CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Notre société se trouve prise dans un vaste mouvement de restructuration et de réorganisation de ses éléments constitutifs, depuis la technicisation des objets jusqu’à la libéralisation des mœurs, en passant par la perméabilisation des frontières entre l’espace public et la sphère privée. La profondeur de cette mutation et la diversité des évolutions qui la composent illustrent aussi bien la nécessité de penser l’individu sous l’égide de la complexité (Morin, 2005) que la reconnaissance de l’étroite imbrication des rapports privés avec les autres rapports sociaux. Nous considérons en effet que les rapports familiaux ne peuvent être étudiés isolément, à l’instar de l’analyse de Maurice Godelier, indiquant que « partout la parenté est subordonnée à d’autres rapports sociaux, mise au service d’autres objectifs que celui de reproduire de la parenté » (Godelier, 2004, p. 176).

2L’une des manifestations les plus visibles de cette mutation réside sans doute dans la prolifération de ce que l’on peut identifier comme ses symptômes sociaux, parmi lesquels les demandes adressées aux psychologues et aux cliniciens (mais aussi aux sociologues et aux éducateurs) représentent une expression particulière, exemplairement pour ce qui est du statut de l’enfant et son éducation.

3Nous tenterons de montrer comment cette évolution, d’une part, promeut les professionnels du psychisme, du social et de l’éducatif en « experts » de la socialisation des enfants ; d’autre part, aboutit à une reconsidération de la place des différents acteurs participant à la socialisation, et à un renouvellement des conceptions et des pratiques de l’éducation qu’exprime la nouvelle importance accordée à la notion de coéducation. Coéducation entendue comme articulation des différentes instances participant à la socialisation des enfants depuis leur naissance (parents, institutions, médias, professionnels, associations, etc.). Le positionnement de la problématique de la parentalité entre les deux pôles du soutien et du contrôle (Neyrand, 2011) montre comment l’émergence des deux logiques de l’expertise psycho-socio-éducative et de la coéducation peut prendre sens dans l’espace social.

Désenchantement du monde et gouvernance adaptative, supports de la promotion de l’expertise en sciences humaines et sociales

4Que les spécialistes du psychisme et du social soient devenus les nouveaux référentiels de la gouvernance est à la fois la conséquence d’un long processus de transformation de la production des normes socialement légitimes et le support d’une conflictualisation de cette normativité nouvelle.

5Le système référentiel normatif de la société que la production des lois met au jour et actualise s’est profondément transformé depuis l’époque où les préceptes religieux lui servaient de cadre. Il a même vu s’affirmer, au cours du xxe siècle, la tendance qui voulait que les grands principes philosophiques et moraux qui lui servaient de référence soient progressivement relayés par la volonté de suivre, en l’encadrant, l’évolution des mœurs. À la régulation juridique « par le haut » a ainsi succédé une affirmation de la régulation « par le bas » (Commaille, 1994) cherchant à s’appuyer sur une connaissance accrue des comportements des citoyens et de leurs principes de justification au détriment de l’application à tous de principes immuables de conduite. Ces principes ont été largement désavoués dans les pratiques, dès les années 1970, par des acteurs sociaux qui ont activement contribué à la mutation anthropologique marquant la restructuration des rapports privés et la diversification des formes familiales.

6Pourtant, à l’orée des années 1980, une tendance inverse s’esquisse avec l’apparition des comités d’éthique (dès 1983 en France), destinés à éclairer le législateur sur les questions posées par l’assistance médicale à la procréation [1]. Est alors requalifiée la référence à des principes éthiques transcendants pour statuer sur les nouvelles situations produites, notamment par l’introduction de tiers donneurs de gamètes dans les procréations assistées. Cependant, cela n’a pas suffit pour remettre en cause la tendance forte à faire des savoirs sur les fonctionnements humains le référentiel majeur sur lequel les évolutions normatives juridiques puissent s’appuyer. Les professionnels des sciences humaines et sociales se sont trouvés placés en position d’expertise pour répondre à cette volonté d’éclairer les positionnements du législateur.

Une position d’expertise controversée

7Cette recherche de légitimité nouvelle auprès des spécialistes des fonctionnements humains ne répond cependant qu’assez imparfaitement à l’objectif visé d’asseoir une nouvelle légitimité sociale en instituant les savoirs des sciences humaines et sociales comme nouveau référentiel du pouvoir.

8Ces savoirs, en effet, présentent deux caractères qui les rendent peu adéquats pour assurer cette fonction référentielle : ils sont hétérogènes, si ce n’est parfois contradictoires, et – expression des volontés de dépassement de ces contradictions – éminemment évolutifs. La tendance des discours de vulgarisation médiatique à les ériger en vérités révélées ne saurait ainsi masquer qu’ils ne peuvent assumer pleinement le statut de repères transcendants qu’on voudrait leur faire tenir. D’où cette idée désormais commune d’une « perte des repères », alors qu’il s’agirait plutôt d’une diversification de ceux-ci. Un certain nombre des nouveaux repères théorico-pratiques produits par les problématisations de notre modernité viennent contredire les repères traditionnels toujours vivaces : ainsi de la place ou de la fonction du père (voire de la mère), des droits des enfants, de la réorganisation des formes possibles de parentalité, du statut de la femme, de la définition de l’autorité, etc.

9D’une certaine façon, la promotion des savoirs sur l’humain en nouveau référentiel politique et social participe à la montée des incertitudes (Castel, 2009), caractéristique de notre époque, et cela ne peut qu’alimenter le désarroi de bien des personnes qui s’interrogent sur leur place : d’homme, de femme, de conjoint ou de parent… Les demandes de réassurance se répercutent à l’infini, car bien peu de chercheurs ou de praticiens, qu’ils soient philosophes, cliniciens ou sociologues, se risquent à conforter leurs publics dans l’idée que les savoirs qu’ils manipulent constitueraient une certitude. Certains pourtant, du fait parfois de leur proximité avec des « sciences » qui se veulent « dures » (biologie, physique, sciences expérimentales, etc.), ou bien dans leur désir d’assurer une mission de vulgarisation de savoirs qui paraissent ésotériques, laissent à penser qu’ils sont les simples dépositaires d’une vérité qu’ils ne font que traduire pour le commun des mortels. L’entreprise pourra faire d’autant plus illusion et d’autant plus longtemps qu’ils ne trouveront pas de contradicteurs dans l’espace public, qui mettent en doute leurs certitudes présumées. Mais l’époque ne se prête plus guère à la réussite durable de telles entreprises. Percutées par les révolutions technologiques et les mutations des mœurs qui ont marqué la seconde moitié du xxe siècle, les sciences humaines et sociales ont dû réviser à la hâte leurs connaissances et leurs formulations, et offrent aujourd’hui le spectacle si ce n’est d’un champ de ruines du moins d’un champ de bataille. Au point que des « livres noirs » de toutes orientations se trouvent régulièrement lancés à grand renfort de publicité, que ce soit pour contester des savoirs pourtant devenus académiques comme la psychanalyse, ou au contraire pour s’opposer au développement de nouvelles pratiques sociales comme la résidence alternée…

10Toujours est-il que, dans ce mouvement participant d’une néolibéralisation du social renvoyant aux individus la responsabilité de leurs destinées, deux catégories d’acteurs se retrouvent particulièrement impliquées : les parents, en ce qu’ils détiendraient la clé de la compréhension des comportements de leurs enfants, et les spécialistes du psychisme, en ce qu’ils seraient susceptibles d’énoncer les normes de vie à suivre pour préserver le bon équilibre éducatif et la santé psychique des enfants. Ce double renvoi exprime la façon dont le procès individualiste libéral contemporain, d’une part psychologise les problèmes sociaux en les parentalisant, d’autre part évacue l’analyse des dimensions collectives interactives à l’œuvre dans le processus de socialisation des jeunes enfants.

Une responsabilité collective de l’éducation enfantine

11Aujourd’hui, l’éducation des enfants renvoie de plus en plus, dans le discours social et politique, à la seule dimension parentale, comme si les parents étaient les seuls acteurs à l’œuvre et que, de surcroît, leur positionnement éducatif ne dépendait que d’eux-mêmes. À tel point que les comportements incivils ou les dérives délinquantes de certains adolescents sont interprétés comme la résultante quasi exclusive de défauts d’éducation parentaux, nécessitant au mieux une aide, au pire une sanction !

12Tout se passe comme si les apports de l’anthropologie historique n’avaient pas suffi à convaincre que l’homme était un animal social avant même que de faire partie d’une famille, que l’institutionnalisation de la famille était le produit de l’organisation sociale, et non la société un regroupement de familles qui en constitueraient ses « cellules de base ». Or, « les humains ne sont pas seulement une espèce de primates vivant en société. Il s’agit d’une espèce qui produit de la société pour vivre, c’est-à-dire qui a la capacité de modifier ses formes d’existence sociale en transformant les rapports des hommes entre eux et avec la nature. Et si les hommes ont cette capacité, c’est parce qu’ils peuvent se représenter de façon abstraite, à l’aide de concepts et de symboles, les rapports qu’ils entretiennent entre eux et avec la nature, et savent agir de façon consciente et organisée pour les transformer » (Godelier, 2004, p. 476).

13Ce renversement de perspectives s’avère nécessaire pour appréhender pleinement le caractère social de toute éducation et la complémentarité des places parentales avec une multiplicité d’autres acteurs sociaux, dont certains peuvent de plus en plus fréquemment aujourd’hui participer d’une fonction parentale. La responsabilité éducative est d’abord sociale avant d’être parentale même si les parents sont les premiers agents de cette socialisation, car il en va de la survie du groupe que les enfants intériorisent les règles de la vie sociale, dont les règles de vie en famille ne constituent qu’une partie. Dans nos sociétés où la division sociale du travail est maximale (Durkheim, 1895), l’État reste dépositaire d’une responsabilité éducative des jeunes générations dont rend bien compte le terme de socialisation, déléguant aux parents et à d’autres instances de socialisation (médias, école, associations…) le soin de réaliser concrètement ce travail éducatif. Ce qui a, par exemple, amené des acteurs de la société civile à créer la Maison verte (Dolto, 2009), et plus généralement les lieux d’accueil enfants-parents.

Le dévoiement néolibéral de l’idéal républicain d’éducation

14De plus en plus pris dans une logique néolibérale de développement de la société, l’État, dans nos sociétés occidentales, se trouve enjoint à reporter sur la société civile un certain nombre de ses missions républicaines traditionnelles d’éducation et de solidarité (Donzelot et Estèbe, 1994) tout en endossant une gestion sociale managériale conforme à cette réorientation (de Gaulejac, 2005). La logique individualiste libérale diverge de ce fait profondément de la logique individualiste citoyenne républicaine en produisant un discours qui, d’une part, parentalise l’éducation, d’autre part, sécuritarise la solidarité. « La principale cause de la violence, c’est la permissivité et la démission. […] La délinquance actuelle ne provient pas d’un mal-être, comme on l’entend trop souvent » (Sarkozy, propos du 30 juillet 2010 à Grenoble, cité dans Libération du 24 août 2010). Dit autrement, le discours politique contemporain – de façon exemplaire en France – renvoie aux seuls parents la responsabilité éducative « en dernière instance », et réduit la solidarité à la question de la sécurité civile assurée aux « bons » citoyens, au détriment d’une solidarité sociale qu’il tend à reporter sur le secteur caritatif (Castel, 2003). Les conséquences logiques de ce désengagement éducatif et social néolibéral de l’État s’expriment non seulement dans l’affaiblissement de l’Éducation nationale et – avec la prise de contrôle des reaap[2] – la managérisation du parentalisme (Neyrand, 2011), mais aussi dans la montée du sécuritaire et d’une prévention répressive de la délinquance qu’illustrent les mots d’ordre présidentiels, les débats parlementaires et les récents rapports Bockel (2010) et Benisti (2011).

La petite enfance : nouvel enjeu de société

15Soumis à l’affirmation constante de cette logique conquérante, le monde de l’éducation, du social et du soin a trouvé l’occasion aussi bien d’une prise de conscience de l’ampleur de la volonté de réforme en cours, que d’une cristallisation de sa capacité à s’y opposer. Cela a sans doute constitué une maladresse stratégique du pouvoir politique : la volonté du ministre de l’Intérieur de l’époque d’intégrer dans le projet de loi sur la Prévention de la délinquance de 2006 l’idée extrêmement controversée d’une prédictivité possible de celle-ci dès l’âge de 3 ans, sur la base du constat de l’apparition précoce de « conduites agressives », notamment le « symptôme » de « comportement oppositionnel avec provocation » chez de très jeunes enfants [3]. Le mouvement qui s’est constitué alors autour de la pétition Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! a montré l’ampleur des résistances générées par une telle évolution et le refus d’une grande partie des acteurs professionnels et de la société civile de la cautionner [4].

16L’image de l’enfance que dévoile une telle prise de position, si elle s’accorde bien à la vision fonctionnaliste et sécuritaire des politiques de prévention promues, ne s’accorde par contre pas du tout avec l’état des savoirs psychologiques et sociologiques sur le développement affectif, relationnel et social des enfants, et ce qu’en mettent en évidence les cliniciens (Giampino et Vidal, 2009 ; Dugnat, 2004), psychologues du développement (Zaouche-Gaudron, 2005) ou sociologues (Neyrand, 2006). Non seulement il n’est pas possible de prédire un comportement futur, tout particulièrement à un âge aussi précoce, mais cela permet de détourner la puissance publique de la nécessité d’une véritable prévention psychique demandant d’agir sur les conditions de vie de populations précarisées, conditions susceptibles de favoriser ce qui sera épinglé comme des carences éducatives parentales. À cet égard, la remise en cause pour des motifs essentiellement budgétaires de l’accueil des enfants en classe maternelle à l’âge de 2 ans s’avère particulièrement contre-productive dans la mesure où cet accueil précoce constitue un palliatif à des conditions de socialisation familiale difficiles…

17On assiste ainsi, sous couvert de la montée en puissance de théories du conditionnement psychique et des médicaments de l’esprit alliées à une volonté politique de contrôle des « classes dangereuses » (Chevalier, 1959), à la promotion d’une nouvelle image de l’enfance, qui tend à gommer la complexité de la construction psychique, l’influence prépondérante qu’y joue le social, la place de la libido enfantine et de l’imaginaire, au profit d’une conception rationaliste de l’apprentissage par conditionnement et de l’entière responsabilité parentale de celui-ci. Le jeune enfant s’y trouve pris comme enjeu des conceptions scientifiques de l’humain et de sa place en société ; des conceptions politiques de gestion des populations et de ce qui constitue leur gouvernementalité (Foucault, 1977-1978).

La nécessaire requalification de l’idée de coéducation

18Pour éviter que ne se pérennise une telle dérive politico-scientiste, sans doute convient-il de mettre en avant la complexité multidimensionnelle du processus de socialisation, non sans écho avec celle d’un psychisme enfantin dont l’élaboration participe d’une pluralité d’influences, et dont les parents ne peuvent constituer que très partiellement les organisateurs.

19Si la venue de l’enfant s’effectue généralement sous la responsabilité de parents qui l’accueillent et acceptent d’assumer la base de son éducation, cela ne signifie pas qu’ils en soient les seuls dépositaires. Le système social contrôle le bon exercice d’une telle responsabilité et pallie ses éventuelles défaillances, mais pour autant les parents sont très loin de constituer la seule instance de socialisation, voire la plus importante. Confrontés dès leur naissance en maternité à la complexité de l’organisation sociale des collectifs humains, les enfants ont toutes les chances aujourd’hui d’être confiés durant une grande partie de leurs journées à des professionnels de l’accueil de la petite enfance ou à d’autres membres de leur famille ou de leur entourage. Ils passeront aussi, dès un âge précoce, de longues heures face à des médias audiovisuels leur inculquant en douceur un certain nombre d’interprétations du réel, de valeurs, de normes et de règles de comportements, de savoir-faire et de représentations, les socialisant ainsi d’une façon qui, bien qu’insidieuse, reste contradictoire [5]. Arrive ensuite l’heure de l’école, ce gigantesque système institutionnalisé de formation des enfants. Sans compter que dans nombre de situations, d’autres intervenants sociaux sont appelés à participer à ce vaste programme de socialisation, lorsque les familles sont confrontées à la précarité des conditions de vie, aux contradictions interculturelles qui peuvent court-circuiter les logiques de socialisation, aux échecs scolaires, aux séparations conflictuelles et aux désaffiliations parentales, et à tous les aléas de la vie familiale.

20La notion de coéducation demande donc à être explicitée, tout comme ce qu’elle met en œuvre dans une société qui a tendance à se focaliser sur la seule parentalité, alors même quelle a été amenée à promouvoir le soutien et l’accompagnement de ces parents surresponsabilisés quand ils ne peuvent satisfaire une telle assignation, voire à édicter à leur égard des sanctions nouvelles (stages parentaux, suspension des allocations familiales, condamnations pénales même…) lorsqu’ils n’arrivent pas à satisfaire les missions de contrôle de leur progéniture qui leur ont été déléguées…

21La formation des jeunes générations destinée à leur permettre de tenir leur place dans l’organisation de la société passe par plusieurs institutions : la famille, la justement nommée « Éducation nationale », mais aussi un ensemble d’institutions et de structures assurant l’accueil des enfants et leur prise en charge précoce, que ce soit pour des fonctions de garde et de socialisation (lieux d’accueil de la petite enfance, ludothèques…), de soin (de la pmi au cmpp), ou d’encadrement de pratiques de loisir (clubs sportifs…), ou encore d’information-divertissement (médias), sans compter la socialisation réciproque par la coprésence des semblables, les pairs…

22L’éducation des enfants ainsi produite – que l’on peut aussi appeler socialisation dans la mesure où elle concerne l’apprentissage de la vie en société dans toutes ses dimensions – est bien évidemment coconstruite et coréalisée, le plus souvent dans une interaction de l’enfant avec les agents de ces différentes institutions (père, mère, accueillants, enseignants, autres enfants…), sous la surveillance supposée bienveillante de ces acteurs eux-mêmes et de certains représentants d’un État désigné comme régulateur du système (de l’Éducation nationale à la justice). C’est sur cette complexité plurivoque et interactionnelle qu’insiste la notion de coéducation, pour contribuer à dénoncer la surresponsabilisation des parents dans cette mission éducative pourtant partagée, mais que l’émergence d’un véritable « dispositif de parentalité » dans les années 1990 tend à masquer (Neyrand, 2007).

Répondre collectivement aux déficits éducatifs d’enfants mal socialisés

23Il devient alors manifeste que, selon l’angle d’interprétation suivi, les réponses à apporter aux difficultés générées par les effets d’une socialisation imparfaite ne seront pas les mêmes. Si le collectif social, représenté par l’État, prend vraiment au sérieux son rôle de régulateur d’une éducation enfantine dispensée par les différentes instances évoquées, il ne saura se satisfaire du seul rappel à l’ordre auprès de parents jugés comme ayant failli à leur mission éducative qui les dépasse largement, et qu’ils arrivent d’autant moins à assumer qu’ils connaissent une situation précaire. Les injonctions parentalistes à mieux surveiller et éduquer les enfants, allant jusqu’à la menace de suspension des allocations familiales pour absentéisme scolaire ou de condamnations pénales des parents pour les actes délinquants de leurs enfants, participent ainsi aussi bien d’un déni de la dimension collective et interactive de l’éducation que de la méconnaissance du rôle régulateur dont est chargé l’État dans une société démocratique.

24La coordination de tout un ensemble de mesures, dont certaines existent déjà, au moins à un niveau prospectif (pmi, visites à domicile, aemo éducatives…) mais risquent continûment d’être détournées – à l’instar de l’entretien du 4e mois (Schauder, 2007) –, pourrait pourtant permettre de lutter contre la difficulté que peuvent avoir certains parents précarisés (que ce soit sur le plan économique, social ou psychologique) à assumer leur rôle éducatif, en donnant plus d’importance à l’action des autres instances éducatives. L’accueil précoce, les médias, les soignants, l’école, la société civile et les associations participeraient alors à une socialisation coordonnée favorisant les apprentissages et l’épanouissement des enfants, qui serait par là véritablement préventive de dysfonctionnements ultérieurs, à condition toutefois que les acteurs soient suffisamment dégagés des représentations sociales délétères légitimant les angoisses sécuritaires pour se soustraire à la tentation de stigmatiser les plus faibles. Ce qui conduit à rappeler que, au sein même des professions du soin, de l’éducation et du social, s’opposent deux conceptions très divergentes de la prévention psychique et plus généralement du fonctionnement social, que l’on pourrait désigner par les termes de prévention adaptative (qui se veut prédictive) et prévention prévenante (qui se veut non contrôlante) [6].

25Cette nécessité de mettre en œuvre une démarche s’inspirant d’une démocratie plus citoyenne que libérale se fait aujourd’hui particulièrement sentir, tant dans l’aspiration des peuples à sortir des logiques de domination qui les ont asservis que, dans notre société, dans l’appel à s’insurger contre les logiques affaiblissant les prises en charge socialisantes dès la petite enfance et promouvant une représentation de l’humain comme une sorte de machine génétiquement prédéterminée qu’il s’agirait de simplement reprogrammer lorsque serait constaté un dysfonctionnement dérangeant la quiétude du système…

Notes

  • [1]
    1978, Louise Brown, premier « bébé éprouvette », naît en Angleterre ; 1982, c’est le tour d’Amandine en France.
  • [2]
    L’objectif du Comité national de soutien à la parentalité, mis en place en novembre 2010, de coordonner les différents acteurs, semble largement hypothéqué par une volonté de rentabilité (économique et électorale) à court terme, s’appuyant à l’excès sur l’outil managérial et risquant d’être rapidement recentré – malgré ses attendus – sur une gestion sécuritaire des parents des milieux les plus défavorisés.
  • [3]
    Extraite d’un rapport inserm très critiqué, cette idée participe d’un renversement des paradigmes rendant compte de la maladie mentale, initié avec la 4e version du dsm (manuel statistique des troubles mentaux) et l’emprise croissante de l’Association américaine de psychiatrie. Cf. Ehrenberg, 1998 ; Pignarre, 2006.
  • [4]
    Sur la base des 200 000 signatures recueillies, le mouvement a organisé ou soutenu plusieurs colloques et ouvrages, et participé à la création d’autres mouvements : Pas de bébé à la consigne, Moratoire contre les bébés téléphages, L’appel des appels, etc. Cf. Le collectif Pasde0deConduite pour les enfants de 3 ans !, 2006, 2008, 2011 ; Ben Soussan, 2010 ; Gori, Cassin et Laval, 2009.
  • [5]
    Notre recherche en cours sur la socialisation sexuée des enfants montre ainsi que, dans les émissions télévisuelles du matin, aux stéréotypes sexués véhiculés par la publicité pour enfants s’opposent des valeurs plus égalitaires portées par les dessins animés diffusés en alternance.
  • [6]
    Voir à ce sujet les travaux du collectif Pas de 0 de Conduite pour les enfants de 3 ans! déjà cités, et Neyrand, 2004.
Français

Résumé

Le nouveau statut de l’expertise psychologique et sociale porté par la mutation que connaissent les sociétés occidentales a donné aux représentants des sciences humaines un rôle ambigu de référent social, voire de conseiller du Prince, dont beaucoup répugnent à assumer le caractère normatif. A contrario, la reconnaissance du caractère collectif de la socialisation enfantine s’avère nécessaire, tant pour lutter contre la tendance au parentalisme politique que pour permettre une meilleure coordination des différentes instances intervenant dans cette coéducation mal régulée.

Mots-clés

  • socialisation
  • expertise
  • parentalité
  • coéducation
  • démocratie
  • petite enfance
  • gouvernance

Bibliographie

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Gérard Neyrand
Sociologue, professeur à l’université de Toulouse 3.
Mis en ligne sur Cairn.info le 22/02/2012
https://doi.org/10.3917/ep.052.0028
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