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2010/4 (n° 82)


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Si la croissance d’Internet est particulièrement forte dans les années 1990 et 2000, soutenue par des équipements en informatique professionnelle et personnelle en pleine expansion dans les pays de l’OCDE, par le développement du Web et par la multiplication des services offerts et des usages commerciaux, la décennie 1980 a été un temps fort de l’évolution et de la structuration du « réseau des réseaux » et de sa pénétration dans les milieux scientifiques.

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Les courbes réalisées par Mark Lottor au SRI International (voir courbes 1 et 2) documentent sur l’histoire d’Internet autant par leur contexte d’élaboration que par leurs données et limites. Elles témoignent d’une rapide augmentation du nombre d’hôtes qui passent d’un peu plus de 200 en 1981 à plus de 600 000 en 1991, avec un temps d’accélération particulièrement remarquable à partir de 1987 que la courbe linéaire (courbe 1) fait ressortir davantage que la courbe logarithmique (courbe 2). Toutes deux permettent de revenir sur dix années qui ont vu une diffusion accélérée du protocole TCP/IP (Transport Control protocol et Internet protocol) et des centres reliés, aux États-Unis mais aussi de manière plus progressive en Europe, dans le cadre d’usages et d’échanges encore largement universitaires.

Les conditions historiques de production de la courbe

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Le contexte d’élaboration des courbes est l’un des aspects qui intéresse l’histoire du réseau. En effet, il n’est pas anodin que celles-ci émanent du SRI International et qu’elles soient publiées sous la spécification Request For Comments (RFC) 1296.

Une request for comments

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Les requests for comments sont un élément extrêmement précieux de la mémoire d’Internet et permettent de remonter jusqu’en 1969, avec la RFC 1 (avril 1969) publiée par Stephen Crocker sous le titre Host Software, quand on ne parlait pas de l’Internet (la première spécification de TCP par Robert Kahn et Vinton Cerf date de 1974) mais du réseau Arpanet. On peut, au fil des RFC disponibles en ligne [1][1] L’intégralité des RFC citées dans le présent texte..., suivre ainsi l’évolution vers Internet, du premier protocole NCP (Network control program) jusqu’à TCP puis TCP/IP, retrouver la trace de la participation française à la réflexion autour d’Arpanet depuis les RFC 7, 8, 9 (mai 1969) de Gérard Deloche, ou encore prendre la mesure des changements tant techniques (spécification de TCP ; RFC 0675, décembre 1974) qu’organisationnels (RFC 0323, mars 1972) qu’a connu le réseau. Au moment où cet article est écrit, la RFC 6106 (novembre 2010) a été publiée et il faudra un certain temps à Jason Slater pour les lire toutes, de la première à la dernière, comme il s’y est engagé dans son blog [2][2] « In October 2008 I gave myself a new long term challenge....

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Outre la richesse des RFC pour suivre l’évolution du réseau, avec toutes les limites que comporte la référence à une telle source, celles-ci ont souvent été mises en avant pour souligner l’idéal libertaire et l’esprit de collaboration avec lequel les pionniers d’Arpanet puis d’Internet ont pensé le réseau à son origine. « This memo provides information for the Internet community. It does not specify an Internet standard. Distribu­tion of this memo is unlimited », précise l’introduction de la RFC 1296 (janvier 1992). Dès 1969, ce mode d’échange de documentation ouvert apparaît dans le cadre de la conception d’un réseau certes largement supporté financièrement par l’Advanced Research Projects Agency (Arpa), mais qui est loin de se limiter au cadre strictement militaire. En effet, les nœuds du réseau sont ceux de grandes universités américaines et l’essor d’Arpanet repose sur un complexe technico-militaro-scientifique qui allie monde militaire de l’Arpa, centres universitaires et de recherche (Arpa’s contractors) et industrie (par l’intermédiaire notamment de la firme Bolt Beranek and Newman).

Source : Mark Lottor, RFC 1296, Janvier 1992, pp. 5-6 [en ligne : http://www.rfc-editor.org/rfc/rfc1296.txt]
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Les RFC sont formalisées par Steve Crocker en avril 1969 : ces documents de travail sont d’abord diffusés sur papier puis accessibles en ligne via Arpanet, par exemple depuis le Network Information Center (NIC) du Stanford Research Institute (SRI). Elles sont nées car le cycle traditionnel d’échanges d’idées apparaissait trop long. Ce fonctionnement permettait par ailleurs un système de proposition moins élitiste, où des étudiants de deuxième cycle, par exemple, étaient libres de faire des suggestions au même titre que les professeurs ou les docteurs (Serres, 2000, pp. 485-486). Comme le note Patrice Flichy : « On est dans un monde scientifique où la compétence l’emporte largement sur la hiérarchie » (Flichy, 1999, p. 90) [3][3] Voir la RFC 3 (avril 1969)..

Le rôle du SRI

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Le SRI International, dont émane la RFC, occupe un rôle pionnier dans Arpanet et Internet. Distingué notamment par les travaux de Douglas Engelbart sur l’environnement graphique et la souris, l’institut, qui porte alors le nom de Stanford Research Institute, est l’un des premiers nœuds du réseau dès 1969, avec UCLA (University of California, Los Angeles), UCSB (University of California, Santa Barbara) et l’Université d’Utah. En effet Elmer Shapiro, jeune chercheur du SRI, est rapidement intégré à la réflexion que stimule l’Arpa autour du projet de créer un réseau hétérogène reposant sur la commutation de paquets : Arpanet. Des membres du SRI, Jeff Rulifson et Bill Duval, intègrent les réflexions du Network Working Group, en gestation en 1968 [4][4] Voir également la RFC 1 (avril 1969).. C’est Elmer Shapiro qui suggère l’idée des RFC développées par Steve Crocker. Le SRI héberge ensuite le Network Information Center (NIC) qui prend en charge les ressources et la documentation sur le réseau et publie dès 1973 les Arpanet News (Abbate, 2000, p. 87) [5][5] Contraction de « who is » ; fait office de registre,....

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À partir de 1971, l’une des missions du NIC est l’administration des host tables du réseau, puis des adresses IP. L’une des rares figures féminines de l’histoire de ces premières années de l’Internet, Elizabeth « Jake » Feinler, rejoint le NIC en 1972, dont elle prendra ensuite la direction. Elle passe du département de littérature du SRI au NIC, sur sollicitation de Douglas Engelbart. Dans un article paru dans IEEE Annals of the History of Com­puting, elle raconte son parcours depuis le choix de Douglas Engelbart et de l’Augmentation Research Center (ARC) d’accueillir le NIC, jusqu’à son départ en 1989 (Feinler, 2010, pp. 83-89) : elle a, au cours des années 1972 à 1989, eu l’occasion de développer les « pages jaunes » et les « pages blanches » de l’Internet, de diffuser largement, sous forme manuelle puis en ligne, les spécifications techniques du réseau, de créer avec Jacques Vallée un serveur WHOIS [6][6] Voir également la RFC 585 (novembre 1973). pour les équipes connectées au réseau ou encore de travailler avec Jon Postel à la diffusion des RFC. La mise en place du Domain Name System (DNS) donne à Elisabeth Feinler et son équipe, passée de trois personnes à l’origine à quarante en 1989, une responsabilité dans le nommage et la gestion des.mil,.gov,.edu et.org.

Source : Mark Lottor, RFC 1296, Janvier 1992, pp. 5-6 [en ligne : http://www.rfc-editor.org/rfc/rfc1296.txt]

Les bornes chronologiques de la courbe en question

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Afin de comprendre ce qu’est l’Internet dans la décennie 1980, il convient de revenir sur la transition du réseau d’Arpanet à Internet, qui se joue en 1981.

1981 : D’Arpanet à Internet

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Créée en 1957, l’Arpa, agence américaine de gestion des projets de recherches financés sur des crédits militaires, comprend, à partir de 1962, l’Information Processing Techniques Office (Ipto) fondé par J.C.R Licklider. C’est en son sein que Robert Taylor, directeur adjoint, lance Arpanet en 1966. Les choix techniques effectués font la synthèse des apports du projet Multiple Access Computer (MAC) [7][7] Le projet MAC est mené à partir de 1963 au Massachusetts..., des travaux sur les architectures de réseaux qui reposent sur la transmission par paquets, des avancées du temps partagé (Time-Sharing System) [8][8] Le time-sharing permet de dépasser les limites que..., mais aussi du temps réel, développé au Massachusetts Institute of Technology (MIT) par John Mac Carthy et Marvin Minsky. Le choix d’un mode de commutation par paquets [9][9] Dans la commutation de paquets, les messages, avant... est également déterminant. Larry Roberts inscrit dans les principes d’Arpanet de mettre fin aux structures centralisées des réseaux, en interconnectant une grande variété d’ordinateurs de constructeurs différents, présents sur les sites universitaires liés à l’Arpa (machines IBM, DEC, General Electric ou Univac par exemple).

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La conceptualisation du projet commence en 1967. Aux États-Unis, Arpanet compte 15 nœuds en 1971 et 37 en 1973, tandis que la première liaison internationale a lieu avec University College of London (UCL). En 1972, la conférence internationale sur les communications informatiques (ICCC72) voit la première démonstration publique, organisée par Robert Kahn. À l’occasion de cette démonstration, le NIC est sollicité pour mettre à disposition des participants des documents expliquant la manière d’accéder à certaines ressources d’Arpanet et Elisabeth Feinler développe avec Jacques Vallée un système de requête en ligne avec menu. Dans le cadre de l’International Network Working Group formé en 1972, les chercheurs réfléchissent, face à la prolifération des réseaux et, notamment, de réseaux radio et satellites (comme Alohanet, Ethernet ou Satnet), à la manière de pouvoir relier ces derniers entre eux. À la suite de séminaires organisés par Vinton Cerf sur les questions de protocoles, celui-ci et Robert Kahn publient en 1974 un article qui définit TCP (Cerf, Kahn, 1974, pp. 637-648) et évolue ensuite en TCP/IP. Il s’agit de remplacer le premier protocole d’Arpa­net, NCP, pour pouvoir connecter et faire communiquer de nombreux réseaux indépendants et de conception différente.

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TCP/IP ouvre la voie au « réseau des réseaux ». La transition vers TCP/IP ne prend véritablement forme qu’à partir de 1981, année qui marque le début de notre courbe. Il est décidé en mars que tous les hôtes d’Arpanet devront avoir effectué la transition de NCP vers TCP/IP en janvier 1983. En avril 1983 est par ailleurs officiellement annoncée la séparation du réseau Arpanet en deux réseaux, l’un exclusivement militaire, Milnet, l’autre civil.

1991 : la fin du NIC, le début d’une entreprise très lucrative

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Dès 1987, les missions du NIC se sont enrichies : il est sollicité pour étudier les usages possibles du réseau DDN (Defense Data Network), réseau militaire constitué de cinq segments de réseaux dont Arpanet, combinés et supervisés par le Colonel Heidi Heiden. Le NIC reçoit aussi l’autorité sur le nommage. Soutenu par un contrat de 100 000 dollars en 1974, il passe à 11 millions (sur 18 mois) en 1989, signe de l’importance de l’investissement engagé pour un réseau à la croissance exponentielle. Alors qu’Internet s’ouvre aux usages commerciaux et que le nommage devient une entreprise très lucrative [10][10] « A million dollar business » selon l’expression d’Elisabeth..., le centre se voit retirer cette activité en 1991, au profit d’autres entités qui précèdent la création de l’Icann (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) en 1998. Ainsi les statistiques proposées dans cette courbe prennent fin en 1991, avec la mission du SRI.

La croissance du réseau des réseaux dans la décennie 80

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Comme le note Janet Abbate, la croissance de l’Internet est moins due à l’expansion d’Arpanet lui-même qu’au nombre croissant de réseaux qui s’y rattachent (Abbate, 2000, op. cit., p. 86).

Une croissance à la « périphérie »

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La décennie 1980 est féconde en changements et évolutions dans le monde informatique et il est difficile de détailler tous les éléments qui participent à la croissance du réseau. On peut toutefois en mentionner quelques-uns, parmi lesquels le développement des réseaux locaux (LANs, Local Area Networks) dans le monde de l’entreprise, sous l’effet de la révolution de la micro-informatique. De nombreux réseaux locaux se rattachent ainsi à Internet, passant de 15 en 1982 à près de 400 en 1986.

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TCP/IP bénéficie aussi de sa rencontre avec Unix, système d’exploitation dont les principaux atouts sont la simplicité, la portabilité sur plusieurs types de machines et le prix : en effet, Unix est né à l’initiative de chercheurs d’AT&T qui travaillaient au développement d’un système d’exploitation multi-tâches pour les mini-ordinateurs apparus notamment chez Digital Equipement Corporation. À la suite de la décision de la Justice américaine d’empêcher AT&T d’en tirer profit, il est offert à bas prix ou donné aux universités. Ainsi, Unix est rapidement adopté par les universités américaines. L’Arpa convainc l’université de Berkeley de modifier le système pour intégrer les protocoles TCP/IP. La nouvelle version d’Unix en 1983 est dotée de TCP/IP.

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Un autre élément fondamental est le développement par la National Science Foundation du réseau NSFNET, au milieu des années 1980, réseau de la recherche en science qui se déploie à partir de 1986 sur TCP/IP et ouvre l’Internet à la presque totalité des universités américaines.

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Le réseau des réseaux se développe hors des États-Unis, même si la situation en Europe est assez confuse. Il faut compter avec des réseaux de données développés par le monde des Télécommunications, tel Transpac qui ouvre en 1978 et supporte dans les années 80 le trafic Minitel (Schafer, 2005). Des réseaux sont également portés par des centres scientifiques mais aussi des industriels, comme le réseau EARN (réseau proche de l’américain BitNet, soutenu par IBM). Enfin, des initiatives européennes voient le jour. Les Européens tentent en effet de promouvoir l’OSI (Open Systems Interconnection) en 1984/1985. Cette architecture en sept couches, développée dans le cadre de l’ISO (International Organization for Standardization) permet, elle aussi, de bâtir des réseaux ouverts ou hétérogènes. Derrière la Commission européenne et Peter Linnington, est lancé le projet RARE (Réseaux associés pour la recherche européenne). Les années 1986/1988 sont marquées par le conflit de RARE et EARN, ce qui laisse une place libre pour un autre réseau, EUNet (European Unix Network), qui repose sur le système Unix, mais également sur TCP/IP depuis 1988. COSINE (Cooperation for OSI Networking in Europe) ne peut enrayer la déferlante de TCP/IP, réclamé par ceux qui souffrent de la complexité de l’OSI et rejettent le système IBM (Fluckiger, 2000). Déjà, certains centres européens ont pris l’initiative de mettre en place une connexion Internet avec les États-Unis, à l’image de l’Institut National de Recherche en Informatique et Automatique (Beltran, Griset, 2007) en 1988.

Enfin, il convient de mentionner le développement d’une réflexion sur les services commerciaux à la fin des années 1980 et la création, en juillet 1991, du CIX (Commercial Internet Exchange) qui résulte de la rencontre de trois fournisseurs de service : PSINet, CERFNet et Alternet. Cette année est surtout décisive pour l’Internet par l’entrée dans son histoire du Web. En 1989, Tim Berners-Lee au CERN (Organi­sation européenne pour la recherche nucléaire) en Suisse, construit un système de documentation hypertexte (Berners-Lee, 2000). Le software rendant possible cette navigation est prêt à la fin de l’année 1991, tandis que des navigateurs comme Mosaïc, développé par Marc Andreessen (University of Illinois), sont en gestation. Commence alors pour Internet une nouvelle phase d’expansion que ne retrace pas la courbe.

Les limites de la courbe

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Les limites de la courbe sont à la fois internes (mode de calcul) et externes (les « silences » de la courbe). Tout d’abord, le mode de collecte des données a évolué de 1981 à 1991. Jusqu’en 1986, les données émanent des host tables tenues par le SRI – ce qui explique la présence de cette mention sur les données des six premières années (voir tableau 1) –, avant qu’en 1986 le programme ZONE ne prenne en charge les comptes.

Tableau 1 - Évolution du nombre d’hôtes de 1981 à 1992Tableau 1
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Le recensement des hôtes s’appuie sur le Domain Name System, établi en 1984 mais pleinement intégré seulement en 1988 dans Internet. En effet, la transcription des noms d’hôtes en adresses Internet, qui s’appuyait sur les tables de correspondance tenues par le SRI et était transmise par transfert de fichiers à tous les hôtes, montrait ses limites avec la croissance du nombre de machines connectées. Paul Mocka­petris est l’un de ceux qui proposent alors une solution hiérarchisée : les hôtes sont répartis entre des name servers en nombre réduit, des hôtes « spéciaux » chargés de maintenir la base de données des hôtes qui leur sont assignés et leurs adresses (Abbate, 2000, op. cit., pp. 188-190).

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La courbe ne nous renseigne pas non plus sur l’origine des usagers et, si la RFC 1296 apporte des informations sur la distribution des hôtes au 1er janvier 1992 selon les domaines (voir tableau 2), la prudence s’impose quant à l’interprétation des résultats. Par exemple, tous les hôtes français ne sont pas référencés en.fr mais peuvent apparaître en.org ou.net.

Tableau 2 - Distribution des hôtes par domaine au 1er janvier 1992Tableau 2
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Surtout, l’appréhension de la croissance de l’Internet par le nombre d’hôtes ne renseigne pas sur le nombre d’usagers réels : un hôte est une machine connectée de manière permanente ou temporaire à l’Internet et qui dispose d’un nom et d’une adresse IP enregistrée dans le DNS. Mais un hôte peut être un serveur, un poste client, un appareil de routage, etc. Parmi les problèmes relevés par Mark Lottor (RFC, janvier 1992), on peut noter qu’un certain nombre de serveurs n’autorise pas l’accès à ZONE, que les tables DNS peuvent contenir des erreurs ou redondances, que certains hôtes référencés dans le DNS ne sont pas en service, tandis que des réseaux locaux d’entreprises peuvent être comptés pour un seul hôte alors qu’ils réunissent de nombreux ordinateurs et usagers.

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Enfin, si la courbe n’a pas pour fonction de renseigner sur les usages du réseau, il convient de rappeler que ceux-ci sont, jusqu’en 1991, de trois types : échanges de messages électroniques, transferts de fichiers d’un ordinateur à un autre et connexions à distance à un ordinateur. Avant même le Web, l’Internet, grâce à ses protocoles d’applications, notamment SMTP et FTP, est donc un outil de coopération et d’échange. Patrice Flichy parle de « République des informaticiens » (Flichy, 1999, op. cit., pp. 110-111), notant : « Ainsi, les informaticiens mettent des ordinateurs en réseau, pour pouvoir échanger entre eux et le contenu même de leur dialogue concerne la construction de ce réseau » (ibid. ; voir également : Flichy, 2001). C’est aussi cet aspect de la naissance de l’Internet que nous rappelle la RFC 1296 (janvier 1992).

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Elisabeth Feinler, en conclusion de son papier sur le NIC, invitait les pionniers de l’Internet à se tourner vers le Musée d’histoire de l’informatique de Californie, auquel elle a fait don de milliers de papiers qui constituent la NIC Collection, celle-ci complétant des ressources abondantes en documents et matériels rassemblés par le musée : « The Internet’s history is a great story, and if everyone contributes his or her part, we will tell it right » (Feinler, 2010, op. cit., p. 88).

La mémoire d’Internet que constituent les RFC, la NIC collection, les témoignages des acteurs disponibles sur le site de l’Internet Society (http://www.isoc.org/) ou encore mis en ligne sur le site du Charles Babbage Institute (http://www.cbi.umn.edu/) constituent des sources importantes pour l’historien de l’Internet. Cette abondance de traces, produites notamment par l’objet technique lui-même, a été analysée par Alexandre Serres dans sa thèse consacrée à l’émergence d’Arpanet. Son analyse peut s’appliquer tout autant à Internet. Outre son caractère ouvert, qui permet de remonter aux traces accumulées depuis 1969, « cette mémoire du réseau, à la différence des premières traces des autres médias, est à l’image du réseau lui-même : auto-référentielle. Si les premières images télévisuelles portaient rarement sur le média lui-même et leurs conditions de production, la situation est toute autre avec Arpanet. Le meilleur exemple est donné par les RFC (Request For Comments) […]. De même, il est connu que les messages, les fichiers, les documents échangés entre les chercheurs portaient également sur le réseau. Le réseau parle au réseau, du réseau et sur le réseau, pourrait-on résumer, pour illustrer la nature auto-référentielle des archives et des traces d’Arpanet » (Serres, 2000, op. cit., p. 41).


Bibliographie

  • Abbate J., 2000, Inventing the internet, Cambridge, MIT Press
  • Beltran A., Griset P., 2007, Histoire d’un pionnier de l’informatique, 40 ans de recherches à l’Inria, Les Ulis, EDP France
  • Berners-Lee T., 2000, Weaving the Web, New-York, HarperBusiness
  • Cerf V.G.,. Kahn R.E., « A Protocol for packet network intercommuni­cation », IEEE Transactions on Communications, COM-22, mai 1974, pp. 637-648.
  • Feinler E., 2010, « The Network Information Center and its Archives », IEEE Annals of the History of Computing, vol. 32, n°3, Juillet-Septembre, pp. 83-89.
  • Flichy P., 1999, « Internet ou la communauté scientifique idéale », Réseaux, vol. 17, n°97, pp. 77-120.
  • Flichy P., 2001, L’imaginaire d’Internet, Paris, La Découverte
  • Fluckiger F., 2000, « Le réseau des chercheurs européens », La Recher­che, n°328, février, pp. 24-31.
  • Lottor M., 1992, RFC 1296, SRI International, « Network Information Systems Center », Janvier [en ligne : http://www.rfc–editor.org/rfc/rfc1296.txt]
  • Schafer V., 2005, « Histoire de courbe. Évolution du nombre d’accès directs commerciaux à Transpac (1979-1985) », Flux, octobre-décembre, n°62, pp. 75-80.
  • Serres A., 2000, Aux sources d’internet : l’émergence d’Arpanet, Thèse de Doctorat en Sciences de l’Infor­mation et de la Communication, Université Rennes 2, 2 vol.

Notes

[1]

L’intégralité des RFC citées dans le présent texte est disponible en ligne au lien suivant : http://www.rfc-editor.org/index.html ; consulté le 12 janvier 2011.

[2]

« In October 2008 I gave myself a new long term challenge – to read all the IETF (Internet Engineering Task Force) RFC (Request For Comments) – in order – starting from number 1. » [en ligne : http://www.jasonslater.co.uk/tools/rfc-review/, consulté le 12 janvier 2011]

[3]

Voir la RFC 3 (avril 1969).

[4]

Voir également la RFC 1 (avril 1969).

[5]

Contraction de « who is » ; fait office de registre, d’annuaire pour la communauté Internet.

[6]

Voir également la RFC 585 (novembre 1973).

[7]

Le projet MAC est mené à partir de 1963 au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il s’agit de rendre l’ordinateur accessible aux utilisateurs de n’importe quel endroit du MIT.

[8]

Le time-sharing permet de dépasser les limites que posait le traitement par lots (batch processing) qui domine les années 1950 : un lot (une tâche à exécuter) ne démarrait que si le traitement du précédent avait été accompli. Il fallait donc composer avec la longueur du temps de réponse (parfois une journée). Avec le temps partagé, chaque utilisateur se voit allouer la machine régulièrement pendant un laps de temps déterminé : les temps de traitement sont plus courts et l’accès des utilisateurs aux ordinateurs est direct, sans nécessairement passer par l’opérateur.

[9]

Dans la commutation de paquets, les messages, avant d’être acheminés, sont découpés en paquets (constitués d’éléments binaires). Les pères de la commutation de paquets sont Paul Baran de la Rand Corpo­ration, Léonard Kleinrock, qui participe ensuite à Arpanet depuis UCLA, et Donald Davies du National Physical Laboratory britannique.

[10]

« A million dollar business » selon l’expression d’Elisabeth Feinler (2010, op. cit., P. 87).

Plan de l'article

  1. Les conditions historiques de production de la courbe
  2. Une request for comments
  3. Le rôle du SRI
  4. Les bornes chronologiques de la courbe en question
    1. 1981 : D’Arpanet à Internet
    2. 1991 : la fin du NIC, le début d’une entreprise très lucrative
  5. La croissance du réseau des réseaux dans la décennie 80
  6. Une croissance à la « périphérie »
  7. Les limites de la courbe

Pour citer cet article

Schafer Valérie, « Histoire de courbe. La croissance d'Internet de 1981 à 1991 », Flux, 4/2010 (n° 82), p. 81-87.

URL : http://www.cairn.info/revue-flux1-2010-4-page-81.htm


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