CAIRN.INFO : Matières à réflexion
linkThis article is available in English on Cairn International
À la mémoire de Madame Reine Gasc

1 Au cours d’un voyage d’agrément au Cambodge, mon itinéraire ne pouvait omettre Siem Reap, ni les célèbres monuments d’Angkor... un rêve de toujours. D’abord, parce que, Angkor a été le véritable creuset de la civilisation khmère, celle-ci étant encore fortement prégnante dans l’identité cambodgienne. Ensuite, parce que j’ai pu observer tout le poids économique actuel (alimentaire, touristique) du Tonlé Sap [1], ainsi que des enjeux environnementaux et ethniques cruciaux pour l’avenir du peuple cambodgien.

2 L’influence du Tonlé Sap est perceptible dès les fondements historiques de la civilisation khmère. D’après les anciennes archives chinoises sur lesquelles se fondent toujours les reconstitutions historiques, les liens unissant l’Empire khmer au Grand Lac remontent aux périodes Chenla (vi e-viii e siècles) et angkorienne (ix e-xv e siècles ; fig. 1).

Fig. 1

De l’Empire khmer au Cambodge actuel

Fig. 1

De l’Empire khmer au Cambodge actuel

©L’Espace géographique, 2015 (awlb).

3 En 802, le roi Javayarman ii fonde l’Empire khmer à partir des territoires nord du royaume Chenla. Vers la fin du viii e siècle, le siège du pouvoir est déplacé vers le nord-ouest, plus près du lac Tonlé Sap. Cependant, ce n’est qu’au xe siècle qu’Angkor devient le siège de l’Empire khmer. Sous l’impulsion de Javayarman vii (1125-1218), entre le xi e et le xiii e siècle, l’Empire connaît son extension maximale, englobant une large partie du Viêt-Nam, de la Thaïlande et du Laos actuels. Ce grand royaume assoit son pouvoir sur les richesses que lui apporte le Grand Lac : l’intense production de riz (plusieurs récoltes par an) et l’abondance des ressources halieutiques. Garantissant le maintien du pouvoir et de son administration, l’exportation de ces denrées alimentaires soutient aussi les ambitions architecturales. C’est au cours de cette période de l’Empire khmer que se développent sur le Tonlé Sap, des villages flottants ou construits sur pilotis. Ce mode de vie est encore perceptible aujourd’hui, à travers les activités économiques et l’implantation de villages flottants ou sur pilotis. À son apogée historique, l’Empire s’appuie sur la connexion entre le Grand Lac et le Mékong pour développer le transport fluvial en vue d’acheminer et échanger le bois et les pierres précieuses. Grâce à l’ingénierie hydraulique performante exploitant les réserves du lac, la construction sur les sites d’Angkor d’immenses réservoirs, appelés barays, avait pour but de représenter l’océan primordial (fig. 2). Vishnu est généralement montré dans son sommeil flottant sur les eaux de la mer cosmique, allongé sur le serpent marin Ananta : on retrouve cette scène mythique de l’origine du monde sur les bas-reliefs et dans la conception architecturale des palais d’Angkor. Le Tonlé Sap était fondamental [2], tout autant pour l’immersion spirituelle des Khmers que pour son potentiel alimentaire et économique.

Fig. 2

Le site archéologique d’Angkor

Fig. 2

Le site archéologique d’Angkor

©L’Espace géographique, 2015 (awlb).

4 Il n’est pas exagéré de dire que le Tonlé Sap a été un pilier de l’émergence de l’Empire khmer et son attractivité demeure intacte dans la société cambodgienne actuelle. D’après les données démographiques, 1,5 million d’habitants sont dénombrés comme vivant sur le lac et à ses abords immédiats [3] : rapporté aux 15,5 millions de citoyens cambodgiens [4], cela représente une personne sur dix. Ce poids démographique s’accompagne d’une activité économique qui ne s’est pas démentie au fil des derniers siècles : le Tonlé Sap est toujours une grande source de nourriture, mais son attrait touristique est aussi mis en valeur. J’ai donc cherché à me rendre compte du mode de vie des Cambodgiens, en me rendant au nord, dans les villages flottants et la réserve naturelle de Prek Toal, où la famille de mon guide réside depuis plusieurs générations. Lors d’une deuxième excursion, je me suis dirigée plus à l’est dans le village sur pilotis de Kampong Khleang (photo 1). Ces déplacements m’ont permis de voir la triple zonation autour du lac et les activités économiques qui s’y rattachent (fig. 3) : la zone terrestre (exondée), la zone tampon (espace de plaine inondable entre les niveaux maximum et minimum du lac) et la zone du lac et de ses principales rivières (toujours en eau).

Photo 1

Kampong Khleang, village sur pilotis bâti sur une hauteur de dix mètres

Photo 1

Kampong Khleang, village sur pilotis bâti sur une hauteur de dix mètres

Cliché de l’auteur, janvier 2015.
Fig. 3

Le lac Tonlé Sap ou Grand Lac

Fig. 3

Le lac Tonlé Sap ou Grand Lac

©L’Espace géographique, 2015 (awlb).

5 Sur le pourtour du lac, la zone exondée a, comme à Siem Reap [5], une économie principalement tournée vers les activités touristiques liées aux sites d’Angkor (artisanat, hôtellerie, marché, restauration, transport). Sur ce lieu le plus visité du Cambodge, les trois (2012) à sept millions (2015) de visiteurs estimés par an [6] sont source d’emplois pour de très nombreux corps de métiers. Mieux, le classement du site par l’Unesco conduit à la restauration de nombreux bâtiments et donc au maintien de nombreux savoir-faire techniques (peinture sur soie, travail du bois, taille de pierre, etc.). Si ces métiers favorisent la perpétuation d’anciennes traditions culturelles, ils fournissent aussi un emploi à de nombreux artisans officiels ou privés qui peuvent ainsi vendre leurs productions. Les villages terrestres ne dépendent pas de la pêche, mais sont des lieux de production répondant aux besoins des marchés locaux et de l’hôtellerie. Les activités de subsistance dans cette zone terrestre sont liées principalement à la riziculture qui représente une source de revenu moins avantageuse que le tourisme compte tenu de rendements moindres que ceux obtenus dans la zone tampon.

6 Au gré de mes déplacements, j’ai poussé jusqu’à Prek Toal, une réserve naturelle ornithologique, distant d’une heure de Siem Reap en voiture. Pendant près de trois quarts d’heure, nous parcourons la zone tampon au nord du lac, en roulant sur une route bitumée surélevée, aménagée sur une digue. À plusieurs reprises, nous traversons des hameaux qui paraissent isolés tant les immenses rizières bordées de palmiers se confondent avec l’horizon (photo 2). Cependant, cette ouverture du paysage a pour corollaire un défrichement excessif de la forêt riparienne [7]. Dans ces zones inondables, les rizières produisent deux récoltes par an, voire trois, ce qui explique que le revenu des habitants de la zone tampon provient à 70 % de la riziculture. En passant, on aperçoit ici et là au bord d’une rizière, des mares, qui, lorsque le niveau d’eau baisse, piègent de nombreux poissons, crustacés et amphibiens. Ces mares peuvent mesurer plus de trois mètres de hauteur nivelée sur environ dix mètres de longueur. Elles constituent des garde-manger pour des familles, et lors de la saison sèche, ces réserves sont vidées au fur et à mesure des besoins ou à l’occasion d’un événement festif (photo 3). À côté du riz, il existe tout de même des cultures, minoritaires, comme le maïs, les arachides et une large gamme de cultures maraîchères. Quelques rares animaux (buffles, vaches) sont attachés près des maisons sur pilotis ou au bord des champs. Les villages dans les zones tampons ont des maisons surélevées car elles doivent être adaptées à des conditions changeantes : six mois exondés pendant la saison sèche, six mois ennoyés pendant la saison humide. À l’approche du Tonlé Sap, le goudron disparaît progressivement pour laisser place à une route en terre limoneuse ocrée et accidentée. Dans un virage, mon guide m’indique une grande maison verte, bâtie à l’époque des Khmers rouges : son emplacement stratégique permettait de contrôler les allées et venues des villageois. Il s’y serait passé des choses inquiétantes à l’intérieur. Le long silence pesant qui suit en dit beaucoup sur les blessures que le temps n’a pas effacées, mais que la pudeur tait. La route en terre aboutit à un petit embarcadère placé sur un canal donnant l’accès à la zone lacustre proprement dite.

Photo 2

Les maisons sur pilotis dans une zone inondable

Photo 2

Les maisons sur pilotis dans une zone inondable

Cliché de l’auteur, janvier 2015.
Photo 3

Les rizières à perte de vue et la mare

Photo 3

Les rizières à perte de vue et la mare

Cliché de l’auteur, janvier 2015.

7 Les villages situés au nord du Tonlé Sap sont des villages flottants, de taille variable (jusqu’à plusieurs centaines d’habitations) et adaptés aux niveaux du lac. Certaines maisons sont reliées les unes aux autres, formant des ensembles que traversent plusieurs axes, plus ou moins larges, propices à la circulation des embarcations. Seules quelques habitations en parpaing vont avoir un point d’ancrage, et lorsque celui-ci est situé sur une berge (bâtiment officiel, antennes de téléphonie mobile ou temple sur pilotis), il est souvent utilisé pour faire passer des câbles électriques ou téléphoniques. Lors d’un autre déplacement à l’est du Tonlé Sap, j’ai emprunté une voie fortement surélevée entre la route nationale 6 et le village de Kampong Khleang. Bordée de maisons sur pilotis en bas desquelles d’immenses rizières s’étendent, cette route, où le moindre croisement de voitures nécessite d’expertes manœuvres, mène au village sur pilotis de Kampong Khleang. Là, plusieurs centaines de maisons échelonnées le long de la rivière s’ordonnent le long de grands axes sur lesquels s’alignent les embarcations attachées au pied des maisons. Au milieu du cours d’eau, certains villageois s’affairent autour de panneaux de bambou tressés et assemblés destinés à former des enclos où les poissons sont conservés vivants, autre forme de garde-manger. Sans grande surprise, l’activité économique principale de la zone du lac est la pêche qui fournit 70 % du revenu des villages du Grand Lac ; les ressources halieutiques constituent 80 % de la protéine animale du régime alimentaire des villages. Toutefois, les activités touristiques se sont développées ces dernières années sous l’impulsion des organisations non gouvermentales qui ont créé des réserves naturelles protégées, que l’on peut visiter comme je l’ai fait pour celle du Prek Toal. Selon les estimations disponibles, 300 000 à 350 000 touristes se rendent au Tonlé Sap pour visiter certains villages de pêcheurs et les réserves environnantes pendant la haute saison (de décembre à avril). Bien que moins attractif que le site d’Angkor, le lac attire tout de même 5 à 10 % (selon les chiffres de fréquentation) des visiteurs des temples de la zone archéologique. Cet afflux nouveau se traduit par une augmentation du nombre de conducteurs de bateaux, généralement d’anciens pêcheurs ayant une parfaite connaissance des lieux, reconvertis dans l’acheminement des touristes dans les villages flottants et les réserves naturelles.

8 Le Tonlé Sap est donc porteur depuis plusieurs siècles de ressources économiques qui ont garanti l’émergence de l’Empire khmer et demeurent des fondements culturels de l’identité cambodgienne actuelle. Pourtant, des concurrences d’ordre économique, écologique et ethnique se nouent au cœur de la région dans la mesure où les activités ne sont pas toujours compatibles. Il en va ainsi des concurrences entre différents agents économiques (pêcheurs professionnels et pêcheurs occasionnels) ou entre intérêts économiques et enjeux écologiques. Pour donner un exemple, il me faut revenir sur un phénomène dont j’ai été témoin sur l’embarcadère à Prek Toal. Le long d’une grande partie du canal qui conduit au cœur du lac, une foule continue de pêcheurs amateurs s’agitait pour déployer les filets ou en extraire les prises (photo 4). Elle profite de la baisse très forte du niveau du lac pour réaliser des pêches miraculeuses pendant le week-end, entraînant finalement toute la famille sur les berges dans une belle ambiance populaire. Comment en est-on arrivé à cette concurrence massive pour les pêcheurs professionnels ? En fait, c’est au cours des années 1990 que le gouvernement a donné libre accès à la pêche. Puis, le Tonlé Sap a connu pas moins de trois grandes réformes de la gestion des zones de pêche, en 2000, 2001 et 2012. En 2000, le gouvernement a permis la pêche commerciale sur une grande étendue, environ 508 000 hectares. Puis en 2001, les autorités sont revenues sur cette décision et ont restreint à 237 000 hectares les lieux réservés à la pêche commerciale. Enfin, en 2012, le gouvernement a annulé la réforme de 2001 en dédiant certaines zones à la conservation de la biodiversité et en ouvrant d’autres au libre accès des communautés locales pour leurs activités de pêche [8]. Mais ce changement de gouvernance a été rapide, sans programme clair et, dans les faits, ne s’est pas traduit à l’échelle locale. À ce jour, il reste difficile de quantifier les zones de pêche et les zones de conservation, car la situation est chaotique et les réformes n’ont pas atténué les conflits récurrents entre les communautés villageoises pour l’exploitation des ressources. En définitive, les communautés villageoises se battent toujours pour définir une politique de gestion des zones de pêcherie et de riziculture. Ainsi, dans certaines localités, les villageois ont défriché des mangroves (théoriquement protégées) et ont constitué sans autorisation des fermes de pisciculture ou même réalisé des réseaux d’irrigation. C’est pourquoi les autorités locales avec l’aide d’organisations internationales tentent de combattre la pêche illégale dans les zones destinées à la conservation (ou sanctuaires), où les enclos d’aquaculture permettent aux espèces de se reproduire (photo 5).

Photo 4

Les pêcheurs sur un bras du Grand Lac

Photo 4

Les pêcheurs sur un bras du Grand Lac

Cliché de l’auteur, janvier 2015.
Photo 5

Enclos d’aquaculture à petite échelle

Photo 5

Enclos d’aquaculture à petite échelle

Cliché de l’auteur, janvier 2015.

9 En outre, les activités économiques autour du lac s’accompagnent d’un risque écologique, mais aussi de risques sanitaires et alimentaires pour les populations locales [9]. Sur le trajet pour nous rendre à Prek Toal (fig. 3), j’ai pu constater dans chaque maisonnée l’ampleur des activités potagères, des élevages de porcs ou de gallinacés. Généralement parqués dans un enclos, les excréments de ces animaux sont rejetés directement dans les environs immédiats et les petits cours d’eau. La pollution des eaux est due également à des pesticides ou à des désherbants qu’utilisent les riziculteurs. Ainsi l’écosystème du Grand Lac et la sécurité alimentaire se trouvent fragilisés. À cela s’ajoute le fait que les cellules familiales déversent aussi quotidiennement leurs déchets de cuisine ou de toilette dans le lac. Il est donc courant de voir des familles atteintes de troubles intestinaux, de fièvres ou de démangeaisons. Il est ainsi urgent de garantir un équilibre entre l’eau, la faune, la flore et les hommes [10]. Le gouvernement cambodgien promulgue des textes de loi en ce sens, mais leur application demeure peu respectée. C’est sur place que je me suis rendu compte du rôle primordial des ong[11]. D’abord parce que ces organismes recrutent directement, parmi la population locale, les animateurs formés dans leur spécialité, afin de constituer des réseaux d’information et de formation technique qui serviront aux villageois. Ensuite parce que ces habitants du lac sont sensibilisés au développement au sens large mais aussi sont informés des moyens d’une exploitation raisonnée des ressources et du potentiel que peut leur apporter l’écotourisme. Les ong agissent plus particulièrement dans l’aide à l’éducation et à l’information. Dans la zone du Grand Lac, on compte environ 4 à 7 ong internationales actives par village [12] qui apportent également une aide financière et logistique. Au titre de ces aides, j’ai pu voir plusieurs maisons isolées construites en bambous et couvertes de feuilles de palmier, mais qui arboraient fièrement des panneaux solaires pour leur alimentation en électricité (photo 6). Autre exemple, depuis une décennie, le nombre d’agences de microfinance a augmenté dans le pays. Cette activité s’est développée pour lutter contre la difficulté, fréquente, d’obtenir un capital financier et monter une entreprise, souvent en raison d’un niveau d’éducation insuffisant. Par l’intermédiaire des agences de microfinance, les ménages contractent des prêts, mais en échange ils doivent apprendre à gérer leurs activités de façon à obtenir rapidement un revenu et s’acquitter de leur dette.

Photo 6

Une maison alimentée par un panneau solaire

Photo 6

Une maison alimentée par un panneau solaire

Certaines maisons sont munies de panneaux solaires pour alimenter les appareils électriques et de communication ; dans d’autres, le nettoyage de la vaisselle et l’hygiène se font simplement dans le lac.
Cliché de l’auteur, janvier 2015.

10 Ma visite dans la réserve de Prek Toal m’a permis une immersion directe dans l’action concrète de deux agences de développement : usaid et Osmose. Sur la réserve de biosphère, usaid, une agence états-unienne, a installé quatre plates-formes en bambou permettant de maintenir sur place un garde-observateur [13] autochtone (photo 7). Ces agents sont répartis à des endroits clés dans le dédale des canaux pour prévenir et dissuader toute tentative de braconnage. Pour donner l’alerte, ils disposent de leur seul téléphone portable, branché sur une batterie reliée à un petit panneau solaire. Tous les quinze jours, usaid déplace ses gardes-observateurs de façon aléatoire pour parer aux tentatives de corruption. En outre, en plusieurs lieux stratégiques sur tout le lac, les ong ont fait installer une vingtaine de points d’observation dans les arbres pour surveiller le braconnage. Et malheur à ceux qui sont pris car la pêche ou la chasse illégale sont passibles de prison au titre de crime contre la loi de l’agriculture, de la forêt et de la pêche ! La protection de la biodiversité est aussi la première mission d’Osmose, une ong française qui veille sur une grande variété d’espèces peuplant la réserve ornithologique. Pour cela, il a fallu effectuer un long travail de recensement et d’évaluation des espèces en danger : le bilan de cette étude révèle la présence de plus de trois cents espèces [14] à Prek Toal (oiseaux [15], plantes, poissons [16], reptiles [17]). Si certaines espèces sont bien identifiées comme menacées, d’autres au contraire prolifèrent à grande vitesse, notamment pendant la saison humide. C’est le cas des jacinthes d’eau (photo 8) ou des mimosas pigras, qui freinent la circulation des bateaux, emprisonnent les poissons dans leur réseau racinaire ou étouffent les autres végétaux. Ces plantes envahissantes menacent grandement la biodiversité et perturbent l’écosystème. Pour trouver une solution à ce problème, Osmose encourage leur cueillette pour en faire des produits artisanaux attrayants (photo 9). Outre la régulation de ces espèces végétales, ceci a permis à des femmes en situation précaire d’avoir un petit salaire de subsistance. Le projet d’Osmose prévoit aussi l’encadrement d’un écotourisme dans la réserve et un volet éducatif à destination d’un jeune public local. Cela se traduit pratiquement par des visites de la réserve en bateau qui permettent de sillonner la mangrove et d’admirer de façon privilégiée ce sanctuaire animalier. La réalisation d’affiches à visée éducative est aussi développée par l’ong française. C’est ainsi que certaines espèces végétales (Croton crabas ; Crataeva roxburghii ; Gmelina asiatica) sont montrées sur ces affiches soit pour leurs vertus médicinales traditionnellement connues par la pharmacopée cambodgienne, soit pour leurs usages domestiques, évitant de polluer (combustion, ustensiles biodégradables).

Photo 7

Le garde-observateur sur sa plate-forme

Photo 7

Le garde-observateur sur sa plate-forme

Cliché de l’auteur, janvier 2015.
Photo 8 et 9

Les jacinthes d’eau (Eichhornia crassipes )

Photo 8 et 9
Photo 8 et 9

Les jacinthes d’eau (Eichhornia crassipes )

Les jacinthes, originaires d’Amérique du Sud, restent très envahissantes dans le lac. Leur séchage et leur utilisation dans la fabrication artisanale (cordes, nattes, hamacs, paniers, etc.) en font des produits touristiques attrayants.
Clichés de l’auteur, janvier 2015.

11 Autre point conflictuel dans la zone du Tonlé Sap : les tensions inter-ethniques entre villageois cambodgiens et vietnamiens, perceptibles dès lors qu’on échange avec les populations locales. L’arrivée des Vietnamiens sur les rivages du Grand Lac remonte à la deuxième moitié du xix e siècle, sous le Protectorat français [18]. Cette immigration a été encouragée par de riches marchands cambodgiens d’origine chinoise qui ont recruté notamment des pêcheurs réputés. De leur côté, les Français espéraient un développement de la pêche, et par là, de plus grandes recettes fiscales. Aujourd’hui, des accords internationaux [19] entre le Cambodge et le Viêt-Nam autorisent le maintien de ces populations immigrées sur le Grand Lac. Cependant, les pêcheurs cambodgiens dénoncent à leurs autorités nationales ce qu’ils considèrent comme une concurrence déloyale. Les pêcheurs vietnamiens (de l’ethnie Cham ou non) utilisent des filets aux mailles serrées [20] pour attraper toutes sortes de poissons (interdits aux Cambodgiens), y compris les plus petits. Cette tolérance agace la population locale et le gouvernement ne veut pas stigmatiser les Vietnamiens eu égard aux accords internationaux passés avec le Viêt-nam. Ces pratiques mettent également en péril le renouvellement des ressources et donc une bonne partie des efforts des ong. Par ailleurs, les Cambodgiens reprochent aux Vietnamiens un fort communautarisme. Quant aux Vietnamiens, ils réclament plus de considération car ils n’ont accès ni aux soins médicaux ni à la propriété foncière, car ils ne sont pas citoyens du Cambodge [21].

12 Le Tonlé Sap représente un enracinement vital et millénaire pour le peuple cambodgien, lui-même issu de la civilisation khmère. Pourtant, malgré son extrême richesse en ressources, le Grand Lac est aujourd’hui la proie de conflits aux enjeux antagonistes d’ordre économique, écologique et identitaire. Cette configuration n’est pas sans rappeler des situations conflictuelles récentes, en France ou ailleurs, présentant ce même ensemble d’ingrédients. Dans le cas du Tonlé Sap, l’intervention de très nombreuses organisations internationales est un atout pour l’éducation et la protection de l’environnement, indispensables pour assurer le futur du lac et de ses habitants, pauvres et économiquement vulnérables. Cependant, les actions des ong ne sont pas toujours comprises par les populations locales et leur très grand nombre rend complexe l’établissement d’un dialogue avec les agents économiques ou les autorités pour que soient mises en œuvre des solutions rapides et applicables à tous. Trouver un équilibre à cette délicate équation est un défi pour l’avenir, mais il n’est que des heureux défis pour qui a vu le vol d’ibis aux premières lueurs du jour sur le Tonlé Sap.

Notes

  • [1]
    Le Tonlé Sap est le plus grand lac d’eau douce de l’Asie du Sud-Est. Son étendue maximale est de 12 000 km2 à la saison des pluies. À la saison sèche, il peut reculer de 15 à 60 km.
  • [2]
    Higham C.F.W. (2001). The Civilization of Angkor. Berkeley, Londres : University of California Press, Weidenfel and Nicolson, 224 p.
    Bruneau M. avec la collaboration de Grümewald F. (1995). « Le Cambodge traumatisé ». Brunet R. (dir.). Géographie Universelle. Asie du Sud-Est Océanie. Paris : Belin-Reclus, p. 176-187.
  • [3]
    Johnstone G., Puskur R., Declerck F., Mam K., Il O., Mak S., Pech B., Seak S., Chan S., Hak S., Lov S., Suon S., Proum K., Rest S. (2013). Tonle Sap Scoping Report. Penang, Malaysia : Cgiar Research Program on Aquatic Agricultural Systems, 48 p.
  • [4]
    Central Intelligence Agency (2014). The World Factbook. Washington. https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/rankorder/2119rank.html
  • [5]
    Étant la ville la plus proche d’Angkor, Siem Reap est devenue un lieu de séjour touristique et propose un très grand nombre d’hébergements toutes catégories. Aujourd’hui, elle connaît une augmentation des constructions hôtelières due à la grande masse de groupes de touristes asiatiques.
  • [6]
  • [7]
    Grünewald F. (1993). « Pêche, forêt et agriculture dans un Cambodge à peine sorti de la guerre civile ». Tiers Monde, vol. 34, no 134, p. 345-363.
    De Koninck R., Rousseau J.-F. (2013). « Pourquoi et jusqu’où la fuite en avant des agricultures sud-est asiatiques ». L’Espace géographique, t. 42, no 2, p. 143-164.
  • [8]
    La superficie d’accès libre est de 558 522 hectares.
  • [9]
    Courade G., Haubert M. (1998). « Sécurité alimentaire et question agraire : les risques de la libéralisation ». Tiers Monde, t. 39, no 153, p. 9-24.
  • [10]
    Voir les notes 3 et 7.
  • [11]
    D’après le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, 555 ong internationales ont été recensées sur le territoire cambodgien. http://www.mfaic.gov.kh/?page=detail&menu1=219&menu2=1260&ctype=article&id=1260&lg=en
  • [12]
    D’après une enquête de l’ambassade française réalisée en 2014, les ong françaises représentent 18 % au total dans la province de Siem Reap et sont plus de 130 dans le pays. Elles sont concentrées en grande marjorité dans la capitale (41 %) et interviennent dans le secteur de l’éducation (28 %), puis la santé (26 %), le développement rural (18 %), l’insertion et la formation professionnelle (14 %), la microfinance et l’appui technique et financier (14 %). Ambassade de France (2014). « Résultats enquête ong 2014 ». Cambodge : service de coopération et d’action culturelle, 9 p.
  • [13]
    Je préfère employer le terme garde-observateur car il rend bien compte de l’activité et de l’absence de formation militaire.
  • [14]
    Campbell I.C., Poole C., Giesen W., Valbo-Jorgensen J. (2006). « Species diversity and ecology of Tonle Sap Great Lake, Cambodia ». Aquatic Sciences, vol. 68, no 3, p. 355-373.
  • [15]
    Par exemple, l’ibis à tête noire (Threskiornis melanocephalus), le tantale indien (Mycteria leucocephala), le marabouts chevelu ou argala (Leptoptilos javanicus, Leptoptilos dubius), etc.
  • [16]
    Le barbus (Hypsobarbus malcomi) ; la carpe (Henicorhynchus siamensis) ; le poisson chat (Pangasius hypohthalmus sutchi) ; la perche grimpeuse (Anabas Testudineus) ; le gobie marbré (Pomatoschistus marmratus) ; le géant à tête de couleuvre (Channa micropeltes), etc.
  • [17]
    Les tortues et les crocodiles se font de plus en plus rares. Ces derniers sont élevés dans les fermes près du lac et sont destinés à la maroquinerie ou à des spectacles touristiques. Les petits serpents sont nombreux et sont consommés par certains Cambodgiens.
  • [18]
    Voir la note 7, Grünewald F. (1993).
    Brocheux P. (2004). « L’empreinte de la domination coloniale française (1860-1954) en Indochine ». In Pelletier P. (dir.), Identités territoriales en Asie orientale. Paris : Les Indes Savantes, p. 175-184.
  • [19]
    Un accord de Paris sur le Cambodge en octobre 1991, signé par 18 pays (France, Viêt-nam, États-Unis, etc.), a mis officiellement fin à la guerre civile et a permis de stabiliser les relations avec pays limitrophes.
  • [20]
    Pierdet C. (2008). « Marges aquatiques et politiques urbaines au centre de Phnom Penh (Cambodge) ». Autrepart, no 45, p. 12-136.
  • [21]
    Voir la note 3, Johnstone G. et al. (2013).
Anita W. Lau-Bignon
Cnrs Umr 8504 Géographie-cités
191 rue Saint-Jacques 75005
Paris, France
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 29/07/2015
https://doi.org/10.3917/eg.441.0081
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Belin © Belin. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...