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Ethnologie française

2001/3 (Vol. 31)


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Si la démarche de l’anthropologie ouvrière proposée dans ce numéro privilégie la subjectivité, en termes d’analyse en intériorité de la « pensée des gens », l’économie cherche au contraire à objectiver le sujet économique, voire à le réifier. Le sujet économique ne pense pas, c’est un automate qui réagit de façon prévisible à des contraintes extérieures en poursuivant un objectif bien défini. À proprement parler, il n’a aucune liberté. Car dans le champ des possibles délimité par le système de contraintes que lui impose l’existence des autres sujets économiques, il choisit invariablement de faire ce qui maximise sa « fonction objectif » (profit, salaire, rendement d’un actif financier, etc.). Ce choix n’en est donc pas un.

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Soulignons que cette caractéristique de l’économie n’est pas propre à l’économie néoclassique, dont Homo economicus est régulièrement moqué par d’autres sciences sociales pour son caractère grotesquement réducteur. Les économies classiques et marxistes fonctionnent ainsi. Le capitaliste de Marx n’a pas d’autre choix que de maximiser par tous les moyens le taux d’exploitation. Le prolétaire de Marx n’a pas d’autre choix que de vendre au prix du marché sa force de travail, un prix qui, en raison de l’existence inévitable (compte tenu de la résultante des comportements des capitalistes) d’une armée industrielle de réserve, se fixe au minimum vital. Tous deux sont donc entièrement déterminés par les rapports de production. C’est pourquoi, pour Marx, seul le changement radical de ces derniers permet d’échapper aux implacables « lois tendancielles » qu’engendre la combinaison de ces comportements contraints.

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Keynes et ses successeurs introduisent quelques degrés de liberté. Pour eux, le niveau général des salaires n’est pas strictement déterminé par les marchés, pas plus que leur hiérarchie. Le pouvoir de négociation collectif des salariés peut les influencer, ainsi que les réglementations étatiques (smic, conventions collectives, etc.). Mais cette liberté retrouvée au niveau microéconomique (dans le face-à-face des acteurs sur les marchés) se voit à nouveau contrainte au niveau macroéconomique, sous forme du respect nécessaire des « grands équilibres ». Ainsi le salaire réel ne peut croître plus vite que la productivité du travail, sauf à engendrer un déséquilibre qui finit par se corriger de lui-même par l’inflation.

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La pensée économique se présente donc toujours de prime abord comme l’analyse d’une mécanique sociale. En cela parfaitement durkheimienne, elle considère les faits sociaux comme des choses. Cette réification est rendue possible par un axiome de stabilité : « Le comportement des hommes à l’égard de la richesse matérielle et de son équivalent général, l’argent, est, du moins statistiquement, stable dans le temps et donc prévisible. » C’est sur le fondement de cet axiome et son domaine de validité qu’existent des divergences. Pour certains, dont la plupart des néoclassiques, il est fondé sur la « nature humaine », accessible par l’introspection. Pour eux, l’économie est a-historique et traite de comportements humains invariants : les mêmes concepts servent à analyser le comportement du fellah égyptien du troisième millénaire avant J.-C. et celui du spéculateur contemporain sur le Nasdaq. Pour d’autres, l’axiome n’est fondé que socialement et n’est valide que dans des sociétés particulières, en l’occurrence capitalistes, si bien que l’on peut dire qu’il n’y a de pensée économique que des sociétés capitalistes. Partageant, avec Sylvain Lazarus, cette dernière position, j’ajoute même que la capacité de la pensée économique à expliciter des causalités et des tendances ne concerne que des séquences historiques particulières d’un capitalisme particulier. L’économie reste a-historique, mais uniquement au sein de séquences historiquement déterminées, dont elle analyse les invariants [Giraud, 1996 : 55-78 ; 1998 : 11-38 ; Lazarus, 1992].

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Si l’économie semble bien entrer dans la catégorie des intellectualités scientifiques, telles que les définit Sylvain Lazarus dans l’article introductif à ce numéro, elle présente cependant, par rapport aux sciences de la nature, une spécificité dont l’importance pratique se révèle, aujourd’hui, croissante, et qui n’est pas sans intérêt pour notre propos. Sur les marchés financiers par exemple, il est de plus en plus clair (Keynes avait déjà souligné ce point) que les sujets économiques ne se contentent pas, comme cela a été dit ci-dessus, d’adapter leur comportement à des données objectives extérieures. C’est en fait exactement l’inverse. Ce sont les représentations qu’ils construisent de l’avenir qui déterminent cette réalité objective que sont les prix des actifs financiers. De manière plus générale, la pensée économique possède une dimension que les sociologues des sciences qualifient aujourd’hui du mot de « performatrice » : elle influence la réalité qu’elle est censée analyser de manière scientifique. Elle le fait, en particulier, parce que certains modèles économiques sont adoptés comme système d’interprétation de la réalité par les gouvernements, les syndicats et les directions d’entreprise. Ainsi, pour faire court, l’économie « réelle » ne se comporterait pas de la même manière selon que la pensée macroéconomique dominante est keynésienne ou libérale. Une entreprise ne se comporterait pas de la même manière, en particulier à l’égard de ses employés et de ses sous-traitants, selon que les dirigeants, pour reprendre la distinction établie par Aoki, adoptent une vision de l’entreprise de type A (américain) ou de type J (japonais) [Aoki, 1990].

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Une telle circularité entre pensée et réalité pourrait mettre en danger la possibilité même d’une pensée économique, en contredisant l’axiome de stabilité. Ainsi, dans certains domaines, comme celui des marchés financiers, l’importance des anticipations autoréalisatrices (ce qui est pensé comme devant advenir advient parce qu’il est pensé) rend pratiquement impossible toute théorie causale et prédictive de l’évolution des prix. Il n’en est cependant pas ainsi dans le cas général, car les théories économiques dominantes présentent elles-mêmes une certaine stabilité. Mais cela renforce incontestablement à mes yeux le caractère séquentiel de l’analyse économique.

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Cette relative stabilité des conceptions dominantes caractérise en particulier la pensée économique sur l’usine, l’organisation du travail et la hiérarchie des salaires. Puisqu’il s’agit là de thèmes ayant fait l’objet d’enquêtes d’anthropologie ouvrière présentées dans ce numéro, décrivons rapidement ce qu’en dit l’économie. L’analyse économique contemporaine du rapport salarial, ici saisi dans sa dimension microéconomique, est fondée sur l’asymétrie d’information entre employeur et employé. Le premier est supposé chercher à obtenir le plus possible, en termes de contribution productive, de l’usage de la force de travail – le vocabulaire contemporain emploie « compétence » – du second, ce dernier étant supposé minimiser son effort en évitant les sanctions, particulièrement s’il a le sentiment d’une exploitation. Or l’employeur – en fait son représentant dans l’usine – en sait toujours moins sur les compétences réelles de l’employé et sur l’intensité de son effort que l’employé lui-même. Cette asymétrie est spécialement forte quand les compétences sont utilisées dans un processus de travail collectif où la contribution de chacun au résultat collectif est difficilement mesurable, y compris d’ailleurs pour les employés eux-mêmes (bien que cette asymétrie d’information soit supposée moins forte qu’entre l’employeur et chaque employé).

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La solution apportée par les méthodes tayloriste-fordiste d’organisation du travail consiste à réduire l’asymétrie par la décomposition des tâches, la mesure précise de celles-ci et l’exercice d’une contrainte de productivité quantifiée sur chacun. L’entrée en crise de ces méthodes a entraîné des tentatives d’organisation différentes, fondées sur les groupes de travail, dont les cercles de qualité furent l’une des premières formes. Schématiquement, l’employeur attend deux choses du travail en groupe : d’une part, un enrichissement des tâches, censé apporter à l’employé une motivation à intensifier spontanément le degré d’effort (au sens large, l’attention à la qualité et à la prévention des pannes en fait partie) ; d’autre part, un autocontrôle du groupe sur l’effort de chacun, stimulé par le passage d’une partie de la rémunération du salaire individualisé à des primes dépendant du résultat du groupe. En ce qui concerne la hiérarchie des salaires, la prise en compte de l’asymétrie se traduit par le fait que moins l’effort est directement contrôlable, plus le salaire doit avoir un caractère incitatif à l’effort spontané.

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Il y a certes une relative autonomie entre la pensée économique de l’entreprise et ce que pensent les dirigeants d’entreprises [1][1] Nous n’entrerons pas ici dans une discussion de la..., d’autant que la discipline du gouvernement d’entreprise est la gestion, et non l’économie stricto sensu, et que les deux ne se confondent pas. Cependant, on peut admettre que l’économie tente, dans son propre langage, de formaliser les pratiques effectives des dirigeants d’entreprise et que, en retour, elle structure, de manière implicite ou explicite, leur vision du monde. Ainsi ce qu’attendent les dirigeants des entreprises de la mise en place de groupes de travail et de la hiérarchie salariale est dans les grandes lignes conforme à ce qu’en dit l’économie, et qui a été sommairement résumé ci-dessus.

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Cette hypothèse permet, selon moi, que la démarche de l’anthropologie ouvrière (telle que proposée dans ce numéro) s’articule à autre chose qu’elle-même. Il est parfaitement légitime que cette démarche originale ait tout d’abord cherché à souligner sa différence, en se démarquant nettement, en particulier, de la dialectique objectif/subjectif qui caractérise la sociologie ouvrière traditionnelle. Cependant, la nécessité d’articuler la pensée « en intériorité » des gens, en l’occurrence des ouvriers, à autre chose qu’elle-même surgit, à mon avis, à travers les concepts (centraux pour cette anthropologie ouvrière) de « prescription » et de « possible ». En effet, en matière humaine, tout, hors l’immortalité, est a priori possible, et tout peut donc être prescrit. Il faut donc bien que le possible soit limité par quelque chose. L’anthropologie ouvrière refuse que cette limite soit la « réalité objective », dont les lois seraient, s’agissant de l’usine, celles d’une économie historiciste articulant passé et avenir, et excluant le couple présent/prescription (voir l’introduction de Sylvain Lazarus). Ce refus constitutif est légitime.

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Mon hypothèse est que, si l’on considère l’économie comme une pensée non scientifique au sens des sciences de la nature (c’est, en effet, une pensée agissante) et comme une pensée non historiciste (car c’est une pensée séquentielle), alors une autre articulation devient possible, de pensée à pensée : l’articulation de la pensée des ouvriers à celles des dirigeants d’entreprises ou de syndicats, de gouvernements, en tant que ces dernières sont structurées par l’économie. L’existence agissante de ces pensées économiques incarnées serait alors ce qui limite où tout du moins influence l’espace des possibles au sein duquel la pensée des ouvriers prescrit.

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Plusieurs articles de ce numéro attestent l’intérêt de cette hypothèse. En effet, tant dans la démarche anthropologique (voir, en particulier, les articles de D. Corteel et de M. Hérard, mais aussi celui de L. Pitti) que dans celle de la sociologie ouvrière (voir l’article de M. Kuhlman et de M. Schumann), la pensée des dirigeants est prise en compte par le chercheur lui-même, il est vrai sous des modalités différentes. Dans l’article de M. Kuhlman et M. Schumann, elle contribue incontestablement au choix des questions. La disjonction entre la pensée des dirigeants et la pensée ouvrière se traduit alors par le fait que certaines questions reçoivent des réponses ambiguës, interdisant de savoir ce que les ouvriers en pensent vraiment. Dans les articles de D. Corteel et de M. Hérard, elle intervient sans aucun doute dans le travail de sélection, parmi les propos ouvriers, de ce qui est désigné par le chercheur comme leur pensée propre. Ces chercheurs sont en effet très attentifs à montrer que les ouvriers ne pensent pas ce qu’on croit a priori qu’ils pourraient penser, à savoir ce que les syndicats et la direction (et l’économie…) pensent de ce que les ouvriers devraient penser. La disjonction est alors l’objet même du travail du chercheur, mais il s’agit bien d’une disjonction à l’égard d’une autre pensée.

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Pourquoi alors ne pas envisager que la pensée des ouvriers s’articule, sous des modalités qu’il faudrait chaque fois préciser, non à une réalité objective qu’elle refléterait, mais à un autre type de pensée structurée par l’économie, et que cette articulation concerne en particulier la délimitation du champ des possibles ? L’hypothèse que la pensée des gens est une pensée politique, au sens profondément renouvelé que Sylvain Lazarus donne à ce mot [2][2] Ce point est peu souligné dans l’article introductif..., ouvrirait alors la piste d’une approche également renouvelée des rapports entre économie et politique. ?


Références bibliographiques

  • Aoki Masahiko, 1990, « Towards an Economic Model of the Japanese Form », Journal of Economic Literature, 28.
  • Giraud Pierre-Noël, 1996, L’inégalité du monde, Paris, Gallimard (coll. « Folio Actuel »).
  • – 1998, Économie : le grand Satan ?, Paris, Textuel.
  • Lazarus Sylvain, 1992, « Chercher ailleurs et autrement. Sur la doctrine des lieux, l’économie, l’effondrement du socialisme », Conférence du Perroquet, 35.

Notes

[*]

Cerna, Centre d’économie industrielle. giraud@cerna.ensmp.fr www.cerna.ensmp.fr

[1]

Nous n’entrerons pas ici dans une discussion de la nature et des fondements de cet écart qui suppose de traiter de la « scientificité » de l’économie, de l’existence de plusieurs modèles, etc. Il nous suffit de poser que des modèles de nature économique structurent la pensée des dirigeants sur l’usine et l’entreprise.

[2]

Ce point est peu souligné dans l’article introductif de Sylvain Lazarus, mais il l’est dans Anthropologie du nom, paru au Seuil en 1996.


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