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1« Comment le Christ peut-il devenir aussi le Seigneur des non-religieux[1] » dans un « monde devenu majeur », pour lequel « l’hypothèse Dieu[2] » est désormais superflue ? Telle est la préoccupation à la fois existentielle et théologique — « Comment ? » — du dernier Bonhœffer dans ses lettres de captivité.

2A partir de son incarcération, le 5 avril 1943, Bonhœffer ne se trouve plus au milieu d’universitaires et de séminaristes, mais avec des prisonniers, des hommes « non religieux », qui se passent de Dieu. Mais surtout, comme le révèle la lettre du 30 avril 1944, qui marque une étape et une césure dans sa vie et sa pensée [3], il ne s’attend plus pour lui-même à un changement de statut. Les bombes menacent de détruire la prison de Tegel. Il sait désormais d’expérience que « le monde est déterminé par des puissances contre lesquelles la raison ne peut rien [4] ». Il se tourne pourtant vers l’avenir, non pas tant le sien, que celui de l’humanité et du christianisme. Tel est le contexte dans lequel il est amené à se demander théologiquement, et de manière programmatique : « Comment [je souligne] le Christ peut-il devenir aussi le Seigneur des non-religieux ? » Comment penser le christianisme en dehors de tout langage religieux ? « Comment parler de Dieu sans religion ? »

Un langage renouvelé

3Dans la lettre du 30 avril, Bonhœffer ne faisait que formuler ces questions. Dans celle du 5 mai 1944, il amorce une réponse, affirmant qu’il faut « parler de Dieu laïquement » (weltlich)[**], comme en parle l’Ancien Testament, c’est-à-dire dans la finitude et les passions humaines, dans les limites et la réalité des choses, dans leur existence ; autrement dit, comme ce qui donne au monde d’être et de rester monde, alors que l’a priori métaphysique et moral de la religion impose au monde de parler de Dieu comme en dehors ou au delà des limites. Bonhœffer écrit : « Je réfléchis en ce moment comment on pourrait renouveler laïquement — dans le sens de l’Ancien Testament et de Jean 1, 14 [5] — l’interprétation des notions de repentance, de foi, de justification, de nouvelle naissance, de sanctification [6]. » Pour lui, dans l’Ancien Testament, l’au-delà et la victoire de la mort sont toujours vécus « dans l’en-deçà » (Diesseitigkeit) et renvoient l’homme à la finitude dans l’Histoire. Si la Révélation s’est dite ainsi, cela demeure valable aussi pour le baptisé [7]. Dans un sermon, qu’il n’a pu prononcer pour le baptême du fils de son ami Bethge, il déclare que « les paroles anciennes doivent s’effacer » (littéralement : devenir faibles et se taire), et annonce :

Un jour viendra où des hommes seront appelés de nouveau à prononcer la Parole de Dieu de telle façon que le monde en sera transformé et renouvelé. Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait non religieux [unreligiös], mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ ; les hommes en seront épouvantés et, néanmoins, vaincus par son pouvoir ; ce sera le langage d’une justice et d’une vérité nouvelles, qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les hommes et l’approche de son royaume […].
Dans l’Ebauche d’une étude, rédigée en prison, à propos du thème mondanéité [Weltlichkeit] et Dieu, Bonhœffer écrivait en ce sens que « notre relation à Dieu n’est pas une relation “religieuse” avec l’être le plus haut, le plus puissant que l’on puisse imaginer — là n’est pas la vraie transcendance —, mais elle consiste en une nouvelle vie “pour les autres”, dans la participation à l’existence de Jésus. Ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont la transcendance, mais le prochain qui est placé sur notre chemin [8]. »

« Le monde devenu majeur [9] »

4Entre le 30 avril 1944 et le 16 juillet 1944, Bonhœffer prend conscience de façon de plus en plus aiguë que, à la suite d’une évolution historique, venue principalement [10] du siècle des Lumières,

5

le monde est devenu majeur, il a acquis une certaine autonomie, une autosuffisance dans de nombreux domaines, et ce, de manière irréversible.
Le monde a appris à venir à bout de toutes les questions importantes sans faire appel à “l’hypothèse Dieu”. Cela va de soi dans les questions scientifiques, artistiques et même éthiques, et personne n’en doute ; depuis environ cent ans, ceci est de plus en plus valable pour les questions religieuses elles-mêmes ; il apparaît que tout va sans Dieu aussi bien qu’auparavant. Tout comme dans le domaine scientifique, Dieu, dans le domaine humain, est repoussé toujours plus loin hors de la vie ; il perd du terrain[11].

6Bonhœffer analyse cette forme nouvelle que prend l’athéisme dans la modernité. Celui-ci, selon un déplacement significatif, ne prend plus tant la forme de la négation de l’existence de Dieu, que celle de l’affirmation de son inutilité, de sa non-pertinence. Certes, « l’hypothèse Dieu » avait encore son utilité lorsque le monde était « mineur ». Mais maintenant que le monde est « majeur », l’homme se passe très bien de « Dieu ». C’est ce qu’il constate dans le contexte areligieux de la prison, sensible à cet athéisme pratique dans un monde où Dieu ne compte plus pour beaucoup d’hommes, pour les « travailleurs non religieux » (religionslosen Arbeiter[12]). Et Bonhœffer d’en donner le diagnostic :

7

Les gens religieux parlent de Dieu quand les connaissances humaines (quelquefois par paresse) se heurtent à leurs limites ou quand les forces humaines font défaut – c’est au fond toujours un deus ex machina qu’ils font apparaître, ou bien pour résoudre apparemment des problèmes insolubles, ou bien pour le faire intervenir comme la force capable de subvenir à l’impuissance humaine ; bref, ils exploitent toujours la faiblesse et les limites des hommes. Evidemment, cette manière de faire n’a de chances de durer que jusqu’au jour où, par leurs propres forces, les hommes repousseront quelque peu leurs limites et où le deus ex machina deviendra superflu[13].
J’aimerais parler de Dieu, non aux limites mais au centre, non dans la faiblesse mais dans la force, non à propos de la mort et de la faute, mais dans la vie et la bonté de l’homme. Près des limites, il me semble préférable de se taire et de laisser irrésolu ce qui est sans solution […]. Dieu est au centre de notre vie tout en étant au delà[14].

8Bonhœffer pense Dieu dans la positivité, non dans la négativité ou les limites, mais au centre de la réalité. Le Dieu vivant a créé et crée le monde. Comme tel, le monde a son autonomie. Celui-ci repose dans la main de Dieu, et c’est précisément pourquoi Dieu n’a pas besoin d’y intervenir fréquemment, de façon visible ou miraculeuse ; car il est le centre absolu de la réalité en tant qu’il en est le Créateur, et non pas l’au-delà que nos limites ne peuvent atteindre, et sur lequel elles s’épuisent.

9Il met en garde le théologien contre toute polémique ou apologétique qui essaierait « de prouver à ce monde devenu majeur qu’il ne peut pas vivre sans le tuteur “Dieu” [15] » : « Je voudrais arriver à ce que Dieu ne soit pas introduit en fraude par un biais habilement dissimulé, mais qu’on reconnaisse tout simplement le caractère adulte du monde et de l’homme [16]. » Il est sensible à l’émancipation de la pensée. Il s’agit, pour lui, de prendre acte positivement de la majorité et de comprendre celle-ci « mieux qu’elle ne se comprend elle-même, à partir de l’Evangile et du Christ [17] », et ce, sans chercher à « camoufler l’athéisme du monde ; il faut, au contraire, le dévoiler, et c’est ainsi justement qu’une lumière surprenante tombe sur le monde. Le monde majeur est un monde sans Dieu et, pour cette raison, peut-être plus près de Dieu que ne l’était le monde mineur [18]. »

« Etsi deus non daretur [19] »

10Parti du constat empirique de l’évolution du monde devenu majeur, Bonhœffer va donner de celle-ci une interprétation théologique, justifiée non seulement au regard de l’humanité, mais en même temps au regard de la christologie, en invitant à une nouvelle compréhension de l’homme et de Dieu, qui trouve son fondement en christologie :

11

Nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde – etsi deus non daretur […]. En devenant majeurs, nous sommes amenés à reconnaître de façon plus vraie notre situation devant Dieu. Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre en tant qu’hommes qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Marc 15, 34)[20] ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide. Matthieu 8, 17[21] nous indique clairement que le Christ ne nous aide pas par sa toute-puissance, mais par sa faiblesse et ses souffrances.
Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu ; seul le Dieu souffrant peut aider. En ce sens, on peut dire que l’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible, qui acquiert sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance […] [22].

12Telle est la radicalisation théologique, proprement christologique, opérée par le dernier Bonhœffer à partir de la tradition luthérienne. L’argument, christologique, est celui de la Rédemption dans la Passion et la Crucifixion du Christ. Dieu n’est plus le deus ex machina prétendument tout-puissant (à la mesure de nos représentations de la puissance [23]) auquel on peut faire appel lorsqu’on est à court de solutions, mais le Dieu de la Révélation est celui qui nous abandonne, et qui nous sauve par son retrait [24] et son impuissance en ce monde. Tel est le Dieu révélé en Christ, le Dieu qu’aucune sagesse humaine, aucune religion, n’aurait osé proposer, le Dieu de la réalité, et non les dieux des religions. Là encore, tous les mots doivent être pesés, ainsi que l’allusion à Marc et à Matthieu : « Dieu [je souligne] nous fait savoir qu’il nous faut vivre en tant qu’hommes qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu [je souligne] qui est avec nous est celui qui nous abandonne. Le Dieu [je souligne] qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. »

13Notons que Dieu reste le sujet de chacune des phrases. Le christianisme n’est pas ramené à l’athéisme — ni l’athéisme au christianisme —, mais c’est l’expérience de l’athéisme du monde devenu majeur qui rejoint ce que la Révélation chrétienne a d’unique, et qui advient à la croix, à savoir que c’est dans l’expérience du retrait de Dieu que l’homme se laisse rejoindre par Dieu. De même, « vivre dans le monde — etsi deus non daretur », c’est-à-dire « comme si Dieu n’était pas donné » (sous-entendu comme « hypothèse ») — signifie, pour le dernier Bonhœffer, non pas « comme si Dieu n’existait pas », mais que Dieu ne peut plus être présupposé, précisément dans un « monde devenu majeur » et areligieux, pour lequel « l’hypothèse Dieu » est désormais superflue.

« La discipline de l’arcane [25] »

14Bonhœffer mentionne par trois fois [26] la « discipline de l’arcane » (Arkandisziplin) : « Il faut — écrit-il à Bethge —reconstituer une Arcani disciplina, par laquelle les mystères de la foi chrétienne doivent être protégés de la profanation. » Par analogie avec l’Eglise ancienne qui, par cette discipline, ne présentait pas les mystères chrétiens (le baptême et l’Eucharistie) sans une longue initiation, il ne faut ni mêler la consolation de Dieu aux réalités dramatiques de l’homme, ni séparer le christianisme de la réalité.

15Il n’y a donc pas, pour le dernier Bonhœffer, de dilution du christianisme et de l’Eglise dans le monde. Mais l’Eglise demeure une Eglise de baptisés en Christ, dont le témoignage sera précisément caché : « Notre être-chrétien [unser Christsein[27]] ne peut avoir aujourd’hui que deux aspects : la prière et l’action pour les hommes, selon la justice […]. La vie des chrétiens sera silencieuse et cachée ; mais il y aura des hommes qui prieront, agiront avec justice et attendront le temps de Dieu [28]. » L’Eglise, c’est toujours le Christ sous forme de communauté, mais enfouie, en l’occurrence, parmi les hommes, existant « pour les autres [29] » et vivant de la seule grâce[30].

16De même, il y a une nécessaire pudeur[31] et intériorité de la foi, pour Bonhœffer, qui n’ont rien à voir avec l’ostentation religieuse, et qui permettent, au contraire, une présence au monde plus profonde et respectueuse de son autonomie. Il exprime, dans une lettre, son malaise en présence des « hommes religieux » qui parlent « dans une terminologie religieuse » :

17

Je me demande fréquemment pourquoi un « instinct chrétien » m’attire souvent vers les hommes qui ne sont pas religieux, plus que vers ceux qui le sont, et cela absolument pas dans une intention missionnaire, mais presque « fraternellement ». Tandis que, en face des hommes religieux, je redoute souvent de prononcer le nom de Dieu – parce qu’il me semble alors rendre en quelque sorte un son faux et que j’ai moi-même l’impression d’un manque d’honnêteté […], en face des hommes non religieux, je puis à l’occasion nommer Dieu tout tranquillement et comme une chose qui va de soi[32].

Les réalités « dernières » et « avant-dernières [33] »

18Au thème de la discipline de l’arcane, Bonhœffer associe celui des « réalités dernières et avant-dernières ». Par « réalités dernières », il entend l’événement de la Révélation dans le Christ, et par « réalités avant-dernières », le monde dans lequel nous vivons. Or le Christ, qui est la réalité dernière, la Parole ultime qui ne passera jamais et qui met son sceau sur toutes choses, non seulement donne à ce qui est « avant-dernier », c’est-à-dire aux réalités humaines ordinaires et banales de l’existence, de se présenter, mais y renvoie toujours. Pour lui, la foi nous renvoie à ce monde-ci, à nos tâches d’hommes, non à des problèmes religieux : « Notre regard se dirige vers les réalités dernières, mais nous avons encore nos tâches [Aufgaben], nos joies et nos souffrances sur cette terre […]. [34] »

Ce n’est qu’en aimant la vie et la terre assez pour que tout semble fini lorsqu’elles sont perdues qu’on a le droit de croire en la résurrection des morts et à un monde nouveau […]. Celui qui veut immédiatement passer au Nouveau Testament n’est pas chrétien, à mon avis […]. La dernière parole ne doit pas précéder l’avant-dernière. Nous vivons dans les réalités avant-dernières et attendons, dans la foi, les dernières[35].
Bonhœffer utilise ici un argument de type a fortiori[36] — « Ce n’est qu’en… [Nur wenn…] » — pour signifier que le Christ n’écrase pas, par sa sainteté, ce qui précède, mais assume et couronne infiniment ce qui était déjà « bon [37] », et sur quoi il s’appuie en le dépassant, révélant ainsi le « prix » du nouveau. Ce qu’il y a d’ultime et d’absolu dans la Révélation de Dieu, précisément en l’homme Jésus, n’abolit ni la réalité ni la valeur, uniques, de ce qui est « avant-dernier », terrestre, provisoire et fragile, mais l’élève et le « sauve » pour lui donner toute sa valeur selon un renchérissement gratuit. C’est dire que le rapport dernier/avant-dernier correspond à une structure constitutive de la foi chrétienne, structure donnée sous le mode de la Révélation eschatologique de Dieu dans et par un homme, soumis au temps et à la mort. En ce sens, parce que le « dernier » qu’est le Christ renvoie toujours à « l’avant-dernier » qu’est ce monde, avec ses tâches d’hommes, « le Christ peut devenir aussi le Seigneur des non-religieux ».

Devenir « un homme, un chrétien »

19Avant de dégager le contenu de la lettre du 21 juillet 1944 [38], il convient d’en rappeler brièvement le contexte : de Tegel, où il est en prison, Bonhœffer écrit à son ami Bethge, le lendemain du putsch manqué contre Hitler, dans lequel il était impliqué. Il sait désormais qu’il n’y a plus guère pour lui d’espoir, non seulement d’être relâché, mais de sortir de prison vivant. Or il rencontre, durant sa détention, des hommes qui, sans invoquer Dieu, restent profondément humains jusqu’au bout. C’est dans ce contexte qu’il prolonge son questionnement théologique, à savoir : « Comment le Christ peut-il devenir aussi le Seigneur des non-religieux ? »

20Dans cette lettre, Bonhœffer prend acte positivement du projet de l’homme moderne de devenir humain sans « Dieu », sans un « Dieu » qui déshumaniserait, en indiquant en même temps le chemin d’humanisation, auquel conduit le projet de devenir plus humain avec le Dieu révélé en l’homme Jésus. Il commence par affirmer que « le christianisme est de ce monde » et rappelle que « le chrétien n’est pas un homo religiosus, mais tout simplement un homme, comme Jésus était un homme par opposition à Jean-Baptiste ».

21Il convient d’éviter un malentendu. Le contresens serait de prendre le Bonhœffer de 1944-45 pour un théologien qui annoncerait un christianisme sécularisé, un humanisme modelé sur l’athéisme, où Jésus serait une référence historique parmi d’autres pour parler du problème des hommes, une abstraction dont on pourrait à la limite se passer. Bonhœffer ne devient pas athée. Il faut bien peser tous les mots de la lettre du 21 juillet 1944 :

22

Le chrétien est terrestre, non pas de manière plate et banale, comme les gens éclairés[39], efficaces, nonchalants ou lascifs, mais il est discipliné, et la connaissance de la mort et de la résurrection est toujours présente en lui. Je crois que Luther a vécu de cette manière.

23Affirmer que « le christianisme est de ce monde » signifie, pour Bonhœffer, que le christianisme est d’ici, et non une « religion », laquelle a trois sens précis chez lui [40] : un premier sens, où la religion, s’appuyant sur une présupposition métaphysique, vise un au-delà du monde pour fuir la réalité de ce monde ; un deuxième sens, où, s’appuyant sur la présupposition de l’intériorité entendue comme pure subjectivité, par opposition à extériorité et histoire, c’est-à-dire sur la conscience morale, ou « l’âme », la religion conduit à l’individualisme et à l’autosatisfaction par ses propres œuvres et par sa piété, l’individu étant préoccupé de son salut personnel ; un troisième sens [41], où, s’appuyant sur la présupposition de la partialité, la religion découpe un domaine réservé par rapport au profane : le sacré.

24Or, en fait, pour Bonhœffer, c’est, là encore, l’expérience de l’athéisme du « monde devenu majeur » qui rejoint le sommet de la Révélation divine. Car Dieu, paradoxalement, ne s’est pas révélé en un homme religieux dans les trois sens définis ci-dessus, mais en, par et comme un homme (Mensch) ; non dans un prêtre, mais dans un « homme tout court [42] » ; non dans le sacré, le divin, mais dans la vie humaine tout simplement. Jésus n’est pas Jean-Baptiste : « Jean-Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin, et vous dites : “C’est un possédé !” Le Fils de l’homme est venu ; il mange et il boit, et vous dites : “C’est un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs” » (Lc 7, 33-34), des « non-religieux ».

25Le christianisme n’est pas ramené au monde, mais l’argument est christologique : le Christ n’est pas un homme du sacré, mais un homo humanus[43] : un humain qui vit l’humain avec chaque être humain, révélant ainsi la profondeur de grâce à l’intérieur même de l’humain. Pour Bonhœffer, si Dieu a assumé pleinement notre humanité en son Fils, il est « bon [44] » à l’homme d’être homme, de le devenir, et de le rester pour être, à la suite du Christ, un homme « avec » et « pour-les-autres [45] ».

26De même, si Dieu a tout créé et voulu tout sauver dans son Verbe fait chair, tout ce qui est chair, c’est-à-dire « la vie humaine entière [46] », doit aussi être le lieu de sa présence, et pas seulement le domaine liturgique ; les personnages sacrés, mais aussi la nature. C’est en ce sens qu’il faut comprendre que « le chrétien est terrestre [47] ». Dès lors, le christianisme n’est plus réservé à une élite pieuse, branchée sur le sacré. Mais le chrétien suit le Christ (Nachfolge) en devenant radicalement homme, et non pas dans des pratiques religieuses. En ce sens, « le Christ peut devenir aussi le Seigneur des non-religieux ». L’« être-chrétien » (Christsein) reçoit de l’Incarnation sa signification ultime : c’est être homme, c’est devenir humain au sens plein du mot, et, dans le contexte déshumanisant de la prison et des bombardements, le rester. Dans la même lettre, Bonhœffer écrit :

27

Je continue d’apprendre que c’est en vivant pleinement la vie terrestre qu’on parvient à croire. Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu’un – un saint, ou un pécheur converti, ou un homme d’Eglise (ce qu’on appelle une figure de prêtre) […] –, afin de vivre dans la multitude des tâches, des questions […] des expériences et des perplexités […], alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances, mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémani […] ; c’est ainsi qu’on devient un homme, un chrétien[48].

28Telle est la radicalisation théologique, proprement christologique, opérée, sous l’angle de l’humanité de Dieu, par le dernier Bonhœffer : devenir un homme, et pas seulement un « chrétien », parce que Dieu lui-même s’est révélé absolument en un homme « avec » et « pour les autres », en Jésus.

La mort de Bonhœffer, un haut lieu théologique

29Jusqu’en septembre 1944, Bonhœffer disposait en prison, à Tegel, de livres, de quoi écrire et fumer. Or, après la découverte par la Gestapo, le 22 septembre 1944, de papiers compromettants [49] pour le groupe de Résistance auquel il appartient, Bonhœffer est transféré, le 8 octobre, de Tegel à la prison de la Gestapo dans la Prinz-Albrecht-Strasse de Berlin. Il sera expédié en février 1945 à Buchenwald, avant l’ultime étape de Flossenbürg. Désormais, les contacts sont rompus avec le monde extérieur. Cessent les lettres [50]. Bonhœffer entre dans le silence et l’incommunicable. Il sait qu’il va mourir. Nous aurions pu nous arrêter là où cessent les lettres, mais sa mort nous paraît un haut lieu théologique à méditer et à prier, comme en témoigne le récit de quelques-uns de ses codétenus. Recueillons celui d’un officier :

30

Bonhœffer était tout humilité et douceur ; il me semblait toujours rayonner une atmosphère de bonheur, de joie, à propos des plus petits événements de la vie, ainsi que de profonde gratitude pour le simple fait d’être vivant […]. Il fut un des très rares hommes que j’aie rencontrés pour qui Dieu était une réalité, et toujours proche[51].

31Un rabbin, qui ne connut pas Bonhœffer, écrivit à E. Bethge, après la publication de Résistance et soumission, que Bonhœffer lui avait fait comprendre pour la première fois que l’on puisse aimer Jésus-Christ. Enfin, recueillons le récit de la mort même de Bonhœffer, par le médecin du camp où il fut conduit pour y être exécuté [52] :

32

J’ai vu […] le pasteur Bonhœffer à genoux devant son Dieu dans une intense prière. La manière parfaitement soumise et sûre d’être exaucée dont cet homme extraordinairement sympathique priait m’a profondément bouleversé. Sur le lieu de l’exécution, il a encore prié, puis il a monté courageusement les escaliers du gibet. La mort eut lieu en quelques secondes. En cinquante ans de pratique, je n’ai jamais vu mourir un homme aussi totalement abandonné entre les mains de Dieu[53].

33La mort de Dietrich Bonhœffer nous paraît un haut lieu théologique en ce qu’elle atteste ultimement et radicalement l’unité d’une vie et d’une pensée d’homme, de chrétien, de théologien, au sens où il a accompli dans son existence ce qu’il a pensé théologiquement. L’inscription, gravée sur la plaque commémorative de l’église de Flossenbürg, où il fut exécuté — « Témoin de Jésus-Christ parmi ses frères [54] » —, nous paraît bien exprimer ce que Bonhœffer n’a jamais cessé d’être durant sa vie : un compagnon d’humanité, l’homme et le pasteur confessant jusqu’au bout le Christ Seigneur [55].

Notes

  • [*]
    Arnaud Corbic o.f.m., Dietrich Bonhœffer. Le Seigneur des non-religieux. De « l’avant-dernier » au « dernier » Bonhœffer. Préface de Joseph Moingt s.j. Les Editions Franciscaines, 2001, 80 pages, 75 F.
  • [1]
    D. Bonhœffer, Résistance et soumission, trad. fr., Labor et Fides, Genève, 1973, p. 289.
  • [2]
    Ibidem, p. 336.
  • [3]
    Cf. E. Bethge, Dietrich Bonhœffer, vie, pensée, témoignage, Labor et Fides, Genève, 1969, p. 777 sq.
  • [4]
    Résistance et soumission, p. 308.
  • [**]
    « Laïquement » n’est pas à entendre ici au sens français de laïcité, comme principe de séparation entre l’Eglise et l’Etat. Il serait préférable de traduire weltlich par le substantif « dans la mondanéité », surtout si l’on considère que dans weltlich il y a Welt, c’est-à-dire « monde ». Ce néologisme a le mérite d’éviter une erreur d’interprétation : il ne s’agit pas, pour Bonhœffer, de parler de Dieu en se modelant sur le monde, mais de parler de Dieu dans la réalité de ce monde-ci.
  • [5]
    « Le Verbe s’est fait chair. »
  • [6]
    Résistance et soumission, p. 295.
  • [7]
    Cf. la lettre du 27 juin 1944, Résistance et soumission, p. 347-348.
  • [8]
    Ibidem, p. 389.
  • [9]
    Ibidem, p. 337.
  • [10]
    Mais pas exclusivement, car Bonhœffer fait commencer cette évolution « au xiiie siècle environ », Résistance et soumission, p. 336. Cf. aussi ibidem, p. 365-366.
  • [11]
    Ibidem, p. 336.
  • [12]
    Résistance et soumission, p. 289. Pendant qu’il avait enseigné comme privat-docent à l’Université de Berlin, Bonhœffer s’était occupé de catéchumènes de milieux défavorisés dans le quartier ouvrier de Wedding, au nord de Berlin, et, une fois ordonné pasteur, il avait eu le projet de prendre en charge une paroisse ouvrière de l’est de Berlin.
  • [13]
    Ibidem, p. 290.
  • [14]
    Ibidem, p. 290-291.
  • [15]
    Ibidem, p. 336-337.
  • [16]
    Ibidem, p. 357.
  • [17]
    Ibidem, p. 339.
  • [18]
    Ibidem, p. 368-369. Bonhœffer s’appuie ici sur l’argument de Luther, en l’adaptant : simul justus et peccator, qui se fonde sur le paradoxe de la justification du pécheur, c’est-à-dire l’homme, en même temps pécheur condamné et justifié par la foi en la seule grâce, sans les œuvres.
  • [19]
    Ibidem, p. 366.
  • [20]
    « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
  • [21]
    « De sorte que fut accompli ce qui avait été dit par Isaïe le prophète : il a pris sur lui-même nos infirmités et il a porté nos maladies. »
  • [22]
    Résistance et soumission, p. 366-367.
  • [23]
    N’oublions pas le contexte d’un monde « sans Dieu » de cette lettre : où est le Dieu tout-puissant, à Berlin, en 1944 ?
  • [24]
    On pourrait dresser ici un parallèle avec l’œuvre de H. Jonas dans la tradition juive d’aujourd’hui, Le Concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive, Rivages-Poche, 1994.
  • [25]
    Résistance et soumission, p. 295.
  • [26]
    Ibidem, p. 289, 295, 310.
  • [27]
    Sermon pour le baptême du fils de son ami Bethge que Bonhœffer n’a pu prononcer, Résistance et soumission, p. 309. La question fondamentale pour le dernier Bonhœffer, avant celle des ministères, c’est « notre être-chrétien » de par le baptême qui nous voue à une existence « entièrement pour les autres » (ibidem, p. 388-389). Telle est l’ultime ecclésiologie de Bonhœffer.
  • [28]
    Ibidem, p. 309-310.
  • [29]
    Ibidem, p. 390.
  • [30]
    C’est-à-dire de l’Evangile, et non de la Loi. « Chaque essai de la doter [l’Eglise] prématurément d’une puissance organisatrice accrue ne peut que retarder sa conversion et sa purification », Résistance et soumission, p. 310.
  • [31]
    Déjà, dans Ethik (Munich, 4e éd. allemande de 1958, p. 131), Bonhœffer analysait la signification de la pudeur, qui témoigne de la rupture de l’unité originelle de l’homme avec Dieu et avec les autres hommes (cf. Gn 3, 7), mais manifeste aussi que le corps lui-même entre dans le champ de la liberté.
  • [32]
    Résistance et soumission, p. 290.
  • [33]
    Ibidem, p. 166, 260 sq., 289. Dans la lettre du 5 décembre 1943 (p. 166), Bonhœffer renvoie au premier chapitre du Prix de la grâce. Mais le rapport dernier/avant-dernier se trouve explicité surtout dans les brouillons sur l’Ethique.
  • [34]
    Résistance et soumission, p. 260.
  • [35]
    Ibidem, p. 166.
  • [36]
    C’est un type d’argument que Paul utilise volontiers. Voir en particulier 2 Co 3, 7-11.
  • [37]
    Gn 1. Durant le semestre d’hiver 1932/ 1933, Bonhœffer avait enseigné comme privat-docent à l’Université de Berlin le thème de la création. Cf. son cours : Création et chute (Schöpfung und Fall), interprétation théologique de Gn 1-3. Cf. aussi H. Mottu, « Le cours de D. Bonhœffer : Création et chute », Recherches de Science Religieuse, t. 83, n. 4 (1995), p. 621-637.
  • [38]
    Résistance et soumission, p. 371-373.
  • [39]
    C’est-à-dire de manière déiste, ou bien athée, sans référence explicite, sociale et cultuelle à l’Unique, comme les gens du xviiie siècle de l’Aufklärung.
  • [40]
    Cf. Résistance et soumission, lettre du 5 mai 1944, p. 294-295.
  • [41]
    Ce sens nous est livré dans la lettre du 18 juillet 1944, Résistance et soumission, p. 368 : « L’acte religieux est toujours partiel [Partielles], la foi est un tout [Ganzes], un acte vital. Jésus n’appelle pas à une religion nouvelle, mais à la vie. »
  • [42]
    Ibidem, p. 368.
  • [43]
    Nous reprenons ici l’expression de E. Jüngel, qui reconnaissait en Bonhœffer l’un de ses inspirateurs. Cf. Dieu mystère du monde, I, Le Cerf, coll. Cogitatio Fidei, 1983, p. 85-96.
  • [44]
    Gn 1, 31.
  • [45]
    Résistance et soumission, p. 389.
  • [46]
    Ibidem, p. 353 : « Jésus revendique pour lui et le royaume de Dieu la vie humaine entière, dans toutes ses manifestations. »
  • [47]
    « La terre demeure notre mère, comme Dieu demeure notre Père, et celui-là seul qui demeure fidèle à la mère, elle le remettra dans les bras du Père. Voilà le Cantique des Cantiques du chrétien à partir de la terre et de sa détresse », Gesammelte Schriften III, Munich, 1960, p. 57.
  • [48]
    Résistance et soumission, p. 372.
  • [49]
    Il s’agissait des archives du complot du 20 juillet 1944 contre Hitler : les actes de Zossen.
  • [50]
    Hormis deux lettres émouvantes adressées à ses parents sur autorisation exceptionnelle des nazis : celle du 28 décembre 1944 adressée à sa mère (Résistance et soumission, p. 412), et la dernière lettre, datée du 17 janvier 1945 (ib., p. 414-415), adressée à ses parents, qui ignoreront tout de lui jusqu’après l’armistice. Cf. aussi la lettre du 19 décembre 1944, adressée à Maria von Wedemeyer, Lettres de fiançailles. Cellule 92, Labor et Fides, Genève, 1998, p. 263-265.
  • [51]
    Cité dans l’annexe à Das Gebetbuch der Bibel, 5e éd., Salzuflen, 1955, p. 24.
  • [52]
    La veille de sa mort, au moment d’être emmené par les nazis, Bonhœffer avait dit à Payne Best, l’un de ses codétenus : Dies ist das Ende, für mich der Beginn des Lebens, « C’est la fin. Pour moi, c’est le début de la vie », et avait donné à celui-ci un message à transmettre à Bell, l’évêque de Chichester, ami de tous les pasteurs protestants d’Allemagne. Le lendemain matin, le lundi 9 avril 1945, à l’âge de trente-neuf ans, Bonhœffer était pendu, nu, par les nazis. Avec lui, le même jour, étaient assassinés le général Oster, l’amiral Canaris, le juge Sack, Strünk et Gehre, pendant que son beau-frère, Dohnanyi, était tué au camp de concentration de Sachsenhausen ; son frère, Klaus Bonhœffer, et un autre de ses beaux-frères, Rüdiger Schleicher, devaient être fusillés à Berlin le 23 avril.
  • [53]
    Cité par E. Bethge dans sa biographie : Dietrich Bonhœffer, p. 848.
  • [54]
    Dietrich Bonhœffer, ein Zeuge Jesu-Christi unter seinen Bruedern.
  • [55]
    La veille de sa mort, le dimanche, Bonhœffer avait prêché sur le texte du jour, tiré d’Is 53 : « Par ses meurtrissures, nous avons été guéris », et sur I P 1, 3.
Français

Résumé

Comment le Christ peut-il devenir aussi le Seigneur des non-religieux, dans un monde devenu « majeur », pour lequel l’hypothèse Dieu est désormais superflue ? Telle est la préoccupation à la fois existentielle et théologique du dernier Bonhœffer dans ses lettres de captivité.

Arnaud Corbic o.f.m. [*]
  • [*]
    Arnaud Corbic o.f.m., Dietrich Bonhœffer. Le Seigneur des non-religieux. De « l’avant-dernier » au « dernier » Bonhœffer. Préface de Joseph Moingt s.j. Les Editions Franciscaines, 2001, 80 pages, 75 F.
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