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Ethnologie française

2010/3 (Vol. 40)


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Première cause de mortalité prématurée dans les pays développés, le tabagisme est responsable chaque année en France de plus de 60 000 décès, auxquels il faudrait ajouter quelques milliers de décès annuels imputables au tabagisme passif. Pour faire reculer le tabagisme, les pouvoirs publics ont progressivement mis en place tout un arsenal de mesures : hausse régulière des taxes (et donc du prix des cigarettes) qui a commencé avec la loi Veil en 1976, interdiction de la publicité dès 1992 (loi Évin), restrictions sur les conditions de vente (entre 2000 et 2005 : vente interdite aux moins de 16 ans, proscription des paquets de dix cigarettes, suppression des mentions « légères »…), restriction sur les conditions d’usage (interdictions de fumer dans les lieux publics couverts et au travail, étendues aux débits de boissons et aux discothèques en 2008), sans oublier les campagnes d’information et de sensibilisation (dans les médias, à l’école, sur les paquets de cigarettes) [Peretti-Watel, 2007]… Sur le long terme, ces mesures ont contribué au recul du tabagisme, qui apparaît tout de même modeste au regard des moyens déployés : on comptait en France un peu plus de 40 % de fumeurs dans les années 1970, contre 31 % en 2008.

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Depuis quelques années, donc, fumer ne va plus de soi. Confronté à une sorte d’« inversion des valeurs », le fumeur ne représente plus cette vie « plus forte », « plus chaude », « plus active », qu’il symbolisait durant l’après-guerre [Collins, 1975 ; Markle & Troyer, 1979]. Au contraire, une étude australienne montre que le fumeur est plutôt perçu aujourd’hui par l’opinion publique comme un être « malodorant » et « sans volonté », un « pollueur égoïste », un salarié « moins productif » que les autres, qui pèse sur les dépenses de santé et « empoisonne son entourage » [Lupton, 1995 ; Chapman & Freeman, 2008]. Bien sûr, les campagnes de prévention, la hausse du prix des cigarettes et l’interdiction de fumer dans les lieux publics couverts ont nourri ce processus de dénormalisation du tabagisme.

Un recul socialement différencié

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En effet, entre 2000 et 2007, en France, la prévalence tabagique est restée stable (environ 45 %) parmi les chômeurs, tandis qu’elle diminuait de 9 % parmi les ouvriers (de 44 % à 35 %), et de 13 % chez les cadres et les professions intellectuelles supérieures (de 36 % à 23 %) [Peretti-Watel et al., 2009]. Ce phénomène est également observé dans d’autres pays, en particulier en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Les personnes en situation de précarité, et en particulier celles qui sont au chômage, persistent donc plus souvent à fumer, alors même que la hausse des prix ampute une part non négligeable du très modeste budget dont elles disposent [Marsh & McKay, 1994 ; Franks et al., 2007]. Les taxes sur les produits du tabac constituent à ce titre un « impôt régressif » qui tend à paupériser davantage les plus démunis, à accroître leur précarité et à dégrader leurs conditions de vie, sans pour autant parvenir à les préserver des risques annoncés du tabagisme [Godefroy, 2003]. Si les fumeurs les plus démunis résistent à la hausse des prix, cela laisse supposer que leur pratique tabagique obéit à des motifs qui échappent aux promoteurs de la lutte antitabac.

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Cette résistance interpelle la sociologie. Pourquoi les fumeurs pauvres sont-ils moins enclins à s’arrêter ? Sachant que le recul global du tabagisme est le fruit d’un travail préventif intensif auprès de l’ensemble de la population, pourquoi ce travail est-il moins efficace au sein des catégories sociales les moins favorisées ? L’efficacité de la lutte antitabac dépendrait-elle du contexte économique et social dans lequel se trouve le fumeur ? Pour comprendre la pratique tabagique des fumeurs pauvres, il importe d’abandonner le point de vue de l’individualisme biomédical pour s’intéresser au sens que donnent les fumeurs à leur pratique [Collins, 2004]. Il s’agit donc ici d’écouter le discours des fumeurs pauvres, pour mieux comprendre les motivations qui les poussent, dans un contexte incitant fortement à l’arrêt, à continuer leur pratique [1][1] Notons que des recherches antérieures ont déjà proposé....

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En 2006 et 2007, nous avons réalisé des entretiens approfondis, qui ont duré de 40 minutes à 1 h 30, avec 31 fumeurs pauvres (13 femmes et 18 hommes, âgés de 16 à 60 ans, de 45 ans en moyenne). Pour sélectionner ces fumeurs, nous avons repris la définition de la pauvreté proposée par Georg Simmel : c’est l’assistance qui définit le pauvre, autrement dit le fait de recevoir une aide matérielle de la collectivité [Simmel, 1998 ; Paugam, 2005]. Ces fumeurs ont donc été rencontrés dans une maison des chômeurs, dans deux foyers d’hébergement d’urgence, et par l’intermédiaire d’une conseillère en économie sociale familiale, dans une grande ville du sud-est de la France et sa périphérie. Ces entretiens ont été enregistrés, retranscrits et anonymisés. Ils exploraient la pratique tabagique de ces fumeurs, ses motifs, son histoire, ses dangers, sans oublier d’évoquer la lutte antitabac. La grille thématique servant de trame aux entretiens a été modifiée au fur et à mesure que l’analyse des premiers entretiens suggérait de nouvelles pistes.

Comment la pratique tabagique de ces fumeurs s’articule-t-elle avec leur intégration sociale ? Aux frontières de l’exclusion sociale, ces fumeurs sont peu exposés à la « dénormalisation » du tabagisme, leur propre socialisation ayant été marquée par la cigarette, et certains tentant de se réinscrire dans la société en politisant la cigarette. Ensuite, quelle place occupe le tabac dans le quotidien de ces fumeurs pauvres ? La cigarette apparaît comme le dernier palliatif pour combler l’ennui d’un temps vide, soulager la solitude d’une existence ancrée dans le présent par défaut d’avenir.

Tabagisme et intégration sociale

Les fumeurs pauvres moins enclins à l’arrêt du tabac

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Les pouvoirs publics, notamment en Amérique du Nord, utilisent depuis une dizaine d’années le terme de « dénormalisation » pour désigner un travail préventif capable de débanaliser une pratique tabagique fortement installée dans les mœurs. Ils s’appuient sur l’idée que, dans la population, la perception faussée de certaines normes (tout le monde fume) induit un comportement tabagique soutenu. La « dénormalisation » consiste (par l’information, la réglementation, la responsabilisation) à modifier cette perception afin d’agir sur le comportement des fumeurs. La politique de « dénormalisation », reprise sous ce nom dans les programmes de lutte contre le tabac de l’OMS, s’appuie sur des travaux de psychologie sociale des années 1980, notamment sur le modèle de la « Social Norms Approach » [Perkins & Berkowitz, 1986 ; Berkowitz, 2004], et espère en « l’émergence d’une norme sans tabac » [Institute of Medicine, 1994 ; Institut national de santé publique du Québec, 2004].

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Depuis la mise en œuvre de cette politique dans le courant des années 1990, un recul du tabagisme est nettement observable. Elle incite les fumeurs qui souhaitent maintenir ou renforcer leur intégration sociale à cesser de fumer pour se défaire d’une identité de plus en plus « polluée » (« spoiled identity ») [Chapman & Freeman, 2008]. Mais elle perd de son pouvoir auprès des populations les plus exclues. Pour qu’elle demeure efficace, encore faut-il que cette « norme émergente » (ne pas fumer) soit perçue comme pertinente auprès de ces populations. Là où l’intégration sociale ne dépend pas, ou peu, du respect des normes dominantes, mais dépend au contraire du maintien d’une distance avec celles-ci, ce qui est le cas dans les milieux populaires défavorisés [Cohen, 1955 ; Hoggart, 1970], les individus peuvent choisir d’entretenir cette distance.

Ainsi, c’est l’expérience concrète des fumeurs qui dicte la nécessité sociale d’un arrêt de leur pratique ou au contraire de son maintien. Là où cette expérience impose que l’on se conforme davantage à la règle de ne plus fumer, sous peine d’une sanction qui mettrait en péril son intégration, ainsi que celle de ses pairs, l’individu est incité à s’y plier. A contrario, le relatif éloignement des fumeurs en situation de précarité vis-à-vis des sphères privilégiées de l’intégration sociale (le travail notamment, mais aussi souvent la famille) pourrait justifier qu’ils soient moins perméables aux politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Pour eux, arrêter de fumer c’est se soumettre à une règle dépourvue de sens, et non faire un choix raisonné permettant d’espérer une meilleure intégration sociale. Selon les fumeurs interrogés, l’arrêt du tabac prendrait sens pour des personnes déjà bien intégrées ou en passe de l’être, ce qui n’est pas leur cas. Et lorsqu’ils envisagent d’arrêter, c’est justement en parallèle à d’autres projets intégrateurs : trouver un travail, obtenir un logement, avoir des enfants, etc. Mais leur mode de vie au moment des entretiens correspond davantage à une somme de privations qu’ils ont souvent intégrées comme une ligne d’horizon. Dès lors, arrêter de fumer est plutôt envisagé comme une privation et un accablement supplémentaires.

Une initiation tabagique souvent familiale, puis relayée par les pairs

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Non seulement les fumeurs interrogés sont peu exposés à la dénormalisation du tabagisme, mais en outre ils ont souvent été eux-mêmes socialisés dans des milieux où la cigarette allait de soi. Si certains citent l’internat, le service militaire, ou encore le milieu professionnel de leur premier emploi, l’initiation tabagique s’est souvent déroulée dans le cadre familial. Le père joue alors un rôle déterminant : c’est lui qui a offert la première cigarette ou le premier paquet, ou c’est dans sa poche que cette première cigarette a été « empruntée ».

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« C’est un truc familial quoi, mon père le dimanche après manger, il nous filait une clope. […] Après, j’ai commencé à travailler à 14 ans… Et puis j’travaillais dans des hôtels-restaurants donc heu… J’travaillais avec des adultes qui les trois quart fumaient aussi. C’est un milieu, la restauration et l’hôtellerie, où les gens fument énormément » (Méline, 54 ans, au chômage).

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« Dans la famille, on était entourés de fumeurs, on vivait là-dedans, dans la clope. […] J’ai toujours vu mes parents fumer. […] C’était dans les mœurs quoi ! Ça faisait partie du rythme de la famille. […] Tout le monde avait son paquet de clopes » (Fabrice, 51 ans, au chômage).

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« J’ai commencé à fumer à 14 ans. […] J’avais volé des gitanes à mon père, […] il fumait toujours à la maison. […] Petit j’ai vécu dans le tabac, j’en avais plein les narines. Voir mon père fumer et boire l’apéro, c’est parti de là. […] C’est lui qui m’a acheté mon premier paquet de blondes, à 17 ans » (Émilien, 36 ans, au chômage).

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Passé le stade de l’initiation, c’est au sein du groupe de pairs que les interviewés sont devenus des fumeurs confirmés. La sociabilité tabagique se développe alors souvent autour d’un verre d’alcool partagé dans un débit de boissons, la cigarette s’affirmant alors comme la compagne obligée de l’apéritif (tous nos entretiens ont été réalisés avant que soit appliquée l’interdiction de fumer dans les débits de boissons).

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Il est apparemment plus facile d’arrêter de fumer si l’on renonce aussi à fréquenter les bistrots à l’heure de l’apéro.

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« J’vais boire un pastis, j’vais boire une bière, au bout de la deuxième gorgée, la petite clope et là j’apprécie encore plus le verre aussi. Et j’apprécie la clope aussi » (Arnaud, 23 ans, au chômage).

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« [À cause d’une l’hépatite], j’ai arrêté de boire aussi. Enfin de boire l’apéro, au bistrot. Et ça aide aussi [à arrêter de fumer], parce que je pense qu’il y a toute une heu… un ensemble d’éléments, comment dire heu, j’arrive pas à trouver le mot, une ambiance, toute une ambiance, une ambiance psychologique aussi » (Didier, 53 ans, ouvrier).

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À mesure que le tabagisme devient régulier, la cigarette devient un véritable objet d’échange autour duquel s’organise le lien social. La cigarette est ainsi donnée, échangée, elle crée des obligations de réciprocité différée, qui se concrétisent lorsque le nouveau fumeur, après avoir profité des largesses de ses pairs, doit à son tour acheter un paquet de cigarettes pour leur rendre la pareille.

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« Au début je taxais, et puis arrive un moment où tu vas t’acheter ton premier paquet de clopes, c’est symbolique quoi, enfin voilà quoi. […] Je les ai achetées plus tard, une fois que les gens à qui je taxais en avaient marre de m’en donner. […] Ben ouais, y a un moment où tu payes ta clope et voilà quoi » (Arnaud, 23 ans, au chômage).

La difficulté à se défaire d’une pratique socialisante

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Les modalités de l’initiation tabagique permettent de comprendre que la cigarette reste parfois associée à des attaches affectives extrêmement fortes. Telle la madeleine de Proust ou le pavé du château de Guermantes, la cigarette provoque alors des réminiscences de circonstances heureuses ou de personnes aimées. Dans ce cas, les personnes interrogées n’envisagent même pas d’arrêter de fumer.

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« Quand j’étais toute gamine, je trouvais que les cigarettes de mon père elles sentaient le miel, je me disais “qu’est-ce que ça doit être agréable de fumer !” […] J’aime la cigarette, j’aime fumer. Comme on aime un parfum, moi j’aimais l’odeur des cigarettes de mon père » (Camille, 60 ans, retraitée).

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En outre, chez les personnes en situation de précarité, la vie de tous les jours, quand on ne travaille pas, quand on vit à la rue ou en foyer, est fortement marquée de rituels tournant autour de la cigarette. Celle-ci serait un objet par lequel des personnes socialement exclues maintiennent des règles d’échange et une sociabilité résiduelle.

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« Mettons tu passes, tu vois que je fume : “Monsieur, vous avez pas une cigarette ? – Non, j’ai que du tabac. – Ah ! Non ça me plaît pas alors !” Pourquoi parce qu’ils veulent que des blondes et des fois, y en a qui disent j’ai que du tabac. […] Mais cette personne-là, c’est que le jour où toi t’en as pas, c’est eux qui vont t’en donner. Donc, c’est réciproque » (Philippe, 50 ans, sans domicile, sans emploi).

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La réciprocité est un élément récurrent dans le discours des interviewés. Si elle implique une évaluation de ce qui est donné et de ce qui doit être rendu en termes de cigarettes, elle sous-tend également des règles de morale (politesse ou respect, par exemple) qu’il est fréquemment nécessaire de rappeler.

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« Jamais ça me viendrait à l’idée d’aller demander des sous. Mais une cigarette ouais, sans problème. Et sans problème, j’en donne aussi. C’est rare qu’on me refuse. Mais y a la façon de demander aussi quoi. […] C’est pour ça que moi, si quelqu’un me demande poliment, je la donne sans problème. Des fois j’tombe sur des gens heu “donne-moi une clope” “va te faire foutre” [rire]. J’peux pas. Mais heu, voilà c’est une façon aussi d’aborder les gens quoi » (Méline, 54 ans, au chômage).

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Pour les fumeurs interrogés, la cigarette est le moyen par lequel on rappelle à soi et aux autres les règles essentielles d’une socialité souvent en péril. Le coût élevé de ce bien, le manque qu’il provoque lorsqu’il est difficile de se le procurer font de lui un pivot par lequel il devient possible de reconstruire les règles d’un lien social particulièrement ténu pour les personnes les plus précaires. Grâce au tabac, celles-ci peuvent ainsi tenter de se réinscrire dans une société qui tend à les exclure. On comprend dès lors pourquoi il est si difficile d’arrêter pour ces fumeurs. D’une certaine façon, leur dépendance au tabac n’est pas seulement physique ou psychologique, elle est aussi sociale.

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Plus généralement, on pourrait dire que pour ces fumeurs la pratique tabagique convoque un ensemble d’éléments qui s’imbriquent les uns aux autres et construisent ce que Mauss désignait comme un instant fugitif où « les hommes prennent conscience sentimentale d’eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d’autrui », sachant qu’en cet instant fugitif se concentre « la totalité de la société et de ses institutions » [Mauss, 1950 : 274]. En ce sens, l’acte de fumer pourrait constituer un « fait social total » où se retrouvent en même temps les dimensions physiologique, psychologique et sociologique.

Du soin de soi à la santé de tous : la politisation de la pratique tabagique

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Pour ces fumeurs, une autre manière de reposer la question de la cigarette dans une dimension collective, et de se réinscrire soi-même dans un projet de société, consiste à refuser de la détacher d’un questionnement politique plus large. Ainsi, certains d’entre eux tiennent un propos écologique. Mettant en cause les effets délétères de la pollution, ils affirment que la lutte antitabac ne peut trouver sa cohérence qu’accompagnée d’une politique environnementale exemplaire. D’autres parlent d’une agriculture plus contrôlée, plus naturelle, radicalement débarrassée de la question des ogm par exemple, pour cultiver du tabac naturel et produire des cigarettes « plus saines ». L’appel à une vie collective plus respectueuse de la nature est assez présent dans les discours relevés. Il s’agit là d’une projection dans un monde meilleur qui semble faire écho au sentiment d’une vie usante, soumise aux intérêts économiques d’une minorité. Les fumeurs que nous avons rencontrés soulignent alors le peu de plaisirs qu’il leur reste, et se sentent contrariés par une classe politique qui tente de leur imposer la morale d’une vie saine sans pour autant leur assurer de protection sanitaire contre les risques environnementaux.

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« J’pense que c’est possible de vendre autre chose que ces saloperies qu’ils nous vendent […] : du tabac ! Mais vraiment du tabac comme ils faisaient dans l’temps. Dans l’temps ils fumaient pas des cigarettes comme aujourd’hui hein. Ils fumaient réellement des feuilles de tabac quoi. Mais ça c’est possible. Ça pousse bien le tabac. En plus ça ferait du boulot pour les paysans [rire]. Un revenu pour eux. Hé ouais. Je sais pas c’est… pasque c’est un… en fait c’est un système complètement commercial où certaines grandes firmes se gavent de fric sur notre dos, c’est tout hein. Ça leur permet après de bosser avec les laboratoires pour vendre des médicaments pour soigner les maladies qu’ils nous ont provoquées. Ben c’est un système, c’est pour faire du pognon, c’est tout hein » (Méline, 54 ans, au chômage).

Cette politisation du propos sur le tabac tend à relativiser ses dangers [Hughes, 2002 ; McKie et al., 2003]. Elle met à distance le discours préventif en considérant que les risques du tabagisme sont certes réels, mais secondaires. En avançant ces idées, les fumeurs endossent une responsabilité qui dépasse leur propre intérêt pour embrasser l’intérêt général. La critique à l’égard du discours préventif peut ainsi être entendue à la fois comme un déni des dangers auxquels ils s’exposent et exposent leur entourage, mais également comme une volonté de voir la question sanitaire se poser de manière plus large et plus cohérente. Une fois de plus, les discours sur la cigarette traversent toute la société et interrogent ses institutions.

La cigarette, dernier plaisir d’une vie ancrée dans le présent

L’ennui du temps vide

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L’isolement des fumeurs pauvres les ramène fréquemment à eux-mêmes, à un présent vide, dans lequel le manque de ressources réduit des envies apparemment rudimentaires à de simples velléités. Dans ce contexte, projeter un arrêt du tabac semble bien dérisoire.

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« On est mort ici, on est loin de tout. Si on avait une piscine dans le coin, j’irais nager tous les jours, au lieu de fumer. J’ai pas de voiture, j’vais pas aller à treize bornes en auto-stop pour aller à la piscine ! […] À Paris, j’adorais nager, je fumais moins, je buvais moins, j’avais des poumons, du souffle, des tas d’activités ! » (Camille, 60 ans, retraitée).

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Tour à tour ou à la fois plaisir de l’instant, produit contre le stress, objet de compagnie, témoin de son histoire, la cigarette n’offre de détachement possible que si l’on trouve à s’attacher ailleurs, que si la vie dont on ne voit pas l’horizon permet enfin de voir un peu plus loin et d’organiser son temps dans des activités partagées avec d’autres. Car ce dont souffrent la plupart de ces fumeurs, c’est essentiellement d’un temps vide dans lequel le corps s’ennuie, repose, socialement mort, physiquement inutile.

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« Quand j’avais des occupations et puis quand je bossais aussi, quand je bossais je ne pensais pas à la clope. […] C’est quand j’avais rien à foutre que j’allumais la clope. […] Ouais, quand vous foutez rien vous fumez plus » (Fabrice, 51 ans, au chômage).

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« Si j’avais de quoi occuper mes journées, je fumerais moins. Ça m’est déjà arrivé ; quand je travaille, je fume qu’à la pause, alors que là, à la maison, café-cigarette, café-cigarette » (Leila, 26 ans, au chômage).

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Pour ces personnes, fumer est devenu une socialité de substitution, un remède à l’ennui et au désœuvrement. Pour plusieurs d’entre elles, ce serait même le dernier remède qui reste à leur portée.

« On n’a plus que ça pour se détendre »

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Ces fumeurs souvent désœuvrés et isolés vivent ancrés dans le présent, aussi morne soit-il. Ils cherchent à profiter au mieux de ce présent où les plaisirs sont rares et chers, et la cigarette est fréquemment associée aux moments privilégiés d’une journée. Elle offre un semblant de compagnie qui aide à supporter la solitude, d’autant que, même si elle coûte cher, paradoxalement, pour certains elle serait un moyen de faire des économies.

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« Je me raccroche à la cigarette en fait. C’est un petit bonheur pour moi dans la journée, quel que soit, heu… j’en fume pas mal mais, du moment où je prends ma cigarette c’est du bonheur pour moi » (Manon, 56 ans, employée).

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« Ben, ça fait, bon ben, si on calcule par an, oui c’est sûr que ça fait beaucoup, ça fait une grosse somme, mais bon, on n’a que ça pour se détendre alors… Si encore on allait dans des boîtes de nuit, dans des fêtes, dans heu je sais pas, si on allait s’amuser, au restaurant tout ça ben ça coûterait plus cher » (Joseph, 50 ans, au chômage).

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« Pour moi, en tout cas [la cigarette] c’est une aide. Comme la nuit je me réveille, j’arrive plus à dormir ; je fume. J’vais faire quoi sinon ? Rien. Je fume. Et si j’ai pas de tabac, alors là… c’est pas bon du tout ! […] Y a le problème que… Y a aussi la solitude. Ça joue beaucoup la solitude. Je connais des gens, ils se sont retrouvés seuls, ils se sont mis à fumer » (Clément, 57 ans, au chômage).

Un ancrage dans le présent qui relativise le risque

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En regard de la place qu’occupe la cigarette dans la vie des fumeurs pauvres interrogés, les incitations à l’arrêt suscitent des tensions contradictoires. Ces fumeurs reconnaissent que l’arrêt bénéficierait à leur santé, mais ce bénéfice est relativisé car la santé est elle aussi ancrée dans le présent. Alors que la prévention semble vouloir faire souscrire à un capital sanitaire qu’il s’agirait d’entretenir sur plusieurs décennies, tout, dans la vie de ces fumeurs, semble devoir se consumer dans l’instant.

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« Mais bon moi j’ai passé un check-up y a trois ans. Ouais, pour mes 50 ans. Et j’ai passé une radio des poumons et mon docteur m’a dit “c’est extraordinaire” (parce qu’il me connaît depuis très longtemps), “c’est extraordinaire avec tous les paquets de clopes que vous fumez vous avez des poumons de jeune fille” [rire]. Ça va ! J’en ai encore pour quelques années » (Méline, 54 ans, au chômage).

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La menace de maladie et le risque de mort sont relativisés par l’ancrage dans le présent. La mort est perçue comme une fatalité sur laquelle on cherche peu à agir et les messages préventifs sont alors désamorcés par cette idée d’une mort certaine et inévitable.

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« Ça tue, ouais, mais ça tue à la longue. C’est pas comme si ça tuait d’une balle quoi : voilà t’es mort ! Si t’as un flingue devant toi, tu vas réfléchir à deux fois alors qu’avec une cigarette ben ouais, ça va me tuer ouais. De toute façon, tous les jours je suis en train de mourir un peu, tu vieillis donc forcément tu vas arriver à l’échéance un jour ou l’autre quoi » (Arnaud, 23 ans, au chômage).

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Alors que les messages préventifs exhortent à se projeter dans le temps, ces fumeurs sont prisonniers de situations difficiles qui les enferment dans une existence vécue au jour le jour. Le plus souvent, il s’agit d’éponger les dettes, de « tenir » jusqu’à la fin du mois, de trouver un travail, de se procurer les biens et services nécessaires à des prix abordables, voire gratuitement, et d’assurer la maintenance de tout ce qui ne tient que par des bouts de ficelle. À ces activités quotidiennes s’ajoute une organisation visant à éviter les menaces administratives ou celles des créanciers. La « gestion des risques », quand on est pauvre, se situe à cet endroit précis d’un quotidien dans lequel on cherche à préserver une sécurité précaire. Lorsqu’on vit dans la rue, d’autres difficultés s’imposent : la lutte contre le froid, la pluie ou la chaleur, contre les violences ; la recherche de nourriture, d’argent, d’un coin tranquille pour dormir… Autant de problèmes qui ramènent à des préoccupations dont l’urgence est ancrée dans l’instant même, et qui rejettent au second plan la question de l’arrêt tabagique.

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Pour Richard Hoggart, « cette vie au jour le jour, caractéristique des classes populaires, a quelque chose d’un hédonisme qui incline à accepter sa condition, à oublier les soucis (les dettes, la boisson, la maladie) et à prendre du “bon temps” ». L’auteur ajoute que ce n’est pourtant là « qu’un hédonisme de surface. Parce que les gens du peuple savent au fond d’eux-mêmes que les satisfactions les plus pleines, qui supposent la maîtrise de l’avenir, “ne sont pas pour eux” » [Hoggart, 1970 : 186]. Ce qu’illustrent les expressions populaires qui soulignent qu’il vaut mieux consommer sa vie dans l’instant.

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Ce rapport au temps prend une importance capitale si l’on veut comprendre la résistance, ou simplement l’indifférence des personnes interrogées face aux injonctions préventives. Pour elles, la maladie et la mort ne sont pas des événements que l’on cherche à rejeter catégoriquement de sa vie. Elles sont simplement intégrées comme un avenir inexorable, qu’on pourrait certes repousser, mais au détriment des plaisirs, et au prix d’un programme sanitaire souvent difficile à observer. S’arrêter de fumer n’empêchera pas la mort, qui pourrait bien survenir au détour d’un événement sans lien aucun avec cette pratique. La question de l’arrêt est ainsi fortement relativisée.

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Les personnes que nous avons rencontrées se racontent tout entières au travers de leur pratique tabagique. La cigarette est ce par quoi se trame toute leur histoire, c’est l’un de ces objets qui traversent toutes les expériences, des plus intimes aux plus institutionnelles, l’un de ces objets d’échange par lesquels s’établissent et s’entretiennent les liens avec les autres. En cela, la pratique tabagique de ces fumeurs peut être appréhendée comme un « fait social total », au sens que Marcel Mauss donnait à cette notion. Tout comme Claude Lévi-Strauss contait comment l’échange du vin dans un petit restaurant permettait de gérer la promiscuité [Lévi-Strauss, 1949 : 68], la pratique tabagique se construit autour de règles de l’échange qui visent à établir, entretenir ou pacifier des interactions sociales. Les cigarettes que l’on offre, que l’on partage, que l’on fume ensemble, établissent les règles de distances sociales tout en offrant des opportunités de communiquer. Quand le lien social se délite, quand les tensions sont si fortes qu’on ne sait plus comment les apaiser, la cigarette permet d’inviter l’autre à partager du temps et des conversations, tout en lui rappelant qu’il a des obligations à notre égard.

Pour les fumeurs en situation de précarité, la cigarette satisfait des besoins de première nécessité, et remplit des fonctions de premier plan. On comprend mieux alors pourquoi la lutte antitabac échoue à faire reculer le tabagisme dans les milieux sociaux les plus défavorisés, et la nécessité qu’il y a à envisager des actions de prévention qui prennent en compte ces besoins et ces fonctions. La volonté des pouvoirs publics de débanaliser la pratique tabagique n’est plus, au sein de ces populations, un moteur suffisant à l’arrêt du tabac. Reste alors à interroger les limites d’une politique sanitaire dont les ressorts ne permettent plus d’aider une population, mais finissent par l’appauvrir davantage, la stigmatiser et, au final, la maintenir dans une pratique qu’elle sait dangereuse.?

Remerciements

Cette recherche a été financée par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, ainsi que par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les toxicomanies.


Références bibliographiques

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Note

[1]

Notons que des recherches antérieures ont déjà proposé une lecture sociologique du tabagisme, en s’appuyant sur les travaux d’Howard Becker [Becker, 1963]. Par analogie avec l’étude consacrée par cet auteur aux fumeurs de marijuana, ces recherches ont mis l’accent sur l’apprentissage collectif du tabagisme comme pratique déviante : s’initier avec ses pairs à la « bonne » manière de fumer (comment tenir sa cigarette, avaler la fumée sans tousser, apprivoiser les effets psychoactifs de ce produit…) [Hughes, 2002], et être capable de justifier cette pratique condamnée par la prévention à l’aide de « techniques de neutralisation » [Sykes & Matza, 1957], pour construire sa « carrière morale » [Peretti-Watel et al., 2007 ; Peretti-Watel et Constance, 2009]. Ces aspects seront donc peu abordés dans le présent article.

Résumé

Français

Pourquoi la lutte antitabac rencontre-t-elle une résistance particulièrement forte parmi les fumeurs pauvres ? Cet article propose des éléments de réponse à partir de trente et un entretiens approfondis réalisés avec des fumeurs en situation de précarité. Souvent marginalisés, les fumeurs pauvres sont moins exposés aux effets de la mise au ban du tabagisme et d’autant plus attachés à la cigarette qu’elle constitue un jalon de leur socialisation familiale et professionnelle. En outre, la critique de la lutte antitabac leur permet parfois de se réinscrire dans un projet collectif. Pour ces fumeurs privés d’argent, de loisirs, et souvent isolés, vivant ancrés dans un présent sans avenir, la cigarette constitue souvent l’un des derniers plaisirs de l’existence, l’occasion d’en soulager provisoirement les tensions, et aussi le moyen de restaurer un lien social qui se délite.

Mots-clés

  • tabagisme
  • pauvreté
  • chômage
  • normes sociales
  • prévention

English

The poor’s cigaretteWhy should be poor smokers so reluctant to quit smoking ? This problem has been investigated through in-depth interviews conducted with smokers living in precarious conditions. As they were frequently marginalised, these smokers were less exposed to the processes of outlawing cigarette smoking. Smoking also constituted a strong element of their family and professional socialisation. For some of them, developing a critical discourse on prevention was a way to join a collective project. For these people with no leisure activities, frequently isolated, with lives rooted in the present, smoking was one of their last pleasure, a means of relief from stress, as well as a way to restore social ties.

Keywords

  • cigarette smoking
  • poverty
  • unemployment
  • social norms
  • prevention

Deutsch

Die Zigarette der ArmenWarum stößt die Anti-Raucherkampagne gerade bei armen Rauchern auf so massiven Widerstand ? Der Artikel versucht dieser Frage, anhand von 31 Interviews mit Rauchern aus sozialschwachen Milieus, auf den Grund zu gehen. Da sie gesellschaftlich oftmals benachteiligt sind, sind arme Raucher meist weniger über die Risiken des Tabakkonsums informiert ; zudem sind sie meist abhängiger, da die Zigarette ihre familiäre und berufliche Sozialisation prägt. Zudem solidarisieren arme Raucher sich durch ihre Kritik an der Anti-Raucher-Politik. Für die hier beschriebenen mittel-, hobbylosen und einsamen Raucher, die in einer Gegenwart ohne Zukunft feststecken, ist die Zigarette oftmals eines der wenigen Vergnügen oder eine Gelegenheit für einen Augenblick zu entspannen und eben auch Mittel soziale Kontakte zu knüpfen.

Schlagwörter

  • Nikotinabhängigkeit
  • Armut
  • Arbeitslosigkeit
  • soziale Tatsache
  • Prävention

Plan de l'article

  1. Un recul socialement différencié
  2. Tabagisme et intégration sociale
    1. Les fumeurs pauvres moins enclins à l’arrêt du tabac
    2. Une initiation tabagique souvent familiale, puis relayée par les pairs
  3. La difficulté à se défaire d’une pratique socialisante
  4. Du soin de soi à la santé de tous : la politisation de la pratique tabagique
  5. La cigarette, dernier plaisir d’une vie ancrée dans le présent
    1. L’ennui du temps vide
    2. « On n’a plus que ça pour se détendre »
    3. Un ancrage dans le présent qui relativise le risque

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