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Revue française de psychanalyse

2001/2 (Vol. 65)


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En exergue de son livre, Michel Schneider écrit ces mots de Rimbaud à Verlaine : “ Le seul vrai mot, c’est : reviens. ”

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« Malade de cet amour qui disait toujours la même chose, Marcel Proust cessa un jour de voir sa mère. Il se détourna vers une page qui devait en appeler tant d’autres et écrivit ce qu’il ne pouvait plus regarder. »

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Écrire, en son origine la plus lointaine, c’est faire que Maman revienne, qu’elle revienne lui donner le baiser de Combray. Écrire, c’est abolir la séparation et même la mort, écrire ne deviendra possible qu’à condition de se séparer d’elle, de renoncer pour toujours au baiser refusé.

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C’est cela que Michel Schneider nous raconte dans son livre, comment Marcel est devenu Proust, comment il a pu se dégager de l’amour fou (et de la haine) qui l’aliénait à sa mère pour réussir à écrire « de soi », à devenir un auteur, à sauver en lui le désir, et quel rôle a joué sa sexualité dans ce devenir écrivain.

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Au départ de la gestation de l’œuvre, Michel Schneider place « la conversation avec Maman », écrite trois ans après sa mort, qui devait servir de préface à l’essai sur la Méthode de Sainte-Beuve.

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« Tu sais en quoi elle consiste, cette méthode ? »

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— « Fais comme si je ne le savais pas », répond la mère.

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Cette petite phrase, comme celle pour Swann et Odette de la Sonate de Vinteuil, va devenir « le thème secret, la musique intime, l’hymne national de leur amour ».

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Dans le livre de Michel Schneider, elle va se répéter aussi comme un thème musical maintes fois repris. C’est elle que l’auteur a mis en titre de l’article qu’il nous a livré dans le numéro de la RFP consacré à Proust, c’est elle qui va suggérer l’idée d’un pacte entre Maman et Marcel, pacte d’un déni réciproque qui sera à la racine tant de la perversion que de l’écriture.

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Le Contre Sainte-Beuve, qu’on peut considérer comme l’ouverture de Proust à l’écriture, repose lui aussi sur un déni. En attribuant faussement à Sainte-Beuve l’idée caricaturale que c’est la vie de l’auteur qui détermine exclusivement son écriture et en défendant l’idée opposée que l’œuvre n’a rien à voir avec la vie de son auteur, Proust tente de faire comme s’il ne savait pas que son roman allait puiser dans sa vie, dans « ses vices » et parler de Maman et de lui.

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Le « fais comme si je ne le savais pas » est une phrase copiée du Bourgeois gentilhomme, un personnage qui ne sait pas et veut que l’autre croie qu’il sait. Dans la « conversation avec Maman », cette phrase est au contraire prononcée « par quelqu’un qui sait et veut faire croire à l’autre qu’elle ne sait pas, tout en lui laissant entendre qu’il se pourrait bien qu’elle sache ».

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Cette injonction laisse subsister le doute : sait-elle ou ne sait-elle pas ? Mais, en lui demandant de faire comme si elle ne savait pas, la mère pousse le fils à faire comme si elle savait et à ne pas en tenir compte, l’obligeant ainsi au déni.

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L’homosexualité de Proust a été l’objet d’un tel contrat entre lui et sa mère. À partir d’une scène puisée dans Jean Santeuil, Michel Schneider le résume ainsi : « Le fils lui, entend que son homosexualité serait acceptée par la mère, pour autant qu’il ne la lui fasse pas savoir. Se noue alors une alliance dans laquelle l’un et l’autre savent le secret de l’homosexualité mais la mère fait comme si elle ne la savait pas et le fils comme s’il ne savait pas qu’elle la sait. »

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L’attitude de Mme Proust devant la révélation de l’homosexualité de son fils peut être inférée de celle de Vinteuil découvrant l’homosexualité de sa fille. « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances », écrit Proust. Maman, comme Vinteuil, fait comme si elle ne savait pas. De son côté, Proust opère un déni symétrique de la part prise par sa mère dans son homosexualité, par exemple en esquissant une théorie génétique de l’homosexualité, comme s’il ne s’agissait pas d’un destin du désir.

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L’homosexualité de Marcel Proust témoigne du caractère irremplaçable de Maman, il ne peut désirer les femmes : elles sont autres qu’elle. Michel Schneider fait remarquer que cette homosexualité n’est pas une homosexualité masculine, qu’elle exclut le sexe pénétrant de l’homme. Dans La Recherche, toute sexualité, même celle qui unit Swann et Odette, se limite à des contacts de surface, des caresses, des baisers. Les scènes sexuelles, comme les considérations sur l’homosexualité, ont un cachet d’invraisemblance qui suggère que Proust était probablement resté vierge. Ce qui l’unit à ses amants est une sexualité d’enfant qui répète avec des garçons les jeux entre Maman et son petit. Et la mère et le fils le savent, mais l’un comme l’autre font comme s’ils ne le savaient pas.

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Mais le pacte de non-savoir est aussi celui qui se noue entre Proust et sa mère au sujet de l’écriture et c’est même ce qui lui permettra, abrité par le déni, de devenir quand même écrivain. Quand même, car ce que la mère interdit, ce n’est pas l’homosexualité mais l’écriture. Elle veut bien qu’il écrive des articles, des petites choses élégantes de l’ordre de la conversation littéraire et même, en femme lettrée, elle l’y incite mais elle ne veut pas qu’il devienne écrivain.

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Elle lui demande de faire comme si elle ne savait pas qu’il écrira, quand elle sera morte, un roman qui parlera d’elle et d’homosexualité. « Le fils cache à sa mère ce qu’elle lui a annoncé qu’elle ne voulait pas savoir. » Il ne peut écrire que contre sa mère et, pour y réussir, il doit faire non seulement comme si elle ne savait pas qu’il écrit, mais comme si lui-même ne le savait pas. La Recherche est « un livre sur un livre qui ne s’écrit pas », le narrateur fait comme s’il n’était pas romancier.

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Lorsque après tant de pages, à la fin du livre, le lecteur s’entend dire que le narrateur va commencer à écrire le livre qu’il vient de lire, il est saisi d’un sentiment d’étrangeté qui pourrait bien être l’effet de la levée d’un déni maintenu tout au long de l’œuvre. Le lecteur a fait comme s’il ne savait pas que le narrateur était en train d’écrire un livre. Le narrateur s’effraie tout au long du roman de n’avoir pas réussi encore à commencer à écrire et La Recherche est peuplée de personnages qui, selon le mot de Proust, sont des « célibataires de l’art », des artistes ratés qui n’ont pas réussi à dépasser l’échange mondain, le niveau de la conversation littéraire.

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Parmi eux, Michel Schneider fait une place privilégiée à Charles Swann, « le plus talentueux des ratés de l’écriture ». Swann apparaît comme le double inversé de Marcel, il n’est pas homosexuel, il aime les femmes mais échoue à devenir écrivain, il ne fera jamais son essai sur Vermeer. Swann, esthète et brillant, mondain et cultivé, est plutôt du côté de Maman, de ce qu’elle aurait accepté que Marcel devienne, là où elle aurait pu le confiner dans le rôle de partenaire des conversations amoureuses qu’ils cultivaient ensemble autour de la chose littéraire.

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Mais Proust a réussi à dépasser la position où Swann s’est enlisé, il a échappé au destin d’un Robert de Montesquiou, homosexuel et piètre écrivain.

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Dans l’œuvre elle-même, Michel Schneider repère les traces du passage du petit Marcel à l’écrivain Proust, passage qui est en quelque sorte redoublé par celui de l’auteur au narrateur.

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Il faut dire ici un mot de la « méthode » de Michel Schneider. Dans l’article qu’il lui consacre dans le Monde des livres (7 mai 1999), Michel Contat écrit ceci : « Michel Schneider... fait comme si personne avant lui n’avait jamais analysé le texte, ne l’avait jamais mis en rapport avec ce qui est su... de la vie de l’écrivain. » Or, en effet, il me semble que personne avant lui, du moins en ce qui concerne Proust, n’avait rompu aussi fermement avec les deux traditions de la psychanalyse appliquée que sont, d’une part, la psychobiographie (la méthode imputée par Proust à Sainte-Beuve), de l’autre, l’analyse de l’œuvre seule en la détachant de son auteur.

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Avoir compris que le Contre Sainte-Beuve reposait sur un déni – ce qui, à ma connaissance, est une originalité – a permis à Michel Schneider d’assumer la confusion souvent décriée par les puristes entre Proust et le narrateur et, ayant affirmé leur identité, de laisser se déployer ressemblances et différences entre l’un et l’autre.

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Sous les traits du narrateur, Marcel Proust s’avance masqué et c’est l’analyse de ce masque qui va permettre d’éclairer « les chemins de la création ».

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Pourquoi Proust a-t-il dissimulé l’homosexualité du narrateur ? Celle-ci se laisse deviner par des indices livrés plus ou moins à l’insu de l’auteur et s’affirme à travers la psychologie même du personnage, ne serait-ce par exemple que dans cette traque continuelle de leurs semblables qui caractérise les homosexuels.

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Mais il faut réfuter la méthode de Sainte-Beuve, ne pas laisser imaginer que derrière le narrateur se profile l’auteur qui ne fait qu’un avec lui. Même si la censure de l’époque y est pour quelque chose, cette dissimulation a la même source profonde qui pousse le romancier à dissimuler le prénom « Marcel » comme la judéité du narrateur. C’est que Proust, pour parvenir à la seule chose qui lui importait vraiment, devenir écrivain, devait rompre avec son identité de « fils homosexuel d’une mère juive ». Il devait s’arracher à tout ce qui signait son appartenance à sa mère, dans laquelle il pressentait l’écrasement de son propre désir. Ce qui est censuré, déguisé, ce n’est d’ailleurs pas tant l’homosexualité du fils que la complicité de la mère dans ce destin. Mais, comme autant de retours du refoulé, la transposition fréquente de Sodome en Gomorrhe, la place extrême qu’occupe l’homosexualité féminine dans l’œuvre, contribuent à maintenir la mère au centre du jeu, à lui accorder la place de conductrice du désir.

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En même temps, la haine, la cruauté envers une mère avilie, sa profanation, traversent La Recherche, en s’y inscrivant le plus souvent dans le contexte de l’homosexualité et de la perversion (Vinteuil). C’est la sexualité qui est profanation de l’autre, c’est la « férocité du corps qui jouit » sous le regard de l’autre, de la mère, qui en mourrait peut-être, comme cela apparaît dans un des premiers textes de Proust, La confession d’une jeune fille. La cruauté et le mal font partie des scénarios pervers dans l’œuvre et dans ce qu’on sait de la vie de Proust mais ils ne sont d’aucun secours pour en finir avec Maman.

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D’un côté la perversion, de l’autre l’écriture. Michel Schneider rapproche la scène de Montjouvain entre Mlle Vinteuil et son amie de la conversation avec Maman. Le dialogue entre les deux lesbiennes est pure mise en scène, mensonge. Proust écrit : « Elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit ces mots ( “mais c’est assommant, on nous verra” ) que pour la provoquer à lui répondre par certains autres qu’elle avait en effet le désir d’entendre : “Quand même on nous verrait, ce n’en est que meilleur”. »

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De même, le fils aurait pu penser que la mère ne disait ces mots ( « fais comme si je ne le savais pas » ) que pour le provoquer à répondre : « Le sujet serait contre la méthode de Sainte-Beuve. » D’un côté un prélude à la jouissance, de l’autre le commencement de l’écriture.

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Mlle Vinteuil fait semblant de ne pas savoir et de découvrir que leurs ébats se déroulent sous le regard du père, dans son portrait, que l’amie feignait de ne pas voir. On sait que c’est sur la profanation de ce portrait du père (ou de la mère) que la scène est sensée aboutir, mais elle est construite autour du regard, d’un « fais comme si je ne le voyais pas » qui implique que l’autre pourrait avoir vu – ce qui est une condition de la jouissance – mais aurait décidé de fermer les yeux.

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Michel Schneider rapproche le geste de la fille de Vinteuil posant sur la table le portrait de son père de celui de Maman posant Le Figaro qui contient un article de son fils : « Négligemment, avec un air de distraction et d’indifférence, près de moi mais si près que je ne pouvais pas faire un mouvement sans le voir. » Est-ce une façon pour Mme Proust de fermer les yeux sur les débuts d’écrivain de Marcel ? Il faut rappeler que la préface au Contre Sainte-Beuve a été écrite trois ans après la mort de la mère, ce qui accentue le fait que Proust était dans la nécessité, pour se mettre à écrire, de penser que Maman qui sait tout et qui voit tout fermerait les yeux.

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Dans la scène de Montjouvain, qu’on peut considérer comme une scène primitive – le narrateur qui voit est exclu – il s’agit, comme dans La confession d’une jeune fille, d’un enfant qui exhibe sa sexualité aux parents, lesquels pourraient en mourir. Inversion qui nous ramène à Proust, à son déni de la scène primitive, à la découverte de l’horreur d’un sexe différent du sien. – La seule scène primitive hétérosexuelle de La Recherche concernant les parents du narrateur est évoquée par leurs vacances à la villa au nom éloquent de « Montretout ».

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C’est ce déni qu’il maintiendra à travers son homosexualité, faisant comme s’il ne savait pas que la mère est manquante.

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Il aurait pu, s’il était resté dans cette voie, élire « Maman » comme fétiche, « afin qu’elle ne manque ni ne meure jamais ». « Mais Proust a raté cet embaumement du désir... Le roman ne se serait jamais construit sans la perversion mais il est aussi l’échec de la perversion. »

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« Il faut choisir entre regarder le visage de maman jusqu’à s’y fondre, et écrire un livre dans lequel il disparaîtra. »

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Le narrateur, à propos d’Albertine, dit : « Ces pages, si elle avait été capable de les comprendre, par cela même, elle ne les eût pas inspirées. » Proust pensait que sa mère n’aurait pas compris son livre, qu’il ne lui aurait pas plu.

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La césure entre les premiers écrits de Proust, « qu’un Robert de Montesquiou aurait pu signer », et l’œuvre qui fera de lui un grand écrivain, ne se produira que plusieurs années après la mort de la mère.

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Dans cette vocation à devenir écrivain, le père eut à jouer un rôle important. Avec une vigueur toute virile, sur un ton radical et même tranchant, Michel Schneider s’insurge contre les « clichés sur les mères abusives et les fils ha ïssant un père plus falot que phallique », ne comprenant rien ni à la sensibilité de sa femme, ni au génie de son fils. Même si elle l’a tenté, la mère de Proust n’a pas réussi à dévaloriser son mari aux yeux du fils « sans quoi nous ne connaîtrions même pas ce fils, cette mère, ce père, parce que le fils serait resté sans œuvre ».

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Contrairement à bien des idées reçues, il n’est pas vrai que Proust ait été indifférent à l’égard de son père. Adrien Proust, bien qu’il ait été tout un temps hostile et méfiant vis-à-vis de cette activité peu sérieuse qu’est l’écriture, « souhaitait secrètement que son fils s’y dédie ». Plus, il savait « qu’on ne choisit pas de devenir écrivain, qu’on ne peut faire autrement. Que ce n’est pas une carrière mais une maladie ».

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Dans La Recherche, le narrateur dit de sa mère qu’elle « ne parut pas très satisfaite que mon père pour moi ne songeât plus à la “carrière” ». « Je crois que... ce qu’elle regrettait, c’était moins de me voir renoncer à la diplomatie que m’adonner à la littérature. » Le père, lui, s’écria : « Mais laisse donc, il faut avant tout prendre du plaisir à ce qu’on fait. Or il n’est plus un enfant. Il sait bien maintenant ce qu’il aime, il est peu probable qu’il change. »

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« En disant de moi : “Ce n’est plus un enfant, ses goûts ne changeront plus”, mon père venait tout d’un coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps. »

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Ainsi, ces paroles prêtées au père du narrateur témoignent de ce que le père, pour Proust, a joué son rôle de séparateur, l’a en quelque sorte mis au monde, sorti « du suspens temporel dans lequel, de vers en pastiches et de traductions en essais mondains, il communiait avec Maman dans une adoration perpétuelle, réciproque et stérile ». C’est comme un père que Proust a pu concevoir l’enfant qu’est son œuvre, c’est identifié à son père qu’il eut la virilité de la mener à bien à travers tant de labeur et de souffrance.

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L’ouvrage que nous venons de lire est-il le livre d’un écrivain ou bien l’essai enfin et heureusement achevé que Swann méditait d’écrire « sur Vermeer » ? L’un et l’autre sans doute, comme le veut le titre de la collection. La question ainsi posée se complique du fait que Michel Schneider est psychanalyste. Et si son livre n’est pas un livre de psychanalyse, il ouvre à l’analyste suffisamment de perspectives pour donner l’envie de le commenter dans une revue de psychanalyse.

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« Retracer la part prise par la mère et l’homosexualité dans le devenir écrivain du “petit Marcel” est plus difficile qu’il n’y paraît », écrit-il. Il me paraît en effet et, on le sait, que c’est là une tâche extrêmement difficile et que ce projet (qui ne peut être que celui d’un psychanalyste) d’établir un pont entre le destin sexuel, le rôle de l’objet et la création est soumis à tellement d’aléas, de difficultés méthodologiques, que souvent il devient irréalisable ou rate son objectif.

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En habitué des créateurs, Michel Schneider évite la généralisation de ses thèses, sauf peut-être en ce qui concerne l’indispensable fonction du père – déjà repérée par exemple dans son livre sur Baudelaire – dans la genèse d’une œuvre comme dans celle d’un enfant. Appliqué au cas de Proust, il faut remarquer combien ce rôle séparateur qu’a su jouer Adrien Proust a été le plus souvent gommé, dénié par les critiques.

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Ce que Michel Schneider me semble avoir réussi de la manière la plus talentueuse, c’est retracer le passage de l’homme à l’auteur et de l’auteur à son personnage. L’homme Proust se retrouve dans le narrateur mais altéré, transmué, semblable et différent. C’est l’analyse de la transmutation, transmutation des personnages mais aussi des scènes, qui fait apparaître quel chemin a dû parcourir Proust pour devenir un auteur, c’est-à-dire quelqu’un d’autre, dans l’inévitable imposture de l’écrivain. Allant sans cesse de la vie à l’œuvre, dans un mouvement fluide et musical d’une grande beauté, l’auteur évoque les ruptures, les renoncements, les mises à distance, les déplacements qui ont été nécessaires, parce que l’œuvre ne pouvait être conçue que contre Maman. Mais comment se délivrer d’une mère, la tuer en soi – la haine et la profanation ne réussissant qu’à la perpétuer – si ce n’est à travers l’acte même de l’écriture, lequel nécessite que la séparation soit déjà amorcée ?

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Outre le rôle du père, l’hypothèse originale de Michel Schneider est que c’est le pacte pervers qui unit la mère et le fils dans des dénis croisés qui, se déplaçant sur le secret sexuel de l’écriture, a permis à celle-ci de s’émanciper. Marcel Proust n’a pu se mettre à écrire qu’en faisant comme si elle ne savait pas, à l’abri du déni. L’écriture de l’œuvre tire sa source du même pacte de non-savoir réciproque que celui qui s’est noué autour de l’homosexualité, mais elle a permis d’y échapper.

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« Sans cette mère-là, Proust ne serait pas devenu homosexuel ni écrivain ; mais s’il n’avait pu, à force de travail, de haine et de désir, s’affranchir de son homosexualité et de sa mère dans l’écriture, il serait resté le petit loup qui montre ses petits papiers à sa petite maman, pour lui dire : “reviens”. »

Notes

[1]

Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 1999.


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