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1Le 8 décembre 2002, le « Groupe Bizot », une organisation complètement méconnue du grand public qui réunit les directeurs des plus grandes institutions muséales dans le monde, publie un court document d’une grande importance pour le fonctionnement de ces institutions, le statut des collections et – au-delà – le rôle des musées dans les relations internationales [1].

Declaration on the Importance and Value of Universal Museums

The international museum community shares the conviction that illegal traffic in archaeological, artistic, and ethnic objects must be firmly discouraged. We should, however, recognize that objects acquired in earlier times must be viewed in the light of different sensitivities and values, reflective of that earlier era. The objects and monumental works that were installed decades and even centuries ago in museums throughout Europe and America were acquired under conditions that are not comparable with current ones.
Over time, objects so acquired – whether by purchase, gift, or partage – have become part of the museums that have cared for them, and by extension part of the heritage of the nations which house them. Today we are especially sensitive to the subject of a work’s original context, but we should not lose sight of the fact that museums too provide a valid and valuable context for objects that were long ago displaced from their original source. The universal admiration for ancient civilizations would not be so deeply established today were it not for the influence exercised by the artifacts of these cultures, widely available to an international public in major museums. Indeed, the sculpture of classical Greece, to take but one example, is an excellent illustration of this point and of the importance of public collecting. The centuries-long history of appreciation of Greek art began in antiquity, was renewed in Renaissance Italy, and subsequently spread through the rest of Europe and to the Americas. Its accession into the collections of public museums throughout the world marked the significance of Greek sculpture for mankind as a whole and its enduring value for the contemporary world. Moreover, the distinctly Greek aesthetic of these works appears all the more strongly as the result of their being seen and studied in direct proximity to products of other great civilizations.
Calls to repatriate objects that have belonged to museum collections for many years have become an important issue for museums. Although each case has to be judged individually, we should acknowledge that museums serve not just the citizens of one nation but the people of every nation. Museums are agents in the development of culture, whose mission is to foster knowledge by a continuous process of reinterpretation. Each object contributes to that process. To narrow the focus of museums whose collections are diverse and multifaceted would therefore be a disservice to all visitors.
Signed by the Directors of:
The Art Institute of Chicago; Bavarian State Museum, Munich (Alte Pinakothek, Neue Pinakothek); State Museums, Berlin; Cleveland Museum of Art; J. Paul Getty Museum, Los Angeles; Solomon R. Guggenheim Museum, New York; Los Angeles County Museum of Art; Louvre Museum, Paris; The Metropolitan Museum of Art, New York; The Museum of Fine Arts, Boston; The Museum of Modern Art, New York; Opificio delle Pietre Dure, Florence; Philadelphia Museum of Art; Prado Museum, Madrid; Rijksmuseum, Amsterdam; State Hermitage Museum, St. Petersburg; Thyssen-Bornemisza Museum, Madrid; Whitney Museum of American Art, New York; The British Museum, London.

2Cette déclaration sur l’importance et la valeur des musées universels répond à un objectif précis poursuivi par la vingtaine de musées signataires : contrer les tentatives de rapatriement des œuvres antiques vers leur pays d’origine. Membre fondateur du groupe Bizot, le British Museum de Londres subit en effet en 2002 d’intenses pressions de la part de l’État grec. Celui-ci invite l’institution londonienne à restituer les frises en marbre du Parthénon – que le musée conserve depuis 1816 – à temps pour les Jeux Olympiques d’Athènes de 2004. Dans la même logique, de nombreux États (Égypte, Nigéria, Bénin, Pérou, Bolivie, Mexique, Syrie, Chine...) formulent à l’époque des demandes récurrentes à d’autres institutions européennes ou nord-américaines.

3Si les cas de restitution effective sont restés rares, la récurrence de ce thème dans la diplomatie culturelle constitue cependant une menace pour le fonctionnement et l’ambition de ces « musées universels ». À l’instar des crises économiques qui bien souvent stimulent la cartellisation [2], cette crise profonde de légitimité semble avoir poussé ces institutions non seulement à démontrer l’importance d’un maintien du périmètre de leurs collections par des déclarations de principe [3], mais également à s’organiser concrètement afin de protéger leurs intérêts communs.

4Le fonctionnement effectif du Groupement International des Organisateurs de Grandes Expositions, plus connu sous le nom de « Groupe Bizot » en référence à sa fondatrice Irène Bizot (ancienne directrice de la Réunion des Musées Nationaux qui initia en 1992 la première réunion), n’a jamais été analysé en profondeur. On sait essentiellement que ces rencontres, en rassemblant périodiquement les directeurs des plus grands musées du monde, visent à faciliter et intensifier les échanges entre ces institutions, aussi bien sur le plan des œuvres elles-mêmes (circulation des artefacts et des collections, définition des conditions de prêt et de dépôt, formulation de « bonnes pratiques » de conservation et d’accrochage…), des produits de ces organisations, notamment les expositions (organisation de manifestations communes, entente sur le calendrier des grandes expositions d’envergure internationale…), que des idées. Si le regroupement n’incluait au départ qu’une dizaine d’établissements européens, il a connu un développement significatif dans les années 2000 et compterait aujourd’hui plus de 60 membres à travers le monde.

5Plus large et plus actif, le groupe Bizot est également sujet à davantage de critiques. Fréquemment décrit comme une forme durable et organisée d’« entente », destinée à protéger les intérêts des plus grandes institutions et à stimuler les collaborations entre membres au détriment des plus petits établissements, il contrebalancerait ainsi d’autres instances collectives du monde muséal telles que l’ICOM – International Council of Museums, qui regroupe 20 000 musées et dont le fonctionnement est jugé plus ouvert et démocratique.

6On le voit : même dans un univers pourtant réputé non-marchand et non-concurrentiel, les cartels ont toujours une bien mauvaise réputation.

Notes

  • [1]
    Elle est accessible en ligne, par exemple sur le site du British Museum : www.thebritishmuseum.ac.uk/news-room/current2003/universalmuseums.html
  • [2]
    Voir notamment D. Barjot, « Cartels et cartellisation : des instruments contre les crises ? », Entreprises et Histoire, n° 76, septembre 2014.
  • [3]
    Cf. N. Curtis, “Universal museums, museum objects and repatriation: The tangled stories of things”, Museum Management and Curatorship, 21, 2, June 2006, p. 117-127, ainsi que M. O’Neill, “Enlightenment museums: universal or merely global?”, Museum and Society, 2, 3, November 2004, p. 190-202.
Emmanuel Coblence
Emmanuel Coblence est professeur-assistant de management à l’ISG Paris, et chercheur associé à HEC Montréal (Mosaic) et Mines ParisTech (Centre de Gestion Scientifique), où il a soutenu sa thèse de doctorat sur la managérialisation des musées d’art. Ses recherches portent sur les processus d’innovation et le renouvellement des modèles d’affaires. Elles ont donné lieu à des publications dans l’International Journal of Arts Management, la Revue Française de Gestion, International Studies in Management & Organization ou Entreprises et Histoire, et sont menées en étroite collaboration avec des organisations telles que le Musée du Louvre, le Musée des Beaux-Arts de Montréal, et la Cité des Sciences et de l’Industrie.
Mis en ligne sur Cairn.info le 05/03/2015
https://doi.org/10.3917/eh.076.0143
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