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Ethnologie française

2004/4 (Vol. 34)


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« Votre bonheur est dans l’espace et dans l’agitation », disait Mme de Lambert [1][1] Cité in [Roche, 2003 : 165].. Mon bonheur doit être dans l’espace, qui m’a poussée à demeurer en la compagnie de géographes, quand le mouvement de mes travaux me portait très loin de leurs thématiques, apparemment du moins. Depuis douze ans, je travaille en effet sur la lecture et le rapport aux livres, et les déplacements de tous ordres, réels ou symboliques, qui leur sont liés. Pour la plupart, ces recherches portent sur des lieux où la distance sociale et culturelle aux livres et aux supports écrits de l’information est redoublée d’un éloignement géographique – qu’il s’agisse, en France, de régions rurales ou de quartiers populaires situés en périphérie urbaine, ou, en Amérique latine, d’espaces en crise.

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Je m’y suis lancée dans le sillage de Michel de Certeau [2][2] Certeau avait ouvert des chemins de traverse entre..., qui voyait dans la lecture une pérégrination dans un système imposé ou encore un « art du braconnage », et insistait sur l’activité des lecteurs qui s’approprient ou détournent les textes lus : « C’était l’idée-force des Lumières que le livre est l’éducateur privilégié du peuple. Le lecteur passait pour l’effet du livre. Aujourd’hui il se détache de ces livres dont on supposait qu’il était seulement l’ombre portée. Voici que l’ombre se délie, prend son relief, acquiert une indépendance » [1982 : 66-67]. C’est donc du côté des lecteurs que je me suis située, en tentant d’approcher leurs manières singulières de lire, de s’approprier, de se représenter des textes écrits, et les recompositions qui peuvent en découler. Ce qui appelait une méthodologie : l’analyse de l’expérience singulière de ces lecteurs, telle qu’ils la restituent lors d’un entretien oral, aussi ouvert et libre que possible ; ou telle qu’ils la transposent dans un texte écrit – pouvant aller de l’autobiographie à l’autofiction. Il n’est guère d’autre biais pour tenter d’approcher en particulier ces pensées que les lectures font venir, ces sensations éprouvées, ces liens noués par chacun, à l’insu des institutions : aucun élément objectivable n’est là d’un grand secours.

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Avec des collègues, j’ai notamment réalisé et analysé une cinquantaine d’entretiens approfondis en milieu rural [Ladefroux, Petit, 1993], puis quatre-vingt-dix entretiens dans des quartiers populaires, avec des adolescents et des jeunes adultes, âgés de quinze à une trentaine d’années, qui avaient fréquenté une bibliothèque municipale [Petit, Balley, Ladefroux, 1997] : des jeunes présentant des parcours différenciés, qui n’étaient sans doute pas « représentatifs » de l’ensemble de ceux vivant dans ces quartiers, mais dont les trajectoires n’étaient pas non plus exceptionnelles, loin de là.

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L’importance accordée par nos interlocuteurs au rôle de la lecture dans la construction de soi [Petit, 2002] a rendu indispensable le détour par une discipline mieux armée que l’anthropologie ou la sociologie pour analyser les processus singuliers par lesquels celle-ci s’opère. En termes d’emprunts, c’est donc du côté de la psychanalyse que je me suis aventurée : pour « entendre » l’expérience de lecteurs et de lectrices, apprécier, en particulier, les réagencements symboliques, langagiers, auxquels la rencontre avec des textes écrits peut donner lieu, cette science fournit quelques concepts très éclairants.

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Dans la fréquentation des géographes, il m’a semblé trouver un ancrage dans le réel, un rappel quotidien de l’attention à accorder à l’expérience des lieux, à la pratique du terrain, à l’analyse du contexte. Leur proximité m’a probablement aussi permis, toutefois, de repérer le jeu de différents espaces de référence dans cette construction d’une identité personnelle, et en particulier le rôle de l’ailleurs et du lointain qui en participe – me conduisant à interroger, en retour, l’engouement de géographes pour le « local », leur valorisation du proche. C’est à restituer ce mouvement que cet article s’attache : à faire apparaître qu’à côté des échanges de concepts ou de méthodes, des chassés-croisés de thématiques, il est des promiscuités heuristiques dont on parle trop rarement.

• « Cet espace-là, c’est aussi lui… »

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« Pour moi, un livre, c’est des images, c’est un tableau, c’est un univers, un espace dans lequel on peut évoluer », dit Ridha. Et Rosalie : « La bibliothèque, les livres, c’était le bonheur, la découverte qu’il y avait un ailleurs, un monde, plus loin, où je pourrais vivre. Quelquefois il y a eu de l’argent à la maison, mais le monde n’existait pas. Le plus loin où on allait, c’était chez mémé, en vacances, au bout du département. Sans la bibliothèque, je serais devenue folle, avec mon père qui criait, qui faisait souffrir ma mère. La bibliothèque me permettait de respirer, elle m’a sauvé la vie. » Ou Daoud : « Quand on est en banlieue, on doit avoir des études mauvaises, on doit avoir un sale boulot, il y a tout un tas d’événements qui vous font aller dans un certain sens. Moi j’ai su esquiver ce sens-là, être anticonformiste, aller ailleurs, c’est ça ma place… (Ceux qui traînent), ils font ce que la société attend d’eux qu’ils fassent, c’est tout. Ils sont violents, ils sont vulgaires, ils sont incultivés. Ils disent : “Moi je vis en banlieue, je suis comme ça”, et j’ai été comme eux. Le fait d’avoir des bibliothèques comme celle-là m’a permis d’entrer, de venir, de rencontrer d’autres gens. Une bibliothèque sert à ça… J’ai choisi ma vie et eux ne l’ont pas choisie. »

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Très vite, lors de ces entretiens, la fréquence des métaphores spatiales auxquelles nos interlocuteurs recouraient a retenu mon attention, revenant tout au long de mes recherches, comme dans de nombreux souvenirs de lecture transcrits par des écrivains ou des scientifiques, lus en contrepoint. Par exemple, les remarques de Daoud venaient en écho à ce qu’avait écrit Richard Hoggart : « J’avais besoin de découvrir quelque chose par moi-même, de bifurquer en quelque sorte de la voie tracée, de faire mes propres découvertes, de trouver mes propres espaces d’enthousiasme en dehors de ce que les professeurs offraient et au-delà de ce dont parlait la quasi-totalité de mes camarades. Cette voie passait par la bibliothèque municipale… » [1991 : 228]. Camus, quant à lui, disait de la misère qu’elle était « une forteresse sans pont-levis » et de la bibliothèque municipale : « Ce que contenaient les livres au fond importait peu. Ce qui importait était ce qu’ils ressentaient d’abord en entrant dans la bibliothèque, où ils ne voyaient pas les murs de livres noirs mais un espace et des horizons multiples qui, dès le pas de la porte, les enlevaient à la vie étroite du quartier » [1994 : 227].

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L’essentiel est là, peut-être : la découverte qu’il existe autre chose, un espace « en dehors », « au-delà », un ailleurs, et donc qu’il est possible de sortir, devenir autre chose, prendre une part active à son destin, plutôt que d’être seulement l’objet des discours et des décisions des autres. Pour bien des jeunes filles vivant dans des quartiers relégués en particulier, c’est une sortie de l’espace domestique, une échappée, là où une territorialisation accrue conforte le repli communautaire et le contrôle mutuel, là où la rue est sous surveillance masculine. Pour une partie des garçons, c’est une alternative au grégarisme viril de la rue. Les uns comme les autres font un lien explicite entre la rencontre avec une bibliothèque et les biens ou les personnes qui s’y trouvent, l’ouverture d’un espace et l’élaboration d’une position de sujet, une sortie des voies toutes tracées, la réalisation de déplacements dans un champ ou un autre de leur vie [Petit, Balley, Ladefroux, 1997]. Pour une part, parce qu’ils y ont trouvé un cadre à même de soutenir leur parcours scolaire ; mais au moins autant, parce qu’ils ont pu s’y approprier des mots, des images, pour se découvrir ou se construire, élaborer du sens.

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Processus à l’œuvre dès l’enfance, quand, avec des histoires, des contes, la bibliothèque leur a donné les moyens de s’ouvrir à un monde à soi, comme pour Afida : « J’avais un secret pour moi, c’était mon univers à moi. Mes images, mes livres et tout ça », ou Ridha : « … Je lisais Le Livre de la jungle, j’aimais bien aussi Tarzan, je me rappelle, je montais sur les arbres et je faisais “Ouaoh, ouaoh” et après, ma frangine sortait et faisait “Ouaoh, ouaoh”. Et moi ça me plaisait parce que Le Livre de la jungle c’est un peu se débrouiller dans la jungle. C’est l’homme qui par sa poigne arrive toujours à maîtriser les choses. Il y avait l’idée de combativité aussi… la jungle en elle-même ne me plaisait pas. Le lion c’est peut-être le patron qui ne veut pas t’embaucher ou les gens qui t’en veulent, etc. Et Mowgli se construit une petite cabane, c’est un petit chez-soi et en fait, il pose ses marques. Il se délimite. Et on voit bien que l’être c’est pas seulement son corps à lui, il va au-delà. Il a besoin d’espace et cet espace-là, c’est aussi lui. C’est ses repères. »

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Un monde à soi, une cabane dans la jungle, une petite baraque sur une île, etc. : là encore, dans ces souvenirs, les métaphores spatiales abondent. Le jeune lecteur élabore un espace à lui où il ne dépend pas des autres, où il tourne même le dos aux siens. Au-delà, à tout âge, et quel que soit le milieu social, lire donne accès à une « chambre à soi », y compris dans des contextes où aucune possibilité de disposer d’un espace personnel ne semble exister. En milieu carcéral, par exemple, Jean-Louis Fabiani et Fabienne Soldini ont observé que la lecture permettait aux détenus, dans certaines limites, la reconstitution d’un espace privé, tandis qu’à l’inverse, « la télévision pourrait bien en signaler l’impossibilité radicale » [1995 : 219].

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Le geste même de lire est une voie d’accès à ce territoire de l’intime. Mais ce dégagement, cette transgression des limites assignées sont plus sensibles encore, peut-être, quand il s’agit de la lecture d’œuvres littéraires. Quantité de contes, d’albums, racontent en effet le périple d’un héros qui s’éloigne de la maison familiale, se fait signifier une interdiction, puis la transgresse [Propp, 1966]. Ce que l’on retrouve dans nombre de romans, au point qu’on a pu dire que « l’acte fondateur du roman, malgré la très grande diversité de son expression, est le départ du héros qui, par son déracinement, forge son identité » [Pividal, 1996 : 33]. Les lecteurs mettent donc leurs pas dans ceux du héros ou de l’héroïne qui va vers le vaste monde, par un parcours initiatique qui le définira. Leur expérience est aussi en résonance avec celle de l’écrivain qui, ébauchant une fiction, commence fréquemment par élaborer une géographie imaginaire, composer un espace, à partir de quelques souvenirs ou fragments de perception.

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Si l’on en juge par l’expérience de garçons et de filles, d’hommes et de femmes, vivant dans des lieux où lire n’est pas donné et qui ont pu accéder à la lecture, un livre sert donc avant tout, aujourd’hui, à ouvrir un espace. Un espace personnel, secret, et pourtant relié par une multiplicité de liens à d’autres – celui ou celle qui l’a écrit, ceux qui l’ont lu ou le liront, ceux qui l’ont fabriqué, proposé, ceux que l’on découvre dans les pages du livre. Un espace calme, sans conflits, où les lecteurs vont se délimiter, se percevoir comme séparés, différents de ce qui les entoure, capables d’une pensée indépendante. Un espace qui ouvre une marge de manœuvre, introduit un peu de jeu [3][3] On est là très proche de ce que les psychanalystes....

• Le lointain intérieur

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Cet « ailleurs » auquel introduit la lecture a encore une caractéristique : il s’agit la plupart du temps d’un espace lointain. Dans les souvenirs d’enfance et d’adolescence, la jungle de Mowgli côtoie là quelques Orients, les mers du Sud, les banquises du Pôle ou d’autres galaxies. C’est cet appel de l’inconnu qui a éveillé le désir, la curiosité, l’intériorité.

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L’expérience des lecteurs « ordinaires » rejoint là celle d’écrivains, tel Pierre Bergounioux, qui se rendait à la bibliothèque de Brive pour se plonger dans des ouvrages dont l’intérêt tenait « à l’éloignement des choses qu’ils disaient » [1996 : 117] : « La bibliothèque permettait d’étendre nos pensées aux antipodes, à la Chine, au Mexique » [1997 : 25]. « Il y avait d’autres choses que celles que nous avions touchées, d’autres manières de faire, aussi. […] Les lectures du samedi ne me procuraient pas seulement l’oubli passager de la salle où je lisais, du livre fourbu que je tenais. Je ne rentrais pas les mains vides des lointains où je m’étais porté pendant l’après-midi. La pièce silencieuse, la clarté trouble, âgée, du vitrage à plomb où je reprenais pied n’étaient plus tout à fait les mêmes. On s’en accommodait moins mal pour s’en être, un moment, absenté. Elles n’étaient pas les seules même si les contrées où l’on avait marché, vécu avaient tiré leurs prestiges et leurs cieux, leurs oiseaux, leurs palmes, leurs neiges et leurs eaux, leur sol même, du volume poudreux où l’on avait le nez plongé » [1996 : 118] [4][4] Tout au long de son œuvre, Bergounioux s’est attaché....

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Tout se passe comme si l’élargissement de l’horizon permettait un agrandissement de l’espace intérieur. Car par le biais de ce lointain, c’est en soi que les lecteurs s’aventurent, c’est soi qu’ils, ou elles, trouvent au bout du chemin. Non pas un soi social, pris dans le regard que l’on porte sur lui, mais plutôt l’autre en soi, relié aux sources de la vie émotionnelle. Cet autre en soi veut de l’espace, hors du quotidien, et des mots formulés dans une langue qui enlève le lecteur au ton habituel de ses jours.

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Jean-Louis Baudry, dans un livre consacré à l’enfant-lecteur qu’il a été, parle ainsi des « immenses réserves amazoniennes de l’intériorité » : « Si étranges que fussent ces lieux et parce qu’ils étaient étranges, si fantastiques et inconcevables parce que justement ils étaient fantastiques et inconcevables, en pénétrant en eux nous pénétrions en nous-mêmes » [2000 : 93]. Et Walter Benjamin : « … comme le lointain qui, quand il neige, conduit vos pensées, non plus vers un horizon plus large mais au-dedans de vous-même, Babylone et Bagdad, Saint-Jean-d’Acre et l’Alaska, Tromsø et le Transvaal se trouvaient au-dedans de moi-même » [1988 : 89].

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Pour des enfants ou des adolescents qui grandissent dans des univers confinés, ces fugues peuvent être une respiration vitale. Mais plus largement, pour tout un chacun, sans cette rêverie dans des ailleurs illimités, l’exercice de la pensée serait peut-être impossible, ou du moins très difficile. Montaigne, déjà, avait noté : « Nous pensons toujours ailleurs. » Bachelard disait de la rêverie qu’« elle fuit l’objet proche et tout de suite elle est loin, ailleurs, dans l’espace de l’ailleurs ». Et il précisait : « L’immensité est en nous. Elle est attachée à une sorte d’expansion d’être que la vie réfrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude. Dès que nous sommes immobiles, nous sommes ailleurs ; nous rêvons dans un monde immense » [1972 : 168-169].

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D’autres philosophes ont évoqué ces rapports entre le lointain et la pensée, tel Heidegger, pour qui le penser est « l’approche du lointain » [5][5] Cité in [Arendt, 1974 : 316].. Ou Hannah Arendt : « Nous partons en voyage pour examiner de près des curiosités lointaines ; bien souvent, c’est seulement dans le souvenir rétrospectif, quand l’impression ne nous presse plus, que les choses que nous avons vues deviennent tout à fait proches, comme si alors elles révélaient pour la première fois leur sens, parce qu’elles ne sont plus présentes. Ce renversement des rapports et des relations : que le penser éloigne le proche, c’est-à-dire se retire du proche, et approche l’éloigné, est décisif si nous voulons gagner une lumière sur le séjour du penser » [1974 : 316].

• Droit à la métaphore…

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C’est bien ce « séjour du penser » que des lecteurs rejoignent par le biais des lointains des livres – d’une partie d’entre eux, du moins. Bien plus que l’identification à tel ou tel personnage, c’est en effet l’évocation du travail psychique, du travail de rêverie, de symbolisation, de narration intérieure de sa propre histoire, accompagnant ou suivant la lecture, qui est récurrente. La conjonction entre dépaysement et reconnaissance de soi se retrouve fréquemment quand ils relatent des moments où un texte a éclairé une part d’eux-mêmes jusque-là obscure, à la façon de l’insight psychanalytique, de ces prises de conscience soudaines qui s’accompagnent de la libération d’une énergie jusque-là entravée, pouvant donner la force de sortir de ce dans quoi ils se sentaient immobilisés, de se dégager [Petit, 2002 : 47-69].

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De telles rencontres, en effet, s’avèrent particulièrement opérantes dans deux cas : quand ils se saisissent, dans un texte, d’une formule lumineuse, condensée ; et quand ils y trouvent, non un décalque de leur propre histoire, mais une version transposée [6][6] Ce qui est en rapport avec le fait que la condensation.... Tels ces enfants travailleurs saisonniers au nord du Mexique, s’appropriant le soir, après les travaux des champs, des albums d’Anthony Browne où le petit chimpanzé Willy, harcelé par des gorilles arrogants, triomphe de leur brutalité par son intelligence rusée. Ou ce jeune homosexuel trouvant dans la biographie d’une actrice sourde la force d’assumer sa propre différence. Ou Michel del Castillo, pendant la guerre civile espagnole, lisant chaque soir Les Mille et Une Nuits après que sa mère est sortie dans les fusillades : il lit contre la mort, comme la favorite « parle contre la mort », mais l’histoire est située dans des temps anciens, dans une Bagdad fabuleuse, qui l’arrache à sa nuit madrilène et le protège [1995 : 80].

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L’expérience des lecteurs diffère peu, à cet égard, selon les origines sociales ou culturelles : c’est souvent par des biais insolites qu’ils rencontrent des mots leur rendant le sens de leur propre histoire, tandis qu’un texte-miroir pourra leur paraître intrusif. Dans un récit écrit par un homme ou une femme évoquant de tout autres épreuves, quelquefois dans des époques anciennes ou à l’autre bout de la terre, ils trouvent une mise en scène complexe, éloignée, dans le temps ou dans l’espace, de leurs souffrances, de leurs désirs ou de leurs craintes. Processus complexe, bien au-delà de « l’identification » à laquelle on le réduit habituellement et où les pouvoirs de la métaphore sont particulièrement à l’œuvre : celle-ci crée du mouvement chez celui qui l’entend, on l’a remarqué de longue date.

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À porter attention à l’expérience singulière des lecteurs, j’ai retrouvé ce que des psychanalystes ont eux-mêmes observé, qui privilégient le recours à des métaphores, littéraires, artistiques ou scientifiques, avec des enfants, des adolescents ne disposant d’aucun espace psychique libre [7][7] Certains, comme Serge Boimare ou Serge Tisseron, ont.... Mais des médiateurs culturels ont aussi une connaissance, intuitive ou savante, de ces processus, telle Beatriz Helena Robledo, travaillant dans un foyer pilote avec des adolescents démobilisés du conflit armé que traverse la Colombie : « Nous contions des mythes et des légendes devant une carte de Colombie où étaient situés les différents groupes indigènes qui peuplent notre pays. Nous n’aurions jamais imaginé qu’une carte puisse signifier autant… Qu’elle soit là, présente, visible, tandis qu’ils écoutaient les contes et les légendes leur a permis d’élaborer leurs propres histoires, mais aussi leur propre géographie. À mesure que nous lisions et signalions la provenance du mythe ou de la légende, ils se souvenaient des lieux, des rivières, des villages par lesquels ils étaient passés.

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Tout à coup, comme par un “abracadabra”, à parler de la “Pleureuse”, de la “Madremonte”, du “Mohán”, la parole de ces jeunes, réprimée pendant tant d’années par la guerre, remplacée par le bruit sourd des fusils, commença à jaillir et ils se mirent à raconter » [2002 : 311].

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Là encore, mais d’une autre façon, le trajet vers soi, vers l’élaboration de sa propre histoire et de sa géographie, passe par un agrandissement de l’espace de référence. Là encore, la lecture relance une activité de narration, de construction de sens. Et c’est à nouveau par le biais de métaphores : si les textes lus évoquent des rapts, ce ne sont pas ceux qu’opère la guérilla, mais ceux perpétrés par le Mohán, un ogre séducteur qui enlève les jeunes lavandières. Le détour par le temps mythique ouvre la possibilité d’une symbolisation. On n’est pas dans des histoires qui renverraient l’image de gens semblables à soi, s’exprimant de la même façon que soi, mais dans une dimension qui, d’emblée, éloigne. Plutôt qu’un reflet, un symbole, qui permet de se représenter, de se repérer, de penser, et, de ce fait, d’apprivoiser un peu la violence des pulsions. Et qui ouvre à des liens avec d’autres, au lieu de cantonner à l’entre-soi, au face à face avec le même, l’identique à soi.

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Si l’on suit ces lecteurs et ces lectrices – qu’ils lisent de façon régulière ou très épisodique –, la culture n’est pas un monument autour duquel serrer les rangs comme un seul homme, mais quelque chose que l’on s’approprie, que l’on dérobe, que l’on bricole à sa façon. Quelque chose qui peut toucher au sens même de la vie et qui est là, à disposition. Ou plutôt qui devrait être à la disposition de chacun, dès le plus jeune âge, pour qu’il puisse s’en saisir, en faire usage, y puiser, pour symboliser son expérience, sa relation au monde, donner sens à sa vie. Pour élaborer un espace où trouver place, plutôt que de se sentir rejeté de tous côtés ; pour vivre des temps un tant soit peu apaisés, poétiques, créatifs, et ne pas être seulement adapté – ou inadapté – à un univers productiviste. Pour conjuguer, aussi, les différents univers dont beaucoup participent.

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Car pour celles et ceux qui sont issus de l’immigration, la lecture, d’autres pratiques culturelles quelquefois, permettent de conjuguer des cultures qui jusque-là se faisaient la guerre, de faire jouer en soi plusieurs univers, plusieurs langues, plusieurs pays [Petit, 2002 : 71-78]. Telle cette jeune fille turque lisant avec un égal plaisir Yachar Kemal, qui lui rend les paysages et les histoires d’une terre perdue, et des passages de Descartes, qui lui donnent l’idée qu’une argumentation bien menée pourrait aider à refuser un mariage arrangé. Et l’on voit dans ces parcours qu’autant il peut être vital de retrouver un lien avec son histoire, sa culture d’origine, autant il est important d’accéder aussi à la métaphore, au dépaysement, au détour, à l’élargissement de son univers culturel.

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Or, certains médiateurs ne proposent aux enfants ou aux adultes issus de milieux où lire ne va pas de soi, que des écrits sensés « coller » à leurs « besoins » : par exemple des ouvrages « utiles » dont ils pourraient faire usage dans leur formation ou leur recherche d’un emploi, ou des textes supposés refléter leur vécu commun – aux ruraux, les mêmes sagas de Claude Michelet, aux jeunes filles vivant dans des quartiers populaires, des témoignages de filles violées, battues, droguées, etc.

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Ce faisant, une vieille ligne de partage est perpétuée : celle qui réservait aux nantis le droit à l’intime, au souci de soi, à la singularité [Thiesse, 1995], tout comme le privilège de « voir » plus loin que les autres, de se penser à une autre échelle. Longtemps, la plupart des ruraux, tout comme nombre d’urbains de milieu populaire, eurent en effet pour horizon le proche, la famille, le voisinage, « nous », tandis que le reste du monde, c’était « eux », dont les traits étaient mal définis [Hoggart, 1970 : 65-69, 98-105].

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La télévision a pénétré les espaces ruraux comme les quartiers situés en périphérie urbaine, au point d’y occuper la plus grande part du temps libre. Pourtant, nombre de celles et ceux qui y vivent sont cantonnés à un horizon limité, au semblable à soi, au journal local et à des émissions prétendant retourner à qui les regarde son image en miroir, où, selon Serge Daney, « le village réclame son dû » [1991].

• … ou assignation à la case départ ?

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Depuis quelques siècles, la lecture de livres a été, et est encore, un moyen de construire une intimité rebelle. Si l’on suit les historiens du livre, l’apparition d’un espace de liberté fondé sur l’intime, le particulier, aurait joué un rôle essentiel dans les détachements qui, au xviiie siècle, ont éloigné les sujets de leurs princes, les chrétiens de leurs églises. En réaction à cet espace de liberté qui inquiétait, dès la fin du xviiie se multiplièrent des représentations picturales ou littéraires où, dans une maison paysanne, un père de famille lit la Bible aux femmes et aux enfants assemblés autour de lui, soumis et silencieux. Les gestes d’une lecture contraire, citadine, négligente, désinvolte, se trouvaient ainsi dénoncés [Cavallo et Chartier, 1997 : 35].

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Toutefois, si cet espace de liberté auquel la lecture est propice inquiétait les pouvoirs, il préoccupait aussi les proches des lecteurs, car c’était tout un mode de vie communautaire, où le groupe avait le pas sur l’individu, qui se trouvait mis en question. En milieu rural, deux siècles plus tard, celle ou celui qui a du goût pour les livres est encore fréquemment suspect d’être un paresseux, un égoïste, un lâcheur [Ladefroux, Petit, 1993]. La télévision, qui se regarde en famille, s’inscrit aisément dans le prolongement des histoires oralisées que l’on partageait, tandis que s’isoler, se tenir à l’écart des siens, dans une intériorité autosuffisante, peut toujours être mal perçu. Et d’un village à l’autre, revient la culpabilité associée au fait de lire, la crainte du qu’en-dira-t-on.

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Dans des quartiers populaires urbains, de telles peurs se retrouvent, dans une partie des familles issues d’une culture rurale et orale, qui ne supportent pas, en particulier, que les filles aient « des moments pour soi » et conquièrent une marge d’autonomie [8][8] Dans d’autres familles, généralement installées de.... Quant aux garçons qui aiment lire, ils le font habituellement en se cachant, pour éviter les représailles exercées par les communautés masculines à l’encontre du « pédé », du « fayot » ou de l’« intello » qui ainsi se singularise.

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Le rapport aux livres apparaît ainsi comme un analyseur, un biais privilégié pour interroger la forme du lien social. La diffusion de la lecture rend les allégeances familiales, communautaires, politiques, religieuses, plus fluides, tout comme elle desserre le lien au territoire. C’est bien pourquoi elle est ressentie comme une menace par ceux qui pourraient voir leur domination remise en cause, mais aussi par ceux qui n’existent que pour et par l’agrégation à un groupe. En revanche, elle est perçue comme une opportunité par beaucoup de jeunes filles ou de femmes et une partie des garçons, pour qui lire étaye un désir d’autonomie et facilite le passage à une forme de lien plus « sociétaire ». Les nostalgies communautaires n’épargnent toutefois pas toujours les professionnels travaillant dans ces espaces… ni même les chercheurs, dont certains confondent lien social et lien communautaire [Dubar, 2000 : 194-203].

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Trouver place, aujourd’hui, « s’intégrer », ce n’est pas forcément s’agréger, entrer dans un groupe social déjà présent. C’est un processus qui, en particulier pour beaucoup d’adolescents – plus encore quand ils vivent dans des quartiers relégués ou des espaces en crise –, commence par un saut en dehors, au-delà, un geste de sortie, une rupture qu’institue une rencontre, une parole, quelquefois une poésie, une fiction ou un mythe, etc., qui permettent de quitter le ressassement, le face-à-face avec trop de réel, de passer ailleurs. Le monde n’en est pas pour autant réparé de ses désordres ou de ses inégalités, mais une marge de manœuvre est ouverte. C’est en se décollant du territoire, en se désidentifiant des représentations, des assignations qui lui sont associées, que nombre de ces jeunes résistent aux processus d’exclusion. Et la distanciation par rapport aux assignations sociales, communautaires, familiales, territoriales, a besoin, semble-t-il, du support d’un imaginaire lointain.

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Quand des géographes valorisent le proche, le « local », y voyant un cadre privilégié pour « dynamiser la citoyenneté », ne contribuent-ils à cautionner, à leur corps défendant, des traitements territoriaux de l’exclusion, et les enfermements qui leur sont liés [9][9] Sans que nous ayons particulièrement creusé cette thématique,... ? Plus encore, quand ils théorisent en termes d’« identités locales » ou d’« identités territoriales », ne risquent-ils pas de réifier et légitimer des constructions mythiques, d’autant plus équivoques que le glissement est aisé de la supposée « identité » de tel territoire à l’« identité » de ceux qui y habitent [10][10] Voir les utilisations faites par l’extrême droite du... ?

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Pour leur part, les lectrices et les lecteurs que nous avons écoutés confondent très rarement le soi et le chez-soi, l’« identité » personnelle et l’identification à un lieu – d’habitation ou d’origine. La plupart ont d’ailleurs à ces espaces des relations qui ne semblent pas réductibles à un lien d’identification ou d’appartenance. Plus largement, ce n’est peut-être pas tant dans un registre d’identification que le rapport à des espaces s’effectue aujourd’hui, que dans des imaginaires et des repérages symboliques complexes. Les lieux habités, traversés, visités, en participent, tout comme les pays racontés, évoqués avec émotion par des proches, particulièrement dans l’enfance. Mais tout autant les espaces rêvés à partir de ressources imaginaires, narratives, que procurent des biens culturels – quand on a la chance d’y accéder.

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De nouveaux supports technologiques viennent aujourd’hui modifier la constitution de ces imaginaires. Si la lecture de livres a pu être, et est encore, un moyen de construire un ailleurs et, par là même, une intimité frondeuse, à quelle forme d’ouverture au monde, de configuration politique, l’écriture ou la lecture électronique, ou les jeux vidéo seront-ils propices ? Sur tout cela, nous savons peu de choses. Géographes et ethnologues, en libre proximité avec d’autres disciplines, ont matière à explorer. ?


Références bibliographiques

  • Arendt Hannah, 1974, Vies politiques, Paris, Gallimard.
  • Bachelard Gaston, 1972, La Poétique de l’espace, Paris, puf.
  • Baudry Jean-Louis, 2000, L’Âge de la lecture, Paris, Gallimard.
  • Benjamin Walter, 1988, Enfance berlinoise, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, Paris, Maurice Nadeau.
  • Bergounioux Pierre, 1996, La Mort de Brune, Paris, Gallimard.
  • – 1997, Kpélié, Paris, Flohic.
  • Camus Albert, 1994, Le Premier Homme, Paris, Gallimard.
  • Castillo Michel del, 1995, Mon frère l’Idiot, Paris, Folio.
  • Cavallo Guglielmo et Roger Chartier, 1997, Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris, Le Seuil.
  • Certeau Michel de, 1980, L’Invention du quotidien, 1) Arts de faire, Paris, 10/18.
  • – 1982, « La lecture absolue », in Lucien Dalhenbach et Jean Ricardou (dir.), Problèmes actuels de la lecture, Clancier-Guénaud.
  • Daney Serge, 1991, Devant la recrudescence des vols de sacs à main, cinéma, télévision, information, Lyon, Aléas Éditeur.
  • Dosse François, 2002, Michel de Certeau. Le marcheur brisé, Paris, La Découverte.
  • Dubar Claude, 2000, La Crise des identités, Paris, puf.
  • Fabiani Jean-Louis, Fabienne Soldini, 1995, Lire en prison, Paris, bpi/Centre Georges-Pompidou.
  • Hoggart Richard, 1970, La Culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970.
  • – 1991, 33 Newport Street, autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Paris, Gallimard/Le Seuil.
  • Ladefroux Raymonde, Michèle Petit, Claude-Michèle Gardien, 1993, Lecteurs en campagnes, Paris, bpi/Centre Georges-Pompidou.
  • Petit Michèle, Chantal Balley, Raymonde Ladefroux, avec la coll. d’Isabelle Rossignol, 1997, De la bibliothèque au droit de cité, Parcours de jeunes, Paris, bpi/Centre Georges-Pompidou.
  • Petit Michèle, 2002, Éloge de la lecture. La construction de soi, Paris, Belin.
  • Pividal Rafaël, 1996, « Questions sur le roman », Le Débat, 90, mai-août.
  • Propp Vladimir, 1966, Morphologie du conte, Paris, Seuil.
  • Robledo Beatriz Helena, 2002, « Bibliotecas públicas en poblaciones marginadas. Y eso ¿ para qué sirve ? », in Formación de lectores : escuela, biblioteca pública y biblioteca escolar, Bogotá, Fundalectura.
  • Roche Daniel, 2003, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilisation des voyages, Paris, Fayard.
  • Thiesse Anne-Marie, 1995, « Organisation des loisirs et temps dérobés » (1830-1930), in Alain Corbin (dir.), L’Avènement des loisirs, 1850-1960, Paris, Aubier.
  • Winnicott Donald W., 1975, Jeu et réalité, Paris, Gallimard.

Notes

[1]

Cité in [Roche, 2003 : 165].

[2]

Certeau avait ouvert des chemins de traverse entre histoire, anthropologie, psychanalyse – ces trois sciences de l’altérité –, tout en questionnant d’autres savoirs, la linguistique en particulier. Sans être particulièrement lié aux géographes ou aux urbanistes, ce grand marcheur était aussi « passionné par les questions d’espace », si l’on en croit Françoise Choay [citée in Dosse, 2002 : 473]. LInvention du quotidien [Certeau, 1980], ce livre inclassable consacré aux créativités quotidiennes, à la part de liberté des acteurs ordinaires, à leurs détournements, leurs ruses, est aussi une poétique de l’espace ayant pour point de départ son analyse de la lecture : tout comme les lecteurs s’approprient les textes lus, les habitants arpentent à leur façon le texte de la ville qu’ils n’ont pas écrit.

[3]

On est là très proche de ce que les psychanalystes nomment l’« aire transitionnelle », cette aire de jeu qui s’inaugure entre le jeune enfant et sa mère, si l’enfant se sent en confiance, et où il ébauche son émancipation, commence à se construire comme sujet [Winnicott, 1975]. Espace psychique plus que matériel, l’aire transitionnelle se constitue pourtant aussi avec le corps, par une exploration d’un monde physique progressivement élargi (pensons là au célèbre jeu de la bobine, scandé par les mots « fort » et « da » (loin et ici), auquel se livrait un enfant observé par Freud). Les expériences culturelles ne sont rien d’autre qu’une extension de ces premières expériences de vie créatrice, de jeux, d’émancipation.

[4]

Tout au long de son œuvre, Bergounioux s’est attaché à rendre l’expérience de ce surgissement du lointain (sous la forme d’un livre, d’un masque africain, d’une image télévisuelle…) dans le monde étroit où il vivait enfant. Sur cette même thématique, l’œuvre de Ramuz est aussi très riche.

[5]

Cité in [Arendt, 1974 : 316].

[6]

Ce qui est en rapport avec le fait que la condensation et le déplacement sont les mécanismes mêmes qui, selon Freud, régissent le fonctionnement de l’inconscient.

[7]

Certains, comme Serge Boimare ou Serge Tisseron, ont beaucoup exploré cette thématique de la métaphore.

[8]

Dans d’autres familles, généralement installées de plus longue date, elles y sont au contraire incitées [Petit, Balley, Ladefroux, 1997].

[9]

Sans que nous ayons particulièrement creusé cette thématique, les impasses d’un tel traitement étaient très perceptibles lors des enquêtes réalisées dans des quartiers dits « sensibles », du moins dans certains d’entre eux (les terrains choisis étaient : Bobigny, Bron, Mulhouse, Hérouville-Saint-Clair, Auxerre et Nyons). Au point d’écrire, dans la conclusion : « à partir de ces entretiens, c’est toute la question d’un projet de ville qui est très vite posée. Et de société… Si l’on veut que les bibliothécaires n’en soient pas réduits à animer des ghettos, et à faire face, toujours plus, à ces situations de violence qui sont aussi leur lot » [Petit, Balley, Ladefroux, 1997 : 343].

[10]

Voir les utilisations faites par l’extrême droite du thème identitaire, des « identités régionales », de la « France des terroirs et des clochers », etc.

Résumé

Français

C’est à un éloge du lointain que pourrait conduire l’attention portée aux pratiques de lectures dans des lieux où lire ne va pas de soi. En effet, c’est par le biais de l’ouverture sur un ailleurs, un autre espace que celui du quotidien, que lecteurs et lectrices peuvent, de façon toute personnelle, enrichir tel ou tel registre de leur imaginaire. Cette problématique n’est pas sans contradiction avec l’engouement de géographes pour le local et leur valorisation du proche.

Mots-clés

  • lecture
  • lointain
  • individualisation
  • exclusion
  • ségrégation spatiale

English

The study of readers’ practices in places where reading is not simple could lead us to think that they praise remote lands. It is indeed by opening up to an elsewhere, to a space other than the everyday life that readers can enrich some part or other of their imaginary world in a quite personal way. This problematics contradicts somewhat the craze of geographers for the local and their high valuation of the near.

Keywords

  • reading
  • remote lands
  • individualization
  • exclusion
  • spacial segregation

Deutsch

Die Studie der Praktiken von Lesern, die in Gegenden leben, wo das Lesen gar nicht selbstverständlich ist, könnte uns dazu führen, dass sie die Ferne loben. Es ist nähmlich durch ihre Aufgeschlossenheit für ein Anderswo, einen Raum anders als das Alltagsleben, dass die Leser irgendeinen Teil ihrer Vorstellungswelt in einer ganz persönlicher Weise bereichern können. Diese Problematik widerpricht die Begeisterung der Geographer für das Lokale und ihre Hochschätzung des Nahen.

Stichwörter

  • Lesen
  • Ferne
  • Individualisierung
  • Ausschluss
  • Räumliche Trennung

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