CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Trois remarques liminaires pour éclairer mon propos :

21. En 1987, j’ai publié dans Etudes créoles, un texte dont le titre était déjà : “Pour un aménagement linguistique intégré : le cas de la graphie des créoles français” ; j’y exposais, dans un certain détail, les fondements et les grandes lignes de ma position. Je n’ai pas varié là-dessus et, faute d’un espace suffisant dans le présent texte, je ne puis que renvoyer à cette contribution, quoiqu’elle date de près de vingt ans.

32. Les linguistes n’ont nullement le monopole de la réflexion et de la proposition dans le domaine de la mise au point de codes graphiques ; c’est même pour cela que j’ai suggéré que la mise au point des graphies soit “intégrée”, ce qui, dans mon esprit, signifie que toute proposition de code graphique doit prendre en compte de nombreux facteurs extra-linguistiques (sociaux, psychologiques, économiques, etc.).

43. On devrait, ici comme ailleurs, et c’est là une proposition nouvelle de ma part, utiliser mieux la quasi-synonymie entre “graphiation” et “graphisation” pour clarifier le débat.

1 – Graphiation et graphisation

5Il semble utile de distinguer nettement entre deux niveaux d’intervention et, pour ce faire, d’opérer une distinction entre “graphiation” et “graphisation”. Je proposerai volontiers de réserver le terme “graphiation” pour tout ce qui concerne les choix qui se situent en amont des propositions techniques pour lesquelles je suggère d’user du mot “graphisation” (le suffixe dénotant, me semble-t-il, ce caractère de technicité). Je pourrais formuler les choses autrement en disant que la “graphiation” est de l’ordre du “Pour quoi écrire la langue ?” tandis que la “graphisation” est de l’ordre du “Comment écrire la langue ?”. On comprend aisément qu’il vaut mieux traiter du premier point (le “Pour quoi ?”) avant de faire les choix du second (le “Comment ?”). Les finalités (Pour quoi ?) déterminent, pour une bonne part, les modalités (Comment ?).

6Il peut sembler étrange d’avoir à énoncer de pareilles trivialités et, plus encore, d’avoir sans arrêt à y revenir, devant des refus, aussi obstinés que manifestes, de les prendre en compte.

7Sans entrer dans le détail des causes d’une telle situation, on peut dire que les linguistes ont une grande part de responsabilité. J’ai souvent usé sur ce point de la célèbre formule de Clémenceau selon laquelle “la guerre est une chose trop sérieuse pour qu’on la confie à des militaires”, en l’appliquant à l’élaboration des codes graphiques des langues et aux linguistes.

8Les évolutions techniques modernes (dans le domaine de l’informatique en particulier) ont rendu le problème encore plus aigu, comme on va le voir. L’immense majorité des 6.000 langues du monde n’est pas écrite. Elles ne s’en portent pas plus mal et les moyens de communication moderne rendent leur écriture de moins en moins indispensable pour les locuteurs, ce qui est un aspect un peu inattendu de la fin annoncée de la Galaxie Gutemberg ! Les Haïtiens ont depuis longtemps trouvé une solution simple et efficace pour communiquer avec leurs parents résidant en Amérique du Nord. Au lieu de s’envoyer des lettres, ils enregistrent, en créole, leurs propos sur une cassette audio, retirent la minuscule bande d’enregistrement et la postent dans une simple enveloppe. Le destinataire ré-embobine la bande dans une cassette, écoute et, le cas échéant, pratique pour répondre la même opération avec la même bande. L’usage de la “web cam” permet désormais une communication non écrite infiniment plus performante, mais qui n’est pas encore d’un usage aussi généralisé. Dans la sphère privée, l’écriture des langues est donc, au fond, de moins en moins indispensable.

9La nécessité de pourvoir les langues de codes graphiques est donc plus sociétale qu’individuelle. Un des éléments importants est l’aspect identitaire et/ou politique. Si l’on considère le cas des langues africaines qui est plus net que celui des créoles et sur lequel j’ai un peu travaillé aussi (cf. Chaudenson, in Ndaywel, 2003), on peut présenter le problème en termes simples et rapides.

2 – Pour quoi graphier les langues non écrites ?

10On observera que dans ce titre, comme souvent ailleurs, j’écris “pour quoi ?” plutôt que “pourquoi ?”. On peut juger la distinction discutable mais, dans mon esprit, la première formulation appelle des réponses à caractère final (pour ceci ou pour cela…) tandis que la seconde induit plutôt des allégations de causalité (parce que ceci ou parce que cela…). En Afrique, dans la période coloniale et parfois encore aujourd’hui pour certains groupes religieux ou para-religieux, on met au point des codes graphiques essentiellement afin de favoriser la diffusion de textes religieux dans ces langues. La SIL (Summer Institute of Linguistics), qui se flatte d’avoir étudié 1.320 langues du monde, a longtemps eu comme objectif, sinon unique du moins majeur, de traduire la Bible dans toutes les langues du monde (il y en a actuellement 450 traductions). La SIL suit par là l’exemple donné, il y a 70 ans, par W.C. Townsend, son fondateur, même si cette entreprise a désormais d’autres implications (dans la description des langues comme dans la production de textes écrits concernant d’autres domaines comme l’agriculture ou la santé).

11Cet exemple est loin d’être unique et de nombreuses tentatives de ce genre ont eu lieu à travers le monde. Une bonne partie des premiers textes créoles est constituée par des textes religieux, le plus remarquable et sans doute un des plus anciens étant, à ma connaissance, la “Passion de Notre Seigneur selon St Jean en langage nègre”. Bien entendu, ces premiers textes créoles, religieux ou profanes, étaient écrits dans une graphie étymologisante, ce que rendait possible la relative proximité entre le français et les créoles à base française. Ces choix graphiques ne posaient d’ailleurs aucun problème ni aux scripteurs ni aux lecteurs, et cela d’autant moins qu’au XVIIIe siècle, l’orthographe du français, dans la pratique courante, même chez les intellectuels comme les grands auteurs, était bien loin d’être fixée et moins encore sacralisée comme elle l’est devenue dans la suite.

12Si l’on en revient à l’Afrique, on observe, à la période des Indépendances, des réflexions sur la question des langues africaines qu’on va d’ailleurs appeler, bientôt et souvent, “nationales”, le statut de “langue officielle” étant le plus souvent réservé, contre toute attente, aux langues des colonisateurs. J’ai mis en évidence ailleurs (Chaudenson, 1999, 2000) les raisons, multiples, de ces choix nationaux en faveur de l’officialisation, quasi généralisée, des langues européennes. La thèse du complot néo-colonial ne résiste pas un instant à l’analyse, sauf à regarder Patrice Lumumba ou Samora Machel comme des agents des services spéciaux belges ou portugais. Le discours de nombre d’experts du Nord (géographes, sociologues ou linguistes), prédisant la fin des langues africaines par l’effet de la “glottophagie” post-coloniale, a été démenti par la suite des événements. Les futurologues n’ont en commun que leur inépuisable capacité à se tromper ! Cependant, ces “prédictions” ont donné une forte impulsion à ce que je nommerai volontiers une approche “patrimoniale” des langues africaines. On a eu, sur ce point, convergence entre deux idéologies. La première, l’idéologie de la préservation, faisait un devoir de recueillir ces langues africaines avant qu’elles soient dévorées par les Molochs linguistiques européens, l’anglais ou le français en particulier puisque, à cette époque, les Portugais exercent toujours leur domination coloniale. Elle s’est maintenue à l’UNESCO par exemple, avec l’Atlas des langues en péril dans le monde de Stephen A. Wurm (1996), qui est plus remarquable par son caractère un peu insolite que par ses mérites scientifiques (il comporte des erreurs monumentales qu’on s’efforce, semble-t-il, de corriger). La seconde tenait à l’approche de l’école universitaire française de l’africanistique de cette époque, essentiellement dominée par des linguistes de formation “fonctionnaliste” d’obédience martinetiste.

13Dans un tel contexte idéologico-scientifique, l’idéal était, pourrait-on dire, de recueillir les dernières productions linguistiques du dernier locuteur d’une langue que, souvent, le descripteur lui-même ne parlait pas ! On aura compris que je force un peu le trait, mais je pourrais citer des exemples précis. En tout cas, le modèle est, comme nous l’avons montré, V. Nicolas et moi-même, la thèse du type “Phonétique et phonologie de la langue X…” ou mieux encore “Phonétique et phonologie du parler de Y…”, Y, lieu de naissance de l’auteur de la thèse, étant substitué à Hauteville (dans le titre de la thèse d’A. Martinet qui constituait la référence incontournable ; pour le détail, cf. Chaudenson & Nicolas, in Chaudenson & Calvet, 2001). Il résulte de ces circonstances que la plupart des linguistes africains formés en Europe sont préoccupés, avant tout sinon exclusivement, de description, avec un goût prononcé pour la phonétique et la phonologie.

14Lors des Indépendances, même si le discours officiel ne fait guère de place aux langues africaines (il suffit pour s’en convaincre de lire les allocutions prononcées à Niamey en 1970 lors de la réunion de création de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique), un certain nombre d’intellectuels se prononcent et militent en faveur de la promotion des langues et cultures africaines. Bien entendu, la réflexion sur la graphiation (c’est-à-dire, dans ma terminologie, la problématique spécifique de la création de codes graphiques pour des langues non écrites) va souvent être confiée à des linguistes qui, tout naturellement, vont inscrire cette entreprise dans le droit fil de leurs recherches et de leurs préoccupations, sans se poser trop la question, centrale à ce stade : “Pourquoi veut-on écrire ces langues ?”. Contre toute réflexion et approche globale (sociétale, écologique, etc. ; qu’on mette ici l’adjectif qu’on veut !), ils vont imaginer, pour la plupart, des codes qui, au fond, visent à reproduire à l’écrit la forme sonore de ces langues qu’ils avaient été contraints de représenter, dans leurs travaux antérieurs, par les signes de l’alphabet phonétique international (API, bien entendu, je laisse de côté ici les langues qui ont une tradition d’écriture antérieure).

15Une remarque au passage puisque j’évoque l’API. Le choix d’une écriture en API a sans doute tenté bien des linguistes, mais cet alphabet n’était pas dactylographiable (sauf à partir des IBM à boules et de la production de la “boule hawaïenne” qui permettait de dactylographier en API !). Il est à la fois très logique (il permet de noter exactement la forme orale de la langue, en admettant qu’elle n’en ait qu’une, ce qui est peu probable, et on peut en user pour toutes les langues du monde), et absurde (écrire une langue ne consiste nullement à en reproduire la forme orale).

16Je me souviens de projets comme celui de David Dalby, éminent africaniste britannique, qui, dans ce contexte, avait imaginé un clavier de machine à écrire (on usait encore de cet outil à cette époque pourtant pas si lointaine) qui permettait, selon lui, d’écrire toutes les langues africaines. On n’a jamais su si son hypothèse était juste car les progrès de l’informatique ont rendu ce clavier obsolète avant même qu’il existe concrètement.

3 – Comment graphiser les langues non écrites (créoles ou autres)

17La question de la graphiation est naturellement la plus importante et surtout la première. Toutefois, je ne puis m’y attarder et je renvoie pour le détail à mon article de 1987 déjà cité. Il est, en tout cas, significatif de voir, pour s’en tenir au domaine créole, que des Etats qui, comme Haïti ou les Seychelles, ont fait, depuis deux décennies à peu près, le choix de la promotion de leur créole, n’ont guère procédé à une réelle mise en œuvre des intentions proclamées, même dans des domaines où elle était pourtant simple comme la production, en créole, de textes légaux ou de documents administratifs. En Haïti, par exemple, la traduction en créole de la Constitution a relevé d’une initiative militante privée et aux Seychelles la version créole de la Constitution de la 3e République est toujours en cours d’élaboration ! Naturellement, les fonctions qu’on entend donner à une langue commandent, pour une bonne part, les modalités de sa graphisation ultérieure. L’écologie de cette langue (pour parler comme mon ami S. Mufwene) est à ce stade un élément important ; on peut tout à fait opérer des choix graphiques différents selon qu’un créole [par exemple un créole français] se trouve dans un environnement linguistique anglophone (comme à la Dominique ou Sainte-Lucie) ou francophone (Martinique ou Guadeloupe) alors que les parlers eux-mêmes sont voisins. La question peut être, en un sens, politique ; quelle priorité se donne-t-on ? Politique ? On optera pour une graphie unifiante des divers créoles. Pédagogique ? On optera alors pour une graphie qui facilite l’apprentissage de la langue européenne.

18Les stratégies éducatives envisagées sont aussi à prendre en compte. Si l’on veut user d’un créole à l’école par exemple : Veut-on le faire dans une perspective d’éducation dite “bilingue” et/ou de pédagogie dite “convergente”, où les enfants vont passer rapidement du créole à la langue européenne. Est-ce, au contraire, dans un contexte où l’on entend enseigner en créole “de la maternelle à l’université” ? Les choix seront assurément différents.

19Sans entrer dans l’impossible détail des objectifs et des finalités de la graphiation d’un créole, on peut en revanche poser quelques principes essentiels de sa graphisation dont le respect s’impose, quelles que soient les décisions ultérieures.

203.1. Principe A. Graphiser une langue (la pourvoir d’un code graphique) ne vise en aucune façon à en reproduire par écrit la forme orale.

21Je suis toujours étonné de voir que des spécialistes des sciences du langage semblent oublier ce point pourtant majeur. Outre le fait qu’il n’y a sans doute pas de langue qui présente une forme orale unifiée, comment ne pas voir qu’un code graphique (le mot “code” le dit pourtant bien) est une représentation abstraite d’une langue et non une transcription de sa forme sonore. Au cours de leur histoire, bien des langues ont changé de codes graphiques sans être elles-mêmes modifiées de ce fait, depuis le malgache jusqu’aux langues des Républiques musulmanes de l’ancienne Union soviétique, pour ne pas parler des cas les plus connus. Tous les Français écrivent le français de la même façon, même si un Marseillais, un Lillois et un Toulousain ne le parlent pas de la même façon. Pour prendre le cas du réunionnais, dont je suis un peu les affaires par la force des choses, il y a entre le basilecte (la variété la plus éloignée du français) et l’acrolecte (plus proche) des différences phonétiques qui posent problème. Sur un point comme celui-ci d’ailleurs, on voit l’intérêt de distinguer le plan de la graphiation de celui de la graphisation. Pour être simple et clair, je prends le mot français “jus” qui en créole basilectal est “zi” et un créole acrolectal “ju” (je simplifie beaucoup les choses, on va le voir). Dans les débuts des enquêtes de l’Atlas linguistique et ethnographique de la Réunion, nous avons, avec Michel Carayol, essayé de former les étudiants à l’enquête et à la transcription (phonétique en l’occurrence car le problème était alors simplement de transcrire ce que nous entendions !). Nous nous sommes aperçus (et je renvoie pour le détail à l’ALRé) que souvent les témoins ne produisaient, en fait, ni “zi” ni “ju” (je garde cet exemple fictif, mais clair), mais des réalisations intermédiaires (“u” tendant à “i” ou “j” tendant à “z” ; etc.). D’autre part, pire encore, nous avons constaté que nous n’entendions pas tous la même chose ou plutôt que nous ne transcrivions pas tous de la même façon un terme enregistré, pourtant unique et objectivable, que nous entendions. Tous les lecteurs qui ont fait des enquêtes et du terrain n’en seront pas surpris ! A la grande époque où les dialectologues avaient pour seuls outils le carnet et le crayon, ils n’avaient pas à se poser ce genre de questions. Le magnétophone et le travail en équipe ont mis un terme aux tranquilles certitudes de ces grands pionniers de la dialectologie. Dès lors, comment faut-il écrire ce “zi/ju” (je laisse de côté les formes “zu” ou “ji”, car l’analyse implicationnelle montre que certaines combinaisons sont exclues, précisément par le jeu des relations d’implication).

22Ce problème de “graphiation”, en amont de toute “graphisation” n’est pas réellement d’ordre linguistique ; là encore, il peut être politique, social, idéologique, etc. Proposer d’écrire “ju” vous fera immanquablement passer pour un “colonialiste” comme proposer “zi” révélera en vous un esprit éclairé et proche du peuple, même si vous roulez en BMW ou en Mercedes. Je ne sais pas quelle solution est la meilleure, mais je connais, en tout cas, la pire: elle consiste à “inventer” un troisième signe qui ne soit ni “u” ni “i”, mais une lettre avec un chapeau pointu, un tréma ou un point au-dessus ou au-dessous, etc. C’est pourtant ce genre de solution que bien des linguistes, réputés savants et/ou raisonnables, proposent, pour les créoles comme pour d’autres langues.

23L’idéologie, car c’est de cela qu’il s’agit, peut tout à fait intervenir dans le débat de graphiation, à condition toutefois qu’elle ne s’avance pas masquée. La théorie de la déviance maximale, autrefois chère à Jean Bernabé et au gerec (Groupe d’Etudes et de Recherche en Espace Créolophone) avait le mérite de la clarté, même si elle n’a pas remporté d’éclatants succès auprès du public. Toutefois, le gerec s’adjoint, à certains moments de son histoire un –F final, cet appendice caudal le rattachant alors à la mouvance francophone et marquant, semble-t-il, une certaine atténuation de son militantisme (c’est le cas actuellement). Le “créole dragon d’autrefois, ainsi nommé en Martinique, en raison de l’étrangeté de son lexique, paraît, de ce fait, céder la place au “créole progressivement reprofilé’’ (J. Bernabé, Antilla, juin 2004) et l’on est passé, récemment, du terrorisme linguistique à la recherche d’un consensus. En fait, à mon sens, dans le cas de la Réunion, même si quelques militants ont essayé de promouvoir et de généraliser la variété basilectale du créole, celle-ci demeure, dans la linguistique populaire locale (“folk linguistics”), une variété stigmatisée ; la plupart des locuteurs du créole basilectal sont tentés, à un moment ou à un autre, d’user de variantes acrolectales, par référence non pas à cet acrolecte, mais au français lui-même où sont présents les mêmes traits phonétiques. Il y a là un problème qu’on retrouve en bien d’autres langues. A mon sens, la graphiation doit, en général, s’opérer, pour augmenter ses chances de succès, sur des variétés valorisées socialement plutôt que sur des variétés stigmatisées. Une réforme, dans quelque domaine que ce soit, doit toujours s’inscrire dans une stratégie de recherche de la moindre résistance, sauf bien sûr si elle est conduite par un Mustapha Kemal ou un Pol Pot. C’est un principe général que la sagesse populaire exprime en disant qu’on n’attire pas les mouches avec du vinaigre.

243.2. Principe B. Recherche de l’économie et de la simplicité.

25On doit toujours s’efforcer de proposer un système aussi simple et économique que possible, dans le respect des principes arrêtés dans la phase de réflexion sur la graphiation (je ne parle même pas du principe de cohérence interne qui est évident). Tout signe a un coût ; on doit donc éviter les signes comme les complications inutiles. Un exemple historique : P. Baker, dans un premier temps (vers 1972), avait proposé de noter, en créole mauricien, la nasalisation par “h” (tout plutôt que le “n” du français !) ; prenant conscience sans doute de l’absurdité du fait, il a décidé, quelques années après, de noter cette nasalisation par “n” avec un point au dessus : “mauricien”, noté “morisyeh” dans sa première graphie, est donc devenu “morisyen” avec sur le “n” un point que je ne sais pas mettre, même avec mes “caractères spéciaux” actuels. Le malheur, la distraction de l’imprimeur ou la justice divine ou les trois ensemble ont fait que sur la couverture du Dictionnaire qu’il a publié en 1987, on a oublié le point et écrit “Kreol morisyen” c’est-à-dire en fait “créole mauricienne” (prononciation de l’adjectif féminin du français alors qu’on attend, bien entendu, “mauricien” ! Bon Dié la pini ali ! (Traduction de cette formule réunionnaise : le Bon Dieu l’a puni !).

26Un autre exemple. Les Seychellois, par exemple, peuvent prononcer le verbe issu du français “amener” “anmennen” (avec, si l’on peut dire, une “hyper-nasalisation”) ou “améné” (sans nasalisation) ou encore avec une ou deux nasalisations seulement. Un Parisien dit du “foin” et un Toulousain du “fouan”, alors que l’un et l’autre écrivent “foin” de la même façon. On aurait donc pu écrire tout simplement “amene” (ou “améné”) et laisser chacun ajouter à sa guise, oralement, une, deux ou trois nasalisations qui, de toute façon, ne sont pas pertinentes. A quoi bon ajouter à ce mot des “n” qui ne servent à rien et coûtent cher car chaque signe a un prix et que tout signe inutile est une dépense inutile, surtout dans des pays pauvres. Le plus drôle est que les créoles français présentent une tendance globale à la dénasalisation et je crois avoir noté cette tendance au cours d’un récent séjour aux Seychelles. Peut-être, dans un siècle, les Seychellois ne nasaliseront-ils plus guère mais ils seront pourvus d’une orthographe de leur créole où fourmillent les “n”. Ce cas, est, mutatis mutandis, celui de la langue française pour bon nombre de graphies inutilement complexes que nos beaux esprits du XVIIe et du XVIIIe siècles ont multiplié à dessein.

27A cet égard, l’informatique a des conséquences fâcheuses. Autrefois (c’est-à-dire il y a vingt ans), les gens relativement raisonnables se laissaient assez facilement convaincre de n’utiliser, dans leurs propositions de graphisation, que des signes disponibles sur les machines à écrire. L’invention de la “boule dactylographique” (il fallait au début faire fabriquer les boules artisanales à Hawaï !) a entrouvert la porte aux petits génies de l’invention graphique. Le pire était toutefois à venir puisque, de nos jours, les ordinateurs peuvent permettre de réaliser tous les signes qu’on peut imaginer. L’illusion serait de penser qu’on peut enfin faire n’importe quoi (ce que certains estiment, à en juger par leurs propositions en la matière). En fait, le problème n’a pas changé, même s’il est moins immédiatement visible. Tout signe a toujours un coût; il est réduit au minimum pour un signe classique, immédiatement disponible sur tous les claviers; il est déjà un peu plus élevé pour les deux ou trois cents caractères “spéciaux” (par le temps même que prend leur usage pour celui ou celle qui utilise l’ordinateur); il est plus élevé encore pour des caractères qu’on doit “enseigner” à une machine et qui y prendront forcément plus d’espace et seront difficiles à identifier et à reproduire dans d’autres systèmes. Ne retrouverait-on pas ici, sous-jacent bien sûr, le rêve mandarinal secret qui est celui de bien des auteurs de systèmes graphiques : être, à la limite, les seuls à pouvoir s’en servir ! Le “know how” est la mine d’or moderne et je comprends tout à fait que certains songent à exploiter ce filon. En revanche, comment des gens, qui sont souvent des militants sincères de la cause de la promotion d’une langue, peuvent-ils proposer, à cette fin, des solutions qui sont en si complète contradiction avec cet objectif ?

283.3. Principe C. Le choix des signes graphiques n’est dans la graphisation qu’un aspect très mineur, somme toute, car on peut noter une langue avec n’importe quel système graphique comme le montrent de multiples exemples (cf. ci-dessus). Le priorité absolue que lui donnent la plupart des concepteurs de systèmes vient tout simplement de ce que c’est le seul qu’ils voient et qu’ils sont, de toute façon, en mesure de traiter. Dans le cas des créoles, quand je me trouvais en présence de propositions divergentes sur les codes graphiques, j’ai souvent conseillé, non sans quelque provocation, d’user de l’alphabet cyrillique pour éviter les problèmes de trop grande proximité (ou éloignement) avec l’orthographe du français. Au delà de la provocation (d’ailleurs légère car sur le plan technique, c’est tout à fait possible), je tentais de faire apparaître que cette question était tout à fait secondaire par rapport à d’autres, essentielles au plan proprement linguistique, mais dont les protagonistes n’avaient même pas idée (le découpage des unités, l’organisation paradigmatique du lexique, etc.).

29La fixation constante sur “l’orthographe” tient à ce qu’en fait, ce domaine est le seul sur lequel chacun a le sentiment qu’il peut faire des propositions personnelles, sans comprendre qu’elles se valent à peu près toutes si ne les précède pas une réflexion sur la graphiation comme sur les problèmes essentiels, les plus difficiles à régler et qui sont ailleurs (le découpage des unités par exemple et la structuration du lexique).

4 – Graphisation et numérisation

30Il y a plus de vingt ans, Maurice Gross, l’un des premiers et, à l’époque, un des rares linguistes à s’intéresser à l’informatique, proposait, non pas de rendre l’orthographe du français plus simple, plus cohérente, plus logique, etc. (comme tant d’autres…), mais de la débarrasser des signes diacritiques (accents grave, aigu et circonflexe, tréma et cédille) dans lesquels il voyait, non sans perspicacité, autant d’obstacles à l’usage futur de cette langue dans les ordinateurs. Moins connue que d’autres, sa proposition n’a pas eu plus de succès, mais je demeure aujourd’hui encore admiratif devant la précocité et la justesse de son analyse.

31A l’époque ces signes diacritiques étaient des obstacles quasi insurmontables; ils ont en grande partie cessé de l’être et j’entends déjà les usagers moyens des ordinateurs s’esclaffer de mon ignorance, puisqu’ils usent chaque jour de l’accent circonflexe et du tréma sans la moindre difficulté, même si nombre de mes collègues envoient leurs courriels à l’étranger sans user eux-mêmes de ces signes diacritiques pour éviter les problèmes. Pour en rester au niveau le plus modeste (celui du simple et quotidien usage des courriels, chacun a pu constater que les adresses électroniques n’admettent aucun des signes diacritiques du français ; ce point, majeur, me paraît assez clair pour que je ne m’y arrête pas davantage. La plupart des francophones qui correspondent beaucoup au plan international, ont vite éliminé les diacritiques français de leur usage ordinaire.

32J’ai encore eu tout récemment (juin 2004) à Ouagadougou, avec Michel Van Campenhout (du Centre de recherche Termisti, Institut Supérieur de traducteurs et interprètes de Bruxelles), une vive discussion d’où nous sommes sortis l’un et l’autre sans résultat très net. Mon point de vue personnel est très simple et se résume en deux idées élémentaires, mais fortes, me semble-t-il.

33Premièrement, ce n’est pas parce que “la norme Unicode permet désormais de représenter en une table unique les caractères d’un très grand nombre de langues” (T. Cisse, C. Mbodj, M. Van Campenhout & M. Wane, 2004, 86), donc permet de “graphiser” n’importe quelle langue à la fantaisie de chaque créateur de graphie, qu’il faut opérer de tels choix sans la moindre réflexion préalable sur la “graphiation” de cette langue. Même si les auteurs de l’article cité ouvrent un paragraphe de leur texte par un titre alléchant et prometteur “Un clavier, pour quoi faire ?” (ibidem, 87), on n’y trouve pas de vraie réflexion sur le problème général et la seule préoccupation est en fait d’ordre ergonomique !

34En second lieu, tout le monde n’est pas un spécialiste des techniques informatiques et l’usage normal de l’ordinateur doit être comparable à celui de n’importe quel appareil. Je n’ai pas besoin d’être ingénieur en télécommunications pour me servir de mon téléphone ; de même, j’attends de mon ordinateur un usage convenable et adapté, en dépit du fait que je ne suis pas ingénieur informaticien. Les auteurs de l’article cité reconnaissent eux-mêmes qu’on “trouve sur la toile des gratuiciels qui permettent de créer des claviers qui apparaissent sur l’écran. La saisie s’effectue en activant chaque touche à l’aide de la souris, ce qui s’avère rapidement fastidieux” (ibidem, 89). C’est le moins qu’on puisse dire ! Le simple usage quotidien du courrier électronique démontre, qu’en dépit de tout ce qu’on peut dire, les diacritiques du français font toujours problème (naguère encore les moteurs de recherche ne les acceptaient pas !).

35Je prétends donc que, quelles que soient aujourd’hui les capacités des machines à produire n’importe quel type de signe, toute adaptation de ce genre, si efficace qu’elle soit, coûte du temps de saisie et de l’espace machine et donc de l’argent, ce que M. Gross avait compris avant tout le monde. Faire compliqué et inutile quand on peut faire simple et efficace est donc aberrant, surtout quand il s’agit de pays pauvres du Sud.

36Il est clair, et M. Gross le savait bien, qu’une langue comme le français dont l’orthographe est aussi aberrante que complexe et, en l’occurrence, encombrée de diacritiques qui, le plus souvent, ne portent plus guère d’information, ne peut pas, hélas, être réformée. Cela est vrai aussi, souvent, à un moindre degré, d’autres langues. Ainsi les Bulgares ne peuvent-ils utiliser, dans leurs courriels, une lettre de leur alphabet et on pourrait sans doute accumuler les exemples de ce genre.

37Il en est, cependant, tout autrement dans des cas comme ceux des langues créoles ou africaines, quand les langues n’ont pas de codes graphiques anciens et établis, et même parfois pas de codes graphiques du tout. Il y a là une chance historique qu’on ne doit pas laisser passer.

38Un souvenir personnel. J’avais été invité, en 1989 je crois, à venir parler à Bordeaux du programme “Langues africaines, français et développement dans l’espace francophone” (lafdef), qui se mettait alors en place grâce à la Sous-Direction de la Recherche du Ministère de la Coopération. L’enthousiasme des linguistes africains était alors à son comble, car ils allaient enfin pouvoir donner libre cours à leur imagination dans la graphisation de leurs langues et pourvoir les graphèmes proposés de multiples signes diacritiques que les machines à écrire traditionnelles ne pouvaient produire : accents divers, points au-dessus et au-dessous des lettres, trémas, chapeaux pointus (à l’endroit ou même à l’envers), etc. Fort de mon expérience des créoles, j’avais émis des mises en garde qu’on avait portées, comme toujours, au compte de mon néo-crypto-colonialisme, qui me poussait à contrarier le développement spécifique et original, sinon de ces langues, du moins de leurs systèmes graphiques (cf. supra !)

39Quand j’entends parler de “l’informatisation des langues créoles ou africaines”, je m’interroge sur le sens même d’un tel propos. Les langues africaines sont d’ores et déjà utilisées dans la toile : pour une langue choisie au hasard parmi celles qui sont déjà instrumentalisées, comme le wolof par exemple, on peut trouver des grammaires, des dictionnaires, des sites d’échanges, d’apprentissage linguistique, etc. Même pour le “nouchi”, variété abidjanaise de français urbain et un peu “branchée”, on a, depuis des années, un “nouchi.com” ! Les créoles sont encore bien plus présents sur la toile et un simple coup d’œil dans Google le démontre abondamment.

40Il semble que ceux qui soulèvent ce problème veulent donner à penser que ces langues peuvent être promises, dans l’univers numérisé de demain, au même avenir que les grandes langues du monde. En fait, le “cybermonde” est comme l’autre ; toutes les langues y sont égales en dignité comme en capacités de développement, mais il est malhonnête de donner à croire que toutes ont le même avenir, même si ceux qui le font y ont sans doute des intérêts personnels inavoués.

41Je me réfère ici au point de vue de Jean-Claude Guédon, Professeur à l’Université de Montréal, qui a publié un livre très remarqué en 1996, La planète cyber. Internet et cyberespace, remanié et republié en 2000 sous un nouveau titre, Internet. Le monde en réseau. Avec la clairvoyance et la pertinence qui sont toujours les siennes, Jean-Claude Guédon souligne que toute langue qui, au plan de la numérisation, présente des obstacles ou des inconvénients majeurs, a un avenir inévitablement très limité et ne pourra faire la course en tête dans le cyberespace, même si elle peut y trouver place. J’ai fait apparaître précédemment que, dans l’état actuel des techniques, le français lui-même est handicapé par ses signes diacritiques, sans parler du chinois dont les problèmes, selon les spécialistes les plus compétents, ne sont que très partiellement résolus.

42Pour ne pas susciter de polémiques oiseuses sur des points de détail (je pourrais prendre comme exemple, tout aussi bien, les créoles haïtien, martiniquais ou seychellois), je me référerai à un exemple africain, mais bien entendu les problèmes et les erreurs sont les mêmes.

43Le cas du Mali est intéressant car, dans le cadre du programme lafdef (cf. supra), y a été conduite une recherche sur l’alphabétisation fonctionnelle en bambara dont les résultats ont été publiés en 1993 par Dombrowsky, Dumestre & Simonis. Ce travail a été salué unanimement pour son sérieux, son objectivité, sa qualité et la vaste connaissance du terrain malien qu’ont ses auteurs. Je ne retiens ici que quelques remarques de conclusion qui touchent au code graphique et aux incidences fâcheuses que certains de ses défauts peuvent avoir eu sur son utilisation ultérieure.

44Une remarque majeure, mais générale et essentielle car elle touche à un point que j’ai souligné et dont j’ai marqué toute l’importance : “Dans le cas de Bamanankan Sariyasun, essai de grammaire pédagogique entièrement rédigé en bambara, la réflexion grammaticale est postérieure à l’établissement des règles [de la graphie] et ne concourt donc en aucune façon à leur élaboration ou à leur amélioration” (Dumestre, in Dombrowky, Dumestre & Simonis, 1993, 145). Sur bien des points naturellement, la réflexion grammaticale (mais pas seulement celle-ci car l’approche de graphiation ne se réduit pas à cela) doit précéder les choix et/ou les règles graphiques (graphisation).

45Les insuffisances ou les imprévisions de la réflexion préalable (la graphiation !) se sont marquées, de façon évidente, comme toujours, par des réformes successives du système initial, qui, bien entendu, rendent obsolètes les outils antérieurement produits (J’aurais pu prendre ici l’exemple des Seychelles où l’on n’a pas cessé depuis sa création de modifier le code graphique du créole). Les premiers choix datent de 1967, mais des réformes ont été introduites, principalement en 1982 (introduction de quatre signes de l’alphabet phonétique international (cf. mes remarques ci-dessus) à la place des signes sh, è, o (accentué) et ny ; dans les textes de la réforme de 1990, trois de ces signes demeurent (mais la chuintante a disparu) et les règles de segmentation sont modifiées.

46Je ne reprendrai qu’une phrase qui résume le jugement de Dumestre dans son article de l’ouvrage cité (1993, 147) : “L’orthographe témoigne ainsi de la fluctuation des codes, de la succession des aménagements; cependant plus encore sans doute, il témoigne des diverses contradictions des systèmes et des imprécisions et imprévisions que les quelques textes réglementaires font apparaître.”

47Pour ce qui touche à la graphisation proprement dite, on voit bien que les changements ont conduit à rendre le système plus complexe et la graphie plus incommode. Etait-ce bien raisonnable alors que des milliers de personnes avaient été déjà alphabétisées ? Faut-il s’étonner ensuite que des textes écrits (exemple du numéro 42 de juin 1989 du journal jekabaara [je note dans ce mot par “e” ce qui est en fait un epsilon grec] comportent des centaines de “fautes” c’est-à-dire d’écarts par rapport à une des normes ou d’incohérences entre les graphies (ibidem, 149). Peut-on imaginer ce que pourrait donner la numérisation de tels textes dans une base de données textuelles puisqu’on nous fait miroiter aujourd’hui la perspective de tels produits pour les langues africaines comme pour les créoles ?

48Les accents sur des voyelles et/ou l’usage de signes de l’API sont des éléments de complication de la graphie sur l’opportunité desquels je ne me prononce pas, par incompétence (quoique j’aie mon idée !), mais dont j’observe néanmoins qu’ils sont pour partie issus de réformes “savantes” ; encore faut-il se réjouir qu’on n’ait pas entrepris de noter les tons, la majorité des spécialistes s’accordant à dire qu’il n’y a pas là “une nécessité absolue” (ibidem, 155).

49Au Mali comme ailleurs, on a le sentiment que la graphie des langues, élaborée par des linguistes qui ne situent en aucune façon cette entreprise dans un projet de développement humain et sociétal, conduit à constituer, pour une infime élite qui est censée la maîtriser, un monopole de savoir quasi mandarinal.

5 – Conclusion

50On peut tirer de la lecture de cet article la conclusion triviale qu’il est préférable de réfléchir à ce que l’on veut faire avant de décider de quelle façon on le fera. Cette formule résume assez bien mon propos, mais de multiples exemple dans le domaine de la mise au point des codes graphiques des langues, démontrent que ce principe, aussi évident que sage, n’est que rarement appliqué, car, comme on le sait, le bon sens n’est pas la chose du monde la mieux partagée.

51Dans le cas des créoles, les rivalités acharnées entre des systèmes qui ne valent guère mieux les uns que les autres le montrent assez. A Maurice, où étaient en concurrence trois ou quatre systèmes, le gouvernement a commandé le 31 mars 2004, un rapport visant à l’élaboration d’une seule graphie ; cette volonté a conduit à l’élaboration d’un document intitulé, symboliquement, “Grafi-larmoni”. Il a le mérite, essentiel à mes yeux, de ne pas mettre en œuvre de diacritiques, mais il n’est pas encore sûr que tout soit définitivement réglé car j’observe qu’il y a déjà eu antérieurement (1987) une graphie dite “lortograf linité” (= l’orthographe de l’unité) dont les finalités étaient, il est vrai, différentes au plan de la graphiation !

52Un autre signe majeur du défaut de réflexion préalable est, dans les cas où des graphies officielles ont été adoptées depuis un certain temps, les multiples réformes qui interviennent dans la suite et conduisent à rendre peu à peu obsolètes les textes produits antérieurement, empêchant ainsi la capitalisation de l’écrit créole. On a vu l’exemple du bambara, mais j’aurais pu tout aussi bien prendre celui du créole seychellois dont la graphie a fait l’objet de plusieurs réaménagements, dont quelques-uns si absurdes qu’on y a très rapidement renoncé. Actuellement, donc un quart de siècle après l’officialisation de la première graphie de ce créole, on commence à prendre conscience de problèmes qu’il aurait fallu poser et résoudre avant d’élaborer quelque proposition orthographique que ce soit. Ici, comme ailleurs, on a mis la charrue de la graphisation avant les bœufs de la graphiation !

Français

Résumé

Les progrès des techniques informatiques (mise au point de la norme Unicode qui permet de mettre à disposition du créateur de code graphique n’importe quel signe) rendent paradoxalement plus nécessaire encore la distinction entre deux stades de la réflexion et de l’action dans la mise au point de codes graphiques pour les langues qui n’en possèdent pas. On propose donc ici de distinguer la “graphiation”, qui inclut toutes les formes d’approches de la problématique de l’écriture de ces langues (qu’il s’agisse de considérations sociales, économiques, psychologiques ou, bien entendu, linguistiques) d’un stade de réflexion et d’intervention ultérieur, la “graphisation” qui inclut, elle, les solutions techniques qui se dégagent des conclusions de la réflexion antérieure. En somme et en simplifiant beaucoup, il faut se demander “pour quoi ?” on écrit une langue avant de décider “comment” on choisit de le faire.

Robert Chaudenson
Université de Provence
Institut d’Etudes Créoles et Francophones / Institut de la Francophonie
29 avenue Robert Schuman, 13621 Aix-en-Provence
tél./fax : +33 (0)4 42 95 35 58
http://rchaudenson.free.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2007
https://doi.org/10.3917/rfla.101.102
Pour citer cet article
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