Accueil Revues Revue Numéro Article

Études de communication

2014/2 (n° 43)


ALERTES EMAIL - REVUE Études de communication

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 9 - 16 Article suivant
1

« Je crois que nous sommes, dans l’âme, des animaux lecteurs et que l’art de lire, au sens le plus large, définit notre espèce [...]. Nous lisons notre propre vie et celles des autres, nous lisons les sociétés dans lesquelles nous vivons et celles qui se trouvent au-delà de nos frontières, nous lisons dessins et immeubles, nous lisons ce qu’abrite la couverture d’un livre » (Manguel, 2011 : 15). Si la lecture fait donc partie intégrante de l’identité humaine, il n’en reste pas moins que les facteurs qui constituent cette dernière se modifient, participant au fait que cette identité reste fondamentalement la même tout en évoluant au fil du temps (Clain, 1990 : 1211). De fait, « l’art de lire », pour reprendre l’expression d’Alberto Manguel, à savoir les modalités de lecture de tel ou tel livre, leurs inscriptions dans des pratiques culturelles et sociales, mais encore l’objet-livre lui-même et le paratexte qui l’accompagne, sont en lien direct avec l’époque dans laquelle ces différents éléments se déploient et prennent sens.

2

En France d’ailleurs, le livre numérique et ses lecteurs font régulièrement l’objet d’études et d’analyses qui permettent, au fil du temps, d’en cerner l’activité et d’en asseoir quelques caractéristiques. Ainsi, la livraison du Motif et du médialab de mars 2013 vient confirmer le profil type du lecteur numérique et identifie les principaux freins au développement du marché ; l’étude de LivresHebdo/IposMédiaCT, publiée en mars 2014, propose pour la première fois une analyse dans la durée (sur 4 ans) de ces nouveaux lecteurs et de leurs pratiques. Au-delà de ces enquêtes de terrain qui visent à défricher l’univers complexe et immature du livre numérique, de ses acteurs et de ses lecteurs, de nouveaux paramètres réclament d’être étudiés et tout particulièrement par notre discipline, car ils croisent : premièrement, un fléchissement net de certaines pratiques culturelles comme le montre la dernière enquête sur les pratiques culturelles du ministère de la Culture et de la Communication (2008), avec, entre autres, la lecture devenue numérique entrant en concurrence directe avec la consommation d’autres produits culturels et n’intégrant plus notamment comme obligatoire, le canon des « grands livres » et leur ordre de « valeur » (Boltanski, Thévenot : 1991) ; deuxièmement, des transformations lourdes des modalités d’accès et de consommation des produits culturels, dont les livres, transformations liées à l’omniprésence des technologies de l’information et de la communication numériques (TICN) et de leurs réseaux de référence ; et troisièmement, des tendances de fond qui structurent le quotidien des lecteurs comme la présence accrue des écrans, la mobilité, la rationalisation du temps, un autre rapport à celui-ci où seule l’immédiateté compte (Revault d’Allonnes, 2012), le développement exponentiel de la masse d’informations induisant pour d’aucuns une surcharge cognitive...

3

Par ailleurs, si la transformation de l’offre, l’analyse des modèles économiques actuellement testés ont déjà constitué, entre autres, le point d’entrée de plusieurs revues et ouvrages, une mise en perspective de la lecture numérique à partir de ses usages, de l’évolution des pratiques professionnelles qui la sous-tendent et un questionnement du livre augmenté restent à poser. Ces pistes de réflexion démontrent ici toute leur pertinence car elles entrelacent des thèmes récurrents comme ceux de l’innovation ascendante, des pratiques, des usages, des technologies de l’information et de la communication, de la médiation ou encore de l’accès aux contenus numériques...

4

C’est pourquoi, nous avons souhaité proposer, pour ce numéro 43 d’Études de Communication, d’une part une réflexion élargie qui embrasse la réalité des pratiques des lecteurs en construction et qui questionne les changements ou reconfigurations occasionnés chez les professionnels des bibliothèques et d’autre part, un reflet des travaux menés dans notre discipline sur ce sujet, encore peu travaillé malgré sa richesse et sa double filiation. En somme, un croisement d’approches sur et à partir de différents acteurs partie prenante de ce processus en évolution permanente, croisement permettant de dépasser le constat de crise (Ozouf, 2011) – réducteur et simplifiant de phénomènes bien plus complexes –, qui est associé à notre rapport actuel au livre, que ce soit dans sa dimension papier ou numérique.

5

Ce dossier se structure donc selon trois approches complémentaires.

6

La première série d’articles regroupe des enquêtes de terrain qui s’intéressent aux pratiques de lecture de groupes sociaux particuliers, ceux-ci se révélant porteurs d’innovation ascendante via les terminaux de lecture utilisés qui engendrent une filière d’objet (Chambat, 1994 : 259) liée à l’écran. Cette innovation facilite alors la consommation de nouveaux contenus, et pourquoi pas des e-books. Elle se réalise également via les pratiques personnelles des enquêtés – que ces dernières se rattachent à la sphère professionnelle ou privée –, dérivant d’un support à l’autre et s’inscrivant dans une logique de dispositif (Paquienséguy, 2012 : 20-23) destiné à la lecture, mais pas seulement. Sont ici questionnées les stratégies et tactiques des usagers au regard des technologies de lecture, de l’appropriation des outils ou fonctionnalités qu’ils proposent, et des réseaux homophiles qui les nourrissent.

7

Dans cette perspective, Maud Pelissier, Pierre Barbagelata et Aude Inaudi nous proposent en premier lieu une étude sur une population de lycéens, peu enclins à la lecture mais très à l’aise dans un univers technologique ici perçu comme un adjuvant à la lecture de fiction. Après avoir posé l’enjeu de la lecture dans les politiques publiques du numérique, les auteurs interrogent notamment le rapport, dans le contexte de l’école, de cette population à ce qu’ils qualifient d’« œuvre l’e-ttéraire », afin de voir si les potentialités relatives à cette dernière participent éventuellement à un renouveau de ses pratiques de lecture ; d’où l’intérêt d’étudier la médiation technique à l’œuvre, ou son absence, même s’il ressort clairement de cette étude que c’est encore l’attrait du récit, bien au-delà du support sur lequel il est présenté, qui détermine l’activité de lecture pour une population déjà largement rodée aux fonctionnalités numériques. De leur côté, Delphine Tirole et Alexandre Coutant creusent justement la question des supports utilisés – papier et dispositifs numériques –, en se concentrant sur une population d’enseignants-chercheurs dont ils cherchent à cerner tout particulièrement les pratiques de lecture savante. Travaillant à partir d’une approche compréhensive, ils soulignent ainsi l’intérêt d’aborder la lecture non pas de manière globale mais par le biais d’une granularité fine intégrant les fonctionnalités utilisées et les actions développées par le lecteur, afin de mieux comprendre l’appropriation des innovations en matière de lecture numérique. Ces pratiques de lecture savante sont largement sous-tendues par des usages complémentaires des différents supports d’information, le papier présentant toutefois encore une prédominance relativement forte parmi ces enseignants-chercheurs pour lesquels le coût d’apprentissage, en termes de temps notamment, que nécessiterait une maîtrise aboutie des différentes fonctionnalités des terminaux numériques est bien trop supérieur, en référence à ce que l’usage des supports papier leur permet déjà. Mathilde Miguet, quant à elle, prend les lecteurs eux-mêmes à bras le corps, à partir d’un échantillon de 50 lecteurs qui lisent aussi bien sur support papier que numérique, pour analyser les stratégies structurantes de leurs pratiques de lecture au regard des réseaux de prescription et d’acquisition de titres numériques lus par l’échantillon. Si les usages des supports numériques sont ici disséqués, avec l’idée notamment de remplir systématiquement des temps interstitiels (temps d’attente, de placement, etc. qui s’inscrit dans notre nouveau rapport au temps déjà souligné), il est aussi intéressant de voir quelles sont, pour ces lecteurs interrogés, les représentations que ceux-ci se font du livre numérique, avec la notion centrale d’un livre à la valeur patrimoniale inexistante et ne pouvant pas de fait, s’inscrire dans les pratiques sociales classiquement inhérentes au livre papier comme le prêt ou le don à autrui.

8

La deuxième série d’articles s’interroge sur les mutations professionnelles à l’œuvre chez les bibliothécaires tout particulièrement. En effet, la dématérialisation du livre ou l’idée d’une lecture indépendante du support papier bouscule bien des pratiques et savoir-faire relatifs au prêt, à la médiation comme à l’achat ou l’archivage, même si l’offre et les dispositifs des bibliothèques n’ont pas attendu le livre numérique pour s’adapter à l’évolution des usagers et de leurs modes de vie. Ces transformations génèrent des questionnements, comme ceux du référencement, de l’indexation des contenus ou du rôle des professionnels, et ce d’autant plus que les bibliothèques, publiques ou académiques, sont des acteurs-clefs de l’éco-système du livre, et a fortiori du livre numérique, même si on a souvent tendance à les oublier.

9

Fabrice Pirolli et Eric Heilmann s’attachent ainsi à comprendre, à partir des représentations du livre numérique, les évolutions que celui-ci pourrait introduire dans les pratiques professionnelles des bibliothécaires des bibliothèques publiques et des enseignants documentalistes de collèges et lycées. Au-delà des différences très nettes quant aux attentes, pratiques professionnelles effectives, taux d’équipement et représentations du livre numérique qui distinguent les deux types de structures observés, les auteurs dégagent des constats importants. Si la question de l’acquisition des matériels et équipements domine pour l’instant largement celle des contenus à proposer, il ressort que le livre numérique, dans sa matérialité, n’est pas envisagé comme un facteur qui participerait à une évolution des pratiques de lecture ou des métiers, mais bien plutôt comme un élément s’intégrant « dans un mouvement plus large de reconfiguration des pratiques informationnelles à la lumière du numérique » analysé par les auteurs. En second lieu, Olivier Zerbib a suivi le quotidien des bibliothèques départementales pour y étudier la place et le traitement du livre numérique via des dispositifs culturels aux moyens souvent restreints mais de grande proximité avec les usagers : « ces équipements culturels cherchent à innover et à se constituer en un ‘troisième lieu’, intermédiaires entre les sphères domestique et professionnelle, ouverts à des usages de plus en plus distants des modèles savants de la lecture publique ». La dématérialisation du livre notamment semble induire des changements parfois difficiles à appréhender, non pas à l’échelle individuelle des bibliothécaires, mais à celle de la bibliothèque départementale qui doit suppléer à l’offre des bibliothèques municipales, ces dernières formant un ensemble hétérogène de demandes et d’attentes, tant du côté des professionnels que des usagers qui envisagent, de manière générale, le livre numérique dans la continuité du livre papier.

10

Pour terminer, la troisième série d’articles traite d’une autre dimension essentielle, à savoir les transformations du livre lui-même lorsqu’il passe du support papier au support numérique. En effet, au-delà du livre homothétique, l’interactivité, l’hypertextualité, promues avant tout par les sites web et devenues usuelles, offrent à la fois des opportunités d’innovation en termes de narration, de design ou de participation du lecteur par exemple, et des résistances et difficultés liées à ces processus qui parfois innovent, sans prendre en compte l’antériorité des pratiques et l’apprentissage de la lecture : lire sur une support numérique ne va pas forcément de soi.

11

La réflexion proposée par Alexandra Saemmer et Nolwenn Tréhondart concerne la question du livre augmenté à partir d’une « rhétorique de la réception », appliquée à deux fictions présentées par leurs éditeurs comme des livres augmentés. Cette méthodologie révèle toutes les tensions que le lecteur doit résoudre pour lire, regarder, manipuler les « formes-modèles des pages-écrans » qui présentent des figures de lecture conjuguant le monde de l’imprimé et celui de l’interactivité. A travers l’analyse de ces deux récits, ainsi que des représentations du livre numérique issues de lecteurs et d’un groupe d’éditeurs, il est ainsi intéressant de voir dans quelle mesure l’activation d’hyperliens modifie ou non le sentiment d’immersion, caractéristique de la lecture classique d’une fiction sur support papier, tout comme de se pencher également sur l’enjeu performatif que représente notamment l’hyperlien, réduit le plus souvent à sa fonction informationnelle. En second lieu, Mariannig Lebechec, Maxime Crepel et Dominique Boullier, en soulignant différemment la difficulté de la lecture numérique et les blocages à surmonter pour la rendre attractive, analysent la circulation du livre et autour du livre, celle-ci étant matérialisée par l’échange, le prêt, le don. Dresser les modes de circulation et de pratiques sociales – la « circulation conversationnelle » notamment –, relatives au livre papier leur permet de dégager ce qui est amplifié par le numérique, ainsi que ce qui se trouve relativement réduit, à savoir, entre autres, des « perspectives de circulation moindre que l’imprimé aux œuvres ».

12

Au final, ce numéro interroge les acquis, les transformations, les usages et les pratiques de lecture sur support numérique dans un souci de continuité et de capitalisation. Les usages représentent, au fil des enquêtes auprès des lecteurs et des professionnels, l’un des points forts de la transformation de l’offre puisque ce sont bien les lecteurs et les usagers de ces supports de lecture qui se retrouvent tout à la fois concernés par les modalités de distribution et de valorisation de biens culturels numérisés, et porteurs de l’évolution des pratiques quotidiennes.


Bibliographie

    • Boltanski L. et Thévenot L., (1991), De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, coll. NRF essais, 483 p.
    • Chambat P., (1994), Usages des TIC : évolution des problématiques, in TIS, vol. 6, n° 3, pp. 249-270.
    • Clain O., (1990), Identité culturelle, in Encyclopédie philosophique universelle, t. 2, Les notions philosophiques, Paris, PUF, pp. 1211-1215.
    • Donnat O., (2009), Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, Paris, La Découverte/ministère de la Culture et de la Communication (éd.), 282 p.
    • Le Motif/médialab, (mars 2013), étude Pratiques de lecture et d’achat de livres numériques (consultable à l’adresse suivante : http://www.lemotif.fr/fr/etudes-et-donnees/etudes-du-motif/pratiques-de-lecture-et-d-achat-de-livres-numeriques/).
    • Ipsos MediaCT/Livres Hebdo, (mars 2014), enquête Les nouveaux lecteurs. État des lieux et évolutions des pratiques de lecture depuis 2011 (consultable à l’adresse suivante : http://www.livreshebdo.fr/article/alerte-sur-la-lecture-les-resultats-de-lenquete-ipsoslivres-hebdo).
    • Manguel A., (2011), Nouvel éloge de la folie. Essais édits & inédits, Paris, Actes sud, 389 p.
    • Ozouf M., (2011), La Cause des livres, Paris, Gallimard, 547 p.
    • Paquienséguy F., (2013), « La Notion de dispositif appliquée aux TIC et aux médias numériques », in Amsidder A., Daghmi F. et Toumi F. (dirs.), Les Médias font-il les révolutions ?, Paris, L’Harmattan, coll. Communication et Civilisation, pp. 19-36.
    • Revault d’Allonnes M., (2012), La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps, Paris, Le Seuil, 208 p.

Pages 9 - 16 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info