter par des réponses rapides les médecins de premier recours (généraliste ou médecin de santé scolaire). Enfin, elle a la tâche difficile d’attirer l’attention des protagonistes et des membres du réseau sur l’émergence de tel ou tel problème nouveau ou négligé dans le champ de l’adolescence (ivresses aiguës, grossesses adolescentes…).

5Son outil de travail essentiel est la réunion de concertation pluripartenariale qui, malgré son nom barbare, n’est qu’un processus narratif suffisamment long, au terme duquel, après un consensus, chacun devrait se trouver mieux et plus solidement engagé.

6A : « La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Le travail à rap me rappelle mes débuts en milieu ouvert : j’ai eu la chance, dans les années 1980, de travailler dans une équipe pluridisciplinaire de qualité, nous accueillions les familles à plusieurs, chaque demande de placement était mûrement réfléchie, nous refusions, la majorité du temps, le travail dans l’urgence. Lorsque les situations familiales étaient complexes, lourdes, difficiles à gérer, le psychiatre pouvait nous accompagner à domicile. Nous rencontrions souvent les magistrats en équipe et ensemble réfléchissions aux meilleures stratégies éducatives à mettre en place. »

7On pourrait alors penser que le bonheur à travailler dans un réseau se limite au plaisir nostalgique de retrouver des sensations et des savoir-faire acquis dans la jeunesse. C’est d’autant plus vrai qu’à cette époque, la plaquette du recrutement des professionnels de l’Éducation surveillée affichait : « un métier jeune parmi les jeunes » alors que celle de la pjj actuelle est plutôt du côté de : « vous n’avez pas peur du conflit… réinscrire les jeunes dans un projet de vie ».

8« rap 31 aujourd’hui, c’est pour moi l’occasion de sortir des cadres, cela m’apporte une respiration, une bouffée d’air pur. La sensation de m’enrichir intellectuellement, de grandir professionnellement. C’est aussi le plaisir de rencontrer des partenaires venus de tous horizons, de comprendre leur approche, échanger avec eux, élaborer ensemble des projets éducatifs. À l’issue de nos réunions, le plaisir de voir les équipes redynamisées partir avec un nouvel enthousiasme. Dans l’équipe, il y a un profond respect de la place de chacun, pas de hiérarchie et donc beaucoup d’espace, de liberté et une réelle autonomie. »

9Le bonheur, ou au moins le plaisir, viendrait à la fois du sentiment d’échapper à des dispositifs déshumanisants et de revenir à une forme de travail déjà connue, donc rassurante et plus chaleureuse. Il y aurait ainsi une dimension phobique, de retrait, d’autoprotection dans un espace préservé. Bien au contraire, il semble que pour les adolescents qui sont le plus en difficulté, ce travail artisanal, sur mesure, ce « bricolage » au sens de Lévi-Strauss, soit incontournable. Il ne représente pas un retour au passé ou une peur de la modernité, mais il serait plutôt le contrepoint et le complément de dispositifs de droit commun moins enthousiasmants mais qui permettent l’accueil et la réinsertion d’un grand nombre d’adolescents et d’enfants.

10D : « Chacune et chacun, dans cette équipe de coordination du rap 31, a déjà participé à d’autres expériences professionnelles. Nous avons donc tous des points de comparaison. Or, quoi qu’on en dise, la sensation de satisfaction, l’idée de bonheur, n’est pas uniquement instantanée et absolue, elle intègre une dimension de comparaison, une sorte de construction après coup en grande partie inconsciente. » Il y aurait donc une forme d’évaluation du bonheur au travail : « c’est mieux que, c’est plus agréable que, c’est plus efficace que… », et aussi une mémoire du bonheur à avoir travaillé qui, comme toute forme de souvenir, remanie profondément la réalité.

11« La question du sens au travail est tout de même un des points fondateurs. Et pour l’équipe du rap 31, cela est possible car nous ne sommes pas confrontés quotidiennement aux lois budgétaires, aux pressions institutionnelles. Certes, les budgets sont limités et rediscutés chaque année, mais cela ne crée pas l’angoisse du lendemain. Le plaisir au travail ne serait donc pas uniquement lié à la rémunération. L’argent ne fait pas le bonheur au travail, mais comme le soulignait Voltaire, il y contribue puissamment, et on s’emploie tous les ans à faire renouveler les financements.

12Chacun est là, impliqué, ici et maintenant, dans la mission qui est la sienne : mettre en place des temps d’échanges où la parole va circuler, ce qui permettra par la prise de recul, par la reconnaissance du travail du collègue de l’institution voisine et de la confiance réinstallée, de ne plus se sentir seul mais accompagné pour apporter à ce jeune qui va très mal le soutien nécessaire à son avancée.

13Mais ce n’est pas vrai que le découragement n’existe pas dans l’équipe du rap 31, que les moments de débordement et la sensation de courir après le temps ne nous atteignent pas. C’est que ces moments sont estompés lorsqu’on ressort d’une de ces réunions où nous avons eu l’impression que la respiration que nous ressentons si fort parfois dans notre propre équipe est passée, a été insufflée aux partenaires rencontrés.

14La question du lien social est tout de même au centre de notre quotidien. Lien entre nous où la parole circule, où chaque échange nous enrichit ; même si parfois le ton monte, car le désaccord est débattu et le conflit accepté. Nous savons toutes et tous dans cette équipe que les uns sans les autres, ça ne fonctionnerait pas. Chacun a une place importante et aucun ne remplace l’autre. Certes, cela est la vraie définition du réseau : transversalité des fonctions, importance de chacun, reconnaissance réelle de la place et des compétences de l’autre. Mais le vivre au quotidien dans une équipe, c’est tout de même un plus. L’équipe de coordination du rap 31 est une petite équipe. Contrairement aux grandes institutions, il est possible de réunir tous les membres de la coordination lors de deux temps essentiels : l’étude des dossiers pour déterminer l’inclusion et le temps de supervision mensuel. Tout comme lors des conseils d’administration, il s’agit de trouver là une sorte d’appui, un processus de réparation permanent. C’est l’occasion de se ressourcer ensemble, avec l’idée de mieux ressourcer les professionnels qui nous sollicitent et qui, eux, arrivent souvent épuisés, débordés par les situations difficiles qu’ils rencontrent au quotidien. Ainsi cette ambiance a été créée alors même que les sujets traités sont difficiles, lourds à porter, que l’on se demande au décours des réunions comment ces jeunes pour lesquels nous sommes saisis tiennent encore debout, et qu’en fait nous avons beaucoup d’admiration pour eux et pour le travail accompli par nos collègues des institutions partenaires qui nous sollicitent.

15Il a bien sûr fallu qu’on nous demande un article sur le bonheur au travail pour que l’on parle de tout cela dans notre équipe. »

16Est-il décent, utile, indispensable ou au contraire contre-productif de parler avec ses collègues de travail, du plaisir ou du bonheur à travailler ? Cette notion, qui sous-tend, à n’en pas douter, de nombreuses attitudes professionnelles doit-elle rester sous-jacente, en filigrane, non dite ?

17P : « À la retraite ou en approche pour certains, à distance des enjeux de pouvoir et de carrière, les membres de la coordination pourraient avoir choisi des chemins de traverse et parfois l’école buissonnière pour continuer à penser, avec curiosité, créativité, la trajectoire de ces adolescents dits difficiles, dont d’autres ont la charge au quotidien.

18La vie serait-elle ailleurs ? demandait Kundera. L’agitation adolescente nous pousserait-elle à modifier nos positionnements professionnels pour répondre à sa pression et continuer à transmettre des métiers et des savoir-faire ? Cet engagement de création d’un réseau est un vrai choix, une liberté de penser et de questionner sans cesse renouvelée, où l’on partage ce qui advient dans le champ professionnel d’autrui : peu de chance de tomber dans les habitudes et rituels quotidiens de nos métiers ! On perd la maîtrise des outils techniques, on cherche à comprendre et à s’adapter, pour rester créatif.

19Le travail n’est plus alors ressenti comme un labeur, mais comme un plaisir, une opportunité à saisir pour évoluer, rester en mouvement, revisiter la question de sa place dans l’intégration sociale. Quelles seront demain les places de la médecine et de la psychiatrie dans la vie de ces ados ? Leurs parcours de vie et l’énergie mobilisée chez tous les intervenants concernés viennent interroger nos convictions.

20Le support du groupe, parfois restreint, mais le plus souvent élargi, nous est essentiel pour amortir les défaillances internes de nos fonctionnements professionnels parfois rigidifiés et les déstabilisations extérieures, liées aux différences de fonctionnement des autres partenaires du réseau. Le travail de groupe, pluriprofessionnel et multipartenarial, est le contenant qui préserve nos croyances, le partage des connaissances de chacun crée une alchimie féconde, une possibilité de sublimation vraie. »

21M : « Il est aujourd’hui admis que, malgré l’intérêt incontestable du travail médical, l’absence de répétitivité, la prise d’initiative autorisée…, les médecins représentent une population particulièrement exposée au burn-out. Sans parler des différentes addictions et dépressions qui peuvent en découler, le taux de suicide est supérieur pour les femmes de 130 % et pour les hommes de 40 % dans la population médicale par rapport à la population générale du même âge, aux États-Unis comme chez nous.

22Alors, peut-être que l’investissement dans un réseau de soins est une manière de prévenir l’épuisement professionnel. En effet, dans l’activité hospitalière et plus particulièrement aux urgences ou en liaison, on peut avoir facilement le sentiment de n’avoir jamais fini, de ne pas du tout contrôler le flux des patients qui nous sont adressés, avec pour corollaire une organisation du travail difficile et en partie subie, de travailler vite et donc moins bien qu’on ne le souhaiterait, et enfin, d’être très modérément reconnu ou au moins facilement mis en cause par les praticiens des autres disciplines et par nos propres collègues. On comprendrait facilement, si toutes ces conditions étaient réunies, que d’y consacrer plus de 60 heures par semaine relèverait non pas du masochisme, où le plaisir existe néanmoins, mais simplement de l’inconscience.

23Pour maintenir une forme de plaisir et de satisfaction dans ce type d’activité, au demeurant passionnante, il fallait donc tenter de peser sur le nombre et la nature des patients rencontrés en connaissant mieux les partenaires, en travaillant à l’amont dans une pratique de réseau. (On a diminué ainsi le nombre de jeunes arrivant aux urgences de l’hôpital des enfants pour des motifs psychosociaux.) Le bonheur au travail, ce serait donc de pouvoir repérer les facteurs de souffrance et d’y apporter soi-même, avec des partenaires fiables, une forme de remède.

24Ça n’est pas que l’activité de coordination d’un réseau n’expose pas à des critiques et des attaques. Au contraire, comme on a tenté de l’indiquer dans le titre, ça résiste (sur des bases narcissiques) et la collaboration ne vient que secondairement, après un travail patient. »

25Travailler dans une petite équipe, avec le moins possible de faux self et d’emprise, poursuivre, avec une organisation suffisante pour ne pas s’épuiser, un mouvement antinarcissique pour comprendre les difficultés des jeunes à travers ceux qui s’en occupent, voilà, du point de vue pratique, quelques-uns des facteurs de bonheur au travail. D’un point de vue théorique, mais pour rester impressionniste, le plaisir à travailler peut faire penser au masochisme érogène (gardien de la vie) de Benno Rosenberg, qui montre comment le plaisir doit être en chemin et pas simplement lié au but ; à l’endurance primaire de Daniel Rosé, avec l’idée d’un espace psychique, libéré et créé par la capacité à supporter les excitations et à différer la décharge ; à la notion plus classique d’idéal du moi, parce qu’elle suppose (comme d’ailleurs le fond de certaines religions) une aspiration douce et bienveillante vers un mieux qui montre le chemin sans écraser le sujet par un absolu d’autant plus inatteignable qu’il serait infiltré par l’image redoutable des parents et des maîtres.

26Prétendre parler de l’idée même du bonheur au travail est étymologiquement une aberration : le bonheur est au mieux une bonne augure et le travail a la même racine linguistique que la torture (comme dans le travail de l’accouchement dans la douleur !). Donc, cette association « bonne augure de torture » est loin de la félicité, au mieux une promesse de douleur sans jouissance.

27À l’heure où la souffrance, voire le suicide au travail, occupe le devant de la scène, avec son corollaire qui est la perte ou l’absence d’emploi, le bonheur au travail serait une idée folle et idéologiquement culpabilisante, voire perverse !

28Mais, les mots ont une histoire, et ceux-là ont même vécu une rupture épistémologique de sens. Le mot « bonheur » n’est plus réservé au futur hypothétique comme dans toutes les religions monothéistes et, à l’époque de la Révolution française, Saint-Just, dans sa célèbre déclaration, « le bonheur est une idée neuve en Europe », le définit comme un état de bien-être individuel et social. Quant au mot « travail », il a traversé la révolution industrielle et le salariat pour avoir aujourd’hui le sens contradictoire et dialectique que lui donnait Karl Marx : « le travail est aliénant et libérateur ». Encore faut-il, pour que cette définition soit valide, avoir une conscience collective de son appartenance au groupe et de la lutte qui va avec.

29Nous venons donc de loin ! Sans retracer ici les différentes étapes linguistiques et philosophiques de la modification du sens des deux mots, bonheur et travail, nous ne pouvons passer sous silence l’apport d’Épicure dans sa célèbre Lettre à Ménécée, où il précisait les quatre préceptes utiles (le tétrapharmacon) pour atteindre le bonheur :

  • Dieu n’est pas à craindre ;
  • la mort n’est rien par rapport à nous ;
  • le bien est facile à obtenir ;
  • le mal est facile à supporter.
F. : « Dans une structure transversale telle que le réseau de santé s’occupant de soutien aux professionnels qui prennent en charge les adolescents, il est facile d’associer autour des quatre préceptes d’Épicure. La coordination du réseau est constituée d’un groupe de professionnels solidaires qui se sont autochoisis, ce groupe fonctionnant sans position hiérarchique. De plus, la coordination, pour prendre des décisions, fonctionne à l’inverse du mode de la démocratie politique : la prise de décision ne se fait pas à la majorité mais sur un mode consensuel. Dans le débat actuel sur l’autorité et la prise de décision, nous sommes comme les Indiens d’Amazonie: pas de décision tant que tout le monde n’est pas plus ou moins convaincu ! Cette résurgence de la pensée sauvage peut avoir quelques inconvénients quant à la rapidité mais elle a l’avantage de créer, a priori, une indiscutable solidarité. Chaque membre de ce groupe de coordination a une formation initiale et une expérience professionnelle différentes, ce qui crée une transversalité des connaissances, de l’anthropologie à la psychanalyse en passant par le travail social et la psychiatrie, transversalité qui accentue le respect de la parole de l’autre.

30Comme on le voit, le mode d’organisation du travail est à l’inverse de ce qui produit la souffrance au travail telle qu’elle est analysée dans les ouvrages de Christophe Dejours. Ainsi la première préconisation d’Épicure, à savoir : d’abord ne pas souffrir, est réalisée par l’organisation même de la coordination.

31Si l’on voulait continuer à suivre les recommandations d’Épicure, nous pourrions souligner notre (relative) indépendance par rapport aux tutelles (Dieu), liée à l’organisation associative, notre précarité constitutionnelle (la mort n’est pas redoutée), notre obligation à la bienveillance envers les partenaires professionnels (le bien), notre reconnaissance des compétences et des limites de chacun (le mal).

32Chacun de nous a accumulé une expérience militante dans les champs du social et du soin, et sur d’autres sujets de société, ce qui, pour reprendre Marx, fait pencher la balance du côté du travail libérateur, sans nier la contradiction dialectique qui en fait l’essence… »

33À travers les témoignages limités et subjectifs de quelques professionnels, on voit bien qu’il est difficile de se repérer entre la notion de plaisir et celle de bonheur. Les deux termes sont utilisés ici successivement, mais peut-être y a-t-il une notion supplémentaire de durée, d’abstraction et d’absolu dans l’idée de bonheur. On laissera le soin au philosophe ou au psychanalyste (comment éviter le déplaisir) d’éclairer ce point.

34Exhiber, (publier ?) son plaisir ou son bonheur, surtout dans le travail, lorsque certains en souffrent ou en manquent cruellement, a quelque chose d’indécent, voire d’obscène. Plus simplement, on sait bien qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que la mine réjouie de nos meilleurs amis sur leurs photos de vacances. Par ailleurs, comme professionnels du soin ou du « prendre soin », ce qui nous concerne relève plutôt de la souffrance et de la maladie que du bonheur et de ses déclinaisons. Alors, pourquoi s’autoriser à réfléchir sur son propre bonheur au travail ? Peut-être par principe, pour suivre Freud qui voulait éclairer avec le « maigre fanal » de la conscience l’immensité de ce qui nous agit malgré nous. Plus modestement, si on se donne la tâche de soutenir des professionnels en difficulté et de relancer l’investissement et les projets pour des adolescents engagés dans des répétitions mortifères, on ne peut pas être durablement épuisé, triste ou cynique.

35En effet, comme dans les psychothérapies d’adolescents, la capacité à retrouver ensemble le fil d’une histoire, à imaginer des voies nouvelles et des issues là où était l’impasse, à s’engager (même si c’est de façon limitée) alors qu’on est arrivé avec la ferme intention de se défausser, suppose une interaction créative entre l’équipe du réseau et les partenaires des réunions de concertation. C’est dans l’espace créé par cette interaction que se retrouve l’envie et, si ce n’est le bonheur, du moins une perspective nouvelle de plaisir et de satisfaction professionnelle. On est donc, comme dans le transfert, obligé de reconnaître la valeur de faits cliniques à nos propres mouvements de désespoir, de lassitude ou de plaisir. Il s’agirait alors, contrairement au tabou, de s’autoriser à penser et à dire sa souffrance au travail lorsqu’elle advient.

36Pour conclure, en suivant Christophe Dejours, psychodynamicien du travail, les réflexions croisées sur la souffrance, le plaisir et l’efficacité au travail ne manquent pas d’avenir. En effet, il semble bien qu’on importe tardivement, dans le domaine sanitaire et social, les notions controversées d’évaluation individuelle et de qualité totale qui sont, selon les cliniciens, non seulement peu efficaces mais aussi des sources inépuisables de souffrance au travail.

37Pourtant, si le travail ne rend pas libre, ni en français ni en allemand (Arbeit macht frei), il peut sans doute être un « médiateur de l’accomplissement de soi, de la sublimation et de la santé ». Il faut pour cela au moins quelques conditions préalables, à savoir que la quantité n’écrase pas l’individu, qu’on accepte que le travail efficace est toujours une création du sujet travaillant, et non pas l’application stricte de procédures et de protocoles, que l’on essaie, plutôt que d’isoler l’individu qui travaille, de lui procurer le soutien et la synergie efficaces d’un groupe solidaire.

Français

Résumé

Dans cette période de crise, marquée par la souffrance au travail et le travail en souffrance, écrire sur le bonheur au travail paraît une gageure. L’équipe de coordination du Réseau adolescence et partenariat de la Haute-Garonne tente l’aventure dans un texte écrit à cinq voix. Satisfaction, plaisir, voire bonheur sont interrogés par une équipe pluridisciplinaire dont le travail consiste à renouer des liens autour de la souffrance adolescente pour les professionnels qui en assurent la prise en charge éducative et thérapeutique. La longue expérience professionnelle de chacun de ses membres et la position de tiers externes aux situations concrètes sont évoquées comme des éléments indispensables au plaisir. Le bonheur au travail ne peut être que la conséquence du regard empathique et d’une construction individuelle, renouvelée et imaginative. Les décisions prises au consensus permettent de créer une polyphonie pluriprofessionnelle.

Mots-clés

  • malheur
  • souffrance
  • bonheur
  • travail
  • réseau de soins
  • empathie
  • non-hiérarchie
  • consensus

Références bibliographiques

  • Dejours, C. 2000. Travail, usure mentale. Essai de psychopathologie du travail, Paris, Bayard.
  • Dejours, C. ; Begue, F. 2009. Suicide au travail, que faire ?, Paris, puf.
  • Dejours, C. 2007. Conjurer la violence, travail, violence et santé, Paris, Payot.
  • Dejours, C. 2010. Observations cliniques en psychopathologie du travail, Paris, puf.
  • Épicure. 2007. Lettre à Ménécée, Paris, Hatier.
  • Freud, S. 1995. Le malaise dans la culture, Paris, puf.
  • Molinier, P. 2008. Les enjeux psychiques du travail, introduction à la psychodynamique du travail, Paris, Payot.
  • Rosé, D. 1997. L’endurance primaire, Paris, puf.
  • Rosenberg, B. ; Le Guen, C. 2003. Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Paris, puf.
  • Sur Internet

    • « Suicide dans l’entreprise, l’ultime témoignage », enquête, Journal du cnrs, n° 184, mai 2005.
    • « Le suicide des médecins, expérience ultime du burn-out », Powerpoint du Dr Y. Léopold et Bulletin du Conseil de l’ordre des médecins du Vaucluse, 2006.
    • « Bonheur, travail et sociologie », Baudelot C., Gollac M., séminaire de l’École normale supérieure, 2011.
Dominique Daubagna [*]
  • [*]
    Dominique Daubagna, éducatrice spécialisée, coordination rap 31.
Annie Geffroy [**]
  • [**]
    Annie Geffroy, éducatrice, pjj, coordination rap 31.
Pascale Guénego [***]
  • [***]
    Pascale Guénego, psychiatre libérale, en association et coordination rap 31.
Francis Saint Dizier [****]
  • [****]
    Francis Saint-Dizier, médecin, anthropologue, hôpital Joseph-Ducuing, coordination du rap 31.
Michel Vignes [*****]
  • [*****]
    Michel Vignes, psychiatre, supea chu Toulouse, coordination du rap 31.
    Hôpital La Grave, tsa 60033, 31056 Toulouse Cedex 9.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 24/07/2012
https://doi.org/10.3917/empa.086.0120
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