CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Parler d’une société oblige à se situer par rapport à elle : c’est une démarche nécessaire pour le chercheur en sciences sociales ; c’est aussi peut-être un devoir pour le citoyen du monde qui s’interroge et se détermine devant une situation donnée. Entre éloignement et proximité, outsider et insider, il faut sans doute choisir une approche intermédiaire : une approche compréhensive, démontant les logiques internes à une société ; une approche responsable, alliant analyse et prise de position, tout en les distinguant clairement ; une approche de passeur, liant l’ici et l’ailleurs pour mieux comprendre les deux et informer un devoir d’agir sur les deux.

2A ce titre, la société sud-africaine offre un champ particulier, un miroir déformé qui interroge sur ce que sont l’histoire, la ségrégation, la violence, d’un côté ; et, de l’autre, la réconciliation, le projet, la responsabilité et l’efficacité de l’action politique et citoyenne sur la société, pour une reconstruction par le « haut » et par le « bas ». L’histoire de ce pays et son espace ont été marqués, au sens le plus fort et le plus brutal du terme, par l’imposition d’une ségrégation raciale systématique voulue par le gouvernement, l’apartheid, mais aussi par la résistance d’une grande partie de la population à ce projet et par la violence de cette confrontation : un pays au ban des nations, stigmatisé à juste titre pour son racisme d’Etat. Depuis dix ans, ce contre-modèle est devenu un modèle politique, grâce à la transition négociée, à la démocratisation politique symbolisée par les premières élections d’avril 1994, aux programmes sociaux et aux tentatives réelles pour construire une société moins inégalitaire et plus juste.

3Simultanément, semble-t-il, l’Afrique du Sud est décrite comme un pays où sévit une violence criminelle extrême, voire une « ultraviolence » gratuite à la Orange mécanique. On peut certes faire appel à l’histoire pour comprendre que la société sud-africaine est imprégnée de la violence comme mode de relation sociale, et souligner que la violence criminelle prend le relais de la violence politique. On peut aussi y voir un phénomène commun aux sociétés en transition, aux premières années de la démocratisation. Pour autant, de telles analyses semblent impuissantes à rendre compte, à la fois, de l’ampleur et des formes paroxystiques que prend cette violence. En deçà des analyses et des tentatives de compréhension, la violence sud-africaine est brute, irréductible. La description d’un fait divers récent, parmi tant d’autres, permettra d’en saisir l’horreur : à la mi-novembre 2001, Tshepang, petite fille âgée de 9 mois, a été violée et sodomisée par six hommes, soûls, âgés de 24 à 66 ans. L’un d’entre eux au moins était séropositif et a contaminé la fillette. Tshepang est elle-même née après le viol de sa mère, et sa grand-mère a aussi été victime d’un viol.

Une évaluation de la violence

4Si Tshepang est en passe de devenir une icône de la société sud-africaine aux prises avec elle-même, son cas est loin d’être exceptionnel. Il met l’accent sur des formes particulières de violence, symptomatiques de ce fait social de très grande ampleur.

5Les violences faites aux enfants, en premier lieu. Leur horreur frappe plus particulièrement ; le mal qui s’y exprime semble plus absolu. De plus, elles remettent en cause, à la fois, les fondements de la société et son avenir : les enfants violentés, lorsqu’ils survivent, présentent des traumatismes à long terme. Sans fatalité, ils ont davantage tendance que d’autres à reproduire plus tard la violence dont ils ont été victimes : pour eux, la violence a pris sa place dans le répertoire « normal » des relations humaines [1]. Et d’autant plus que la société sud-africaine, profondément violente, ne leur offre pas vraiment de modèle alternatif et positif, et que les ressources du pays ne permettent pas d’offrir à tous détection, thérapie et réinsertion. Ces violences faites aux enfants se font, classiquement, d’abord au sein de la famille ou du cercle étroit des relations : plus de 80 % des enfants agressés sexuellement connaissent leur agresseur (parent, voisin, camarade de classe ou professeur). Les structures sociales construisant l’individu et l’insérant dans la société (famille, quartier, école) sont donc celles-là mêmes qui le violentent ; 21 500 plaintes pour viol de mineurs ont été enregistrées en 2000 — un chiffre en augmentation de 8,5 % entre 1996 et 2000 [2].

6Ces violences faites aux enfants sont aussi faites aux femmes. Sheila Meintjes, membre de la Commission nationale pour l’égalité des sexes, les décrivait ainsi : « La Banque mondiale estime qu’un tiers des femmes, dans ce pays, sont victimes de violence. Ce chiffre me paraît largement sous-estimé. Entre 30 % et 60 % des relations intimes sont marquées par la violence [3]. » Plus d’un tiers des femmes subissent donc cette violence et les traumatismes qui en résultent ; il est bien difficile d’évaluer les conséquences à court et long termes sur la société d’un phénomène d’une telle ampleur.

7Sans que des statistiques vraiment fiables soient disponibles, on sait que l’Afrique du Sud est le pays au monde où le viol est le plus courant. Il y est même souvent qualifié de sport national. Le nombre annuel de plaintes a constamment et rapidement augmenté au cours des années 1990 [4], jusqu’à atteindre plus de 51 000 [5]. Le Medical Research Council estime que seulement un viol sur dix est déclaré à la police. Dans une enquête récente, un homme sur quatre (!) avouait avoir violé avant d’avoir eu 18 ans [6]… Le viol est souvent collectif et frappe les femmes, sans distinction d’âge, de 3 mois à 90 ans pour les cas connus…

8Des facteurs aggravants s’ajoutent à ces violences. Tout d’abord, l’influence de l’alcool, identifiée dans le cas de Tshepang, n’est pas encore quantifiée, mais la fréquence de l’alcoolisme est un fait social avéré. Ensuite, le sida : l’Afrique du Sud est un des pays au monde où l’épidémie est la plus répandue. ONUSIDA estime à 20 % le taux de séropositivité des Sud-Africains âgés de 15 à 49 ans, et les projections impliqueraient que la situation va en s’aggravant. Les violences sexuelles contribuent, bien sûr, à la propagation de l’épidémie, mais l’épidémie, en retour, alimente ces crimes, particulièrement envers les jeunes enfants, puisqu’une rumeur veut qu’on guérisse du sida en ayant des relations sexuelles avec une vierge. Enfin, ces violences sont fréquemment accompagnées de tortures…

9Pour autant, d’autres formes de violence, plus classiques, frappent la société sud-africaine. Elles contribuent, à la fois, au bouleversement de la société et à la remise en cause des efforts de développement des gouvernements post-apartheid. Elles sont particulièrement répandues et ont augmenté durant les années 1990. Plus de 52 000 meurtres et tentatives de meurtre ont été déclarés à la police en 1997. En 1999, le taux de meurtre était en Afrique du Sud de 55 pour 100 000 personnes. A la même date et à titre de comparaison, il n’était que de 5,7 pour 100 000 personnes aux Etats-Unis, dans une société pourtant considérée comme particulièrement violente [7]. Les vols et cambriolages, les agressions à main armée sont aussi fréquents : le hijacking (vol de voiture avec violence qui se fait au feu rouge et souvent sous la menace d’une arme à feu) est devenu une image courante de la ville de Johannesburg [8]. A cela s’ajoutent : la criminalité organisée, locale et, de plus en plus, internationale, la criminalité économique, la corruption, ainsi que l’inefficacité policière. Moins de 10 % des criminels seraient punis pour leurs actes, selon le général Wouter Grové, ancien chief detective de la police sud-africaine.

10L’Afrique du Sud est ainsi l’un des pays les plus violents au monde et, même si les statistiques ne sont pas toujours strictement comparables, le pays le plus violent, alors qu’il n’est pas en état de guerre. L’ampleur sociale des violences sexuelles est effarante. Les meurtres et tentatives de meurtre sont plus de deux fois plus fréquents qu’en Colombie, en valeur absolue comme en valeur relative [9] : leur ratio pour 100 000 personnes en 1997 était de 122 en Afrique du Sud, 59 en Colombie, 7,4 aux Etats-Unis et 4 en France…

Société de violence, culture de la violence : une généalogie

11Un tel phénomène — dont les conséquences sur la société sud-africaine, immédiates ou à long terme, sont de première ampleur — a suscité de nombreux discours explicatifs. Le premier le liait à la démocratisation du pays, avec des interprétations de sophistication variable : les tenants de l’ordre ancien ont à plaisir souligné la « montée de la violence », vue comme consécutive à la prise de pouvoir de la majorité noire. Ce discours, moins exceptionnel qu’on ne l’espérerait, rend ambiguë toute autre tentative d’interprétation : le discours racial et raciste a souvent simplement remplacé le terme de « Noir » (ou ses équivalents plus ou moins injurieux) par celui de « criminel », sans autre modification et avec une équivalence implicite entre les deux. D’autres discours ont vu les liens existants entre la montée de la criminalité (telle qu’elle était attestée à la fois par les statistiques policières, par les médias et par la perception du public) et la transition démocratique : classiquement, une société en bouleversement, qui repense ses fondements mêmes, est vulnérable à la violence, et ce d’autant plus que la répression policière aveugle du régime précédent recule. Une telle interprétation offre un premier faisceau d’explications valables, que l’on peut ultimement comprendre en interprétant, comme Kant, le mal comme essentiellement humain, puisque provenant de la sortie de l’animalité par l’accession à la raison et donc à la liberté : « L’histoire de la liberté commence par le Mal, car elle est l’œuvre de l’homme [10]. »

12Il faut aussi prendre en compte l’histoire de la société sud-africaine, celle du temps présent comme celle du temps long. L’Afrique du Sud actuelle est issue d’abord d’une colonisation violente. Un régime ségrégationniste à l’encontre des Africains et des travailleurs indiens [11] a succédé à cette phase de conquête : c’est alors que la dépossession foncière des populations non européennes, la limitation de leur droit de circulation, d’entreprendre, etc., ont commencé à être mises en place. Le régime d’apartheid (1948-1994) a enfin systématisé cette ségrégation en l’appliquant à tous les domaines de la vie : droits fonciers en ville et à la campagne, droits de circulation, droits politiques, éducation, emploi, protection sociale, relations privées et familiales… Ces mesures violentes en elles-mêmes étaient appliquées de manière physiquement plus violente encore : interdiction des partis d’opposition, emprisonnement des opposants, exécutions, tortures, emploi de la police et de l’armée pour faire « régner l’ordre » dans les quartiers noirs. Cette violence d’Etat, de longue durée, a provoqué de nombreux mouvements de résistance et s’est achevée dans une sorte de paroxysme, à partir des émeutes de Soweto en juin 1976 : le cycle manifestation/répression, l’instauration de l’état d’urgence à partir de 1985, la militarisation de la société, les atteintes systématiques aux droits de l’homme, les coups tordus d’escadrons de la mort soutenus et souvent créés par le régime, ont conduit de nombreux auteurs à parler d’état de guerre civile en Afrique du Sud dans les années 1980. Cette désignation me semble, à la fois, politiquement justifiée et fondamentale pour comprendre la société actuelle, historiquement construite par une violence structurelle d’Etat et par une violence conjoncturelle paroxystique. Il faut absolument comprendre la portée du terme, le déchaînement de violence qu’il implique (à comparer avec la guerre d’Espagne ou celles de l’Afrique des Grands Lacs) et la déstructuration en profondeur de la société qui en découle. On ne peut le surestimer.

13Enfin, on peut mettre en avant une analyse de la place de la violence dans la société sud-africaine, en même temps que des formes historiques précises qu’elle a prises. Sous l’apartheid, toutes les formes de violence ont été simultanément subies par la société[12] : violence économique des inégalités sociales créées par le système ; déshumanisation de la victime par le tortionnaire et déshumanisation du tortionnaire lui-même ; violence légale des exécutions et des châtiments corporels institutionnalisés ; violence symbolique des lois racistes et violence physique de leur application ; violence privée et violence publique ; violence criminelle et violence politique ; violence individuelle et violence d’Etat… Les distinctions entre ces différentes formes perdent d’ailleurs ici de leur force, si ce n’est de leur pertinence. La société sud-africaine est donc intrinsèquement violente et a développé une véritable « culture de la violence », au sens où sociologues, psychologues et criminologues l’entendent. Pour ajouter à la gravité du phénomène, il faut comprendre que ces types de violence ont pris des formes particulièrement perverses :

14— Par leur temporalité, tout d’abord. La violence ne s’arrête jamais, elle est permanente. Nombre de témoignages rappellent les contrôles d’identité en pleine nuit, en défonçant la porte du domicile, et pouvant impliquer arrestation et expulsion vers les réserves où ni emplois, ni logements n’existent si les papiers de chaque membre de la famille ne sont pas en règle.

15— Par leur localisation : ces violences sont partout, au sein de la famille comme à l’école, mais, surtout, aucun lieu n’est à l’abri. La ville blanche est le lieu des brimades, des contrôle d’identité, du couvre-feu ; les quartiers noirs et leurs rues sont de réels champs de bataille entre gangs, entre manifestants et forces de l’ordre. L’armée mitraille parfois arbitrairement les rues et les passants. Enfin, la maison elle-même n’est pas un abri puisqu’elle est ouverte en permanence aux incursions policières : avec régularité, des gens sont mitraillés dans leur jardin, des militants abattus dans leur chambre, des enfants pourchassés jusque sous leur lit.

16— Par la nature des victimes : les militants anti-apartheid ne sont pas les seuls à subir la violence politique. Les passants, tous les habitants des townships, mais en particulier les femmes et les enfants, sont victimes de la violence. Les familles sont désunies par la législation d’apartheid, qui leur interdit de résider dans la ville où le père travaille ; et, depuis 1976, les enfants et les adolescents sont le fer de lance de la lutte contre le système. Ils sont aussi ceux qui paieront le prix le plus élevé.

Quelles catégories pour penser le mal et l’horreur ?

17La situation sud-africaine appelle un double mouvement de réflexion : il s’agit, à la fois, de comprendre ce paroxysme de la violence et les formes qu’elle représente, et, en retour, de mieux comprendre ce phénomène humain et social à la lumière du cas sud-africain.

18Des explications partielles, portant sur certaines formes de violence, ont pu être trouvées. Elles frappent déjà par l’enchevêtrement et la complexité des causes invoquées. Ainsi, pour tenter de comprendre l’ampleur des viols en Afrique du Sud, Mary Robertson [13] évoque-t-elle, pêle-mêle, des explications sociologiques concernant les figures de l’homme et de la femme, des attitudes sociales conduisant à une conception non criminelle du viol, la culture de violence de l’ensemble de la société, les inadéquations de la justice et un « report de l’agressivité », où le viol est compris comme un acte de pouvoir dans une société aux valeurs patriarcales, mais déstructurée par l’apartheid et le chômage: l’homme noir, en particulier, aurait vu son statut traditionnel détruit par l’apartheid ; il ne pourrait trouver de compensation dans un travail salarié, soit parce qu’il est peu valorisant, soit parce qu’il n’en trouve pas.

19De manière plus générale, un tel niveau de violence dans la société doit être lié à sa généalogie. Il me semble insuffisant de décrire l’évolution de la société sud-africaine d’après 1994 en la caractérisant seulement par la transformation d’une violence politique en violence criminelle. Certes, c’est un des moyens d’appréhender le phénomène, mais la réalité est plus complexe : en termes de formes, de lieux et de victimes, l’évolution n’est pas aussi nette. Bien sûr, la violence verticale proprement dite, celle exercée physiquement par l’Etat et ses représentants, a très largement diminué : même si des pratiques antérieures perdurent, notamment au sein de la police — dont le personnel n’a été que peu renouvelé —, les élections démocratiques ont contribué à la mise en place d’une culture politique des droits de l’homme, inscrite dans le Bill of Rights de la nouvelle Constitution. Pour autant, les « Africains » sont toujours les principales victimes de la violence, à 80 % [14], et les quartiers noirs les lieux de la violence la plus sanglante.

20Il paraît plus intéressant de réfléchir plus avant à cette violence horizontale, au sens où elle se déploie au sein même de la société. Les catégories habituelles pour comprendre et classer la violence ne paraissent pas suffisantes ici : la distinction classique entre zones-refuges et zones-cibles [15] est à revoir, comme, plus fondamentalement, l’opposition entre violence privée et violence collective. Chesnais [16] propose ainsi la typologie suivante, largement reprise : violence privée, comprenant la violence criminelle (mortelle, corporelle ou sexuelle) et la violence non criminelle (suicidaire ou accidentelle) ; violence collective, comprenant la violence des citoyens contre le pouvoir (terrorisme, grèves, révolutions…), la violence du pouvoir contre les citoyens (terrorisme d’Etat, violence industrielle) et la violence paroxystique : la guerre.

21Il semble que la violence sud-africaine, par son ampleur et ses formes, soit paroxystique. Pour autant, il ne s’agit pas de guerre au sens strict, même si elle correspond, quotidiennement, à la définition que Chesnais en donne : la guerre, « c’est la violence sans retenue, la violence des violences. […] Avec la guerre, la violence prend donc une dimension nouvelle. La mort perd son caractère anormal, choquant. Elle devient banale, quotidienne [17] ». En effet, la guerre implique un ordre politique, celui des factions qui s’affrontent. C’est le terme qui était utilisé en Afrique du Sud dans les années 1980, à juste titre. Et c’est ce que la révolution négociée entre partis politiques a permis d’éviter. Contrairement à la guerre comme système institutionnalisé de violence, la violence sud-africaine est avant tout criminelle, individuelle, dénuée de sens ou de revendications. Mais elle touche l’ensemble de la société et ne peut donc être simplement qualifiée de violence privée.

22Je suggère d’abord que l’on se rappelle les prévisions pessimistes concernant l’Afrique du Sud, à la fin des années 1980 : la guerre civile et le bain de sang se dessinaient. C’est presque ce qui se produit : par ses atrocités, la violence actuelle se rapproche des guerres civiles, mais, du fait de l’accord politique, sans production collective de la violence. C’est, pour compléter les catégories de Chesnais, une violence criminelle de l’ensemble de la société sur elle-même, une guerre civile criminalisée, c’est-à-dire une violence collective paroxystique, mais celle des citoyens contre les citoyens, individualisée et atomisée. On ne peut qu’être frappé de la similitude de cette situation avec l’état de nature que Hobbes évoque dans son Léviathan. La violence de l’état de nature repose, d’ailleurs, sur l’égalité entre les hommes, le plus faible ayant toujours la possibilité de tuer le plus fort : cette égalité même que la transition démocratique instaure en Afrique du Sud. Enfin, pour Hobbes, l’homme est loup pour l’homme avant le contrat social constituant l’Etat. En deçà de l’irréductibilité du mal, il s’agirait pour chacun de renoncer à la violence et d’adhérer individuellement au nouveau contrat social de la république post-apartheid. Une démarche individuelle donc, en lien avec l’atomisation de la violence ; une interprétation liant souffrance individuelle (ou histoire individuelle marquée par le traumatisme, au sens pathologique du terme, de l’apartheid) et violence sociétale, permettant de comprendre le paroxysme des formes et les difficultés d’une transition qui demande du temps.

23* * *

24Les Sud-Africains sont donc individuellement profondément traumatisés par leur passé de violence. Certains analystes évoquent même une société souffrant, dans son ensemble, de symptômes post-traumatiques : ce sont les souffrances et les morts de l’histoire qui reviennent, avec, pour l’observateur — selon l’expression de Bernard-Henry Lévy à propos de l’Angola : « ce sentiment, d’emblée, que les morts commandent aux vivants et que ce sont des spectres qui programment et usinent les cadavres [18] ». La violence questionne la démocratie, met en cause la possibilité même de cette « nouvelle nation » convoquée par Desmond Tutu. Comment le politique, au sens le plus noble et le plus large du terme, et comment la société peuvent-ils y mettre fin ? Des éléments sont indiqués dans les processus que la Commission Vérité et Réconciliation (TRC) avait mis en œuvre [19] : le registre du langage, de la parole, s’oppose à une violence à la fois au delà et en deçà des mots ; le lexique du religieux, largement partagé dans la population sud-africaine et utilisé par la TRC, applique au domaine social les notions de conversion et de rédemption. Néanmoins, la violence individuelle paroxystique qui touche la société sud-africaine rend cette tâche quasi impossible, puisqu’il s’agit de convaincre et de convertir chaque individu en citoyen.

Notes

  • [*]
    Je tiens à remercier Nicolas Holzschuch, Denys, Magdeleine et Jacques Houssay, Fanchon Brasseur-Bilbille et Benoît Motteau pour m’avoir aidée à formuler ces hypothèses.
  • [1]
    Brian McKendrick, Wilma Hoffmann (éds.), People and Violence in South Africa, Cape Town, Oxford University Press, 1990.
  • [2]
    Les agressions globales sur mineurs ont augmenté de 62 % depuis 1994 (Le Monde, 9 novembre 2001). La population de l’Afrique du Sud est estimée à un peu plus de 43 millions de personnes en l’an 2000.
  • [3]
    Libération, 7 décembre 2001.
  • [4]
    SAIRR (South African Institute of Race Relations), South Africa Survey 2000/ 2001, Johannesburg, SAIRR, 2001.
  • [5]
    Il semble stagner depuis un an et demi.
  • [6]
    Sunday Times, 25 juin 2000.
  • [7]
    SAIRR, op. cit.
  • [8]
    Philippe Guillaume, « La violence urbaine à Johannesburg. Entre réalités et prétexte », communication au séminaire « Développement durable dans les pays à fortes contraintes », Université de Lausanne, 2001.
  • [9]
    SAIRR, op. cit.
  • [10]
    Kant, Conjectures sur l’origine de l’histoire humaine, in Opuscules sur l’histoire, GF/Flammarion, 1990, p. 154.
  • [11]
    L’usage des catégories de population en Afrique du Sud est un problème ardu. Les termes employés ici reprennent ceux de la classification d’apartheid. Il ne s’agit pas, bien sûr, de l’approuver, mais ces catégories ont été créatrices d’identités (imposées) toujours actuelles, ainsi que de clivages socio-économiques marqués. Elles incluent les Blancs (Sud-Africains d’origine européenne), les Indiens (Sud-Africains d’origine indienne), les Africains (Sud-Africains d’origine africaine) et les Métis (ou Coloured, groupe hétérogène constitué de ceux ne ressortissant pas des catégories précédentes). Dans ce texte, le terme de « noir » désigne, en accord avec l’usage sud-africain, les populations anciennement classées dans les catégories africaines, indiennes et métisses.
  • [12]
    Jean-Claude Chesnais, Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours, Robert Laffont, 1981 ; McKendrick et Hoffmann, op. cit.
  • [13]
    « An Overview of Rape in South Africa », Continuing Medical Education Journal, février 1998. Disponible sur http:// www. wits. ac. za/ csvr/ articles/ artrapem. htm.
  • [14]
    SAIRR, op. cit.
  • [15]
    Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Violence et sécurité urbaines en Afrique du Sud et au Nigeria, L’Harmattan, 1997.
  • [16]
    Op. cit., p. 13.
  • [17]
    Op. cit., p. 345.
  • [18]
    Bernard-Henri Lévy, Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire, Grasset, 2001, p. 33.
  • [19]
    Hélène Aji, Myriam Houssay-Holzschuch, « La rhétorique de la réconciliation en Afrique du Sud », Esprit, n° 5, 1997, p. 90-107.
Français

Résumé

Depuis dix ans, ce contre-modèle de racisme étatique s’est « retourné » en modèle politique : transition négociée, démocratisation, volonté réelle de construire une société plus juste. Il n’en reste pas moins que l’Afrique du Sud est décrite aujourd’hui comme un pays de violence criminelle extrême, une « ultraviolence » gratuite, brute, irréductible.

Myriam Houssay-Holzchuch
Géophile/Géographie-cités, Ecole Normale Supérieure Lettres et Sciences humaines (Lyon)
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour S.E.R. © S.E.R.. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...