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1On doit la première synthèse théorique de “ la perversion narcissique ” à P.-C. Racamier. Racamier donne de la perversion narcissique une description clinique avant de l’aborder sur le plan métapsychologique. Cette notion “ sert son souci de décrire et de traquer les processus pervers dans les familles et dans les groupes ”, précise G. Bayle, dans son étude biographique consacrée à P..C. Racamier [1]. On sait que Racamier s’est particulièrement attaché à décrire le caractère délétère de la perversion narcissique dans l’institution psychiatrique. Il emploie des mots très percutants pour décrire les moyens employés par les pervers narcissiques et prône le combat pour enrayer leur action. Ce sont des “ noyauteurs ” pour qui tout est bon pour attaquer le plaisir de penser et la créativité : pour le pervers narcissique dominent “ le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir ” [2]. Il ajoute qu’ “ il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne ”. Il préconise de confondre ces noyauteurs par l’humiliation pour qu’ils “ se crachent eux-mêmes ” et il ajoute : “ Tuez-les, ils s’en foutent, humiliez-les, ils en crèvent ! ” [3]

2Avec une violence de plume tout à fait inhabituelle, Racamier, le thérapeute inlassable de patients psychotiques au long cours – avec lesquels il sait faire naître des mouvements profonds d’identification réciproques grâce au maniement subtil de son contre-transfert – se déchaîne contre le comportement des pervers narcissiques.

3La conception que développe Racamier de la perversion narcissique est-t.elle encore analytique ou n’est-elle que purement phénoménologique ? Elle s’inscrit dans le droit fil de ses réflexions sur la séduction narcissique (maternelle en particulier) et le mouvement pervers et dérive directement des travaux concernant les névroses de caractère, organisations asymptomatiques et egosyntoniques dont l’entourage porte le poids alors que le sujet considère sa façon d’être comme légitime. La perversion narcissique serait l’extrême de la névrose de caractère ou constituerait même une « perversion de caractère ».

4L’intensité des réactions négatives des psychanalystes en général, et de Racamier en particulier, en face de telles organisations ne viendrait-elle pas du fait que celles-ci s’opposent presque point par point au programme que s’impose l’analyste vis-à-vis de son patient ?

5À la fois contre-dépressive, anti-conflictuelle et anobjectale, la perversion narcissique implique-t-elle nécessairement à son origine un impératif défensif qui mobilise déni et expulsion dans autrui des douleurs et tensions internes narcissiquement trop blessantes pour le sujet ? Le narcissisme de la perversion narcissique serait alors un narcissisme blessé.

6L’attraction objectale, vécue comme dangereuse, conduit le pervers narcissique à faire de l’objet un « objet-non-objet » chosifié. L’objet apparaît ainsi d’autant plus indispensable à la réalisation du mouvement pervers narcissique qu’il est craint, attaqué et réduit à sa fonction de réceptacle inerte. Pourrait-on faire intervenir ici une dynamique contenant-contenu inspirée de Bion ? Comment, dès lors, envisager l’objet de la perversion narcissique ? Peut-on se contenter de l’approximation qui consiste à le décrire comme « objet-non objet » ?

7Peut-on percevoir ici, malgré les efforts défensifs, les vestiges des investissements libidinaux et agressifs sous la forme d’un double et dramatique triomphe anal et phallique, et quelle est la place des pulsions partielles dans cette forme de perversion ?

8La souffrance de ces sujets, pour être masquée, n’est-elle pas considérable, contraignante ?

9La perversion narcissique apparaît, elle, comme une modalité de lutte contre la perte de l’unité du self, comme un ultime rempart contre la dépersonnalisation et la psychose, comme un aménagement aussi destructeur que désespéré pour maintenir une survie psychique au détriment d’autrui ?

10La seconde théorie des pulsions ne trouve-t-elle pas ici son terrain de prédilection où vie et mort s’affrontent interminablement ?

11Si, du point du vue individuel, on peut considérer que grâce à l’alliance avec l’autoérotisme, la perversion narcissique serait une cicatrisation moins déstructurante du deuil originaire que la psychose, il convient, par contre, d’être particulièrement vigilant face au potentiel destructeur de ces organisations de caractère dans les groupes.

12À côté des authentiques organisations perverses narcissiques, P.-C. Racamier laisse une place à l’existence de « moments » pervers narcissiques susceptibles de survenir à la faveur d’un moment de vie particulièrement douloureux, conflictuels ou dépressifs. Il fait même de ces moments, quand ils surviennent a minima, des facteurs qui participent à une adaptation sociale satisfaisante.

13Si les authentiques pervers narcissiques viennent rarement demander de l’aide aux psychanalystes, ne rencontre-t-on pas, à l’occasion, dans le cours évolutif d’une cure, des « secteurs » pervers narcissiques chez un analysant, que ceux-ci préexistent ou qu’ils apparaissent comme des modalités défensives particulières qui s’organisent à la faveur de mouvements transférentiels ? Qu’en est-il alors du contre-transfert ? Le danger n’est-il pas, du fait notamment des inévitables attaques narcissiques dont l’analyste est l’objet, de passer à côté de la douleur originelle qui les sous-tend puisque telle est la finalité même du mouvement pervers narcissique ? Comment analyste et analysant peuvent-ils alors sortir de tels aveuglements antalgiques ?

14Le terme de Racamier qui associe narcissisme et perversion invite tout naturellement à réenvisager les rapports des deux notions : le dictionnaire Robert associe « pervers » à « corrompu », « dépravé », « méchant ». L’adjectif « pervers » est plus ancien (XIIe siècle) que la « perversion » qui n’apparaît qu’au XVe siècle en y ajoutant le « dérangement », le « dérèglement » et l’ « égarement » ou, par extension, la « folie ». La « perversité » reste associée à la « perfidie » ou à la « malignité » ; elle s’oppose à la « bonté », à la « bienveillance » et à la « vertu. » « Corrompre » et « dévoyer » ne vont pas sans « séduire » : seducere, conduire à soi, ce qui implique une dimension narcissique active dans toute perversion...

15Le « narcissisme », mot du XXe siècle, hésite entre une « contemplation de soi » ou « une perversion sexuelle qui consiste à se choisir comme objet érotique » (selon le Robert).

16Dans la construction de la théorie analytique, le statut du narcissisme a varié entre des définitions successives qui se côtoient sans s’annuler. Chez Freud, il apparaît comme une perversion puis comme un stade du développement normal de la libido qui s’oppose à un narcissisme primaire des débuts de la vie, avant d’être envisagé comme un état de régression – normal dans le sommeil – ou pathologique dans la psychose. Freud distinguera, par le lieu de son investissement la libido narcissique et la libido objectale.

17Ainsi du narcissisme comme perversion sexuelle, on est amené à s’interroger sur une forme de perversion non directement sexuelle, caractérisée par un destin particulier du narcissisme et par ses conséquences relationnelles.

18Dès lors apparaît-il pertinent d’accorder à la perversion narcissique une place spécifique et autonome dans le vaste champ des perversions sans accréditer implicitement les thèses qui attribuent au narcissisme une trajectoire parallèle à celle de la libido ? Les perspectives de Kohut pourraient-elles apporter leur éclairage à la notion de perversion narcissique ? La notion de « rage narcissique chronique » par exemple ?

19On sait que pour plusieurs théoriciens du narcissisme, il est nécessaire de distinguer le narcissisme du jeu des pulsions. Grunberger décrit un conflit économique entre le narcissisme et les pulsions ; Kohut fait du narcissisme une lignée indépendante de celle des pulsions ; le développement narcissique est un enjeu prioritaire du travail de la cure avec des implications techniques spécifiques, en particulier dans le maniement du transfert ; Winnicott, lui aussi, réduit considérablement le rôle des pulsions sexuelles, en particulier dans la compréhension des mouvements de dépression dans lesquels le sexuel peut constituer un leurre, masquant le rôle du narcissisme. La tolérance témoignée par Winnicott vis-à-vis du caractère de son patient analyste Masud Kahn – qu’un regard rétrospectif est tenté de ranger sous la rubrique « pervers narcissique » – est-elle la contre-partie de ce souci ?

20Les auteurs qui considèrent la pathologie du narcissisme comme limite de l’action de l’analyste auraient-ils raison ? A contrario, Kohut préconise, et particulièrement dans les pathologies narcissiques, une attitude bienveillante, celle de l’ « empathie » pour que les « besoins narcissiques primitifs » puissent s’activer dans la cure. Ce serait la condition indispensable à tout travail interprétatif ultérieur portant sur les représentations, le clivage entre le champ de la pulsion et celui du narcissisme trouvant alors une justification thérapeutique.

21Les pervers narcissiques ont toutes les raisons de nous éviter ou de nous ignorer : il n’est donc pas facile de mettre en œuvre des réflexions métapsychologiques si loin des conditions d’application de la méthode analytique...

22Comment peut-on se représenter le monde interne du pervers narcissique ? Comment devient-on pervers narcissique ? Au cours ou au décours de quels états psychopathologiques ? Que font ces personnages dans l’institution psychiatrique, pourquoi y sont-ils entrés ? Qui sont leurs cibles privilégiées ?

23Des descriptions de Racamier, on peut déduire que ce dont le pervers narcissique, extrémiste parmi les personnalités narcissiques, lui qui transforme les autres en « ustensiles », serait tout à fait incapable, c’est de se déprendre de quoi que ce soit pour s’éprendre, même a minima, de qui que ce soit : sans ce minimum que peut-on recevoir ? L’économie libidinale fonctionne en faisant communiquer en permanence, de façon dialectique, le narcissique et l’objectal ; c’est un équilibre dynamique. Les états passionnels apportent même un bonus : dans l’état amoureux, idéalisé, l’objet d’amour rejaillit narcissiquement sur le sujet ; on se dessaisit narcissiquement au profit d’un objet dont l’éclat, alors, « renarcissise » ; Freud parlait alors de « narcissisme dérobé aux objets »... Le pervers narcissique prendrait sans donner.

24Comment comprendre alors une telle rétention narcissique ? On sait que Francis Pasche postulait une capacité anti-narcissique fondamentale [4]. « Tout est régi par Éros et Thanatos, la dualité narcissisme et anti-narcissisme en est sans doute la première expression sur le plan psychique »... Tout le commerce avec l’objet, toute la balance entre le narcissique et l’objectal se trouverait sous la dépendance de cette dualité de base, un investissement narcissique du moi – centripète – et un investissement centrifuge de l’objet que Pasche situe donc au départ de la vie psychique. Pasche précise : « C’est l’anti-narcissisme qui fait courir le risque de chercher au-dehors l’assouvissement des besoins et qui fonde la tolérance à l’inassouvissement du désir. »

25Dans la perversion narcissique décrite par Racamier, la dimension anti-narcissique est devenue inapparente : elle aurait disparu, se serait effacée. Mais le pervers narcissique a pourtant « besoin » des autres comme « ustensiles » pour échapper à sa conflictualité interne : ce « besoin » ne comporte-t-il pas, a minima et sous une forme dévoyée, une certaine dimension anti-narcissique ?

26C’est peu dire que de souligner que la perversion narcissique implique une emprise, si radicale qu’on ne voit plus que cela. La perversion narcissique est-elle caractérisée par un destin pulsionnel particulier dans lequel un des deux formants de la pulsion – tels que les décrit P. Denis – aurait disparu ? Dans la perversion narcissique, l’emprise se serait coupée du registre de la satisfaction : l’emprise ne serait plus au service de la construction de la satisfaction, elle se suffirait à elle-même tandis que le registre de la satisfaction serait désinvesti. Le plaisir du pervers narcissique ressortirait d’un triomphe sur l’objet et non pas de la satisfaction de la pulsion dans son ensemble.

27L’étymologie rapproche, comme on l’a vu, la séduction de la perversion. La notion de séduction narcissique – autre concept Racamier, nous l’avons dit – présente l’intérêt d’introduire une notion sémantiquement voisine et qui ouvre à une perspective développementale importante en clinique, celle des relations parents/enfant. Il s’agit de mécanismes discrets, sans atteinte visible à la vertu, sans corruption ni dévoiement choquants, mais de mécanismes qui permettent l’asservissement du psychisme de l’enfant à celui des parents, de la mère par exemple. Aux antipodes du « medium malléable » de Marion Milner, la mère peut apparaître comme un authentique pervers narcissique échappant à ses conflits et à ses deuils en transformant son enfant en ustensile ou en appendice, en refusant par exemple qu’il devienne pour elle un objet de désir, désir qui serait, par inhibition de but, transmué en tendresse ? À la place de cette transmutation de la sexualité en tendresse, on assisterait non pas à une inhibition de but, mais à une conversion de but qui ne serait plus la satisfaction mais l’emprise. Les consultations et les traitements parents-bébé mettent en évidence des situations où des mères, souvent en raison de deuils « non faits » ou d’antécédents traumatiques méconnus, exercent sur leur enfant une telle pression, pour réprimer en elles toute actualisation conflictuelle douloureuse.

28Plus généralement, on sait que Green oppose un « narcissisme de vie » et un « narcissisme de mort » ; ce destin particulier du narcissisme qu’est la perversion narcissique constituerait-il un triomphe de l’exigence d’un narcissisme primaire absolu au service exclusif de la pulsion de mort ?

29La perversion narcissique serait-elle une organisation caractérielle fondée sur la chronicisation de la « triade maniaque » d’Hanna Segal : triomphe, contrôle, mépris ?

30Ces différentes pistes explorent la face narcissique ; d’autres articulations théoriques pourraient être évoquées autour du pôle pervers de la perversion narcissique ; le masochisme dont le rôle organisateur central est affirmé par Benno Rosenberg, paraît être ici singulièrement absent ou refusé. Quels liens entretiendrait la perversion narcissique avec d’autres registres pervers : avec le sado-masochisme mais aussi le fétichisme ?

31Janine Chasseguet-Smirgel a soutenu que le sadisme était la matrice de toutes les perversions sexuelles, ne serait-elle pas la matrice de la perversion narcissique et en ce cas ne pourrait-on pas souscrire à la suggestion de Gérard Bayle : considérer les perversions sexuelles comme expression, focalisée ou a minima, d’une perversion narcissique ?

32Racamier a débusqué les pervers narcissiques dans les thérapies de familles ou dans la vie de l’institution psychiatrique mais on ne peut se désintéresser de ce qu’ils deviennent dans d’autres groupes humains ou dans d’autres institutions : on pense à l’école, aux Églises, aux sectes mais aussi à certaines dérives démagogiques ou totalitaires, voire terroristes, dans la vie politique quand la perversion narcissique devient, de par la personnalité de certains leaders, le principe organisateur de la foule ; on peut évoquer ainsi les bandes, la délinquance urbaine ou les organisations maffieuses qui font peut-être leur miel de ce principe actif. La notion psychosociologique de « harcèlement moral », développée, avec un grand succès, dans le livre d’Hirigoyen, ne recouvre-t-elle pas, en partie, le champ des perversions narcissiques ?

33Last but not least, peut-on envisager le risque d’apparition d’une telle contre-attitude chez l’analyste lorsque le contre-transfert échappe à ses capacités d’autoanalyse ?

34Jacques Angelergues
et François Kamel

Notes

  • [1]
    Gérard Bayle, Paul-Claude Racamier, Paris, PUF, « Psychanalystes d’aujourd’hui », 1997.
  • [2]
    P.-C. Racamier, Cortège conceptuel, Éd. Apsygée, Paris, 1993.
  • [3]
    P.-C. Racamier, Le Génie des origines, Psychanalyse et psychoses, Paris, Payot, 1992.
  • [4]
    Francis Pasche, L’anti-narcissisme, 1964, in À partir de Freud, Payot, 1969.
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