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L’Espace géographique

2010/3 (Tome 39)

  • Pages : 98
  • ISBN : 9782701156200
  • DOI : 10.3917/eg.393.0239
  • Éditeur : Belin

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Introduction : éduquer les nations

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Au lendemain de la Défaite de 1870, la Troisième République produit un considérable effort pour construire ses institutions éducatives. Cela s’inscrit dans une démarche européenne plus générale caractérisée par les investissements de plusieurs nations dans la fondation ou le renforcement de l’instruction publique. Dans le cas français notamment, il faut se confronter avec l’Allemagne qui, d’après la vulgate de l’époque, aurait gagné la guerre parce que dans ses écoles on enseignait mieux la géographie. Du point de vue scientifique, le géographe français le plus célèbre du moment, Élisée Reclus (1830-1905), se trouve en Suisse exilé après sa participation à la Commune et n’occupe aucune place dans l’enseignement.

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Néanmoins, il est l’un de premiers commentateurs de l’état de la discipline en France : si la géographie n’a pas encore pris sa place dans les établissements scolaires, en revanche, Reclus loue l’engagement d’une revue française dans sa diffusion. « Il n’est point […] d’ouvrage de science pure ou de description qui ait fait pour développer le goût de l’étude et l’amour des voyages la dixième partie de ce que a fait Le Tour du Monde » (Reclus, 1872, p. 1). Le directeur de cette revue, son ami Édouard Charton, est défini comme « le principal éducateur de la nation » (id.). Reclus dessine un panorama européen où la plupart de la géographie ne se produit pas dans les universités ou les sociétés savantes : ce sont surtout des revues commerciales qui s’en occupent. Le Tour du monde et les Petermann Mitteilungen allemands « sont des recueils appartenant non à des sociétés savantes mais à des maisons de librairie » (id.). L’auteur critique aussi les sociétés géographiques, qu’il ne considère pas à la hauteur de cette tâche. « Elles publient des Bulletins, des Revues ou des Transactions, inférieures en mérite et en influence aux journaux édités par des maisons de commerce » (id.). Pour ce qui concerne les universités, on sait que l’institutionnalisation de la discipline en France ne s’accomplira que plus tard, avec l’affirmation de l’école de la « géographie humaine » (Pinchemel et al., 1984 ; Robic, 2006).

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Cependant, tous les principaux géographes français de la seconde moitié du xix e siècle publient chez Hachette ou collaborent à ses revues géographiques, comme le Tour du monde, l’Année géographique, l’Année cartographique. Ces investissements de l’éditeur dans la géographie rencontrent les politiques éducatives de la Troisième République. Peut-on dire que la maison Hachette constitue la principale agence de production et de diffusion du savoir géographique en France avant que celui-ci ne s’institutionnalise dans les universités vers la fin du siècle ? Quel rôle jouent dans cette agence des géographes comme Élisée Reclus, que l’on a considérés souvent comme des « marginaux » ? L’analyse des archives et des publications de la maison dans la période où son engagement dans la géographie est le plus fort, c’est-à-dire la seconde moitié du xix e siècle, apporte des éléments de réponse.

Le Tour du Monde

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Le jeune Reclus, arrivé à Paris en 1857 à l’âge de vingt-sept ans, est l’un des premiers géographes qui se lient à Louis Hachette (1800-1864), ex-enseignant dont la moderne entreprise éditoriale lui vaut le surnom d’« empereur du livre » (Mollier, 1999). Tous les deux fréquentent la Société de géographie, dont Élisée est l’un des membres les plus actifs (Fierro, 1983, p. 43) et à laquelle tous les principaux dirigeants d’Hachette sont affiliés (ibid., p. 77).

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Leur collaboration commence dans le cadre de la rédaction de la série des Guides dirigée par Adolphe Joanne (1813-1881), un projet à grand succès, lié « à l’essor des chemins de fer et au tourisme ferroviaire » (Nordman, 1997, p. 1037), auquel la maison fournit un véritable laboratoire géographique et rédactionnel. Comme nous le raconte l’historien de l’anarchie Max Nettlau (1865-1944), Joanne « occupait un grand bureau équipé avec tous les instruments géographiques et y disposait de quatre ou cinq collaborateurs qui travaillaient là, en effectuant de voyages lorsque cela était nécessaire pour la rédaction des Guides » (Nettlau, 1928, p. 158). Il y a donc déjà une véritable rédaction géographique à l’intérieur de la maison et c’est là que, en 1858, le futur géographe anarchiste commence sa carrière : « On me fait espérer que, dans quinze jours, je pourrai entrer dans mon bureau de la maison Hachette : c’est à la fois un plaisir et la régularisation de mes travaux » (Reclus, 1911a, p. 187).

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Dans les mêmes années, un autre bureau éditorial se constitue autour de Louis Vivien de Saint-Martin (1802-1897), l’un des géographes français les plus connus du moment, ex-président de la Société de géographie (Fierro, 1983, p. 32-38) et collaborateur fixe de la maison. Hachette lui confie en 1862 la direction de l’Année géographique, recueil qui doit « résumer dans un volume in-18, publié au commencement de chaque année, tous les faits géographiques de quelque importance survenus dans le courant de l’année précédente [1][1] IMEC, HAC 62.27, Traité récapitulatif.. » En 1863, on entame un autre projet, celui d’un grand Dictionnaire de géographie moderne, du Moyen-Âge et ancienne pour lequel on donne à Louis Vivien de Saint-Martin une large autonomie sur le choix et la direction des collaborateurs. Parmi eux « il y a longtemps que j’ai songé à M. Élisée Reclus, qui serait excellent pour certaines contrées spéciales [2][2]  Ibid., lettre de Louis Vivien de Saint-Martin,.... » Le Dictionnaire, bien que partant de la géographie historique, vise à la construction d’un ouvrage mis à jour, utile pour les savants ainsi que pour les voyageurs : « La géographie moderne sera exposée en tête de chaque article avec tous les détails relatifs à la description physique et naturelle de chaque lieu, c’est-à-dire avec tous les faits durables et permanents. Les divisions politiques, administratives, religieuses, militaires etc. formeront ensemble un ou deux paragraphes distincts […] Le dictionnaire devra avoir un caractère d’utilité pratique [3][3]  Ibid, Dictionnaire de géographie moderne, du.... »

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Mais l’entreprise géographique la plus grande de cette période est la publication du Tour du Monde, qui commence à paraître en février 1860 sous la direction de Thomas-Édouard Charton (1807-1890). Charton, prédicateur saint-simonien pendant les années 1830 et secrétaire général de l’Instruction publique en 1848, se lie à Reclus, « politiquement déjà très proche et devenu par la suite un collaborateur et un ami » (Aurenche, 2002, p. 392). Nous avons trouvé une lettre du milieu des années 1860 qui atteste son adhésion au mouvement mutualiste du Crédit au travail, où il est recruté par le même Reclus : « Je vous remercie de votre précieuse adhésion : elle nous en vaudra d’autres et nous aidera à développer le grand mouvement des associations. De votre côté, vous pouvez vous flatter d’entrer en douce compagnie [4][4] CARAN, AP 281, lettre d’Élisée Reclus à Édouard Charton,.... »

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Sous l’Empire, c’est l’édition géographique qui donne à ces deux républicains la chance de publier, mais non sans quelques précautions : le contrat que Charton et Hachette signent en 1860 précise que la revue sera « un recueil hebdomadaire non politique [5][5] IMEC, HAC 53.7, Tour du Monde, 15 janv. 1860.. » On trouvera la même crainte de la politisation à propos de Reclus, qui est l’un des premiers collaborateurs de la revue, dont le but est celui de « tenir le public au courant de toutes les nouvelles explorations géographiques qui pourront intéresser la science, la politique et le commerce […] de manière que le recueil puisse un jour présenter une histoire complète des explorations géographiques entreprises sur la surface du globe. M. Charton se mettra en contact avec les Sociétés géographiques et les voyageurs des divers pays et fera tous ses efforts pour recevoir de première main les matériaux [6][6]  Idem.. »

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L’illustration est l’un des points forts du projet. Elle contribue à intéresser un public qui n’avait pas été attiré par des publications plus austères comme les bulletins des sociétés géographiques ou les Annales des voyages de Victor Adolphe Malte-Brun. Le succès public permet des tirages compris entre 8 000 et 15 000 copies. Charton écrit en 1860 que « les manuscrits nous arrivent en grand nombre. La plupart des voyageurs français étaient fort embarrassés pour faire connaître au public le récit de leurs explorations […] le Tour du Monde devient un foyer très actif de communication » (Charton, 2008, p. 1079). Plusieurs voyages d’exploration, dans les années suivantes, seront réalisés exprès pour le Tour du Monde.

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En 1864, le patron Louis Hachette meurt en laissant la librairie à ses associés Louis Breton et Émile Templier (1821-1891). Plusieurs géographes, parmi lesquels Reclus, participent aux funérailles (Lesieur, 1864, p. 29). À partir de ce moment, c’est Templier, gendre d’Hachette et cousin de Breton, qui s’occupe directement des publications géographiques en devenant le référent éditorial de ce réseau d’auteurs. Cette même année 1864, il confie à Reclus la plus grande commande de cette période : un ouvrage scientifique d’une certaine épaisseur, une « géographie physique [7][7]  Ibid., HAC 59.7, Géographie physique de la T... » qui va se réaliser dans les deux tomes de La Terre en consacrant son auteur comme géographe de renommée internationale, avec des éditions en anglais, allemand, russe, hongrois et polonais.

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Ce travail est indiqué explicitement comme l’introduction à un ouvrage majeur dont Reclus parle en 1868 au géographe allemand Oscar Peschel (1826-1875). « Depuis longtemps, j’ai un projet plus considérable, celui de rédiger une Géographie générale. Cette œuvre, vous le savez, nous manque en France, car le Précis de Géographie de Malte-Brun, excellent pour l’époque où il a été rédigé, a singulièrement vieilli depuis cinquante ans […], la Géographie que j’ai l’intention d’écrire, et pour laquelle j’amasse des matériaux, aurait à peu près la longueur de dix volumes comme votre livre Geschichte der Erdkunde » (Reclus, 1911a, p. 296-297). Ce document démontre que, pendant les années 1860, la Nouvelle Géographie universelle (dorénavant NGU) est déjà en cours d’élaboration. Toutefois, la coupure de la guerre de 1870 et de la Commune met en cause la réalisation du travail, ainsi que la carrière de son auteur.

Reclus et Hachette : sauvetage ou censure ?

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On ne résumera pas ici les événements de la Commune de Paris et la participation de Reclus, fait prisonnier le 4 avril 1871 et objet d’une mobilisation des scientifiques pour le sauver, car il s’agit d’une histoire très connue. Il est utile, cependant, d’analyser le rôle joué par la maison et ses conséquences sur les vicissitudes éditoriales suivantes. Dés qu’il apprend la capture du géographe, Charton, à l’époque député à l’Assemblée nationale de Versailles, se mobilise le premier pour le sauver. Il écrit le 7 avril à Templier : « Depuis deux jours, je fais toutes les démarches nécessaires pour obtenir qu’on le mette en liberté. La justice ordinaire me renvoie à la justice militaire qui me renvoie au pouvoir exécutif […] Je persévère, mais avec peu d’espoir » (Mistler, 1964, p. 243-244). Charton garde les contacts avec la famille de Reclus et déjà le 14 avril écrit à Louise, sœur de Reclus en indiquant les conditions nécessaires pour agir. « J’attends, pour faire les dernières démarches près de M. Thiers, l’assurance que notre éminent collaborateur veuille bien affirmer que désormais il restera étranger à la lutte qui lui a été si fatale [8][8] BNF, NAF, 22914, f. 51, lettre d’Édouard Charton à.... » Le 26 avril le chef du gouvernement, Adolphe Thiers, assure que si Reclus se fût engagé à ne plus combattre avec les communards il l’aurait délivré tout de suite. Mais après deux jours, Charton doit référer à Templier que « Élisée Reclus me répond de Brest : “Je tiens à recouvrer la liberté ainsi qu’il convient à un homme vivant une vie morale et digne, sans que j’aie eu à faire ni demande ni promesse.” Je ne puis donc rien faire » (Mistler, 1964, p. 244).

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Dans la prison, cependant, le géographe arrive à reprendre son travail. « J’aurai bientôt fini mon résumé du deuxième volume de La Terre ainsi que la correction des épreuves de la deuxième édition [9][9] IFHS, 14 AS 232, lettre d’Élisée Reclus à Loïc Trigant-Reclus,.... » D’après certains biographes, comme le directeur de l’Université nouvelle de Bruxelles Guillaume de Greef (1842-1924), Templier aurait apporté personnellement les ébauches au géographe en prison : « C’est sur les pontons de Brest qu’il corrige les épreuves du second volume de La Terre, que lui apporte son ami Émile Templier » (De Greef, 1906, p. 24). On devrait donc prendre à la lettre, et non comme métaphore, la phrase « vint me chercher sur les pontons de Brest » (Reclus, 1894, p. 793) avec laquelle Reclus célèbre l’éditeur après sa mort. D’après Paul Ghio, « c’est sur les pontons de Brest, ainsi qu’il le dit lui-même, qu’il reçut, menottes aux poignets, la visite d’Émile Templier » (Ghio, 1905, p. 10).

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Quoi qu’il en soit, il s’agit de témoignages du lien étroit existant entre la maison et l’écrivain. On trouve dans une lettre à Alfred Dumesnil (1821-1894), essayiste et gendre de Jules Michelet, une autre preuve de ce sens d’appartenance. « S’il est vrai qu’il ne doive plus y avoir de relations entre la maison Hachette et moi, ainsi que d’aucuns l’auraient dit [10][10] Il se réfère à Adolphe Joanne, voir Mistler, 1964,..., tu comprends que je n’insisterai pas une minute pour forcer une porte qu’on m’ouvrait de mauvaise grâce. D’autre côté, j’aurai de la répugnance à m’adresser pour une œuvre d’importance à des éditeurs rivaux » (Reclus, 1911b, p. 47).

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Après une période d’optimisme où la libération paraît proche, le 15 novembre 1871 arrive la condamnation à la déportation en Nouvelle-Calédonie et tous les projets éditoriaux s’arrêtent brusquement. C’est Charton qui défend Reclus devant le conseil de guerre, en prononçant un discours que l’anarchiste rappelle encore en 1 890 dans une lettre écrite à la famille de l’ami qui venait de disparaître. « Il me défendit d’une parole si chaleureuse, si noble, si vaillante, que tous ceux qui m’aimaient en pleurèrent de joie et que j’en entendrai toujours le retentissement au profond de mon cœur […] En finissant son discours, il me serra impétueusement la main comme un vieil ami, et ce serrement de main, je serai heureux jusqu’à la mort d’en avoir été jugé digne » (Charton, 2008, p. 1611).

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Dans les jours suivants, Charton écrit à la mère du géographe pour lui demander un document qu’on n’aurait pas pu obtenir de la main de l’intéressé : « Nous désirerions recevoir de vous une demande, adressée au président de la République, pour obtenir une commutation de la peine de la déportation en celle du bannissement. Les membres de la Société de géographie la signeraient très volontiers [11][11] BNF, NAF, 22909, f. 29, lettre d’Édouard Charton à.... » Le 30 décembre les scientifiques anglais envoient leur pétition pour manifester l’indignation du monde savant international face à la condamnation du géographe.

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Selon Jean Mistler, les pressions de la maison, désormais très puissante, ont contribué de façon déterminante à la commutation définitive de la peine en exil et les lettres que nous avons trouvées paraissent le confirmer. En février 1872, Reclus est en Suisse où les contacts avec l’éditeur recommencent tout de suite : « De Zurich j’ai envoyé à M. Templier le plan qu’il me demandait » (Reclus, 1911b, p. 95). Ce plan est un manuscrit de quatorze pages qui nous semble crucial pour comprendre la Nouvelle Géographie universelle.

Une « géographie grand public »

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L’ouvrage, titré provisoirement Géographie descriptive, est défini comme une étape entre le travail déjà paru, La Terre, et le suivant, L’Homme. Donc il ne doit pas traiter les questions générales de « cosmographie, de géologie, de géographie physique, d’anthropologie, de linguistique. » Et l’auteur d’ajouter : « J’aurai plus de chance d’intéresser le lecteur en procédant immédiatement à la description des diverses contrées [12][12] IFHS, 14 AS 232, Dossier III, plan de Géographie descriptive.... » Ce passage prouve que le géographe partage le projet, plusieurs fois évoqué par son éditeur, d’intéresser un public vaste et non seulement de spécialistes, dans le cadre de son idée de « géographie pour tous » (Alavoine, 2009).

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À Paris, on lit attentivement le plan et très vite arrive la lettre du frère cadet d’Élisée, Onésime Reclus (1847-1914), lui aussi géographe employé chez Hachette, que des récentes études considèrent comme « fondamentale [parce que] la rupture, qui semblait d’évidence entre les éditeurs les plus serviles et un géographe qui adopte progressivement les positions politiques les plus radicales, a pu être évitée » (Alavoine, 2005). Cette interprétation s’inscrit dans l’idée d’une « censure aimable », ou « autocensure » (id.), qui aurait permis à un auteur connu pour ses idées anarchistes de publier un ouvrage majeur chez un grand éditeur bourgeois.

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Nous ne partageons cet avis qu’à demi : dans toutes les correspondances que nous avons examinées, personne ne parle de « rupture ». Les Hachette font tout le possible pour délivrer le géographe et ce dernier reste toujours fidèle de son plein gré à l’éditeur. Il n’aurait pu y avoir de rupture qu’en cas de déportation de Reclus, donc pour cause de force majeure et non par manque d’accord. Ce qu’Onésime dit à Élisée est simplement qu’au dernier conseil d’Hachette on n’avait pas encore pris de décision à cause de l’absence de Breton. « Ce néanmoins, M. Templier prend sur lui de te promettre d’ores et déjà ses pouvoirs pour la Géographie descriptive, à une condition, une seule : que ta Géographie descriptive ne soit pas politico-religio-sociologico-militante […] Si tu renonces à faire un livre de combat, car évidemment c’est un livre de combat qu’on craint, écris-le moi. Ta lettre fera foi, sans que tu t’en expliques officiellement à M. Templier. Au moins je le suppose ainsi et c’est pour cela que j’ai prié M. Templier de me laisser la négociation [13][13]  Ibid., lettre d’Onésime Reclus à Élisée Reclus,.... »

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On a interprété cette médiation comme un moyen d’épargner à l’auteur « l’humiliation de se soumettre directement aux oukases de son éditeur » (Alavoine, 2005). Toutefois, l’emploi de la catégorie de la « censure » nous semble à questionner, ainsi que l’idée que ces négociations fussent des « drames éprouvants et humiliants » (id.). Dans le cas de Reclus, comme nous l’avons déjà soutenu (Ferretti, 2007, p. 72-73), il semble improbable qu’un homme qui venait de risquer sa vie en refusant des médiations lorsqu’il était prisonnier, accepte des compromis éditoriaux sans les considérer comme compatibles avec son éthique et sa dignité.

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Est-ce que l’on peut utiliser la catégorie de « censure », alors que l’auteur évite le premier de proposer un livre « politique » ? Dans le plan, écrit avant toute correspondance avec l’éditeur, il ne fait jamais allusion à des questions politiques ou religieuses. Si Reclus voulait faire un livre de lutte, on ne comprendrait pas pourquoi il n’essaie pas de négocier là-dessus, tandis qu’il le fait de façon très déterminée lorsqu’il s’agit de discuter la démarche scientifique de l’ouvrage. Par ailleurs, il ne se plaindra jamais des négociations avec Templier, dont il garde toujours un souvenir positif ; il ne dit jamais avoir été « censuré », il parle toujours de « négociations » et non de « contraintes ».

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Il écrit à son autre éditeur, Pierre-Jules Hetzel (1814-1886) : « Il est probable que mes négociations commencées avec les Hachette, il y a déjà quelques années, pour la confection d’une grande géographie avec cartes, aient afin abouti : je vais donc me retrouver à flot, comme un plongeur qui revient du profond de la mer [14][14] BNF, NAF, 16986, f. 142, lettre d’Élisée Reclus à Pierre-Jules.... » Son neveu Paul, dans sa biographie, ne présente pas non plus l’affaire de façon dramatique : « Templier, le directeur de la maison Hachette, correspondit abondamment avec Élisée pour lui présenter ses critiques sur les premières pages qui lui étaient soumises et lui donner des conseils. Il avait été nettement entendu lors de la conclusion du traité que c’était une œuvre géographique, et que l’auteur devait être très réservé en ce qui touchait toutes les questions religieuses, politiques, sociales » (Reclus, 1966, p. 89).

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Nous croyons que cela s’explique par le fait que, tout simplement, Reclus ne voulait pas faire de la Nouvelle Géographie universelle un « livre de combat ». Par ailleurs, à l’époque il était impensable de publier de la propagande révolutionnaire chez un grand éditeur bourgeois. Certes, la liberté d’un auteur dépend des conditions sociales et matérielles de son époque, où même un anticonformiste se trouve inséré : la réalisation d’une grande géographie demande un effort économique qui ne peut être assuré que par un gros éditeur. Par ailleurs, selon les « géographes anarchistes » la science en soi est déjà en mesure de véhiculer des contenus « utiles » : on peut faire de la géographie sociale sans prononcer ni le mot « social » ni le mot « politique ». Onésime Reclus affirme que l’accord avec Hachette ne coûtait pas trop à son frère : « Franchement, tu peux accepter sans rien sacrifier de toi-même. J’ai ton plan sous les yeux […] il s’agit d’un livre à faire, livre indispensable [15][15] IFHS, 14 AS 232, Dossier III, lettre d’Onésime Reclus.... »

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Remarquons enfin que l’idée de la Nouvelle Géographie universelle comme ouvrage censuré, voire peu représentatif de son auteur, n’a été suggérée que récemment : elle semble inconnue aux contemporains de Reclus. Encore dans les années 1920, Nettlau voit dans l’écriture de la Nouvelle Géographie universelle des caractères anarchistes par son approche non théorique et non dogmatique des problèmes, proche de ceux qu’on appellerait aujourd’hui les « systèmes complexes ». « Seulement un vrai anarchiste pouvait concevoir cet ouvrage » (Nettlau, 1930, p. 30).

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Dans le texte du contrat que Reclus et Templier signent le 10 juillet 1872, presque intégralement copié du plan de l’auteur, on ne prévoit aucune « censure », car après la correction des ébauches le texte doit retourner à l’auteur pour le bon à tirer définitif : « La copie envoyée sera retournée à M. Reclus pour y mettre la dernière main [16][16] IMEC, HAC 59.7, Géographie descriptive et statisti.... »

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On ne peut pas faire ici une analyse de la longue correspondance des années suivantes entre Reclus et Templier, mais on peut souligner que dans leurs négociations sur les choix « scientifiques » c’est l’avis de Reclus qui l’emporte le plus souvent. Le même Templier assouplit parfois les contraintes, en déclarant vouloir respecter les « idées géographiques » de Reclus, avec des affirmations comme « vous restez, en tout cas, seul juge en dernier ressort [17][17] BNF, NAF, 22914, f. 408, lettre d’Émile Templier à.... » C’est sur cela que s’appuie, croyons-nous, l’essai reclusien de bâtir une science qui doit servir en même temps à l’émancipation de l’humanité.

Bureaux cartographiques, bibliothèques géographiques et globes de travail

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Les premières années de la Troisième République voient l’intensification des investissements d’Hachette sur la géographie. « Hachette, de bonne heure, s’intéressa à ce mouvement. Le succès de sa revue Le Tour du Monde fut à la fois un signe matériel de l’intérêt grandissant porté par le public à la connaissance de l’univers » (Mistler, 1964, p. 263). La revue de Charton atteignait désormais les 20 000 exemplaires de tirage et ses articles étaient traduits dans plusieurs langues. Un opuscule de 1875 fait de la publicité aux livres géographiques de la maison en exposant une ligne éditoriale très claire : il s’agit d’œuvres destinées d’abord au grand public et aux voyageurs, mais qui regardent avec intérêt le public des savants : « Ces livres ne s’adressent pas moins aux hommes d’étude qu’aux voyageurs. » (Notice sur la librairie de MM. Hachette et Cie, 1875, p. 32).

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On relance aussi le projet du Dictionnaire de Vivien de Saint-Martin, qui vise explicitement à la mise à jour du genre, car « aucun lexique, jusqu’à présent, n’a remis la science à jour » (ibid., p. 46). L’Atlas universel de géographie vise à rivaliser avec son homologue allemand, l’Atlas Stieler publié par Perthes. On cite enfin la Nouvelle Géographie universelle de Reclus, destinée à « un succès égal à celui de son précédent ouvrage, la Terre » (ibid., p. 50). En effet, elle aura des tirages de 20 000 copies et des traductions en anglais, italien, espagnol et russe.

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Cet engagement paraît correspondre, dans les intentions des éditeurs, à des soucis idéologiques semblables à la démarche républicaine visant à relever ce que l’on a appelé le « défi allemand » (Berdoulay, 1981), pour le développement d’une géographie nationale. Les apologistes de la maison ont souligné, dans un souvenir biographique de Templier, « que la librairie Hachette a donné un grand développement à des publications de géographie pure, grâce auxquelles nous ne sommes plus tributaires de l’Allemagne pour la cartographie scientifique » (Masson, 1891, p. 10). Maintenant, peut-on affirmer que des géographes « fassent système » à l’intérieur de la maison ? Ses archives démontrent quelles structures lui permettaient de fonctionner comme un laboratoire de production du savoir géographique, moderne et bien équipé.

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Rappelons d’abord l’achat par l’éditeur, en 1877, de la riche bibliothèque de Vivien de Saint-Martin, afin de la mettre à la disposition de ses auteurs : « Une bibliothèque où toutes les sciences qui ont rapport à la géographie se trouvent aujourd’hui représentées par environ dix mille volumes et plus de deux mille cartes […] dite bibliothèque sera installée sous la direction de M. Vivien de Saint-Martin dans la librairie de MM. Hachette et Cie [18][18] IMEC, HAC 62.27, Achat de la bibliothèque de M. Vivien.... » Cette bibliothèque sera confiée ensuite à la direction d’Élie Reclus (1827-1904), frère aîné d’Élisée et Onésime.

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Pendant les années 1880 se constitue aussi, sous la direction de Franz Schrader (1844-1924), une équipe de jeunes cartographes chargée de la réalisation de l’Atlas universel et de l’Année cartographique, une revue qui remplace l’Année géographique comme « ouvrage périodique destiné à résumer dans un volume in – 18, publié au commencement de chaque année, tous les faits géographiques de quelque importance survenus dans le courant de l’année précédente [19][19]  Ibid., Traité récapitulatif, 24 déc. 1875.. » D’après le précieux témoignage de Franz Schrader dans un rapport interne, les locaux de l’éditeur abritent un véritable laboratoire de recherche qui travaille en recueillant les notices des explorations et en les comparant à l’aide d’un instrument très approprié, un gros globe :

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« Pendant toute cette période fiévreuse d’exploration, un Globe tracé à l’échelle du 2 000 000e (de vingt mètres de circonférence équatoriale par conséquent), divisé en plusieurs centaines de feuilles portant une projection en blanc, reçut l’esquisse sommaire, ramenée à cette échelle de 1/2 000 000 de toute carte nouvelle dés son apparition […] Il est inutile d’ajouter que parmi les pièces lues et dépouillées figuraient toutes les revues géographiques de quelque valeur, publiées dans toutes les langues scientifiques du monde. Ainsi, grâce à la patience inlassable des éditeurs et de leurs collaborateurs, se préparait le triage et le choix de l’énorme approvisionnement de faits, de noms et de chiffres nécessaires à une œuvre qui prétendait ne pas copier autrui, mais créer sa propre information [20][20]  Ibid., Note sur la préparation et l’exécution.... »

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L’influence d’Élisée Reclus paraît évidente : Franz Schrader est son cousin et lui doit sa passion pour la montagne et les recherches sur les Pyrénées. « La famille maternelle de Franz, la branche Reclus […] aura une influence primordiale sur la vocation du futur géographe. Franz Schrader est assurément aussi un Reclus » (Auriol, 1997, p. 19). En 1877, il remplace Vivien de Saint-Martin à la direction du bureau cartographique d’Hachette. Il compte aussi parmi les collaborateurs de la Nouvelle Géographie universelle, pour laquelle il réalise diverses cartes et gravures jusqu’à la fin des années 1880. En 1881 il annonce à son cousin un changement dans le bureau, qui va rendre sa collaboration moins assidue : « Je le regrette, car il m’était précieux de sentir que je faisais un peu d’ouvrage à côté de toi, en collaboration avec toi, et ce me sera un vrai chagrin d’y renoncer [21][21] BNF, NAF, 22914, f. 374, lettre de Franz Schrader à.... » Vivien de Saint-Martin venant de se retirer du projet de l’Atlas universel, les éditeurs choisissent Schrader comme son nouveau directeur : « Ayant à peu-près complètement cessé depuis plusieurs années, absorbé par mon travail de Géographie historique […] je ne puis qu’applaudir au choix que vous avez fait de M. Schrader, qui, j’en suis persuadé, est complètement à la hauteur [22][22] IMEC, HAC 62.27, lettre de Louis Vivien de Saint-Martin,.... »

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Onésime Reclus avait commencé lui aussi dans les années 1860 sa collaboration aux guides Joanne, pour lesquelles il constitue avec Élisée « un véritable bureau rédactionnel » (Mistler, 1964, p. 261). À la fin de la décennie, il est aussi rédacteur titulaire du Tour du Monde. Élisée le remplace pendant la guerre, lorsque le cadet part comme zouave. Après avoir réglé l’affaire de la Nouvelle Géographie universelle avec son frère, on confie à Onésime la rubrique « Faits divers », à la satisfaction de l’intéressé. « Avant tout, je dois dire combien je suis satisfait de la somme que vous m’offrez mensuellement pour la couverture du Tour du Monde […] j’avais demandé moi-même à Monsieur Templier, à l’époque de nos arrangements, après la commutation de peine d’Élisée, une rétribution de deux sous la ligne » (Charton, 2008, p. 1621).

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Templier envisage ensuite de charger Onésime d’une véritable revue scientifique, pensée comme supplément du Tour du Monde, et écrit à Charton en 1888 : « Je m’occupe depuis assez longtemps déjà d’une Revue Géographique de huit pages qui serait jointe à chaque n. du Tour du Monde. J’ai eu au commencement de cette semaine une conférence avec un jeune géographe, sorti de l’École Normale, qui pourrait, avec M.O. Reclus, en être le rédacteur » (Charton, 2008, p. 2054). Comme Élisée Reclus le disait déjà en 1872, il fallait à la revue un approfondissement scientifique. D’ailleurs, « une revue séparée du Tour du Monde et non illustrée semble condamnée d’avance par le peu d’abonnés de tous les recueils de même nature » (ibid., p. 2055). Le projet ne se concrétise pas, en raison de la mort de Charton et de Templier, mais cela démontre leur intérêt volontariste pour la géographie. Onésime participe aussi à la révision des ébauches de la Nouvelle Géographie universelle : « M. Desjardins et M.O. Reclus liront vos placards après votre première correction [23][23] BNF, NAF, 22914, f. 414, lettre d’Émile Templier à.... »

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L’aîné des Reclus, Élie, militant anarchiste comme Élisée et directeur de la Bibliothèque nationale pendant la Commune, devient directeur d’une autre bibliothèque : celle d’Hachette, à son retour d’exil en 1880. L’une de ses tâches est de documenter les progrès de la discipline en dépouillant les nouvelles publications. « Pendant cette difficile période, un dépouillement quotidien de toutes les publications géographiques et cartographiques fut poursuivi par les soins d’érudits ou d’explorateurs, parmi lesquels l’éminent et modeste doyen des Reclus, Élie, puis ce travail fut collationné sur des fiches dont le nombre annuel se comptait par plusieurs milliers [24][24] IMEC, HAC 62.27, Note sur la préparation et l’exécution.... » Il fait donc partie de la « filière » dans la phase qui précède la comparaison des faits sur le globe dont nous avons parlé.

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Dans les nombreuses lettres que Templier adresse à Charton quand ce dernier est malade et trop âgé pour s’occuper personnellement du Tour du Monde, nous apprenons qu’Élie collabore aussi à cette revue. « La table des 25 premières années du Tour du Monde, confiée successivement à MM. Belin de Launay, Lequesne, Jardin et Elie Reclus est enfin en cours d’impression » (Charton, 2008, p. 2031). Il collabore lui-aussi à la Nouvelle Géographie universelle en fournissant à Élisée des notices prises dans ses travaux ethnographiques. Dans les bureaux de la maison, Élisée Reclus garde aussi, pendant son exil, des amis et correspondants comme Charles Schiffer et Paul Pelet.

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Dans les mêmes années, Hachette s’assure aussi la collaboration des premiers géographes qui occupent des positions académiques en France, comme Auguste Himly (1823-1906), Ernest Desjardins (1814-1886), Auguste Longnon (1844-1911). Le plus célèbre parmi eux, Paul Vidal de la Blache (1845-1918), publie en 1880 La Vie et les Voyages de Marco Polo, ouvrage qui semble s’inscrire dans une stratégie éditoriale visant à la pénétration dans les milieux académiques. Dans le contrat on convient de « la distribution d’un certain nombre d’exemplaires aux fonctionnaires de l’université, aux chefs d’institution, etc. M. Vidal de la Blache renoncera à ses droits d’auteur sur ces exemplaires distribués gratuitement dans un but de propagande [25][25]  Ibid., HAC 62.8, La Vie et les voyages de Marco.... » C’est à la fin des années 1880 que Vidal et les Hachette entament le futur grand classique de la « géographie humaine », le Tableau de la géographie de la France.

La crise de la fin du siècle

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Dans les années 1890, on entre dans une période de crise : les ventes baissent, la concurrence dans le champ de l’édition s’intensifie et après la mort de Templier et de Charton un changement de politique éditoriale paraît évident. Cela portera Reclus et Vidal de la Blache à s’adresser à d’autres éditeurs pour leurs nouvelles publications. La maison Armand Colin est particulièrement active : l’Atlas général de Vidal de la Blache et les Annales de géographie paraissent au début des années 1890 chez cet éditeur. Par l’intermédiaire de cette revue, Armand Colin « a su s’attacher les services de la plupart des universitaires français […] C’est pour disposer d’une assise identique que Georges Masson conclut, en 1899, un accord avec la Société de géographie pour s’assurer la publication de la revue de cette société » (Martin, Chartier, 1985, p. 223).

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Le « divorce » entre Élisée Reclus et la maison est documenté par un petit corpus de lettres de 1894, conservé aux archives Hachette, entre le géographe et René Desclosières (1857-1912), le nouveau dirigeant qui remplace Templier, et gendre de ce dernier. Desclosières impose d’abord un arrêt au projet, très cher à l’auteur, de mise à jour de tous les volumes de la Nouvelle Géographie universelle après son achèvement. Cette tâche nécessite un secrétariat de deux personnes minimum, c’est-à-dire Élie Reclus et Nadine Kontchewsky-Chichko, fille adoptive de Léon Metchnikoff (1838-1888) et survivante de l’autre petite rédaction géographique qui entourait Reclus pendant son exil. Mais l’éditeur n’est pas du même avis. « La vente des derniers mois est telle qu’on peut craindre que l’heure ne vienne même pas de remettre sous presse un ou deux volumes. Dans ces conditions nous sommes forcés d’abandonner l’idée de toute continuation d’une tenue au courant des dix-neuf volumes de la Géographie universelle[26][26]  Ibid, HAC 59.7, lettre de René Desclosières à.... »

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La réplique du géographe est polémique : il se plaint de la cessation des publications et des problèmes d’intendance que la suppression du secrétariat va provoquer dans son entourage : « Après la dernière conversation que nous avons eue, je croyais qu’il m’était possible de compter sur la collaboration de mon frère et de Madame Chichko pour la réfection de mon ouvrage [27][27]  Ibid., lettre d’Élisée Reclus à René Desclosières,.... » On découvre aussi dans la correspondance deux autres programmes éditoriaux qui risquent de ne pas aboutir : « Quant à mes autres projets, la publication d’un livre sur l’homme, que vous avez admis en principe, et l’édition annuelle des Tableaux Statistiques, vous n’en faites pas mention dans votre lettre ; j’ai donc à craindre que de ce côté également j’aurai à suspendre mon travail [28][28]  Id.. » Le géographe enfin, étant donné son « débauchage », demande comment il sera dédommagé. Desclosières, après avoir temporisé, quantifie son offre : une indemnité de 833,33 francs mensuels pendant dix années.

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Reclus accepte les termes économiques : « [ils] m’agréent parfaitement et mettent fin aux inquiétudes que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver pour les miens : je me remets au travail avec tranquillité d’esprit [29][29]  Ibid., lettre d’Élisée Reclus à René Desclosières,.... » En revanche, on ferme presque toutes les portes de la maison à son dernier ouvrage, L’Homme et la Terre. Le changement d’interlocuteur pèse sur les négociations ; les conditions de Desclosières semblent plus rigides que celles de Templier, avec lequel le géographe avait une relation personnelle qu’il rappelle, après sa mort : cet homme « sans lequel mon œuvre n’aurait point vu le jour et qui fut pas seulement mon éditeur, mais aussi mon ami » (Reclus, 1925, p. 116).

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Les temps aussi ont changé : les dirigeants d’Hachette & Cie ne perdent plus de temps à discuter de géographie avec leurs auteurs : ils passent directement au chapitre « pertes et profits ». L’expérience de vingt années auparavant ne serait plus possible. Cependant, on découvre dans les correspondances avec Charles Schiffer que le cordon entre Reclus et l’éditeur n’est jamais coupé définitivement. Le géographe écrit en 1895 : « M. Desclosières m’avait dit qu’on me ferait savoir en mai si mes Tableaux Statistiques s’étaient vendus et s’il fallait me préparer à en faire une nouvelle édition. Le mois de mai étant depuis longtemps passé, je pense qu’il ne faut plus penser à ce travail [30][30] BPUN, Ms 1991/11, lettre d’Élisée Reclus à Charles... ? » On sait aussi par la correspondance avec Charles Perron (1837-1909) que Reclus continue longtemps à insister pour une mise à jour de la Nouvelle Géographie universelle, même en reconnaissant que les positions sont désormais trop éloignées : « Les Hachette ne font point de nouvelle édition de ma Géographie. Ils m’ont proposé de réduire ma Géographie à cinq volumes et je leur ai contre-proposé de l’étendre à cinquante volumes. Ils attendent ma mort pour régler l’affaire à leur convenance [31][31] BGE, Ms. suppl. 119, lettre d’Élisée Reclus à Charles.... »

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Cependant, Reclus essaie jusqu’au bout de traiter avec eux pour L’Homme et la Terre : géographie sociale, en ironisant sur la première lecture : « Actuellement je fais copier les deux derniers chapitres de ma Géographie Sociale, que m’a demandés M. Desclosières, pour savoir si la Maison pourra se permettre de publier mes énormités. Déjà la première page leur paraîtra bien scabreuse [32][32] BPUN, Ms 1991/11, lettre d’Élisée Reclus à Charles.... » Une autre lettre de 1904 témoigne que Reclus ne perd jamais l’espoir et la maison demeure sa principale référence : « J’envoie aujourd’hui les deux derniers chapitres de ma Géographie Sociale aux directeurs de la maison Hachette. Mon très vif désir est que ces Messieurs prennent une décision très prochaine […] je serai très heureux, cela va sans dire, de reprendre avec vous le joug accoutumé d’un bon travail solidaire [33][33]  Ibid., lettre d’Élisée Reclus à Charles Schiffer,.... »

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Schrader se plaint lui aussi des problèmes du nouveau siècle, notamment du changement de politique éditoriale. Alors qu’on lui enlève la rédaction des manuels scolaires, il regrette très explicitement, dans une lettre de 1912 au fils de Breton, l’absence des « anciens » comme Templier :

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« J’ai consacré 35 ans de ma vie à travailler auprès de vous, refusant toute autre situation pour réaliser avec vous une œuvre scientifique, mal conçue par son fondateur [Vivien de Saint-Martin, nda] mais dont la grandeur est reconnue par tous. J’ai incorporé à tel point ma personnalité scientifique à votre Librairie, qu’il me serait presque impossible d’entreprendre sans vous des publications géographiques nouvelles […] Certes ce n’était pas cela que M. Émile Templier et les anciens de votre maison pensaient quand ils me pressaient de remettre à flot l’œuvre enlisée de M. Vivien de Saint-Martin et d’engager ma vie dans une œuvre irréalisée en France depuis plus d’un demi-siècle » (Auriol, 1997, p. 80). Mais en dépit de contraintes et de problèmes tout le clan des Reclus demeure scientifiquement incorporé jusqu’à la fin dans le système de la maison, pour laquelle ils gardent tous un fort sentiment d’appartenance.

Conclusion : des synergies pas banales

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Il est évident qu’avant la conquête des universités, la géographie savante en France est produite et diffusée principalement par les éditions Hachette. Cette situation éditoriale est liée à une démarche politique qui vise, dans les débuts de la Troisième République, à la construction d’une science nationale dans laquelle les dirigeants d’Hachette se reconnaissent pleinement. Cela nous fait conclure que des géographes comme les Reclus, y compris Schrader, s’ils étaient pour différentes raisons en dehors de l’Université, ne peuvent pas être considérés comme des marginaux : on voit le succès public de leur œuvre ainsi que leur localisation centrale dans le milieu scientifique qui s’organise autour de ce puissant éditeur durant les années 1860-1890. On connait aussi les reconnaissances publiques que les sociétés savantes accordent à Reclus (Pelletier, 2009, p. 25).

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Nous nous sommes demandé pourquoi on trouve impliqués dans cette tâche républicaine un grand nombre d’anarchistes, dont des proscrits et des exilés, parmi lesquels Élie et Élisée Reclus, ainsi que leurs collaborateurs scientifiques Charles Perron et Léon Metchnikoff. On retrouve aussi d’autres intellectuels et militants anarchistes tels que James Guillaume (1844-1916) et Paul Robin (1837-1912) travaillant pour la maison. Ces derniers sont les chevilles-ouvrières de la publication du Dictionnaire de Pédagogie de Ferdinand Buisson (1841-1932), autre ouvrage encyclopédique d’Hachette, considéré comme un « lieu de mémoire républicain » (Nora, 1997), auquel collaborent aussi les trois Reclus pour la partie géographique, avec quelques autres géographes (Chevalier, 2009). Élisée est « avec Émile Levasseur, l’auteur le plus cité par Franz Schrader dans son article Géographie » (Denis, Kahn, 2003, p. 111). On retrouve tous ces auteurs concernés en 1905 par la réédition du Dictionnaire géographique et administratif de la France, confiée aux soins éditoriaux du même Guillaume.

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Ce n’est pas ici qu’on peut répondre définitivement à cette question, mais on peut avancer l’hypothèse que cela a été possible grâce à une mentalité libérale et pragmatique qui permettait aux éditeurs de ne pas se préoccuper des opinions si un livre se vendait. D’un autre côté, les anarchistes de l’époque, évolutionnistes convaincus, considéraient déjà comme un progrès le fait de pouvoir répandre largement une science rationnelle et laïque. La rencontre a été rendue possible aussi par l’amour de la géographie, personnelle et volontariste, de dirigeants comme Émile Templier et Édouard Charton, que les archives que nous avons dépouillées démontrent très clairement.


Références

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  • Acronymes des archives

    • France

    • Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits occidentaux, Nouvelles acquisitions françaises (Bnf, Naf).
    • Centre d’accueil et de recherche des Archives nationales (Caran), fonds Édouard Charton.
    • Institut français d’Histoire sociale (Ifhs), dossiers Élisée Reclus.
    • Institut mémoire de l’édition contemporaine (Imec), fonds Hachette.
    • Suisse

    • Bibliothèque de Genève (Bge), département des manuscrits.
    • Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel (Bpun), département des Manuscrits.
  • Correspondances et notice

    • Charton É. (2008). Correspondance générale. Paris : Champion, 2309 p.
    • Lesieur A. (1864). Notice sur la vie de M.L. Hachette. Paris : Lahure, 84 p.
    • Masson G. (1891). « M. É. Templier ». In Monsieur Émile Templier, 1821-1891. Paris : Dumoulin, p. 5-14.
    • Notice sur la Librairie de MM. Hachette et Cie (1875). Paris, 62 p.
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    • Reclus É. (1894). Nouvelle Géographie universelle. vol. xix. Paris : Hachette, 823 p.
    • Reclus É. (1911a). Correspondance. Vol. I. Paris : Schleicher, 352 p.
    • Reclus É. (1911b). Correspondance. Vol. II. Paris : Schleicher, 519 p.
    • Reclus É. (1925). Correspondance. Vol. III. Paris : Alfred Costes, 339 p.

Notes

[1]

IMEC, HAC 62.27, Traité récapitulatif.

[2]

Ibid., lettre de Louis Vivien de Saint-Martin, 7 fév. 1863.

[3]

Ibid, Dictionnaire de géographie moderne, du Moyen-Âge et ancienne, 10 juin 1863.

[4]

CARAN, AP 281, lettre d’Élisée Reclus à Édouard Charton, s.d.

[5]

IMEC, HAC 53.7, Tour du Monde, 15 janv. 1860.

[6]

Idem.

[7]

Ibid., HAC 59.7, Géographie physique de la Terre.

[8]

BNF, NAF, 22914, f. 51, lettre d’Édouard Charton à Louise Dumesnil-Reclus, 14 avril 1871.

[9]

IFHS, 14 AS 232, lettre d’Élisée Reclus à Loïc Trigant-Reclus, 23 août 1871.

[10]

Il se réfère à Adolphe Joanne, voir Mistler, 1964, p. 261.

[11]

BNF, NAF, 22909, f. 29, lettre d’Édouard Charton à Zéline Trigant-Reclus, 24 nov. 1871.

[12]

IFHS, 14 AS 232, Dossier III, plan de Géographie descriptive soumis à Templier.

[13]

Ibid., lettre d’Onésime Reclus à Élisée Reclus, 11 avril 1871.

[14]

BNF, NAF, 16986, f. 142, lettre d’Élisée Reclus à Pierre-Jules Hetzel, 26 juin 1872.

[15]

IFHS, 14 AS 232, Dossier III, lettre d’Onésime Reclus à Élisée Reclus, 11 avril 1871.

[16]

IMEC, HAC 59.7, Géographie descriptive et statistique.

[17]

BNF, NAF, 22914, f. 408, lettre d’Émile Templier à Élisée Reclus, 21 fév. 1876.

[18]

IMEC, HAC 62.27, Achat de la bibliothèque de M. Vivien de Saint-Martin, 27 janvier 1877.

[19]

Ibid., Traité récapitulatif, 24 déc. 1875.

[20]

Ibid., Note sur la préparation et l’exécution de l’Atlas universel, Vivien de Saint-Martin et Schrader.

[21]

BNF, NAF, 22914, f. 374, lettre de Franz Schrader à Élisée Reclus, 9 fév. 1881.

[22]

IMEC, HAC 62.27, lettre de Louis Vivien de Saint-Martin, 11 juin 1880.

[23]

BNF, NAF, 22914, f. 414, lettre d’Émile Templier à Élisée Reclus, 29 mars 1876.

[24]

IMEC, HAC 62.27, Note sur la préparation et l’exécution de l’Atlas universel, Louis Vivien de Saint-Martin et Franz Schrader.

[25]

Ibid., HAC 62.8, La Vie et les voyages de Marco Polo, 18 janv. 1879.

[26]

Ibid, HAC 59.7, lettre de René Desclosières à Élisée Reclus, 3 oct. 1894.

[27]

Ibid., lettre d’Élisée Reclus à René Desclosières, 5 oct. 1894.

[28]

Id.

[29]

Ibid., lettre d’Élisée Reclus à René Desclosières, 10 déc. 1894.

[30]

BPUN, Ms 1991/11, lettre d’Élisée Reclus à Charles Schiffer, 25 déc. 1895.

[31]

BGE, Ms. suppl. 119, lettre d’Élisée Reclus à Charles Perron, 30 déc. 1903.

[32]

BPUN, Ms 1991/11, lettre d’Élisée Reclus à Charles Schiffer, 3 fév. 1904.

[33]

Ibid., lettre d’Élisée Reclus à Charles Schiffer, 7 mars 1904.

Résumé

Français

Élisée Reclus, dans un article de 1872, définit le directeur du Tour du Monde, Édouard Charton, comme « l’éducateur de la nation », en vertu de la culture géographique que sa revue est la seule à répandre en ce moment. On sait que presque tous les principaux géographes français de la seconde moitié du xix e siècle ont publié chez Hachette. Peut-on dire que cette maison d’édition constitue la principale agence de production d’un savoir géographique national avant qu’il ne s’institutionnalise dans les universités ? Quel rôle ont joué dans cette tâche des géographes qui, comme Élisée Reclus, sont considérés souvent comme des « marginaux » ? Nous appuierons notre analyse sur les archives et les publications d’Hachette de la seconde moitié du xix e siècle.

Mots-clés

  • édition
  • Hachette
  • Reclus
  • Tour du Monde

English

The Reclus and Hachette publishers: the first agency of French geography? In an 1872 article, Élisée Reclus described Édouard Charton, the editor of Tour du Monde, as “the educator of the nation”, because of the important geographical information that his journal was alone in disseminating at the time. Practically every major French geographer in the second half of the 19th century published with Hachette. Could the publishing house be considered the main agency for the production of geographic knowledge in France before the discipline was institutionalised at French universities? What was the role of geographers like Reclus, who were often considered to be outside the mainstream? This paper analyses Hachette’s archives and the publications from the second half of the 19th century.

Keywords

  • Hachette
  • publishing
  • Reclus
  • Tour du Monde

Plan de l'article

  1. Introduction : éduquer les nations
  2. Le Tour du Monde
  3. Reclus et Hachette : sauvetage ou censure ?
  4. Une « géographie grand public »
  5. Bureaux cartographiques, bibliothèques géographiques et globes de travail
  6. La crise de la fin du siècle
  7. Conclusion : des synergies pas banales

Pour citer cet article

Ferretti Federico, « Les Reclus et la maison Hachette : la première agence de la géographie française ? », L’Espace géographique, 3/2010 (Tome 39), p. 239-252.

URL : http://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2010-3-page-239.htm
DOI : 10.3917/eg.393.0239


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