CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le jihadisme [1] est un phénomène qui date du dernier quart du XXe siècle. Un peu partout, des individus se radicalisent et tentent de monter des attentats afin de lutter contre l’hérésie et l’impiété (kufr), de dénoncer des actes de profanation de l’islam. Beaucoup ont grandi en Europe. Ils sont souvent d’origine musulmane, mais il y a de plus en plus de convertis. Depuis le début de la guerre civile en Syrie (2013), une nouvelle forme de jihadisme se répand et ses nouveaux acteurs présentent des caractéristiques différentes de celles du passé.

2En France, et plus largement en Europe, le terrorisme au nom d’Allah est un fait ultra-minoritaire parmi les musulmans. Sa portée n’a aucun rapport avec le nombre effectif des personnes tuées, bouleversant la société et engendrant une crise profonde au niveau des assises symboliques de l’ordre social.

3Les attentats posent la question du jihadisme et de son idéologie extrémiste, mais aussi et avant tout, de l’acteur jihadiste qui passe à l’acte et commet ses crimes de sang-froid. D’où vient sa résolution ? Comment comprendre sa frénésie dans une tuerie qui se termine souvent par sa propre mise à mort longtemps préméditée par lui-même comme un acte d’accomplissement de son destin dans le martyre ?

4Qui sont ces acteurs ? On peut distinguer plusieurs catégories d’islamistes radicaux en Europe qui ont pour trait commun d’être des « terroristes maison », c’est-à-dire des jeunes scolarisés et éduqués dans les pays européens. Il y a d’abord les jeunes « désaffiliés » (les « jeunes de banlieues »). S’y ajoutent, surtout depuis 2013, des jeunes de classe moyenne. La troisième catégorie se compose de jeunes filles ou de jeunes femmes.

L’islam radical comme inversion imaginaire de l’exclusion sociale

5La subjectivité des jeunes « désaffiliés » qui embrassent l’islam radical est marquée par un trait fondamental : la haine d’une société qu’ils ressentent comme profondément injuste à leur égard. Ils vivent l’exclusion comme un fait indépassable, un stigmate qu’ils portent sur leur visage, dans leur accent, dans leur langage ainsi que leur posture corporelle perçue comme menaçante par les autres citoyens. Ils sont en rupture avec la société et rejettent l’uniforme (même celui du pompier) comme émanation d’un ordre répressif. Leur identité se décline dans l’antagonisme à l’égard de la société des « inclus », Français « gaulois » ou même Nord-africains d’origine qui auraient réussi à se hisser au niveau des classes moyennes. Stigmatisés aux yeux des autres, ils éprouvent un sentiment profond de leur propre indignité. Elle se traduit par une agressivité à fleur de peau, non seulement à l’égard d’autrui, mais aussi et souvent, à l’égard des membres de leur propre famille, notamment le jeune frère ou encore, la jeune sœur qui oserait sortir avec un garçon.

6La banlieue-ghetto se transforme en une prison intérieure. Ces jeunes transforment le mépris d’eux-mêmes en haine des autres, et le regard négatif des autres en un regard avili sur soi. Ils visent avant tout à marquer leur révolte par des actes négatifs plutôt que de chercher à dénoncer le racisme en s’engageant socialement. Enfermés dans leur quartier ou même dans quelques pâtés de maison, les jeunes exclus trouvent l’issue dans la délinquance et la quête de l’argent facile pour vivre selon le modèle rêvé des classes moyennes. Ils les surpassent quelquefois en s’appropriant des sommes plus ou moins importantes qu’ils dilapident avec leurs copains, quitte à réitérer l’action délinquante qui devient progressivement criminelle. Le mal dont ils souffrent le plus est la victimisation et la certitude que la seule voie d’accès au niveau des classes moyennes est la délinquance, la société leur ayant fermé d’après eux toutes les autres issues.

7Tant que la haine trouve une échappatoire dans la délinquance, elle s’apaise par l’accès, pour de courtes périodes, à l’aisance matérielle suivie de la dissipation des biens illégalement acquis. Mais chez une infime minorité la déviance à elle seule ne les satisfait pas ; ils ont besoin d’une forme d’affirmation de soi qui combine plusieurs traits : le recouvrement de la dignité perdue et la volonté d’affirmer leur supériorité sur les autres en mettant fin au mépris d’eux-mêmes. La mutation de la haine en jihadisme sacralise la rage et leur fait surmonter leur mal-être par l’adhésion à une vision qui fait d’eux des « chevaliers de la foi » et fait des autres, des « impies » indignes d’exister. La mue existentielle est ainsi accomplie, le Soi devient pur et l’Autre, impur. L’islamisme radical opère une inversion magique qui transforme le mépris de soi en mépris de l’autre, et l’indignité en sacralisation de soi aux dépens de l’autre.

8Les médias sont indissociables de l’action jihadiste qui n’existe qu’en cumulant la violence avec une couverture médiatique qui fait du jeune « chevalier de la foi » la star mondialisée de l’action monstrueuse. Plus les médias lui consacrent, même à titre posthume, une place, et plus, sur le moment, il est fier d’incarner les valeurs ultimes d’une foi dont la raison d’être est la mutation du mépris de soi en haine de l’autre et l’indignité vécue en une forme superlative de sacralité. Ce faisant, une identité en rupture avec les autres tente de se venger de son malheur sur une société incriminée qui devient coupable en totalité, sans nuances, ou dans le jargon jihadiste, hérétique, impie : il faut l’abattre, quitte à se faire tuer en martyr de la cause sacrée.

9Dans la trajectoire jihadiste des jeunes de banlieues, la prison joue un rôle essentiel, moins parce qu’on s’y radicaliserait que pour cette raison fondamentale qu’elle offre la possibilité de mûrir la haine de l’autre dans des rapports quotidiens tissés de tension et de rejet face à l’institution carcérale. Chaque fois qu’il transgresse les règlements internes de la prison, des sanctions lui rappellent l’existence d’un système dont il conteste la légitimité en raison de ce profond sentiment d’injustice logé au creux de son cœur. La prison assagit certains, mais la plupart des jeunes y trouvent une raison supplémentaire de haïr la société. Au sein de la prison ils nouent des liens avec des criminels plus aguerris susceptibles de leur ouvrir de nouvelles perspectives dans la déviance. Souvent l’adhésion à l’islam radical s’effectue en prison en concomitance avec l’ennui d’être abandonné à soi au sein d’une institution qui n’a pas le même égard vis-à-vis du musulman qu’à l’égard du chrétien ou du juif.

10En prison le jeune délinquant fait l’expérience du mépris à l’égard de l’islam sous une forme institutionnelle et impersonnelle : manque ou pénurie d’imam, prières collectives du vendredi non-célébrées ou faites dans des conditions où prévaut la suspicion vis-à-vis des participants, refus du petit tapis de prière dans la cour de récréation… De plus, la mainmise de plus en plus grande des Salafistes sur les musulmans en prison renforce la logique de rupture. Les Salafistes ne sont pas jihadistes mais prônent une version exclusiviste de l’islam qui contribue à désocialiser les jeunes en introduisant un fossé infranchissable entre le croyant et le non-croyant, le vrai musulman, assidu dans sa pratique religieuse, et le faux musulman, laxiste et peu respectueux des interdits religieux.

11En prison, l’attrait de l’islamisme radical tient à l’inversion de rôle qui s’opère dans la psyché tourmentée du jeune : il a été condamné à des peines de prison, on l’a jugé ; désormais c’est lui qui condamne la société – cette fois sans appel –, c’est lui qui assume le rôle du juge en tant que « chevalier de la foi » en guerre contre les impies. L’inversion du rôle restitue au détenu la confiance en lui-même en tant qu’individu « noble » qui exécute désormais les sentences divines. De ce fait, les islamistes endurcis n’éprouvent aucun remords devant l’étendue de leur violence et la déshumanisation des victimes qui se voient dénier toute dignité humaine.

12Un dernier fait convainc l’apprenti jihadiste de la légitimité de la cause qu’il défend, le voyage initiatique dans un pays du Moyen-Orient où prévaut la « guerre sainte ». Merah a été au Pakistan, en Afghanistan et dans d’autres contrées où sévit l’islamisme radical. Nemmouche s’est trouvé en Turquie et il est fortement soupçonné d’avoir vécu un an en Syrie en 2012 aux côtés des jihadistes. Les deux frères Kouachi ont été au Yémen où ils ont suivi un entraînement militaire auprès d’Al Qaida à la péninsule arabique. Le cas d’Amedy Coulibaly est peut-être l’exception, même si on a des traces de lui en Turquie et d’un éventuel passage en Syrie. Il a rencontré en tout cas un jihadiste charismatique, Beghal, qui l’a mis en contact avec Chérif Kouachi. Le gourou charismatique fait office d’ersatz au voyage initiatique.

13Dans la majorité des cas, le voyage initiatique confirme le jeune jihadiste dans sa nouvelle identité en le faisant renouer de manière mythique avec les sociétés musulmanes dont il ne parle pourtant pas la langue ni ne partage les mœurs. Ce voyage lui fait apprendre le maniement des armes. Il lui permet en même temps de devenir « étranger » à sa propre société. Il apprend surtout à devenir « cruel », à exécuter de manière professionnelle et sans état d’âme des otages ou des individus par lui incriminés (policiers et militaires, juifs, « mauvais musulmans »…), bref à devenir un véritable combattant aguerri du jihad hyperbolique qui ne recule devant aucun obstacle moral dans la mise à mort des « coupables ».

14L’islam radical invente une « néo-umma » sur mesure. La communauté musulmane (la umma) a été historiquement pour les musulmans un référent afin d’appeler localement, régionalement ou nationalement (contre le colonialisme occidental) à la solidarité islamique. Dans l’histoire effective des sociétés musulmanes, la umma n’a jamais englobé la totalité des musulmans et la division sunnite/chiite en a très tôt limité la portée. Le mouvement islamiste radical a créé de toutes pièces le fantasme d’une communauté musulmane à l’échelle de la planète sous une forme qui n’a pas de précédent historique. La néo-umma est une utopie tout aussi dangereuse que la société sans classe ou celle du paradis sur terre et, comme toutes ces utopies, le danger qu’elle représente est de faire violence au réel. Dans la néo-umma, l’évolution des sociétés musulmanes est niée et le retour pur et simple aux Salafs (compagnons du Prophète) prôné sous une forme qui restitue des pratiques depuis longtemps abandonnées.

15Le jeune jihadisé éprouve un irrépressible besoin de faire corps avec la néo-umma contre sa propre société mal-aimée. Pour se rehausser à ses propres yeux, l’islam jihadiste lui offre le statut du héros absolu revêtu du prestige du martyr qu’il incarne en tant que mujahid (combattant de la foi, même racine que le jihad). Il tuera, fera peur, se fera haïr et tirera fierté de cette stature nouvelle qu’il a conquise en occupant la « une » des médias. Il surmonte l’anonymat et l’insignifiance par la fascination malsaine qu’il exerce sur des médias prêts à répandre l’image du « héros négatif » qu’il apprécie d’autant plus qu’il inspire une peur absolue aux autres. Il est prêt à tuer, et même à mourir tandis que les autres ont peur pour leur vie. Il leur est donc supérieur.

Les nouveaux jihadistes de classe moyenne

16Avant le début de la guerre civile en Syrie (2013), les jeunes jihadistes venaient exceptionnellement des classes moyennes. Depuis lors, ils forment, à côté des jeunes des cités, une partie importante des jihadistes en herbe qui se sont rués en Syrie pour se mettre au service de l’État islamique (Daech) ou d’autres groupes jihadistes comme le Front de la Victoire (Jihat al Nusra) d’obédience Al Qaida. Selon les statistiques disponibles, on compte entre 2000 et 4000 jeunes Européens partis en Syrie et de nombreuses tentatives de départ vers ce pays (surtout via la Turquie) ont été neutralisées après la promulgation des lois dans de nombreux pays européens pour les empêcher.

17Ces jeunes, souvent des adolescents attardés, gonflent l’armée de réserve du jihad en se convertissant un peu de toutes les religions à l’islam radical : chrétiens désenchantés qui sont en quête de sensations fortes que le catholicisme institutionnel est incapable de leur faire éprouver, juifs sécularisés las de leur judaïté sans ancrage religieux, bouddhistes provenant de familles françaises naguère converties au bouddhisme et qui cherchent une identité revigorée au service de la guerre sainte en contraste avec la version pacifiste de cette religion en Europe… À la différence des jihadistes des banlieues, ces jeunes des classes moyennes n’ont pas la haine de la société, ni n’ont intériorisé l’ostracisme dont la société a accablé les premiers. Ils ne vivent pas non plus le drame d’une victimisation qui noircit la vie.

18Leur problème est celui de l’autorité et des normes. L’autorité a été diluée par la famille recomposée et le droit de l’enfant a créé un « pré-adulte », qui peut être en même temps un adolescent attardé. La combinaison de la logique des droits et la dispersion de l’autorité entre plusieurs instances parentales et une société où les normes ont perdu de leur rigueur (les normes républicaines incluses) fait qu’il y a une attente de normativité. Une minorité de cette jeunesse souffre d’avoir plusieurs ombres tutélaires mais pas d’autorité distincte. Elle voudrait pouvoir retracer les frontières entre le permis et le défendu sous une forme explicite. Les normes islamistes leur proposent cette vision en noir et blanc où l’interdit se décline avec le maximum de clarté. L’islamisme radical permet à cette jeunesse de cumuler l’enjouement ludique et le sérieux mortel de la foi jihadiste. Il lui apporte le sentiment de se conformer à des normes intangibles, mais aussi d’être l’agent de l’imposition de ces normes au monde, d’inverser le rôle de l’adolescent et de l’adulte, bref, d’être celui qui instaure les normes sacrées et l’impose aux autres sous peine de « guerre sainte ».

19Cette jeunesse férue du jihad incarne les idéaux d’un anti-Mai 68. Les jeunes d’alors cherchaient l’intensification des plaisirs dans l’infini du désir sexuel reconquis. Désormais, on cherche à cadrer ses désirs et à s’imposer, par le biais d’un islamisme rigoriste, des restrictions qui vous ennoblissent à vos propres yeux. On cherchait à se libérer des restrictions et des hiérarchies indues ; désormais, on en réclame ardemment, on exige des normes sacrées qui échappent au libre arbitre humain et se réclament de la transcendance divine. On y aspire et on les sacralise au gré de la guerre sainte.

20On était anarchiste et on avait la haine du pouvoir patriarcal. À présent, dans une société vide de sens, l’islamisme radical, en départageant la place de la femme et celle de l’homme, réhabilite une version distordue du patriarcat sacralisé en référence à un Dieu inflexible et intransigeant. Il prend le contre-pied d’un républicanisme ramolli ou d’un christianisme trop humanisé. Mai 68 était la fête ininterrompue qui se prolongeait dans le voyage exotique jusqu’à Katmandou ou en Afghanistan. À présent, le voyage initiatique est une quête de pureté dans l’affrontement de la mort au nom du martyre.

21À côté de ces fantasmes de normativité sacralisée, on trouve aussi une quête de justice pour un pays, la Syrie, où un régime sanguinaire a tué 200 000 personnes et voué à l’errance plusieurs millions d’autres dans les pays voisins. Là où l’Occident montre son impuissance face à la dictature, ces jeunes armés d’une foi naïve entendent lutter contre le mal au nom d’un jihadisme dont ils ne mesurent pas l’aspect monstrueux et déshumanisant. La transition peut se faire progressivement, comme cela a été le cas de certains membres du gang de Roubaix qui, à l’instar de Christophe Caze, se sont engagés dans l’humanitaire avant de se transformer en islamistes radicaux.

22L’adhésion des jeunes de classe moyenne au jihadisme dans sa version exportée vers la Syrie pose la question du malaise d’une jeunesse qui souffre de la déliquescence du politique. Pour la jeunesse des banlieues, une attitude infra ou supra-politique est la norme générale. L’enfermement sur soi, le repli sur le ghetto ou encore, la violence dans sa version crapuleuse (criminalité) ou sacrée (jihadisme) sont des attitudes qui se situent soit en deçà du politique, soit au-delà [2]. Dans les classes moyennes, le référent politique a subi une crise majeure depuis les années 1980 et la génération suivante s’est construit une identité qui ne fonde plus sur lui. Le jihadisme est pour elle la conséquence de l’éclipse du politique comme projet collectif porteur d’espérance.

23Dans les classes moyennes l’appel du jihadisme doit être compris autant par l’attrait d’un monde irénique que l’État islamique fait miroiter aux yeux des jeunes que par le sentiment de vide qui les assaille dans un univers d’où le sacré est banni sous une forme quasiment inconsciente. La perte du sens du religieux institutionnalisé rend l’imaginaire apte à chercher dans l’inconnu de nouveaux horizons sacrés. La désinstitutionalisation du christianisme en France, et plus généralement en Europe, « ensauvage » le religieux et ouvre la quête du sens vers le sectarisme sous toutes ses formes. Il s’agit d’une forme d’émancipation pour certains, mais pour d’autres, il en va d’un abandon angoissant du fait de l’absence de repère à l’égard du sacré. La quête d’un islam jihadiste combine plusieurs registres qui tiennent à l’exotisme d’une foi qui propose un sens robuste du sacré, et dont l’intransigeance même rompt avec la dilution du sacré dans la société contemporaine.

24Tout se passe comme si une partie de la jeunesse de la classe moyenne combinait la quête de l’aventure, le romantisme révolutionnaire, l’aspiration à faire l’expérience de l’altérité (le Sacré) et la volonté de s’éprouver en se soumettant de plein gré à une forme répressive de gestion du sens. Dans des sociétés européennes où l’hyper-sécularisation est synonyme du déni de toute transcendance, le sacré revient dans une configuration oppressive, autant par désir de s’éprouver au contact de l’Autre (l’expérience de l’altérité totale) que pour étreindre le bonheur en rupture avec la grisaille d’une société dont une partie de la jeunesse souffre du « mal de nivellement ».

Le jihadisme au féminin

25Depuis le début de la guerre civile en Syrie, on assiste, en Europe et en particulier en France, à l’apparition d’un nouveau type de jihadisme féminin. Bon nombre de ces combattantes sont des adolescentes ou des post-adolescentes, à côté d’autres jeunes femmes d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années. Elles appartiennent majoritairement aux classes moyennes. Enfin, ce sont majoritairement des converties : du christianisme, du judaïsme (quelques cas), voire du bouddhisme ou de familles agnostiques ou athées.

26Contrairement aux nouveaux jihadistes issus de la classe moyenne, elles n’ont pas la haine de la société comme motivation centrale [3]. Plusieurs motivations poussent à leur départ. C’est d’abord une raison « humanitaire » : les frères en religion (les Sunnites) auraient besoin d’aide face à un pouvoir hérétique. C’est aussi une image idéalisée de l’homme pour une jeunesse féminine, désenchantée à l’égard du féminisme de leur mère ou de leur grand-mère. Il y a comme une idéalisation de la virilité masculine de celui qui s’exposerait à la mort et qui, dans cet affrontement, se montrerait viril, sérieux et sincère. Ces trois adjectifs donnent un sens au « mari idéal ». Il serait, pour commencer, capable de restaurer l’image de la masculinité fortement nivelée en raison même de l’évolution de la société ; en second lieu, il serait « sérieux » puisqu’en combattant contre l’ennemi il révélerait son engagement définitif, à la différence de ces jeunes hommes qui montrent des traits d’immaturité et de volatilité aux yeux de ces filles qui semblent avoir détrôné l’image du Père. Enfin, la sincérité serait le troisième trait fondamental de ces jeunes : puisqu’ils acceptent d’aller jusqu’à la mort pour leur idéal, ils seraient « sincères » avec leur femme, leur degré de fiabilité se mesurant à leur capacité de montrer leur authenticité sur le champ de bataille.

27Ce type de jeune incarnant les vertus cardinales de véracité serait l’idéal de l’homme à épouser pour échapper au malaise de l’instabilité et de la fragilité croissante qui caractérisent les couples modernes. Souvent issues de mariages recomposés en France, ayant fait l’expérience de la précarité des liaisons conjugales de leurs parents et ayant vécu le nivellement de la condition masculine dans le divorce, elles en viennent à rejeter autant l’image de l’homme que de la femme qui règne dans la société moderne. Elles se mettent en quête d’une forme d’utopie anthropologique où le sentiment de confiance et la sincérité absolue se conjugueraient avec une « bonne inégalité ».

28Une vision naïvement romantique de l’amour se conjuguerait avec l’attrait de la guerre, voire de la violence. Une partie de ces jeunes filles seraient fascinées par la violence guerrière [4]. Le rapprochement culturel entre hommes et femmes dans les sociétés occidentales fait que la violence n’est plus perçue comme étant l’apanage exclusif de l’homme. La femme peut y participer indirectement, en l’exerçant par exemple contre d’autres femmes perçues comme « hérétiques » (les femmes yézidies ou assyriennes prises en esclavage par l’État islamique et servant de moyens pour satisfaire l’appétit sexuel des combattants, la direction de ces lupanars islamiques étant confiée à ces jeunes femmes occidentales qui ont embrassé l’islam [5]).

La mort comme catégorie directrice du jihadisme

29Le jihadisme manifeste une imbrication de problèmes sociaux et de questions anthropologiques. Il montre la dimension de plus en plus globalisée de l’imaginaire et de la subjectivité, notamment dans les nouvelles générations. La quête d’une nouvelle utopie et le sentiment de l’injustice profonde se combinent à la recherche du bonheur individuel et de l’aventure. Dans cette situation, ce qui unifie les trois catégories de jeunes (les jeunes hommes des banlieues, des classes moyennes et les jeunes filles), c’est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la mort, qui devient la catégorie directrice de leur psyché tourmentée.

30Chez les jeunes des banlieues, exclus socialement et ayant intériorisé l’exclusion sous une forme radicale, la mort devient la catégorie fondamentale qui leur donne le sentiment d’être « invulnérables » en relation à des individus qui se sentent démunis face à elle. Ceci fonde leur « supériorité » par rapport à des adversaires apeurés qui ne savent pas dépasser les affres de la mort, faute d’un ancrage dans l’Absolu. Il y a un goût de revanche dans ce dépassement de la mort fondé sur la volonté de rompre avec la vie dans ce monde, lieu d’indignité et de rejet de soi par l’intériorisation de cette indignité. La mort salvifique (le martyre) devient une double délivrance. On rompt avec une société où l’on ne s’est jamais senti bien dans sa peau, tant on a été assailli par le mal-être et le rejet par les autres. De plus, l’autre monde devient le théâtre du bonheur pour un martyr qui va y trouver ses désirs comblés, le bonheur éternel lui étant décerné en récompense pour son intrépidité et sa volonté de faire régner la loi de Dieu par le glaive.

31Dans cette perspective, la mort est le seul point où se noue et se dénoue un destin fondé sur le rejet par les autres, se traduisant à son tour par le rejet des autres, cette double dialectique se conjuguant dans une « volonté de mourir » qui inverse le vecteur de la vie en conjoignant le désir de mourir avec celui de faire mourir l’autre, l’adversaire, le monde qui entoure le jeune insoumis qui vit désormais pour embrasser le sort du « héros négatif » par la mise à mort des autres.

32Chez les jeunes jihadistes de classe moyenne, la mort se conjugue sur un autre registre. Ce n’est pas tant la haine de l’autre qu’une forme de ludisme mortifère qui préside au vécu du martyre. On se joue de la vie dans le face-à-face avec la mort sur le champ de bataille pour surmonter la virtualité d’une vie qui s’est déployée surtout dans le nivellement : celui de l’homme et de la femme au sein de la culture unisexe, celui du sens du sacré dans un hypersécularisme qui ne laisse pratiquement pas de place au religieux, celui du virtuel et du réel dans ces jeux vidéo où la frontière entre les deux tend à s’estomper, enfin celui de la vie et de la mort dans une adolescence prolongée où le sentiment d’invulnérabilité se conjugue désormais dans le spectacle de la mise à mort des autres, voire de la sienne propre.

33Pour les jeunes femmes qui partent en Syrie se laisser embrigader par l’État islamique (Daech), la mort est le signe de leur adhésion au sérieux masculin, une manière de se fier à des hommes qui bravent la mort, mais aussi, une manière de s’y exposer à leur tour en raison même de cette culture « unisexuée » qui tend à se faire une place de plus en plus prépondérante dans la vie des jeunes. La mort, en l’occurrence, devient le trait d’union entre ces trois groupes, ceux des banlieues, ceux des classes moyennes, mais aussi des jeunes filles de classe moyenne qui rejoignent les héros tout en se frottant symboliquement (plus rarement, réellement) à leur héroïsme, se procurant une partie de leur gloire en régentant leur vie sexuelle et familiale.

Notes

  • [*]
    Sociologue. Auteur de Radicalisation, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2014.
  • [1]
    Par jihadisme nous entendons une forme de mobilisation violente au nom d’une version radicale de l’islam qui prône le jihad contre l’Occident impie et les pays musulmans qui sont aussi dans l’impiété suite à leur Jahiliya, c’est-à-dire leur régression à une situation d’idolâtrie, semblable à la période d’avant le Prophète de l’islam.
  • [2]
    Voir Michel Wievorka, Sociétés et terrorisme, Fayard, 1988.
  • [3]
    Voir David Thomson, Les Français Jihadistes, Les Arènes, 2014 ; Dounia Bouzar, Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer, L’Atelier, 2014.
  • [4]
    Voir Carolyn Hoyle, Alexandra Bradford, Ross Frenett, Becoming Mulan ? Female Western Migrants to ISIS, Institute for Strategic Dialogue, 2015.
  • [5]
    Voir « UK female jihadists run ISIS sex-slave brothels », Al Arabia News, 12 septembre 2014.
Français

Une nouvelle forme de jihadisme se répand en France. Cela ne concerne plus seulement des jeunes musulmans « désaffiliés », mais inclut aussi de plus en plus de jeunes de classe moyenne, hommes et femmes. Si les premiers se sentent en rupture à l’égard de la société, ce n’est pas le cas des seconds, mieux intégrés. Pour eux, l’islamisme offre des normes bien définies dans un environnement familial et social où l’autorité est devenue floue.

Farhad Khosrokhavar [*]
  • [*]
    Sociologue. Auteur de Radicalisation, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2014.
Mis en ligne sur Cairn.info le 27/05/2015
https://doi.org/10.3917/etu.4217.0033
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