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Études sur la mort

2001/1 (no 119)


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Dans l’Occident chrétien d’autrefois, la mort des petits enfants était une réalité plus familière qu’aujourd’hui: presque toutes les familles avaient perdu un ou plusieurs enfants et beaucoup parmi ces petits morts étaient partis très tôt, dès la naissance ou dans les premiers jours de la vie. Plus habituées au malheur que nous, les populations anciennes géraient le deuil de ces morts «immatures» à l’aide d’un certain nombre de rites et de croyances, reposant sur l’adhésion de tous à la religion chrétienne et la certitude qu’il existe un monde meilleur au-delà de la mort.

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Pour bien comprendre comment fonctionnent les anciens rites de deuil, il faut reconstituer la cohérence des croyances telles qu’elles étaient enseignées par l’Église, pour ensuite voir concrètement comment les fidèles les ont intériorisées et mises en pratique. Pour cela, il existe des témoignages très émouvants laissés autrefois par les parents «désenfantés»: Ce sont les nombreuses tombes, peintures, photographies qui montrent la volonté parentale de garder un souvenir des petits morts. Ces images d’enfants morts font explicitement référence aux vérités religieuses de leur époque, mais nous renseignent aussi sur les sentiments des parents et sur la manière dont les rituels pouvaient les aider à gérer leur douleur.

L’urgence du baptême

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Avant tout, il importe de faire une distinction essentielle: le destin du petit enfant mort sera heureux ou malheureux selon qu’il aura eu le temps ou non de recevoir le baptême avant de mourir. Qu’il ait vécu quelques minutes ou quelques mois, le bébé mort baptisé a un avenir de gloire: il va directement au paradis, où il devient un petit ange, proche de Dieu et de ses saints. S’il n’a pas eu cette chance, son avenir et celui de ses proches est bien triste.

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C’est pourquoi, les naissances d’autrefois sont souvent des moments dramatiques, où se pose le problème du baptême à tout prix. Quand l’accouchement est difficile, quand le bébé se présente mal ou risque d’être mort-né, on essaie d’abord de le baptiser in utero, à l’aide de canules de formes variées, en faisant attention de ne verser l’eau que sur la tête, seule partie noble du corps. Si la mère meurt avant d’accoucher, c’est un des rares cas où un chirurgien a le droit de faire une césarienne, dans l’espoir (bien illusoire) que l’enfant survive quelques instants au décès de sa mère. Si l’enfant arrive à naître, et s’il a un souffle de vie, on l’ondoie au plus vite, pour que les gestes et les paroles du baptême aient un effet sur lui, tant qu’il vit. L’Église refuse en effet absolument le baptême des enfants morts.

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Dans la conscience populaire, l’urgence du baptême, le plus tôt possible après la naissance, va bien au-delà des injonctions de l’Église: il s’agit moins d’un sacrement, avec toutes ses subtilités théologiques (se laver du péché originel, devenir enfant de Dieu), que d’un rite d’agrégation à la communauté; c’est en quelque sorte une naissance sociale et spirituelle, plus importante que la naissance physique. Dans certains cas où le nouveau-né est très faible, il peut arriver que le baptême d’urgence lui redonne la vie, comme le montre par exemple un ex-voto souabe daté de 1661, où la mère remercie pour la vitalité retrouvée du nouveau-né. S’il doit mourir, sa mort est mieux acceptée s’il a été baptisé, car son petit corps peut être enterré au cimetière paroissial, avec tous les défunts de la paroisse. C’est ainsi que de nombreux ex-voto germaniques nous montrent des accouchées, ayant perdu leur bébé à la naissance, remerciant malgré tout, parce que le baptême a été possible quelques instants avant la mort.

Les sanctuaires à répit

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Mais si, malgré tous les efforts, le bébé n’a pu être baptisé avant de mourir, c’est le drame: il n’a pas reçu de nom et n’est intégré ni à la communauté des vivants, ni à celle des morts. Comme tous ceux qui sont morts trop tôt ou brutalement, il reste une âme insatisfaite, errante, qui revient sans cesse tourmenter les vivants. Son corps n’a pas droit à une sépulture en terre consacrée et il peut être enterré n’importe où, comme un animal, au pire dans un champ où son corps servira à «engraisser les choux», au mieux dans le jardin familial ou dans un coin non consacré du cimetière paroissial. La mort des nouveau-nés non baptisés est donc une situation impossible à vivre pour les parents. Pour contrer les maléfices redoutés de ces morts insatisfaits, les populations anciennes ont utilisé, au cours des siècles, différents recours magico-religieux. Aux époques reculées du haut Moyen Age, la violence de certaines pratiques archaïques nous est connue par les condamnations des autorités ecclésiastiques:

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« […] quand un enfant est mort sans baptême, [les femmes] prennent le petit cadavre et le cachent en un lieu secret. Elles transpercent d’un pal le corps de l’enfant et disent que si elles ne le faisaient pas, l’enfant reviendrait et pourrait gravement nuire à autrui.» [1][1] J. Gélis, L’arbre et le fruit. La naissance dans l’Occident...

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Aux xviiie et xixe siècles, ces pratiques violentes ont disparu, mais non la crainte des tourments infligés aux vivants par les petites âmes insatisfaites: à la tombée de la nuit, elles hantent les lieux intermédiaires (landes, marais, lisières, carrefours) et sont capables d’égarer le passant ou de l’entraîner dans l’eau. On les aperçoit sous forme de feux follets ou bien on les entend pousser des cris stridents ou des gémissements: c’est «la musique des saints innocents», comme disent certaines traditions paysannes.

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Dès les xiie et xiiie siècles, l’Église, dans le souci de lutter contre ces croyances magiques, a pourtant inventé pour les âmes des nourrissons non baptisés un lieu intermédiaire, le Limbe des enfants, où les petites âmes ne souffrent pas, mais où elles ne connaissent pas non plus la félicité du paradis. Malgré les efforts des théologiens pour populariser le Limbe, ce lieu théologique neutre n’a jamais été considéré comme acceptable par les parents. On peut s’en rendre compte à l’aide de quelques rares représentations qui en sont données dans les peintures: ainsi, dans un coin inférieur du Couronnement de la Vierge, peint en 1454 par Enguerrand Quarton (musée de Villeneuve-les-Avignon), on aperçoit les petits non baptisés, plongés dans la pénombre d’une caverne qui jouxte le purgatoire; ils sont aveugles, parce que privés de la «vision béatifique» et leurs visages tristes et implorants contrastent fortement avec ceux des petits baptisés qui, plus haut, resplendissent de lumière [2][2] Ce tableau est reproduit et commenté dans le cahier-photo.... A la différence du purgatoire, «inventé» lui aussi à la même époque pour les adultes morts sans avoir eu le temps de faire totalement pénitence, et qui a eu un immense succès, le Limbe des enfants n’a jamais été une croyance intériorisée par les fidèles et de nature à apaiser les angoisses des parents [3][3] Didier Lett, «Faire le deuil d’un enfant mort sans.... Il est probable que les parents ne supportaient pas l’idée que leur enfant dans le Limbe n’était pas pleinement heureux; ils souffraient aussi de savoir que, jamais dans l’au-delà, ils ne le reverraient, puisque le Limbe ne communique ni avec le purgatoire, ni avec le paradis.

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Le seul recours autorisé par l’Église pour les parents désemparés est alors de porter le nouveau-né dans un sanctuaire «à répit», où on demande la grâce qu’il revive un court instant, afin de le baptiser. Après quoi, apaisé, il peut mourir pour de bon. Les sanctuaires à répit sont des lieux bien connus des fidèles et très fréquentés du xive jusqu’au xixe siècle. Ils sont très souvent dédiés à la Vierge, et on y vient aussi pour obtenir une grossesse ou pour guérir un enfant rachitique. Quand on y porte l’enfant mort, on le pose sur la pierre froide d’un des autels, spécialisé dans le «répit», autour duquel on fait brûler des cierges. Les assistants (la famille, des fidèles de passage, le clergé du lieu) prient à voix haute, souvent de longues heures, et implorent la grâce que le bébé revive quelques instants, le temps de recevoir le baptême. Souvent le «répit» miraculeux a lieu: l’enfant se met à tressaillir ou sa peau redevient rose ou bien une larme, une goutte de sang ou de sueur apparaissent sur son visage. Le prêtre du lieu, appelé à la hâte, baptise l’enfant qui peut alors mourir à nouveau, à la satisfaction de tous.

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Jusqu’au début du xxe siècle, les sanctuaires à répit ont été nombreux en Europe. Cet ultime recours n’était jamais très loin. En France même, plus de 260 sites ont été recensés, en Flandre, en Picardie, en Alsace, en Lorraine, en Bourgogne, en Savoie, en Provence et en Auvergne. Il y en a aussi, dans plusieurs pays catholiques, en Belgique, en Allemagne du Sud, en Suisse, en Autriche et en Italie du Nord [4][4] J. Gélis, Op. cit., pp.509-520.. Voici par exemple, en Suisse, dans la vallée du Rhône, l’ermitage de Longeborgne, où les montagnards du Valais venaient encore, au début du xxe siècle, implorer un ultime miracle:

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«Quand un enfant mourait sans avoir reçu le baptême, ce qui était un drame pour les parents, on descendait le corps à Longeborgne. On le posait sur l’autel; on faisait dire une messe. Le petit défunt, alors se ranimait, le temps de lui donner le sacrement et mourait ensuite, de sa belle mort, comme on dit. On était sûr qu’il allait tout droit au paradis.»

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Mais si le sanctuaire était trop loin, il y avait, ici et là, des répits plus «sauvages», dont se souviennent encore les vieux du village et qui n’étaient pas moins efficaces:

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«Pas très loin d’ici, il y avait un endroit qu’on appelle le mayen du Plan. On y voyait une croix à côté d’un vieux four à pain qui a été démoli. On y portait également les enfants morts sans baptême [5][5] M. Métrailler, M. Brumagne, La poudre de sourire, Lausanne,...

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Notons, à propos de ce dernier exemple, la symbolique du four à pain: par sa forme et par sa fonction, il évoque le ventre maternel qui, dans les anciennes traditions, «cuit» l’enfant pendant la grossesse; par son feu, il doit redonner au nouveau-né un peu de chaleur vitale, le temps que s’accomplisse le rite du baptême. D’autres formes «sauvages» de répits consistaient parfois à enterrer le nouveau-né sous une des gouttières de l’église, de manière à ce que, constamment lavé par l’eau ruisselant du bâtiment sacré, il finisse par obtenir des grâces analogues à celles du baptême.

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La fréquentation des sanctuaires à répit a posé quelques problèmes à l’Église, car certaines de ses modalités étaient à la limite de la superstition: quel crédit accorder aux «signes» de vie? comment être sûr de ne pas baptiser un petit cadavre? Dans les pays gagnés à la Réforme, dès le xvie siècle, la répression de cette pratique, considérée comme «idolâtre», a été rapide. Ainsi, le sanctuaire marial d’Oberbüren, près de Berne, «répit» très fréquenté depuis le xiiie siècle, a été brutalement rasé par les autorités réformées dès 1528, après le passage du canton de Berne à la Réforme. Ce coup d’arrêt, qui a dû être vécu difficilement par les fidèles habitués aux recours magico-religieux, a permis aux archéologues actuels de fouiller le terrain sur lequel était autrefois bâti le sanctuaire. On a retrouvé quantité de petits squelettes enterrés ensembles dans une position rituelle. Ces nouveau-nés, apportés pour obtenir la grâce spéciale du baptême, étaient pour un tiers des prématurés (moins de 45 cm). Parmi eux, beaucoup de très petits fœtus: le plus petit n’avait que 19 cm6. Ce qui montre que les pères et mères de la fin du Moyen Âge avaient une conscience très large de ce qui faisait l’humanité d’un fœtus: tout ce qui avait forme humaine (ce qui excluait les monstres et les embryons informes), méritait de recevoir l’eau et les paroles du baptême et d’entrer en paradis. Notons aussi que cette limite extrême de «l’humanité» des fœtus d’autrefois correspond à peu près au seuil actuel des vingt deux semaines d’aménorrhée (quatre mois et demi de grossesse), à partir duquel l’O.M.S. recommande de parler de naissance et non d’avortement ou de fausse couche [6][6] S. Ulrich-Boschsler et D. Gutscher, «Wiedererweckung....

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Si la perte plus précoce avait lieu avant que l’enfant n’ait bougé, on n’en faisait pas grand cas, puisqu’on pensait que l’embryon n’avait pas encore reçu l’animation, c’est-à-dire le souffle vital. La femme avait seulement eu un retard de règles qui s’était un peu prolongé; quand on reconnaissait malgré tout qu’elle avait été enceinte, on disait qu’elle s’était «fait mal», «foulée», «blessée», qu’elle avait «cassé son œuf», toutes expressions tendant à faire de la fausse couche un événement anodin, destiné à rester secret. Dans ce cas, il n’était pas question de mettre en place des procédures de deuil. Aux xixe et xxe siècles, même si les progrès de l’embryologie ont permis de savoir que l’embryon est vivant dès la conception et qu’il s’agit bien d’une perte, la tradition du secret, voire du refus du deuil s’est encore amplifiée. Ce n’est que tout récemment que l’on s’est interrogé sur les effets néfastes de ce déni.

Signification théologique de la mort du petit enfant

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Même si le destin futur du nourrisson mort après le baptême est relativement heureux, je voudrais souligner que la tradition chrétienne ne justifie en aucune manière la mort des petits enfants. Elle la considère bien comme un malheur, comme une inversion aberrante de l’ordre naturel: ce sont les enfants qui doivent enterrer les parents et non l’inverse. Le prophète Isaïe (65, 20), quand il promet «des cieux nouveaux, une terre nouvelle», le précise bien: «Là, plus de nouveau-né qui ne vive que quelques jours.» Car c’est bien une mort injuste, que Dieu ne peut permettre que comme l’effet de sa malédiction. L’Ancien Testament, puis les Evangiles, insistent à plusieurs reprises sur la douleur justifiée des parents (des mères surtout), quand leurs enfants meurent ou sont massacrés, comme dans l’épisode tragique du Massacre des Innocents, sur ordre d’Hérode, juste après la Nativité du Christ (comme s’il avait fallu que beaucoup de nouveau-nés meurent pour assurer le destin – exceptionnel – d’un seul). Image tragique, mais bien représentative, pour tous les temps anciens, de l’extrême proximité de la naissance et de la mort et de la légitimité des cris de douleur des mères.

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Depuis toujours, l’Église s’est efforcée de consoler les parents, en encourageant, surtout après le concile de Trente (1563), la rédaction et la diffusion de prières quotidiennes qui doivent les aider à surmonter leur chagrin. Ainsi, dans les Instructions et prières chrétiennes pour toutes sortes de personnes, d’Antoine Godeau (1646), on trouve, à côté de la Prière du mari qui a perdu sa femme, la Prière des père et mère en la mort d’un enfant unique. L’enfant étant un don de Dieu envoyé à un couple comme signe de bénédiction de leur mariage, sa naissance, comme sa mort éventuelle sont voulues par Dieu; le couple chrétien doit savoir accepter la volonté divine. C’est ce qu’exprime l’adage connu: «le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a repris, béni soit le nom du Seigneur!» Cet adage a été bien intériorisé par les parents d’autrefois jusqu’au xixe siècle; par exemple, il a été repris dans le titre d’un tableau réaliste, daté de 1862, dû au peintre «paysan» Chritoffel Bisschop et conservé au Musée historique d’Amsterdam: dans un intérieur populaire, deux femmes (l’une regardant avec tristesse l’autre qui pleure dans son tablier) sont réunies autour d’un berceau vide, auprès duquel sont placées deux chandelles consumées [7][7] Ce tableau est reproduit dans Kinderen van alle tijden..... Que signifie cet adage si souvent répété? il signifie clairement la non-culpabilité des parents, car, si c’est Dieu qui a décidé de reprendre l’enfant, les parents (et la mère surtout) n’ont pas à se considérer comme responsables de sa mort. C’est une grande différence avec la situation actuelle, où ils sont les premiers à culpabiliser, en cas de malformation, de maladie ou de mort [8][8] Il me semble que la culpabilité des parents en cas.... Cependant, autrefois, la culpabilité existe aussi, en particulier chez la mère, pendant le temps de la grossesse: si l’enfant naît malformé ou malade, c’est elle qui est considérée comme responsable, soit qu’elle ait regardé des spectacles trop violents ou qu’elle ait porté la main à son ventre lors d’une «envie» ou qu’elle ait vu un lièvre, un singe ou une grenouille ou qu’elle ait simplement croisé les jambes (enroulant ainsi le cordon autour du fœtus).

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Si Dieu choisit parfois de reprendre l’enfant, dès l’âge le plus tendre, malgré le chagrin des parents, c’est paradoxalement pour son bien, parce qu’il veut en faire un saint. Les Evangiles, à plusieurs reprises, montrent que le Christ considère les petits comme des modèles de foi: «Quiconque n’accueille pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera pas (Luc, 18, 17)» ou «Laissez les enfants et ne les empêchez pas de venir vers moi; car c’est à leurs pareils qu’appartient le royaume des Cieux (Matthieu, 19, 14)». Marc (10,16) est plus explicite encore, dans le geste de tendresse maternelle qu’il prête à Jésus: «Et, les serrant dans ses bras, il les bénissait en posant les mains sur eux.» Cette scène est parfois représentée dans les portraits de famille en Flandre et en Hollande au xviie siècle: il ne s’agit plus alors d’un épisode lointain de la vie du Christ, mais d’une scène contemporaine où les deux parents présentent au Christ leurs enfants, vivants et morts. En 1618, Anthony van Dyck peint une de ces familles, restée anonyme (musée d’Ottawa). En 1620, à Utrecht, Michiel Poppen fait représenter par Werner van den Valckert sa famille face au Christ bénissant: sur ses neuf enfants, quatre sont déjà morts. En 1663, à Haarlem, Jan de Bray reprend la même iconographie, quand il peint la famille de son cousin Pieter Braems avec ses quatre enfants [9][9] Pride and Joy. Children’s portraits in the Netherlands....

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Au Moyen âge, le petit enfant qui vient d’être baptisé est véritablement un être «christique», selon l’expression de l’historien Didier Lett [10][10] L’enfant des miracles, op. cit., pp. 73-84.. Selon la théologie, l’enfant baptisé qui meurt avant sept ans (âge du discernement ou âge «de raison», à partir duquel il peut avoir conscience de ses péchés) n’a pas encore péché; il va donc directement au ciel, ce qui est pour lui une grande grâce, dans la mesure où, contrairement au lot commun des autres fidèles, il n’a pas besoin de séjourner un temps plus ou moins long au purgatoire avant d’être admis au paradis. Mieux encore, sa proximité avec Dieu lui permet de devenir intercesseur pour sa famille restée sur terre.

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C’est ce rôle bénéfique joué par le petit mort monté au ciel qui donne la clé d’une des pratiques les plus déconcertantes des familles d’autrefois, qui consiste à redonner le prénom d’un bébé mort à l’enfant suivant, dit «de remplacement». Il faut bien se garder d’y voir la volonté d’effacer toute trace du petit mort. Au contraire, c’est une manière de placer le cadet sous la protection directe de l’aîné porteur du même prénom, qui, du ciel, peut lui envoyer toutes sortes de grâces. C’est aussi souvent un moyen d’assurer la survie de la lignée à travers un prénom préférentiel, qui doit se transmettre de génération en génération, le plus souvent sur un rythme ternaire, des grands-parents aux petits-enfants.

Le rituel catholique des sépultures d’enfants

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Pour bien marquer la sainteté du petit enfant, l’Église a développé une liturgie qui fait de la mort des petits baptisés un événement plutôt joyeux, en tout cas porteur d’espérance. Leur cérémonie de sépulture n’est pas une messe de funérailles. Puisque les petits sont déjà auprès de Dieu, l’Église interdit que l’on dise des messes pour le repos de leur âme, alors que cette pratique a été massivement encouragée pour les adultes. Pour les petits enfants, tout le rituel est très spécifique:

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«L’Église ne parle pas de funérailles pour les petits enfants. Rien de funèbre en effet ou de triste à la cérémonie de leur sépulture. Elle prescrit de placer sur leur tête une couronne de fleurs et, près de leur corps, en signe de pureté, des plantes aromatiques. Elle veut que les cloches sonnent joyeusement, comme pour un jour de fête, et revêt ses ministres d’ornements blancs. C’est que la foi lui donne l’assurance de leur entrée dans le Royaume des cieux: aucune faute n’a pu ternir l’éclat de la grâce, qu’ils ont reçue à leur baptême. Enfants de Dieu, Temples de la Trinité, ils sont associés aux Anges dans la joie du paradis.

En exprimant ouvertement ces sentiments, elle offre aux parents plongés dans la douleur, la plus certaine et la meilleure des consolations.»

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Plusieurs de ces prescriptions liturgiques, encore en usage au xxe siècle, font donc explicitement référence non pas au chagrin, mais à la fête: pas de noir, mais du blanc, dans les vêtements de l’enfant, les tentures de l’église, les cierges; la couronne de fleurs placée sur la tête est symbolique: les roses rouges signifient le martyre, les lys blancs la pureté, les plantes aromatiques sont symboles d’immortalité; pas de glas lugubre, mais des cloches joyeuses (appelées allegreze ou affeste dans les Abruzzes [11][11] Agnès Fine, op. cit., p. 239.); pas de prières d’intercession, ni de sacrifice offert, mais des chants d’action de grâces.

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Comment étaient vécues de telles cérémonies? La liturgie pouvait-elle atténuer le chagrin des proches? Nous pouvons en avoir quelque idée d’après des témoignages d’autrefois qui sont pour le moins contrastés. Aux xvie et xviie siècle, il semble que certaines sépultures d’enfants aient été expédiées rapidement, sans qu’un prêtre ait même été appelé; on se contentait de quelques prières dites par le maître d’école, en présence des seuls parrain et marraine; c’est le sens d’un petit dessin allemand du début du xvie siècle, qui nous montre une sépulture d’enfant à Augsburg: ne sont présents que le fossoyeur et la marraine; le petit mort est mis rapidement en terre près de l’église dans un simple linceul [12][12] Ce dessin, extrait du manuscrit du Livre des costumes.... Rappelons que, plus que les parents, ce sont le parrain et la marraine qui ont un rôle précis à jouer au moment de la mort d’un petit: dans toute l’Europe, ils se chargent de la toilette mortuaire; ils disposent des fleurs autour du corps ou des guirlandes de fleurs en papier, comme en Ligurie, jusque dans les années 1950; en Hesse, ils tressent «une couronne d’osier décorée de feuillage, de fleurs, de rubans argentés, de petites cloches et de pommes de pin» qui est posée sur la tête et, sur les bras, on place «d’autres petites couronnes de fleurs artificielles ou de myosotis». L’inhumation est souvent précédée d’une veillée au cours de laquelle le corps du tout-petit, paré des vêtements blancs et des fleurs dont parle la liturgie, est contemplé une dernière fois par toute la famille et le voisinage. Cette exigence d’un nécessaire temps de «contemplation», avant le départ pour le cimetière, semble entendue aujourd’hui par un certain nombre d’équipes soignantes qui s’efforcent de laisser aux parents endeuillés un moment d’intimité avec leur enfant. Pour le passé, nous avons plusieurs représentations de veillées funèbres d’enfants dans les ex-voto germaniques des xviiie et xixe siècles [13][13] Voir en particulier, Wilhelm Theopold, Das Kind in..., ainsi que dans certaines peintures documentaires françaises du xixe siècle, comme celle du breton Charles Cottet, intitulée Enfant mort à Ouessant (fin du xixe siècle, musée de Quimper). Nous savons par ailleurs que les enfants, même très jeunes, participaient aux veillées autour des petits morts: c’est ainsi que, dans la maison de poupée de Petronella Brandt-Oortman, fabriquée à la fin du xviie siècle à Amsterdam, on trouve curieusement une pièce où cinq enfants très jeunes (en robe) veillent un tout-petit mort. Au-dessus de la cheminée, on trouve opportunément une représentation de la scène évangélique, «Laissez venir à moi les petits enfants», rappel réconfortant pour tous du destin heureux des petits morts [14][14] Pride and Joy, op. cit., pp. 260-261..

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Les mémoires d’autrefois nous restituent parfois le déroulement rituel des enterrements d’enfants et les sentiments des participants; ainsi, à Evolène, dans les montagnes du Valais, au début du xxe siècle:

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«Quand un enfant nouveau-né ou un très jeune enfant mourait, on était partagé entre deux sentiments: celui que l’enfant manquerait, oh! combien, et le sentiment qu’il était à l’abri, au ciel… s’il avait été baptisé avant sa mort.

Le sentiment de le savoir à l’abri est explicable: la vie était incertaine, on avait si peu. Une bouche de plus à nourrir, c’est quelque chose…

Chaque fois qu’un bébé mourait, on faisait comme une fête à la maison avec le parrain, la marraine, les oncles et les tantes. On lui confectionnait tout de suite une robe blanche dans un très beau tissu. On la garnissait de dentelles, de rubans. Le corps restait exposé dans son berceau pendant deux jours pour que les gens puissent le voir. Avant l’ensevelissement, on le mettait dans un petit cercueil que l’on recouvrait d’un fichu de noce.

Le repas, on l’appelait les nocettes, les petites noces, avait lieu avant l’enterrement. Ensuite tout le monde se rendait à l’église. Le cercueil était porté au cimetière sous le bras du parrain.

Au retour, la tristesse s’estompait; l’ombre du malheur était remplacée par une espèce de sérénité. L’enfant était un ange en paradis, parfaitement heureux; il ne connaîtrait jamais le péché, la faim, la lutte pour la vie, la décrépitude.

Cette réelle sérénité trouvait sa source dans l’amour qu’on portait à ce petit être venu de Dieu, si vite retourné à lui. On le retrouverait un jour, plus tard, dans l’éternité [15][15] M. Métrailler, M.-M. Brumagne, op. cit., pp.192-19...».

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Ce qui frappe dans ce récit, c’est la sérénité partagée par tous les participants après l’accomplissement de la cérémonie. Le rituel apaise, les larmes ne sont plus nécessaires. Dans une autre culture, très éloignée géographiquement, celle du Nordeste brésilien, on remarque cette même absence apparente de tristesse chez les parents d’un petit mort: «Ce qui est socialement et largement prescrit, c’est de ne pas pleurer […] Face à la mort, l’interdiction de pleurer est une protection pour l’âme de l’enfant défunt, car, selon la croyance, les larmes peuvent mouiller les ailes du petit ange qui ne peut pas s’envoler au ciel[16][16] Gloria Mota, «Du corps de la mère au hamac. Une transition....» Il faut donc bien se garder d’interpréter comme des signes d’indifférence un certain nombre d’attitudes d’autrefois lors des funérailles d’un enfant: l’absence des parents, l’absence de cortège, l’absence d’un prêtre, l’absence de larmes, la joie relative des assistants, tout cela doit être replacé dans le contexte religieux, mental et économique de l’époque.

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Une autre conséquence de la doctrine de l’Église concernant le destin glorieux du petit enfant mort est la grande force de sacralité dont il est chargé, surtout si le temps de sa mort n’est pas très éloigné du moment de son baptême. Plus il est proche de ce moment où il a touché au divin, plus il est en prise directe avec le divin, plus son destin est céleste: c’est ainsi que Didier Lett, travaillant sur les miracles de résurrection concernant des enfants aux xiie et xiiie siècles, explique que seuls les nourrissons, par la force du sacré dont ils sont encore imprégnés, par leur innocence, par leur éloignement du péché, ont le grand privilège de pouvoir ressusciter à domicile, à bonne distance physique du sanctuaire du saint invoqué [17][17] Didier Lett, op. cit., pp.73-77.. Une autre conséquence de cette part de divin chez le petit enfant est qu’il a souvent droit à un lieu de sépulture privilégié: ainsi, en Provence, aux xviie et xviiie siècles, la plupart des petits morts «en âge d’innocence» sont inhumés dans le caveau des enfants qui se trouve à l’intérieur des églises, parce que, comme le dit un archevêque en 1702, «l’Église les a toujours regardés comme autant de Saints bienheureux» [18][18] Cité par Régis Bertrand, «Les enfants «qui remplissent.... Cette faveur de l’inhumation «ad sanctos», au plus près du divin, n’est en général accordée qu’aux puissants, aux clercs et aux saints, alors que les gens ordinaires (adolescents et adultes) sont enterrés à l’extérieur, dans le cimetière paroissial. Cette pratique de l’inhumation dans les églises disparaît peu à peu au cours du xviiiesiècle, pour des raisons d’hygiène et de place; il reste l’habitude d’enterrer les petits baptisés au cimetière, dans un lieu à part, le carré des enfants, ce qui souligne plus modestement leur statut privilégié.

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Il faut revenir sur cette notion, paradoxale pour nous, de «privilège» du petit enfant mort: il a gagné le Paradis, sans aucun mérite de sa part, sans avoir eu à combattre le mal, comme les autres chrétiens, ce qui faisait dire autrefois en Provence qu’il était un «voleur de Paradis». Cette place à part donne au petit ange des pouvoirs d’intercession pour ses parents restés sur terre. C’est le sens du proverbe bavarois du xviiie siècle qui affirme que: «Trois enfants morts au ciel ont une telle puissance que le salut du père et de la mère est assuré. [19][19] Cité par Jacques Gélis, op. cit., p. 484.».

Tableaux de familles avec petits morts

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Cette croyance aux vertus protectrice des «petits anges» explique pourquoi dans les pays du nord, du xve au xixe siècle, sont offerts aux églises de nombreux tableaux ou ex-voto représentant des familles, où sont inclus tous les vivants, mais aussi tous les morts et sur le devant, les plus précieux, les tout-petits innocents, souvent mort-nés, représentés emmaillotés (donc humanisés par le vêtement), asexués, peu individualisés parce qu’ils sont morts trop tôt. On peut interpréter ces alignements répétés de nourrissons morts de deux manières. Ils manifestent la volonté de se souvenir de tous les enfants, même de ceux dont la vie a été particulièrement brève; ces petits tableaux seraient ainsi comme un livret de famille en image. Mais surtout ces petits morts sont comme un tribut déjà payé par avance au ciel: une famille qui a perdu beaucoup de nourrissons attend du ciel des grâces particulières en raison de sa contribution élevée à la formation de la cour céleste [20][20] Voir Wilhelm Theopold, op. cit., pp. 66, 69, 70. Voir.... Une des plus étonnantes peintures de ce type a été peinte par un anonyme hollandais en 1638, à Enkhuisen, pour la famille de l’armateur Jan Gerritz Pan: le père et la mère sont assis derrière leurs onze enfants: les deux seuls survivants sont debout sur les côtés; sur le devant, se trouvent trois berceaux d’osier, surchargés chacun de trois bébés morts; parmi les neuf petits morts, seuls trois ont les yeux ouverts; les six autres ont les yeux fermés, ce qui signifie qu’ils étaient mort-nés. Ce tableau, étrange par sa mise en scène et par son réalisme, montre à la fois la grande tristesse des parents d’avoir à porter le deuil de tant de petits morts, mais aussi leur sérénité de les savoir au paradis [21][21] Ce tableau est reproduit dans Pride and Joy, op. cit.,....

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Dans d’autres portraits de familles néerlandaises du xviie siècle, on retrouve, cette perception des bienfaits des «petits anges» sous une forme allégorique. Ainsi en 1650, Josina Copes-Schade van Westrum, se fait peindre par Theodoor van Thulden avec ses cinq enfants (musée de ‘s-Hertogenbosch): la deuxième enfant, Emilia, est morte en bas-âge à l’époque de la peinture. La mère a tenu à ce qu’elle figure sur le portrait de famille, sous la forme d’un petit ange potelé qui guide les siens vers le ciel; les deux derniers enfants, encore très jeunes, sont représentés bien vivants sur terre, mais avec à la main les attributs de la fragilité: une tulipe pour l’un, des bulles de savon pour l’autre. Même logique dans le portrait de la famille van den Kerckhoven, peint par Jan Mijtens en 1652 (musée historique de La Haye): le père et la mère sont représentés avec leurs quinze enfants: cinq sont morts et sont devenus des anges qui volettent dans le ciel. Ces tableaux sont plus élaborés que les peintures votives des siècles précédents, où les deux sexes étaient alignés en files rigides: ici, les vivants sont représentés dans des poses naturelles; les petits morts sont des anges au ciel, où ils essaient d’attirer leurs parents [22][22] Ces deux tableaux sont reproduits dans le catalogue....

Les représentations de l’enfant sur son lit de mort

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En opposition avec nos réticences actuelles, autrefois les représentations de l’enfant sur son lit de mort étaient relativement fréquentes. Pour bien les comprendre, il faut faire référence aux croyances religieuses que nous venons d’exposer et au rôle bénéfique des petits anges. Au Moyen Âge, les sculptures funéraires ont été les premières à individualiser les petits morts: souvent réservées aux enfants royaux, elles figent les enfants de lignée royale dans la béatitude éternelle: ainsi, à Saint-Denis, le tombeau du petit Jean 1er le Posthume, fils de Louis x, roi dès sa naissance en 1316 et mort à cinq jours: le petit gisant représente un bébé potelé, plus âgé qu’il n’était, souriant dans l’au-delà.

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Après les tombeaux, sont venues aux xvie et xviie siècles les peintures mortuaires, dont les plus précoces ont été faites chez les notables des pays du nord. On trouve ainsi, dans les musées de Belgique, des Pays-Bas plus d’une trentaine de portraits d’enfants morts: fleurs et feuillages qui les entourent fréquemment ont une signification symbolique (pureté, immortalité), mais aussi, dans les mentalités populaires, une fonction prophylactique, pour écarter les mauvais esprits. Garçons et filles semblent également représentés, même s’il n’est pas toujours évident de savoir le sexe d’un enfant resté souvent anonyme. Quand l’âge du petit mort est connu, il est souvent très jeune, âgé de quelques semaines ou mois, ce qui montre que, même tout-petit, il était cher à ses parents et digne d’être représenté par un peintre venu spécialement à leur domicile.

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Il semble que les premières peintures d’enfants sur leur lit de mort aient été faites en Flandres au xvie siècle. Dès 1584, on trouve une peinture anonyme flamande représentant un petit garçon mort sur son lit, sans aucune décoration votive. Cette tradition se poursuit au xviie siècle: à Anvers, en 1658, Mathieu Van Den Bergh peint un bébé sur un somptueux lit de mort, portant à la main une palme, pour signifier qu’il a gagné le ciel comme un martyr (musée Rubens). Dans la même veine, une peinture flamande anonyme du premier xviie siècle montre un bébé simplement couché dans son lit sans aucun attribut (Musée de Besançon).

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Les Pays-Bas du nord ont cultivé ce même genre de peintures mortuaires au xviie siècle. En 1621, à Dordrecht, naissent des quadruplés, dont l’une ne vit qu’une heure et demi: un peintre anonyme rassemble les quatre enfants sur un même tableau, les trois vivants, debout dans leur maillot rigide, la petite morte dans son linceul, couronnée de romarin, sur un coussin parsemé de palmes et de laurier [23][23] Pride and Joy, op. cit., pp. 130-131. Cf. aussi Kinderen,.... En 1633, à Amsterdam, le peintre Gérard Ter Borch, dessine sa petite fille Cathrina, morte à deux mois et demi: couchée dans son cercueil, la fillette tient dans sa main une branche de romarin [24][24] Cf. Drawings from the Ter Borch Studio Estate in the.... En 1644, un anonyme hollandais peint le petit Edzart van Grovestins couché dans son couffin d’osier, le corps parsemé de fleurs et de romarin. En 1645, à Gouda, Bartholomeus van der Helst peint le portrait d’un enfant mort exposé dans une robe blanche sur une botte de paille, comme c’était la coutume en Hollande, avec à ses pieds, une torche qui vient de s’éteindre. A cette époque, dans cette région, pour la veillée funèbre, on couchait le cadavre sur une botte de paille et non pas sur un lit ordinaire, car on pensait que le contact du mort l’aurait rendu inutilisable après l’exposition. On croyait aussi que l’âme du défunt restant quelque temps autour du corps, risquait d’être la proie d’esprits malfaisants, dangereux pour le petit mort et sa famille. La paille devait retenir l’âme encore errante jusqu’à la mise en terre; après quoi, elle était brûlée. Ce tableau nous renseigne donc sur le syncrétisme de rites chrétiens et de croyances populaires aux esprits maléfiques. Un peu plus tard, en 1654, à Groningue, Jan Jansz de Stomme peint un petit mort, sans doute de famille catholique, couronné de buis et de roses, dans un linceul frappé du monogramme JHS [25][25] Kinderen, op. cit., pp. 145 et 79.. En 1659, à Amsterdam, Ferdinand Bol pare le petit Joost van den Bempden sur son lit de mort de tous les accessoires rituels: couronne de fleurs, branche de romarin, torche consumée. En 1682, à Haarlem, Johannes Topas, peint une petite morte de la famille Van Valkenburg: couchée sur un lit aux riches rideaux de soie rouge, elle est simplement vêtue d’une robe blanche et d’un bonnet de dentelle, sans fleurs ni feuillages. On voit que, selon les tableaux, les accessoires ou emblèmes rituels autour du petit mort sont présents ou absents. Cela dépend, semble-t-il de la sensibilité des familles et de leur éventuelle confession, les catholiques étant plus favorables que les protestants à la présence d’objets symboliques autour du mort. Les protections magico-religieuses, demandées généralement au début du siècle par toutes les familles, catholiques comme protestantes, ont été peu à peu interdites dans les villes réformées par les autorités municipales comme pratiques superstitieuses; mais ces interdictions n’ont pas toujours été respectées, semble-t-il [26][26] Pride and Joy, op. cit., pp. 130, 192, 193, 293..

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En Angleterre, aussi, les représentations des petits sur leur lit de mort sont relativement fréquentes: ainsi en 1640, le peintre Samuel Cooper, comme son collègue Ter Borch avant lui, fixe au crayon les traits de son enfant mort, peu de temps avant qu’on ne le mette en terre. Soulignons l’importance de la volonté des parents dans toutes ces démarches de représentations d’enfants morts, qu’il s’agisse de pères peintres, comme Cooper ou Ter Broch, particulièrement habiles à dessiner leur enfant ou des autres parents qui, malgré leur chagrin, font aussi rapidement le nécessaire pour que soit gardé une trace du petit mort.

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Ailleurs, en Europe du sud, les peintures d’enfants morts sont moins fréquentes. Sauf en Espagne, où il est probable qu’a dû jouer l’influence des Flandres, alors sous domination espagnole. La famille royale espagnole a fait ainsi peindre ses petits morts dès le début du xviie siècle. Le premier mars 1603, la petite infante Maria, deuxième fille du roi Philippe iii, meurt à l’âge d’un mois. Aussitôt, la reine convoque le peintre de la cour, Pantoja de la Cruz, et lui commande six grands tableaux (95 cm x 100 cm) identiques de la petite fille sur son lit de mort: elle est représentée les yeux fermés, couchée dans un cercueil de velours cramoisi, bordé d’or, une guirlande de fleurs autour de la tête, une croix entre les mains, revêtue de l’habit monastique blanc et noir de l’ordre de l’Immaculée Conception [27][27] Ce tableau est reproduit par Lorne Campbell, Portraits.... Tous ces détails sont en accord avec la croyance en la sainteté de l’enfant mort, énoncée plus haut: par sa mort précoce, la petite fille est toute proche de la Vierge, dont elle porte la «livrée», et sa couronne de fleurs signale qu’elle est déjà admise parmi les bienheureux. Quel a été l’usage des six exemplaires du tableau de la petite morte d’un mois? Il est certain que la mère en a gardé un pour elle, pour se souvenir de la brève existence de son enfant, mais aussi pour prier et se réclamer de l’intercession de la petite «sainte». Les autres exemplaires ont été donnés à des couvents dotés par la famille royale (en particulier, le monastère de Las Descalzas Reales de Madrid, où on en trouve toujours un exemplaire) ou envoyés à la parenté éloignée géographiquement (à Vienne, Bruxelles ou Munich). Il est important de savoir que ces portraits d’enfants morts ne sont pas mis sous le boisseau, mais ont une fonction importante pour le souvenir et l’intercession.

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Pour les familles ordinaires, il faut se demander quel était l’usage de ces dessins et peintures mortuaires. Ils n’étaient pas destinés aux seuls parents; ils pouvaient être donnés à la parentèle en souvenir du petit mort; il était aussi fréquent de les voir décorer les murs d’une pièce de réception, comme on le voit dans le château de Parentignat (Puy-de-Dôme), où depuis le xviiie siècle, un portrait d’enfant mort est exposé dans le salon, au milieu de portraits de vivants.

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Il existe aussi dans la tradition iconographique chrétienne, une série de peintures votives d’enfants morts, qui ont l’air d’être en vie: ils sont debout, de face, sans âge bien déterminé, les yeux ouverts avec une expression de béatitude intemporelle. Preuve qu’ils sont déjà devenus des anges au paradis, comme l’indique, par exemple, cette peinture épitaphe composée par un père «très aimant» pour la petite Maria Barbara Wibel, morte en Souabe à l’âge de deux ans en 1691 (musée de Schwäbisch Hall): «Ô toi petit ange très saint, vis éternellement dans la cohorte des anges. Repose-toi, ma petite fille chérie, en Jésus, ta joie». Dans le Mexique du xixe siècle, on retrouve un certain nombre de peintures analogues: les enfants morts, de face, les yeux ouverts, avec le regard d’un autre monde, sont couronnés de fleurs et tiennent à la main une palme ou un lys.

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Si les peintures d’enfants morts semblent avoir reculé dans l’Europe du xviiie siècle, elles connaissent au xixe siècle une nouvelle vigueur. La Cour d’Espagne a conservé l’habitude de faire peindre ses petits morts. Le 12 juillet 1850, le premier né de la reine Isabelle ii, l’infant Fernando, meurt après avoir vécu une heure. Ici encore, la reine convoque le peintre de la cour et lui fait peindre le bébé, non pas dans son cercueil, mais sur un lit d’apparat, en robe princière, sans fleurs, les yeux fermés. Un rideau d’hermine tombant sur un des coins du tableau indique le destin royal qui attendait l’enfant. Ici, les signes proprement religieux ont disparu: il reste un portrait relativement réaliste d’un bébé dont on attendait beaucoup. En 1854, la reine perd en très bas âge son troisième enfant, l’infante Maria Christina. Elle la fait peindre comme son frère, les yeux fermés sur un lit de cérémonie, mais deux détails font référence au symbolique: la petite fille est entourée de fleurs (mais ne les porte pas en couronne); à l’arrière-plan, un ange emporte sa petite âme au paradis [28][28] Ces deux tableaux sont reproduits par Luis Cortes Echanove,.... Au xixe siècle, dans les maisons bourgeoises aussi, on souhaite garder le souvenir des petits morts, mais il y faut de la rapidité et des moyens, pour faire venir un artiste à domicile, qu’il s’agisse de peintures (comme cette petite fille d’un notable peinte par José Nin y Tudó à Saragosse en 1882) ou, plus fréquemment, de dessins qui rendent souvent de façon émouvante la beauté du visage enfantin et la proximité étonnante du sommeil et de la mort, comme sur une lithographie anonyme, conservée au musée de l’Éducation à Rouen.

La figure de l’ange

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L’ange est depuis le Moyen Âge une figure familière aux côtés de l’enfant mort. Dans les Pays-Bas des xvie et xviie siècles, nous l’avons vu souvent associé au portrait de famille avec petits morts. Il existe aussi toute une série de représentations où l’enfant mort est seul, figuré en petit ange: en 1641, par exemple, Bartholomeus van der Helst peint un joli Cupidon rieur, en train de faire des bulles de savon. Malgré les apparences d’une peinture mythologique, il s’agit bien d’un portrait post-mortem: Cupidon, dieu de l’amour, est devenu ici le symbole de l’amour des parents pour leur enfant, dont les bulles de savon, symbole de la brièveté de la vie, signalent qu’il est mort, mais cependant heureux comme un petit ange [29][29] Pride and Joy, op. cit., pp. 184-185.. Une autre variation sur ce thème consiste à représenter la montée au ciel de l’âme de l’enfant: traditionnellement, dans la peinture depuis le Moyen Âge, l’âme d’un mort est représentée sous la forme d’un petit enfant nu qui monte au ciel; dans le cas de l’âme d’un tout-petit allant directement au paradis, il est facile de glisser de la représentation symbolique de l’âme au portrait de l’enfant. C’est une tradition fréquente de la peinture du xvie siècle: ainsi, vers 1530, quand Hans Holbein peint à Bâle le portrait de la famille du bourgmestre Meyer, en prière autour de la Vierge, un gracieux petit enfant nu est placé debout sur le devant, ce qui signifie qu’il est mort. Cette convention est reprise et légèrement transformée dans un portrait d’enfant mort daté des environs de 1675 par Nicolaes Maes à Amsterdam. L’enfant est sans conteste un petit mort: couronné de fleurs blanches et rouges, il a les yeux mi-clos et la peau blafarde; une écharpe de soie rouge cache à peine sa nudité; deux anges l’entraînent vers le ciel [30][30] Ibid., p. 277.. Une autre variante plutôt inattendue, de ce thème iconographique a consisté à reprendre le vieux mythe antique de Ganymède: dans la mythologie grecque, Ganymède, fils du roi de Troie, le plus beau jeune homme du monde, est l’échanson des dieux de l’Olympe; Zeus s’éprend de lui et se métamorphose en aigle pour l’enlever dans les cieux. En Grèce et à Rome, cette légende servait à donner une justification religieuse à l’amour des adultes pour les jeunes garçons. Ce n’est plus le sens des tableaux peints au xviie siècle en Hollande, où l’on était peu tolérant envers l’homosexualité. A cette époque, Ganymède a été récupéré par les moralistes chrétiens et est devenu le symbole de l’âme humaine, délivrée de ses impuretés terrestres, s’élevant vers Dieu. Certains parents ont voulu que leur enfant mort soit représenté sous cette forme: ainsi le petit George de Vicq, fils d’un notable d’Amsterdam, mort à neuf mois en 1681. Le peintre Nicolaes Maes l’a représenté comme un bébé nu, potelé, rose et éveillé, drapé de soie rouge, chevauchant le dos d’un aigle qui s’envole. Ce même peintre est l’auteur d’au moins huit autres peintures d’enfants morts en Ganymède, ce qui montre le succès de cette formule en Hollande à la fin du xviie siècle [31][31] Ibid., pp. 289-291 et p.17..

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Le xixe siècle revient à des représentations beaucoup plus classiques de l’ange. En général, c’est lui qui emporte le petit mort au ciel: ainsi dans un ex-voto peint de Sainte-Anne d’Auray, intitulé «Goeffroy, 1879», un ange au-dessus d’une tombe prend délicatement dans ses bras un enfant mort. L’ange est aussi la grande figure des souvenirs de dévotion distribuées par les familles au moment des décès d’enfants; à l’époque, les imprimeries parisiennes de Saint-Sulpice diffusent en grande quantité des images spécifiques aux décès infantiles, figurant au recto un ange portant l’enfant mort dans ses bras, et au verso le nom de l’enfant et le rappel des dates de sa courte existence. Les maximes inscrites sous les gravures font toujours référence aux anges, qu’il s’agisse soit de l’enfant lui-même, soit de l’ange conducteur des âmes des morts, c’est-à-dire psychopompe. La grande diffusion de ces images indique que la croyance au petit ange a été véritablement intériorisée et qu’elle fonctionne bien comme un recours pour les parents endeuillés. Voici quelques légendes de ces images: «Avec les anges. Dieu l’a retiré de tous les périls. Il lui a fait recueillir le triomphe sans combat et moissonner les fruits de gloire sans labeur.»; «Vers le ciel! Dieu lui a fait grâce de la vie et lui donne la couronne avant le combat»; «Vous l’avez reçu à cause de son innocence seigneur, et vous l’avez établi parmi les anges pour l’éternité». L’idéologie véhiculée par ces images de dévotion est claire et conforme aux enseignements de l’Église: le petit enfant en état d’innocence est porté directement au paradis par les anges; il ne faut pas pleurer les petits morts, mais au contraire les envier; leur mort est un moment de gloire, puisqu’ils ont gagné les mérites suprêmes réservés aux martyrs, sans avoir besoin de combattre ni de souffrir. Dans le Mexique très catholique des xviiie et xixe siècles, les enfants eux-mêmes devenant des anges après leur mort, les parents les habillent fréquemment de tuniques blanches, avec des ailes de papier; les parents les plus fortunés font représenter leurs enfants sur leur lit de mort dans de somptueux vêtements d’archanges, surchargés de broderies, de perles et de plumes colorées [32][32] Cf. le n° spécial de la revue Artes de Mexico, consacré....

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Au xixe siècle, dès qu’il s’agit d’enfants morts, l’ange est partout, qu’il s’agisse des images de dévotion, des épitaphes ou des sculptures sur les tombeaux. Il est rare que l’ange ne figure pas sous forme d’une petite tête ailée ou grandeur nature en pied sur les tombes enfantines du xixe siècle. Dans les épitaphes, les anges sont presque toujours évoqués. Citons à cet égard, la belle étude faite par Nello Zagnoli sur 28 épitaphes de tombes d’enfants du xxe siècle, au cimetière de Reggio de Calabre [33][33] Nello Zagnoli, «Figures de la mort immature», Cahiers.... On y voit concrètement comment fonctionne la croyance au petit ange et comment elle permet de canaliser la douleur des parents.

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Il existe différentes sortes d’épitaphes. Dans un premier type, l’enfant parle à ses parents: il rappelle qu’il est descendu du ciel à sa naissance; il y est ensuite reparti, car on y est beaucoup plus heureux qu’ici-bas; sa qualité d’ange doit être une consolation pour ses parents:

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«Du ciel sur la terre je volai, comme c’est plus beau au ciel, j’y retournai. Maman, ne pleure pas, ange je suis.»

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Dans d’autres épitaphes, ce sont les parents qui parlent à leur enfant comme à un intercesseur:

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«Petit ange, Dieu te fut plus cher que toute tendre affection, vers lui richement tu t’envola quand l’amandier de blanc vêtu t’indiqua les vergers du ciel. Prie pour les tiens.»

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Dans une autre, le petit ange lui-même propose son intercession:

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«Dans le ciel je vola, à terre je me posa, deux ans j’y resta, comme c’est plus beau ici-haut, je revins, ne pleurez pas, je suis un ange, je prie pour vous.»

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Cette dernière épitaphe montre bien comment fonctionne la double consolation: l’enfant-ange est heureux; de là-haut, il prie pour ses parents. S’ajoute ici l’impératif de ne pas pleurer, conséquence logique de la double croyance, qu’on retrouve dans de nombreux pays catholiques.

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Dans d’autres épitaphes, c’est le désir de Dieu d’avoir auprès de lui des âmes innocentes qui explique le décès de l’enfant:

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«Maman, ne pleure pas, nous sommes parmi les anges, Dieu voulut auprès de lui nos âmes pures.»

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Dans d’autres cas, qui évoquent la même symbolique que celle des images pieuses, le «petit ange» (angioletto) se confond avec l’ange psychopompe, qui emmène les âmes vers le paradis:

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«Fleur unique de maman et papa, un ange t’a prise par la main, et tu t’es envolée au ciel, nous laissant.»

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L’assimilation de l’enfant mort à un ange est donc à la fois un lieu commun un peu usé et un des grands recours symboliques qui aident les parents d’autrefois à apaiser leur douleur. Même chez un grand poète comme Victor Hugo, l’image de l’ange surgit spontanément quand il apprend la disparition brutale de sa fille aînée, Léopoldine, morte noyée avec son mari dans la Seine en 1843. Il écrit à sa femme: «Chère amie, ma femme bien-aimée, pauvre mère éprouvée, que te dire? […]. Pauvre femme, ne pleure pas. Résignons-nous. C’était un ange. Rendons-le à Dieu. Hélas! Elle était trop heureuse [34][34] Cité par Ginette Raimbault, Lorsque l’enfant disparaît,...».

Photographier les enfants morts

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A partir de la fin du xixe siècle, la diffusion de la photographie permet aux gens modestes de garder plus facilement un souvenir des défunts. Dans de nombreux villages, des photographes amateurs, comme le menuisier à Minot en Bourgogne ou le pharmacien du Châtelard en Savoie, photographient leurs contemporains, vivants et morts. Comme les adultes, les enfants sont fréquemment photographiés sur leur lit de mort. Dans ces photographies, on retrouve une partie des conventions qui étaient celles des peintures et des dessins: couronnes de fleurs, posées sur la tête ou sur le cœur, bouquets sur la poitrine, vêtements blancs, cierges, guirlandes de fleurs, couronne de mariée de la mère comme pour le bébé de Minot. On sait par ailleurs que les photos sont prises après des préparations rituelles des corps, avec couronnes, palmes, feuillages, fleurs fraîches ou de papier.

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Une particularité spécifique aux photos d’enfants morts est qu’elles donnent parfois lieu à une mise en scène, comme si on hésitait entre la représentation de l’enfant mort ou vivant: presque toujours couronnés de fleurs selon les prescriptions liturgiques, ils sont souvent représentés assis, voire debout ou les yeux ouverts, soutenus par des coussins ou même des cordes. Quelle signification accorder à ces mises en scènes qui nous semblent aujourd’hui plutôt macabres? Il est clair qu’elles cherchent à mettre en valeur le petit mort, comme s’il fallait l’humaniser encore davantage par des artifices. Pour les parents d’autrefois, il s’agit aussi de garder le souvenir le plus vivant possible d’un enfant qu’on n’a pas eu le temps de photographier avant sa mort. Ensuite, par ses yeux ouverts sur l’au-delà, le petit ange signifie qu’il est déjà parvenu à la béatitude éternelle.

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Si beaucoup de ces photos anciennes montrent le bébé seul sur son lit de mort, un certain nombre ont été prises dans les bras des parents, les deux ensemble ou la mère seule, mais aussi souvent, comme en Espagne ou au Mexique, les pères seuls. Ce qui montre que la mort d’un tout-petit n’est pas seulement une affaire de femmes; le père, le parrain, les hommes de la famille sont souvent très présents, pour pleurer, pour accompagner, et aussi pour fabriquer le cercueil ou creuser la fosse.

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A quoi servent ces photos mortuaires? Le plus souvent conservées par les mères, elles leur permettent de se souvenir, voire de pleurer, dans le secret de leur chambre. Dans bon nombre de maisons d’autrefois, elles étaient exposées aux yeux de tous, familiers et gens de passage, dans la salle commune, sur un meuble, où étaient mélangées des photos de vivants et de morts. Elles servaient à entretenir le souvenir, et aussi, comme le suggèrent certaines enquêtes actuelles en Italie du sud [35][35] Cf. Nello Zagnoli, «art. cit.»., à parler aux morts, petits et grands. Avec d’autres traces du passage du bébé (petits chaussons, médaille de baptême, tableau confectionné avec ses cheveux), elles avaient un rôle important dans le travail de deuil. Nous l’avons aujourd’hui oublié, mais la tradition de photographier les morts, grands et petits, a duré longtemps, au moins jusque dans les années 1950; elle s’est même démocratisée, quand les appareils photographiques ont été plus accessibles pour davantage de familles: pour disposer d’une lumière suffisante, il fallait parfois sortir le berceau dehors et faire une petite mise en scène: tout photographe amateur pouvait alors saisir une image souvent maladroite, mais combien émouvante, d’un bébé qui n’avait vécu que quelques jours ou quelques mois.

Conclusion

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L’histoire nous apprend que, dans les sociétés chrétiennes occidentales, les morts de petits enfants, considérées comme très particulières, ont toujours été traitées différemment des morts d’adultes: morts «immatures» qui rompent le fil normal de la succession des générations, morts pour lesquelles il ne faut pas verser de larmes, morts «joyeuses», à cause du destin bienheureux qui attend le petit ange dans l’au-delà, morts bénéfiques par l’intercession dont elles sont porteuses, mais aussi morts injustes pour lesquelles il est normal d’avoir du chagrin. Les nombreuses représentations de l’enfant mort, si variées à travers l’histoire, dans leurs thèmes et leurs techniques, expriment à leur manière toute la gamme des sentiments contradictoires éprouvés par les parents et les familles.

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Il nous reste quelques bribes des anciennes croyances: ainsi l’évocation des petits anges parfois présentée aux mères endeuillées d’aujourd’hui par de vieilles personnes qui croient pouvoir consoler. Mais ce n’est plus le genre de réconfort qu’attendent les mères de notre temps, si l’on en croit le témoignage douloureux de la romancière Marguerite Duras: ayant accouché en 1942 dans une clinique religieuse d’un enfant mort-né, elle a demandé à voir son bébé; la religieuse a refusé en ajoutant: «Vous avez de la chance, j’ai eu le temps de le baptiser. Alors c’est un ange, il ira tout droit au ciel et ce sera votre ange gardien». Toute sa vie, la romancière se souviendra de cette parole vide et de sa souffrance de ne pas avoir été autorisée à voir et à prendre son enfant [36][36] Cité par Laure Adler, Marguerite Duras, Gallimard,....

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Au terme de ce bref parcours historique, il faut se demander pourquoi les représentations d’enfants morts, si fréquentes autrefois, ont disparu aujourd’hui. L’habitude actuelle de certaines maternités de photographier dans des postures «humanisées» les fœtus ou nouveau-nés morts constitue-t-elle à cet égard l’invention d’un nouveau rituel ou une manière de renouer avec une tradition ancienne?

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Aujourd’hui, où la mort des petits est devenue si rare qu’elle en est scandaleuse, je formule le souhait que la connaissance des pratiques qui permettaient d’apprivoiser la mort autrefois puisse nous donner à réfléchir et à inventer.

Notes

[1]

J. Gélis, L’arbre et le fruit. La naissance dans l’Occident moderne, Paris, Fayard, 1984, p. 490.

[2]

Ce tableau est reproduit et commenté dans le cahier-photo au centre du livre d’Agnès Fine, Parrains et marraines. La parenté spirituelle en Europe, Paris, Fayard, 1994.

[3]

Didier Lett, «Faire le deuil d’un enfant mort sans baptême aux XIIe- XIIIe siècles: la naissance du Limbe des enfants», Devenir, vol. 7, 1995, n°1 et surtout, du même auteur, L’enfant des miracles. Enfance et société au Moyen Âge (XIIe-XIIIe siècle), Paris, Aubier, 1997, pp. 214-218.

[4]

J. Gélis, Op. cit., pp.509-520.

[5]

M. Métrailler, M. Brumagne, La poudre de sourire, Lausanne, L’âge d’Homme, 1989, p. 70.

[6]

S. Ulrich-Boschsler et D. Gutscher, «Wiedererweckung von Totgeborenen. Ein Schweizer Wallfahrtszentrum im Blick von Archäologie und Anthropologie» in J. Schlumbohm, B. Duden, J. Gélis, P. Veit, Rituale der Geburt. Eine Kulturgeschichte, Munich, Beck, 1998, pp. 261-263.

[7]

Ce tableau est reproduit dans Kinderen van alle tijden. Kindercultuur in de Nederlanden vanaf de middleleeuwen tot heden, Catalogue d’exposition, ‘s-Hertogenbosch, Noordbrabants Museum, 1997, p. 146.

[8]

Il me semble que la culpabilité des parents en cas de mort d’un tout-petit ne commence à apparaître qu’à partir des débuts du XXe siècle, dans un contexte de déchristianisation et surtout de médicalisation de la petite enfance: forts des acquis décisifs de l’hygiène et de la médecine pastorienne, les médecins ont entrepris alors d’éliminer ce qu’il appellent les morts «évitables» de la petite enfance, c’est-à-dire celles qui sont dues aux «fautes» des mères (malpropreté, ignorance, esprit de routine). Une fois bien inculquée la légalité médicale, si l’enfant meurt, c’est parce que la mère n’a pas suivi à la lettre les consignes du médecin.

[9]

Pride and Joy. Children’s portraits in the Netherlands (1500-1700), Catalogue d’exposition, Haarlem et Anvers, Amsterdam, Ludion, 2000, pp. 258-260.

[10]

L’enfant des miracles, op. cit., pp. 73-84.

[11]

Agnès Fine, op. cit., p. 239.

[12]

Ce dessin, extrait du manuscrit du Livre des costumes de Matthaus Schwartz, est reproduit dans Pierre Riché, Danièle Alexandre-Bidon, L’enfance au Moyen Age, Paris, Seuil, BNF, 1994, p. 85.

[13]

Voir en particulier, Wilhelm Theopold, Das Kind in der Votivmalerei, Munich, Karl Thiemig, 1981, p. 48.

[14]

Pride and Joy, op. cit., pp. 260-261.

[15]

M. Métrailler, M.-M. Brumagne, op. cit., pp.192-193.

[16]

Gloria Mota, «Du corps de la mère au hamac. Une transition douce au Nordeste brésilien», in Hélène Stork (éd.), Les rituels du coucher de l’enfant. Variations culturelles, Paris, ESF, 1993, p. 66.

[17]

Didier Lett, op. cit., pp.73-77.

[18]

Cité par Régis Bertrand, «Les enfants «qui remplissent le ciel». Obsèques et sépulture des enfants en Provence aux XVIIe et XVIIIe siècles», Naissance, enfance et éducation dans la France méridionale du XVIe au XXe siècle. Hommage à Mireille Laget, Université de Montpellier III, 2000, p. 200.

[19]

Cité par Jacques Gélis, op. cit., p. 484.

[20]

Voir Wilhelm Theopold, op. cit., pp. 66, 69, 70. Voir aussi la peinture de Cranach le Jeune représentant une Résurrection du Christ, offerte en 1557, par le juge Badehorn (musée de Leipzig): cinq petits morts dans leur linceul sont en prière sur le devant du portrait de la famille.

[21]

Ce tableau est reproduit dans Pride and Joy, op. cit., p. 163.

[22]

Ces deux tableaux sont reproduits dans le catalogue d’exposition, Kinderen van alle tijden, op. cit., pp. 121 et pp. 41.Trois autres tableaux de ce type sont en outre présentés dans Pride and Joy, op. cit., pp. 230, 231, 276.

[23]

Pride and Joy, op. cit., pp. 130-131. Cf. aussi Kinderen, op. cit., p. 32.

[24]

Cf. Drawings from the Ter Borch Studio Estate in the Rijksmuseum, Amsterdam, Rijksmuseum,1988, tome 2, pp. 633 et 700.

[25]

Kinderen, op. cit., pp. 145 et 79.

[26]

Pride and Joy, op. cit., pp. 130, 192, 193, 293.

[27]

Ce tableau est reproduit par Lorne Campbell, Portraits de la Renaissance, Hazan, 1991, p. 166.

[28]

Ces deux tableaux sont reproduits par Luis Cortes Echanove, Nacimiento y crianza de personas reales en la corte de España (1566-1886), Madrid, Consejo Superior de Investigationes Cientificas, 1958, Lamina XIII & XVIII.

[29]

Pride and Joy, op. cit., pp. 184-185.

[30]

Ibid., p. 277.

[31]

Ibid., pp. 289-291 et p.17.

[32]

Cf. le n° spécial de la revue Artes de Mexico, consacré à «El arte ritual de la muerte niña», n°15, 1992 et 1998. Je remercie Beatriz Urias de m’avoir fait connaître ce bel album.

[33]

Nello Zagnoli, «Figures de la mort immature», Cahiers de Littérature orale, 1986, XIX, pp. 141-170.

[34]

Cité par Ginette Raimbault, Lorsque l’enfant disparaît, Paris, Odile Jacob, p. 39.

[35]

Cf. Nello Zagnoli, «art. cit.».

[36]

Cité par Laure Adler, Marguerite Duras, Gallimard, 1998, p. 153. Je remercie Catherine Le Grand-Sébille pour cette référence.

Résumé

Français

Dans l’Occident chrétien d’autrefois, la mort des petits enfants était une réalité plus familière qu’aujourd’hui. Les populations anciennes géraient le deuil de ces morts «immatures» à l’aide d’un certain nombre de rites et de croyances, reposant sur l’adhésion de tous à la religion chrétienne et la certitude qu’il existe un monde meilleur au-delà de la mort.
Pour bien comprendre comment fonctionnent les anciens rites de deuil, il faut reconstituer la cohérence des croyances telles qu’elles étaient enseignées par l’Église, pour voir comment les fidèles les ont intériorisées et mises en pratique (témoignages du désenfanté). Ce sont les nombreuses tombes, peintures, photographies qui montrent la volonté parentale de garder un souvenir des petits morts en référence aux vérités religieuses de leur époque, mais nous renseignent aussi sur les sentiments des parents et sur la manière dont les rituels pouvaient les aider à gérer leur douleur.

Mots-clés

  • enfant mort
  • histoire
  • baptême
  • symboles
  • pratiques
  • théologie
  • sépulture
  • représentations
  • photographie
  • la figure de l’ange

English

SummaryIn formerly Christian Western Europe, death of children was a more domestic reality. Those immature death were regulated by the ancient populations with rites and beliefs. These were based on everybody certitude that a best world did exist beyond death. To understand how old funerary rites worked, we need to reconstitute the consistency of beliefs as they were teached by Church. We’ll see how they were interiorized by faithful people and used. Those many graves, paintings, pictures, show parental will to keep a souvenir from their little dead children. This reference to religious verity explains the parents feelings and way how rituals could help to cope with grief.

Keywords

  • dead child
  • history
  • baptism
  • symbols
  • practices
  • theology
  • burial
  • representations
  • angel figure

Plan de l'article

  1. L’urgence du baptême
  2. Les sanctuaires à répit
  3. Signification théologique de la mort du petit enfant
  4. Le rituel catholique des sépultures d’enfants
  5. Tableaux de familles avec petits morts
  6. Les représentations de l’enfant sur son lit de mort
  7. La figure de l’ange
  8. Photographier les enfants morts
  9. Conclusion

Pour citer cet article

Morel Marie-France, « Images du petit enfant mort dans l'histoire », Études sur la mort, 1/2001 (no 119), p. 17-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2001-1-page-17.htm
DOI : 10.3917/eslm.119.0017


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