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Études

2012/3 (Tome 416)

  • Pages : 140
  • Éditeur : S.E.R.

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Theo Angelopoulos ou la terre qui pleure

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Par amour du cinéma et d’un pays que je ne connaissais pas, j’ai fait deux fois le voyage à Thessalonique afin d’assister au tournage d’un film de Theo Angelopoulos et d’en prendre des photos. En 2001, il commençait une trilogie qui tentait de « dire deux ou trois choses que je sais du xxe siècle ». Le premier épisode se situe de 1919 à 1949 et met en scène l’exil des Grecs d’Odessa, leur retour douloureux à la Grèce de leurs ancêtres et le destin passionné et tragique d’une réfugiée : Eleni.

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Dans un froid soleil hivernal je marchais dans le port de Thessalonique. Le trajet qui longeait hangars, containers et rails de chemin de fer m’amena au pied d’un village en pente. Quelques habitations groupées autour d’une église, d’un café, d’une ou deux épiceries, d’une agora?: un reste de la Grèce du xixe?siècle. L’ensemble, un peu abandonné, semblait encore habité… J’hésitais à poursuivre, cherchant un «?décor?», des camions, des signes visibles de cinéma. Coups de marteau et aboiements. Sur les toitures des maisons de bois, entre les murs, des hommes fixaient des tuiles ou plantaient des clous. C’était là. Mais dans cette lumière trop nette, le cinéaste ne travaillait pas. Certains comédiens étaient même à Athènes. Plusieurs réalités se mêlaient sur ce lieu aux limites incertaines. Le chargement ou déchargement des bateaux, les trajets de répétition d’une locomotive, la surveillance du port, une brouette de terre pour réparer le chemin. Là se vivait une quotidienneté au ralenti?: l’entretien d’un village, subsistance rurale qui, face à la mer, générait un autre réel, parcellaire et fictif.

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Pendant plusieurs jours Theo Angelopoulos ne tourna pas. Il attendit le brouillard, la pluie?: le paysage est un état intérieur. La régie préparait aussi les autres lieux, le village au nord du pays et le lac où était prévu un terrible épisode. Le réalisateur «?achetait?» du temps. Les producteurs le savent?: c’est cela qui coûtait cher avec lui. Mais c’est aussi le cœur de ses films?: offrir une temporalité qui accueille l’immémorial et l’Histoire comme une scène capable de s’ouvrir à l’espace cosmique, au territoire politique et aux sentiments humains. Lorsque vint le gris, que comédiens et figurants furent en place dans leurs habits bruns et bleus au milieu des toits de tuiles ou au balcon des maisons de bois, la quotidienneté trouva son mouvement, sa densité, comme l’Histoire. La mise en place d’un travelling complexe était une aventure. La lenteur du plan révélait, en se déroulant, quelque chose d’invisible, d’inexorable. Cet exploit d’écriture cinématographique qui convoque ensemble, au même moment, toutes les parties d’un métier est une expérience pour le regard et pour l’esprit autant que l’exécution d’un fragment de scénario. L’envahissement ou la disparition des êtres a lieu dans le champ. Les amples mouvements de l’objectif font ressentir un état d’âme, une joie ou une véritable solitude. Le bonheur d’un jeune couple est menacé par ce qui se trame au sein de la communauté même. Bientôt l’homme et la femme devront s’enfuir et vivre à nouveau l’exil. Ce film, premier de la trilogie, s’appelle Eleni, la terre qui pleure. Il est le dernier que nous ayons pu voir de Theo Angelopoulos. La deuxième partie, La Poussière du temps (2008), tournée avec Bruno Ganz, Michel Piccoli et Irène Jacob, n’est pas sortie en salle.

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Ce 26?janvier, Theo Angelopoulos tournait une séquence du troisième volet quand il a été renversé par une moto sur le périphérique. C’est dans cet espace contigu mais hors-fiction, dans la vitesse du monde d’aujourd’hui (et la lenteur des secours qu’il offre aux blessés) que le réalisateur est tombé. Son film inachevé, L’Autre mer, aborde la crise, le chaos d’un pays, d’un monde. Theo Angelopoulos oppose une Grèce réelle, inhospitalière, à une Grèce imaginaire, celle des réfugiés, comme celle des mythes antiques, celle du songe.

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Dans L’Éternité et un jour, un écrivain condamné par la maladie (Bruno Ganz) refuse l’hôpital. Il passe ses dernières heures à se remémorer les instants de la lumière heureuse, revoit la fenêtre d’une maison ouverte sur la plage, la femme aimée. La caméra, doucement, nous porte avec lui sur le rivage. Le film nous y laissera. Auparavant, l’écrivain, de ses dernières forces, aide un gamin albanais à passer la frontière. Tous deux prennent un tramway où montent un à un des voyageurs déplacés, anachroniques. Un poète, un résistant, un jeune couple, un ami viennent rappeler les images importantes d’une existence – création, révolution, amour, doutes. Au-dehors, un drapeau rouge claque dans l’obscurité, des gamins en ciré jaune surgissent à bicyclette?: l’ardeur de la lutte ou l’enfance sont les couleurs d’une jeunesse noyée de brume. Au terme de cette mini-épopée, le tramway mène ses passagers jusqu’au bateau du départ. Par la force de ses images, le film accorde à celui qui n’a plus qu’un jour à vivre, et à nous-mêmes, l’éternité de la mémoire dans une affectueuse complicité avec l’innocence. Mais les noces de la fresque et du chant ont pris fin. Entre deux rives d’un fleuve de béton, le pas de la cigogne est suspendu.

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Michelle Humbert

Cheval de guerre, de Steven Spielberg, film américain (2 h 27), avec Emily Watson, David Thewlis, Peter Mullan…, dans les salles

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À l’orée de la Grande Guerre, dans une campagne anglaise repeinte aux couleurs de la pastorale américaine, un adolescent se prend d’une amitié passionnée pour un cheval. Quand la guerre éclate, le cheval est réquisitionné, l’adolescent inconsolable. Il leur faudra, à l’un et à l’autre, traverser l’enfer des combats (roman d’apprentissage pour l’adolescent, chemin de croix pour le cheval qui, traversant les tranchées, finit supplicié dans un lacis de barbelés) pour se retrouver enfin. L’humanisme forcené de la fable (en chemin, le cheval révèle la bonté des soldats de chaque camp, creuse un sillon d’espoir plus profond que les tranchées) a quelque chose d’un pied de nez, au moment où Spielberg reçoit finalement les honneurs de la Cinémathèque française. Parce que cette consécration tardive est avant tout le sacre d’une période, celle de la décennie passée, qui vit Spielberg livrer une poignée de chefs-d’œuvre (de A.I. à Munich) d’autant plus remarqués que, sombres et inquiets, ils semblaient renier la persistante naïveté dont on lui faisait jusqu’ici le reproche. Porté par une mise en scène d’une grâce assez inouïe, Cheval de guerre renoue en partie avec cette naïveté mais c’est, aussi, un film plus abstrait qu’il n’en a l’air. Refusant l’anthropomorphisme, Spielberg fait du cheval une pure fonction et, à ce titre, une sorte de cousin lumineux du Balthazar de Bresson, attirant à lui la bonté comme l’âne, chez Bresson, attirait le Mal. De quoi ce cheval très théorique, qui fait s’éteindre la guerre sur son passage (un soldat allemand et un anglais font une trêve irréelle pour le tirer de sa prison de barbelés), est-il le nom?? Moins de l’arsenal naïf (bonté, humanité, paix des peuples nouée dans l’innocente beauté de l’animal) dont Spielberg lui-même fait la promotion quand il parle du film. Plutôt d’une sorte d’éloge du spectacle et d’une expérience du sublime qui occupent Spielberg depuis le début?: le cheval ici, comme avant lui aliens, dinosaures, avions, n’existe que parce qu’il n’a vocation qu’à faire naître un regard, celui sidéré de personnages pour qui cette sidération est la seule expérience du monde possible. Ce cheval, c’est le cinéma, encore et toujours. Le précieux dessin de l’animal qui passe de mains en mains dit bien qu’il n’est qu’une image. À la veille du xxe?siècle, Eadweard Muybridge ou Étienne-Jules Marey, inventant le cinéma, avaient besoin d’une image pour comprendre ce que peut un cheval. Plus d’un siècle plus tard, il faut un cheval à Spielberg pour dire, encore, la puissance d’une image.

8

Jérôme Momcilovic

38 témoins, de Lucas Belvaux, film français (1 h 44), avec Yvan Attal, Sophie Quinton, Nicole Garcia…, sortie le 14 mars

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Il faut croire que Le?Havre a une vraie «?gueule d’atmosphère?»?: la cité normande – son port, son architecture signée Auguste Perret – sert de toile de fond à 38 témoins peu après avoir tenu le rôle-titre du dernier film d’Aki Kaurismaki

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[1][1] Cf. Études, janvier 2012.. Mais l’examen de la nature humaine qu’entend mener Lucas Belvaux n’aboutit pas à la fable du cinéaste finlandais. Loin de la solidarité humaniste du petit peuple kaurismakien, on joue plutôt ici – la sagesse en moins – aux trois singes, multipliés par 38?: ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. En pleine ville, par une nuit noire déchirée par des cris, une jeune femme est sauvagement assassinée. Le sommeil du juste semble avoir eu raison de la vigilance et du courage du voisinage. La police dénombre 38 témoins potentiels, ainsi coupables de non-assistance à personne en danger. Le film se focalise particulièrement sur Pierre – détenteur d’un inavouable secret – et Louise, absente cette nuit-là?; les époux (que Sophie Quinton et Yvan Attal peinent à faire véritablement exister) vont ployer sous le poids de la culpabilité et du non-dit.

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Adaptant Est-ce ainsi que les femmes meurent?? de Didier Decoin, Lucas Belvaux amorce une multitude de films, parfois en sachant instaurer, par sa mise en scène précise, une ambiance convaincante – à tendance largement dépressogène. On navigue ainsi entre la chronique sociale, une réflexion sur le point de vue au cinéma (qui ne manquera pas de convoquer Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock), l’autopsie de l’implosion d’un couple, une intrigue politico-médiatico-judicio-policière ainsi que l’évocation de la responsabilité, de la conscience et du délire compassionnel individuels et collectifs. C’est beaucoup pour 1 heure et 44 minutes. S’il est difficile d’en vouloir à Lucas Belvaux de ne pas faire aboutir cet impressionnant arsenal de films, il est toutefois fort embêtant de n’en voir mener aucun véritablement à bon port. Une forme sérielle aurait probablement mieux convenu.

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Arnaud Hée

Fengming et Le Fossé, de Wang Bing, films chinois (3 h 06 et 1 h 49), avec Fengming He (Fengming), et Li Xiangnian, Lu Ye, Lian Renjun, Xu Cenzi (Le Fossé), sorties les 7 et 14 mars

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Ce que Lanzmann entreprit pour penser la Shoah, plus récemment Rithy Panh pour représenter le régime des Khmers rouges, Wang Bing est en train de l’accomplir, cherchant à soutenir du regard un autre abîme du xxe?siècle?: celui du maoïsme. Cette variante du communisme n’est plus guère de mode de nos jours, où l’on n’a d’yeux que pour la puissance économique de la Chine. Par ces temps de Veau d’or, il est salutaire qu’un artiste intègre vienne rappeler quelques vérités dérangeantes. Wang Bing, l’homme de la fresque de neuf heures d’À l’ouest des rails, portrait rude de la Chine présente, a réalisé dans les mêmes conditions de clandestinité deux films complémentaires, désormais clefs de voûte du mausolée immatériel du xxe?siècle. Il faut passer par Fengming (2007) avant d’affronter Le Fossé (2010)?: ce grand documentaire est le contrechamp de la fiction du Fossé. Documentaire, fiction, on ose à peine employer des termes si pauvres. Au cinéma existent des films, c’est tout. L’art, ce sont les œuvres. Toute étiquette mutile. La force de Wang Bing est de partir de l’unicité du cinéma pour filmer. S’il opère souvent par plans longs, ce n’est jamais par parti-pris formaliste, toujours par nécessité organique de création d’un espace-temps qui ne peut s’éprouver qu’ainsi. Wang Bing écoute Fengming chez elle, trois heures d’une parole presque calme, ponctuée d’étranglements quand la douleur se fait trop forte, voix au bord sinon d’un chant, du moins d’une musicalité dont on retrouve trace au générique final du Fossé, où une voix faible se risque à une mélopée qui signe le retour à la vie. Fengming a au préalable écrit un livre (Ma vie en 1957), ce qui l’aide à dire à l’écran son calvaire de «?droitière?» dans la Chine de Mao. De façon presque aussi radicale qu’Alain Cavalier dans Les Braves, Wang Bing s’interdit souvent l’ellipse (si Fengming répond au téléphone ou va aux toilettes, la caméra reste sur sa place vide)?; c’est qu’il se concentre sur la leçon de survie de cette existence détruite par le plus pervers des systèmes totalitaires, responsable de plusieurs dizaines de millions de morts. Après l’on peut aborder le vertigineux Fossé, qui crée à lui seul un nouveau genre cinématographique, celui de l’archive revécue (non pas le docudrame complaisant, plaie de nos soirées télévisuelles, mais la fiction pétrie d’esprit documentaire, au dispositif ascétique)?: sans se départir de son minimalisme, Wang Bing fait revivre un camp, et ne détourne pas son regard devant l’insoutenable. Ces hommes terrés comme des rats dans des souterrains en plein désert n’ont plus qu’une obsession?: survivre, c’est-à-dire manger (ce peut être le vomi du voisin ou la chair humaine de qui vient de cesser de souffrir). Poème hallucinant de la survie, d’une reconstitution qui atteint le miracle de l’incarnation, d’une vérité sinon belle, du moins inoubliable (lumière fascinante du désert, absence lancinante de toute musique). On ne sort pas indemne d’un tel exorcisme du Mal absolu.

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Philippe Roger

Une bouteille a? la mer, de Thierry Binisti, d’apre?s le livre de Vale?rie Zenatti, film français (1 h 39), avec Agathe Bonitzer, Mahmoud Shalaby, Hiam Abbas…, dans les salles

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Dans le noir, le bruit des tasses, les rires, les fragments de conversations en hébreu sont violemment interrompus. Une explosion, des cris, une sirène. Ce trauma initial va guider la démarche d’une jeune fille, Tal. Son frère, un soldat israélien, lance à la mer une bouteille contenant une lettre?; elle se heurte à un morceau de barbelés flottants. Le film aborde le conflit israélo-palestinien à travers le regard de très jeunes gens, à la fois en quête d’absolu et d’une vie normale. Lors d’un voyage de classe à Massada, Tal reste seule au sommet, entre la mer morte et la montagne déserte, fendue par une faille. Le professeur vient de rappeler cette réflexion des Zélotes en 73 à propos des envahisseurs romains?: «?Nous n’avons pas de comptes à rendre aux ennemis de nos âmes.?» L’histoire des guerres n’a pas de fin. Dans le «?ras-le-bol?» qui parfois la submerge comme les siens, la jeune fille s’obstine à poser la question?: «?Ces ennemis, qui sont-ils?? Qui es-tu???» Il s’agit ici d’inscrire un geste de croyance folle, de tenter une ouverture, une communication. Le Web prendra le relais. Une correspondance commence entre la jeune Française qui vit à Jérusalem, «?miss Peace?», et le mystérieux «?Gazaman?», qui a répondu à son message. Les échanges d’abord difficiles, entre attirance et rejet, proximité et distance, seront de plus en plus sincères, établissant une réelle proximité entre deux existences que tout oppose. Le français, que Naïm apprend «?comme on creuse un tunnel?», devient leur langue commune comme un territoire partagé. Si elle console, elle indique en même temps que le rendez-vous avec eux-mêmes et avec l’Histoire est constamment remis à plus tard. Que peut le cinéma, sinon incarner ce pari, cette détermination d’une jeunesse qui croit à la force de la parole échangée?? Sinon construire un trajet imaginaire jusqu’au rivage de Gaza, bande d’un pays divisé et caressé par les mêmes vagues?? Un film n’est-il pas, comme le disait aussi Theo Angelopoulos, une bouteille à la mer??

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Michelle Humbert

Sherlock Holmes?: Jeu d’ombres, de Guy Ritchie, film anglo-américain, (2?h?07), dans les salles

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Ne cherchez pas les traits habituels du célèbre détective dans ce second opus des aventures de Sherlock Holmes. Délaissant la casquette et la pipe calebasse, le héros de Conan Doyle, ici rajeuni, est un bagarreur un peu canaille qui connaît les lois de la rue, un cabot, un original, pour qui le goût de l’action prime sur l’art de la déduction. Plein d’une vitalité qui confine à l’hystérie, notre héros a bien l’intention de «?vivre pleinement cette nouvelle aventure?»?: déjouer les sombres projets d’un puissant fabriquant d’armes, le bien-nommé Moriarty. L’intrigue, qui se déroule en 1891 sur fond de tension entre la France et l’Allemagne, nous transporte de Londres à Paris, en passant par la Suisse, et fait de nombreux clins d’œil à la grande Histoire. Le sous-titre du film évoque ainsi la rivalité entre Holmes et Moriarty, son double maléfique, autant que l’ombre de la guerre qui se prépare en Europe. On trouve ici les mêmes ficelles que dans le premier épisode, et les mêmes facilités. La réalisation emprunte tout à la fois au clip et au jeu vidéo (le film est porté par Joel Silver, producteur de la série Matrix)?: des zooms avant à répétition sont censés traduire visuellement l’acuité de Holmes?; des accélérations subites, sa vivacité d’esprit… La recette est cependant efficace et le spectacle, plutôt divertissant, réussit là où d’autres (Vidocq en 2000 ou Arsène Lupin en 2004) avaient échoué.

18

Charlotte Renaud

Les Chants de Mandrin, de Rabah Ameur-Zaïmeche, film français, (1?h?37), dans les salles

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Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe?? l’avait imposé comme l’un des plus beaux espoirs de sa génération?; Bled number one, puis Dernier maquis comme, peut-être, le plus grand cinéaste français en activité. C’est peu dire qu’on attendait son nouveau projet, curieux de voir ce qu’il saurait tirer d’un genre – le film historique, a priori assez éloigné des préoccupations exprimées par son œuvre jusque là. La barre placée si haut, il faut bien reconnaître que ces Chants de Mandrin n’apparaissent d’abord pas tout à fait à la hauteur?: suivant les pérégrinations d’une bande de hors-la-loi, anciens compagnons de Mandrin désormais disparu, ce quatrième long-métrage de Rabah Ameur-Zaïmeche prend la forme d’une ballade le long des routes du xviiie?siècle, séduisante c’est certain, mais générant parfois un léger ennui, et à qui l’on pourrait reprocher de se reposer un peu paresseusement sur son charme de western nostalgique. Moins étonnant, à ce titre, que ses précédents films, qui parvenaient à faire se mêler les genres et les tons (chronique, road movie, farce?; naturalisme, poésie, grotesque…), toujours de manière extrêmement inventive. À cette réserve près, le réalisateur n’en a pas moins réussi une belle exploration de l’Europe des Lumières, rendant compte à la fois, de manière très concrète, très précise, de sa réalité matérielle (les cahots d’une diligence, la mécanique d’une imprimerie) et, par son récit de la diffusion dans les campagnes des pamphlets et libelles (les fameux «?chants?» du titre), de la force accrue des Idées.

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Nicolas Truffinet

L’Œil de l’astronome, de Stan Neumann, film français, (1?h?30), dans les salles

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L’auteur de La Langue ne ment pas (passionnante adaptation des journaux de Victor Klemperer) s’essaie à la fiction avec cette évocation de la cour praguoise de l’Empire Germanique lors de l’été 1610. Pour dix nuits, l’un des télescopes inventé par Galilée y fait son apparition, pour le plus grand plaisir de Johannes Kepler, l’astronome du roi Rodolphe II. La foule se presse pour voir ce que l’on n’a jamais vu, et qui, bien entendu, excite l’imagination et les débats. Dans ce film nocturne, il est aussi bien question des lumières du savoir que de l’obscurantisme, de fantasmes et de superstitions, notamment autour de Kepler, électron libre auquel l’acteur Denis Lavant confère une belle fantaisie. Stan Neumann fait un choix qui est aussi une belle idée?: tourner – avec l’appareil photo Canon Mark IV – sans autre lumière additionnelle que celle, diaphane, de la lune et celle, vibrante, de la flamme des bougies. Il en résulte un glaçage numérique assez riche mais peu séduisant, dont l’intérêt est toutefois de produire une étrange prise de distance avec l’idée de film d’époque. Ce mouvement s’accompagne de la théâtralité et d’un ton badin – souvent savoureux, les dialogues naviguant entre érudition et truculence. L’intérêt principal de L’Œil de l’astronome est que le cinéma se situe derrière chaque parole et image. Si la science de Kepler se joue dans le noir, la lumière est son sujet. Si elle fait appel aux mécanismes de la projection et de la perception, l’imaginaire y demeure un indéboulonnable souverain.

22

Arnaud Hée

La désintégration, de Philippe Faucon, film français, (1?h?18), dans les salles

23

Comment devient-on terroriste islamiste?? Comment, et non pourquoi. Il n’y aura de réponse au pourquoi que dans le visage fermé d’Ali (Rashid Debbouze). Contre la psychologie, et face à un visage qui peu à peu se dérobe (notamment en se couvrant, un moment, de barbe), se développe donc une autre approche, celle par le milieu. Faire résonner les plans, les lieux et les êtres, entre eux, voir comment ils se contaminent, résistent ou deviennent étanches les uns aux autres jusqu’à la rupture. Le film, au montage sec, vaut donc pour cette figure centrale constamment décentrée, Ali, qui fonctionne comme nœud des tensions entre islam et islamisme, famille et groupuscule, France et Oumma (la grande nation islamique). Autour de lui, Philippe Faucon agence plutôt des fonctions (le frère en couple «?mixte?», le converti radical,?etc.) que des personnages. C’est la force et la faiblesse du film, guetté par le schématisme, mais puisant son énergie dans cette forme d’épure qui rappelle les films noirs et les séries B des années 50. Si Faucon insiste, parfois lourdement, sur l’échec de l’intégration à la française (les personnages sont toujours ramenés par la société à leur rôle d’?«?Arabe de service?»), sa manière de construire l’espace convainc. Aucun lieu, ni paysage, n’est donné par la mise en scène. Il n’y a guère qu’un pan de papier peint orange, un bout de moquette, contre lesquels sans cesse buttent les corps. La désintégration tient d’abord à cette absence littérale de perspective.

24

Raphaël Nieuwjaer

La Grande Illusion, de Jean Renoir (1937), ressortie en copie restaurée, dans les salles

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Plus de sept décennies après sa sortie, La Grande Illusion ressort dans des copies restaurées à l’aide de techniques numériques. Sa force d’émotion demeure intacte, sa beauté plastique aussi. Quant à son propos, il se révèle plus complexe que sa popularité a pu le laisser croire. Un exemple – une «?entrée?» particulière?: sa variété linguistique. Un prisonnier anglais y entonne La Marseillaise, deux officiers ennemis conversent dans un anglais aristocratique et Maréchal (Jean Gabin) troque sa gouaille parisienne pour l’allemand, appris par amour. Critiquée pour son pacifisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale puis interdite par les autorités d’Occupation en 1940, cette tour de Babel cinématographique est en réalité une charge contre tous les nationalismes et, pas si incidemment, contre l’antisémitisme (magnifique personnage interprété par Dalio). Le rapprochement entre soldats étrangers relève certes d’un unanimisme de classe propre au Front populaire. Mais dans ce film presque exclusivement masculin, les femmes constituent un point de fuite crucial. Ce n’est pas un hasard si c’est la chanson Frou-frou qui ouvre le film, tandis que Maréchal s’apprête à rendre visite à une fille de joie, ni si sa rencontre avec une paysanne allemande constitue son seul espoir de rompre le cycle de la guerre. Sous cet angle, l’émouvante séquence où les prisonniers s’habillent en femmes pour un spectacle devient emblématique du salut par le féminin. Les robes reçues par la poste leur paraissent trop courtes… Quelque chose est en train de changer à l’arrière. Le film suggère aussi l’ampleur de cette révolution-là.

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Charlotte Garson

L’Évaporation de l’homme, de Shohei Imamura, DVD avec un bonus (Les Pirates de Bubuan), éd. Choses vues

27

Cinq ans après sa sortie tardive en France et quelques mois après la réédition en DVD du film fondateur du si mal nommé «?cinéma-vérité?», Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin (1960), ce film-manifeste de la Nouvelle vague japonaise pousse le cinéma dans ses retranchements. Imamura s’y intéresse à un fait de société japonais?: la disparition massive de personnes qui, honte, ruine ou lâcheté, préfèrent s’évaporer, disparaître de leur vie sociale sans laisser d’adresse. Le cinéaste envoie son équipe sur les traces d’un certain Oshima, plus ou moins pleutre et alcoolique, disparu un soir après le travail avec une forte somme dérobée à son entreprise.

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Mais au fur et à mesure c’est Yoshie, sa fiancée délaissée (et peut-être trompée avec sa sœur), qui prend le pas sur l’enquête et s’impose comme protagoniste. Alors que la recherche se révèle infructueuse, Imamura, en une séquence stupéfiante, réintroduit littéralement le «?quatrième mur?» du cinéma. «?Monsieur Imamura, qu’est-ce que c’est, la vérité???», demande Yoshie. En désignant son film comme un faux documentaire, Imamura ne sacrifie pas à la radicalité de son geste la confiance immense qu’il a dans le cinéma. Il prouve au contraire que, fictionnel ou documentaire, «?cinéma-vérité?» ou reconstitution assumée, il est toujours fictionnel par essence. Un tel geste questionne l’idée même d’une possible captation du réel. Cette sortie vient à point nommé dialoguer avec l’un des films les plus troublants de 2011, lui aussi édité en DVD?: Pater, d’Alain Cavalier.

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Charlotte Garson

Notes

[1]

Cf. Études, janvier 2012.

Titres recensés

  1. Theo Angelopoulos ou la terre qui pleure
  2. Cheval de guerre, de Steven Spielberg, film américain (2 h 27), avec Emily Watson, David Thewlis, Peter Mullan…, dans les salles
  3. 38 témoins, de Lucas Belvaux, film français (1 h 44), avec Yvan Attal, Sophie Quinton, Nicole Garcia…, sortie le 14 mars
  4. Fengming et Le Fossé, de Wang Bing, films chinois (3 h 06 et 1 h 49), avec Fengming He (Fengming), et Li Xiangnian, Lu Ye, Lian Renjun, Xu Cenzi (Le Fossé), sorties les 7 et 14 mars
  5. Une bouteille a? la mer, de Thierry Binisti, d’apre?s le livre de Vale?rie Zenatti, film français (1 h 39), avec Agathe Bonitzer, Mahmoud Shalaby, Hiam Abbas…, dans les salles
  6. Sherlock Holmes?: Jeu d’ombres, de Guy Ritchie, film anglo-américain, (2?h?07), dans les salles
  7. Les Chants de Mandrin, de Rabah Ameur-Zaïmeche, film français, (1?h?37), dans les salles
  8. L’Œil de l’astronome, de Stan Neumann, film français, (1?h?30), dans les salles
  9. La désintégration, de Philippe Faucon, film français, (1?h?18), dans les salles
  10. La Grande Illusion, de Jean Renoir (1937), ressortie en copie restaurée, dans les salles
  11. L’Évaporation de l’homme, de Shohei Imamura, DVD avec un bonus (Les Pirates de Bubuan), éd. Choses vues

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