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Ethnologie française

2008/3 (Vol. 38)


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Antoine Casanova, Georges Ravis-Giordani et Ange Rovere, La chaîne et la trame : ethnologie et histoire de la Corse, Ajaccio, Albiana, 2005, 397 pages

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par Ghjulia-Maria Tristani

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Université de Toulouse-Le Mirail

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lisst-Centre d?anthropologie sociale

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Le lien développé au cours des dernières décennies entre ethnologie et histoire prend corps dans cet ouvrage cosigné par trois figures de la recherche menée sur la Corse dans ces disciplines. Un fil conducteur donnant forme aux travaux entrepris depuis les années 1970 concernant l'île, voilà donc qui pourrait qualifier La chaîne et la trame. Georges Ravis-Giordani, ethnologue, Antoine Casanova et Ange Rovere, tous deux historiens, sont convaincus de longue date de la nécessité de croiser leurs regards sur la société corse, et la publication de ces dix-sept études se présente ainsi comme un aboutissement.

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Ce livre se situe, de l'avis même des auteurs, dans la continuité des recherches d?André Leroi-Gourhan, qui envisageait l'anthropologie comme l'« étude des modalités du comportement de l'homme sans restriction d?époque ou de niveau culturel ». Les différents textes sont liés en une composition reprenant la démarche d?une anthropologie totale et globale, allant des origines du peuplement de l'île jusqu?à la définition des traits contemporains de ce que l'on nommera aujourd?hui la communauté ethnohistorique corse.

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La trame, c?est la Corse, que les auteurs étudient de l'intérieur, étant tous trois issus de l'île. Antoine Casanova, Georges Ravis-Giordani et Ange Rovere appartiennent à la première génération de ces chercheurs militants qui ont ouvert la voie à d?autres, agissant aujourd?hui dans le sens du rétablissement de la mémoire collective insulaire. C?est là la chaîne, l'action au niveau scientifique pour récupérer une culture longtemps voilée, la mise en place d?un travail de patrimonialisation selon une approche scientifique. Mais action au niveau politique, aussi, comme en témoigne l'engagement des trois auteurs dans la vie de la « cité ».

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Si l'étude de la mémoire est devenue un objet de la recherche historique, notamment depuis la publication des Lieux de mémoire sous la direction de Pierre Nora, son caractère affectif heurte l'historien dans sa constante recherche d?objectivité, la reconstruction collective du passé étant en effet influencée par la subjectivité des acteurs. L?histoire a aujourd?hui la volonté d?analyser les différentes formes de la mémoire, tentant de saisir les significations de l'engouement des sociétés modernes pour le passé, mais, comme le souligne Pierre Nora, « la mémoire est toujours suspecte à l'histoire, dont la mission vraie est de la détruire et de la refouler ». D?où, peut-être, pour un chercheur appartenant à une communauté locale et attentif à la conservation du détachement de l'historien, la nécessité d?une part de multiplier les sources, et d?autre part de requérir l'intervention d?autres disciplines des sciences humaines. Et ce dans le but de mettre à jour l'histoire sociale du lieu.

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La question de l'articulation entre ethnologie et histoire (et la critique associée du structuralisme d?extraire les cultures de l'histoire) ayant longtemps été au centre des débats idéologiques entre ethnologues et historiens marxistes ou marxisants, il est d?autre part intéressant de souligner, au fil des textes, l'inspiration marxiste de la mise en lumière des stratégies de production et de leur influence sur les rapports sociaux.

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Les nombreux clichés, admis en et hors de Corse, sont la bête noire des chercheurs insulaires, qui s?appliquent, de façon quasi obsessionnelle, à éviter et à démanteler les représentations préétablies. La lecture de La chaîne et la trame s?envisage comme une allée et venue, le lecteur allant de la contextualisation historique d?un fait à son appréhension concrète par le témoignage oral ou par la démonstration physique du geste. Trois axes ont été mis au jour dans la mise en commun des recherches.

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Le premier touche aux techniques et aux forces productives, et à leur relation avec les structures sociales. Les travaux complémentaires de Georges Ravis-Giordani (s?appuyant sur le témoignage d?informateurs des années 1960) et d?Antoine Casanova (prenant pour base des documents tels que le questionnaire de l'an X, enquête statistique sur les pratiques agropastorales) offrent une vision complète des communautés agro-pastorales et de leurs techniques de production, les témoignages recueillis par l'ethnologue éclairant et complétant la recherche archivistique. C?est le cas de l'étude comparative de Georges Ravis-Giordani sur la répartition des araires dans trois micro-régions, que l'auteur présente comme un support pour des enquêtes plus poussées. Il souligne notamment la nécessité de voir intervenir dans cette étude ? pour une meilleure appréhension des différences entre régions, des influences et des avancées techniques à travers l'histoire ? les méthodes et les sources de l'histoire et de l'archéologie, pour corroborer les hypothèses émises par l'ethnologue. En réponse aux questionnements laissés en suspens, le texte d?Antoine Casanova reprend les résultats de l'enquête ethnographique des années 1970, pour les croiser avec une documentation historique. Ainsi, les témoignages recueillis par Georges Ravis-Giordani sont-ils complétés par Antoine Casanova dans la mise au jour des témoignages des « informateurs » (lui-même les nomme ainsi, leur donnant corps et vie à nouveau) du questionnaire de l'an X. On peut penser a priori que les informations recueillies par l'ethnologue seront de moindre précision comparées à celles de l'historien qui accède aux témoignages d?époque relevant de l'observation directe de pratiques encore usitées. Néanmoins ces pratiques, d?élevage notamment, relevées au début du xixe siècle, vont de soi pour les rédacteurs des enquêtes statistiques et des observateurs. Au contraire, l'enquête ethnographique des années 1970 se trouve face à la conscience de voir un monde ? le monde corse agropastoral ? s?éteindre, ce qui engage un processus de recueil des données qui le caractérisent.

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On envisage déjà, développés en filigrane au sein du premier axe, les thématiques qui constitueront le second et le troisième. Ainsi, on sait l'importance du cadre familial dans les pratiques traditionnelles d?élevage. Ce cadre, cependant, varie d?une micro-région à l'autre, et les variantes relevées notamment par l'enquête ethnographique nécessitent, pour être explicitées, l'intervention de l'historien. Ainsi en est-il du nombre de membres constituant, à la veille de la Révolution française, le noyau familial ; Antoine Casanova constate, par l'étude ethno-historique de trois-micro régions de la partie orientale de la Corse, que ce nombre va diminuant lorsque l'on descend vers la partie méridionale de l'île. Ceci s?explique par la part plus importante, dans le Sud, de pasteurs cultivateurs dépendant totalement des grands propriétaires terriens, et nécessitant, au contraire des exploitants autonomes, une main-d??uvre moins nombreuse. Les rapports sociaux au sein des communautés villageoises et, de façon plus restreinte, au sein des groupes familiaux sont explicités par ailleurs, en résonance avec ce texte, par Georges Ravis-Giordani, dans son étude comparative de trois situations de transhumance dans l'île à des époques et sur des territoires différents.

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Le second axe met ainsi en exergue la complexité des outillages de pensée et des rapports sociaux existant dans une île aux réalités multiples. En effet, la Corse se présente, aux yeux de l'ethnologue comme de l'historien, comme un territoire culturellement préservé, ayant longtemps conservé des pratiques ailleurs éteintes. Le texte d?Antoine Casanova traitant du carnaval et le travail de Georges Ravis-Giordani sur la divination par les omoplates d?animaux rendent compte de l'importance des croyances et représentations populaires dans le maintien de l'ordre social dans les communautés villageoises. Mais l'étude d?Ange Rovere contribue ici à ouvrir le débat, par un travail biographique, sur une Corse autre, faite d?ouverture et de modernité. Il nous présente, à travers les sources qu?il a pu réunir pour retracer la vie d?un notable bastiais, une « individualité sociale ». On peut ainsi voir apparaître, au fil de l'étude du livre de raison de Piersimone Ginestra, les traits de la société bourgeoise bastiaise du xviiie siècle, portant en son sein une forte culture urbaine et se plaçant aux antipodes du cadre social des puissants « sgiò » du sud de l'île.

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Le troisième et dernier axe, en présentant les processus de transition d?un système social à l'autre à travers l'histoire, les superpositions des modèles sociaux et les évolutions en résultant, mène le lecteur à considérer plus précisément une période, mise en valeur tout au long de l'ouvrage comme un tournant décisif dans l'histoire de la Corse : l'entrée de l'île dans l'ensemble français entre la fin du xviiie et le début du xixe siècle. « La relecture du passé, y compris dans sa forme mythique, sert à guider l'action présente », nous dit Ange Rovere. Les référents symboliques collectivement créés au sein de la communauté corse font dans cette partie de l'ouvrage l'objet d?une lecture croisée. Ainsi, Ange Rovere considère que l'étude des stratégies identitaires corses doit s?appuyer sur l'époque révolutionnaire française, marquant l'intégration des Corses dans un idéal national et le souvenir de cet idéal par la valorisation a posteriori de certaines figures historiques ayant favorisé le processus. L?intégration au modèle capitaliste caractérisant la France post-révolutionnaire va marquer un tournant dans le mode de vie des Corses, l'île passant « du métayage généralisé de type Mezzogiorno italien » à un « processus de libération collective et individuelle ». Les Corses s?approprient le modèle républicain et libéral à la française, lui opposant à partir du début du xxe siècle le fascisme italien et la pauvreté des immigrés de la péninsule venus chercher du travail dans l'île. Le texte d?Ange Rovere met en exergue, sans la généraliser, une idée développée ailleurs par Michel Vergé-Franceschi [1][1] Michel Vergé-Franceschi, Histoire de la Corse. Le pays..., qui envisage comme un phénomène récurrent dans l'histoire de la Corse le fait que ses habitants, loin de se soumettre à des puissances colonisatrices, choisissent de contribuer à la puissance d?ensembles politiques faisant rejaillir sur eux leur grandeur.

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Les systèmes de fonctionnement politique relevables dans l'île sont un autre exemple de ces processus lents d?intégration de modèles sociaux. Grâce à la sollicitation simultanée de l'histoire et de l'ethnographie, Georges Ravis-Giordani fait apparaître le jeu constant du capipartitu (chef de « clan » au niveau local) entre les préoccupations de l'alta pulitica (récolter un maximum de voix en faveur du candidat soutenu) et de la bassa pulitica (satisfaire, en retour, les électeurs par des faveurs plus ou moins importantes). La conception guerrière de la politique en Corse, où le capipartitu manipule et distribue les voix « comme des troupes à la bataille », vient du code de l'honneur, envisagé dans l'île de façon extrêmement spécifique. Ainsi, les partis traditionnels de l'ensemble français ne se retrouvent-ils pas en Corse, laissant la place, la plupart du temps, à une bipolarisation du scrutin, l'honneur impliquant uniquement le fait de remporter les élections. L?esprit de parti, que l'on nomme communément clanisme, est présenté par l'ethnologue comme le seul modèle historiquement possible jusqu?au développement, dans les années 1970, du nationalisme comme alternative à la politique clientélaire. Faisant écho à ce travail, le texte d?Ange Rovere met en exergue les stratégies mises en place en Corse par le pcf au sortir de la Seconde Guerre mondiale et envisage la démarche d?union des communistes corses avec le parti socialiste comme un « bloc républicain anti-clan ».

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L?accessibilité aux textes fondamentaux regroupés au sein de La chaîne et la trame est une chance pour les jeunes chercheurs, car sont ici fournies les bases à partir desquelles l'étude de la société corse peut être renouvelée. Ainsi les auteurs exhortent-ils, au fil de leurs textes, à un approfondissement de chacune de leurs études. Pour ne citer qu?un exemple, on entrevoit l'ampleur des recherches à mener concernant le phénomène agro-pastoral moderne dans l'île.

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Les pratiques d?élevage utilisées en Corse à la veille de la Révolution française sont décrites par Antoine Casanova à partir de documents archivistiques et viennent se confronter aux enquêtes ethnographiques menées par Georges Ravis-Giordani à la fin des années 1970 dans les communautés pastorales du Niolu. Si les données des deux disciplines interviennent, comme on l'a vu, de façon complémentaire au sein des deux recherches menées, il est certain que ces faits ne sont plus observables aujourd?hui par l'ethnologue. Les profondes mutations de la société corse durant les trente dernières années ont également concerné ? avec un retard certain par rapport à nombre d?autres régions ? les techniques de production agricoles. Il n?en est pas moins vrai que la Corse représente aujourd?hui un cas unique quant aux modes d?élevage, le phénomène de la divagation étant l'une de ses caractéristiques les plus frappantes. L?étude de ce phénomène, dont les caractéristiques sont spécifiques à l'île, ne peut se passer d?une base à laquelle pourvoit largement cet ouvrage.

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En un mot, cet ouvrage est d?une nécessité première dans le cadre de toute recherche sur la Corse. Néanmoins, que cette considération n?entrave pas la portée générale de la publication. Si l'étude de la société corse implique un constant travail d?éclairage comparatif (en témoignent les efforts réalisés en ce sens au sein même des différents travaux ici présentés), inversement, l'étude du cas singulier que représente la Corse peut être mise à profit dans l'appréhension et la compréhension de l'histoire et de la culture humaines globales. ?

Emmanuel Barnabéu-Casanova, Dominique Lanzalavi, Corse, les voies de l'avenir, Paris, L?Harmattan, 2003, 245 pages

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par Liza Terrazzoni

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Ladyss, Université Paris X-Nanterre

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La Corse est traitée, le plus souvent, à travers les prismes de la violence et de la corruption (attentats, mafia, terrorisme, fraudes électorales, racket, meurtres, etc.). Les représentations sont fréquemment négatives et stéréotypées, et l'opinion publique est lassée, d?autant plus que les éléments pour saisir les véritables enjeux qui s?y posent lui sont rarement donnés. Ainsi, la complexité des questions politiques et sociales en jeu est oubliée au profit du traitement médiatique (ou parfois même l'acharnement) dont elle est l'objet.

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Cet ouvrage permet de revoir les lieux communs en abordant certaines des grandes interrogations sur le présent et l'avenir de la Corse (au niveau local ? développement économique, chômage, démographie, violence, racisme, pratique linguistique? et au niveau global ? articulation État/Région, Europe, Méditerranée?). Il réinscrit aussi la question corse dans une problématique politique d?ordre plus général. En effet, une réflexion sur l'avenir ? économique, politique, institutionnel, culturel et social ? de l'île n?engage pas seulement à penser le destin de 279 000 insulaires. Il s?agit de réfléchir au positionnement de la République face aux Régions (décentralisation, gestion étatique, rapport entre minorités et État-nation, etc.) ou à la construction de l'Europe (vers une Europe des nations ou une Europe des régions).

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Vingt et une personnalités insulaires sont consultées sur l'actualité et l'avenir de la région. Toutes sont de tendances et d?horizons différents ? monde politique, scientifique ou associatif.

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En donnant la parole à des acteurs de la vie publique, sur le mode de l'interview, ce recueil permet d?appréhender quels sont réellement, d?un point de vue empirique, les problèmes qui se posent sur le terrain.

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La juxtaposition des entretiens illustre la multiplicité des opinions mais elle n?empêche pas l'émergence de consensus, notamment concernant certains thèmes tels que l'indépendance ou les voies de développement envisageables.

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En 2003, date de publication de ce livre, la question corse s?inscrit dans un contexte marqué par la décentralisation : le gouvernement Jospin amorce, en 1999, le processus de Matignon, puis celui de Raffarin approfondit la démarche (seconde étape de la décentralisation). Même si les réformes ont été avortées, ces accords sont ouverts sur le mode du dialogue entre les élus insulaires de toutes tendances et l'État. Ils engagent une réflexion sur les transferts de pouvoirs entre l'État et la Région et sur le statut de la Corse.

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C?est sur ce fond de réforme institutionnelle interne que les personnalités interrogées s?expriment.

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La question la plus prégnante est bien celle de l'articulation de la Corse à un ensemble politique plus vaste (France, Europe, Méditerranée, fédération de régions).

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D?ailleurs, la première question posée aux interlocuteurs par E. Barnabéu-Casanova et D. Lanzalavi est la même pour tous : « Considérez-vous que l'indépendance de la Corse soit une hypothèse souhaitable, envisageable ou utopique ? » Et, au fil de l'entretien, chacun est questionné, différemment, selon ses compétences et ses domaines d?action.

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Il ressort, d?abord, un consensus sur l'hypothèse de l'indépendance (qui suppose la souveraineté d?une nation corse) : elle n?apparaît vraisemblable pour aucun des interlocuteurs. Seul le porte-parole de Corsica Nazione (nationaliste) la conçoit comme l'issue favorable d?un processus d?autonomisation (soumis au vote des insulaires).

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L?autonomie, déjà amorcée d?une certaine manière par la décentralisation, est, en revanche, une voie souhaitée et envisagée par de nombreux interviewés.

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Globalement, les interlocuteurs conçoivent l'évolution politique de l'île selon trois positions : une autonomie qui s?opérerait dans le cadre d?une forte décentralisation et qui amènerait à des transferts de pouvoirs de l'État vers la Région (dont l'organe institutionnel serait une assemblée unique) ; un réaménagement dans le cadre de la décentralisation actuelle sans la reconnaissance de spécificités à la Corse ; une opposition à la décentralisation actuelle perçue comme une atteinte au concept de République une et indivisible.

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Évidemment, la fonction de la décentralisation ne prend pas la même signification pour tous : certains la voient comme un don de moyens institutionnels adéquats pour permettre un développement régional efficace, d?autres comme une avancée vers la reconnaissance de certains particularismes (ethniques ou culturels) ou même comme une première étape vers une large autonomie.

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Au fil des pages (et des interviewés), le lecteur comprend que la problématique corse ? et plus largement celle des régions ? ne se pose plus dans le cadre classique dans lequel elle a longtemps été posée : celui de l'opposition politique entre Girondins et Jacobins. La réflexion sur la place de l'île est liée, au-delà des conceptions politiques différentes de la nation, à des conceptions opposées de l'Europe. Tous les interlocuteurs sont d?accord pour dire que l'avenir de la Corse doit se penser dans celui de l'Europe. Mais selon quelles modalités ? Opte-t-on pour une Europe des régions ou pour une Europe des nations ? Les régions doivent-elles se constituer en puissance politique à l'intérieur du système européen et dialoguer directement avec Bruxelles ? La Corse doit-elle s?insérer dans un réseau avec les autres îles de la Méditerranée afin de se renforcer et d?exister dans une Europe des régions ?

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Ces interrogations engagent celles liées à la problématique identitaire, qui surgit et reste fondamentale quels que soient les domaines sur lesquels on réfléchit. L?intégration des régions dans une Europe dans laquelle les États-nations sont forts peut-elle être un facteur de « dissolution identitaire » ?

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Car, au-delà des clivages politiques, la préoccupation est la même pour tous : quelles solutions pour les régions qui tentent de se développer tout en gardant leurs particularismes et en protégeant leur patrimoine ?

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Il apparaît ainsi qu?avant toute tentative de réflexion sur les différentes voies de développement qui s?ouvrent pour l'île, il s?agit de penser comment conjuguer développement économique et protection du patrimoine (culturel, géographique, etc.), articulation à l'extérieur et maintien d?une posture identitaire forte. Est-ce antinomique ? La survie culturelle est-elle relative à l'échelle de l'ensemble politique dans lequel la Corse s?inscrit (européen et/ou français) ?

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Concernant les voies économiques de développement envisageables, les interlocuteurs sont d?accord : le tourisme et l'agriculture sont des axes à développer. Ils ne sont plus envisagés comme relevant d?une impulsion étatique et non maîtrisée au niveau local (comme ce fut le cas après 1957 avec les plans d?aménagement décidés par l'État ? Somivac et Setco ?), mais comme le fruit d?une impulsion interne. Le développement est une affaire émanant de la volonté des insulaires et qui doit être contrôlé par les institutions locales. À ces axes de développement s?ajoute l'hypothèse des ntic (nouvelles technologies de l'information et de la communication) et, bien que le secteur ne soit pas encore dynamique, il reste une piste sérieuse à explorer.

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Les modalités du développement du secteur touristique ont, traditionnellement, divisé les individus ? c?est un secteur accusé, encore aujourd?hui, de participer à l'« envahissement de la Corse » et à son asservissement à un type d?économie non souhaitée ?, mais il existe aujourd?hui un consensus dans la sphère politique corse pour dire que c?est une des voies de développement à privilégier.

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Le développement du tourisme repose les questions habituelles et polémiques de la sauvegarde du patrimoine et de la survie identitaire. L?exploitation touristique devra donc se faire sur le mode du « tourisme réfléchi » et non pas sur celui d?un tourisme de masse (le fameux « Tout tourisme »), allant vers une « baléarisation » de la Corse, perçue comme une menace pour l'équilibre culturel et social régional. Il suppose aussi le développement d?un artisanat local fort.

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Le secteur agricole est aussi à investir. L?agriculture sera centrée sur la qualité et sur l'identité.

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La démographie reste le problème majeur quand l'avenir de la Corse est évoqué. La faible croissance démographique est un obstacle au développement de l'île qui ne dispose pas des moyens humains suffisants pour assurer un développement efficace (manque de main-d??uvre, notamment pour les tâches les plus pénibles, population vieillissante, émigration).

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L?apport migratoire est indispensable pour dynamiser la pyramide des âges comme certains secteurs de l'économie (agriculture, construction). Devant cette nécessité, la problématique démographique continue de diviser : migrations internationales ou retour de la diaspora ? Cette question exacerbe fortement celle de l'identité : comment concilier apport démographique extérieur et maintien d?une identité, alors que de nombreux Corses se sentent minoritaires dans l'île et inquiets devant la « survie du peuple corse » ?

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La notion de « peuple » divise aussi les interlocuteurs et il est donné à travers leurs réflexions de réfléchir sur les rapports entre peuple et nation. Ces concepts sont-ils mécaniquement liés ? La reconnaissance du « peuple corse » engendre-t-elle celle de la nation corse ? Peut-on parler de « peuple corse » au sein de la nation française ? Quelles conséquences sur l'unité nationale et républicaine ? Comment définir ce terme ?

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Malgré l'accord sur l'indépendance, les divergences concernant la conception politique des liens à construire entre la Corse et le centre, ou l'Europe, sont réelles. Quels que soient les domaines évoqués ? la nature des relations entre la Corse et d?autres entités politiques, la décentralisation, le développement interne, l'inscription dans l'Europe ? et par-delà les orientations politiques ou les champs d?action différents des interlocuteurs, la question de l'identité est toujours présente. Chacun tente de réfléchir aux meilleurs moyens de développer la région corse tout en tentant de laisser un espace à l'expression identitaire et tout spécialement à sa reproduction.

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Ces entretiens permettent aussi de montrer qu?il existe, en Corse, des individus prêts à s?investir et à amorcer des changements profonds en dépassant leurs désaccords politiques.

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Enfin, cet ouvrage, en posant les principales questions agitant la Corse, rappelle qu?elle est un terrain passionnant pour la sociologie et l'anthropologie, tant culturelle qu?économique, ou politique, par les questions qui s?y posent. ?

Philipe Franchini (dir.), Une dramaturgie corse, Paris, Éditions Autrement, 2002, 151 pages

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par Yves Pourcher

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Université de Toulouse-Le Mirail

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« Corse, tu ne connaîtras jamais le bonheur. » La terrible formule qui, à la suite de la mort du comte Arrigo Bel Messer, en l'an 1000, avait couru sur l'île, semble retentir encore aujourd?hui en douloureux écho. Formule du passé ? Image commode ? Menace sans cesse agitée ? L?essai, Une dramaturgie corse, tente de répondre. Et d?abord, à cette question posée par Philippe Franchini : Pourquoi cette constante incompréhension de l'opinion continentale ? Comme s?il était décidément impossible d?évoquer la Corse avec neutralité. Reprenons méthodiquement le dossier.

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Ici, « le sang n?est pas de l'eau », souligne Mathée Giacomo. Centrée sur la famille patriarcale, la société décline à l'infini ses composantes essentielles : le nom, la maison, le village. Et, de tous côtés, retentissent des voix qui rappellent l'histoire et disent l'amour du pays. « O Ma ! O Ma ! » criaient les hommes dans les tranchées. Ils rêvaient aussi de leur île. Plus tard, sur les routes des campagnes électorales, pour bien attirer les suffrages, des bardes suivaient les candidats. Car, sur ces hautes terres, le pouvoir fascine, et, plus encore, l'État. Étonnant face-à-face, un pas en avant, un pas en arrière, amour, haine. Les Corses résistent, s?opposent violemment et, à l'inverse, entrent en service, déployant alors une habileté remarquable. Ils partent pour les colonies, gravissent les échelons de la hiérarchie, bâtissent des places fortes au sommet de l'État. Est-ce là ce labyrinthe de l'insularité que retient Robert Colonna d?Istria ? Un remède pour une collection de complexes : celui du pauvre face au riche, du rural face à l'urbain, du montagnard rustre face au bourgeois policé.

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Levant la tête, les Corses regardent autour d?eux. Que voient-ils ? À quelques lieues, « l'intime étrangère » : l'Italie. Pise et Gênes ont gouverné l'île et, jusqu?au second Empire, l'italien est resté en Corse la langue de la culture. Avant la Seconde Guerre mondiale, 17 500 Italiens, soit 7 à 8 % de la population totale, vivaient sur l'île. L?irrédentisme et l'occupation italienne ont brouillé les rapports et, aujourd?hui, le « génie italien » en Corse n?est plus qu?un souvenir. « La langue corse oblige-t-elle à renier l'italien ? » s?interroge néanmoins Paul-Michel Villa.

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Après l'Italie, la France. Robert Colonna d?Istria distingue trois temps : de 1768 à 1870, l'aménagement ; de 1870 à 1960, l'expansion coloniale ; depuis 1960, le développement. La marche en avant est chaotique. Plus que ça encore. « La France n?est pas rejetée parce qu?elle est oppressante ou parce qu?elle est négligente, mais parce qu?elle est en train de disparaître », est-il affirmé bien audacieusement. La France ou bien, peut-être, le rêve d?une certaine Corse ? Car la démographie est implacable : 260 000 habitants, dont un tiers sont des continentaux et 25 000 originaires du Maghreb. « Francesi fora », « Arabi fora », peut-on lire ou entendre à l'occasion. La peur des autres ? La crainte de se perdre soi-même, d?être dilué, chassé de chez soi ?

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En Corse, le silence est une langue maternelle, nous dit Jérôme Camilly, et la délation, un péché mortel. L?histoire soudain s?accélère. Le 21 août 1975, à Aléria, les coups de fusil claquent. Des morts, une répression, une radicalisation. Dès 1976, le Front national de libération de la Corse opte pour le combat clandestin. « L?État Léviathan est sur la défensive », affirme Philippe Franchini. Il tergiverse, manipule, achète, cogne. En face, le camp nationaliste se divise, erre. Quelques meurtres révèlent l'ampleur de la crise. Le 19 décembre 1990, le président de la chambre d?agriculture de la Corse-du-Sud, Lucien Tirroloni, est tué. Vient ensuite le maire de Grossetto-Prugna, Charles Grossetti. Le 15 juin 1993, sur la route de Bastia, Robert Sozzi, militant du flnc-canal historique, qui avait dénoncé des pratiques affairistes, est frappé. Enfin, le 6 février 1998, le préfet Claude Érignac est assassiné. Pourquoi les auteurs du présent essai ne s?attardent-ils pas sur la gravité, sur l'importance historique de cet événement traumatique ? Gêne, incapacité à penser, à dire. Faut-il voir là un défi ultime et radical ? Un point d?exacerbation, de non-retour de la violence ? Et peut-on, pour passer à un autre sujet, se contenter de cette phrase qui ne répond à rien et sème le doute, pour tout et sur tout : « Mais si l'enquête a conduit à l'arrestation de quelques hommes, elle n?a pas réussi à dissiper le soupçon d?une manipulation destinée à provoquer l'élimination de certains nationalistes. »

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Pour aller plus loin, penser, donner à comprendre, il aurait fallu revenir précisément et méticuleusement sur les temps successifs : le climat général qui régnait avant le meurtre, le jour du meurtre, l'effroi et les réactions qui ont suivi. Dire aussi ce que l'événement, dans toute son horreur, a suscité de long, d?important. Expliquer surtout pourquoi on a atteint ce degré de violence. Paroxysme de l'affrontement ? D?un côté, des groupes clandestins, face militaire d?un camp politique qui, aux élections de 1994, rassemble 25 % des suffrages. De l'autre, un État affolé qui d?une main sanctionne et de l'autre ne cesse de donner : des fonds, et des statuts particuliers. Dans ce contexte, où sont vraiment les enjeux ? Sont-ils politiques, sociaux, économiques peut-être, surtout économiques ? Que faut-il faire pour, en même temps, protéger et développer cette perle de la Méditerranée ? Et qui, ici, a droit à dire, à participer ? Qui doit-on, en fin de compte, retenir comme Corses ? Ceux qui partagent une culture, qui, selon l'un des auteurs, « réunit les mythes historiques, les coutumes et les rites, les comportements sociaux et les moyens d?expression que sont le chant et la langue » ? Tous ensemble derrière une terre, une histoire et une communauté de destin. Hommes et femmes réunis sur un pied d?égalité ? Jackie Poggioli a écrit dans ce texte collectif des belles pages sur la longue marche des femmes corses, filles, mères et épouses.

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En fermant ce livre, le tableau de cette dramaturgie semble complet. Des journalistes, des historiens, des écrivains, Corses de naissance ou de c?ur, se sont retrouvés pour dire, même si les voix se superposent plus qu?elles ne se rencontrent, leur amour de l'île. Sur l'une des étagères de la grande bibliothèque corse, un nouveau texte a été déposé. Mais peut-on se contenter de l'évocation des contrastes, du rappel, du texte littéraire ? Faut-il rester dans la dramaturgie définie comme l'art de la composition dramatique ? Pour sortir du seul cadre littéraire, dire la situation de l'île, revenir sur son passé, décrire son présent et envisager son avenir, ne doit-on pas revenir à la case départ, et reprendre le dossier à sa base ? En relançant les études : historiques, grâce aux archives et témoignages, ethnographiques surtout en multipliant les enquêtes et les regards. Qui sont les Corses aujourd?hui ? Comment vivent-ils ? Que veulent-ils ? À quoi rêvent-ils ? Des voix multiples ? jeunes, vieux, hommes, femmes ? doivent être écoutées. Ne faut-il pas aussi élargir, rattacher, comparer ? Que fait-on sur les autres îles de la Méditerranée, de la Manche, de l'Atlantique, en Espagne, Italie, Grèce, etc. ? Comment vit-on ? Dit en quelques mots : relier plutôt qu?isoler. Car la singularisation excessive d?une situation, le tableau passionné aussi beau soit-il n?apporte que la confusion. Le chantier est certes important, difficile à mener. Mais seul, si on le veut, il pourrait, je le crois, répondre à cette question essentielle : Où en est la Corse ? ?

Max Caisson, Mots et mythes. Essais sur le sens des traditions corses, Ajaccio, Alain Piazzola, 2004, 175 pages

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par Jacques Lucciardi

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Université de Nice Sophia-Antipolis-circles

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La couverture de l'ouvrage Mots et mythes de Max Caisson est très judicieusement conçue, car nous y trouvons, sous forme d?une image, un concentré de l'intérêt et de la portée de cet ouvrage : une mise en rapport entre l'intelligence du passé, avec ses mythes, et la construction d?un réenchantement possible du présent. Nous voyons au premier plan la photo ancienne de deux femmes, deux paysannes, vêtues de robes longues et d?un foulard blanc, se tenant devant un four en pierre. Chacune est armée d?un balai au très long manche (balais de sorcières ?) qui leur sert à nettoyer l'intérieur du four. La photo, signe des premières avancées de la modernité au village, est placée sur un arrière-plan qui n?est que sa propre duplication, agrandie et floue. On peut penser que ce double, en arrière-plan, signifie la présence du passé que l'objectif du photographe, qui lui est extérieur, fixe pour donner du sens au présent. Un lien symbolique relie les deux plans de la couverture : le manche du balai d?une des deux femmes du passé, dans l'arrière-plan, se prolonge par le manche du balai de cette femme, dans la photo du premier plan, comme le mythe « incorpore le passé au présent » [86].

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Le souci constant de Max Caisson est de « dégager les cohérences de la pensée dans les coutumes, traditions, croyances corses » [20]. Et cette pensée, Gérard Lenclud, dans sa préface, la rapproche de ce que l'on peut qualifier de « culture », qui consisterait en un « ordonnancement du monde ». Grâce à la vaste érudition de l'auteur, la culture locale est rendue à sa dimension universelle, ce qui la préserve de tout enfermement dans un particularisme essentialiste.

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L?ouvrage est constitué de différents articles, la plupart écrits entre 1978 et 1997, dans le cadre des recherches de l'auteur en ethnologie du symbolisme et en anthropologie sociale [2][2] Charlie Galibert situe les travaux de Max Caisson dans.... Tous font appel à la psychanalyse, aux folkloristes, aux mythes et mots d?une aire bien plus vaste que la Corse, incluant Grèce, Méditerranée, Afrique, Inde, etc. La lecture est passionnante car, bien au-delà d?une accumulation de savoirs, elle stimule la compréhension en profondeur des structures de pensée sous-jacentes à la diversité des références. En effet, l'unité de l'ouvrage apparaît au travers de boucles qui se referment, tant au niveau de l'ensemble des études qu?à celui de chacune d?entre elles.

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Prenons l'exemple de l'étude intitulée : « Topologie de l'image du corps et obstétrique populaire » [99]. L?auteur y traite de la naissance et des accouchements traditionnels, avec un outillage théorique emprunté aux modèles topologiques de la psychanalyse : la femme enceinte est modélisée par la « bouteille de Klein » sans envers ni endroit, elle n?a « ni dedans ni dehors », elle n?a « aucun bord » [102]. Ainsi peuvent être situées les croyances au sujet des « envies » : la peau de l'enfant et celle de la mère forment un continuum, tout comme la surface de la bouteille de Klein. Le contact de la main de la mère sur sa propre peau, tandis qu?elle désire quelque chose ? en général de la nourriture ?, produirait une tache distinctive sur la peau de l'enfant. L?auteur, grâce à son modèle, interroge ensuite la double représentation de la naissance dans les croyances dites « populaires ». Ou bien elles évoquent « un glissement aisé qui fait qu?on passe sans difficulté du dedans au dehors, puisque, au fond, ils ne s?opposent pas », ou bien « un déchirement ? douloureux ? par lequel se crée un dehors, une autre face » [103].

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Dans les deux cas, la différenciation de la mère et de l'enfant s?effectue lors des accouchements traditionnels, en Corse comme ailleurs, en conférant une fonction très particulière au « tiers » que représente le placenta, sorte d?interface, d?« entre-deux » [105] entre la mère et l'enfant. La vraie coupure est alors celle qui se fait entre l'enfant et le placenta. Du côté de la mère, il sera considéré comme un double nourricier, nommé par exemple « mère de l'homme » en Égypte ancienne, déesse mère chez les Turcs anciens, « madrina » en Sicile [107]. Du côté de l'enfant, le placenta sera considéré comme son double, le « jumeau de l'enfant » chez les Dogon. Après avoir été vu par la mère, il est l'objet d?un rituel funéraire dont la fonction est d?assurer « la permanence du cycle biologique » [108] : le placenta est souvent enterré au pied d?un arbre fruitier encore jeune (en Corse ; dans les Landes) ou d?une fleur (en Anjou) ou d?un figuier (en Provence).

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Une boucle va se fermer car la séparation du placenta, avec le rituel funéraire qui l'accompagne, confère à l'enfant son statut symbolique de personne identifiable. Or, les taches dues aux « envies » de la mère sont aussi des marques d?identification et le placenta, dans la pharmacopée populaire, « efface les envies » [111] qui sont des marques maternelles. Par ailleurs, le placenta, de par les mots qui le désignent, se rattache à sa fonction nourricière. Il est, jusqu?à l'aube du xxe siècle, désigné par le nom de « gâteau ». C?est en cela qu?il est « la mère première, la matière d?où renaît toute chose [?]. Le placenta c?est le résidu, mais le résidu c?est aussi la quintessence d?où tout renaît » [108].

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Le thème de la matière, associé à celui de la nourriture et donc à celui de la maternité, court tout au long des chapitres de Mots et mythes et s?entrecroise avec d?autres thèmes. Par exemple, avec ceux du four et de la cuisson, qui traversent les deux premiers chapitres relatifs à la pratique thérapeutique de l'enfournement des victimes de la piqûre de certaines araignées. On le retrouve encore dans le chapitre xi, avec la cuisson des châtaignes grillées que leur dénomination « fasgiole » rapproche d?autres aliments féculents (haricots, fèves) producteurs de « vents » [168] et donc d?âme, de vie. D?où un retour au thème de la naissance, redoublé en miroir, par le fait que les châtaignes sont consommées à la période de la Toussaint, associée aux morts.

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D?autres parcours circulaires sont possibles à travers ces thématiques. Par exemple, dans « l'aire italo-corse » [48], l'araignée zinevra, dont la piqûre peut être guérie par l'enfournement, est aussi appelée tarentule, nom qui désigne également le gecko. Cette étrange dualité est associée à d?autres pratiques thérapeutiques : certaines amulettes contre le mauvais ?il portent sur une de leurs faces un scorpion et, sur l'autre, un lézard de type gecko. Mais à cette dualité araignée/gecko correspond aussi la dualité fondamentale, homme/femme : « de la tarentule-zinevra, nous savons qu?elle est du côté féminin » [51]. Quant au lézard, « le folklore nous dit bien [qu?il] est l'ami de l'homme et l'ennemi de la femme ». Le parcours dans cette « zoologie aristotélicienne » [55] nous ramène ainsi au thème de la grossesse, de la matière et, finalement, à celui de la virginité : « La tarentule-gecko symbolise la peur, chez l'homme méditerranéen, de la puissance nue des femmes, qui est la puissance d?enfanter. Elle symbolise aussi la peur de sa propre envie qui l'expose aux représailles imaginaires de cette puissance » [56]. Or, la puissance est en rapport avec la virginité car, comme nous le dit l'auteur, les vierges ne représentent pas seulement « la puissance féminine dans sa pureté théorique ou, si l'on préfère, ce qui, dans le féminin, n?est que féminin, puisque la virginité par définition est peut-être, d?ailleurs, la puissance, avec toute l'ambiguïté de ce terme, celle-là même que comporte, chez Aristote, le terme de dunamis, ambiguïté qui recouvre sans doute une ambivalence » [94]. Ainsi peut s?éclairer, dans le chapitre v, « La Vierge et le royaume (Corse, 1736) », la manière dont un événement (l'avènement du roi Théodore) semble « se couler dans un schéma mythique » [86]. Théodore est perçu par les notables présents lors de son débarquement sur l'île comme un envoyé du ciel. Il vient remplir « la place du roi, laissée vacante par la rupture avec la République de Gênes qui était, jusque-là, leur prince. Mais au-dessus et en attendant que quelqu?un vienne remplir cette place, ils y avaient mis une reine : la Vierge Marie » [90]. Cette dernière constituait une « mise en réserve » de la fonction royale, qui permettait de la « transmettre intacte à celui qui, en quelque sorte, l'actualiserait » [91]. On retrouve ici la fonction de certaines déesses vierges, mise en évidence par Dumézil dans des séries de mythes : elles assurent la continuité du fil de la transmission de la royauté, comme l'araignée tisse? des « fils de la Vierge » [94].

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Quel sens donner à ces parcours thématiques circulaires ? Selon quel « fil » orientent-ils le regard de l'ethnologue ? Ce fil nous semble être d?ordre méthodologique. Nous trouvons d?une part, pour chaque thème, une entrée à caractère formel, structural, proche de la démarche de Lévi-Strauss et qui prend appui sur les modèles topologiques de frontière, de dualité, de jeux en miroir, telle celle que l'on perçoit entre araignée et gecko, masculin et féminin, matière et âme, continuités et ruptures [51]. En bref, sont mises en évidence des oppositions de « mythèmes ». Mais, d?autre part, l'auteur s?écarte du point de vue purement structural et prend même un chemin opposé, ou, plus exactement, symétrique. Tandis que le premier consiste à chercher, par-delà les variations ou permutations des mots, une structure commune aux divers mythes, le second conduit au contraire, par des mots appartenant au même champ sémantique, à y accrocher des éléments de mythes. C?est pourquoi, sur la trace d?un approfondissement herméneutique des mots, notre regard est orienté vers leurs origines. D?où la structure « en boucle », présente dans chaque partie et dans l'ensemble de l'ouvrage.

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Par-delà les recherches sur la consistance de la pensée ou de la culture d?hier, la lecture de l'ouvrage de Max Caisson conduit à nous interroger sur ce que les mythes nous disent aujourd?hui. Que nous apportent-ils de plus que le plaisir intellectuel de la découverte d?une réserve de sens possibles, toujours « vierge », toujours disponible lorsque l'on traverse les « déserts » du monde moderne ? Hasardons-nous à pousser plus loin le questionnement : du point de vue des acteurs qui les ont vécus au présent, les mythes ont-ils jamais été des mythes ? Ou, inversement, n?y a-t-il pas aussi dans les pratiques du présent, et leurs représentations, matière à lire des formes mythiques, sur la piste des Mythologies de Roland Barthes [3][3] Roland Barthes, 1957, Mythologies, Paris, Seuil. ? La crème au placenta végétal qui fortifie les cheveux a virtuellement autant de portée mythique que le placenta qui assure la croissance du jeune arbre fruitier. Le tunnel du scanner dans lequel est « enfourné » le patient a virtuellement autant de portée mythique que le four dans lequel est placée la victime de la piqûre d?araignée. Prenons à nouveau le problème à l'envers : la victime de la piqûre et l'utilisateur du scanner croient tous deux à « l'efficacité concrète des pratiques » [4][4] Maurice Godelier, 1996, La production des grands hommes,... et cherchent à en construire des représentations cohérentes, qu?elles soient perçues par nous comme « symboliques » ou « scientifiquement » fondées. Avec d?autres travaux contemporains en ethnologie et, plus généralement, dans d?autres champs des sciences humaines, Mots et mythes peut être perçu comme une invitation à étudier, au présent, ce qui, au fil des pratiques et des mots de nos contemporains, engendre sinon des mythes, du moins des constructions imaginaires cohérentes qui, tel le manche du balai de la photo de couverture, trouvent leur sens dans le prolongement des efforts de compréhension et de mise en histoires du passé. ?

Pierre Jean Luccioni, Tempi fà, arts et traditions populaires de la Corse, Ajaccio, Albiana, 2007, 656 pages. http://www.albiana.fr/article-616.htm

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par Charlie Galibert

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Circles-Unsa, Nice

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Il advint en Corse, en ce mois de novembre 2007, un événement surprenant. On vit les petits-enfants se rapprocher de leurs grands-parents, les frères de leurs s?urs, les cousins des cousins, les parents d?un village retrouver les parents éloignés du village voisin, les descendants de bergers échanger de longs conciliabules avec les descendants de brûleurs de sciatiques ou des fileuses de lin ? toutes et tous penchés sur le même objet posé devant eux, sur la table du salon, suivant passionnément du doigt quelques lignes ou comparant doctement des photos. Le livre, puisqu?il s?agit d?un livre, faisait suite aux reportages télévisés très suivis sur France 3 Corse (« Tempi fà ») que Pierre Jean Luccioni consacre depuis des années aux savoir-faire populaires en Corse. Des 37 000 illustrations et témoignages collectés en parallèle de ses chroniques, l'auteur a retenu pour cet ouvrage de 656 pages (Tempi fà, arts et traditions populaires de la Corse, 2007, Ajaccio, Albiana) 2 000 photographies concernant 75 métiers (du pêcheur à la fileuse, du charbonnier au muletier, du berger au tailleur de pierres?) présentés en 7 chapitres (machja e furesta ; cacciatori e piscatori ; incu u pastore ; in campu ; in paese ; petra ; terra e tetti ; in casa[5][5] Maquis et forêt, chasseurs et pêcheurs, avec le berger,...).

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Sans doute est-ce d?avoir vu réaliser au quotidien les gestes liés aux savoir-faire de la vie rurale en assistant, dans le même moment, à leur disparition, que l'auteur, issu d?une famille de bergers, est devenu un infatigable pèlerin de cette Corse rurale et laborieuse désormais présentée dans un ouvrage appelé à devenir une référence incontournable. Mais recueillir ne lui a pas suffi, pas plus que transmettre. P. J. Luccioni a mis un soin tout particulier à relever l'ensemble des éléments disponibles touchant à ces savoir-faire (matériaux, usages, gestes et gestualité, manière de faire), à noter chaque dénomination dans la variété locale de langue corse, à préciser les conditions de collecte (village, informateur), à reconstituer et utiliser certains outils (ainsi la « broie » ? macendula ? pour le travail du lin, ou le tour d?archet du chaisier ? u tornu a partica), voire à mettre à contribution des villages entiers (Campile pour la poterie à l'amiante, Balogna pour les recettes de cuisine à base d?herbes et de plantes aromatiques). Une véritable méthodologie, proche parfois de l'approche archéologique, pour une véritable enquête de terrain. Il n?en a pas moins pointé les mutations caractéristiques de la société corse contemporaine, comme celles qui font passer les paesani (les villageois) de la barrière en bois à celle constituée de palettes de récupération ou de têtes de lit métalliques.

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À côté des musées dédiés à l'ethnographie insulaire (musée de Corse de Corte ; musée de l'Adecec [6][6] Association pour le développement des études archéologiques,... à Cervioni ; musée d?Ethnographie de Bastia), du Cahier d?anthropologie n° 4 (1997) consacré aux cent ans de collecte ethnographique en Corse [7][7] Cahier d?anthropologie n° 4, 1997, « De l'invention..., ou de l'ouvrage désormais rarissime des Moratti père et fils (1988) [8][8] Jean Marius Moratti et Jean Claude Moratti, 1988, Quelques..., l'« initiative forte, têtue et passionnée menée sur le long terme » [Avant-propos : 3] de P.-J. Luccioni offre, sous la forme d?un ouvrage aux références historiques foisonnantes méticuleusement présentées, un panorama exemplaire, in situ et in vivo, des arts populaires de la Corse rurale [9][9] Il s?est vendu, en deux jours de Fiera di a castagna....

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S?il n?est hélas pas rare de voir l'ethnologie céder aux sirènes journalistiques, il est remarquable de voir un journaliste réussir un travail d?ethnographie susceptible d?aider à la connaissance des réponses que les Corses ont apportés aux nécessités et aux vicissitudes qui leur furent imposées par leur milieu et par l'histoire. ?

Mediterraneans. Méditerranéennes, « Ici la Corse / Corsica Calling », Paris, Association Méditerranéennes, Ajaccio, Albiana, 12, été 2001, 336 pages

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par Vannina Bernard-Leoni

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ehess, Paris

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Brandie en hochet diplomatique alternatif, saucissonnée par des découpages géopolitiques étanches ou plus trivialement invoquée comme promesse solaire et vacancière, la Méditerranée n?en finit pas de s?égrainer et d?aussi s?étioler dans des discours flétris. Il est donc toujours réjouissant de redonner sens à ce mot et chair à cet espace, sans toutefois nourrir les terres de l'olivier à la tarte à la crème. Pour appréhender la richesse de cette culture, les bréviaires du bon père Braudel [10][10] Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen... restent miraculeux, et, à ses côtés, le puissant rejeton qu?est L?invention scientifique de la Méditerranée[11][11] Marie-Noëlle Bourguet et al., L?invention scientifique... éclaire la complexité du concept et dévoile les stratégies de ses emplois. Cela revigore déjà. Mais pour parfaire la cure, les retrouvailles avec la sensualité bigarrée qui se déploie là restent précieuses.

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Parée d?un généreux féminin pluriel porteur de diversité, la revue Méditerranéennes excelle à la tâche : elle embrasse toutes les voix qui résonnent sur ces bords. Et à pleine bouche, encore.

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Tous azimuts, des deux rives et jusqu?à leurs contreforts montagneux, les premiers numéros mêlaient des articles émanant de tout le pourtour, par d?ingénieux détours : autour de son anthropologue de fondateur, Kenneth Brown [12][12] Anthropologue spécialiste du Maghreb et du Proche-Orient,..., les pages se gorgeaient d?un zeste de Jacques Berque, d?un soupçon d?Ismaël Kadaré et d?une larme de Manuel Vasquez Montalban (n° 1 et n° 2/3) [13][13] K. Brown (dir.), Mediterraneans, n° 1, Paris, Maison..., et la mosaïque chatoyante montrait ainsi qu?elle jouait là à domicile. Depuis 1993 toutefois, Méditerranéennes semble céder à de puissantes Circés et façonne ses numéros au gré d?escales plus longues et plus lascives. Plus traditionnelles aussi, puisque pour accomplir leur travail de collecte Kenneth Brown et son équipe n?hésitent pas à raviver la légendaire hospitalité qui caractérise la région : tour à tour consacrée à Alexandrie (n° 8/9) [14][14] K. Brown (dir.), Alexandrie en Égypte, Paris, Maison..., Istanbul (n° 10) [15][15] K. Brown (dir.), Istanbul, un monde pluriel, Paris,... ou au Maroc (n° 11) [16][16] K. Brown (dir.), Voix du Maroc, Paris, Maison des Sciences..., Méditerranéennes se fait accueillir par un éditeur local ; gîte, couvert et longues veillées partagés donnent le jour à des numéros foisonnants et originaux.

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Ainsi en est-il allé du numéro que la revue a voué à la Corse : Méditerranéennes a convolé avec l'éditeur insulaire Albiana, et cette union a porté son fruit en été 2001. Le texte d?ouverture nous apprend même que c?est dans la complicité qui lie Bernard Biancarelli et Kenneth Brown que le projet trouve sa source. Au gré d?une conversation hédoniste ? narguilé, ligne d?horizon, bouquins et thé ?, une décision s?ébauche : Méditerranéennes regardera du côté des îles, et, après quelques hésitations, c?est à la seule Corse qu?elle donnera la parole. Le résultat est à la hauteur : la Corse que l'on dit trop taiseuse vous parle : « Ici la Corse ! », « Corsica calling ! » proclame d?ailleurs malicieusement le titre. Avide de se confier, la Corse vous appelle, elle vous invite, et c?est à un festin que vous voilà conviés. Joyeux, prodigue, un rien désordonné. Faisant écho à la gourmandise des textes d?ouverture, où gargouille la marmite ventrue et où se rompt le pain par grands bouts, les convives se pressent et personne ne vient les mains vides : vous allez voir ce que vous allez voir? Ou plutôt vous l'allez lire : 262 pages constituent la rubrique Lire la Corse, et ce ne sont pas moins de quarante auteurs et douze artistes qui l'animent.

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Ils et elles sont des Corses d?ici ou d?ailleurs, découvreurs amoureux de l'île, avertis ou encore novices ; vivants ou morts, depuis peu ou depuis longtemps, ils et elles offrent des points de vue qui se croisent, se répondent et se complètent sans ordonnancement chronologique, sans hiérarchie entre approches scientifiques et artistiques, ni entre mots et images : photographes, poètes, peintres, historiens, journalistes, dessinateurs, écrivains et anthropologues composent un kaléidoscope vertigineux. Mais si la beauté plastique est la première caractéristique du volume, il faut aussi en révéler le suc. Et avec B. Biancarelli nous parlerons cette fois de « polyphonie », car c?est bien vers l'harmonie que converge cette multiplicité de voix, et un portrait de la culture corse finit bien par se dessiner en filigrane. L??uvre se tisse peu à peu, au fil des lectures. Refusant résolument tout découpage didactique ou catégorique, le sommaire ne présente aucun chapitre, mais les textes s?enchaînent souplement au gré de mouvements dialectiques qui découvrent une architecture secrète, plus pensée qu?il n?y paraît. Ainsi, les deux textes liminaires de John Berger et Georges Ravis-Giordani tracent des sortes d?abscisses et d?ordonnées qui fixent le cadre ; en rappelant les origines mégalithiques de la culture corse, le premier, La ligne verticale [21-28], donne la flèche du temps ; le second, L?impossible Mezzogiorno [28-40], se charge de l'espace en situant géoculturellement l'île. Le repère posé, place à la substance : les textes qui suivent campent le milieu, cette relation des sociétés à leur environnement naturel ; piquons ses mots à Augustin Berque, et qualifions ces textes de mésologiques [17][17] Relatif à la mésologie, science du milieu qu?Augustin.... Poèmes (Francescu Micheli Durazzo [40-43] et Jacques Biancarelli [49-53]) et récits (Michelle Corrotti [53-57] ou Anne Meistersheim [57-66]) tressent synesthésiquement les sons, les couleurs et les sensations de l'île, tandis que l'entretien du philosophe Jean-Toussaint Desanti dévoile une véritable phénoménologie de l'insularité [43-49]. Plus loin, ce sont les grandes lignes sociopolitiques qui se dégagent (Marie-Ange Sebasti [66-69], Janne Bleeg Jensen [69-75] et Isac Chiva [75-81]). Puis affleurent les mythologies de la Corse et leur littérarité sous les plumes de Jérôme Ferrari, Dominique Memmi, Raymond Depardon, Jacques Thiers (respectivement [87-95 ; 95-99 ; 99-103]).

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Le reste du dossier se déploie avec la même pertinence, regroupant les textes évoquant la mémoire de la guerre (Frank B. Dean [119-124] et Victor Sinet [124-128]), le lien avec l'Italie (Stefano Tomassini [128-135] et Ghjiseppu Turchini [135-138]), la culture de bouche (Marie-Louise Maestracci [189-191] et Rolli Lucarotti [191-201]), l'économie (Robert Waterhouse [223-232] ou Jacques Orsoni [239-245]) ou encore l'histoire de l'île (James Boswell [249-251] et Jean-Marie Colombani [251-256]). Remarquons toutefois que la deuxième partie adopte un rythme plus alangui : dans les interstices, en guise de transition ou de pause, quelques textes orphelins offrent leurs analyses (tels que celui qu?Alexandra Jaffe consacre aux Corses qui vivent à l'extérieur [112-119]), leurs descriptions (le récit de Kenneth White en est un superbe exemple [173-181]), ou leur savoureuses histoires comme les belles nouvelles disséminées de Marcu Biancarelli [141-151], Rinatu Coti [163-173] ou Fabienne Maestracci [211-223]. Car le plaisir de lire reste le principal enjeu de la revue, et l'excipit est encore là pour le rappeler : le petit poème illustré d?Edward Lear est une merveille de congé au lecteur.

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Ainsi, si l'intelligence va de soi, le désir, lui, est sans cesse attisé. Peut-être du reste faut-il chercher de ce côté-ci les étranges règles linguistiques qui caractérisent le volume. En effet, les articles sont publiés en français ou en anglais, jamais dans les deux langues ? à l'exception du texte d?introduction de Kenneth Brown ou du poème d?Edward Lear ? : la vocation de la traduction n?est donc pas d?offrir les textes à différentes communautés de lecteurs. Plus curieuse encore, la façon dont se répartit l'emploi de l'une ou l'autre langue interroge franchement. Car le critère n?est pas celui de la V.O. Au contraire, sommes-nous tentés d?envisager. On redécouvre ainsi nos classiques ! L?interview que Jean-Toussaint Desanti accordait à Ange Casta s?en trouve par exemple toute renouvelée : les problématiques d?insularité qu?elle aborde s?enrichissent de la terminologie anglaise, et pour le lecteur attentif, apprendre que « le continent » est bien « mainland » engendre une nouvelle réflexion sur la mise en ordre des espaces et des sociétés. De même, la nouvelle de Ghjuvan Ghjaseppu Franchi, figure emblématique et militante de l'écrivain corsophone, gagne en anglais une étrangeté tout à fait rafraîchissante, et les joutes poétiques du chjam?è rispondi[18][18] Joute d?improvisation poétique corse. semblent nous être révélées pour la toute première fois. La variété des points de vue, y compris linguistiques, confirme encore sa fécondité.

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Conformément à cette ligne éditoriale, même si l'essentiel du numéro est bien dévolu à la Corse, Méditerranéennes rappelle que son pluriel n?est pas qu?une coquetterie. Comme son nom l'indique, la rubrique Varia qui occupe amplement la seconde partie du recueil [264-313] déplace le curseur et vous balade partout en Méditerranée. Richesse de la diversité de points de vue, disions-nous? De nouveau, s?impose l'impression que les treize articles qui composent cet ensemble ont été choisis avec soin : leur lecture prolonge le portrait de la Corse en même temps qu?elle s?en nourrit. La contribution d?Umberto Cocco sur Matteo Boe, un bandit sarde contemporain, revitalise le comparatisme entre Corse et Sardaigne, tandis que le texte suivant que Tomas Graves consacre aux rebost, garde-manger majorquins, file la thématique de l'interinsulaire. De même, l'initiation socioculinaire qu?Anne Marsella connaît et relate dans son beau texte Cooking with Djamila met au jour une communauté féminine méditerranéenne vive, gloussante et pépiante qui rappelle la complicité des femmes corses. Ailleurs c?est la chaleur du Caire, le soleil de Corfou ou la montagne qui se fait mer à Raguse qui déroulent le continuum.

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Mais, pour clore le recueil, c?est la brève rubrique Lettres de? qui donne aux lecteurs des nouvelles de quelques villes-clés de Méditerranée où l'avenir social et politique est encore incertain : Istanbul, Gaza et Tel-Aviv. Car si la revue de Kenneth Brown prend souvent le parti du beau, du savoureux et du jubilatoire, elle n?en abdique pas pour autant sa conscience civique méditerranéenne et ne détourne pas les yeux de l'instabilité sociale et politique qui caractérise aussi cette région du monde. C?est même à travers l'emboîtement successif des échelles de réflexions que la revue, et ce numéro corse notamment, parviennent à mettre en perspective la cohésion de la Méditerranée et la contiguïté des problématiques qui s?y nichent.

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Paru il y a désormais près de sept ans, « Ici la Corse/Corsica Calling » reste un instrument de choix pour appréhender, penser et goûter la Corse dans sa double dimension spécifique et interculturelle. ?

Fora. La Corse vers le monde, « La Corse au miroir du Japon », N° 1, juillet 2007, Éd. Association Ubiquità, 116 pages

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par Martin de la Soudière

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À la question : qu?est-ce que l'universel ?, l'écrivain portugais Manuel Torga répondait superbement : « C?est le local, sans les murs. » Cet aphorisme lumineux et généreux pourrait qualifier l'intention ? plus modeste ? présidant au lancement d?une revue qui veut inciter les Corses à s?ouvrir à et sur l'extérieur (Fora), en même temps qu?à leur permettre de mieux cerner, voire revendiquer, moins la spécificité de leur culture que ce qu?elle dit des autres cultures. Ici, pour cette première livraison, tout en les désignant et les singularisant, l'idée même d?insularité les rend cousins des autres insulaires du monde. Paradoxe, donc.

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Dans ce numéro « pilote », les lecteurs sont invités à mettre le cap à l'est, au Japon. Nous ne sommes donc pas ici dans une revue régionaliste, mais, subtilement, le territoire y fonctionne comme le terreau et le levier de réflexions vagabondes qui déambulent entre quelques-uns des motifs culturels présents sur les deux îles, celle-ci, celle de là-bas, comme la châtaigne, le sanglier, etc. On y trouvera aussi un cas exemplaire de réinterprétation culturelle avec les haïkus écrits en langue corse par Patrizia Gattaceca. Éclatement, donc, de la distance géographique et culturelle, mais également mise en regard de modes d?expression dont la proximité au sein du numéro fait sens : littérature, poésie, photographie, peinture (à noter la qualité des illustrations). Nous suivons aussi les parcours atypiques de Corses au pays du Soleil-Levant, jusques et y compris dans le monde de l'entreprise, et inversement le cas d?un Japonais dont les paysages et les nuages de notre île le « réconcilient ? écrit-il ? avec son île natale ».

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En compagnie d?auteurs comme Charlie Galibert, Augustin Berque ou encore Anne Meistersheim (auteur de superbes pages sur la « culture insulaire » où elle distingue « insularité », « insularisme » et « îléité »), nous sommes ainsi invités à revisiter l'île à l'aune d?une autre île, et dans un prochain numéro, et toujours sans s?y laisser enfermer, à l'aune du Maghreb. Un pari. Une performance. ?

Notes

[1]

Michel Vergé-Franceschi, Histoire de la Corse. Le pays de la grandeur, Paris, Le Félin, 2 tomes, 2007.

[2]

Charlie Galibert situe les travaux de Max Caisson dans un panorama d?ensemble des travaux anthropologiques concernant la Corse : cf. Charlie Galibert, 2005, « L?espistémé ethno-anthropologique corse », Espaces Temps.net, Textuel, http://espacestemps.net/document1185.html

[3]

Roland Barthes, 1957, Mythologies, Paris, Seuil.

[4]

Maurice Godelier, 1996, La production des grands hommes, Paris, Arthème Fayard : 347-348.

[5]

Maquis et forêt, chasseurs et pêcheurs, avec le berger, au champ, au village, pierre, terre et toits, à la maison.

[6]

Association pour le développement des études archéologiques, historiques, linguistiques et naturalistes du centre-est de la Corse.

[7]

Cahier d?anthropologie n° 4, 1997, « De l'invention à l'enjeu, le patrimoine corse : 100 ans d?objets corses dans les collections du Musée national des Arts et Traditions populaires », présentation de Jean-Marc Olivesi, Michel Colardelle, Martine Jaoul, contributions de Florence Pizzorni-Itié, Annie Goffre, Bernardu Pazzoni, Raymond Borrelly, Corte, Musée de la Corse.

[8]

Jean Marius Moratti et Jean Claude Moratti, 1988, Quelques aspects de la vie rurale en Corse d?hier, Casaglione.

[9]

Il s?est vendu, en deux jours de Fiera di a castagna de Bocognano (7/9 novembre 2007), 275 exemplaires et, dans les dix premiers jours de sa commercialisation (novembre 2007), 5 000 exemplaires d?un ouvrage pourtant imposant (plus d?un demi-millier de pages pesant quatre kg !) et relativement onéreux. Aux antipodes d?une commémoration nostalgique ou d?un embaumement passéiste, voilà qui donne sa véritable dimension sociale de créateur de liens à cet opus ? premier best-seller familial identitaire de l'édition insulaire, phénomène de société encore à décrypter, peut-être en relation avec les questionnements identitaires renvoyés par le procès Colonna et un besoin de resserrer les liens communautaires.

[10]

Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949.

[11]

Marie-Noëlle Bourguet et al., L?invention scientifique de la Méditerranée, Paris, Éditions de l'ehess, coll. « Recherches d?histoire et de sciences sociales », vol. 77, 1998.

[12]

Anthropologue spécialiste du Maghreb et du Proche-Orient, il est notamment l'auteur de People of Salé, Tradition and Change in a Morroccan City, Harvard, Harvard University Press, 1976.

[13]

K. Brown (dir.), Mediterraneans, n° 1, Paris, Maison des Sciences de l'homme, 1991.

K. Brown (dir.), Mediterraneans, n° 2/3, Paris, Maison des Sciences de l'homme, 1992.

[14]

K. Brown (dir.), Alexandrie en Égypte, Paris, Maison des Sciences de l'homme, 1996.

[15]

K. Brown (dir.), Istanbul, un monde pluriel, Paris, Maison des Sciences de l'homme, 1998.

[16]

K. Brown (dir.), Voix du Maroc, Paris, Maison des Sciences de l'homme, 2000.

[17]

Relatif à la mésologie, science du milieu qu?Augustin Berque a théorisée notamment dans Médiance. De milieux en paysages, Paris, Belin, 2000 (1990), et surtout Écoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, Paris, Belin (coll. « Mappemonde »), 2000.

[18]

Joute d?improvisation poétique corse.

Titres recensés

  1. Antoine Casanova, Georges Ravis-Giordani et Ange Rovere, La chaîne et la trame : ethnologie et histoire de la Corse, Ajaccio, Albiana, 2005, 397 pages
  2. Emmanuel Barnabéu-Casanova, Dominique Lanzalavi, Corse, les voies de l'avenir, Paris, L?Harmattan, 2003, 245 pages
  3. Philipe Franchini (dir.), Une dramaturgie corse, Paris, Éditions Autrement, 2002, 151 pages
  4. Max Caisson, Mots et mythes. Essais sur le sens des traditions corses, Ajaccio, Alain Piazzola, 2004, 175 pages
  5. Pierre Jean Luccioni, Tempi fà, arts et traditions populaires de la Corse, Ajaccio, Albiana, 2007, 656 pages. http://www.albiana.fr/article-616.htm
  6. Mediterraneans. Méditerranéennes, « Ici la Corse / Corsica Calling », Paris, Association Méditerranéennes, Ajaccio, Albiana, 12, été 2001, 336 pages
  7. Fora. La Corse vers le monde, « La Corse au miroir du Japon », N° 1, juillet 2007, Éd. Association Ubiquità, 116 pages

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