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Études

2004/12 (Tome 401)

  • Pages : 140
  • Éditeur : S.E.R.

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Un précédent article, « Foi chrétienne et versets coraniques [1][1] Dans Etvdes, juillet-août 2003, p. 59-70. », évoquait les « paradoxes sans nombre » que la lecture attentive de la Bible et du Coran ne cesse de faire apparaître aux yeux de qui s’interroge sur l’avenir des relations entre chrétiens et musulmans. Certes, le musulman ne saurait s’étonner qu’il n’y ait aucune allusion à l’islam en tant que tel dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, puisqu’il n’apparaît dans l’histoire qu’au viie siècle, bien que l’attitude spirituelle signifiée par le mot islâm, soumission totale et confiante à la volonté de Dieu, soit maintes fois évoquée et personnalisée dans de nombreux chapitres de la Bible, tous Testaments confondus. Le Coran, en revanche, n’est pas sans faire mention des chrétiens, qui s’y trouvent désignés sous le nom de Nasârâ (14 occurrences), ou Gens du Livre lorsqu’ils y sont confondus avec les juifs (32 occurrences), ou Gens de l’Evangile (5, 47) quand ils ne sont pas appelés ceux qui ont suivi Jésus (57, 27). Il n’est donc pas sans intérêt d’interroger les versets coraniques à leur sujet et de découvrir comment ils sont connus ou reconnus, estimés ou contestés, car il y va du dialogue amical que chrétiens et musulmans s’efforcent de vivre aujourd’hui, malgré les difficultés de l’heure.

Des chrétiens proches des musulmans

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Le chrétien qui s’y trouve engagé à titre personnel y entend souvent ses amis musulmans lui répéter ce verset de l’amitié : « Tu trouveras, certes, que les plus proches de ceux qui ont cru [il s’agit des musulmans] par l’amitié sont ceux qui disent : “Nous sommes chrétiens”, et cela parce qu’il y a, parmi eux, des prêtres et des moines et parce qu’ils ne sont pas orgueilleux » (5, 82) ; bien que la première partie du même verset ne soit guère agréable envers les « autres », puisqu’il y est dit : « Tu trouveras, certes, que les plus hostiles envers ceux qui ont cru sont les juifs et ceux qui donnent des associés à Dieu [en bref, les polythéistes]. » Mais qui sont exactement ces chrétiens appelés Nasârâ par le Coran, dont il est précisé aussitôt que « lorsqu’ils entendent ce qu’on a fait descendre vers l’Envoyé, tu vois leurs yeux déborder de larmes à cause de ce qu’ils savent de vérité » (5, 83) ? S’agit-il d’un groupe bien spécifique de chrétiens que Muhammad aurait rencontré en Arabie, qu’il faudrait appeler Nazaréens (comme le font aujourd’hui certains traducteurs musulmans du Coran), et qui y étaient proches des premiers musulmans ? Ou s’agit-il bien de tous les chrétiens d’hier, d’aujourd’hui et de demain, comme le pensent nombre de commentateurs modernes ? Dans ce cas, il conviendrait de donner une interprétation extensive au terme coranique Nasârâ, même si, depuis toujours, les chrétiens arabes s’appellent Masîhiyyûn, ce qui serait à traduire « chrétiens » ou « messianistes », puisque Jésus est également nommé Messie dans les dernières sourates médinoises du Coran (11 occurrences), même si, pour la plupart des commentateurs musulmans, cela ne signifie pas qu’il soit « l’oint » du Seigneur, mais qu’il guérissait les malades en les « oignant ».

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C’est bien dans cette deuxième perspective qu’il conviendrait d’accueillir ce verset, même si son contexte n’annonçait guère une telle « amitié » entre musulmans et chrétiens. En effet, la sourate 5, à laquelle il appartient, est médinoise et a pour titre « La Table servie ». Elle développe à partir du v. 41 une longue diatribe contre les Gens du Livre (les juifs et les chrétiens). Les hypocrites et les juifs médinois sont d’abord pris à parti, pendant que juifs et chrétiens sont invités à arbitrer selon la Torah et l’Evangile (5, 41-50). Les croyants (les musulmans) se voient ensuite interdire toute alliance avec les juifs et les chrétiens : « Ne prenez point les juifs et les chrétiens comme alliés : ils sont alliés les uns avec les autres » (5, 51). Et c’est après avoir renouvelé ses accusations contre les juifs (5, 78-81) que le v. 82, cité plus haut, vient préciser l’état des rapports entre musulmans et non musulmans. Le fait est que le Coran prend acte de la grande diversité des nations et des religions, tout en insistant sur l’unité d’origine de l’espèce humaine, puisqu’Allâh y rappelle aux musulmans : « Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez » (49, 13) ; et un hadîth célèbre affirme que tous les humains sont « la famille de Dieu » au nom d’une même dignité qui remonte à Adam que Dieu a créé « en la plus belle prestance » (95, 4) et dont « il a honoré tous les descendants » (17, 70). Le précédent article [2][2] Ibidem. a insisté, à juste titre, sur cette commune « adamité » de tous les humains, qui fonde ainsi leurs droits et leurs devoirs tant vis-à-vis de Dieu que de tous leurs frères en Adam.

Des chrétiens « qui errent »

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Si l’amitié des musulmans avec les chrétiens est ainsi possible au titre de la création et en raison d’une proximité mystérieuse, il n’en reste pas moins que la première sourate du Coran soupçonne ces derniers d’être dans « l’erreur » (1, 7), et que l’une des dernières sourates, dans l’ordre chronologique, les admoneste en ces termes : « Ne soyez pas extravagants en votre religion » (5, 77). Car il y est successivement affirmé : « Impies sont ceux qui disent : “Allâh est le Messie, fils de Marie” » (5, 17 et 72), et « Impies sont ceux qui disent : “Allâh est le troisième de trois” » (5, 73), alors qu’« il n’y a de dieu qu’un Dieu unique » (5, 73). Il reste entendu que « le Messie, fils de Marie, n’est qu’un Envoyé » (5, 75) semblable à beaucoup d’autres : en effet, le Jésus coranique (‘Îsâ), à la différence du Jésus des évangiles (Yasû‘), n’est qu’un prophète, sans doute exceptionnel, parmi les vingt-cinq prophètes dont parle le Coran, venu prêcher aux siens le pur monothéisme de la religion primordiale telle qu’Allâh l’a inscrite dans la nature (fitra) d’Adam. Comme on peut l’entrevoir, il y a méprise sur la véritable Trinité telle que la professe la foi des chrétiens. De fait, le texte coranique poursuit, plus loin : « Quand Allâh demanda : “O Jésus, fils de Marie, est-ce toi qui as dit aux humains : Prenez-nous, moi et ma mère, comme deux dieux en sus de Dieu ?” » (5, 116). Et ‘Îsâ de répondre qu’il n’en a jamais rien dit et que Dieu sait bien qu’il n’a jamais dit cela : « Tu sais ce qui est en moi et je ne sais pas ce qui est en toi. » Telle serait l’erreur en laquelle se trouveraient être les chrétiens : accusés d’un étrange polythéisme (croire en trois dieux !), ils seraient infidèles au strict monothéisme tel que Jésus le leur aurait transmis. D’autant plus que celui-ci, ‘Îsâ, ignore tout de Dieu, tandis que le Jésus, Yasû‘, des évangiles connaît tout de Dieu, son Père, et le fait savoir « aux tout petits […], car nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, comme nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 25-27).

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Curieuse méprise, qui brouille les relations amicales entrevues, car elle entretient le soupçon, même si les représentants actuels de l’islam reconnaissent que les chrétiens sont des monothéistes et si certains de leurs théologiens sont mieux informés quant au mystère chrétien du « Dieu unique en trois personnes, Père, Fils et Saint Esprit ». Comment interpréter ce profond malentendu, si souvent exprimé par le Coran ? Maintes fois, celui-ci dénonce le fait qu’« Allâh se soit pris [ait adopté] un enfant » (2, 115 ; 10, 68 ; 18, 4 ; 19, 88 ; 21, 26 ; 23, 91), car alors il ne serait plus l’omnipotent, puisqu’il aurait besoin d’un fils pour poursuivre ou achever son entreprise ! Qui plus est, on peut lire ailleurs : « Notre Seigneur ne s’est pris ni compagne ni enfant » (72, 3), avant que le témoignage du pur monothéisme ne soit finalement proclamé : « Dis : “Il est Allâh, unique, Allâh le seul. Il n’engendre pas et n’est pas engendré. Nul à lui n’est égal” » (112, 1-4). On sait aussi que le Coran, s’il affirme, deux fois, la naissance virginale de Jésus et s’il fait souvent l’éloge de sa mère, tout en reconnaissant qu’il fut « confirmé par l’Esprit de sainteté » (2, 87 ; 2, 253 ; 5, 110), qu’il lui fut donné « le Livre, la Sagesse, la Torah et l’Evangile » (3, 48 ; 5, 110) — et plus spécialement « l’Evangile » (5, 46 ; 57, 27) —, refuse qu’il soit mort crucifié (3, 55 ; 4, 158) et déclare qu’il a été élevé au ciel d’où il reviendra à la fin des temps comme « signe de l’heure » et mahdî musulman. Un verset décisif dit assez quelle est son identité dans le contexte qui précède : « Le Messie, Jésus, fils de Marie, est seulement l’Envoyé d’Allâh, Son Verbe jeté par Lui en Marie et un Esprit [émanant] de Lui. Croyez en Allâh et en Ses Envoyés et ne dites point : “Trois !” Cessez. C’est un bien pour vous. Allâh n’est qu’un dieu unique » (4, 171).

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Quelques versets coraniques se font l’écho des querelles christologiques qui agitaient alors les communautés chrétiennes : « Les factions se sont opposées entre elles » (3, 19 ; 19, 37 ; 43, 65) à propos de « Jésus, fils de Marie, parole de vérité qu’ils révoquent en doute » (19, 34). Il est aussi affirmé que les Nasârâ ont oublié une partie de l’alliance nouée avec Dieu, si bien que celui-ci dit alors : « Nous avons excité entre eux l’hostilité et la haine jusqu’au Jour de la Résurrection » (5, 14 ; 5, 64). Tels sont les versets qui font obstacle à l’amitié entrevue plus haut, car comment serait-elle possible avec des chrétiens accusés de pratiquer un « shirk [polythéisme] mineur », comme le disait Ibn Taymiyya (1263-1328), hanbalite de stricte observance, d’autant plus qu’ils font du Messie un Verbe incarné, mort sur la croix pour une rédemption universelle et ressuscité pour une assomption divine, ce qui donnerait à sa mère, Marie, une relation privilégiée à sa divinité ? Qui plus est, ces mêmes chrétiens sont loin de partager la même foi et la même communion : leurs divisions ne donneraient-elles pas raison aux affirmations mêmes du Coran ? Telles sont les questions sur lesquelles chrétiens et musulmans se doivent donc de s’expliquer, dans la clarté et le respect, d’autant plus qu’un certain verset les y invite : « Ô Gens du Livre ! Venez-en à une parole commune entre nous et vous : nous n’adorons que Dieu (Allâh), nous ne Lui associons rien, et nul parmi nous ne se donne de Seigneur en sus de Lui » (3, 64). Invitation pressante à s’expliquer sur le monothéisme des uns et des autres, car il est bien vrai que les chrétiens n’adorent que Dieu seul, le proclament Seigneur à l’exclusion de tout autre, et ne lui associent personne, de leur propre initiative, même si leur foi reconnaît que « Dieu a voulu avoir besoin des hommes ». Que les musulmans et les chrétiens prennent donc acte de ce que leurs approches de la transcendance divine s’avèrent de plus en plus divergentes ! S’il apparaît aux premiers qu’Allâh ne saurait jamais « sortir » de sa transcendance, au risque d’en trahir la grandeur (d’où le Allâh akbar musulman, car « Allâh est plus grand » que tout autre), il est clair, pour les seconds, que Dieu peut d’autant mieux affirmer sa transcendance en y renonçant partiellement pour s’abîmer dans l’immanence ; d’où la merveille de l’incarnation du Verbe et de son pouvoir rédempteur à travers l’œuvre re-créatrice de la crucifixion et de la résurrection de Jésus.

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C’est ici que, pour mieux se reconnaître différents en vérité, les uns et les autres devraient s’expliquer sur leur approche différenciée du mystère divin, par nature inconnaissable selon les musulmans — car Allâh seul « connaît parfaitement les mystères » (5, 116) — et, par grâce, connaissable selon les chrétiens, car « nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître » (Jn 1, 18). Certes, les musulmans insistent à bon droit, et non sans fierté, sur la quadruple dimension de leur monothéisme (tawhîd) : tawhîd de l’essence divine, tawhîd de ses attributs, tawhîd de ses actes et tawhîd du culte qui lui est rendu — le tout soulignant et exaltant une « passion de l’unité ». Mais les chrétiens, confidents privilégiés (mais sans mérite de leur part) du Dieu unique qui se révèle Père par Jésus Christ dans l’unité de l’Esprit, pourraient insister tout autant sur ce mystère d’unité qui fait que les trois personnes divines (hypostases, en bonne théologie) ne font qu’un : les trois personnes sont consubstantielles l’une à l’autre, car la substance divine est unique, tout comme leurs attributs et leurs actes leur sont communs, même si la communication des idiomes attribue plus particulièrement la création au Père, la rédemption au Fils et la sanctification au Saint-Esprit, car ce sont les trois personnes, dans leur unité même, qui ensemble créent, rachètent et sanctifient. Splendide mystère d’unité, qui se manifeste encore dans le culte chrétien et la divine liturgie de l’Eucharistie, puisque « tout honneur et toute grâce y sont offerts au Père par Jésus Christ dans l’unité du Saint-Esprit pour les siècles des siècles ». Tel est donc le monothéisme chrétien où l’unité de Dieu s’épanouit, par pure révélation gratuite, en ce dévoilement intime du mystère des trois personnes qui se consume dans l’unité. Chrétiens et musulmans auraient ainsi bien des choses à se dire quant à leur prière — dont Bâjûrî, théologien égyptien, disait qu’elle est « le banquet des monothéistes » — et quant aux modèles qui les inspirent dans leur fidélité à « Dieu, premier servi ».

Des chrétiens « évangéliques »

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Comment ne pas lire alors, avec surprise, les versets coraniques qui renvoient les chrétiens à l’Evangile et « à le traduire en actes » (bien que l’on ne sache pas s’il s’agit de leurs quatre évangiles et de leur message commun ou du livre donné à ‘Îsâ, mais disparu, ou bien transmis « falsifié » par les chrétiens) : « Que les Gens de l’Evangile arbitrent d’après ce qu’Allâh y a révélé » (5, 47) ; et surtout : « O Gens du Livre, vous ne serez pas dans le vrai avant d’avoir observé la Torah, l’Evangile et ce qu’on a fait descendre vers vous » (5, 68). Si l’amitié est possible entre musulmans et chrétiens, c’est parce que, aux dires des auteurs du Commentaire du Manâr (1898-1935), les prêtres et les moines savent transmettre à ces derniers les valeurs de l’Evangile. Si Dieu est proclamé « lumière sur lumière », à la ressemblance d’une certaine « lampe dans une niche » (24, 35), n’est-ce pas parce que « [cette lampe] se trouve dans les maisons qu’Allâh a permis d’élever, où son nom est invoqué, où des hommes célèbrent ses louanges à l’aube et au crépuscule. Nul négoce et nul troc ne les distraient du souvenir de Dieu (Allâh), de la prière et de l’aumône » (24, 36) ? Eloge merveilleux de ces lieux où des chrétiens consacrés vivent le « Dieu premier servi » de leur spiritualité monacale ; ou, tout simplement, intérêt étonné pour ces béatitudes évangéliques que nombre de chrétiens pratiquent dans leur vie quotidienne partagée avec leurs voisins musulmans ! Certes, il est aussi dit que beaucoup n’ont pas observé la Torah et l’Evangile, mais « il existe, parmi eux, une communauté qui agit avec droiture (umma muqtasida) » (5, 66).

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Il est vrai que le monachisme (rahbâniyya) suscite étonnement et respect chez les musulmans : ne s’inscrit-il pas dans la droite ligne des vertus évangéliques ? Le Coran affirme : « Nous [Allâh] lui [Jésus] avons donné l’Evangile. Nous avons mis dans les cœurs de ceux qui le suivent compassion et miséricorde, ainsi que du monachisme » (57, 27) ; même si c’est pour affirmer aussitôt que les disciples « l’ont inventé — Nous ne le leur avions pas prescrit —, uniquement poussés par la recherche de la satisfaction d’Allâh. Mais ils ne l’ont pas observé comme ils auraient dû le faire » (57, 27). Verset difficile, qui autorise deux interprétations, car un hadîth de Muhammad annonce péremptoirement : « Il n’y a ni monachisme ni virginité consacrée en Islam », tandis qu’un autre enseigne que « notre monachisme, c’est le jihâd », cet effort pour accomplir la volonté de Dieu sous forme pacifique ou parfois belliqueuse. Il n’empêche que le monachisme des chrétiens n’est pas sans exercer un certain attrait, surtout auprès des musulmans sensibles aux valeurs du soufisme, même s’ils sont accusés d’« avoir pris leurs moines, ainsi que le Messie, fils de Marie, comme “seigneurs” en sus d’Allâh » (9, 31), et si certains de ces moines « dévorent les biens des gens illégalement » (9, 34). Echo lointain de rencontres multiples qui a laissé maintes traces dans la littérature arabe. Certains « spirituels » en islam n’ont-ils pas manifesté une curieuse nostalgie du monachisme ? Et pourquoi n’en serait-il pas de même aujourd’hui ? Les moines trappistes de Tibhirine, en Algérie, pourraient nous en parler longuement s’ils étaient encore des nôtres !

Une « table servie » qui demeure une énigme

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Il s’avère néanmoins que les chrétiens évangéliques ne lisent pas sans intérêt les derniers versets de la sourate de « La table servie », où les disciples de Jésus sollicitent de celui-ci un miracle des plus significatifs à leurs yeux : « Ô Jésus, fils de Marie ! Ton Seigneur peut-il, du ciel, faire descendre sur nous une Table servie ? » (5, 112). Et puisque Jésus, selon le Coran, leur répond d’abord : « Craignez Dieu, si vous êtes croyants » (5, 112), ils se permettent d’insister en ces termes : « Nous voulons en manger et que nos cœurs soient rassurés ; nous voulons être sûrs que tu nous as dit la vérité, et nous trouver parmi les témoins » (5, 113). Curieuse insistance et requête paradoxale de leur part, qui incitent alors Jésus à en solliciter le don auprès du Seigneur qui est toute « Providence » ; d’où cette merveilleuse prière qui n’est pas sans parfum évangélique : « Ô Dieu (Allâh), notre Seigneur ! Du ciel, fais descendre sur nous une Table servie qui soit pour nous une Fête, pour le premier et le dernier d’entre nous, et un Signe venu de Toi. Donne-nous [notre pain], Toi qui es le meilleur de ceux qui [le] donnent ! » (5, 114).

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Quelle serait donc cette Fête — ‘îd en arabe (ce mot n’apparaît qu’une fois dans le Coran, et c’est, ici, au seul avantage des chrétiens !) ? Le texte n’en dit rien, mais de nombreux commentateurs musulmans ont voulu y voir une allusion à la « multiplication des pains » par Jésus (Mt 14, 13-21 et 15, 32-39 ; Mc 6, 30-44 et 8, 1-10 ; Lc 9, 10-17 ; Jn 6, 1-13), ou bien à la demande d’une « manne céleste », faite par le peuple d’Israël au désert (Ps 78, 17-20), ou bien encore à la « grande nappe » qui, à Césarée, descendit devant Pierre pour lui révéler que tout est licite (Ac 10, 11-16). En revanche, les chrétiens y devinent d’instinct (mais seraient-ils « dans l’erreur » ?) une allusion à la Sainte Cène d’un certain Jeudi soir, devenue leur Eucharistie dominicale, sinon quotidienne, d’autant plus que la promesse divine que relate le Coran n’est pas sans leur rappeler les objurgations de Paul au terme de son récit de l’institution de l’Eucharistie (1 Co 11, 27) : « Moi, en vérité, y dit Allâh, je la fais descendre sur vous ; mais quiconque d’entre vous sera incrédule (à son sujet), moi, je le châtierai d’un châtiment dont je n’ai encore jamais châtié personne dans l’univers » (5, 115). Lectures parallèles, vraiment contrastées et apparemment opposées, et pourtant reliées entre elles par le désir d’une Fête qui soit aussi ce « banquet des monothéistes » dont il a été parlé plus haut. Ceux et celles qui aiment « partager le pain et le sel » en compagnons de route savent bien que tout dialogue passe par le repas de l’hospitalité, à l’image de celui qu’Abraham offrit jadis à ses hôtes inconnus, comme nous le rapportent la Bible et le Coran.

Chrétiens et musulmans en dialogue

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Deux fois il est dit dans le Coran : « Ceux qui croient [les musulmans], ceux qui pratiquent le judaïsme, les chrétiens, les sabéens — ceux qui croient en Allâh et au Dernier Jour et accomplissent œuvre pie —, ont leur rétribution auprès de leur Seigneur. Sur eux nulle crainte et ils ne seront point attristés » (2, 62 ; 5, 69), même si les sabéens précèdent les chrétiens dans le second de ces versets [3][3] Les Sabéens, monothéistes baptistes, seraient à identifier.... La droiture du cœur et la récompense de l’au-delà seraient ainsi garanties à tous ceux qui croient et accomplissent le bien. Double affirmation, qui devrait rassurer les uns et les autres, même si beaucoup pensent qu’elle est abrogée par un verset subséquent qui ordonne : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allâh ni au Jour Dernier, qui ne déclarent pas illicite ce qu’Allâh et son Envoyé ont déclaré illicite, qui ne pratiquent pas la religion de la vérité, parmi les Gens du Livre, jusqu’à ce qu’ils paient directement le tribut tout en étant humiliés » (9, 29). Si ce dernier verset est à l’origine du « statut de dhimmitude » en islam, il n’élimine pas pour autant la teneur des versets précédents, ainsi que celui qui affirme qu’il n’y a « pas de contrainte en religion » (2, 256), d’autant plus qu’on peut aussi lire, dans le Coran : « Si Allâh avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté unique. [Il ne l’a] toutefois [pas fait], afin de vous éprouver en ce qu’Il vous a donné. Devancez-vous donc mutuellement dans les bonnes actions » (5, 48). Nombreuses sont ici les interprétations possibles, mais beaucoup y voient aujourd’hui un verset en faveur d’un pluralisme communautaire respectueux et d’un dialogue interreligieux possible. Ne suffit-il pas alors, pour tous les croyants sincères, de pratiquer une « émulation spirituelle » sous le regard du Dieu qui entend rassembler, un jour, « sa famille » ? D’ailleurs, n’a-t-il pas pour « beau nom » le « Rassembleur » (al-Jâmi‘) ?

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Un autre verset pourrait alors être médité, qui rappelle aux uns et aux autres : « La bonté pieuse ne consiste pas à tourner votre face du côté de l’orient et de l’occident, mais l’homme bon est celui qui croit en Allâh et au Dernier Jour, aux Anges, au Livre et aux Prophètes, qui donne du bien — quelqu’amour qu’il en ait — aux Proches, aux Orphelins, aux Pauvres, au Voyageur, aux Mendiants et pour l’affranchissement des Esclaves, qui accomplit la Prière et donne l’Aumône. Et ceux qui remplissent leurs engagements quand ils les ont contractés, les Constants dans l’adversité, dans le malheur et au moment du danger, ceux-là sont ceux qui sont véridiques, ceux-là sont ceux qui craignent Dieu » (2, 177). De plus, d’autres versets conseillent de s’encourager mutuellement « à la vérité et à la patience » (103, 3), ainsi qu’« à la patience et à la mansuétude » (90, 17), tout en reconnaissant que « le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus craignant [Dieu] » (49, 13). Qui ne voit les amples perspectives qu’ouvrent, aux uns et aux autres, ces versets qui semblent très proches des meilleurs enseignements de l’Ancien Testament et encouragent les croyants sincères à imiter, à leur manière toute humaine, ces admirables attributs divins que sont la paix, la justice, la miséricorde, la patience et le pardon ?

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Telles sont les réflexions paradoxales que ne manque pas de susciter une lecture attentive et critique des versets coraniques quant à ce qu’ils disent des chrétiens et de leur christianisme. Il faut bien avouer qu’on en peut faire des lectures contradictoires, qui iraient dans le sens de l’amitié ou de l’inimitié. Certains versets sont en faveur d’un « rapprochement », mais auraient-ils un sens global et absolu ? D’autres semblent proposer du christianisme une image partielle et partiale, dans laquelle les chrétiens ne se reconnaissent pas : s’agirait-il alors d’un christianisme dévoyé de quelque secte disparue que le Moyen-Orient aurait connue au viie siècle ? Le fait est que la théologie classique musulmane a assumé, non sans amalgames et malentendus, toutes les critiques coraniques formulées à l’endroit du christianisme tel que les chrétiens l’affirment et le vivent. Si les chrétiens se voient ainsi soupçonnés en leur monothéisme, n’est-il pas souhaitable qu’ils s’en expliquent, comme tentent de le faire maints colloques amicaux de dialogue spirituel depuis une quarantaine d’années ? Il n’en reste pas moins vrai que le Coran se fait l’écho de certaines valeurs évangéliques, que les musulmans aimeraient voir pratiquer par les chrétiens, même s’ils estiment qu’il n’en est pas de même pour eux. La conscience des uns et des autres ne demeure-t-elle pas, en fin de compte, le temple où l’Unique parle au cœur de tout homme pour lui révéler l’expression de sa volonté ou l’intimité de son être ? C’est jusque-là que les hommes et les femmes de dialogue devraient faire porter leurs échanges, pour d’autant mieux s’engager dans la « cité des hommes » qui attend un commun témoignage et un engagement solidaire des croyants de toutes traditions religieuses au nom du Dieu unique, qui est Paix, Justice, Pardon et Réconciliation pour tous, alors qu’Il a des noms plus secrets qu’Il réserve à ses intimes — et les chrétiens en savent quelque chose ! Malgré les malentendus répétés que réveillent, hélas, les tragiques événements actuels et leurs horreurs sans nombre, n’est-il pas plus urgent que jamais, pour les croyants, de relire leurs livres sacrés et d’y redécouvrir les promesses d’une hospitalité réciproque, telle qu’Abraham l’offrit en son temps à des hôtes mystérieux qui s’avèrent être aujourd’hui tous nos frères en humanité ?

Notes

[1]

Dans Etvdes, juillet-août 2003, p. 59-70.

[2]

Ibidem.

[3]

Les Sabéens, monothéistes baptistes, seraient à identifier avec les Mandéens ou les Elkasaïtes, non sans lien avec les Ebionites ou bien avec des « astrolâtres » de Harrân, en Haute-Mésopotamie.

Résumé

Français

En un temps de malentendus répétés, que réveillent les tragiques événements actuels et leurs horreurs sans nombre, il est plus urgent que jamais, pour les croyants, de relire leurs livres sacrés et d’y redécouvrir les promesses d’une hospitalité réciproque.

Plan de l'article

  1. Des chrétiens proches des musulmans
  2. Des chrétiens « qui errent »
  3. Des chrétiens « évangéliques »
  4. Une « table servie » qui demeure une énigme
  5. Chrétiens et musulmans en dialogue

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