CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1À première vue, le sommaire de ce numéro consacré à l’ethnologie en Suisse surprendra le lectorat habituel d’Ethnologie française par son absence d’articles « attendus » sur la réception actuelle des légendes emblématiques [Guillaume Tell, Heidi [1]] ou sur la recréation contemporaine des riches coutumes urbaines ou montagnardes (carnaval, descente d’alpage), car les contributions ici rassemblées abordent en priorité des problèmes de société allant de la situation des immigrés kosovars ou turcs jusqu’aux états d’âme des fonctionnaires et des paysans dans un État bureaucratique. Ce faisant, la composition du numéro reflète l’évolution de la recherche ethnologique qui, prenant le relais de remarquables synthèses menées sous l’étiquette du folklore, se focalise en priorité depuis une dizaine d’années sur des questions liées à la complexité multiculturelle de la Suisse contemporaine [2].

2Pour mieux comprendre et évaluer l’intérêt de ces articles qui posent un regard renouvelé sur des faits sociaux et culturels observés en Suisse par des ethnologues suisses, il est nécessaire de resituer ces recherches dans leur contexte. Il serait en effet trompeur, sous prétexte d’une communauté de langue, d’aborder le milieu intellectuel suisse avec des clés de lecture tirées de l’expérience française ou allemande. Autrement dit, présenter l’état actuel de l’ethnologie suisse invite à réfléchir sur les éléments culturels, historiques, institutionnels et politiques qui conditionnent, dans une large mesure, l’existence et le type de production ethnologique en Suisse.

3À cette fin, les deux auteurs de cette présentation ont essayé d’associer leurs réflexions tirées d’expériences différentes. L’une (Barbara Waldis) est une ethnologue suisse alémanique ayant mené diverses recherches en Suisse et en Afrique du Nord, et qui met en œuvre ce double regard pour considérer les travaux ethnologiques suisses dans une perspective critique. L’autre (Thierry Wendling) est un anthropologue français « originaire » d’Urnäsch (canton d’Appenzell) (et donc suisse), qui porte sur le sujet, de par son itinéraire personnel, un regard impliqué et distancié, libre de s’étonner sur l’exotique suisse. Sur cette base, c’est une ébauche d’ethnographie de l’ethnologie suisse, ou plutôt en Suisse, qui est ici tentée.

4On notera ainsi d’emblée que, contrairement à d’autres pays, aucun ouvrage n’est consacré à l’histoire de la discipline en Suisse : à côté de diverses contributions sur un auteur donné, il n’existe que quelques articles de circonstance qui dressent un panorama général des recherches en ethnologie ou en folklore [3]. Cette relative opacité épistémologique entre d’une certaine manière en écho avec le contexte international car si l’altérité est au centre de la problématique ethnologique, quelles perspectives peut développer l’ethnologie d’un petit pays situé au milieu de l’Europe sans faire officiellement partie des structures politiques qui s’y construisent ? Est-ce que l’idée du « réduit » helvétique illustrerait métaphoriquement l’occultation de l’apport intellectuel que devrait fournir à l’ethnologie générale la réflexion en Suisse ? Celle-ci, quasiment inconnue au-delà des Alpes, offre en effet matière à dialogue. On notera par exemple que le pragmatisme des études folkloriques s’ouvre sur une approche de la modernité [4], et que l’ethnologie contemporaine se livre à une profonde relecture de l’anthropologie culturelle et sociale qui rappelle opportunément le rôle de passage traditionnellement imparti à la Suisse.

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La contestation de la tradition relève-t-elle d’une tradition critique ou d’un changement historique ? © Chappatte, 2001.
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Sous la caricature politique se devine le débat entre partisans et opposants de l’ouverture, contre-point des affirmations locales.
© Chappatte, 2001.

Une ethnologie au quotidien

5Si chaque culture peut être perçue comme privilégiant dans son discours sur la condition humaine des considérations tantôt psychologiques, sociologiques ou historiques, les Suisses manifestent au quotidien, dans leur perception d’eux-mêmes, une sensibilité à la différence culturelle qui est proprement ethnologique. Aussi l’ethnologie, en tant que projet scientifique, trouve-t-elle dans l’espace helvétique un joli champ d’observation et de réflexion puisque d’innombrables variations culturelles s’y déclinent selon un sens souvent aigu de l’identité et de l’altérité. L’ethnologue se trouve ainsi à étudier un objet (simplifions-le impudemment sous l’appellation « les Suisses ») dont les interprétations de la vie sociale sont un élément constituant de celle-ci. Or cette réflexivité, de plus en plus reconnue par la recherche contemporaine [cf. dans le présent numéro l’article de Kathrin Oester qui traite de la « disposition ethnographique » et celui de Jacqueline Eidelman et Nathalie Raguet sur la réception d’une exposition sur le thème de la Différence] comme inhérente aux processus socio-cognitifs, se trouve renforcée en Suisse par certaines institutions ou pratiques culturelles qu’il convient de repérer.

6Affirmer ainsi la propension à une ethnologie populaire en Suisse soulève néanmoins une première difficulté relative à la définition du champ couvert par la discipline. Car, si en Suisse romande, il n’existe qu’une discipline qualifiée d’« ethnologie » ou d’« anthropologie » et consacrée – selon les modèles français ou américain – à l’étude des sociétés humaines, une partie de la Suisse alémanique conserve structurellement l’opposition, classique dans les pays de langue allemande, entre une Volkskunde (littéralement, la science de [son] peuple) et une Völkerkunde (la science des [autres] peuples) qui se traduit approximativement par les notions de folklore et d’ethnologie. Nous prendrons ici le parti d’entendre « ethnologie » dans une perspective large (incluant donc Volkskunde et Völkerkunde) en considérant que c’est moins une opposition d’objets qu’un système dialectique et conflictuel qui s’exerce dans ce rapport théorique entre altérité lointaine et proche. Trois exemples au quotidien montrent comment se construit cette dialectique.

• Ferveurs coutumières

7L’extraordinaire densité des musées en Suisse (plus de 700) témoigne tout d’abord d’une prise de conscience, à la fois exacerbée et masquée, de la disparition du monde traditionnel car il s’agit essentiellement de « musées du terroir » aux dimensions modestes qui se sont donné comme objectifs de recueillir les souvenirs du passé local ou régional. Haut lieu de la mondialisation par son Forum économique qui s’y déroule depuis 1970, la station touristique de Davos possède ainsi, à l’image de très nombreuses villes et localités, son « Heimatmuseum » (littéralement, musée de la patrie ou du patrimoine). Parmi ces innombrables expressions nostalgiques, certaines institutions se distinguent cependant comme le musée suisse de l’Habitat de Ballenberg, qui rassemble, au centre de la Suisse (dans l’Oberland bernois), une centaine de bâtiments typiques des différentes architectures régionales et dont le leitmotiv affirme que « le passé est bien vivant ». [En contraste, sur la réalité à la fois difficile et bureaucratique de la vie paysanne d’aujourd’hui, cf. l’article d’Yvan Droz.]

8Parallèlement à ces manipulations du patrimoine qui participent de la construction d’identités locales, la Suisse compte aussi, fait remarquable pour un pays exempt d’histoire coloniale (mais non de prosélytisme religieux), de grandes collections d’ethnologie exotique. Le musée des Cultures de Bâle, le musée Rietberg et le Völkerkundemuseum à Zurich, le musée d’Ethnographie de Neuchâtel, le musée d’Ethnographie de Genève et la collection privée d’art primitif Barbier-Mueller à Genève, connaissent ainsi, à des titres si divers que c’est presque hérésie de les rassembler dans une même phrase, des renommées internationales.

9La même dialectique peut s’observer dans le passage à l’âge adulte. D’un côté, nombreux sont, en Suisse, les futurs étudiants (issus habituellement de classes sociales aisées) à prendre à l’issue de leur maturité ou baccalauréat une « année sabbatique » qui leur permet, à l’instar d’illustres ancêtres comme Blaise Cendrars, Nicolas Bouvier ou Ella Maillart, de découvrir le vaste monde. De l’autre côté, il est de coutume pour les jeunes filles suisses allemandes de milieux plus modestes d’effectuer un « Welschlandjahr » (année de séjour en Suisse romande) pour perfectionner leur français.

10Enfin, sur le plan associatif, on notera qu’une double caractéristique de la Suisse réside dans la vitalité des « sociétés » locales et dans son implication dans de nombreuses organisations internationales [5].

11Genève occupe évidemment une place privilégiée avec la présence du Comité international de la Croix-Rouge, du Bureau international du travail, ou encore du Haut Commissariat des réfugiés, mais bien d’autres ong humanitaires ou fédérations sportives internationales implantées ailleurs participent à l’image que la Suisse donne (et se fait) d’elle-même dans son rapport au monde extérieur. Significativement, une « Chaîne du Bonheur » est immédiatement ouverte pour récolter des dons privés dès qu’une catastrophe est annoncée quelque part dans le monde. Ce « peuple de donateurs » se retrouve ainsi volontiers dans un Guillaume Tell des temps modernes, Bruno Manser – aujourd’hui porté disparu – qui s’était fait l’avocat passionné de la cause des Penans de Bornéo et qui a pu être, peut-être exagérément qualifié d’« ethnologue » bâlois. Du haut de ses montagnes, la Suisse peut se croire parfois investie d’une mission universelle ou douée d’une exemplarité riche de sa capacité à conjuguer neutralité politique [6] et engagement éthique.

12En même temps, un réseau d’associations locales extrêmement serré s’investit très fortement dans un culte des traditions qui pourrait relever d’un pathos patriotique, si seulement une définition de la patrie pouvait être clairement avancée. Les sociétés de tir, de gymnastique, de chant, les fanfares ne participent pas seulement d’un folklore touristique ; à l’écoute du jodel d’un de ces innombrables Trachtenchöre (chœurs en costume traditionnel) ou de la sarabande d’une clique carnavalesque (Guggenmusig), le public est souvent gagné par une émotion qui oscille entre l’ironie et l’enthousiasme [7]. [Sur la mort, on observe en revanche aujourd’hui une demande de reformulation des rites traditionnels, cf. l’article de Lilo Roost Vischer.]

13La fabrication du sentiment d’identité locale à l’aide de costumes, de fêtes, de cuisines, de races bovines, de sports traditionnels, est une entreprise inépuisable qui s’affiche ordinairement sous le jour le plus traditionnel. Dans la « lutte à la culotte » qui attire des milliers de spectateurs, des géants musculeux répartis en « bergers » et en « gymnastes » portent, par-dessous leur culotte de jute (sur laquelle sont portées les prises), un vêtement paysan ou une tenue blanche qui renouvelle l’opposition paradigmatique entre villes et montagnes. Significativement, ce sont les soi-disant « bergers » qui emportent le plus souvent la victoire, mais, sous la solide toile du pantalon campagnard, il faut savoir deviner les genouillères et les équipements hi-tech de ces athlètes modernes, forts et fragiles.

14Souvent complémentaires, ces deux dimensions de l’intérêt ethnologique pour le proche et le lointain se situent parfois dans une position d’antagonisme si l’on se réfère aux modèles musicaux. Ainsi les jodels (chants vocalisés) de la Suisse « primitive » ont longtemps été perçus par les amateurs de musiques du monde, d’inspiration plutôt tiers-mondiste, comme le lieu d’un repli identitaire permettant une récupération nationaliste.

• Comparaisons systématiques

15Quelle que soit la nature du sentiment éprouvé devant telle ou telle forme d’expression culturelle en Suisse, il reste que chacun est profondément sensibilisé au fait que la « suissitude » est fondamentalement empreinte d’altérité intérieure. La diversité des langues, des religions, des systèmes législatifs d’un canton à un autre fait ainsi l’objet d’une expérience vécue qui se traduit à certains niveaux par des formes particulières de discours comparatifs.

16Exceptionnellement, la comparaison pourra sortir des limites helvétiques, comme lorsqu’un chercheur du Burkina Faso confronte, à l’occasion d’une exposition au musée d’Ethnographie de Genève, des masques bwaba aux masques du canton d’Appenzell. Mais c’est plutôt avec les figures distordues du Lötschtental (dans le Valais), ou avec les personnages carnavalesques, que les Schöni et les Wüeschti (les beaux masques et les vilains) appenzellois entretiennent leurs dialogues ordinaires.

17Ces comparaisons pourraient rester très abstraites si elles n’étaient en fait relayées par ces vecteurs puissants que sont les médias. Pas de semaine sans que les quotidiens ne proposent une grille comparative des coûts de la santé, des politiques scolaires, de la proportion d’étrangers…, dans les différents cantons. Quand approche Carnaval, le tableau se fait qualificatif, décrivant dans le détail les spécificités de la vingtaine de fêtes urbaines qui, de Bâle au Valais, célèbrent, chacune à une date différente, la fin de l’hiver. Dans le contexte d’une presse locale vigoureuse et souvent demandeuse d’un discours de vulgarisation scientifique, relativement nombreux sont les journalistes capables de mobiliser un savoir ou des relations en rapport avec l’ethnologie. À Neuchâtel, l’Institut d’ethnologie est ainsi habitué à recevoir des appels téléphoniques de la part de journalistes à la recherche d’un interlocuteur pouvant expliquer le succès d’Halloween. Et l’occasion faisant le larron, les journalistes – ayant souvent étudié l’ethnologie – mettent volontiers en pratique leur bagage universitaire pour évoquer les rituels de descente d’alpage ou les matchs au loto villageois.

18L’alimentation offre aussi, en contrepoint de la presse, un cadre privilégié de comparaisons qui s’effectuent peut-être sur un registre plus implicite mais pas moins signifiant. La première chaîne de grands magasins du pays, « la Migros », présente ainsi des étals qui réunissent des pains « tessinois », des pains « bâlois », des « couronnes de Sils » (village des Grisons), des « pains de l’Engadine au beurre » ou encore des « pains de seigle valaisan ». Il y a là l’ébauche d’une géographie culinaire qu’il faudrait élargir aux gâteaux, aux saucisses, pour réaliser à quel point la construction d’une identité suisse passe par l’affirmation des différences internes [8].

19Peut-être est-ce le lieu de signaler l’existence d’un important mécénat culturel qui participe, à sa façon, de cette vulgarisation ethnologique, ou folklorique, déjà notée en offrant des titres allant des Belles légendes suisses [1951] édité par les chocolats Nestlé, Peter, Cailler et Kohler, jusqu’aux Alpes en fête paru sous l’égide de la Migros [Thüler, 1997] [9]. Cependant, ce discours ethnologisant qui réaffirme sans cesse l’altérité culturelle fonctionne essentiellement sur le mode de la juxtaposition des différences, et, en définitive, ces comparaisons sur les mœurs, les habitats, les fêtes, les systèmes politiques, les croyances provoquent moins (toujours dans la perspective du quotidien qui est ici la nôtre) un approfondissement de la réflexion ethnologique qu’une évaluation morale ou esthétique.

• Frontières intérieures

20La sensibilité à la différence et l’attrait pour les particularités locales que nous avons notés contribuent à produire des clivages affirmés : chacun est originaire de… [10], catholique ou protestant, parlant français, italien ou allemand (ou plutôt tel dialecte alémanique), résidant dans tel canton, etc. Par l’importance accordée à ces catégories, on pourrait presque parler, sur un mode pacifique et débonnaire, d’une balkanisation de la Suisse, et il ressort en tout cas de nombreuses études une « primauté du sentiment d’appartenance au niveau régional, voire micro-régional sur la conscience de l’ensemble national » [Centlivres, 1996 : 176]. Or, cette parcellisation extrême de l’identitaire, associée aux mouvements de population que connaît la Suisse industrielle, aboutit à un quasi-paradoxe : on est toujours soit un étranger (et il faut retrouver dans le mot sa force de stigmatisation sociale), soit pas loin de l’être. Cette situation favorise évidemment la négociation contextuelle des appartenances multiples. [Sur l’identité complexe des Suisses italiens, cf. l’article de Christian Giordano ; sur la mise en scène de la Nation et de ses ambiguïtés, cf. l’article de Pierre Centlivres.] Que l’accent soit mis aujourd’hui davantage sur l’incompréhension linguistique (entre Romands et Alémaniques) que sur la divergence religieuse (entre protestants et catholiques) en témoigne.

21L’expression journalistique de Röstigraben (littéralement le « fossé des rösti », une galette de pommes de terre râpées censée être emblématique des Suisses alémaniques) revient ainsi régulièrement pour justifier des différences de vote politique, de sensibilité économique ou de rapport à la santé. Si les oppositions linguistiques ne constituent qu’un des nombreux compartimentages suisses, leur importance s’accroît peut-être aujourd’hui suite à diverses évolutions dont la moindre n’est pas la « territorialisation » qui, attribuant, par exemple dans le canton de Fribourg, une langue à chaque village, contribue à la réification de rapports jusqu’alors plus souples [11]. Dans ce contexte, la décision de certains cantons alémaniques d’enseigner l’anglais comme deuxième langue (après l’allemand), au détriment du français, a été présentée par certains Romands comme un acte de déloyauté à l’égard de la cohésion nationale. Cependant, ce choix politique donne aussi la mesure d’une certaine américanisation qui concerne la Suisse dans son ensemble. La raison sociale des deux principales sociétés en matière de communication, Swissair et Swisscom, illustre sur le plan économique une réalité qui est aussi sensible dans le monde universitaire : certains des auteurs du présent numéro ont dans leur texte original, en français comme en allemand, parsemé leurs phrases de concepts (ethnographic turn, multisited ethnography, feeling) directement empruntés à l’anthropologie nord-américaine [12].

22Cette convergence des problématiques par référence à un ailleurs lointain [13] (et assurément riche de potentialités théoriques) est sans doute symptomatique de la difficulté à dépasser les clivages internes en restant à l’intérieur du cadre helvétique. En deçà de cette concordance lointaine, et plus épistémologique que théorique, comprendre la diversité de l’ethnologie suisse suppose donc de mettre celle-ci en rapport avec la persistance du local. À cet égard et contrairement à ce qui est parfois mis en avant, la Suisse des cantons n’offre peut-être pas ce modèle parfois mis en avant du régionalisme européen qui émerge depuis les années soixante-dix. Certes, la résistance à un État centralisateur (« les fonctionnaires de Berne ») est bien présente, mais la transformation de plusieurs cantons (chacun microscopique et archaïque à l’échelle de l’Europe) en une unité économique, culturelle, administrative et politique plus large paraît quasiment impossible, même si le thème d’une fusion entre les cantons de Vaud et de Genève fait actuellement débat. La diversité culturelle suisse, la capacité de discourir sur ces écarts d’une vallée à une autre, sont fortement liées à l’utilisation politique des différences par les pouvoirs locaux. Ou, pour reprendre une idée-force de Jacques Hainard, conservateur du musée d’Ethnographie de Neuchâtel, faire l’histoire des musées (dont nous avons vu qu’ils sont essentiellement du terroir), c’est faire l’analyse du politique. [Pour un exemple ethnographique de la constitution d’un musée, cf. l’article de Marc-Olivier Gonseth, Viviane Müller et Nicolas Yazgi.]

23Or, comme ce localisme se vit au quotidien dans l’exercice des relations de pouvoir, cette attirance pour la diversité notée plus haut peut aussi coïncider avec une affirmation très normative des lois les plus locales. La « dénonciation » menace toujours celui qui s’écarte du droit chemin et il faut le courage et la provocation d’un Dürrenmatt pour écrire que la Suisse est une prison où « chaque prisonnier fait la preuve de sa liberté en étant lui-même son propre gardien » [1990 : 11-12]. Mais ce localisme parfois exacerbé ne doit pas faire oublier qu’il participe aussi, à sa manière, d’un monde d’échanges et de nomadisme : les cols alpestres entre l’Italie et l’Allemagne ont fait la richesse des cantons et villes helvétiques ; les Anglais ont inventé la Suisse comme produit touristique ; l’émigration a été intense jusqu’au début du xxe siècle, l’immigration depuis.

Une ethnologie institutionnelle

24À quelques exceptions près (comme le passeport à croix blanche sur fond rouge), les grands dispositifs symboliques d’agrégation se déploient donc dans des espaces plus restreints que la Suisse. Il n’en existe pas moins un État confédéral qui, par ses impulsions politiques, ses contraintes bureaucratiques, ses dispositions morales exerce une influence déterminante sur l’institutionnalisation de l’ethnologie en Suisse.

25Pour pénétrer les arcanes des pouvoirs helvétiques, une présentation du Conseil fédéral s’impose. Organe directeur de la Confédération, il est composé de sept personnes élues par l’Assemblée fédérale. Chacune d’elles assure, pendant une année, le rôle de président de la Confédération dont l’importance peut être estimée à l’incapacité qu’ont une majorité de citoyens de mentionner le titulaire en cours. La composition de ce Conseil exprime bien le génie helvétique et est difficilement compréhensible pour des cultures politiques qui pensent en termes de majorité, d’opposition et d’alternance. Ces conseillers fédéraux et ces conseillères fédérales [depuis 1984] sont en effet choisis en fonction d’un souci d’équilibre entre régions, langues, et appartenances politiques. Sur ce dernier point, un système de concordance, qualifié de « formule magique », distribue les sièges de manière fixe : deux mandats à chacun des trois principaux partis que forment les démocrates-chrétiens, les radicaux et les socialistes, le dernier siège revenant à l’Union démocratique du Centre (qui, comme son nom ne l’indique pas, manifeste une orientation marquée à droite). Si cette répartition est régulièrement remise en question lors d’élection au Conseil fédéral, cette formule magique – et plus encore le principe qui la sous-tend – reste toujours respectée. Au pays du consensus, il ne peut donc y avoir d’opposition partisane puisque chacun est membre de l’exécutif [14].

26Le pouvoir exécutif agit donc moins comme un gouvernement qui prend des décisions que comme un ensemble consensuel qui administre la continuité [15]. De même que « l’église doit rester au milieu du village », il ne faut jamais précipiter les choses ni brusquer les personnes, et la discrétion est la vertu première de tout politicien. Cette mentalité politique imprègne fortement le climat social et intellectuel suisse et nous pouvons en repérer les ramifications à travers les notions du fédéralisme, du « système de milice » et du perfectionnisme administratif. [Sur l’ambivalence du personnel chargé des chômeurs, cf. l’article de Marcelo Valli, Hélène Martin et Ellen Hertz.]

27Selon le principe du fédéralisme, chaque canton garde une autonomie maximale et ne délègue à la Confédération que quelques bribes de son pouvoir « étatique ». Pour notre sujet, la principale illustration de ce postulat politique est que l’éducation (depuis l’école élémentaire jusqu’à l’Université) est une prérogative cantonale [16]. Conséquence directe et surprenante : la Confédération helvétique n’a pas de « Département » (l’équivalent des « ministères » français) de l’Éducation nationale. Il n’existe de fait qu’un Groupement pour la science et la recherche (dirigé par un secrétaire d’État) qui ne tire guère encore pouvoir du financement important des universités par le niveau fédéral puisque sa fonction première est de veiller (sans précipitation) à la cohérence et à la coordination des politiques locales en matière de recherche et d’enseignement universitaire.

28L’organisation militaire suisse repose sur le système de milice. Grâce à son arme de service et à ses munitions rangées sur le dessus de l’armoire familiale, chaque citoyen est un soldat (ou un officier) immédiatement mobilisable et se trouve, de fait, fréquemment convié à des périodes de rappel ou à des séances de tir obligatoires. Or, ce principe d’une armée non professionnelle permet de comprendre assez bien le fonctionnement du champ ethnologique en Suisse (et de beaucoup d’autres institutions suisses). Mis à part la quinzaine de postes de « professeurs ordinaires » des différents départements universitaires d’ethnologie (auxquels s’ajoutent quelques charges de conservateurs de musées ethnographiques), pratiquement aucun poste d’ethnologue en Suisse n’est fixe. La production ethnologique est donc essentiellement l’œuvre de bénévoles ou d’intellectuels précaires courant après des contrats de recherche.

29Enfin, le fonctionnement institutionnel se trouve fortement conditionné par le souci d’une perfection administrative qui est renforcée par la réputation que les pouvoirs ont de s’assurer contre tous les risques. Cet idéal bureaucratique façonne les structures de la recherche scientifique ; l’attention portée à l’exactitude pointilleuse, à l’exhaustivité, à la planification est parfois perçue comme un frein pour l’inventivité et la liberté intellectuelle [17].

• Les structures universitaires et le fédéralisme

30Le principe fédéraliste des institutions éducatives s’enracine historiquement dans les antagonismes entre protestants et catholiques au xixe siècle et dans la volonté pour chaque canton de veiller à l’édification religieuse de ses jeunes sujets. Bien que la question confessionnelle ait aujourd’hui perdu de son tranchant, la répartition des responsabilités cantonales et fédérales en matière d’éducation n’a guère changé. Dans une situation où chaque village décide des dates de ses vacances scolaires, où un instituteur du canton de Genève n’a pas les diplômes nécessaires pour enseigner à Neuchâtel (ni les connaissances linguistiques pour travailler à Saint-Gall), une politique nationale en matière de formation paraît difficile. Une énergie considérable est dès lors dépensée : chaque canton exige un programme original, adapté à ses particularités historiques et linguistiques ; chaque université est régie par une loi spécialement inventée et édictée par son canton ; il faut également, au cas par cas, envisager les équivalences de programmes scolaires et universitaires pour les étudiants qui déménagent ou pratiquent la « mobilité » (et comment faire équivaloir des notes qui, d’une université ou même d’une faculté à une autre, vont de 1 à 6, ou de 6 à 1, ou de 1 à 10, ou de I à V). Cette originalité administrative et législative (bien que répétitive dans ses grandes options) est, d’un point de vue rationaliste, critiquable, mais elle présente aussi l’avantage de créer autant de biotopes diversifiés et de favoriser l’exploitation intelligente et individuelle des potentialités ainsi créées.

31Le développement des différents instituts d’ethnologie en Suisse témoigne également de cette diversité. Apparus essentiellement dans les années soixante, ils ont été créés en lien avec l’existence d’un musée ethnographique, d’une école missionnaire, d’un département de géographie ou encore à l’intérêt d’un mécène. Aujourd’hui l’ethnologie est enseignée à Bâle, Berne, Fribourg, Lausanne, Neuchâtel et Zurich ; la Volkskunde à Zurich et à Bâle. Toutes ces universités proposent un cursus organisé autour de deux diplômes : la « licence » (équivalente grosso modo à une maîtrise française) après un minimum de huit semestres et le doctorat. Ici s’arrêtent les points communs, car chaque département propose en effet des orientations très spécifiques, à la fois sur l’orientation théorique [18], l’éventuelle spécialisation régionale, le nombre d’heures de cours, le mode de contrôle des connaissances, la durée réelle des études [19], les autres disciplines qui composent la licence, etc.

32La liberté offerte par l’application du principe fédéraliste s’observe pour chaque université, non seulement dans l’autonomie de chaque département, mais aussi dans la définition des rapports entre ethnologie du proche et ethnologie du lointain, ainsi que dans l’insertion de la discipline parmi les « sciences humaines » ou les « sciences sociales ». À Zurich et à Bâle, l’ethnologie et la Volkskunde sont institutionnellement séparées et ne collaborent que très occasionnellement – les « ethnologues » se cantonnant à des recherches extra-européennes – ; à Berne, Fribourg, Lausanne et Neuchâtel (où il n’existe pas de chaire de folklore ou de Volkskunde), les ethnologues conjuguent systématiquement le regard éloigné et le regard proche. Si à Zurich, Bâle et Neuchâtel, l’ethnologie et la Volkskunde font partie des « sciences humaines », ailleurs, l’ethnologie ou l’anthropologie relèvent des « sciences sociales ».

33Depuis une dizaine d’années, pratiquement tous les départements d’ethnologie connaissent une augmentation forte du nombre de leurs étudiants. Actuellement environ trois mille étudiants [20] suivent des cours d’ethnologie en Suisse, mais ils ne sont encadrés que par une quinzaine de professeurs ordinaires (ou extraordinaires) et une cinquantaine de chargés de cours et maîtres assistants engagés à titre temporaire. En ayant su montrer l’intérêt (et la nécessité) d’une réflexion sur la diversité culturelle ou les phénomènes de globalisation, l’ethnologie en Suisse devient victime de son succès, car les structures universitaires (qui dépendent directement de l’économie cantonale et des rapports de force entre disciplines à l’intérieur des facultés) ne peuvent s’adapter rapidement à cette évolution démographique. Typiquement, c’est au moment du décès (ou de la mise à la retraite) du titulaire d’une chaire n’attirant plus que quelques auditeurs épisodiques, que des reconfigurations disciplinaires peuvent être envisagées. Cependant, une réflexion est en cours comme le soulignent les discussions qui, des étudiants aux recteurs, ont accueilli les propositions que l’actuel secrétaire d’État à la Science et à la Recherche a formulées dans le sens d’une modernisation de l’Université, qui nécessiterait, selon lui, de s’inspirer du modèle entrepreneurial [Kleiber, 1999].

• Les ethnologues et le système de milice

34Les ethnologues de Suisse se rassemblent dans une association professionnelle, la Société suisse d’ethnologie (sse) (Schweizerische Ethnologische Gesellschaft, seg) ; en l’absence d’aucune autre structure officielle au niveau fédéral, la sse constitue donc la principale organisation faîtière pour l’ethnologie suisse [21].

35La sse a succédé à la Société suisse d’anthropologie et d’ethnologie, fondée en 1920, lorsque, dans les années soixante, celle-ci parut trop démodée dans ses références à la Völkerkunde allemande. Aussi, en se créant à Berne en 1971, la sse positionna son projet intellectuel dans les perspectives ouvertes à la fois par l’anthropologie sociale et culturelle anglo-saxonne et par le structuralisme français. En même temps, l’attachement à certaines valeurs helvétiques fut réaffirmé et l’article 12 des statuts retient par exemple que, lors de la composition du comité, il doit « être tenu compte des particularités régionales et linguistiques de la Suisse ». Problématique est cependant la résolution selon laquelle le comité doit se composer « en majorité d’ethnologues de métier », car à l’exception des professeurs ordinaires, des conservateurs et directeurs de musées ethnographiques, et de quelques postes temporaires, il n’existe pas, en Suisse, d’ethnologues de métier, au sens strict. Cela a pour conséquence que le comité scientifique de la sse se compose à la fois de professeurs d’université mais aussi de « collaborateurs » scientifiques temporaires titulaires d’une licence ou en cours de thèse. À l’exception de la commission muséographique, les quatre autres commissions de la sse (la commission de rédaction de la revue Tsantsa, la commission d’anthropologie visuelle, la commission interdisciplinaire d’anthropologie médicale et la commission interface) ont comme membres des ethnologues ayant certes reçu une formation ethnologique, mais qui, travaillant en dehors des structures académiques, accomplissent bénévolement leur travail pour la sse (à la différence par exemple d’un chargé de recherche du cnrs assurant certaines tâches pour une revue française).

36À défaut d’ethnologues de métier, la communauté des ethnologues en Suisse se compose donc surtout d’une « armée de milice ». Presque la moitié des 650 adhérents de la sse sont étudiants et une étude menée par l’Institut d’ethnologie de Berne évalue que dix pour cent [22] des ethnologues travaillent dans la recherche, l’enseignement universitaire ou les musées ethnographiques [23].

37Trente pour cent des ethnologues en Suisse travaillent en revanche dans le secteur des migrations. [Sur la situation des Albanais du Kosovo, cf. l’article de Hans-Peter von Aarburg.] S’occupant principalement de la gestion du multiculturalisme, ils participent à la Commission fédérale contre le racisme, travaillent à l’Office fédéral des réfugiés, dans les services cantonaux d’intégration ou dans des institutions sociales non gouvernementales qui prennent en charge les étrangers. [Pour un exemple concret – à Bâle –, cf. l’article de Rebekka Ehret.] Cinquante pour cent des autres « ethnologues » se retrouvent enfin dans le secteur des services (notamment dans l’enseignement, le social, la communication). La pensée anthropologique en Suisse se trouve ainsi diffusée dans de nombreux services de l’administration fédérale. Cette situation, qui combine peu d’ethnologues « de métier » à beaucoup d’ethnologues œuvrant dans l’administration, place l’ethnologie devant des problèmes et des perspectives spécifiques.

38De fait, l’ethnologie en Suisse s’oriente essentiellement, depuis une quinzaine d’années, vers une science sociale appliquée notamment dans les domaines des migrations et de la santé. [Pour une présentation synthétique de ces recherches, cf. l’article de Hans-Rudolf Wicker.] Ce développement est lié au fait que l’administration suisse, de par la formation d’une partie de son personnel, est en quelque sorte prédisposée à une pensée de la diversité et d’une certaine relativité. Il correspond aussi, pour certains ethnologues, à un engagement politique.

39La dernière commission créée par la sse [en 2000], la « commission interface », illustre bien cette évolution de l’ethnologie de plus en plus tiraillée, ou de plus en plus tentée par une synthèse, entre recherche appliquée et fondamentale, pratique et théorie, particulier et général, local et global. La commission interface, composée – à une seule exception – d’ethnologues travaillant en dehors du cadre académique (ce sont surtout des employés de l’administration confédérale et d’institutions internationales ou sociales), s’est donné comme objectif de formuler certaines orientations de la formation universitaire que le corps social s’estime en droit d’attendre de l’ethnologie. Comme souvent en Suisse, les attentes ou recommandations exprimées par une institution n’ayant pas d’autres pouvoirs que consultatifs risquent de rester lettre morte, et ce, d’autant plus que le corps professoral n’a pas de raison particulière, comme le notèrent certaines participantes lors d’une journée de travail, de s’abaisser à une ethnologie d’ong. Le public de cette séance est par ailleurs révélateur : en plus des membres de la commission, ne participèrent pratiquement que des étudiantes alémaniques ; soucieuses des débouchés offerts par l’ethnologie, elles envisageaient sans réticence la possibilité d’une anthropologie appliquée, alors qu’en Suisse romande, un tel engagement est perçu avec davantage de scepticisme.

• L’administration de la recherche

40Le maquis du système, censé chapeauter l’enseignement et la recherche universitaire, est si remarquable que le secrétaire d’État reconnaît lui-même que dans ce fouillis institutionnel, il a quelques difficultés à déterminer qui décide…

41Le Fonds national suisse (fns) module en tout cas fortement la recherche scientifique du pays. Juridiquement créé en 1952 comme une fondation privée assujettie à la surveillance fédérale, le fns a affiché la volonté de l’État d’encourager une recherche suisse qui ne se limite pas à une recherche appliquée directement financée par les grands secteurs de l’économie privée (chimie, horlogerie, micro-technique). À côté du financement pendant quelques années de recherches individuelles, cette institution fonctionne principalement avec la mise au concours de programmes de recherches considérées utiles pour la Suisse. Chaque programme national de recherche (pnr) offre à une vingtaine d’équipes, prioritairement interdisciplinaires et interuniversitaires, un financement de recherches pendant environ trois années. Au fil des programmes ayant concerné les ethnologues [24], l’image de la Suisse par les responsables de la recherche scientifique s’est transformée d’un pays rural et montagnard à une société multiculturelle plongée dans un contexte global. [Sur les revendications religieuses dans un contexte d’immigration, cf. l’article de Joana Pfaff ; sur la pratique au quotidien du multiculturalisme, cf. l’article de Laurence Ossipow et Barbara Waldis.] Mais l’identité et la cohésion nationales restent toujours, et significativement, au centre des préoccupations des autorités fédérales qui établissent les lignes directrices de ces programmes.

42Cette politique a différentes conséquences sur la recherche. Tout d’abord, ce système de subvention favorise la conception de projets portant sur la Suisse. Si certains doctorants perçoivent pour leur thèse des subsides sur un projet « exotique » au Kenya ou en Sibérie, ils se rabattent, une fois docteurs, sur des thèmes helvétiques liés à des problèmes de société, car, une fois passée la période initiatique, un regard éloigné ou une interrogation sur les catégories fondamentales de la pensée devient un luxe moins prioritaire. [Sur la notion de transgression catégorielle, cf. l’article de Suzanne Chappaz-Wirthner.] Cette orientation affirmée pour une anthropologie « chez soi » participe ainsi moins d’un choix épistémologique que d’un pragmatisme administratif.

43De plus, en favorisant, ou en exigeant, la collaboration scientifique entre disciplines et entre universités, les pnr rendent difficile le développement d’œuvres originales parce que s’engageant délibérément dans une direction donnée. La Suisse ne favorise ni des projets isolés se basant sur la réflexion approfondie d’un seul chercheur, ni l’émergence d’une école de pensée : la concordance et la formule magique priment sur la réflexion singulière.

44La politique des programmes de recherches en sciences sociales périodiquement mis au concours combinée à l’absence de laboratoires de recherches permanents a un autre effet. Les chercheurs en sciences sociales et humaines – dont les ethnologues – forment une sorte d’armée de milice ou de fourmis à disposition de la Confédération : ils se lancent tous au même moment sur les mêmes problèmes. Quelques années plus tard, ils abandonnent tous le thème traité et passent au suivant. Le bon chercheur se reconnaît en Suisse à sa capacité d’aborder tous les sujets qu’on lui propose.

45Au terme de cette présentation de l’ethnologie en Suisse, il ressort que celle-ci ne se présente en aucune façon sous un jour unitaire. Il n’y a pas d’ethnologie suisse – on peut même se demander, dans une perspective très helvétique, si cela serait souhaitable –, mais il y a assurément des ethnologues suisses. Les problèmes qu’ils rencontrent, les engouements qu’ils suscitent ou dont ils sont porteurs, l’attente que formule à leur égard la société ou l’État sont bien réels.

46S’inspirant de leur fréquentation de l’anthropologie culturelle et sociale et surtout de leur expérience personnelle et réfléchie de la Suisse, les ethnologues rassemblés dans ce numéro Helvetica questionnent de manière privilégiée et stimulante deux notions : la culture et l’identité, qui sont au cœur de la réflexion ethnologique et qui nous aident à comprendre la Suisse au pluriel. ?

Notes

  • [1]
    En quelques pages, notre présentation de l’ethnologie de la Suisse ne peut qu’être schématique, nos exemples partiels. À chaque illustration choisie pour son pouvoir évocateur, il conviendra de rajouter d’indispensables et caetera.
  • [2]
    Nous remercions Ellen Hertz, Anne Lavanchy, Olivier Schinz et Raymonde Wicky pour leurs commentaires d’une première version de ce texte.
  • [3]
    Parmi les présentations générales de l’ethnologie suisse, on trouvera notamment Centlivres [1976, 1980], Gonseth [1989-1990], Hugger [1990], Niederer [1975, 1980], Waldis [2002].
  • [4]
    Parmi les grandes synthèses issues principalement du folklore, signalons Brockmann-Jerosch [1930-1931], Geiger et Weiss [1950-1955], Gyr [1999], Hugger [1992], Weiss [1946].
  • [5]
    Un paradoxe étant cependant que les votes du peuple suisse ont marqué, jusqu’à l’écriture de cet article [2001], un refus d’adhérer à l’eu ou à l’onu.
  • [6]
    On pourrait d’ailleurs se demander si la neutralité helvétique s’est construite au xixe s. de l’intérieur ou a été imposée par les Nations européennes.
  • [7]
    Chiffre significatif, la Fédération nationale des costumes suisses rassemble plus de 25 000 membres.
  • [8]
    Ce processus de nomination alimentaire n’est évidemment pas propre à la Suisse, mais l’espace très réduit dans lequel il se déploie souligne avec davantage de force la dimension discursive de ces différences internes.
  • [9]
    Mais le « pourcentage culturel Migros » finance également à Zurich un musée d’art à la pointe de la modernité.
  • [10]
    Lors d’une récente soutenance de doctorat à l’université de Neuchâtel, le doyen de la faculté des lettres et sciences humaines présidait le jury et fit, comme il est de coutume, une présentation du candidat qui commença par ces mots : « Monsieur P. est originaire de Lausanne. » Autrement dit, l’universel sous sa forme la plus éminente, l’Université, ne se pense pas ici sans référence à un particularisme local typiquement helvétique, car cette petite phrase pose que la définition de soi passe par la référence à un lieu originaire même si, depuis plusieurs générations, aucun membre de la famille n’y réside.
  • [11]
    Nous traitons ici de manière très sommaire un problème particulièrement complexe. Rappelons seulement qu’une des « langues nationales » de la Suisse, l’allemand, n’est la langue maternelle d’aucun petit Suisse : à Zurich, à Bâle, comme au fond de l’Appenzell, se parlent des dialectes suisses alémaniques.
  • [12]
    Pour le lectorat français peu habitué à cette forme de bilinguisme systématique, nous avons pris le parti de donner des traductions de ces expressions ; aussi, pour mieux saisir le rythme de cette pensée, pourra-t-on rétablir mentalement « en américain dans le texte ». En revanche, nous avons tenu à conserver « sans autre » certaines expressions typiquement romandes.
  • [13]
    La revue de la Société suisse d’ethnologie est par exemple dénommée Tsantsa par référence à la réduction des têtes que pratiquaient les Jivaro.
  • [14]
    De fait, par rapport à d’autres régimes démocratiques, la situation rappelle uniquement les gouvernements d’union nationale qui n’apparaissent – la comparaison est peut-être troublante – qu’en temps de guerre.
  • [15]
    En se déclarant récemment partisan de la naturalisation automatique des étrangers de la troisième [sic] génération, le Conseil fédéral, qui s’exprime collégialement, a néanmoins su montrer qu’il savait aussi affirmer des choix politiques.
  • [16]
    La principale exception concerne les Écoles polytechniques fédérales.
  • [17]
    Que les dépenses pour l’administration du fns soient relativement faibles par rapport à d’autres organisations de recherche comme le cnrs français ou même la Deutsche Forschungsgemeinschaft confirme l’efficacité du système de milice.
  • [18]
    Pour ne développer que l’exemple de la « Volkskunde », à Zurich, l’accent est mis sur la littérature orale et la notion de vie quotidienne (Alltagsleben) tandis que Bâle s’oriente plutôt vers une histoire sociale.
  • [19]
    La durée moyenne pour l’obtention d’une licence va de 5 à 8 ans.
  • [20]
    Les licences suisses sont généralement composées d’un enseignement pluridisciplinaire, composé de trois branches, dont une principale. Un tiers de ces étudiants en ethnologie sont inscrits en branche principale.
  • [21]
    Les folkloristes ont un réseau parallèle avec la Société suisse des traditions populaires (Schweizerische Gesellschaft für Volkskunde) fondée en 1896.
  • [22]
    Il faudrait d’ailleurs nuancer ce pourcentage en prenant en considération le travail à temps partiel qui est en Suisse très courant.
  • [23]
    En Suisse alémanique, le débouché offert par les Heimatmuseen est essentiellement réservé aux folkloristes.
  • [24]
    Il s’agit du pnr 5 « Problèmes régionaux en Suisse » [1979], du pnr 21 « Pluralisme culturel et identité nationale » [1986], du pnr 39 « Migrations et relations interculturelles » [1996], du pnr 48 « Paysages et habitats de l’arc alpin » [2001].

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Barbara Waldis
Thierry Wendling
Institut d’ethnologie, Neuchâtel
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
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Mis en ligne sur Cairn.info le 03/10/2007
https://doi.org/10.3917/ethn.022.0197
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