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2006/4 (n° 66-67)

  • Pages : 140
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • DOI : 10.3917/flux.066.0073
  • Éditeur : Métropolis

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Le développement des petites activités commerciales et artisanales urbaines appartenant à ce que l’on a pris coutume d’appeler l’informel [1][1] On proposera de définir comme étant « informelle »... s’accompagne le plus souvent d’une importante occupation de la rue, sous diverses formes ambulantes et sédentaires, temporaires et permanentes. Cette présence en fait aujourd’hui un élément incontournable de la description des paysages urbains, notamment dans les villes africaines au point que certains auteurs y voient un « marqueur culturel urbain ». C. Médard, dans cette perspective, décrit ainsi les petites villes de l’ouest kenyan qu’elle a étudiées (Médard, 2002).

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« [leur] spécificité culturelle […] ne renvoie pas à première vue à leur patrimoine architectural ou urbanistique. Au Kenya, seules les quelques villes swahilies de la côte présentent un intérêt architectural. Les villes de l’intérieur remontent à la colonisation. Pour ces villes, c’est davantage l’éphémère, l’animation des rues, des marchés (transports, marchands ambulants, petit commerce ou artisanat), les couleurs, les odeurs, la boue ou la poussière qui les caractérisent. »

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S’il est communément admis que l’animation et l’occupation de la rue font effectivement partie intégrante de la vie et de l’identité urbaines, il est rare qu’elles soient présentées comme des critères quasi uniques de description, de compréhension et d’analyse de celles-ci. Or, dans les villes africaines c’est assez souvent le cas, comme si le bâti, fut-il modeste et sans qualités architecturales particulièrement remarquables – ce qui évidemment se discute –, ne méritait même pas attention, ou si peu, invitant le chercheur à délaisser l’étude morphologique, au fondement de la matérialité de la rue, pour celle quasi exclusive de son occupation, à délaisser la scène pour n’accorder de véritable attention qu’aux acteurs qui la « font ». Cette approche n’est pas nouvelle puisque déjà en 1983 un numéro spécial du Cahier des sciences humaines fut consacré à cette question, suivit entre autres, en 1996 par la revue Politique africaine ou en 2002 par Géographie et cultures. Ces approches, où la rue apparaît comme étant par excellence un lieu d’urbanité – entendue ici dans le sens que lui donne F. Choay (1994), c’est-à- dire comme étant l’articulation de la morphologie urbaine et d’une certaine forme de convivialité – dont le décryptage est essentiel, n’accordent néanmoins qu’une très modeste attention à la question de la concurrence éventuelle entre certaines de ces fonctions culturelles, sociales, économiques et politiques, dont personne ne niera l’importance et, alors même que cela fait aussi partie de son animation, ce pour quoi la rue est initialement conçue: assurer des dessertes, être une voie de communication, un axe de circulation.

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L’informel, dont on a souligné en ouverture l’importance paysagère dans les représentations que véhicule la rue africaine — notamment parce qu’en aménageant un minimum la place, donc en donnant à son installation dans la rue une certaine visibilité, l’entrepreneur façonne un poste de travail dont dépend le succès de son investissement autant qu’il délimite une place dont il s’approprie l’usage — offre sans doute une entrée privilégiée pour tenter d’amorcer une réflexion sur les liens, et donc aussi sur les conflits qui peuvent apparaître, entre les usages qui sont ceux de ces activités marchandes de rue et les autres fonctions de celle-ci, dont la fonction circulatoire. Alors que, connectées à des réseaux multiples, les activités de l’informel ont besoin de cette fonction circulatoire qu’elles utilisent; alors que la fluidité des trafics est une des conditions de l’accessibilité de leur commerce et donc de la rentabilité de leur investissement, ces activités sont souvent présentées, et apparaissent parfois, comme étant dans les rues une des principales sources d’encombrement: il y a là un paradoxe qui mérite attention et que cet article va, entre autres, tenter d’analyser.

L’informel est dans la rue; la rue pour aborder l’informel : mise au point méthodologique

Cet article repose essentiellement sur trois séries d’enquêtes conduites à Yamoussoukro (1996-1997), Abidjan (2000-2001) et Lomé (2004-2005). Dans chacune de ces villes, comme dans toutes les villes d’Afrique subsaharienne et la grande majorité des villes du Sud, l’installation d’activités informelles le long et dans les rues marque fortement le paysage urbain. Cette présence, dont cet article traite, est toutefois plus qu’un objet de recherche en soi ou un moyen de proposer une typologie urbaine – Gervais-Lambony (1994) utilise la présence d’activités informelles dans les rues comme critère permettant d’identifier, parmi d’autres, des « paysages « permanents » de la pauvreté ». Elle est aussi un moyen d’aborder l’informel, en permettant de pallier un certain nombre de difficultés habituellement associées à l’étude de ces activités et de leur insertion urbaine.

La rue pour appréhender l’informel

Les paysages urbains que ces activités contribuent à façonner, leur visibilité et leur densité, mais aussi leur type et leur diversité constituent autant d’informations qui peuvent permettre de proposer une première approche du phénomène, sans doute critiquable mais que je crois tout aussi convaincante qu’une enquête statistique lourde. Aussi les échantillonnages sur lesquels reposent ces enquêtes ont-ils été réalisés non sur des bases statistiques, trop lacunaires, incomplètes et impossibles à compléter seul, mais à partir de profils typologiques intra-urbains spatialisés : une fois réalisée une cartographie d’ensemble fondée sur la visibilité de l’informel dans les rues d’une ville, on peut identifier quelques types de quartiers et parmi eux ceux qui, jugés représentatifs et/ou singuliers, serviront de point de départ à la conduite d’enquêtes semi-directives auprès des entrepreneurs et des différents acteurs (autorités, transporteurs, consommateurs, résidants…) ayant affaire à eux d’une façon ou d’une autre. Cette façon de procéder permet ainsi un élargissement de l’ensemble des réflexions économiques et sociales habituellement accolées à l’informel à une réflexion sur la ville dont il semble être un acteur de toute première importance.

Enquêter dans la rue

Interroger des commerçants de rue, c’est interroger une population souvent assez précaire, peu bavarde a priori et ayant peu de temps à consacrer au chercheur qui vient la déranger sur son lieu de travail. On peut distinguer plusieurs facteurs de blocages, liés à l’activité comme au lieu d’enquête, qui finalement peuvent apparaître aussi comme des indices permettant d’éclairer les différents types de situation que l’on rencontre au sein de l’informel.

Ainsi, pour n’évoquer qu’un exemple, au Plateau, quartier des affaires d’Abidjan, les commerçants sont peu loquaces et ne répondent qu’avec parcimonie et rapidité aux questionnaires : c’est qu’ici, plus que dans n’importe quelle autre commune, leur situation est précaire et révocable (les autorités les tolèrent fort peu et souhaitent des rues dégagées) ; mais c’est aussi parce que la forme même de leur commerce, souvent ambulant, et de leurs pratiques commerciales, toujours à l’affût d’un client potentiel en déplacement rapide, ne leur laisse guère le temps de répondre à un questionnaire qui, pour avoir été conçu à géométrie variable, n’en est pas moins toujours trop long…A contrario, dans les rues des quartiers périphériques, aux fonctions résidentielles dominantes, les enquêtes peuvent être plus approfondies, notamment, supposition plausible, parce que les rues peuvent y être décrites autant comme des espaces de vie que comme des lieux de passage.

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On montrera tout d’abord combien la rue représente pour les activités de l’informel à la fois une ressource entrepreneuriale, que l’on peut décrire en suivant les stratégies de commerçants et artisans à la recherche d’espaces marchands « ouverts », et une opportunité foncière. Cette première approche, qui est au principe même de la visibilité des activités informelles de rue, ne doit évidemment pas conduire à évacuer la dimension circulatoire: elle est pour ces activités vitale, permettant la circulation des consommateurs, des marchandises et même des commerçants eux-mêmes, colporteurs ou non. Densité de la présence informelle dans les rues et conditions de bonne circulation semblent toutefois plus souvent contradictoires que complémentaires: l’encombrement caractéristique du paysage des quartiers où les activités informelles sont nombreuses et dynamiques en est une bonne illustration. Outre l’identification des différents conflits d’usage qui dans ce contexte peuvent alors émerger, dépassant d’ailleurs amplement la seule question circulatoire, c’est à l’étude de leur difficile gestion et régulation qu’il faudra in fine se consacrer en tentant de chercher à comprendre, de façon transversale, à quoi renvoie, dans ce contexte particulier, la notion d’« espace public ».

La rue, une ressource pour l’informel

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Comme on peut le voir sur le tableau synthétique construit à partir de l’exemple abidjanais (sans que ce qu’il montre soit singulier à cette ville) il existe un lien particulièrement fort entre activités informelles et localisations de celles-ci dans la rue, et ce dans tous les types de quartiers. Cette localisation privilégiée des activités informelles dans la rue mérite que l’on s’y attarde un instant car elle est la conséquence de ce que la rue représente pour ces activités: un espace visible et ouvert stratégique pour leur développement, un axe de circulation nécessaire à leur fonctionnement et une opportunité foncière.

L’installation des activités de l’informel dans la rue

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Le premier facteur qui permet de comprendre l’importance de l’occupation des rues par les activités de l’informel serait donc plutôt d’ordre entrepreneurial. Il associe la nécessaire visibilité que toute activité marchande se doit d’avoir aux différentes stratégies que les entrepreneurs informels développent pour se rapprocher au plus près de leurs clientèles potentielles. Ces stratégies se traduisent autant par des choix de localisation particuliers (quartiers déjà fréquentés, carrefours, gares routières, stations de taxis collectifs, quartiers résidentiels…) qui sont souvent corrélés à des types de circulations (le commerce cherche à se rapprocher du mouvement des citadins), que par des choix dans la manière de vendre, en particulier le commerce ambulant (le commerce se met en mouvement pour capter le citadin).

Les lieux de l’informel à Abidjan, esquisse de typologie par quartier et par activité
Figure 1 - La fermeture de la rue du Lycée d’Adjamé (Abidjan). En moins d’un an, la rue du Lycée d’Adjamé est passée du statut de voie de circulation secondaire à celui de marché encombré malgré l’opposition affirmée des autorités municipalesFigure 1
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L’observation fine des densités des activités informelles dans les rues fait ressortir plusieurs types d’espaces: on retiendra particulièrement, mais sans prétention à l’exhaustivité, les cas des centres-ville, des carrefours et des quartiers résidentiels.

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Les centres-ville sont incontestablement les quartiers par excellence de l’encombrement de la rue par les activités de l’informel, soit sur les pourtours de marchés trop exigus mais trop attractifs pour ne pas apparaître potentiellement porteurs (fig. 1), soit dans les centres « modernes ». Les activités informelles, installées soit dans les rues qui conduisent vers les marchés (photo), soit sur les trottoirs situés au pied des immeubles climatisés, cherchent à chaque fois à capter une clientèle de passage qui se déplace doublement:

  • vers les centres en question, comme à Abidjan où le quartier des affaires du Plateau accueille chaque jour plus de 80000 salariés pour 11000 habitants et où le quartier commercial d’Adjamé, premier marché et principale gare routière inter et intra-urbaine de l’agglomération, voit passer chaque jour plus de 2000000 de personnes pour 250000 habitants;

  • au sein de ces centres (en ce dernier cas essentiellement à pied).

C’est le plus souvent ce dernier mouvement que les entrepreneurs informels cherchent concrètement à capter et à valoriser à leur profit, contribuant ainsi à un sur-encombrement, ambulant et sédentaire [2][2] Parfois l’un et l’autre: dans les rues du Plateau à..., des trottoirs, voire des chaussées. Cette géographie est très stricte, et contrairement à ce qu’affirment et pensent de nombreux responsables municipaux abidjanais, l’informel n’a pas « horreur du vide ». L’horreur du vide, ce serait plutôt tout à la fois la volonté de remplir chaque parcelle d’espace urbain disponible, à condition que sa situation soit rentable, et de fuir tout lieu trop peu visible parce que trop éloigné du grouillement de l’agitation de la rue et plus précisément des rues principales.

Le débordement du marché à Adawlato (Lomé). Les rues qui conduisent au grand marché d’Adawlato, au centre de la capitale togolaise, sont pendant la journée de fait fermées à toute autre circulation que piétonnière tant l’extension des activités commerciales y est importante. On peut, sur le pourtour de ce quartier, identifier une véritable zone logistique qui permet, au prix d’une autre forme d’encombrement de la rue associant stationnement et embouteillages (liés à l’attractivité du marché et à la concentration du trafic sur quelques axes seulement), à l’ensemble de fonctionner
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Si on a évoqué ci-dessus deux échelles, et deux temps, dans la mobilité des clients potentiels des activités informelles des centres villes, c’est que les autres sites où on les rencontre de façon privilégiée sont les gares routières, les principaux carrefours des agglomérations (Siporex à Yopougon, Gare de Bassam à Treichville, Dékon, Bé et Akossombo à Lomé) et les entrées des principaux quartiers d’habitations où l’on passe du transport motorisé à la marche à pied. Les rues apparaissent alors comme des espaces triplement encombrés: véhicules de transports en commun stationnant et roulant; passagers en déplacement; commerçants omniprésents, y compris ambulants se déplaçant sur la chaussée d’un véhicule à un autre. On remarquera à ce propos que si les activités de l’informel contribuent à l’encombrement de l’ensemble, les embouteillages constituent aussi pour elles des opportunités commerciales qui sont toujours valorisées: le cas du carrefour Solibra à Abidjan est ainsi exemplaire (fig. 2). Certaines gares ou certains carrefours clés peuvent par ailleurs devenir des lieux centraux commerciaux, l’importance de l’informel finissant par en faire un lieu attractif en soi pour les consommateurs: c’est le cas des carrefours péricentraux de Lomé, comme le carrefour Dékon, ou des portes d’entrée des quartiers périphériques, comme le carrefour SiporexI à Yopougon dans l’agglomération abidjanaise. La carte dressée par M. Pain à Kinshasa (Atlas de Kinshasa, 1975), pour évoquer un autre exemple, montre bien la place tout à fait prépondérante des carrefours comme lieux d’installation privilégiés des activités du secteur informel, lieux d’autant plus remarquables que c’est là que ces activités sont les plus pérennes.

Figure 2 - Le carrefour Solibra (Abidjan)Figure 2
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Les quartiers résidentiels sont un autre type de quartier où l’analyse des localisations dans la rue des activités informelles est particulièrement instructive. Le rôle des portes d’entrée de quartiers, carrefours ou axes pénétrants est évidemment déterminant, comme c’est le cas pour la localisation des tuckshops dans les townships de Harare (Gervais-Lambony, 1994). C’est aussi le cas, très différent, des bidonvilles à l’entrée desquels se concentrent particulièrement les vendeurs de matériaux de construction – passage du transport en gros, nécessitant une ouverture sur la route, au transport au détail, à bras. Mais, au-delà de ces lieux dont l’importance est liée au rôle qu’ils jouent dans les circulations intra-urbaines, on doit aussi évoquer l’importance des activités commerciales diffuses au sein des quartiers, associées à l’habitat mais débordant presque toujours sur la rue. On remarquera qu’à la différence des autres formes d’occupation de la rue par les activités de l’informel, elles sont moins souvent analysées à partir des flux et du mouvement, mais plus volontiers à partir de leur ancrage au sein de quartiers où la rue est régulièrement assimilée à un espace de vie.

La disponibilité foncière de la rue

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Ces choix entrepreneuriaux, dans leur principe – la recherche de la proximité du client et la nécessaire connexion à l’ensemble du système marchand urbain –, ne sont bien sûr ni originaux, ni propres à l’informel: ils accordent toutefois à la rue en tant qu’espace concret d’installation une importance à nulle autre pareille, que l’on ne peut comprendre sans considérer cette même rue comme un marché foncier de toute première importance. Là encore, il n’y a a priori rien d’original à cela : dans de nombreuses autres villes du monde, y compris dans les villes des pays développés, la rue peut représenter une opportunité foncière que des activités commerciales peuvent valoriser : marchés, bien sûr, mais aussi terrasses et autres extensions de boutiques. On retiendra juste que, dans ces cas-là, la rue est soit occupée de façon temporaire et d’une manière très strictement encadrée (le marché), soit considérée, là encore selon des conditions très strictes, comme le prolongement d’une boutique qui concentre, elle, l’essentiel de l’activité (on en revient alors, d’une certaine façon, à la fonction « vitrine » de la rue). Dans le cas de l’occupation de la rue par des activités marchandes informelles l’approche est évidemment très différente: l’occupation de la rue est rarement temporaire et n’est que dans quelques cas très localisés, et assez rares, un prolongement… Par ailleurs, rarement réglementée, de droit ou de fait, cette installation d’activités commerciales dans les rues pose un certain nombre de problèmes urbanistiques et gestionnaires qui imposent, pour être bien compris, qu’on sache quels sont les principaux acteurs qui interviennent sur ce marché foncier.

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Les entrepreneurs tout d’abord, mais qui ne sont que la partie visible de nébuleuses plus vastes. Ils interviennent le plus souvent, du moins au début, en demandeurs. Ils recherchent deux choses: une situation a priori identifiée comme rentable ; une certaine sécurité. Il ne suffit pas en effet qu’une localisation soit bonne et qu’elle soit disponible, encore faut-il qu’elle soit sûre, ce qui dans la rue n’a rien d’évident. La sécurité de la place, c’est-à-dire avant tout l’assurance de sa pérennité, est une condition sine qua non du rendement de l’activité: elle permet de se constituer une clientèle fidèle, elle permet aussi de s’assurer, le cas échéant, de la compréhension des fournisseurs en cas de coup dur, elle est enfin moins consommatrice de capital-sécurité, cette part du bénéfice que l’entrepreneur investit dans d’autres lieux et dans d’autres activités plutôt qu’en renforçant son activité principale afin de pouvoir s’assurer d’une continuité de ressources en cas d’expulsion (Chevassu, 1997 ; De Soto, 2004). On peut tenter ensuite de rendre compte de la multitude des acteurs qui interviennent dans le jeu foncier des rues abidjanaises et loméennes rien qu’en faisant référence aux types d’interlocuteurs auxquels les entrepreneurs informels disent avoir eu affaire.

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Les « propriétaires » correspondent à des personnes à qui les entrepreneurs informels reconnaissent un droit de propriété sur certaines parcelles de la rue: c’est le cas des propriétaires des maisons qui la bordent, des boutiquiers – selon les villes les autorités leur reconnaissent le droit de jouir d’une portion de trottoir, droit bien différent d’un droit de cession locative mais qui tolère en fait ce dernier – voire des anciens occupants de la place. Les propriétaires permettent l’installation de l’entrepreneur sur leur parcelle contre paiement de « frais de boisson » ou d’un loyer. Dans certains quartiers périphériques, où la pression marchande est faible, la location de la parcelle peut-être gratuite si l’entrepreneur est locataire du propriétaire pour son logement: la fourniture d’une portion de trottoir est l’assurance que le loyer sera payé. La rue devient ainsi une réserve foncière qui est aussi une sécurité permettant au propriétaire d’assurer le rendement de son propre investissement immobilier.

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Les accapareurs s’octroient eux aussi un droit de propriété sur des parcelles de la rue, mais leurs prétentions sont rarement reconnues par les entrepreneurs informels qui considèrent alors plus se plier à un racket qu’au versement d’un juste loyer. C’est le cas à Siporex où les « jeunes du quartier », souvent proches du FPI de L. Gbagbo, considèrent pouvoir exiger des commerçants – étrangers pour la plupart – une redevance. Ce qui est intéressant dans ce cas, c’est de voir combien la valeur foncière de la rue en lien avec des activités informelles confère à cette dernière une attractivité spéculative, habilement associée ici à un discours identitaire sur le foncier national, à tel point que l’on pourrait presque se demander si le marché foncier illégal de la rue n’est pas l’un des aspects le plus rentable de l’informel. Les accapareurs ne bénéficient des versements qu’ils demandent que dans un souci sécuritaire de la part des entrepreneurs, mais évidemment sans aucune garantie de durabilité. Lors d’enquêtes conduites dans ce quartier, il est d’ailleurs apparu que la plupart des commerçants installés là l’étaient depuis peu de temps et n’envisageaient leur installation à cet endroit que comme temporaire – quel que soit par ailleurs l’intérêt stratégique d’une localisation commerciale en un tel endroit.

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Face à ces deux interlocuteurs qui jouent un rôle essentiel dans le contrôle de l’accès au foncier de rue, les autorités municipales, qui se réclament à juste titre de la loi puisque la gestion de la rue relève a priori du domaine public, sont condamnées dans la plupart des cas à jouer les seconds rôles. Alors que leur pouvoir devrait être total en matière d’attribution de parcelles à vocation commerciale le long des trottoirs, elles se contentent souvent d’enregistrer a posteriori et sur leur propre initiative les activités qui s’y sont installées. N’intervenant finalement que secondairement sur ce marché foncier, elles semblent avoir quelques difficultés à le réguler.

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À ceux-là s’ajoutent encore d’autres acteurs qui brouillent encore un peu plus ce jeu foncier déjà complexe. Il y a d’abord les autorités traditionnelles, qui dans certains quartiers assez bien délimités continuent, malgré la purge des droits coutumiers mais en continuant de s’en réclamer, à jouer un rôle important dans l’attribution de parcelles qui leur fournissent des fonds pour pouvoir continuer à fonctionner; il y a ensuite les autorités gestionnaires des marchés (ou les coopératives, ou les syndicats de commerçants ayant la gestion de…) qui s’attribuent parfois la gestion des rues avoisinantes estimant que leur dynamisme est la conséquence de leur présence, comme c’est le cas à Lomé autour du grand marché d’Adawlato – où l’établissement public qui gère les marchés, l’EPAM, dépend du ministère de l’intérieur, comme la municipalité d’ailleurs, et est ainsi soutenu dans ses prétentions territoriales –; il y a enfin (quoique la liste ne soit pas exhaustive) les syndicats de transporteurs. Ces derniers méritent une attention toute particulière car leur intérêt pour le commerce informel de rue est tout à fait révélateur des liens multiples qui associent ces localisations commerciales et la dépendance dans laquelle elles sont vis-à-vis des transporteurs. Alors que le rôle de ces derniers est logiquement tout à fait déterminant dans l’attribution des places localisées au sein des gares routières [3][3] On peut toutefois renvoyer, pour être complet, au cas... – et bien que ces dernières soient souvent installées de façon plus ou moins légale dans des rues qui en tant que domaines publics relèvent normalement de la gestion municipale – il est aussi déterminant à proximité des gares intra-urbaines, voire des simples arrêts. Non content de s’approprier la chaussée, les syndicats ou chefs de station autoproclamés s’octroient aussi un pouvoir sur l’attribution de parcelles commerciales sur les trottoirs, en s’appuyant souvent sur des arguments systémiques similaires à ceux qu’utilisent les marchés pour justifier l’extension de leurs territoires gestionnaires et de leurs pouvoirs fonciers.

Un espace public ouvert remis en question?

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Cette multitude d’acteurs qui interviennent dans la gestion du marché foncier qu’est la rue pose évidemment la question de sa définition en tant qu’espace public. Car derrière une définition qui à propos de la rue repose sur une approche juridique en en faisant un espace commun de la collectivité qui a priori ne pose d’autres problèmes que de savoir quelle est l’autorité responsable (et ce n’est pas toujours une mince affaire, en particulier dans les grandes villes et villes-capitales), se pose le problème de son usage, qui est autrement problématique. La question de l’usage de l’espace public est, à propos de l’informel, essentielle, car en fait ce n’est pas l’espace public en tant que tel qui intéresse les entrepreneurs informels, c’est l’accès au droit à l’usage de l’espace public. L’espace public, lequel est assimilé par les entrepreneurs informels à un espace ouvert, un espace de passage et d’échange… est donc ainsi un espace à forte valeur marchande qui perd de ce fait bien vite son caractère commun pour devenir synonyme de cible foncière (Leimdorfer, 1999) avait remarqué la même chose). Bien sûr, parce qu’elle est espace public, la rue reste ouverte et tout le monde peut y passer – c’est d’ailleurs justement ce qui lui confère un tel intérêt et une telle valeur – mais l’accès à son usage marchand apparaît assez fermé. Celui-ci se monnaie, soit officiellement (autorisations et taxes diverses), soit par accaparement et intervention d’un groupe ou d’un individu qui, en s’arrogeant le droit de donner son accord à une installation et à une occupation de l’espace public, s’octroie un pouvoir en exerçant un contrôle effectif: celui de l’installation.

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La rue ne doit alors plus faire illusion, espace ouvert il n’a plus de public que le nom: ainsi à Adjamé, cas extrême mais révélateur, la rue est, là où la densité des activités commerciales est la plus forte, soumise à un contrôle permanent, associant discrètement réseaux de « gens postés » surveillant tout et gardes armés. Ce contrôle privé d’une portion d’espace public est d’autant plus serré que les transactions – dans la quasi-totalité des cas assorties de paiements en argent liquide – se font au sein de boutiques très largement ouvertes sur l’extérieur. On est là, avec ces formes de contrôle et, le cas échéant, la possibilité d’avoir recours à une certaine forme de violence – qui peut même être extrême – bien au-delà d’une simple appropriation à usage économique de la rue. Dans ce cadre la fonction circulatoire, y compris piétonnière, apparaît fortement sous contrôle.

La rue « informelle » encombrée : tableau d’un problème urbanistique

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Opportunité entrepreneuriale et disponibilité foncière – quelles qu’en soient les conditions de son accessibilité – semblent donc caractériser la rue en tant que territoire informel, entendu ici, à la fois comme étant une portion d’espace au sein de laquelle s’opère la reproduction simple d’un individu ou d’un groupe, et comme étant une portion d’espace appropriée sur laquelle peuvent apparaître des enjeux de pouvoir. Ces deux définitions renvoient toutefois toutes deux aux mêmes questions: comment analyser conjointement un territoire et un élément d’un réseau – la rue – quand l’un semble pouvoir reléguer le fonctionnement de l’autre, fondé sur son ouverture et sa fluidité, à un rang secondaire; quelles politiques urbaines et quelles formes de régulations peut-on envisager, dans ce contexte, afin de faire en sorte que la rue puisse continuer à remplir l’ensemble de ses missions, en tant qu’espace public urbain et qu’axe de circulation?

Conflits et discours autour de la coexistence informel-circulation

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La rue informelle apparaît donc comme étant un espace particulièrement encombré: d’une part du fait d’une importante occupation de ses bas-côtés, voire de la chaussée elle-même; d’autre part du fait des multiples flux qu’elle suscite [4][4] Si la rue en tant qu’axe de circulation représente.... Cette situation est particulièrement remarquable dans les centresvilles ou à proximité des grands marchés qui sont à la tête des réseaux forains urbains et qui, de ce fait, débordent des espaces qui leur sont a priori attribués tout en suscitant, par leurs attractivités multiples, des trafics en tous genres. L’envahissement est tel que la fonction originelle des rues (fig. 2 et photo 3) s’en trouve transformée au moins dans la journée – la circulation nécessaire à l’approvisionnement des commerçants se faisant le plus souvent dans ces rues au très petit matin. Ces livraisons impliquent en même temps un incessant va-et-vient de porteurs qui participent aussi à l’encombrement de l’ensemble et à sa diffusion, mettant en relation rues commerçantes engorgées et rues périphériques transformées en zone logistique. Ce sont logiquement dans ces centres-villes que les conflits et les discours opposant présence des activités informelles et fonctions circulatoires de la rue se font les plus nombreux: ils s’organisent toujours autour de trois préoccupations majeures, l’une somptuaire, l’autre concernant la salubrité et la dernière la sécurité qui en fait dépassent très amplement en importance dans les argumentations les questions circulatoires.

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Sans revenir en détail sur les nombreux discours qui dénoncent les activités commerciales informelles qui contribuent à l’encombrement des rues, on remarquera presque toujours que ceux-ci sont associés en fait à un discours sur le prestige de la ville. La rue conçue a priori comme espace de circulation fluide aux trottoirs débarrassés de toute activité pouvant renvoyer à « un paysage de la pauvreté », pour reprendre l’expression de Ph. Gervais-Lambony, est en fait le lieu par excellence de politiques urbaines somptuaires, souvent façadistes: des déguerpissements de trottoirs aux destructions de bidonvilles le long des principaux axes, il y a là une même logique qui fait de la rue une vitrine de la modernité des centres-villes pour ceux qui sont censés y passer et la voir derrière les vitres d’une voiture particulière. Il est d’ailleurs révélateur que les activités commerciales informelles qui occupent les trottoirs ne soient pas seules en cause, et que les transports informels qui pallient les lacunes des sociétés publiques ou concessionnaires – quand elles existent, ce qui est très rarement le cas – le soient aussi. Ainsi, au Plateau, à Abidjan, la circulation des véhicules de transport intra-urbain relevant de l’informel a-t-elle été interdite dès 1977, et sans cesse rappelée depuis avec une efficacité contestable (ils sont il est vrai indispensables au raccordement du Plateau au reste de la mégapole). À ces considérations somptuaires, s’ajoutent d’autres arguments qui militent en faveur d’un rejet des activités de l’informel de ces rues. La question de la salubrité est souvent avancée, soulignant l’importante contribution de l’informel à la dégradation de la rue, notamment du fait de l’importance des déchets qui sont produits et que les services du nettoiement peinent à dégager faute de moyens: il s’ensuit une dégradation plurielle de la rue, paysagère, olfactive, sanitaire…La question de la sécurité est aussi souvent avancée, quoi qu’il ne soit guère démontré que les activités de l’informel contribuent plus que toute autre forme d’activité au développement d’une insécurité qui soit autre chose qu’un sentiment. En fait, au-delà de la question de la sécurité sur les biens et les personnes, d’autres dimensions apparaissent comme les risques d’incendies, sanitaires ou d’accidents de la route que la présence de ces activités, ou des véhicules qui leur sont assimilés et qui se garent souvent « à la hussarde », peuvent effectivement provoquer.

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Toutefois, pour importants qu’ils soient, ces conflits et ces discours ne semblent guère se reproduire à l’identique dans d’autres types de quartiers. Ainsi, au contraire de cette double fonction, prestigieuse et, secondairement, circulatoire, qui sert d’argument pour interdire à l’informel d’accéder à la rue et de s’y établir, on trouve, dans d’autres quartiers, essentiellement les quartiers résidentiels périphériques, un discours radicalement différent. L’informel, il est vrai souvent moyen de survie indispensable au quotidien des habitants, est alors présenté comme un élément constitutif de ces quartiers, un indicateur qui permet de définir leurs rues comme des espaces de vie auxquels les autorités locales accordent souvent une certaine importance car elles permettent à une part non négligeable de leur population de subvenir à leurs besoins: ainsi à Abidjan l’informel représente 75% de la population active, et à Lomé 81% (évaluation 2001-2003, AFD 2005), exerçant pour les trois quarts d’entre eux dans leur commune de résidence. Il est vrai cependant que, dans ces quartiers la concurrence des fonctions commerciales et circulatoires de la rue est moins forte que dans les quartiers centraux, la densité des unes et l’intensité des autres étant bien moindres.

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Une tension apparaît donc, à propos de l’informel de rue, entre la tentation du prestige paysager, expression visible d’une politique associant l’image et la réputation de la ville à sa capacité à incarner la modernité et à attirer à elle des activités économiques modernes – i.e. non visibles dans la rue – et les impératifs sociaux qu’impose une population nombreuse en voie de paupérisation. La rue, qui n’est plus ici un simple paysage fonctionnel mais devient un enjeu de politique urbaine et sociale de première importance, est alors au cœur d’une réflexion bien plus vaste que celle de la seule recherche de la juste définition de sa fonction principale, et où finalement les questions circulatoires, malgré leur omniprésence dans des discours a priori fondés sur l’opposition circulation/encombrement, ne semblent finalement pas si centrales.

Quelle(s) politique(s) urbaine(s) ?

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Quoi qu’il en soit, et quels que soient les discours qui l’accompagnent, cette appropriation de l’espace urbain par l’informel met évidemment en jeu des situations de pouvoir, dont l’analyse des situations foncières a pu donner un aperçu. De ce fait, la présence de l’informel dans la rue est aussi l’occasion de débats, portant plus particulièrement sur les politiques urbaines et la question des nécessaires régulations entre les multiples usages dont cet espace fondamental de la ville est le support. Il va falloir ici distinguer deux approches: l’une renvoyant à la façon dont la question de la présence de l’informel dans les rues, conçue globalement, est traitée par les politiques et gestions urbaines; l’autre s’intéressant à la façon dont la question des co-présences et conflits informel/circulation est gérée, voire réglée. Dans ce dernier cas, il sera nécessaire de faire référence à la façon dont les entrepreneurs informels, pour qui rappelons-le les fonctions circulatoires de la rue restent essentielles, interviennent – quoiqu’imparfaitement.

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La question du contrôle de la rue est évidemment stratégique et les autorités municipales, qui dans la plupart des pays voient, à la faveur de politiques de décentralisation qu’accompagnent souvent des processus de démocratisation, leurs pouvoirs et prérogatives augmenter y accordent une grande importance. Contrôler la rue, c’est en effet disposer d’un pouvoir devant permettre aux autorités municipales d’en assurer la gestion, la régulation, la programmation: on a vu que ce contrôle par les autorités n’allait pas de soit, tant sont nombreux les intervenants, notamment à propos du foncier.

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Mais au-delà de ces remarques évidentes, il est intéressant d’analyser, à travers le cas d’Abidjan, agglomération de 13 communes réunies en un district autonome, les différences des politiques municipales à propos de l’occupation de la rue par les activités de l’informel.

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Au Plateau, qui porte seul toutes les ambitions métropolitaines d’Abidjan, les activités de rue sont, on l’a dit, très mal vues. Si elles peuvent être conçues comme « parasitaires », reprenant en cela un des mots qui leur fut un temps associé, c’est que leur relative importance choque l’ordre d’une commune qui éprouve certaines difficultés à associer ses deux fonctions centrales essentielles, en tant que métropole et à l’échelle de l’agglomération. Les discours anti-informels que l’on a évoqués sont à comprendre dans cette perspective et se traduisent très concrètement par d’incessantes politiques de déguerpissement qui toutes échouent, et pour cause. Si les entrepreneurs informels choisissent les rues du plateau comme territoire entrepreneurial, qu’elles y restent voire qu’elles y reviennent malgré toutes les difficultés et tracasseries qu’elles y rencontrent, c’est bien parce qu’elles sont identifiées comme particulièrement rentables. Des sites périphériques, voire même péricentraux ou des interstices urbains, même – ce qui est de toute façon rarement le cas – aménagés, au-delà de leur coût rarement accessible [5][5] À Abidjan, le montant de l’investissement initial dans... (Bertoncello et Bredeloup, 2002) n’intéressent en aucune façon des commerçants qui vivent d’une clientèle de passage. De plus, en étudiant de près l’informel tel qu’il apparaît dans les rues du Plateau, on se rend bien compte que loin de fonctionner en opposition avec ce qui relève de la métropole, il se développe au contraire dans les interstices des besoins non satisfaits par celle-ci et propose une forme de service et de commerce complémentaire dont l’utilité est amplement démontrée par sa persistance. La rue, territoire de l’informel, est en fait ici le complément indispensable, mais non reconnu, des immeubles climatisés. Par contre, si l’informel marchand n’est pas reconnu, on remarquera que la rue est toutefois le support d’une politique, présentée avec condescendance mais pourtant essentielle, d’utilisation par les autorités municipales des ressources de la main-d’œuvre informelle au sein d’associations qui en assurent le balayage et l’entretien: l’informel comme service urbain au service du prestige de la rue, un paradoxe de plus.

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Toute autre est la politique conduite à Adjamé, cas extrême, où l’importance des activités commerciales de rue, évaluée à plusieurs dizaines de milliers de personnes, est telle que la municipalité a renoncé à tout contrôle tant qu’elle perçoit les recettes fiscales attendues d’un tel encombrement. Il est intéressant ici de constater que, comme n’importe quel entrepreneur informel, la mairie considère d’abord la rue comme une ressource [6][6] Pour les municipalités décentralisées, de façon générale,.... À Attécoubé, commune la plus pauvre d’Abidjan, la rue est reconnue comme étant le seul lieu où sa population, pauvre, peut exercer une activité par ailleurs indispensable source de revenus pour la municipalité (50% des recettes municipales) : la rue est aussi une ressource, comme à Adjamé, mais on lui reconnaît en plus un rôle de régulation social. À Marcory, enfin, les autorités municipales reconnaissent vouloir encourager une occupation rationnelle de la rue et proposent des arrangements à ses entrepreneurs: une installation soignée – toujours la dimension paysagère de la rue – contre l’assurance d’une relative sécurité foncière. Ces quelques exemples montrent que dans la tolérance des activités de rue, il y a toute une gamme de possibles… faisant assez rarement référence au final aux questions circulatoires. Il est vrai que celles-ci ne se posent guère à Attécoubé ou Marcory, et que l’extrême encombrement des rues du quartier du grand marché à Adjamé est considéré comme une des conséquences logiques de l’hyper-centralité commerciale adjaméenne – on remarquera d’ailleurs la même approche pragmatique à Lomé où les rues qui bordent le grand marché d’Adawlato sont mêmes fermées par des grilles installées là par l’EPAM, sans aucune concertation avec les autorités municipales.

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Ces discours très variés s’expliquent certes par les différents profils de ces communes, mais aussi – c’est partiellement lié – par la démocratisation ces dernières années qui conduit les municipalités à percevoir différemment l’informel de rue: les entrepreneurs peuvent aussi dans certains quartiers être des électeurs qu’il convient de ménager. C’est le cas à Attécoubé et en partie à Marcory, où existe aussi une classe moyenne à ménager. Au contraire, les entrepreneurs informels du Plateau ne sont presque jamais résidants de cette commune. La politique de la rue vis-à-vis de l’informel n’est donc pas que gestion et programmation urbaines, mais peut aussi être interprétée dans une perspective politicienne. On retiendra enfin que, quels que soient les quartiers et communes auxquels on a affaire, les autorités locales sont de plus de plus en plus souvent sollicitées par les entrepreneurs informels pour assurer une importante fonction de régulation, réglant des litiges entre entrepreneurs informels ou se transformant en courtiers fonciers, en particulier pour compenser les effets de politiques de déguerpissement dont elles sont souvent rendues seules responsables et comptables. Cette intervention de la municipalité, reconnue et donc de plus en plus sollicitée par les entrepreneurs informels, pose problème car elle est souvent associée à la corruption et ne s’accompagne ni d’une gestion stricte du foncier public, ni d’un suivi réel de ses décisions. On assiste ainsi à une gestion foncière au cas par cas, sans plan d’ensemble ni actualisation des données concernant son utilisation, qui montre bien la faiblesse des moyens dont disposent les mairies, mais aussi peut-être un certain manque de volonté. C’est ainsi que l’autorisation d’occupation du domaine public, document légalisant l’installation sur une parcelle de la rue que, normalement, l’entrepreneur doit demander avant toute nouvelle installation dans la rue, parce qu’elle est accompagnée du paiement d’une taxe est aujourd’hui, dans un contexte de disette fiscale, plus perçue comme un impôt que comme un instrument de gestion raisonnée de l’espace – les arguments des services techniques ne sont en effet pas toujours suivis par les services financiers, au risque assumé d’un encombrement de la rue et de la multiplication de situations conflictuelles. Ce fonctionnement ne permet guère aux autorités municipales d’apparaître toujours comme des interlocutrices plus crédibles que les autres dans la gestion de l’occupation de la rue. Elles le sont d’autant moins dans les villes capitales où la multiplication des acteurs institutionnels, au premier rang desquels l’État, ayant des politiques de la rue différentes et parfois contradictoires ne permettent ni une gestion homogène de ces dernières, ni aux entrepreneurs informels d’avoir une connaissance précise de l’identité de leurs interlocuteurs institutionnels. Ainsi à Abidjan, les rues dépendent en fait de trois administrations différentes (municipalités, district et État) n’ayant pas nécessairement au même moment les mêmes approches: par exemple le boulevard VGE, qui dessert l’aéroport en traversant Marcory, dépend de l’État et a été débarrassé de certaines de ces activités informelles alors que la municipalité comptait justement utiliser ses vastes trottoirs… les activités informelles se rabattent donc sur des trottoirs et des rues plus étroits.

Quelle(s) régulation(s) concrète(s) de la rue?

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La volonté permanente de certaines autorités de lutter contre les activités de l’informel semble donc contre-productive: elles sont bien trop nombreuses, bien trop importantes et essentielles à la vie urbaine et à la continuité de l’intégration et du maintien en ville pour pouvoir être niées. Reste qu’au-delà de cette évidence, la question de leur présence dans la rue continue de poser un certain nombre de questions et de conflits d’usages qui, notamment autour de leur fonction circulatoire, ne semblent guère résolus. Ces questions sont d’autant plus importantes à aborder qu’elles ne se posent pas que dans la perspective d’une simple opposition commerces-circulations, mais aussi dans la perspective d’un meilleur fonctionnement du système informel lui-même qui, on l’a vu, appartient à un système intra-urbain hiérarchisé et est fondé sur l’importance des flux, échanges et mobilités.

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Une réponse empirique est apportée par le partage de fait des fonctions des rues dans l’espace et dans le temps. Autour des grands marchés, l’encombrement des étals commerciaux qui débordent toujours hors de l’espace qui leur est a priori réservé ainsi que l’intensité des flux suscités par cette forte concentration commerciale, flux de marchandises, de commerçants et de clients, se traduisent par une contradiction fondamentale. Essentielle au fonctionnement de l’ensemble, la fonction circulatoire est toutefois maintenue, au prix d’un partage de l’espace dans le temps (avant l’aube [7][7] C’est le cas autour du marché du Plateau, au cœur du... et après le crépuscule les marchandises peuvent aisément circuler) et à une division des tâches dans l’espace impliquant la création de véritables zones logistiques à quelque distance du marché – les tensions foncières donnant la priorité à un accaparement de la rue comme réserve foncière commerciale (fig. 2). Les grands marchés des villes africaines étant souvent localisés en centre-ville, ces zones logistiques se développent ainsi dans des rues qui n’ont jamais été conçues pour cet usage. L’exemple du centre-ville de Lomé est à cet égard exemplaire: les besoins du système commercial informel déterminent les fonctions des rues du centre de la capitale togolaise en assignant à chacune d’entre elles une fonction bien particulière, commerciale ou logistique (voire les deux à la fois), au prix d’un encombrement et d’embouteillages quasi permanents. Cette forme de régulation empirique ne résout évidemment rien à l’encombrement des abords des marchés et aux conflits d’usages entre fonctions circulatoires, fonctions logistiques et fonctions commerçantes des rues: elle permet en fait juste au système informel de continuer à fonctionner autour de ces lieux centraux et symboliques que sont les marchés. Elle est aussi la conséquence de cette politique de rejet ou de désintérêt qui est caractéristique de certaines autorités municipales – ou autres – à propos de l’informel et laisse en suspend la nécessaire clarification de la notion d’« espace public » et du rôle que doivent y jouer les différents acteurs qui l’utilisent.

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Ainsi, une telle approche de la rue, non pas comme réseau mais comme territoire exploité et revendiqué par l’informel, semble finalement moins poser la question de la résolution des conflits entre fonctions marchandes de la rue et fonctions circulatoires – qui évidemment continuent de se poser –, que celle des modèles urbanistiques promus et des choix politiques urbains conçus à une échelle plus ample.


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Notes

[1]

On proposera de définir comme étant « informelle » toute activité marchande (commerce ou artisanat) urbaine qui, connue et la plupart du temps taxée à un échelon local mais ne respectant pas les normes comptables et sociales (droit du travail…) en vigueur, correspond à un type de consommation sur lequel elle s’avère concurrentielle – à ne pas comprendre uniquement en terme de prix, car ce n’est pas toujours le cas, mais aussi en terme de services (proximité géographique et sociale, vente au détail, crédit…) – auprès des populations par rapport à des circuits plus conformes aux canons occidentaux, fordistes et post-fordistes, de production et de diffusion. Elle est aussi en même temps une réponse empirique aux enjeux de l’insertion et du maintien en ville apportée à des populations de plus en plus nombreuses, et souvent économiquement de plus en plus fragiles: en complément d’un marché urbain de biens et de services qu’elle contribue à satisfaire, elle apparaît aussi comme un important marché de l’emploi aux fonctions sociales de plus en plus ouvertement reconnues (Steck, 2003). Cette définition n’a d’autre ambition que de présenter la façon dont je comprends une notion fort débattue: pour une approche brève et synthétique des différentes définitions de l’informel, voir l’article « Informel (secteur) » rédigé par J. Charmes dans J. Lévy & M. Lussault (éds) 2003, pages 509 à 512.

[2]

Parfois l’un et l’autre: dans les rues du Plateau à Abidjan, des commerçants ambulants dans la journée deviennent sédentaires le soir aux heures de sortie des bureaux et forment alors de véritables « haies » perpendiculaires aux portes des immeubles et aux trottoirs.

[3]

On peut toutefois renvoyer, pour être complet, au cas inverse de la gare de Yamoussoukro (Steck, 2004)

[4]

Si la rue en tant qu’axe de circulation représente bien une réelle opportunité entrepreneuriale pour les activités informelles, il ne faudrait toutefois pas la réduire à cette seule dimension qui lie trop souvent ses fonctions circulatoires uniquement aux déplacements de clients potentiels au plus près desquels les commerçants et artisans de rue tentent de se rapprocher. Les activités informelles en ville, mais aussi entre différentes villes et entre villes et campagnes, fonctionnent beaucoup en réseaux (main-d’œuvre, approvisionnement…) et sont de ce fait de grandes utilisatrices des routes et des rues en tant qu’axes de communication. Une enquête conduite à la gare routière de Yamoussoukro avait montré que la majorité des voyageurs des cars de ligne étaient des commerçants en déplacement. L’importance des gares de taxis collectifs situées à proximité des grands marchés et dont les lignes ont presque toujours pour terminus des marchés de quartier en est une autre illustration. Aussi, le tableau que l’on vient de présenter ne doit pas être lu isolément d’un système qui tout entier repose sur la mobilité des marchands et des marchandises, source elle aussi de bien des encombrements…

[5]

À Abidjan, le montant de l’investissement initial dans l’informel de rue est très rarement supérieur à 50 000-100 000 FCFA, quelques milliers de FCFA seulement pour une vendeuse ambulante d’eau ou de pâtisseries; une place au grand marché de Treichville coûtait entre 300 000 et 400 000 FCFA le m2 et à Adjamé les boutiques se négocient à plusieurs millions de FCFA.

[6]

Pour les municipalités décentralisées, de façon générale, cette ressource est devenue indispensable.

[7]

C’est le cas autour du marché du Plateau, au cœur du quartier des affaires d’Abidjan, où deux fois par semaine se retrouvent les grossistes écoulant fruits et légumes destinés aux marchés de la mégapole ivoirienne en transformant, entre 3 et 6 heures du matin, les rues alentours en véritable marché…tradition contre laquelle tentent de lutter les autorités municipales.

Résumé

Français

Le développement des petites activités commerciales et artisanales urbaines appartenant à ce que l’on a pris coutume d’appeler l’informel s’accompagne le plus souvent d’une importante occupation de la rue, sous diverses formes ambulantes et sédentaires, temporaires et permanentes. Cette occupation de la rue est liée à ce que cette dernière représente : un espace public, visible et ouvert ; une disponibilité foncière ; un axe de circulation. À travers des exemples pris à Abidjan et à Lomé, cet article décrit cette appropriation de la rue par les activités de l’informel, analyse l’utilisation qui est faite du conflit encombrement marchand de la rue/continuité des fonctions circulatoires et interroge les politiques urbaines, programmatiques, gestionnaires et régulatrices dont la rue est l’objet en tant que territoire de l’informel.

English

The growth of the urban informal economy, especially trading activities, is linked in African cities with an important occupancy of the street. Hawkers are responsible for a part of this occupancy, but many merchants are sedentary and are – or have wanted to be – seated at the same place for a long time. The importance of those informal activities in the street is the result of what the street can be : an open space ; a place for land management ; a way that supports all urban traffics. The aim of this paper is to describe and try to understand the different forms of occupancy of the street in two west African cities : Abidjan (Ivory Coast) and Lomé (Togo). It will address two main questions : how can the street still support various forms of traffic while being the place of so many commercial activities ? What sort of urban policy and urban management can deal with so many different actors ?

Plan de l'article

  1. La rue, une ressource pour l’informel
    1. L’installation des activités de l’informel dans la rue
    2. La disponibilité foncière de la rue
    3. Un espace public ouvert remis en question?
  2. La rue « informelle » encombrée : tableau d’un problème urbanistique
    1. Conflits et discours autour de la coexistence informel-circulation
    2. Quelle(s) politique(s) urbaine(s) ?
    3. Quelle(s) régulation(s) concrète(s) de la rue?

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