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1Le sang menstruel est frappé d’ambivalence. Élément polluant, qui contraint les femmes à respecter un ensemble de prescriptions et d’interdits [Verdier, 1979 ; Héritier, 2002], il se retrouve, dans certaines sociétés et sous certaines conditions, pourvu de qualités curatives [Mead, 1963 ; Bonnemère, 1990]. En France, cette substance corporelle continue d’être considérée comme une source de souillure naturelle que les femmes doivent cacher, même si les réalités biologiques de la sexualité et de la procréation ne sont plus dissimulées aux jeunes filles afin de préserver leur virginité. En effet, les conceptions éducatives concernant la ménarche ont commencé à se transformer dès la fin du xixe siècle, sous l’effet de la médicalisation croissante du corps féminin [Brumberg, 1997], la parole sur la physiologie féminine se libérant progressivement tout au long du xxe siècle au sein de la famille. Aujourd’hui, les modèles éducatifs, qui sont largement définis par la psychologie, incitent les parents à prévenir les enfants des transformations pubertaires qui les attendent. Des ouvrages consacrés à la puberté et à l’adolescence, rédigés par des psychologues ou des journalistes, expliquent aux filles les changements qu’elles vont traverser et aux parents la « bonne » manière de les y préparer. Depuis la circulaire Fontanet du 23 juillet 1973, l’école a une obligation d’information sur la sexualité [Kniebiehler, 2002]. C’est pourquoi elle organise des séances d’éducation à la « vie sexuelle et relationnelle » et consacre une partie du programme de Sciences de la vie et de la terre à la reproduction et à la puberté. L’évolution des normes éducatives concernant les menstruations questionne donc l’expérience contemporaine des premières règles des jeunes filles.

2Plusieurs recherches se sont intéressées à cette question, sans pour autant aboutir à des résultats similaires. Les travaux en psychologie du développement, fondés sur des enquêtes quantitatives auprès de jeunes filles, mettent en avant le fait qu’il ne s’agit pas d’un événement traumatisant pour une majorité d’entre elles, parce qu’elles y ont été préparées [Brooks-Gunn et Ruble, 1982]. Les travaux en ethnologie, qui se sont intéressés au souvenir que des femmes ménopausées avaient de la ménarche, confirment l’importance du savoir dans le vécu des premières menstruations, les adolescentes non informées associant systématiquement les règles à la souillure et à la saleté [Vinel, 2004]. Les travaux féministes anglo-saxons [1], réalisés auprès de femmes, soulignent que cette première fois constitue une expérience négative et angoissante pour la majorité des jeunes filles, qui les pousse à accorder plus d’importance à leur corps sexué [Lee, 1994]. D’autres recherches récentes, réalisées auprès d’adolescentes et de leurs mères, s’intéressent plutôt à l’impact de cet événement sur le regard que les filles portent sur elles-mêmes et leur statut ainsi que sur le regard de leurs parents. Elles montrent non seulement que les filles y voient un signe marquant la fin de l’enfance et participant à la définition de leur identité de femme, mais aussi que cet événement agit sur le regard que les parents portent sur les filles et les pousse à modifier leurs pratiques éducatives [Mardon, 2009 ; 2010].

3Le fait que le sang menstruel fasse l’objet d’un traitement négatif, c’est-à-dire qu’il soit considéré comme une source de souillure naturelle que les femmes doivent impérativement dissimuler, la manière dont ces représentations sont transmises aux adolescentes et l’effet qu’elles peuvent avoir sur leur expérience « ménarchale » ont donc rarement été explorés. En s’intéressant aux pratiques éducatives familiales à propos des règles, au traitement dont le sang menstruel fait l’objet dans ces pratiques, aux modalités d’appropriation de cet événement par les jeunes filles et au sens qu’elles y accordent [2], cet article entend montrer que les adolescentes apprennent à considérer le sang menstruel comme une source de honte et de dégoût. Cette perception a des effets sur l’expérience qu’elles font de cet événement et les pousse à considérer leur statut de femme comme contraignant et négatif [3].

? Les normes et les pratiques éducatives concernant les règles : des évolutions ambivalentes

4L’analyse de l’évolution contemporaine des normes et des pratiques éducatives familiales concernant les premières règles révèle que les jeunes filles sont aujourd’hui informées des transformations qui les attendent et éduquées dans l’idée que la ménarche constitue un événement important dans leur parcours, la définition de leur identité et de leur maturité. Tout en incitant les filles à se réjouir et à être fières de cet événement, littérature éducative, familles et pairs leur apprennent également à considérer le sang menstruel sous l’angle de la honte et du dégoût en le présentant comme un déchet et une source de souillure naturelle qu’il est nécessaire de dissimuler.

• La ménarche comme signe de maturité et de féminité

5En France, les réalités biologiques de la sexualité et de la procréation ont longtemps été dissimulées aux jeunes filles afin de préserver leur virginité. Ce régime de non-dit a culminé au xixe siècle, tandis que l’Église sacralisait la virginité féminine en développant le culte marial [ibid.]. Cette situation évolue à partir de la fin du xixe siècle sous l’effet de deux évolutions majeures qui se déploient tout au long du xxe siècle : la médicalisation croissante du corps féminin [Brumberg, op. cit.] et la levée des tabous au sein des familles en ce qui concerne la physiologie féminine. Popularisées notamment dans les années 1970 par les publications du mouvement en faveur de l’éducation sexuelle, L’école des parents, les normes éducatives contemporaines incitent les parents à préparer leurs filles à leurs premières règles. Dans les traités éducatifs étudiés, les règles sont présentées aux jeunes filles comme un événement physiologique et symbolique important. Il leur est indiqué qu’en tant que signe de fécondité elles participent à la définition de leur identité de femmes et de leur maturité [4]. Les mères, qui sont généralement incitées à accorder plus de temps aux tâches éducatives et aux questions de santé que les hommes [Cresson, 1995], sont invitées à les présenter comme telles. Ainsi, dans la brochure éditée en 2003 par la marque de protections périodiques Always, récoltée auprès de l’infirmière d’un des collèges où nous avons enquêté, figurent ces quelques précautions à leur intention : « Insistez sur le fait que les règles sont un signe de bonne santé chez une femme : elles ne sont pas une maladie. Essayez de la rendre positive et fière d’être une femme. »

6Au sein des familles, les principaux vecteurs des informations concernant les règles sont les mères, même si d’autres membres féminins, comme une sœur, une grand-mère ou des amies [5], peuvent jouer ce rôle. Il arrive en effet encore que la pudeur empêche les mères d’évoquer cette fonction corporelle honteuse avec leurs filles. Les propos de Mme Bussière, employée, dont le père était ouvrier agricole et la mère employée communale, révèlent l’ambivalence dans laquelle se trouvent certaines mères d’origine populaire, tenaillées entre leur désir de créer des conditions favorables au développement de leur enfant et leurs difficultés à adhérer aux normes éducatives en la matière : « Moi c’est un sujet, je suis assez… Enfin pas gênée, mais c’est difficile pour moi d’en parler. […] C’est pas bien mais je peux pas, c’est comme ça. » Dans les familles tsiganes étudiées par Emmanuelle Stitou [2008], où la culture du silence prime, la mère cache même soigneusement à ses filles tout indice suggérant l’existence des menstrues, celles-ci ne devant pas « voir » avant d’être réglées. Le sujet est considéré comme tabou, c’est la « latche », la honte d’en parler. L’information s’acquiert donc auprès des sœurs ou des cousines et, souvent, une fois l’événement survenu.

7Dans la plupart des familles cependant, on répond non seulement volontiers aux questions que posent les filles mais on les informe et les prépare également bien avant l’événement [6]. À travers le discours de leurs proches, les filles apprennent que la féminité se définit par la capacité de procréation et que les règles en témoignent. Lorsqu’elles constatent ou apprennent que leurs filles ont leurs règles, les mères les engagent à reconnaître qu’elles viennent de vivre un changement. Emma, 15 ans, se souvient des propos de sa mère : « Elle m’a dit des trucs du genre : “Tu deviens une femme.” » Parfois, c’est l’organisation d’une fête, d’un repas, ou l’achat d’un cadeau qui vient souligner le changement de statut qu’instaurent les règles pour la jeune fille.

8Le régime de non-dit autour du corps a laissé la place à un devoir d’information concernant la ménarche. Si les jeunes filles sont incitées à être fières d’avoir leurs premières règles parce que cet événement constitue une marque de fécondité, de féminité et de maturité, elles apprennent également à considérer le sang menstruel sous un angle négatif.

• Le sang menstruel : un déchet, signe de souillure naturelle

9Dans les traités éducatifs ou les ouvrages sur l’adolescence, les menstruations sont présentées comme un échec de la fertilisation et le sang des règles comme un déchet. Ainsi, Le Dico des filles précise à l’article « règles » que : « Si l’ovule n’a pas été fécondé, la muqueuse utérine, devenue inutile, se détache, ce qui produit un saignement. Le sang, l’ovule et les débris de la muqueuse sont alors expulsés par le vagin. Ce sont les règles » [Le Dico des filles, 2005 : 430]. C’est cette représentation, qu’on retrouve dans les ouvrages savants et populaires [Lowy et Marry, 2007], qui fait des menstruations une source de souillure naturelle et, par conséquent, de honte et de dégoût pour les femmes. Les adolescentes apprennent de multiples manières qu’elles doivent s’en prémunir, notamment par le biais de la littérature éducative, qui réserve une large place à la thématique de l’hygiène. Dans les manuels d’éducation sexuelle du dessinateur Zep, père de Titeuf, il est ainsi expliqué aux filles que la première chose à faire lorsqu’elles découvrent qu’elles ont leurs règles est d’éviter de « se salir », en utilisant des protections hygiéniques [Ferrand, 2010]. Tous les traités éducatifs sur l’adolescence insistent également sur le fait que les menstruations doivent impérativement être dissimulées, le sang ne devant laisser ni taches ni odeurs, ce qui est tantôt présenté comme une évidence, tantôt justifié en référence au « savoir-vivre » et au respect vis-à-vis d’autrui : « Discrétion et pudeur s’imposent : on ne doit pas laisser de traces de son passage dans la salle de bains ou les toilettes, ni laisser traîner serviettes et tampons ! » [Le Dico des filles, op. cit. : 430]. Tout en précisant que les règles ne sont pas « sales », la littérature éducative engage les mères à inviter les jeunes filles à redoubler d’attention concernant leur hygiène pendant la période menstruelle, ce qui constitue un véritable désaveu de cette sécrétion féminine : « Plus qu’à tout autre moment, une bonne hygiène s’impose. Votre fille aura le choix entre les serviettes ou les tampons périodiques. Vous l’informerez de leur changement régulier, plusieurs fois dans la journée. […] Insistez encore sur sa toilette : elle lavera son sexe mais pas l’intérieur de son vagin » [Comprendre l’ado, 2000 : 32].

10Dans les discussions entre mères et filles, le sang – sa couleur, son flux, ou encore le fait qu’il s’agit d’un déchet [7] – peut être évoqué assez précisément mais il ne se montre pas. Les mères insistent en effet pour que les filles surveillent l’arrivée des règles, se munissent de protections et veillent à bien dissimuler les traces de sang, même celles qui, du fait de leur pudeur, ne souscrivent pas au discours éducatif en valorisant le changement de statut instauré par les règles. Pour favoriser l’apprentissage de l’autocontrôle, certaines mères les engagent à noter la date de leurs règles afin d’anticiper leur venue. Les filles sont averties qu’elles doivent tout particulièrement dissimuler le sang aux hommes et aux garçons, à leurs pères et à leurs frères : « Je lui dis, mais ne laisse pas traîner tes serviettes dans la salle de bains. En plus, il y a son frère ! » (Mme Joncour, mère d’une jeune fille de 14 ans). Même si, pour rassurer les filles et valoriser la ménarche, les mères se sentent parfois obligées de souligner qu’elles ne doivent pas avoir « honte » des menstruations ou que le sang n’est pas « sale », tout, dans le devoir d’autocontrôle qui leur est transmis, participe à la construction de ces sentiments chez elles. En témoigne le fait que les filles soient nombreuses à surveiller souvent avec angoisse l’arrivée de cette première fois, par peur de révéler leur état, comme cette collégienne de 12 ans : « Lisa, elle les a eues et ça avait taché son pantalon blanc. Tout le monde s’était moqué d’elle. Alors évidemment, je fais attention ! » Les amies se chargent également souvent de rappeler les inconvénients qu’impliquent les menstruations à celles qui se montrent impatientes de vivre cette première fois. Les sentiments de honte et de dégoût ne se construisent pas seulement par le biais des membres féminins de la famille ou du réseau social des filles. Les moqueries que les garçons adressent à celles qui se sont « tachées » ou les remarques dégoûtées des frères à propos des règles y contribuent également.

11Afin de savoir si la présentation négative de cet attribut féminin a des conséquences sur la façon dont les filles vivent la ménarche et considèrent leur statut de femme, on peut désormais s’intéresser aux récits que font les adolescentes de cette expérience, au sens qu’elles lui accordent et à la façon dont elles se l’approprient.

? Des représentations qui agissent sur l’expérience ménarchale des jeunes filles et la manière dont elles conçoivent leur statut de femme

12Dans le récit que les adolescentes font de leurs premières règles, plusieurs facteurs permettent de montrer que la place accordée aux représentations négatives des menstruations dans les discours et les pratiques éducatives a des conséquences sur leur expérience de la ménarche et l’image qu’elles se forgent de leur statut de femme. Les filles se souviennent de cette première fois, qui a engendré des émotions fortes pour elles. Mais, parce qu’elle concerne une humeur construite comme un objet de dégoût, qui doit rester cachée, en faire le récit ne va pas de soi. Du fait de ces représentations négatives – et avec la répétition des règles et l’intensification du flux menstruel –, elles en arrivent toutes à considérer les menstruations et, par conséquent, le statut de femme vers lequel elles s’acheminent comme dévalorisant et contraignant.

• Un récit qui ne va pas soi

13Dans les récits que font les jeunes filles des transformations pubertaires, les premières règles occupent une place prépondérante. Elles se souviennent de la découverte de leur premier écoulement menstruel comme d’un moment fort sur le plan émotionnel et le présentent comme marquant. Mais parce que le sang menstruel est construit comme une substance négative que les normes sociales imposent de cacher et de taire depuis la Renaissance [Elias, 1976], énoncer le récit de cette expérience n’est pas aisé pour elles. Si elles refusent rarement d’en parler, elles ressentent de la honte à l’évoquer en présence de garçons, même si elles peuvent le faire devant plusieurs amies ou camarades de classe, parce qu’elles partagent, comme elles, cette expérience. Ainsi, lors d’une discussion collective, Cynthia, 12 ans, en classe de 5e, exprime sa gêne face au seul garçon présent : « En fait, on peut pas trop se confier par rapport à la puberté parce que [s’adressant à son camarade] “toi t’es là. Allez, au revoir !” » Les mots qu’elles choisissent d’utiliser pour faire le récit de cette première fois visent à mettre à distance le sang menstruel. Celui-ci est en effet rarement évoqué explicitement, alors même que c’est bien le constat de son écoulement qui a alerté les jeunes filles : « J’étais en train de travailler et puis voilà quoi… ça s’est produit. Et après donc je suis allée directement… enfin j’avais un peu peur. Je savais pas vraiment ce que c’était, donc je suis allée voir ma mère » (Sandra, 15 ans, Seconde générale). Ainsi, les menstruations sont souvent désignées par des tournures verbales indirectes telles que « ça » ou « les avoir ». Lorsque le sang est évoqué, c’est souvent de manière détournée, à travers la référence à la « flaque » ou à la « tache ». Le fait qu’il s’écoule des parties génitales du corps n’apparaît jamais dans les récits. Chez les lycéennes et les plus âgées des collégiennes, l’euphémisation des humeurs corporelles est plus exacerbée, ce qui témoigne d’une plus grande intériorisation des normes régissant l’expression des manifestations intimes du corps. Si le récit des jeunes filles se structure moins autour de ce qui se passe sur le plan corporel que du contexte dans lequel l’événement se déroule et des sentiments alors éprouvés, c’est qu’elles évoquent ce qu’il est socialement possible d’en dire, ce qu’on pourrait nommer le « bon scénario social » du récit [8].

• Honte et dégoût dans l’expérience de la ménarche

14Parmi les sentiments associés à la découverte de leurs premières règles, le dégoût et la honte reviennent de manière récurrente dans les récits de celles qui n’ont pas été informées préalablement, soit parce qu’elles étaient plus précoces que leurs camarades, soit parce que leurs mères ne leur en avaient pas parlé : « Mes premières règles, j’étais paniquée quand je les ai eues, parce que j’ai été la première de la classe à les avoir, j’étais hyper précoce là-dessus et je m’y attendais pas du tout, c’était vraiment le cadet de mes soucis et donc je l’ai appelée en catastrophe, “Maman, maman, j’ai du sang dans ma culotte”. Elle me fait : “Mais ma chérie c’est bon, panique pas, c’est les règles, c’est les premières règles.” Et j’étais là : “Oui mais c’est horrible, c’est moche !” » (Emmanuelle, 15 ans). Celles qui avaient été informées au préalable, par leur mère ou par leurs amies, ou encore par l’institution scolaire, expriment, cependant, un vécu neutre ou positif de la ménarche. Elles ont immédiatement pu en comprendre le sens, comme ce fut le cas d’Ariane, 15 ans : « Ça s’est pas super mal passé, j’en garde pas un mauvais souvenir justement. […] J’étais déjà un peu au courant, j’avais déjà des amies qui les avaient. » Le savoir que les filles possédaient sur les règles [Vinel, 2004] joue donc un rôle déterminant dans les sentiments qu’elles éprouvent à l’égard de la survenue de l’événement. C’est également le cas du contexte dans lequel elles ont fait cette découverte. Celles qui n’ont pas pu éviter de tacher leurs vêtements mettent en avant des sentiments de dégoût : « Ça m’a plutôt fait bizarre et embêtée, je trouvais ça assez dégoûtant », explique Juliette, 15 ans. Cette expérience les a directement renvoyées à la saleté et à la souillure, comme tout ce qui n’est pas à sa place [Douglas, 1967], le sang menstruel étant considéré comme un déchet qu’il convient de cacher, à la différence du sang émanant d’une plaie. Celles qui n’ont pas réussi à cacher cet événement ou même ont fait cette découverte à l’extérieur de chez elles et, de ce fait, ont eu peur de révéler leur état, insistent sur les sentiments de honte et de peur alors éprouvés. Ainsi, Aude, 13 ans, qui reconnaît avoir été « pas mal préparée » par sa mère, parle pourtant de ses premières règles comme d’un moment « affreux ». Ce n’est pas parce qu’elle ne s’y attendait pas ou ne s’en réjouissait pas, mais plutôt parce que l’événement l’a prise au dépourvu, alors qu’elle dînait à l’extérieur de chez elle, qui plus est avec son père, avec lequel elle n’imaginait pas pouvoir en parler. À l’inverse, celles qui ont aisément pu souscrire aux normes de l’hygiène mettent en avant l’aspect neutre ou positif de cet événement dans leurs discours.

15Le fait que la découverte des premières règles soit une expérience difficile à évoquer ou qu’elle soit avant tout associée chez certaines jeunes filles à des sentiments de honte et de dégoût n’indique pas que les représentations négatives des menstruations agissent sur la façon dont les filles considèrent la féminité et le statut de femme vers lequel cet événement leur permet de s’acheminer. Pour en témoigner, il faut s’intéresser au discours qu’elles tiennent non plus seulement sur la ménarche, mais également sur leur expérience des menstruations au quotidien et des contraintes sanitaires qu’elles impliquent.

• La part honteuse de la féminité

16L’évolution des normes éducatives concernant la ménarche pousse les jeunes filles à considérer les premières règles comme un signe de leur accession à la catégorie de femmes, qui vient marquer la fin de l’enfance, modifiant ainsi le regard qu’elles portent sur elles-mêmes et leur statut [Mardon, 2009]. Mais parce que le sang menstruel porte également en lui le poids d’un jugement négatif, elles éprouvent toutes des sentiments très ambivalents à l’égard de ce changement de statut et de la féminité. À la fierté d’avoir acquis ce signe de maturité se mêlent dans leur discours la gêne, l’embarras et parfois la colère, comme pour cette lycéenne qui attendait pourtant ce moment avec impatience : « Alors déjà, j’étais dégoûtée mais dégoûtée. Je m’en suis voulu d’être une fille parce que, pouff… je trouvais ça… je sais pas… j’aimais pas quoi ! Je voulais pas, ça me ouhhhh… » La féminité et le statut de femme apparaissent, de ce fait, comme peu enviables, ce qui pousse certaines à regretter de ne pas être un garçon. Même celles qui avaient vécu la découverte de leurs premières règles dans la joie révisent a posteriori leur jugement lorsqu’elles expérimentent de façon répétée les contraintes de la dissimulation ou l’intensification du flux menstruel : « Après quand on les a, c’est bon et on se fait : “Ben mince, je me demande comment j’ai pu souhaiter les avoir.” Parce que quand on les a, ben non, c’est pas marrant ! […] Au départ c’est que des petites traces quoi et puis après… quand on voit que c’est vraiment un liquide rouge qui tombe, qui colle… parce qu’au départ, c’était des serviettes, ben on fait non, non, non ! » Toutes ont intériorisé le fait qu’il s’agissait d’une source d’embarras pour elles, mais aussi qu’il leur fallait prévenir l’embarras des autres et, plus particulièrement, des hommes. C’est pourquoi elles souhaitent rarement partager la nouvelle de cette première fois avec un membre masculin de leur entourage, qu’elles peuvent interdire à leur mère d’en parler à leur père, ou qu’elles réclament la plus grande discrétion de la part de leurs proches à propos des menstruations. Lorsqu’elles évoquent leur expérience des menstruations au quotidien revient la honte d’acheter des protections hygiéniques ou encore de se tacher et de révéler ainsi à tous son état [9]. D’autant que, tant par manque d’habitude que du fait de l’irrégularité des premiers cycles menstruels, elles n’arrivent pas toujours à faire preuve d’autocontrôle. Même si, dans ces situations, elles peuvent s’appuyer sur une solidarité féminine [Lee, 1994], puisqu’il est fréquent que le groupe des filles vienne en aide à celles qui n’ont pas de serviettes ou se sont tachées [10], cela n’enlève rien à la honte et à l’humiliation associées au stigmate de la tache : « Au début, c’est gênant parce qu’on n’est pas habituée à avoir les règles, ça part de tous les côtés, y a des taches et tout. Et moi ça m’est arrivé une fois, j’ai eu la honte de ma vie. Heureusement que j’ai amené une veste et tout et après je me suis habituée. »

17Le mécontentement des jeunes filles à l’égard de leur nouveau statut est renforcé par les techniques sanitaires qui leur sont conseillées du fait de leur jeune âge. Dans la plupart des familles, elles sont en effet engagées à privilégier les serviettes hygiéniques, plutôt que les tampons, qui suppriment taches et odeurs et permettent de se baigner. Le fait que les tampons s’insèrent dans le vagin, qu’ils nécessitent un contact avec les organes génitaux et leur « exploration » sont autant d’obstacles à leur usage. Or, toutes soulignent l’inconfort des serviettes, qui sont perceptibles sous le vêtement et inconfortables, et qui ne mettent pas assez le sang menstruel à distance. Les quelques mères qui luttent contre ce type de restrictions en engageant les filles à utiliser très tôt des tampons ont en commun d’avoir toutes vécu une expérience négative de leurs premières règles. Non seulement elles s’avèrent très sensibles à la norme de prévention et d’information des adolescentes, mais elles souhaitent également rendre moins pénible cette période pour leurs filles. Pour les jeunes d’origine maghrébine, l’usage des tampons est proscrit car on craint qu’ils ne viennent rompre l’hymen, qui constitue la matérialisation de la virginité de la jeune fille [Sissa, 1987]. La gêne des adolescentes à propos des contraintes des menstruations s’atténue pourtant avec le temps du fait de la sédimentation de leurs habitudes sanitaires ainsi que d’une modification des produits utilisés. Elles apprennent peu à peu à bien dissimuler non seulement leur état mais aussi toutes traces de protection en privilégiant des vêtements amples ou foncés pendant la période menstruelle, comme les femmes rencontrées par Janet Lee [op. cit.].

18Cet article s’est attaché à montrer quelle place le traitement d’une humeur telle que le sang menstruel tenait dans la construction de l’identité féminine. Il rappelle ainsi que la puberté constitue un moment crucial dans la construction de l’identité féminine, puisque les filles, tout en s’appropriant les changements symboliques instaurés par les transformations corporelles, intériorisent également les représentations négatives associées à la féminité. Pour prolonger cette réflexion sur le lien entre humeurs corporelles, dégoût et construction des identités de genre, il conviendrait désormais de s’interroger sur le traitement savant et familial réservé à une humeur corporelle masculine telle que le sperme au moment où les garçons entrent dans la puberté. Il y a fort à parier que c’est à de tout autres discours que nous aurions affaire et, par conséquent, à une tout autre expérience pubertaire. ?

Notes

  • [1]
    En France, la recherche féministe s’est peu intéressée à cette question. Une étude de Sabine Fortino [1997] portant sur la réflexion menée par le mouvement des femmes sur la maternité et les modes d’éducation dans les années 1970 a cependant révélé la place accordée aux règles dans les stratégies éducatives des militantes. Fêté comme un anniversaire, l’événement constituait souvent une occasion de valoriser le féminin.
  • [2]
    Cet article est issu d’une recherche traitant de la socialisation corporelle des adolescentes appréhendée à travers deux de ses enjeux, la puberté et l’apparence [Mardon, 2006]. Il s’appuie sur 80 entretiens réalisés entre 2002 et 2006 avec des filles âgées de 11 à 19 ans, rencontrées dans deux collèges de la banlieue parisienne, deux lycées parisiens ou par le biais du réseau, ainsi qu’avec des parents appartenant à des milieux sociaux variés et des professionnels du monde scolaire (personnel administratif, infirmières scolaires, assistantes sociales, enseignants de svt). Il repose également sur une analyse de sources documentaires : des ouvrages sur l’adolescence destinés aux parents ou aux adolescents et rédigés par des pédiatres, des psychologues, des journalistes ou des « profanes », tels que des mères de famille (voir la liste en section Références bibliographiques), ainsi que des brochures sur l’adolescence et la puberté, éditées par des marques de protections périodiques et récoltées dans les infirmeries des collèges où nous avons enquêté. Il s’appuie enfin sur des observations de séances d’éducation à la vie sexuelle et relationnelle réalisées au sein de plusieurs collèges.
  • [3]
    La construction d’une représentation négative de cette fonction corporelle passe également par l’association entre menstruations, douleurs et « changements d’humeur » du fait des hormones, thèmes qui ne seront cependant pas traités dans cet article.
  • [4]
    Tous les traités relient féminité et capacités de procréation.
  • [5]
    L’école constitue une source d’information concernant les règles, puisque, sur l’ensemble du cycle scolaire, quarante heures doivent désormais être consacrées à l’éducation à la santé, dont dix à la sexualité [Kniebiehler, 2002]. Mais elle ne constitue pas systématiquement une source d’information préparatoire pour les jeunes filles, ces séances se déroulant souvent en classe de 4e et de 3e, c’est-à-dire à un moment où une majorité des filles a déjà eu ses règles.
  • [6]
    Cela peut être dès le plus jeune âge, à l’occasion de la lecture d’un livre de naissance ou de la naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur que les filles, ainsi que les garçons, sont informés de l’existence des menstruations.
  • [7]
    Conformément aux représentations véhiculées dans les ouvrages savants et populaires, à l’école, lors des séances d’éducation à la vie sexuelle et relationnelle organisées au sein des collèges, les menstruations sont également présentées comme un échec de la fertilisation, le sang des règles apparaissant comme un déchet.
  • [8]
    Pour reprendre l’expression employée par Didier Le Gall et Charlotte Le Van [2002] à propos des récits de la première expérience sexuelle.
  • [9]
    Le fait que la littérature éducative ou la famille continuent de véhiculer l’idée que, à cause des hormones, les menstruations constituent une source « d’humeurs irrationnelles » pour les femmes renforce le sentiment de honte qu’éprouvent des jeunes filles à l’égard des règles.
  • [10]
    L’infirmière scolaire joue également un grand rôle dans ces stratégies de dissimulation.
Français

Résumé

En s’appuyant sur des entretiens avec des mères et leurs filles concernant leurs premières menstruations, cet article entend démontrer que le traitement négatif dont le sang menstruel fait en partie l’objet dans les pratiques éducatives contemporaines agit sur l’expérience ménarchale des filles et la manière dont elles se représentent leur statut de femme. Il les pousse non seulement à associer cet événement à la honte et au dégoût mais également à considérer le statut de femme comme une contrainte.

Mots-clés

  • adolescence
  • puberté
  • substances corporelles
  • pratiques éducatives
  • dégoût
Deutsch

Scham und Ekel des Frau-Werdens

Die erste Menstruation

Zusammenfassung

Der vorliegende Artikel stützt sich auf Interviews mit Müttern und Töchtern über ihre erste Menstruation. Er zeigt, dass der negative Umgang mit der Monatsblutung in der Erziehung eine wichtige Rolle für die Erfahrung mit ihrem Status als Frau spielt. Er führt nicht nur dazu, das Ereignis mit Scham und Ekel in Verbindung zu bringen, sondern auch dazu, dass die Töchter das Frausein als eine Belastung empfinden.

Stichwörter

  • Erwachsenwerden
  • Pubertät
  • Körperflüssigkeiten
  • Erziehungsmaßnahmen
  • Ekel

? Références bibliographiques

  • Bonnemère Pascale, 1990, « Considérations relatives aux représentations des substances corporelles en Nouvelle-Guinée », L’Homme, XXX, 2 : 101-120.
  • Brooks-Gunn Jeanne et Diane Ruble, 1982, « The experience of menarche », Child Development, 53 : 1557-1566.
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  • Cresson Geneviève, 1995, Le Travail domestique de santé, Paris, L’Harmattan.
  • Douglas Mary, 2001 [1966], De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou, Paris, La Découverte.
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Aurélia Mardon
Université de Lille 1-Clersé (cnrs umr 8019)
Cité scientifique, bâtiment A3, 59655 Villeneuve-d’Ascq
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Mis en ligne sur Cairn.info le 03/01/2011
https://doi.org/10.3917/ethn.111.0033
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