CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Préambule

1En préambule, il me paraissait intéressant de mettre en exergue un dialogue de Family Life, un film de Ken Loach, ayant son intérêt pour les domaines qui sont les nôtres, dans lequel une mère qui vient de voir sa fille internée dans un hôpital psychiatrique de nouveau genre s’adresse au psychiatre qui la prend en charge en lui disant sur un ton sardonique, lors de leur première rencontre, « merci de me recevoir, c’est de toute façon la faute de la mère, c’est normal que je sois là ».

2Ce dialogue d’un film de 1971 fait écho à une réflexion plus récente d’une mère rencontrée dans ma pratique, pouvant s’épancher sur la schizophrénie de son fils : « Heureusement, les temps ont changé, avant c’était toujours de la faute de la mère et de l’éducation, maintenant on sait que la biologie n’y est pas pour rien dans l’affaire. » Alors, les temps changent, presque quarante ans d’écart séparent ces deux témoignages, l’un fictif mais exprimé par un cinéaste du réel reconnu pour ses pamphlets sociaux, et l’autre exprimé par une mère au décours d’une séance où la culpabilité maternelle régnait en maître.

3Peut-on imaginer que ces deux témoignages soient un reflet instructif d’une évolution des mentalités au sujet d’une responsabilité supposée des parents dans les troubles dont souffre leur enfant ? Ou bien est-ce une extrapolation maladroite, presque sophistique, de deux témoignages n’ayant pas de convergence possible et n’ayant, au final, qu’un sens relatif, même très éloigné ?

4Donc, si nous suivons notre postulat de départ, nous prenons comme point de vue que la conception des troubles chez l’enfant a pris, en termes de causalité, des orientations différentes, même opposées, entre ces deux époques. Bien sûr, nous sommes conscient de la radicalité de cette dualité et nous admettons empiriquement que la réalité clinique est plus complexe, que les causalités ne sont jamais uniques mais plurielles, que l’histoire et son avancée ne transforment pas le monde et sa compréhension en son contraire, mais, dans un effet de pendule dont les oscillations nous échappent en vérité, nous sommes conscient des allers et retours qu’une opinion, un imaginaire collectif, osons-nous dire, peuvent prendre ; alors vous comprenez à quel point nous admettons que l’individu en lui-même puisse être contradictoire et entretenir en son sein des pensées et convictions même opposées. C’est pourquoi notre postulat va s’intéresser aux mouvements psychiques à l’œuvre chez l’adulte devenu parent, ayant à faire la rencontre du symptôme chez son enfant.

Précautions d’usage

5Tout d’abord, nous tenons à préciser que nous indifférencierons les symptômes psychiques de ceux somatiques, pour la simple et bonne raison que l’objet de notre étude n’est pas là ; pour le dire scientifiquement, c’est le mécanisme du sentiment de responsabilité parentale qui nous intéresse.

6En termes de vocabulaire, nous utiliserons le plus souvent le terme « parental » en lieu et place du terme « maternel », dans la mesure de sa pertinence et dans l’objectif de ne pas stigmatiser la mère par rapport au père. Cependant, notre matériel s’appuyant plus spécifiquement sur des témoignages de mère, nous prenons cette constatation comme – en soi – du matériel pour notre article. Ainsi nous voyons se complexifier notre réflexion, puisqu’il aurait été plus simple d’unifier les parents en une entité dite parentale, mais, compte tenu des particularités de chacun des deux sexes, nous constatons que cette unification est impossible. Nous sommes donc dans l’obligation de distinguer la mère du père, la femme de l’homme, dans leur rapport aux symptômes de leur enfant.

7De plus, nous avons volontairement utilisé le terme de « responsabilité », tiré de « responsable », en latin respondere, c’est-à-dire « se porter garant ». Il nous semblait plus juste, pour faire le lien avec le premier âge, d’utiliser ce terme des plus controversés, peut-être parce que le plus sujet à réveiller l’ambivalence parentale qui concerne le tabou absolu : l’indicible désir de mort sur l’enfant.

Questionnements

8À l’échelle de l’histoire du monde, de la naissance à la mort, il n’y a qu’un pas, entre le désir d’enfant, l’enfant idéalisé et, quand la rencontre est rendue difficile entre les parents et l’enfant, le réel du symptôme. Dans notre expérience hospitalière, qu’entendons-nous dans la clinique du nourrisson malade ? Qu’entendons-nous de la part des mères – parce que ce sont elles qui parlent, qui sont là, les pères sont trop occupés la plupart du temps, mais pas toujours ? Qu’entendons-nous de la part de ces femmes qui portent dans leurs bras l’objet même de leur souffrance, souffrance qui les fait mères ? Quand l’enfant n’est pas conforme à cet idéal prophylactique de bonne santé, d’intégrité physique et de fonctionnement, c’est l’expression d’une annulation, qu’en tant que psy nous pouvons entendre après un long moment passé à côté les uns des autres. Dans leur chambre d’hôpital de l’unité protégée, leur nourrisson raccordé aux tuyaux qui les surplombent, certaines mères pourront se laisser aller à la confidence terrible et culpabilisante de me dire « cela serait plus simple s’il n’était pas là » ; on peut entendre le « là » très différemment, comme une localisation géographique, un repère temporel ou comme le désir de remonter le temps hors de l’événement qui se prolonge et s’installe. C’est pourquoi la plupart des mères me diront se « porter garantes », se responsabiliser donc, comme nous l’avons décrit au début, parce que, dans le cas contraire, le désir de mort sur l’enfant aurait une place plus importante pour prospérer dans l’espace psychique de la mère.

Vignettes

Family Life

9Comment entendre la réflexion de cette mère dans le film de Ken Loach ? A priori la responsabilité n’est pas en cause, mais la faute, oui. La faute, mais une faute spécifique, celle de la mère. Le père dans le film s’en tirera comme il peut, par la force, l’autorité, la loi et la morale. La mère s’en tirera d’une autre manière en internalisant la cause, en se portant garante et responsable de sa fille ; c’est en ce point que responsabilité et faute se rejoignent, c’est dans la manière dont la mère va convoquer « sa » responsabilité pour se défendre d’une réalité psychique qui lui échappe parce que autre que la sienne. Sa fille sortie d’elle-même, potentiellement pensée à son image, par son expression symptomatique, marque son altérité absolue face au psychisme maternel. Différemment du père, qui, touché dans son amour-propre, confronté à la désobéissance, renvoyé à son impuissance paternelle, se verra châtré par sa fille, la mère va devoir se coltiner une réalité tout autre qui est de prendre conscience de l’altérité de sa progéniture. C’est ici, il me semble, le point d’explication du recours à la responsabilité chez la mère, dont l’expression explicite est la faute. La causalité, dans tout ça, représente le moyen théorique de décrire ce phénomène, le moyen d’inférer un certain nombre de raisonnements afin de mieux comprendre cet objet d’étude.

Ethan

10Un autre exemple nous permettra d’illustrer notre point de vue. Je suis amené à rencontrer à l’unité protégée un nourrisson de quatre semaines nommé Ethan, dont les difficultés d’alimentation et de déglutition ne lui permettent pas de rentrer chez lui. Il est alimenté par sonde nasogastrique depuis sa naissance. Les tentatives de nourrissage au biberon se sont avérées excessivement compliquées, même périlleuses, sachant qu’à chaque nouvelle tentative, les risques de fausse-route, d’étouffement sont venues dramatiser ce moment a priori ordinaire. Je fus alerté par l’équipe soignante parce que la mère d’Ethan leur avait exprimé de la tristesse, de l’anxiété en réaction à ces événements. Lors de notre rencontre, elle m’exprima des antécédents d’anorexie (qui s’avéreront être des troubles de l’alimentation – petit mangeur – plus que de l’anorexie), son impatience, sa tristesse et son incompréhension. Nous décidâmes donc de nous revoir durant l’hospitalisation d’Ethan. Incompréhension dont je fis moi-même l’expérience, puisque à plusieurs reprises, Ethan s’étouffa devant moi dans une contraction et un raidissement du corps spectaculaire, assez proche d’une convulsion ou d’un spasme du sanglot, accompagné de stéréotypie comportementale. Hors de ces alertes, la mère d’Ethan put me décrire et énoncer à nouveau son incompréhension, sa tristesse et, dans de rares moments, exprimer l’insupportable de leur présence en ce lieu. Plus les investigations somatiques avançaient, plus les résultats s’avéraient négatifs, moins Ethan évoluait dans son comportement et son rapport à la nourriture, plus la mère venait à m’exprimer la dépression dans laquelle elle traversait l’hospitalisation d’Ethan. Du point de vue clinique, la mère divisa les équipes, entre ceux qui postulaient un trouble précoce de la relation mère-enfant, pour le dire clairement qui pensaient la dépression de la mère comme étant à l’origine des troubles de l’enfant ; et ceux, peut-être plus patients, mais aussi étonnés du caractère peu bruyant de cette dépression et de cette symptomatologie dépressive a minima, plus autodescriptive que sémiologiquement observable ou entendable. Les deuxièmes furent mis à mal dans leur clinique puisque Ethan sortit de l’hôpital avec la batterie d’examens la plus approfondie sans que soit décelé la moindre lésion ou dysfonctionnement organique. Après un dispositif de soin psychique comprenant deux séances par semaine avec des agencements particuliers de thérapeutes, la mère d’Ethan quitta l’hôpital avec son fils au bout de six mois pour rentrer chez elle, avec, comme discours invariant, sa dépression et ses propres antécédents de troubles de l’alimentation. Ethan sera orienté vers un camsp, quelques mois après, nous apprendrons qu’un échantillon étudié tardivement marque la présence chez Ethan d’une maladie génétique rare et gravissime, pouvant avoir des retentissements sur la déglutition et l’alimentation.

Réflexions

11Alors, pourquoi prendre ces exemples pour illustrer notre propos ? Tout d’abord, pour signifier de quelle manière un trouble sans étiquette, sans étiologie, peut être désorganisateur pour les parents, en l’occurrence pour la mère ici (le père fut contacté et vu en entretien, mais peu disponible) ; et puis, afin de découvrir ou rappeler en quoi le symptôme maternel, sous la forme d’état dépressif dans ce cas, peut devenir, pour la mère, une défense contre l’angoisse mortifère du non-sens.

12Alors, vous me direz, la causalité ne s’inverse-t-elle pas ? En quoi n’est-elle pas devenue dépressive par son enfant malade ? En effet, cette hypothèse s’entend mais enrichit peu notre propos et décale notre réflexion du côté de l’inversion des causalités : les parents rendent-ils malade leur enfant, ou l’inverse ? En soi, ce n’est pas le sens de la causalité qui nous importe mais la manière dont les parents peuvent convoquer du symptôme, chez eux, pour répondre au terrible sentiment d’impuissance face au symptôme de l’enfant. En quelque sorte, notre idée s’oriente du côté classique dans la littérature psychanalytique, du symptôme comme expression d’un mécanisme de défense.

13Nous faisons l’hypothèse que cette mère, certainement en réaction congruente à un authentique mouvement dépressif lié à l’hospitalisation, à la régression qui en découle et à l’état de santé d’Ethan, voit se surdéterminer son symptôme dépressif dans le jeu relationnel à l’œuvre durant l’hospitalisation, afin de répondre à l’énigme envoyée par son fils. Dans le cadre de la psychose, les cliniciens parlent de signifiant énigmatique envoyé par la mère – nous empruntons le terme d’énigme à cette clinique spécifique dans l’optique de conserver l’idée d’une rupture intersubjective entre la mère et l’enfant, censée brouiller et rendre paradoxaux les échanges qui les concernent.

14En l’écoutant, sans intervenir, ni interpréter, nous avons certainement facilité cette causalité à tonalité transgénérationnelle qui, faisant fonction de mise en sens du vécu traumatique des troubles d’Ethan, les protégeait tous les deux d’une désorganisation maternelle et d’un désordre somato-psychique plus prononcé chez Ethan. Pour le dire autrement et varier notre propos, la symptomatologie dépressive aurait eu pour fonction adaptative de protéger la dyade contre le savoir imposé du milieu médical et des représentations qui en découlent. On pourrait reformuler encore et considérer cette forme de dépression maternelle comme une stratégie d’anticipation symptomatologique – s’auto-étiqueter avant que le milieu s’en charge – afin de contrôler le discours de l’autre et reprendre la maîtrise d’une situation synonyme d’inconfort ou d’urgence psychique. Les psychologues de la santé parleraient d’une stratégie de coping ayant pour objectif de réduire le stress lié aux conditions d’hospitalisation. C’est pourquoi la notion de mécanisme de défense nous paraît avoir toute sa pertinence, dans ce cas précis, mais aussi dans d’autres cas cliniques croisés dans notre pratique.

Ouverture

15Alors, malgré tout ce développement, nous n’avons pas répondu à la question de l’évolution des mentalités en ce qui concerne la responsabilité maternelle dans les symptômes de l’enfant. Cette mère qui me dit « heureusement les temps ont changé, avant c’était toujours de la faute de la mère et de l’éducation, maintenant on sait que la biologie n’y est pas pour rien dans l’affaire », souligne-t-elle seulement l’intrusion bénéfique et déculpabilisante du biologique dans le rapport des parents au symptôme de l’enfant, ou bien mentionne-t-elle la perte d’une « responsabilité » pour certains défensive et protectrice d’une causalité psychique nécessaire à l’inscription du symptôme dans la symbolique familiale ? Pour notre part, la biologie échappe au sens, à la création subjective et individuelle pour se ranger du côté du collectif et de la création sociétale ; en cela, les rapports changent, les glissements s’opèrent, et comme dirait Foucault, les renversements épistémologiques sont en cours dans la société postmoderne. Est-ce mieux ? Cette mère a peut-être la réponse la concernant, seulement la concernant, c’est dans le rapport à sa propre histoire que l’argument du symptôme se sollicite ou pas.

Français

Résumé

Cet article vise à soulever l’importance de la « responsabilité » parentale dans la rencontre des parents avec la symptomatologie de l’enfant. Contrairement au lieu commun actuel, qui voudrait voir les parents rechercher à tout prix un responsable des souffrances de leur enfant du côté des institutions, l’auteur fait l’hypothèse que certain parents, écoutés autrement, vont s’attribuer la « responsabilité » de la symptomatologie de leurs enfants, en quelque sorte se « désigner coupables », afin d’éviter la désorganisation psychique liée à l’absence du transgénérationnel et à l’énigme que représente le symptôme de leur enfant.

Mots-clés

  • responsabilité
  • symptôme
  • culpabilité
  • énigme
  • causalité
Thomas Cascales [*]
  • [*]
    Thomas Cascales, psychologue clinicien, Équipe mobile de psychiatrie de liaison, supea, Hôpital des enfants, 330 avenue de Grande-Bretagne, 31059 Toulouse Cedex 9. Laboratoire clinique psychopathologique et interculturelle (lcpi)-ea 4591, université Toulouse II. Psychanalyste (ipp/spp).
Mis en ligne sur Cairn.info le 24/07/2012
https://doi.org/10.3917/empa.086.0144
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