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L’Espace géographique

2003/1 (tome 32)

  • Pages : 96
  • ISBN : 9782701134451
  • DOI : 10.3917/eg.321.0021
  • Éditeur : Belin

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«Some, For All, for Ever » : le slogan qui résume la nouvelle loi sur l’eau sud-africaine montre l’ambition de ce texte, qui révolutionne tout le système de gestion de l’eau hérité de l’apartheid, et en premier lieu le Water Act de 1956. Les trois termes choisis par K. Asmal, alors ministre des Eaux et Forêts, sont hautement symboliques : il faut apporter un minimum d’eau aux millions de Sud-Africains qui en sont privés (some), sans discrimination (for all), alors que cette ressource devient rare, tout en protégeant un environnement fortement dégradé (for ever).

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Dans un pays où les cours d’eau sont transformés en aqueducs par des systèmes de barrages et transferts, et où la pollution en métaux lourds atteint des records mondiaux, on mesure l’ambition de cette loi. Pour la première fois, l’environnement est considéré comme un utilisateur premier des ressources en eaux. Avec les besoins humains de base (25 litres par personne et par jour), il constitue la Reserve qui est le seul droit inaliénable prévu dans la loi, tous les autres usages n’étant que des licences d’utilisation.

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Depuis deux ans, les services du Department of Water Affairs and Forestry (DWAF) préparent les premières mesures d’application de cette loi, tentative de protection radicale. L’exemple de l’Orange, principal fleuve du pays, permet d’en distinguer les potentialités, mais aussi les limites.

Une loi politique et environnementale

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Le Water Act 36 de 1998 est l’aboutissement d’un processus de consultation commencé dès 1994, qui avait notamment conduit à la rédaction d’un Livre Blanc sur la politique de l’eau (White Paper on National Water Policy for South Africa) en avril 1997. Le caractère politique des problèmes de l’eau en Afrique du Sud est manifeste dans la lettre et l’esprit de cet ouvrage.

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Dès l’introduction, le ministère constate en effet que « l’eau était essentiellement utilisée par un groupe dominant qui avait un accès privilégié à la terre et au pouvoir économique […] La victoire de la démocratie demandait que la politique nationale sur l’utilisation de l’eau et que la loi sur l’eau soient revues [1][1] White paper on Water policy, Summary of Policy App... ». Il souligne ainsi les deux principaux problèmes environnementaux directement hérités de la période d’apartheid : d’une part le gaspillage de l’eau agricole, distribuée à très bas prix aux fermiers blancs, protégés pour des raisons électorales mais aussi idéologiques, et d’autre part le sous-équipement des populations non-blanches, privées d’accès à l’eau et de systèmes d’assainissement.

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La nouvelle constitution d’Afrique du Sud de 1994 stipule d’ailleurs, dans la Déclaration des droits fondamentaux (Bill of Rights), que « toute personne a le droit à un environnement qui ne soit pas dangereux pour sa santé et son bien-être, et à bénéficier d’un environnement protégé, pour le bénéfice des générations présentes et à venir » et, dans le même temps, que « toute personne a le droit d’avoir accès à suffisamment d’eau [2][2] « Everyone has the right to have access to sufficient... ».

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La loi sur l’eau de 1998 est placée sous le signe d’une double contrainte puisqu’elle doit maintenir un équilibre délicat entre la nécessaire amélioration du service — tant en quantité qu’en qualité — et l’engagement pris de préserver un environnement déjà très profondément dégradé, et à plus long terme de le restaurer. L’ampleur du problème est manifeste quand on sait que 12 à 14 millions de Sud-Africains n’ont aucun accès à une source d’eau potable, alors que les ressources disponibles sont très limitées [3][3] Entre 1 000 et 1 200 m3 par personne et par an selon....

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Pour relever ce défi, la loi s’appuie sur un principe fondamental — la nationalisation de toutes les ressources en eau, y compris de celles qui étaient considérées comme privées — et prévoit un changement radical de la politique de gestion, prévue par les articles 3 et 5 de la loi :

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Article 3 « (1) As the public trustee of the nation’s water resources the National Government, acting through the Minister, must ensure that water is protected, used, developed, conserved, managed and controlled in a sustainable and equitable manner, for the benefit of all persons and in accordance with its constitutional mandate ;

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(2) Without limiting subsection (1), the Minister is ultimately responsible to ensure that water is allocated equitably and used beneficially in the public interest, while promoting environmental values ;

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(3) The National Government, acting through the Minister, has the power to regulate the use, flow and control of all water in the Republic. […]

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Article 5. (1) Subject to subsection (4), the Minister must, as soon as reasonably practicable, by notice in the Gazette, establish a national water resource strategy. »

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Cette nationalisation s’accompagne, pour répondre aux impératifs de démocratisation, de la création de 19 Agences de bassin (Catchment Management Agencies-CMA), qui regrouperont à terme les associations d’usagers (articles 91 à 98, Water Users Associations). Ces dernières ont pour mission de remplacer les anciens Irrigations Boards, contrôlés par les fermiers blancs. Ces deux instances restent cependant sous le contrôle du DWAF, qui ne fait que déléguer des pouvoirs pour une application plus efficace des stratégies de gestion nationales définies à Pretoria.

La Reserve

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La pierre angulaire de cette stratégie est l’établissement d’une Reserve qui, selon les articles 16, 17 et 18, est inaliénable et prioritaire sur tous les autres usages. Elle est constituée de deux parties égales : d’une part, les besoins humains élémentaires pour la boisson, la préparation de la nourriture et l’hygiène personnelle, évalués à environ 25 litres par personne et par jour, qui devraient être, à terme, distribués gratuitement par le DWAF [4][4] Le ministre sud-africain de l’eau, Ronnie Kasrils,... et, d’autre part, la réserve environnementale, qui représente « l’eau qui est nécessaire pour la protection des écosystèmes aquatiques ». II est précisé que la Reserve concerne autant la quantité que la qualité des eaux.

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La Reserve détermine tous les autres usages et définit les zones protégées prévues dans les articles 43 à 48. Elle fait partie du domaine réservé du ministère central et ne peut être remise en cause par les décisions des Agences de bassin. L’application stricte de la loi prévoit, qui plus est, que la Reserve prévaut sur les engagements internationaux, puisque ceux-ci ne sont pas définis comme un droit. La loi de 1998 vise donc plus qu’une simple protection de l’environnement, mais une refonte complète du système d’utilisation de l’eau, où la protection de l’environnement aquatique serait centrale. Si le calcul de la partie humaine de la Reserve ne présente pas de difficultés particulières, et ne soulève pas de débats majeurs, étant donné la faible importance des volumes utilisés, le calcul de la part écologique de la Reserve pose en revanche de grandes difficultés dans le contexte sud-africain.

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Comme tous les usages de l’eau sont déterminés par la Reserve, le gouvernement a dû rapidement procéder à des estimations pour tous les cours d’eau. Ce processus se déroule en quatre étapes : la détermination des besoins humains fondamentaux ; le classement des cours d’eau en quatre catégories, de A (rivières définies en état naturel) à D (rivières complètement artificialisées ou fortement polluées) ; l’établissement d’un objectif de qualité de l’écosystème concerné, qui détermine est la qualité de l’eau souhaitable et les écosystèmes particuliers que l’on souhaite protéger ; enfin, le calcul définitif de la Reserve, prenant en compte les variations saisonnières et interannuelles.

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Calculée pour chaque bassin-versant de quatrième ordre, la Reserve se compose du débit de maintenance de basses eaux (maintenance low flows), du débit de maintenance de hautes eaux (maintenance high flows), censé reproduire les cycles de hautes eaux et du débit de basses eaux en période de sécheresse (drought low flows).

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Ce processus a été mis en place avec l’aide de nombreux chercheurs et spécialistes en hydrologie sud-africains. L’établissement de la Reserve doit s’appuyer normalement sur une large concertation avec les acteurs concernés et dans le cadre d’une vision globale du bassin-versant.

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Le problème est que ce processus coûte très cher et que le temps imparti a été très bref. Il était donc hors de question d’appliquer un processus complet pour les milliers de bassins-versants de quatrième ordre sud-africains. Un document interne prévoit plusieurs procédures, qui peuvent prendre de 24 heures à 12 mois, pour établir la Reserve. Seuls quelques cours d’eau, comme la Sabie, ont été étudiés de façon approfondie. La plupart n’ont eu droit qu’à une approximation rapide, avec des résultats en conséquence, comme dans le cas de l’Orange.

Des hydrosystèmes profondément modifiés : l’exemple de l’Orange

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Avec son affluent, le Vaal, ce fleuve représente un cinquième des ressources en eau du pays et a fait l’objet d’une politique de mise en valeur intensive. Le système fluvial de l’Orange est maintenant connecté avec six autres bassins-versants par des transferts d’eau qui apportent ou soutirent de l’eau au système (fig. 1). Les plus importants sont l’Orange River Project construit dans les années 1960, vers la Great Fish River et Port Elisabeth et le Lesotho Highlands Water Project, mis en chantier en 1986 vers le Gauteng. Ce système s’appuie, dans le bassin-versant de l’Orange, sur une vingtaine de grands barrages dont la capacité égale une fois et demie le débit annuel moyen, estimé à 11 200 Mm3 (millions de mètres cubes) par an sur la période 1920-2000.

Fig. 1 - Le bassin de l’Orange, ressources et consommations d’eau Fig. 1
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Celui-ci serait d’ailleurs actuellement en réalité proche de 5 400 Mm3 par an (Orange River Replanning Study 1999) : sur le fleuve même, 1 300 Mm3 sont consommés par l’irrigation, et 730 Mm3 exportés par les transferts. L’apport du Vaal — 4 000 Mm3 par an en moyenne depuis 1930 — est maintenant inférieur à 1 000 Mm3 par an, et de très mauvaise qualité. Ce dernier assure, en effet, la majeure partie de la consommation d’eau de Johannesburg et reçoit les effluents des usines du Mpumalanga, du Gauteng, et de nombreux périmètres irrigués.

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Ce système de barrage a également régularisé le régime du fleuve : de 1860 à 1949, l’Orange s’est arrêté naturellement de couler à la confluence avec le Vaal six fois. Mais, depuis 50 ans, ce phénomène ne s’est plus produit. La répartition annuelle des débits a été profondément modifiée : la répartition été-hiver est passée d’un rapport 82-18 à 59-41 (Benade, 1993). Les grandes crues, en revanche, avec des débits de pointe supérieurs à 8 500 m3/s (Q20), continuent de ravager le lit majeur : on en compte huit depuis le début de la mise en valeur du fleuve [5][5] 1925, 1934, 1944, 1957, 1967, 1974, 1976 et 1988.. Mais leur durée est passée de 3 mois à 2 ou 3 semaines, leur charge sédimentaire a fortement diminué. La variabilité, élément majeur de l’écologie du fleuve, a donc été considérablement altérée.

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À l’échelle locale, la morphologie fluviale a été profondément modifiée par la mise en place de cultures irriguées. Ainsi, entre le barrage de Boegoeberg et Augrabies Falls, sur près de 280 km, le fleuve est enserré entre des digues, alors que l’ancien lit majeur est complètement mis en culture. Dans cette section, 95 % de l’eau utilisée — soit 480 Mm3 — est destinée à une agriculture intensive tournée vers l’exportation, entièrement contrôlée par les fermiers blancs.

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L’environnement fluvial est ainsi affecté à la fois par les aménagements d’ampleur nationale et locale, dont les effets se combinent. Les synergies entre les types d’impact rendent d’ailleurs extrêmement difficile la détermination des causes précises des transformations écologiques visibles du fleuve, aux conséquences graves : ainsi, en janvier 2000, une pollution due à des algues bleu-vert a rendu les eaux impropres à la consommation pendant plusieurs jours à Upington et a provoqué la mort de nombreux poissons.

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L’Orange, et spécifiquement son cours moyen, est un cas exemplaire de la dégradation profonde de l’environnement fluvial que l’on rencontre dans beaucoup de cours d’eau sud-africains, mais l’importance du bassin et sa position stratégique, au cœur du système de transfert, en font un enjeu majeur pour le pays.

Fig. 2 - Le bassin de l'Orange, Catchment Management Agencies et limites administratives Fig. 2

Quel environnement défendre ?

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C’est dans ce contexte qu’en mars 2001, les services du DWAF ont calculé la Reserve pour le bassin-versant D73F, le plus aménagé, selon le processus de détermination rapide sans que, dans le rapport préliminaire [6][6] Preliminary assessment of the Reserve and the resource..., les problèmes posés par la mise en valeur intensive du fleuve et des synergies d’impact ne soient abordés. Les besoins humains de base ont été calculés pour une population de 126 466 habitants, soit un total de 1,1 Mm3 par an ; le statut écologique présent du fleuve a été défini dans la catégorie C, soit « un état modérément modifié », ce qui paraît optimiste ; aucun objectif précis n’a été fixé pour des écosystèmes particuliers ; la Reserve écologique a été établie à 1 651,7 Mm3 par an. La figure 3 montre la répartition de ce débit réservé selon les mois.

Fig. 3 - Débit mensuel moyen et Reserve pour l’Orange à Upington Fig. 3
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Tous ces calculs ont été effectués par les services du DWAF. Mais selon le document qui fixe cette Reserve, le degré de confiance dans la détermination des débits est « faible à très faible ». Une partie du problème provient du manque réel de données hydrologiques fiables sur l’Orange et ses affluents. Mais l’obstacle essentiel est dû à la variabilité du fleuve qu’un calcul effectué sur des moyennes ne peut prendre en compte. Deux exemples illustrent la complexité de la gestion environnementale du fleuve.

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Le premier est lié aux arrêts de l’écoulement ou aux périodes de faibles débits prolongés (Q<10 m3/s) qui avaient une importance capitale dans l’écologie du fleuve. Ils limitent en effet la reproduction d’insectes, dont la plus nocive pour l’élevage et l’agriculture est la Diptera : Simuliidae Chutteri (Blackfly). Depuis la régularisation, dans les années 1970, on assiste à une prolifération de ces insectes. R.W. Palmer (1997) a montré que pour arriver à un arrêt de l’écoulement du fleuve pendant 24 heures (débit inférieur à 10 m3/s) à Prieska, il faudrait arrêter la production d’hydroélectricité de Van der Kloof, 350 kilomètres en amont, pendant 4 jours en plein hiver. Pour arriver au même résultat à Augrabies Falls, compte tenu du temps de transmission, cette durée dépasserait une semaine. Or la méthode de calcul de la Reserve ne permet pas de prendre en compte les périodes d’arrêt de l’écoulement : pratiquement, celle-ci est définie de fait comme la part inaliénable du débit réservée à la consommation de l’environnement, et non comme le débit nécessaire pour sa préservation. Dans un contexte semi-aride à forte variabilité, cette distinction a toute son importance : dans le cadre de la loi de 1998, il est ainsi impossible de fixer la Reserve pour nombre d’affluents de l’Orange, comme l’Hartbees, au régime spasmodique.

Fig. 4 - La crue d’avril-mai 2001 dans le bassin de l’Orange Fig. 4
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Le traitement des crues et de leurs effets environnementaux pose des problèmes semblables. Depuis les années 1970, on assiste à une forte croissance des roseaux (Palmer, 1997), qui consomment beaucoup d’eau et obstruent le chenal. La cause principale de cette évolution, selon C. Benade (1994), est l’écrêtement des crues moyennes (Q2 = 800 m3/s), depuis la construction des grands barrages de Gariep et Vanderkloof. Le débit de pointe de la crue de mai 2001 a été divisé par deux entre Gariep et Upington, pour s’établir à moins de 400 m3/s.

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L’étude sur le terrain montre que cette crue n’a eu aucun effet sur les roseaux, mais qu’au contraire, elle a favorisé leur croissance en déposant localement des sables et des limons sur les bancs de galets. La loi prévoit la prise en compte des débits de pointe, compris dans les débits de maintenance de hautes eaux (maintenance high flows) [7][7] La crue de mai 2001 a transporté plus de 900 Mm3, soit.... Mais dans le cas des roseaux, plusieurs autres facteurs entrent en jeu, d’ordre hydrologique (charge sédimentaire et durée de la crue), hydraulique (hauteur d’eau) ou encore géomorphologique (position des roseaux, présence de barres rocheuses, de bancs de galet…). Il s’agit d’un phénomène extrêmement complexe, où les synergies entre les impacts locaux (comme la construction de digues) et régionaux, sont nombreuses. Là encore, le mode de calcul de la Reserve, même s’il prévoit des débits de pointe, ne permet pas de prendre en compte tous les facteurs ayant une influence sur l’hydrosystème.

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L’application de la Reserve définie par le DWAF en 2001 se révèle ainsi problématique face à la complexité d’un hydrosystème profondément modifié. Elle est pourtant bien supérieure à celle définie lors de l’Orange River Replanning Study en 1999, fixée alors à 306 Mm3 par an [8][8] Cette demande environnementale n’était alors calculée.... Une telle différence, qui ne peut manquer d’étonner, vient essentiellement du fait que la notion d’environnement n’est pas définie précisément dans la loi.

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Il est clair dans l’esprit du législateur que la Reserve a pour but de prévenir les dégradations futures de l’environnement, mais aussi de le restaurer. C’est pourquoi les cours d’eau ont été classés selon leur état actuel, et que l’on définira à terme des objectifs à atteindre. Or, comme le montre le cas de l’Orange, il est pratiquement impossible de définir un état environnemental de référence.

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L’Orange River Replanning Study propose une définition minimale, qui ne prend en compte que les besoins de l’embouchure, site classé RAMSAR. Une solution plus radicale consisterait au moins en partie à recréer artificiellement de fortes crues et des périodes d’étiages, mais au prix d’une forte consommation d’eau, et d’une mise en danger de l’agriculture. L’étude du DWAF est en fait une solution intermédiaire qui ne résout que partiellement les problèmes environnementaux actuels.

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Le choix entre ces trois solutions ne peut être fondé uniquement sur des arguments scientifiques, puisque l’objet même de la loi est de ménager à la fois l’environnement et le bien-être des populations. Le DWAF précisa d’ailleurs dès avril 1999, « qu’il est important de souligner que la politique sud-africaine de gestion de l’eau n’est pas de prévenir à tout prix les impacts sur l’environnement aquatique [car] cela n’autoriserait pas le pays à réussir un développement économique et social indispensable [9][9] Henk van Vliet, chief director at the DWAF, cité in... ».

La politisation de l’environnement

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La Reserve met en question le fonctionnement général de la loi. Celle-ci, étant donné son rôle central, déterminera en effet la part laissée à la gestion de l’Agence de bassin, et par conséquent l’eau disponible pour l’agriculture, principale activité le long de l’Orange.

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Les ressources brutes en amont du bassin-versant D73 [10][10] Le bassin-versant de quatrième ordre D73F étant situé... proviennent essentiellement du cours supérieur de l’Orange et du Vaal, dont il faut soustraire les transferts, l’eau utilisée en amont et les pertes dues à l’évaporation. Pour obtenir la part laissée à la CMA du Lower Orange[11][11] L’Orange représente 90 % des ressources de la CMA Lower..., il faut ensuite défalquer les besoins de la Namibie et la Reserve, dont la gestion relève du ministère central.

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Le tableau 1 montre l’évolution de cette part selon divers cas de figure. En l’état actuel, le chiffre varie entre 80 %, si l’on s’en tient au calcul officiel du DWAF en 2001, et 56 %, si l’on considère le débit réellement disponible en moyenne. En prenant en compte la variabilité inhérente au fleuve, on trouve alors des résultats encore plus surprenants. Une simulation menée à partir des chiffres de l’année hydrologique 1982-1983 montre que la part de la Reserve serait alors supérieure à 85 % du débit total, ne laissant presque plus rien pour l’irrigation. C’est une situation paradoxale, puisque naturellement le fleuve serait à sec pendant cette période. De plus, la gestion du fleuve relèverait alors entièrement des services centraux du DWAF et l’équilibre souhaité par la loi de 1998 entre les domaines de gestion national et régional deviendrait caduc.

Tabl. 1 - Reserve et ressources disponibles pour la CMA du Lower Orange Tabl. 1
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Les évolutions futures ne sont guère plus prometteuses, car les eaux de l’Orange doivent faire l’objet, dans un avenir proche, de nouveaux transferts vers Johannesburg, que ce soit par les phases ultérieures du Lesotho Highlands Water Project ou par d’autres projets analogues passant entièrement par le territoire sud-africain. Au total, ce sont 2 200 Mm3 par an de plus qui devraient être soutirés au fleuve. Les simulations effectuées en 1986, en négligeant les besoins de la Namibie, les pertes par évaporation et fixant la Reserve à 300 Mm3 prévoyaient encore une marge confortable pour la CMA. Mais, en tenant compte des pertes et d’une Reserve fixée à 1 650 Mm3, il n’y aurait alors plus d’eau ni pour la Namibie, ni pour la CMA du Lower Orange.

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Le maintien obligatoire de la Reserve prévu par la loi pourrait alors gravement compromettre les nouveaux projets de transfert d’eau du DWAF, et conduire à terme à une pénurie d’eau dans la région de Johannesburg, ou du moins à la mise en place de solutions alternatives très coûteuses, avec des répercussions directes sur le prix de l’eau. Les conséquences sur l’économie locale de l’Orange, fondée sur l’agriculture intensive, seraient également catastrophiques. On comprend dès lors pourquoi des instituts de recherche liés au DWAF et favorables aux transferts, comme BKS, avaient fixé la réserve environnementale pour l’Orange à un niveau extrêmement bas.

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La solution proposée par les experts du DWAF est de construire de nouveaux grands barrages, notamment à Boegoeberg et Vioolsdrift, pour stocker plus d’eau pendant les années pluvieuses et mieux maintenir le débit en permanence. Paradoxalement, on régulariserait encore davantage le fleuve pour préserver la Reserve. Les procédures d’application et la place de la Reserve dans le système législatif ont transformé cette notion d’abord purement environnementale en un enjeu politique majeur. Plus que l’environnement, c’est toute la philosophie du développement des ressources hydriques de l’Afrique du Sud qui est en jeu.

41

L’exemple du fleuve Orange montre les limites et les dangers portés par une approche trop quantitative de la Reserve. Considérer l’environnement fluvial uniquement sous l’angle de flux hydriques, même si leur qualité est prise en compte, risque de restreindre le champ d’action de la gestion environnementale : les flux et les bilans sédimentaires, les dynamiques de la végétation, ou encore la connectivité entre les composants de l’hydrosystème fluvial sont autant d’éléments indispensables pour résoudre les graves problèmes des rivières sud-africaines.

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De plus, la place privilégiée de l’environnement dans le système législatif le met de fait en concurrence avec les autres acteurs, qui, comme le stipule la Déclaration des Droits, peuvent légitimement réclamer une amélioration de leurs conditions de vie : on retrouve là l’ambiguïté de la loi de 1998, placée sous la double contrainte d’une défense de l’environnement et de l’indispensable rattrapage des inégalités passées.

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L’obligation légale de maintenir la Reserve prouve cependant que l’Afrique du Sud s’engage clairement à ne pas revenir à la politique antérieure, fondée sur la gestion de l’offre, et à mettre en œuvre une véritable politique de gestion de la demande. Mais, à ce jour, les décisions politiques pour supporter le coût très important de cette révolution n’ont pas encore été prises.


Références

  • Benade C. (1993). Management proposals for the regulated Orange river system within the borders of the Cape Province. Kimberley : Northern Cape Scientific Services, Cape Nature Conservation and Museums.
  • Department of Water Affairs and Forestry (1999). Orange River Development Project Replanning Study – Main Report. Pretoria : DWAF report PD 000/00/6697.
  • Fig D. (1999). « L’environnement en Afrique du Sud : l’État et la société civile face aux nouveaux enjeux ». Revue Tiers-Monde, n° 159, juillet-septembre, p. 579-596.
  • Fritz J.-C. (1995). « L’évolution des politiques de l’environnement en Afrique du Sud, recomposition territoriale et protection de la nature ». Hérodote, n° 82-83, p. 213-233.
  • Hamman R. et O’Riordan T. (2000). « Ressource management in South Africa ». South African Geographical Journal, 82 (2), p. 23-34.
  • MacKenzie R.S. et Roth C. (1994). The evaluation of downstream losses from river downstream of P.K. Le Roux dam, report to the Water Research Commission by the BKS Inc. Pretoria : WRC report n° 510/1/94.
  • MacKenzie R.S. et Craig A.R. (1999). Evaporation losses from South African Rivers, report to the Water Research Commission by the BKS Inc. Pretoria : WRC report n° 638/1/99.
  • Orange River Environmental Task Group (1990). Assessment of environmental water requirement of the Orange River between PK Le Roux Dam and the mouth. Pretoria : DWA report n° V/D400/01/E002.
  • Palmer R.W. (1997). Principles of integrated control of Blackflies (Diptera : Simuliidae) in South Africa, report to the Water Research Commission by Onderstepoort Veterinary Institute. Pretoria : WRC report n° 650/1/97.

Notes

[1]

White paper on Water policy, Summary of Policy Approaches.

[2]

« Everyone has the right to have access to sufficient water ». Bill of the Rights, Constitution of South Africa, section 24 et 27 (1)(b).

[3]

Entre 1 000 et 1 200 m3 par personne et par an selon les estimations. (France : 3 300 m3/personne/an).

[4]

Le ministre sud-africain de l’eau, Ronnie Kasrils, a d’ailleurs promis de fournir gratuitement 6 000 litres d’eau par mois et par foyer à tous les Sud-Africains, ce qui correspond à deux fois les besoins minimaux pour un foyer de quatre personnes.

[5]

1925, 1934, 1944, 1957, 1967, 1974, 1976 et 1988.

[6]

Preliminary assessment of the Reserve and the resource class in terms of section 14(1)(b) and 17 (1) of the National Water act, 1998. Matshidiso John Mabal, Acting Director-general of the Department of Water Affairs and Forestry, 12/04/2001.

[7]

La crue de mai 2001 a transporté plus de 900 Mm3, soit trois fois plus que le débit mensuel maximal prévu par la Reserve.

[8]

Cette demande environnementale n’était alors calculée qu’en fonction des besoins de l’estuaire.

[9]

Henk van Vliet, chief director at the DWAF, cité in Water Act News, avril 1999.

[10]

Le bassin-versant de quatrième ordre D73F étant situé en aval du bassin-versant de troisième ordre D73, nous avons considéré que la Reserve s’appliquait à tout ce bassin.

[11]

L’Orange représente 90 % des ressources de la CMA Lower Orange, dont la principale activité sera de distribuer l’eau aux usagers le long du fleuve.

Résumé

Français

L’ambitieuse Loi sur l’eau votée en Afrique du Sud en 1998 prévoit une réforme radicale de la gestion de l’eau : remplaçant la loi de 1956, elle a pour but de protéger et de restaurer des hydrosystèmes fluviaux profondément dégradés, qui souffrent à la fois des problèmes propres aux pays développés (effluents d’industrie, surconsommation urbaine dans les quartiers blancs) et des pays pauvres (12 millions de personnes privées d’eau potable, absence de réseau d’assainissement).
En instituant une « réserve » inaliénable, elle prend pour la première fois en compte la protection de l’environnement comme donnée incontournable de la gestion des hydrosystèmes. Mais la loi de 1998 prévoit également de mettre un terme aux disparités d’accès à la ressource héritées du régime d’apartheid : or cela passe par une forte augmentation — ou une redistribution difficile — de la consommation d’eau.
Cette étude montre les difficultés concrètes liées à sa mise en place trop rapide dans des hydrosystèmes marqués par une très forte variabilité et très fortement anthropisés.

Mots-clés (fr)

  • AFRIQUE DU SUD
  • EAU
  • ENVIRONNEMENT
  • POLITIQUE PUBLIQUE

English

South Africa’s new water policy: towards environmental management of resources?The 1998 Water Act marked a turning point in the environmental management of water resources in South Africa. Replacing the apartheid-era 1956 Water Act, it was implemented to protect and restore fluvial hydrosystems seriously damaged by uncontrolled industrialisation and unbalanced development between Whites and other groups in past decades. With the creation of the “Reserve”, the environmental value of fluvial hydrosystems has been legally recognised for the first time. But the South African Department of Water Affairs and Forestry (DWAF) also has to supply safe water to 12 million people, who still lack access to this basic resource. This paper investigates the practical problems of the implementation and enforcement of the Reserve in highly variable and substantially modified hydrosystems.

Mots-clés (en)

  • ENVIRONMENT
  • PUBLIC POLICY
  • SOUTH AFRICA
  • WATER

Plan de l'article

  1. Une loi politique et environnementale
  2. La Reserve
  3. Des hydrosystèmes profondément modifiés : l’exemple de l’Orange
  4. Quel environnement défendre ?
  5. La politisation de l’environnement

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