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Revue française de psychanalyse

2004/1 (Vol. 68)


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Quel rare plaisir de retrouver la voix et la pensée d’Évelyne Kestemberg, voix et pensée subtiles, libres, inventives, d’une actualité étonnante et d’un enseignement toujours indispensable, particulièrement pour ceux d’entre nous qui, selon son expression, “ commercent ” avec des patients psychotiques. Évelyne Kestemberg a laissé le souvenir unanime d’une clinicienne “ hors pair ”, aux intuitions confondantes, à l’intelligence précise du fonctionnement psychique complexe des patients qu’elle a vu pendant vingt ans en consultation au centre de psychanalyse de l’ASM 13. Moins connue est la théoricienne, pourtant tout aussi présente en son souci permanent d’articuler sa clinique intuitive à la métapsychologie, qu’elle réactualisait sans en quitter le cadre exigeant, par la création de nouveaux concepts : la relation fétichique à l’objet, le personnage tiers, la phobie du fonctionnement mental et, bien entendu, la psychose froide, pour ne citer que les principaux. C’est le mérite de ce livre, via les dix articles qui le composent, que de nous faire vivre in statu nascendi, au cours d’une période d’une trentaine d’années (1958-1986), la construction de ce travail de pensée qui part de la clinique pour aller vers la théorie, et souvent revient à la clinique. C’est aussi une validation de ces concepts que de constater, de nombreuses années après leur création, qu’ils sont “ naturellement ” intégrés à la pratique sans que nous en connaissions nécessairement ni l’origine ni les fondements théoriques, ce que cet ouvrage nous propose de redécouvrir.

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Théorisation rigoureuse, choix de termes précis, compréhensibles et « sensibles », retravaillés sous nos yeux en un dialogue constant entre les repères fondamentaux posés par Freud, principalement dans le registre de l’économie et sous le primat de la sexualité infantile, et l’approche nécessairement innovante à laquelle nous convient les patients psychotiques : « Je crois, disait-elle en un autre lieu [2][2]  À propos de quelques questions posées par la relation..., que les adolescents et les psychotiques nous contraignent à une invention métapsychologique qui nous est propre, faute de quoi, peut-être, les robotisons-nous, mais certainement nous sommes robotisés ». Non, Évelyne Kestemberg ne s’est jamais robotisée, d’où la fraîcheur, l’actualité et je dirais même la toujours urgente nécessité de son témoignage.

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Notons également que sa démarche originale était dans le même temps soucieuse de s’inscrire aux côtés des propositions théoriques de ses pairs, toujours cités [3][3]  Travail commencé avec Jean Kestemberg puis poursuivi..., inscription aussi bien de proximité que contradictoire ou complémentaire. Cette reconnaissance nous offre ici, en quelque sorte en prime de lecture, l’occasion de reprendre contact avec une communauté scientifique d’une exceptionnelle fécondité [4][4]  Si l’on pense par exemple aux apports théorico-cliniques....

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Le tissage « approche clinique - conceptualisation » est chez Évelyne Kestemberg non seulement serré, points à points, mais « interactif », pour user d’un mot dont le côté « mode » lui aurait certainement déplu, mais avec le contenu duquel elle eût été en accord. Je veux dire par là que c’est à partir de son mode d’être avec ses patients que se constituait le terreau sur lequel, dans l’après-coup, fructifiait sa pensée : « Ce travail est le produit d’une nécessité », annonce-t-elle pour introduire le texte sur « le personnage tiers », « celle de donner une assise théorique – c’est-à-dire élaborer une hypothèse métapsychologique – à une pratique qui est la mienne depuis un certain nombre d’années. Sans trop le savoir au départ... »

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Ce mode d’être, toile de fond de chacun des textes, comportait plusieurs modalités qui lui étaient propres, peu communes il y a trente ans en particulier :

  • un refus de se réfugier trop rapidement et défensivement dans une nosographie « plaquée » sur le fonctionnement psychique de ses patients, considérant avant tout que « les états psychotiques sont un mode défensif de résolution de l’angoisse... angoisse primaire, vitale, insoutenable », qu’il s’agit donc de reconnaître et de respecter avant, parfois, que de tenter d’apprivoiser ; refus qui lui a permis ces rencontres humaines sans préjugés et qui a aiguillonné ses recherches et ses propositions théoriques inédites, en particulier le repérage d’une forme particulière de la psychose, la psychose froide : c’est dans l’après-coup longuement élaboré de la rencontre que se cherchait une possible inscription nosographique, y compris à nouvellement construire ;

  • en lien avec ce refus, une forme d’égalité dans la rencontre, que traduisait le plus souvent une confiance a priori, justement, dans les capacités de changement des patients : c’était d’abord une personne qui s’adressait à une autre personne, fût-elle psychotique. Bien que davantage partagée aujourd’hui, cette position ne va néanmoins pas de soi, compte tenu précisément des réactions défensives mobilisées par la confrontation de deux modes de fonctionnement psychique hétérogènes ( « Dans une telle rencontre, note Évelyne Kestemberg, il s’agit toujours et d’abord peut-être de deux narcissismes qui se confrontent : celui de l’analyste, celui des patients, chacun d’eux étant mis en danger par l’autre » ) [5][5]  Quand bien même, comme nous le savons, il y a du « névrotique »..., réactions conjuguées à la décision thérapeutique relativement rapide que doit prendre le consultant. Égalité dont témoigne par exemple le fait qu’il n’était pas rare qu’elle fit lire l’intégrale du premier entretien ainsi que son propre commentaire à un patient revenu pour un deuxième échange, préliminaires à l’indication d’un traitement et d’un thérapeute ;

  • une présence du corps – corps du patient et corps de l’analyste –, pris en compte comme une variable essentielle, jamais perdue de vue – non seulement avec les patientes anorexiques, nombreuses [6][6]  Voir La faim et le corps, ouvrage de référence écrit..., mais quel que soit le patient interlocuteur : « Cette référence explicite au corps de l’analyste recevant les projections ne favoriserait-elle pas pour les patients, dans les cas heureux, un étayage sur le fantasme de leur corps propre et une référence plus explicite aux zones érogènes (...) étayage nécessaire à l’instauration progressive des identifications œdipiennes à travers des corps dissemblables... »

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On peut se demander si ce qui rend compte de la manière dont la pensée et l’expression théorico-cliniques d’Évelyne Kestemberg continuent de nous toucher et de nous concerner n’est pas, aux côtés de son intelligence aiguë du fonctionnement psychique, la qualité incarnée de sa réflexion, qualité sans doute plus accessible à une théoricienne femme, incarnation portée par la perception reconnue du corps des deux protagonistes aussi bien que par l’insistance soulignée de la singularité et la personnalisation de chaque rencontre.

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La psychose froide. C’est donc à la construction et à la définition de cette entité nosographique nouvelle à la fin des années 1950 [7][7]  Notion différente de la « psychose blanche » élaborée... que la plupart des articles sont consacrés : soit au développement de ses constituants spécifiques ( « La relation fétichique à l’objet » ; « Du mésusage de la bisexualité » ; « Remarque sur le contre-transfert dans le traitement des malades psychotiques » ; « Le personnage tiers » ), soit plus largement à la place de cette forme particulière de psychose dans l’ensemble du fonctionnement psychique ( « Quelques considérations à propos de la fin du traitement des malades psychotiques » ; « L’appareil psychique et les organisations psychiques diverses » ; « Négation, déni, psychose » ). Le concept de « phobie du fonctionnement mental » (sorte de « revers » du plaisir du fonctionnement psychique, repéré et souvent souligné ici) s’articule à l’ensemble en même temps qu’il s’en détache : présenté sous forme de premier jet, voire de « brouillon », il comporte néanmoins l’architecture et les notions qui le constituent en un concept cliniquement irremplaçable.

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Les textes ici présentés construisent un large cercle associatif, clinique et théorique, autour de son sujet central, sujet devenu indispensable aux cliniciens pour aborder cette modalité psychotique difficilement déchiffrable sans la référence au travail d’Évelyne Kestemberg. On a coutume de résumer la définition de la psychose froide par le fait que c’est une psychose sans délire. L’étude qu’en fait Évelyne Kestemberg est bien entendu plus fine et donc plus complexe, même si l’absence de « solution délirante » organisée en est un des signes les plus fréquemment remarquables. Quelques brèves notations pour simplement témoigner de cette complexité.

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« Il s’agit d’un aménagement défensif très particulier en une fantasmagorie consciente destinée à maintenir refoulé tout conflit et à offrir l’hédonisme d’une conviction proche du délire, qui reste cependant dans l’ordre du vœu, du possible mais non pas du réalisme (...) fantasmatique toujours fixe, quasi immuable, qui permet l’obnubilation du conflit avec les imagos et confère à l’objet un statut particulier en son indistinction. » C’est d’abord la dimension « inanimée » de l’objet (via l’instauration de sa fétichisation dont témoigne la « relation fétichique à l’objet »-analyste) qui donne sa coloration « froide » à ce type de psychose, ainsi repliée sur les auto-érotismes (l’excitation est projetée à l’extérieur), alors que la trop grande animation et proximité de l’objet (trop présent à l’intérieur du sujet, ce dont témoigne l’investissement massif de l’objet-analyste) caractérisent les psychoses « classiques », allo-érotiques, davantages pulsionnalisées, dont le sujet peut partiellement se protéger grâce à la solution délirante. Mais le délire peut se manifester autrement : « délire du corps » chez les anorexiques, qui néanmoins s’inscrivent dans l’espace nosographique des psychoses froides, du fait de leur désanimation de l’objet et de la qualité auto-érotique qui préside à leur fonctionnement clos, clivé d’un objet vivant.

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Soulignons une fois encore la valeur exceptionnellement féconde du concept de « relation fétichique à l’objet », véritable témoin transféro-contre-transférentiel de l’organisation de la psychose froide, dont il est un discriminant privilégié.

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Le travail d’approfondissement et d’articulation auquel donne lieu l’étude de cette forme spécifique de psychose explore également et successivement plusieurs zones du fonctionnement psychique, entre autres :

  • le positionnement métapsychologique du « Soi » et de ses produits, « mode d’être au monde proche et distinct de l’univers narcissique », aux fondements du sentiment d’être, présent tout au long de la vie ;

  • l’ « ambisexualité » portée par le fantasme de la mère archa ïque, qui affine et modifie le concept de la bisexualité, imprécis et inadéquat pour É. Kestemberg dans le cadre des psychoses ;

  • « Comment terminer un traitement avec des patients psychotiques » constitue une véritable leçon clinique d’élaboration de cette difficile et permanente question, pour laquelle nous n’avons pas aujourd’hui de propositions plus pertinentes.

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Évelyne Kestemberg était une « découvreuse ». Ses apports cliniques et théoriques, dont la lecture n’est pas nécessairement facile malgré un fréquent recours à des vignettes cliniques, apportent des réponses encore innovantes aujourd’hui, non seulement pour ceux d’entre nous qui travaillent avec des patients psychotiques, mais pour l’ensemble de notre profession, en regard de sa permanente nécessité à inventer aussi bien qu’à se souvenir.

Notes

[1]

Paris, PUF, « Le Fil rouge », 2001 ; choix de textes par Liliane Abensour, préface de Jean Gillibert.

[2]

À propos de quelques questions posées par la relation entre l’adolescence et la psychose, in L’adolescence à vif, premier volume de textes d’É. Kestemberg choisis par L. Abensour, Paris, PUF, « Le Fil rouge », 1999.

[3]

Travail commencé avec Jean Kestemberg puis poursuivi seule, dans un dialogue au long cours avec René Angelergues en particulier.

[4]

Si l’on pense par exemple aux apports théorico-cliniques de S. Lebovici, de R. Diatkine ou de F. Pasche, entre nombre d’autres cliniciens-théoriciens.

[5]

Quand bien même, comme nous le savons, il y a du « névrotique » chez les psychotiques, et du « psychotique » chez les névrosés que nous sommes.

[6]

Voir La faim et le corps, ouvrage de référence écrit en collaboration avec Jean Kestemberg et Simone Decobert, Paris, PUF, « Le Fil rouge », 1972.

[7]

Notion différente de la « psychose blanche » élaborée par J.-L. Donnet et A. Green, comme le précise L. Abensour dans son introduction.

Pour citer cet article

Rueff-Escoubès Claire, « “ La psychose froide ” d’Évelyne Kestemberg », Revue française de psychanalyse, 1/2004 (Vol. 68), p. 299-303.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2004-1-page-299.htm
DOI : 10.3917/rfp.681.0299


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