CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le collège des enseignants a décidé de décerner un doctorat honoris causa à Ulrich Körtner, professeur de théologie systématique à Vienne, pour son œuvre riche et diverse.

2Vous vous étonnerez peut-être de ce choix d’un théologien – dont la prolificité saute aux yeux (sa bibliographie comporte 1 054 titres) – mais dont, malheureusement, nous ne possédons à ce jour qu’un seul article en français, intitulé « Calvinisme et capitalisme » ? Au nom du collège des enseignants, je vais m’empresser de répondre à ce possible étonnement. Nous honorons en Ulrich Körtner un théologien qui, à plus d’un titre, peut servir de modèle à la fois pour nous, enseignants, et pour nos étudiants.

3Permettez-moi de vous dire en quelques points en quoi consiste le caractère exemplaire de l’œuvre du théologien germano-autrichien.

1 – Un parcours extraordinaire

4Il semblerait qu’après le Petit Poucet, c’est Ulrich Körtner qui aurait volé les bottes de sept lieues à l’ogre. En neuf semestres, il termine ses études de théologie pour se présenter à l’examen de son Église en 1980, à l’âge de 22 ans. Il a 24 ans au moment de sa soutenance de thèse et 30 ans lorsqu’il obtient l’habilitation à diriger des recherches. On pourrait s’attendre à voir quelqu’un qui poursuit un but précis et bien délimité, mais Ulrich Körtner nous surprend en opérant, au cours de ses recherches, un déplacement d’intérêt du Nouveau Testament à la théologie systématique. Il est plus sédentaire par la suite : en 1992, il est nommé professeur de théologie systématique à Vienne. Et il le restera, bien que les meilleures facultés allemandes (Wuppertal, Münster, puis Bonn) aient tenté en vain de s’attacher ses services. Quelle fidélité remarquable !

2 – Une théologie à la fois conforme à l’Écriture et adaptée aux circonstances

5À cause de la relativisation du savoir théologique et de la mise en perspective du principe de l’Écriture seule, la théologie systématique est une entreprise de plus en plus délicate. Mais au lieu d’abandonner l’Écriture, Ulrich Körtner esquisse une herméneutique de l’incompréhension des textes bibliques. Si nous ne comprenons plus les témoignages bibliques, c’est que la compréhension n’est pas sans péché et la foi une manière de comprendre qui surmonte la précompréhension qu’est l’incroyance. Ainsi, le lecteur qu’impliquent les textes est un lecteur inspiré par le Saint-Esprit.

6Dans toute son œuvre, Ulrich Körtner donne beaucoup d’importance au lecteur. Sa propre théologie, souvent présentée sous forme abordable pour un large public, répond à des questions actuelles, dont notamment les questions éthiques suscitées par les possibilités du progrès médical et biotechnologique, mais aussi par les peurs de la fin du monde.

3 – Une pensée humble et assurée au service de la société et de l’Église

7D’un côté, il importe à Ulrich Körtner de souligner avec insistance et dans l’esprit de la Première épître aux Corinthiens le caractère partiel de toute connaissance théologique. D’un autre côté, malgré le dépassement possible des thèses théologiques, voire de la réfutation des énoncés les plus évidents et le caractère autocritique de la théologie, le théologien est toujours amené à prendre position. Et Ulrich Körtner s’en acquitte pour toutes les questions importantes et épineuses. Il le fait au service de l’Église et des croyants, lorsqu’on le sollicite pour donner son avis sur la recherche sur les embryons et l’attitude que l’Église doit adopter. De manière différenciée, il insiste à la fois sur la légitimation que la recherche médicale et biologique peut trouver dans une éthique de la guérison (contre toute panique ecclésiale) et sur la nécessité de contrer tout ce qui encourage une mentalité eugénique dans la société.

8Il le fait aussi au service de la société, en écrivant des ouvrages d’éthique sociale et d’éthique appliquée. Citons simplement celui sur l’éthique à l’hôpital qui rassemble des discours et articles rédigés dans le cadre de la formation permanente de ceux qui travaillent dans les secteurs de la santé, et qui aborde, entre autres, le problème des dispositions de vie des malades et la question de la mort dans la ville moderne. La responsabilité du théologien dans la société se reflète aussi dans le fait qu’Ulrich Körtner est membre fondateur de plusieurs organismes éthiques en Autriche, dont la commission scientifique pour l’analyse et la thérapie génétiques de l’être humain (depuis 1994), le comité éthique du chancelier de la république d’Autriche (depuis 2001), et le comité éthique de la chambre des médecins autrichiens (depuis 2001).

4 – Une herméneutique proche de la maison

9Chez Ulrich Körtner, le souci de préserver l’autorité des textes bibliques s’accompagne du postulat de la nécessité d’une herméneutique biblique qui soit une herméneutique littéraire, qui s’inspire elle-même de plusieurs sources, de l’esthétique de la réception d’Iser et d’Eco mais aussi de Ricœur. J’ai déjà parlé de l’herméneutique de l’incompréhension et de la figure du lecteur inspiré. Comme Ricœur, Ulrich Körtner plaide pour la polyphonie des textes bibliques. Il ne faut pas tomber dans ce que Leonhardt appelle « le réductionnisme monomythique [1] » : il n’y a pas qu’une seule manière de raconter l’événement de la vérité, tout comme il n’y a pas qu’une seule manière de la rencontrer en lisant les textes bibliques, en écoutant la prédication. C’est en nous exposant à l’événement de la lecture, de la prédication et de la prière que la vérité nous rencontre et nous ouvre de nouvelles possibilités d’être. Avec Iser et Ricœur, Ulrich Körtner postule que la vérité est de l’ordre de l’événement. Autre idée ricœurienne : la réactualisation des textes bibliques se fait en tant que déploiement du monde du texte. C’est ce qu’Ulrich Körtner revendique d’ailleurs aussi pour la prédication. Selon lui, la tâche de la prédication est de laisser se déployer le monde de l’être du texte biblique, de prêcher de manière herméneutique. D’ailleurs, pour Ulrich Körtner, la bonne théologie est herméneutique. Elle est une herméneutique de l’amour (qui sait qu’elle n’est qu’une connaissance partielle), une herméneutique du pardon (dont le critère est la doctrine de la justification) et une herméneutique de la promesse (qui dit de manière assertorique la signification de Jésus-Christ).

5 – Un encouragement venu de loin

10Certes, beaucoup de choses séparent la faculté de Vienne et celle de Paris : la langue, le statut … Et, pourtant, en Autriche comme en France, le protestantisme est minoritaire, il n’y a qu’une poignée de théologiens professeurs auxquels les Églises peuvent demander conseil sur des questions difficiles et délicates. Qu’une œuvre comme celle d’Ulrich Körtner nous donne le courage de travailler sur les sujets les plus divers, des plus pointus aux plus populaires, afin de soutenir les Églises dans leur réflexion et afin de manifester la responsabilité de la théologie pour la société civile. Merci, cher professeur Körtner, de nous encourager de telle sorte que nous poursuivions le désir de répondre aux défis divers lancés par les Églises et la société, et que nous prenions le risque d’ouvrir des chantiers toujours nouveaux.

11Haben Sie herzlichen Dank, Herr Professor Körtner, für Ihr ermutigendes Beispiel, das uns in dem Verlangen bestärkt, uns den verschiedenen kirchlichen und gesellschaftlichen Herausforderungen zu stellen und uns zum Wagnis immer neuer Baustellen animieren zu lassen!

Notes

  • [1]
    Rochus Leonhardt, Skeptizismus und Protestantismus. Der philosophische Ansatz Odo Marquards als Herausforderung an die evangelische Theologie, Tübingen, Mohr Siebeck, 2003, p. 301.
Nicola Stricker
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/11/2013
https://doi.org/10.3917/etr.0863.0335
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