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Revue française de psychanalyse

2002/5 (Vol. 66)


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Après les travaux de César et Sará Botella sur la figurabilité, les rapports de Marie-France Dispaux et Nicole Carels nous permettent de continuer notre avancée dans la recherche clinique et la mise en œuvre de variantes techniques, tantôt préméditées en raison de la structure du patient, tantôt improvisées par suite d’un travail en coesthésie. Ces pensées qui nous viennent brusquement pendant une séance, voire un acte manqué tel que durée de la séance abrégée ou prolongée, oubli de l’heure d’une séance, qui paraissent d’abord hors de propos, entraînent chez l’analyste une inquiétude, puis finalement déclenchent un processus transformationnel chez le patient et nous permettent de nouvelles réflexions sur les pulsions et les défenses.

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Le cas d’un patient, Marcos, sur lequel j’ai beaucoup travaillé à propos des carences de figures paternelles et des difficultés d’identification, m’est revenu à l’esprit pendant le congrès à propos d’un incident qui a entraîné une transformation notoire.

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Marcos, un intellectuel avait tenu à faire une analyse, bien qu’il ne présentait aucun symptôme notable sinon un certain mal-être, pas d’échec dans sa vie professionnelle ou dans sa vie privée. Il n’y avait pas d’analystes dans le pays où il vivait. Il avait choisi, sur la liste des membre de la Société, un analyste ayant des fonctions importantes ; malheureusement celui-ci lui avait dit qu’il ne pourrait pas le prendre et lui avait conseillé de me voir. Après s’être assuré, lors d’un premier entretien, que je lui garderais une place, il avait entrepris des démarches pour obtenir un poste en France, ce qu’il obtint au bout de deux années pendant lesquelles il m’avait tenue au courant pour être certain de me retrouver. Lorsqu’il avait trois ans son père était devenu hémiplégique et aphasique. Marcos avait vu, jusqu’à douze ans, ce père infirme qu’il s’amusait à taquiner, ce qui avait entraîné une grande culpabilité. Après la mort du père, l’enfant avait vécu avec quatre femmes, mère, grand-mère, tantes et un très vieux grand-père. Un instituteur l’avait pris en affection et lui avait fourni une figure d’identification, aussi était-il devenu, lui aussi, enseignant. L’histoire familiale m’indiquait déjà pourquoi il avait choisi d’abord un analyste masculin puis ensuite celle que ce dernier lui avait désignée. Cela explique aussi le comportement un peu étrange qu’il eut pendant les premiers mois de la cure.

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Lors de la première séance, après que je l’eus invité à s’allonger il se mit à marcher de long en large dans le bureau en disant : « Vous n’avez pas peur de moi ? je suis peut-être un sadique, je suis peut-être dangereux pour vous. » Il répéta cela à plusieurs reprises puis se décida à s’allonger. Mais à peine une minute s’était-elle écoulée qu’il se retourna brusquement pour se mettre à plat ventre, s’appuyer sur ses avant-bras et me regarder en disant : « Non, je ne peux pas rester allongé sans vous regarder. » Il avait manifestement peur. Curieusement, avec Marcos, malgré quelques provocations, je me sentis toujours impavide. Six mois plus tard il me déclara que maintenant il pouvait s’allonger « comme tout le monde » et désormais fit son analyse dans la position classique.

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Quant aux fantasmes qui l’avaient sans doute inquiété je n’en sus jamais rien, tout au plus manifesta-t-il quelques tendances voyeuristes et me fit part de promenades dans le bois de Boulogne muni de jumelles.

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Un jour Marcos voulut passer un test de Rorscharch, par curiosité, car certains de ses élèves avaient passé des tests. Il me demanda l’adresse d’une psychologue. Peu après celle-ci me téléphona, très inquiète : « Savez-vous, dit-elle, que cet homme est psychotique ? » – « Pourquoi ? » – « Parce qu’il donne beaucoup trop d’images, beaucoup trop d’associations. » Je lui dis qu’il était en analyse en position allongée depuis plusieurs années et que je n’avais aucune inquiétude ; elle conclut que ce devait être lié à l’analyse.

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Marcos différait donc de ces patients que nous nous évertuons à faire accéder à des représentations. Il rêvait, il imaginait des récits, des mythes dans lesquels il introduisait des personnages connus et des animaux, la figure de la Gorgone et celle d’un serpent étant les plus fréquentes. Angoisse de castration, conflit œdipien et culpabilité furent analysés mais j’avais souvent l’impression qu’il « en faisait trop », plutôt qu’une carence de représentations il y avait un trop-plein de fantasmes, j’arrivais même à penser que ce n’étaient pas ses vrais fantasmes. Je me souvenais d’une conversation avec Maurice Bouvet qui me disait qu’il existait une défense par le « trop associer », je pensais aussi à la patiente d’un collègue américain qui disait qu’elle ne pouvait avoir des relations sexuelles que si elle regardait en même temps un film érotique, sans doute pour masquer ses fantasmes personnels.

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Que pouvons-nous faire devant de tels cas ? Lorsqu’il y a absence de représentation, il nous arrive de penser à la place du patient, comme nous le voyons avec les exemples donnés par Michel de M’Uzan, César et Sará Botella et les rapporteurs du congrès actuel, mais si le patient nous apporte des représentations pour refouler des fantasmes qui le terrifient que pouvons-nous faire ? Quel processus de transformation pourrions-nous faciliter ? Que penser à la place du patient ?

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Un point important de cette observation est que Marcos était en quête de figures d’identification viriles : il avait tendance à imiter ses collègues, lors d’une conversation avec l’un d’eux il mimait ses gestes, prenait son accent, il avait très peur que l’on s’en aperçut.

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Le mimétisme est un comportement typique des sujets qui ont souffert de carence paternelle. Dans le transfert Marcos montrait le désir que je sois un personnage fort qui donne des limites. Un jour, il déclara qu’il me voyait comme un grand singe, un gorille. Quand je lui montrais qu’il désirait « un garde du corps puissant et protecteur » il en fut étonné et amusé.

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Marcos avait un symptôme qu’il ne m’apprit pas tout de suite. Il souffrait d’insomnies, avait beaucoup de mal à s’endormir et se réveillait souvent. Un acte manqué de ma part vint satisfaire mes interrogations. Un matin, Marcos vint comme d’habitude à 9 h 30, je ne répondis pas, il sonna à nouveau, attendit, resonna et repartit. Je n’avais pas entendu mon réveil, or c’est la seule fois où il m’est arrivé de ne pas me réveiller pour une séance, j’étais ennuyée et perplexe. À la séance suivante, je dis à Marcos la vérité en le priant de m’excuser. Je ne m’attendais pas à sa réaction. « Comment, dit-il, on peut dormir comme ça ! » et de répéter pendant un moment : « On peut donc dormir comme ça ! » « Eh oui » finis-je par dire. « Eh bien, eh bien, alors c’est possible ? »

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Encore une séance, puis une autre, encore une autre et Marcos me dit : « Eh bien maintenant je dors, je ne vous l’ai pas dit tout de suite car j’avais peur que cela ne dure pas. » Et depuis ce jour-là Marcos n’a plus eu d’insomnies. Sans doute fallait-il, non pas que je pense à sa place, mais que je lui montre qu’on peut ne pas craindre ses propres fantasmes comme il avait déjà expérimenté que je n’avais pas peur de lui. Il pouvait enfin s’identifier à un père tranquille et en bonne santé.

Résumé

Français

Il faut parfois penser à la place de certains patients pour déclencher des représentations et des processus de transformation. Avec un sujet, qui apportait un excès de représentations pour masquer d’autres fantasmes refoulés parce que terrifiants, un acte manqué de l’analyste a témoigné d’un travail en co-esthésie fructueux.

Mots clés

  • Acte manqué
  • Carences paternelles
  • Co-esthésie
  • Excès de représentations
  • Fantasmes masqués
  • Identifications

English

One must sometimes think in the place of certain patients, in order to trigger representations and the processes of transformation. With a subject who provided excess representations to mask other fantasies repressed because they were terrifying, a parapraxis of the analyst pointed to fruitful work in co-esthesia.

Key-words

  • Parapraxis
  • Paternal lack
  • Co-esthesia
  • Excess representations
  • Masked fantasies
  • Identifications

Deutsch

Man muss manchmal an Stelle gewisser Patienten denken, um Vorstellungen und Verwandlungsprozesse hervorzurufen. Mit einem Subjekt, welches einen Überfluss von Vorstellungen vorschlug, um andere verdrängte Fantasmen zu maskieren, da sie zu angsterregend waren, wurde eine Fehlleistung des Analytikers zum Zeugen einer fruchtbringenden Arbeit in Co-esthesie.

Schlüsselworte

  • Fehlleistung
  • Fehlen des Vaters
  • Co-esthesie
  • Überfluss an Vorstellungen
  • Maskierte Fantasmen
  • Identifizierungen

Español

A veces es necesario ponerse en el lugar de ciertos pacientes para activar representaciones y procesos de transformación. Con una persona, que brindaba un exceso de representaciones para ocultar otras fantasías reprimidas, un acto fallido del analista dio testimonio de un trabajo en coestesia fructuoso.

Palabras claves

  • Acto fallido
  • Carencias paternas
  • Coestesia
  • Exceso de representaciones
  • Fantasías ocultas
  • Identificaciones

Italiano

A volte, per sprigionare rappresentazioni e processi di trasformazione in certi pazienti, bisogna pensare a posto loro. Con un soggetto che portasse un eccesso di rappresentazioni per mascherare altri fantasmi rimossi poichè terrificanti, un atto mancato dell’analista testimonio’di un lavoro fruttuoso di co-estesia.

Parole chiave

  • Atto mancato
  • Carenze paterne
  • Co-estesia
  • Eccesso di rappresentazioni
  • Fantasmi maschere
  • Identificazioni

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