CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Dans le cadre de l’appel à propositions de recherche de l’Institut national des hautes études de la sécurité (inhes) sur le thème de l’« ultra violence », je réalise une enquête de près de vingt mois sur les jeunes des quartiers populaires considérés comme « dangereux » ou potentiellement violents (attitudes et comportements jugés agressifs, pratiques déviantes et délinquantes, esthétique de la violence...) par les acteurs sociaux travaillant ou habitant dans ces quartiers (Boucher, 2010). Cette recherche me permet, d’une part, d’analyser l’expérience et les épreuves de jeunes d’une cité fortement stigmatisée et, d’autre part, d’étudier les interactions, les micro-relations (Collins, 2008) entre ces jeunes, des acteurs et des intervenants sociaux chargés de prévenir et/ou de réprimer leurs comportements turbulents ou violents. Je pars du préalable que dans les quartiers populaires une minorité des jeunes organisés en bande assument une « figure d’agresseur » ; néanmoins, nombreux sont ceux qui entretiennent des rapports frictionnels avec les opérateurs locaux (institués ou émergents) d’encadrement de la jeunesse (Boucher, 2015).

Des figures de désordre

2L’enquête se déroule dans un quartier d’habitat social de 12 000 habitants situé dans une ville moyenne que j’anonymise en lui donnant le nom de Trincamp. Ce quartier, que je renomme la « Cité des enfants perdus », s’apparente parfaitement aux ghettos urbains décrits par Didier Lapeyronnie (2008, p. 12) qui se caractérisent, notamment, par « la concentration, dans certaines zones urbaines, de populations défavorisées, victimes d’une forte ségrégation et de discriminations raciales, populations qui ont fini par développer des modes de vie et une organisation spécifiques. [...] Le ghetto suppose une ségrégation forcée et non choisie, imposée et non élective. Les habitants y vivent contraints, ne pouvant aller ailleurs tout en aspirant au départ ». Durant l’investigation, plus d’une centaine d’entretiens individuels et collectifs approfondis sont réalisés et j’organise des séances d’intervention sociologique (Touraine, 1978) avec des parents (dont la plupart sont originaires de pays d’Afrique subsaharienne), des acteurs éducatifs, des policiers et des jeunes. En complément des entretiens, j’effectue de longs moments d’observation directe dans la journée et en soirée, durant la semaine et le week-end, dans les rues, les cafés, les locaux associatifs, les salles et terrains de sport et chez des habitants. Pour approfondir ma connaissance du quartier, notamment la nuit, je dispose également d’un appartement dans un immeuble hlm situé à proximité de la place centrale du quartier durant plusieurs mois. C’est donc en mobilisant plusieurs modes de recueil de données que, petit à petit, j’élabore une meilleure connaissance de la cité, de ses principaux acteurs et de leurs interrelations.

3Au bout de plusieurs mois d’investigation, mon immersion au cœur du quartier me permet d’abord de décrire les « jeunes de rue » de la Cité des enfants perdus. Ces jeunes ont différents profils (âge, sexe, pratiques sociales et culturelles…). Je rencontre, en effet, des jeunes adultes qui paraissent assez désabusés par l’expérience de la « galère » (Dubet, 1987). En articulant un « conformisme de condition » et un « conformisme déviant », ils s’adaptent à leur situation de jeunes de banlieue marginalisés, notamment parce qu’ils vivent en groupe les épreuves de la galère. D’autres jeunes ont sensiblement le même âge et appréhendent collectivement, eux aussi, « l’expérience du ghetto » (Boucher, 2009) cependant, ils sont moins résignés que les jeunes « galériens » et s’affichent volontiers plus rebelles au sein de l’espace public. S’intégrant dans un processus de contre-stigmatisation, ils revendiquent une identité fière, celle de « jeunes noirs de cité », qu’ils mettent en scène grâce à la production rapologique. Ainsi, bien que mis à l’écart ou refusant d’être exploités de façon outrancière par le monde du travail légal, mais fortement précarisés, et grâce à leur créativité culturelle, ils se débrouillent néanmoins pour pouvoir participer de façon autonome et indépendante à la société de consommation.

4Ceux qui se nomment les « Soldats du ghetto » (sdg) et les « Libolo gang » (lbl) sont, quant à eux, beaucoup plus jeunes puisque certains sont encore au collège, même si la plupart d’entre eux sont déscolarisés ou en voie de l’être. Ces adolescents représentent des archétypes des jeunes turbulents. Ils vivent la plupart du temps en bande dans les rues de la cité et développent des pratiques à risque (consommation d’alcool, de cannabis, conduite de deux roues sans casque…). Regroupés en bas des immeubles ou dans des espaces stratégiques de la cité, il est manifeste qu’ils jubilent de l’image négative et pusillanime qui leur est renvoyée par une partie des habitants, des acteurs sociaux et de la police ; ils jouent souvent de la peur qu’ils suscitent. En s’appropriant des espaces symboliques du quartier, notamment près des commerces, ils s’exposent et se donnent à voir. Ils provoquent et se confrontent aux regards d’autrui pour revendiquer et imposer une place non négociable, notamment avec les autres « bandes » et les forces de l’ordre, au sein de « leur » cité.

5Certains jeunes appartiennent sensiblement à la même génération que les sdg et les lbl. Néanmoins, contrairement à ceux-ci, ces jeunes vivent encore, pour certains, un fort contrôle parental et éducatif, notamment les filles. En effet, tout en développant une forte sociabilité juvénile à l’extérieur de l’école, une bonne partie de leur existence a lieu au sein du collège. Ils sont donc toujours encadrés par des agents de socialisation professionnels. Ainsi, ces collégiens ne veulent pas être confondus avec les jeunes de la cité, associés à des « gangs » tels que les sdg et les lbl, qu’ils considèrent être en danger. Par leur mode de vie, ils perçoivent bien, en effet, qu’ils sont sur une pente glissante pouvant les conduire tout droit vers une « carrière délinquante ». Si ces collégiens regrettent d’être assimilés aux jeunes figures de désordres de la cité, notamment lorsqu’ils sortent du quartier, pour autant, ils n’en veulent pas aux sdg et lbl. Face aux multiples épreuves que doivent surmonter des jeunes vivant dans des quartiers d’habitat social stigmatisés, ils se sentent solidaires de tous les jeunes de la cité, voire des familles en difficulté, d’abord perçus comme des victimes d’injustices et de processus d’exclusion. D’ailleurs, ces collégiens soulignent de fortes homologies entre la vie à l’école et dans la cité. Ces deux espaces sont effectivement décrits, l’un et l’autre, comme des lieux de discrimination, d’humiliation, de dressage et de répression.

6Au-delà de leurs différences, parce qu’ils fréquentent en groupe les espaces publics de la cité, tous ces jeunes ont conscience de représenter des figures de peur et d’être traités comme tels, en particulier par tous les agents chargés de maintenir l’ordre et de sécuriser les espaces publics. Or, pour ces jeunes, s’approprier des lieux publics dans la cité est avant tout une manière de vivre pleinement leur jeunesse et de résister collectivement aux épreuves de la ghettoïsation. À partir de pratiques sportives et ludiques, de confrontations provocatrices, inciviles, voire délinquantes, paradoxalement, même lorsqu’ils s’enragent, ces jeunes s’inscrivent dans un processus positif de réalisation de soi. En définitive, je montre que les jeunes de la Cité des enfants perdus se confrontent à la criminalisation de l’occupation collective des espaces urbains.

Des pacificateurs indigènes

7L’enquête me permet également de définir quels types d’acteurs de la prévention et de la répression sont réellement engagés dans des interrelations avec les jeunes du quartier. En fait, à la Cité des enfants perdus, j’observe que dans la rue, les jeunes considérés comme turbulents et potentiellement violents ne rencontrent pas la pluralité des acteurs sociaux s’inscrivant dans la police des villes. En effet, au fur et à mesure de l’enquête, sur fond de crainte des violences dans un contexte post-émeutier, un certain nombre d’acteurs, notamment des travailleurs sociaux considérés comme « extérieurs » à la cité, développent des stratégies d’évitement et des représentations craintives à l’encontre des jeunes. Par conséquent, au quotidien, ces acteurs ne sont pas en contact avec les jeunes de la Cité des enfants perdus. En revanche, ces jeunes interagissent plus spécifiquement avec quelques intervenants incarnant une « police des jeunes » (Vulbeau, 2008), développant prioritairement des logiques de pacification, de sécurisation et de répression.

8Les premiers acteurs avec lesquels les jeunes turbulents sont en relation sont des « pacificateurs indigènes » : des intervenants sociaux de l’« intérieur » de la cité, chargés de prévenir et de réguler des comportements turbulents, voire violents. Il s’agit de jeunes animateurs et médiateurs agissant au sein d’associations sportives et d’éducation populaire.

9Les jeunes pacificateurs indigènes sont personnellement sur-engagés (posture militante héroïque et sacrificielle). Ils représentent des acteurs centraux de la régulation sociale locale en ce sens que, contrairement à d’autres intervenants sociaux professionnels extérieurs au quartier, ils gardent une réelle capacité d’action sur les jeunes de rue de la cité. En effet, en affirmant toujours leur appartenance au monde des banlieues populaires, en développant, pour certains, une posture de « combattants » extrêmement critiques à l’encontre des classes dirigeantes, des acteurs politico-institutionnels et de la police, ces intervenants sociaux continuent de représenter des « gars de quartier ». Ils gardent donc une certaine respectabilité, une confiance et une relative écoute de la part des jeunes de rue qui peuvent toujours s’identifier à eux et les considèrent d’abord comme des personnes ressources pouvant les aider à mettre en œuvre des projets d’animation ou d’insertion. Ainsi, bien que jugés comme trop insaisissables et potentiellement subversifs par les acteurs politico-institutionnels en charge du maintien de l’ordre et de la tranquillité publics, c’est pourtant grâce à cette proximité avec les jeunes de cité incarnant des figures de peur et de désordre que ces intervenants sociaux sont plébiscités pour participer activement à la pacification sociale et à l’inhibition des violences juvéniles.

10Ces jeunes pacificateurs indigènes sont fortement responsabilisés : ils ont intériorisé le fait qu’ils représentent, surtout, des figures d’exemplarité pour coproduire la sécurité au sein d’espaces urbains ghettoïsés. En effet, ces acteurs ont conscience qu’ils sont désormais considérés comme indispensables pour réguler « hors les murs » les jeunes les plus rebelles, ces fameux « purs et durs » qui ne sont plus accompagnés, voire approchés par les travailleurs sociaux classiques. Cependant, cette proximité, voire cette fusion avec les gars de quartier qui fait la force des pacificateurs indigènes pour interagir avec les jeunes de rue des quartiers impopulaires, est également la source de nombreuses épreuves vécues par la plupart d’entre eux, surtout lorsqu’ils sont d’origine étrangère ou perçus comme tels. Bien que ces pacificateurs soient intimement convaincus qu’ils représentent des « faiseurs de bien », bien qu’ils condamnent moralement les jeunes et leurs parents qui ont fait le choix de la délinquance et de la violence pour sortir de la « galère », qu’ils acceptent de jouer le jeu de la régulation plutôt que celui de la rébellion, qu’ils préfèrent promouvoir le dialogue entre les jeunes et les forces de l’ordre plutôt que de favoriser des confrontations, ils restent néanmoins assimilés à de jeunes trublions, potentiellement violents, voire délinquants et traités de la sorte. Alors qu’en échange de leur collaboration à l’évitement des désordres ils attendent un minimum de reconnaissance pour leur travail de médiation, d’animation, d’éducation et de régulation, notamment de la part des acteurs socioculturels professionnels de l’extérieur et des responsables politiques locaux, sur le terrain, ils ne sont pas reconnus comme des intervenants sociaux à part entière, voire sont suspectés de camoufler des activités illégales. Dans ce cadre, les jeunes pacificateurs indigènes sont également, à part quelques exceptions lorsqu’ils servent d’indicateurs, régulièrement victimes de mauvais traitements et d’abus de pouvoir de la part de « flics de rue » qui nient leur fonction de régulateurs et les stigmatisent à l’instar des autres jeunes de la cité. Les jeunes pacificateurs sont donc solidaires de la grande majorité des gars de quartier discriminés, méprisés et humiliés, pour dénoncer les forces de police présentes dans la cité, avant tout considérées comme une « armée d’occupation » provocatrice, agressive et, paradoxalement, fautrice de troubles.

11Finalement, si d’un côté les pacificateurs indigènes sont incités à coproduire la sécurité dans leur espace de vie, de l’autre côté, ils continuent d’être dénigrés, voire maltraités par les forces de l’ordre qui les assimilent à la « racaille » ou à la « minorité des pires » des habitants des quartiers populaires. Ces intervenants sont donc inscrits dans un processus d’injonction paradoxale générateur de souffrance, de désubjectivation et de mépris de soi. Qu’ils soient maintenus dans des situations d’emplois précaires, comme c’est le cas pour les jeunes médiateurs et animateurs de « l’intérieur », ou qu’ils soient instrumentalisés en raison d’une présupposée autorité « naturelle » ou « communautaire », comme c’est le cas pour les parents « volontaires », tous ces pacificateurs indigènes sur-responsabilisés représentent des « supplétifs » ethnifiés. Autrement dit, l’ethnicité de ces acteurs hétéro-racisés et essentialisés est principalement utilisée par les pouvoirs en charge de la pacification sociale pour servir des logiques de maintien de l’ordre.

Des forces de l’ordre

12Les seconds acteurs avec lesquels les jeunes turbulents se confrontent quotidiennement sont des forces de sécurisation ayant comme première mission de policer les espaces urbains et de réprimer les actes délinquants ou considérés comme incivils. J’enquête donc auprès des policiers entretenant des relations fréquentes avec les adolescents de la Cité des enfants perdus, autrement dit les équipes de la Brigade anti-criminalité (bac jour et nuit). Avec ces policiers, je mène plusieurs entretiens approfondis et organise une séance d’intervention sociologique au cours de laquelle des policiers de la bac et des jeunes de la Cité des enfants perdus confrontent leurs points de vue.

13La cité est décrite comme un territoire particulièrement pathogène et criminogène au sein duquel les trafics illégaux sont en plein développement et conditionnent bien des comportements agressifs de jeunes dont la plupart sont assimilés à des délinquants en voie de désocialisation. Pour les policiers, ces jeunes sont particulièrement hostiles aux forces de l’ordre. Or, s’ils en ont les moyens, les policiers interviewés se considèrent comme la seule force républicaine encore en capacité de s’opposer à ces jeunes producteurs de désordres. Pour ces policiers, bien loin d’être considérée comme une ressource, la jeunesse populaire de la Cité des enfants perdus, surtout celle visiblement issue de l’immigration africaine, est donc pensée comme un problème majeur puisque les jeunes apparaissent comme potentiellement dangereux, producteurs de phénomènes de délinquance et d’une violence définie comme étant de plus en plus forte et gratuite. Ainsi, aux yeux des policiers rencontrés, faire partie d’un groupe de jeunes réunis en bas d’un immeuble suffit pour être assimilé à des trafiquants de drogue et à des voyous. Selon les fonctionnaires du poste de police, il existe une sorte de présomption de culpabilité des jeunes de la Cité des enfants perdus qui justifie le fait que ceux-ci soient souvent contrôlés. Les relations établies avec les jeunes de cité sont généralement inscrites dans un rapport de confrontation et d’hostilité. D’ailleurs, les policiers ont peur des regroupements de jeunes et de l’unité dont ils peuvent faire preuve face aux forces de l’ordre lors d’un contrôle ou d’une interpellation.

14Face aux regroupements juvéniles, les policiers souhaitent donc imposer un rapport de force qui leur soit favorable, même si celui-ci engendre des envies de vengeance du côté des jeunes, ce qui complique alors la vie quotidienne des policiers. Dans la pratique, lorsqu’ils ne sont pas assez nombreux face aux jeunes, notamment dans certains endroits décrits comme des « points chauds » (hot spots), les policiers, dans la mesure du possible, évitent le contact. S’ils sont contraints de parlementer avec les jeunes, le dialogue est perçu comme une incapacité à imposer un rapport de force.

15Les policiers de la bac plus précisément chargés du maintien de l’ordre et des interpellations selon qu’ils interviennent la nuit ou le jour n’ont pas exactement la même appréciation du rapport police-jeunes. En effet, les policiers de la bac jour et de la bac nuit n’agissent pas de la même façon. Même si les deux bac revendiquent faire un travail de prévention des passages à l’acte délinquants et d’interpellation, les premiers travaillent plus en mobilisant leurs relations d’interconnaissance tandis que les seconds, au regard de la spécificité de la nuit, font surtout du contrôle, de la régulation et de la répression, bref, du maintien de l’ordre. Notamment parce que les policiers craignent de perdre la face lors de confrontations avec des jeunes qui, depuis les émeutes de 2005 (Mucchielli et Le Goaziou, 2007), apparaissent comme particulièrement dangereux (« certains n’ont peur de rien »), les « baqueux » me décrivent des modes d’intervention policiers assez agressifs à l’encontre des jeunes du quartier, surtout si ces derniers sont regroupés et, dès lors, considérés comme faisant partie d’une « bande ethnique ». Les policiers de la bac formulent une sorte de présomption de culpabilité à l’encontre des jeunes de la Cité des enfants perdus, en particulier des Noirs (il existe un important séparatisme racial et culturel), perçus comme potentiellement plus violents, plus imposants physiquement et ayant des réactions plus « barbares » que les autres jeunes de la cité.

16Dans ce contexte pusillanime, en s’appuyant si nécessaire sur de nouveaux matériels défensifs et des équipements offensifs, les policiers de la bac imposent donc un rapport de force, voire instaurent un rapport de peur. Dans le cas de la bac nuit, je m’aperçois que la proximité générationnelle et une moins grande expérience professionnelle peuvent d’ailleurs favoriser le développement de confrontations virilistes, même si les policiers sont théoriquement tenus de respecter un cadre légal. Quoi qu’il en soit, les jeunes doivent se soumettre et se montrer dociles en cas de contrôle : « Enlevez les mains des poches ! Ne crachez pas ! Enlevez vos casquettes !… » Ainsi, il existe une sorte de routinisation des contrôles et des mécanismes de domination. D’ailleurs, chez tous les policiers de terrain rencontrés, la négociation avec des jeunes est vécue comme un échec. Discuter simplement avec des jeunes présents dans la rue ne sera pas mal vécu par les policiers si ces derniers le décident de leur propre chef et s’ils ont le sentiment qu’ils auraient, de toute façon, le dessus en cas de réactions violentes. Dès lors, entre les jeunes et la police, c’est une logique de confrontation qui domine les interrelations.

Conclusion

17En définitive, au-delà des représentations politico-médiatiques sur le « retour des bandes » (Boucher, 2007, 2008) dans les quartiers populaires, au terme de cette enquête qui a demandé une grande implication personnelle, d’un côté, je décris la complexification du contrôle social en œuvre dans une cité traumatisée par les émeutes de novembre 2005, impliquant une multiplicité d’acteurs sociaux (police des villes) agissant dans trois espaces d’intervention (social, culturel, urbain) et dont certains sont engagés dans de nouvelles épreuves de la domination (injonction paradoxale, injonction à la participation). De l’autre, au regard de la description de l’expérience du ghetto vécue par les groupes de jeunes enquêtés, je montre que nous assistons à une routinisation des processus de stigmatisation des habitants des cités, notamment des jeunes (habituation des pratiques dépersonnalisantes des forces de l’ordre). Or, cette routinisation de l’attribution de signes de dévalorisation conduit, dans certains cas, à des pratiques de réification [1]. Dans cette perspective, je souligne que le développement d’un certain cynisme et de logiques de sécession par de jeunes rebelles correspond, d’abord, à des stratégies de contre-stigmatisation qui, paradoxalement, peuvent renforcer des interactions productrices de réification réciproque. En effet, étant niés en tant que sujets, ces jeunes peuvent, à leur tour, désubjectiver, voire animaliser leurs « réificateurs » et finir par incarner une figure d’anti-sujet telle que décrite par Michel Wieviorka (1988). Dans ce cas de figure, la violence apparaît comme un phénomène en soi lié à la satisfaction de celui qui l’exerce. Ainsi, l’anti-sujet se caractérise, notamment, par le refus absolu de considérer son adversaire comme sujet ; celui-ci se trouve alors réduit à une simple chose. Rompre avec ces processus mortifères nécessite la mise en œuvre d’une « politique de reconnaissance » basée sur la reconnaissance mutuelle d’acteurs, à la fois égaux et singuliers. Sans cette prise de conscience, de la part des acteurs chargés de maintenir l’ordre et la cohésion sociale, qu’il est fondamental de préserver les individus et les groupes de l’expérience du mépris, rien de constructif n’apparaît possible ; à terme, les interactions stigmatiques (Goffman, 1975) peuvent, en effet, conduire à un processus de « réification totale » au sein de laquelle la socialité atteint le niveau zéro (Honneth, 2008).

Notes

  • [*]
    Manuel Boucher, sociologue, directeur scientifique (hdr) du Laboratoire d’étude et de recherche sociales (lers), membre associé au cadis/ehess. Institut du développement social, route de Duclair, bp 118, 76380 Canteleu. manuel.boucher@ids.fr
  • [1]
    Selon Axel Honneth (2007), cette notion ne doit pas être comprise comme une simple forme d’instrumentalisation des personnes, mais comme un processus de chosification et de déshumanisation au sein duquel existe une sorte d’oubli de la reconnaissance des individus chosifiés, auxquels on peut alors faire subir toutes les violences.
Français

Dans un contexte craintif à l’égard de la jeunesse populaire et des « bandes juvéniles », cet article interroge la production de la régulation sociale des désordres dans les cités ségréguées d’un point de vue social et ethnique. En mobilisant les résultats d’une enquête sur les jeunes des quartiers populaires considérés comme « dangereux », ce texte souligne que c’est avant tout l’existence de logiques sécuritaires agressives produites par les forces de l’ordre et le redéploiement du contrôle social local opéré par une pluralité de promoteurs de morale qui sont en cause dans l’éclatement de phénomènes de violences.

Mots-clés

  • groupe de jeunes
  • figures de désordre
  • forces de l’ordre
  • pacificateurs indigènes
  • quartier ghetto
  • stigmatisation/contre-stigmatisation
  • contrôle social

Bibliographie

  • Boucher, M. 1999. Rap, expression des lascars, Paris, L’Harmattan.
  • Boucher, M. 2007. « Le retour des “bandes” de jeunes ? Regards croisés sur les regroupements juvéniles dans les quartiers populaires », Pensée plurielle, no 14, p. 111-124.
  • Boucher, M. 2008. « Les travailleurs sociaux face aux “bandes”. Stigmatisation de la jeunesse populaire et instrumentalisation des acteurs sociaux », dans M. Mohammed, L. Muchielli (sous la direction de), Les bandes de jeunes. Des « blousons noirs » à nos jours, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », p. 217-244.
  • Boucher, M. 2009. « L’expérience du ghetto. Stomy, Roger, Abou et leur clan : rebelles et débrouillards », Déviance et société, vol. 33, no 2, p. 221-248.
  • Boucher, M. 2010. Les internés du ghetto. Ethnographie des confrontations violentes dans une cité impopulaire, préface de D. Lapeyronnie, Paris, L’Harmattan, coll. « Recherche et transformation sociale ».
  • Boucher, M. 2015. Sociologie des turbulences. Penser les désordres des inégalités, préface de A. Touraine, Paris, L’Harmattan, coll. « Recherche et transformation sociale ».
  • Collins, R. 2008. Violence. A micro-sociological Theory, Princeton, Princeton University Press.
  • Dubet, F. 1987. La galère. Jeunes en survie, Paris, Seuil.
  • Goffman, E. 1975. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, éditions de Minuit.
  • Honneth, A. 2007. La réification. Petit traité de théorie critique, Paris, Gallimard.
  • Honneth, A. 2008. « Réification, connaissance, reconnaissance : quelques malentendus », Esprit, no 346, juillet, p. 96-107.
  • Lapeyronnie, D. 2008. Ghetto urbain, Paris, Robert Laffont.
  • Muchielli, L. ; Le Goaziou, V. (sous la direction de). 2007. Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005, Paris, La Découverte.
  • Touraine, A. 1978. La voix et le regard, Paris, Seuil.
  • Vulbeau, A. 2008. « Politique, jeunesse et répression », Projet, no 305, p. 77-82.
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Manuel Boucher [*]
  • [*]
    Manuel Boucher, sociologue, directeur scientifique (hdr) du Laboratoire d’étude et de recherche sociales (lers), membre associé au cadis/ehess. Institut du développement social, route de Duclair, bp 118, 76380 Canteleu. manuel.boucher@ids.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 24/09/2015
https://doi.org/10.3917/empa.099.0020
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