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DE L’EXCITABILITÉ ET DES MOYENS DE PROTECTION

1Les positions freudiennes concernant l’excitabilité sont bien connues. Le texte de 1920 revient à plusieurs reprises sur l’assertion que le vivant a besoin d’être excité afin de rester en vie, tout autant qu’il a besoin d’être protégé, afin que les excitations venant de l’intérieur, comme de l’extérieur, n’effractent pas son tissu constitutif.

2Mais tout en soulignant l’exigence d’un travail imposé au psychisme par la nécessité de transformer les poussées énergétiques venant du soma, ainsi que celles qui procèdent du monde extérieur, Freud affirme (1920, p. 26) peu savoir sur la nature et les modifications des processus d’excitation dans les systèmes psychiques. Il parle surtout de source, de but, de somme et de destin des quantités d’excitation (1915, p. 181), se référant aux investissements du Moi qui appauvrissent les investissements des objets ; aux investissements qui tiennent dans l’inconscient ; à la circulation des excitations dans l’appareil psychique et à ses empêchements. Il se réfère aussi aux modes de résistance et de protection contre les stimulations, causes d’excitations (Freud, 1920, p. 27).

3On peut noter que le vivant étant en permanence potentiellement excitable, ce sont les liaisons possibles des excitations au niveau du mental dans des réseaux représentatifs imprégnés d’affects ou, par contre, leurs échecs qui vont déterminer le développement et le déroulement de la vie psychique.

4Ces liaisons sont dépendantes de la force des charges intérieures/extérieures ; de l’intrication de l’érotisme et de la destructivité qu’assure le noyau du masochisme primaire ; de la solidité des défenses du Moi et de son système de pare-excitations.

5La thèse freudienne présente ce dernier comme étant formé de la couche extérieure du Ça, dite couche corticale, protectrice de l’appareil psychique contre les stimulations venant de l’extérieur. Sont assurés ainsi des moments de non-excitabilité du système perceptif, la discontinuité fractionnant les excitations et allégeant leur impact. Il s’agit donc d’un système à la fois protecteur et régulateur de l’homéostase psychique, au sujet duquel certaines recherches psycho-biologiques ont apporté des informations importantes, concernant les rythmes et les oscillations entre excitabilité et habituation. Ces recherches qui portent surtout sur des nouveau-nés parlent des degrés variés des réponses du système nerveux autonome, ce qui indique l’existence de mécanismes innés de protection. Plus particulièrement, les études menées à l’Université de Yale dans le cadre du Child Study Center par Donald Cohen et son équipe (1974) sur des enfants autistes ont considérablement enrichi nos connaissances en matière des mécanismes qui servent d’écran protecteur et de leurs disruptions, transitoires ou permanentes, selon la force des pressions et l’effectivité de la barrière.

6Mais, d’ores et déjà, les liens établis par Freud entre traumatismes et échecs du pare-excitations désignaient les facteurs pouvant effracter la barrière protectrice : facteurs constitutionnels et expériences précoces de la vie, qui déterminent le degré de préparation de la barrière et sa solidité.

7Il n’est d’ailleurs pas exempt d’intérêt de noter que, indépendamment de la théorie concernant les traumatismes, Freud a pris soin de se référer aux procédés prévus dans le cas où le pare-excitations se trouvait inadéquat. Il a annoncé la projection comme mécanisme par lequel des excitations intérieures mal supportées, ou intraitables, sont évacuées à l’extérieur, dégageant ainsi l’appareil psychique de sa surcharge et permettant le traitement de cette surcharge comme si elle venait du dehors (Freud, 1920, p. 29). On peut dire que toute la problématique des objets omnipotents est rattachée à ce mécanisme, bien que la projection ne soit pas le seul moyen de décharge évacuatrice, puisque, par exemple, les passages à l’acte servent le même but.

8À tout cela on peut ajouter que la pensée freudienne est en fait allée beaucoup plus loin. À la fin de son parcours, Freud dit que, de la couche corticale du Ça, aménagée pour recevoir les stimulations extérieures, et modifiée de manière à pouvoir servir de barrière protectrice, une organisation spéciale « a émergé que nous avons appelé le Moi » (Freud, 1938, p. 145). Cette région mentale agit comme intermédiaire entre le Ça et le monde extérieur, le pare-excitations devenant ainsi un soubassement du Moi. Dans cette optique un rôle principal incombera dorénavant à l’instance mo ïque : celui de l’autoprotection contre ce qui trouble l’équilibre psychique. Dans le cadre de la première topique, les pulsions de conservation soutiennent ce rôle en atténuant l’excitabilité, ce à quoi contribue dans l’optique de la deuxième topique l’établissement du Surmoi à rôle désexualisant. Les changements qualitatifs que le Surmoi introduit dans le champ psychique agissent contre l’aiguillon du pulsionnel. Le système des défenses et des contre-investissements complète la protection.

9Mais la situation est en fait plus complexe, ce qu’ont bien saisi M. Fain et D. Braunschweig (1971, p. 128, et 1975, p. 192) qui, d’une part, ont beaucoup insisté sur le rôle de l’objet premier pour la constitution et l’efficacité du système pare-excitations et d’autre part se sont référés à la contribution de la pulsion de mort. Ce faisant, ces auteurs ont également parlé des multiples nuances qui peuvent s’introduire entre les excitations brutales et les effets affinés, différenciés, d’un environnent perçu à travers la médiation de la symbolisation. Ils soulignaient ainsi l’importance des procédés qui, sur le terrain du Moi, cherchent à contrarier, autant que faire se peut, les poussées du Ça vers des décharges, afin qu’un certain capital narcissique puisse être préservé.

10Le dynamisme de cette réserve narcissique alimente normalement les réseaux de la représentativité et permet de retenir un capital en formes figurantes potentiellement aptes à devenir des représentations au cours du travail analytique.

11Mais la réserve narcissique, de nature libidinale, n’est certainement pas exempte de tendances vers le silence de l’excitabilité de notre psychisme, ni de manifestations autodestructives quand les stimulations deviennent immaîtrisables, quand les pressions extérieures ou les poussées pulsionnelles ne sont pas gérables et quand les résistances du Moi à ce qui l’a transpercé s’avèrent insuffisantes.

12Après de longs mois d’un fonctionnement quasi opératoire un patient parle de l’excitation continue, incessable, qui maintenant l’habite. Pas un moment de répit, ni quand il est avec les autres ni quand il se trouve seul. Avec les autres, il se met toujours en comparaison compétitive. Il ne se sent jamais à la hauteur, il n’est jamais satisfait. Il court après des plaisirs qui l’éludent. Même s’il se trouve avec une femme qui lui plaît, qui l’excite, dont il attend un plaisir qu’il imagine inou ï, le résultat reste toujours pauvre, bien en deçà de ce qu’il imaginait.

13Quand il est seul, c’est une avalanche d’images, images de son enfance, qui se succèdent, se rapportant aux souvenirs de déplacements multiples (changements de logis, de voisinage, d’école). Il s’étonne de la persistance de ces images, car il sait à quel point les changements le troublent. Pourquoi y , penser sans cesse ?

14« Mes pensées et mes idées résonnent dans ma tête comme un bourdonnement d’abeilles qui ne me laisse jamais en paix. Je ne peux jamais rester en place... jamais tranquille... Si je veux lire, j’ai besoin d’aller aux toilettes, de boire de l’eau, enfin, de bouger. Si j’essaie de me concentrer, je n’y arrive pas. » Autrefois, il se sentait menacé d’un danger venant de l’extérieur. Maintenant il sait que le danger vient de lui-même. En lui s’élève la menace de se perdre si une autre personne n’est pas là. S’il se trouve seul, il pense que son être peut se disperser comme autrefois lors de ses crises de dépersonnalisation. L’idée de quelque chose qui le lie à l’autre lui est indispensable et ce fil n’est pas de l’ordre du : « Voilà, ainsi je me sens bien protégé. » Il a la certitude que si le fil se casse, lui n’existerait plus.

15Je lui dis : « Comme le fœtus lié au cordon de sa mère ? Aujourd’hui, il a commencé sa séance en me disant que depuis hier il n’arrive plus à penser à cause d’une excitation qui le transperce. Peut-on dire que ce qui l’excitait, mais à quoi il se refusait de penser, c’est un arrêt du temps qui lui permet de vivre l’autrefois, comme si c’était de l’actuel ? Comme si cette relation à sa mère durait encore aujourd’hui ? De toute façon voilà une excitation qui ne le laisse jamais seul. »

16Le patient est surpris de mon intervention. Il n’avait jamais pensé que l’excitation qui le bouleversait pouvait l’accompagner, l’empêchant de se sentir perdu.

17Il pense à sa maison paternelle... Une famille qu’il ressentait comme hyperprotectrice... à l’étouffement. Il revient sur les discours de sa mère, sur les réponses et la conduite de son père... Finalement tout cela l’excitait beaucoup. Il pense aussi à ce qui se passe s’il est avec une personne, dont la présence est silencieuse. Il a besoin de la secouer, de la bousculer afin de faire disparaître la distance que crée le silence. « Qu’on se parle, même s’il s’agit de se bagarrer, de s’insulter. »

18J’interviens encore une fois : « Comme cela vous arrive parfois ici, avec moi ? » Le patient répond : « Quand je désire vous terrasser, je sais que cela se retournera contre moi. Mais en dehors de la punition que je m’impose ainsi, en réalité ce n’est pas le plaisir masochique qui prévaut. C’est d’obliger l’autre à une relation proche, même si je sais que ma manière de faire peut détruire cette relation et une partie de moi-même avec. »

EN MAÎTRISE ET EN APPÉTENCE DE L’EXCITANT

19Déjà en 1971, Michel Fain (p. 312) posait la question de savoir : Quelles sont les relations entre pare-excitations et représentations, afin que celles-ci puissent faciliter le maintien de l’activité fantasmatique, surtout si on suit le fil de pensée selon lequel l’élaboration du désir contient à la fois le désir de revenir le plus rapidement possible à un état de quiétude au moyen d’une excitation spécifique jouant un rôle pare-excitant [1], et le refus de ce mouvement. Le refus implique la satisfaction avec jouissance de la rétention de l’excitation, ainsi que la représentation de la satisfaction par un objet qui, lui aussi, est désirant du sujet.

20Pourtant, si on revient sur les deux positions freudiennes concernant le rapport au plaisir, que déjà en 1978 M. Schneider avait rappelé, on constate que la situation est loin d’être simple.

21Une position souligne l’importance du système pare-excitations. Cette position trouve sa suite naturelle dans les idées freudiennes développées à partir du texte de 1915 sur le destin des pulsions et se poursuit à travers tous les écrits portant sur le traumatique. L’étude des différents procédés de maîtrise de l’excitation soutient la notion qu’il est possible de se soustraire au pouvoir de l’excitant. Le développement d’imageries fantasmatiques, les processus secondaires de la pensée, l’organisation des défenses parmi lesquelles on retrouve le refoulement, la répression, les inhibitions, servent ce but. Il faut y ajouter les rétractions massives du Moi qui donnent certaines formes de fonctionnement opératoire de la pensée ou des stratégies de nidification narcissique d’une partie du Moi (Potamianou, 2001 et 2002). Ces restrictions du Moi tentent non seulement de maîtriser, mais surtout de neutraliser les excitations dans des efforts désespérés qui finissent par immobiliser les mouvements psychiques. Les défenses narcissiques dures favorisent une stagnation du travail psychique.

22Toutefois, la clinique nous montre que les stratégies de maîtrise ou de neutralisation des excitations dans le but d’alléger le Moi n’arrivent souvent pas à servir le but poursuivi, surtout chez les patients dont l’organisation défensive est précaire. Leur Moi vacille, engagé dans des moyens défensifs, dont le montage n’est pas suffisamment résistant pour assurer une certaine étanchéité aux plages mo ïques attaquées par les orages pulsionnels ou les bourrasques venant de l’environnement. La lutte du Moi avec le monde qui l’entoure et le monde qui l’habite réduit son potentiel ou en use la qualité. Le Moi se trouve traumatiquement débordé, ses capacités de cohésion et de continuité se dégradent. Ou, encore, il perd de son pouvoir d’être excité, car ses réserves sont appauvries [2] ou taries.

23C’est l’extinction des tensions, mais c’est aussi l’imperméabilité au plaisir et la mortification du psychique qui s’établit et, dans ce cas, les manifestations comportementales ou le soma font acte de gérance de l’insuffisance du psychique [3].

24L’autre position freudienne qui est celle des Trois essais (1905) est porteuse d’une optique très différente.

25Il s’agit de s’abandonner avec plaisir à l’action d’une puissance par laquelle on se sent dominé ou contraint : éprouver l’excitation apportée par les soins et par la puissance de la mère, tout autant que par l’exercice du pouvoir paternel ; s’ouvrir à la séduction qu’on subit et rechercher ses effets parfois bénéfiques, parfois humiliants ; se laisser faire jusqu’à s’offrir à la déroute de la fascination masochiste (M. Schneider, 1978). Je pense qu’il faut même aller plus loin et dire que si pour le psychisme le danger est celui du débordement de ses capacités à lier les excitations, ce même psychisme dans l’appétence d’excitations peut aller jusqu’à rechercher le dépassement des limites qu’imposent la figurabilité et les destins de la représentativité.

26Déjà en 1987 [4] je notais que la potentialité de la non-liaison représentative est inscrite dans le noyau même de l’humain, puisque les premiers temps de notre existence dans l’utérus maternel et immédiatement après la naissance, ne peuvent en aucun cas être pris en charge par les connections du préconscient. C’est donc d’une béance représentative que nous sortons et l’attraction vers cette béance, du point de vue métapsychologique, peut se constater dans le rapport entre instances, rapport où un Moi différencié subit l’attraction du refoulé primaire qu’il ressentira toujours comme un trou dans sa texture. En deçà, il y a le gouffre du non-figurable et du non-représentable, là où on peut imaginer la pulsion fonctionnant en absence de représentants-représentations. Par rapport au Moi, se pose dès lors la question de l’attrait vers cette béance représentative, de cette profondeur sans limite représentable d’où nous sommes sortis.

27Ce qui n’est limité ni par des figurations, ni par des affects spécifiques, invite l’élan vers le non-limité qu’il propose dans l’affirmation de la toute-puissance du Moi Idéal ainsi interpellé. Les représentations de bouches ou autres ouvertures vampirisantes rencontrées si souvent dans la clinique – représentations qui impliquent une sexualité en régression – marquent aussi, selon moi, l’attrait de la béance engloutissante.

28Que la valeur défensive de ces imageries contre la relation fasse partie du jeu, ne me semble pas être de nature à annuler ce que j’avance sur la fascination du dépassement de la limite des formes et des figurations de la pensée ; jusqu’à leur anéantissement.

29La passion du vide (Jean Cournut, 1989, p. 88) et l’informe sont deux autres indicateurs de la béance représentative recherchée, où l’accroissement des excitations autour de la perte de toute forme fait contrepoids au plaisir de l’éveil qu’offre l’excitabilité.

30Christian David note bien que « l’adieu à la forme » renvoie à l’absolu étranger du Ça, alors que Michel de M’Uzan parle de « matière imprécisable, non délimitée, véritable manque à être [5] ».

31Toutefois, je pense qu’il faut ajouter que la quête de ce « manque à être » n’est que le versant négatif de l’alerte et de la recherche active « du tout être » et de « l’être en tout », puisque l’informe, potentiellement, peut à tout moment se couler dans n’importe quelle forme.

32Entre les attracteurs du psychisme et surtout des psychismes soumis à l’activité dissipatrice, dont j’ai parlé autrefois (Potamianou, 1992), je considère que la quête de l’excès en excitations qu’introduit la méconnaissance du possible et du supportable est un attracteur des plus puissants. L’orientation vers la démesure, vers ce qui est au-delà du délimité, à la fois indique l’abandon de toute maîtrise et les délices de se laisser exposé au vif de l’excitation.

EXCITATIONS NON FIGURABLES - EXCITATIONS FIGURÉES

33En introduisant l’idée d’une instance nommée « le Ça », Freud a annoncé un espace métaphorique, dans lequel les poussées pulsionnelles inorganisées restent proches des excitations du soma ; à ceci près qu’ici les charges énergétiques sont aptes à être prises dans le noyau qui va assurer la première connexion alliant l’érotisme et la destructivité. Ce noyau du masochisme primaire forcera l’activation de la polarité plaisir-déplaisir qui dorénavant va gérer les tensions soulevées par les excitations.

34La qualification des charges dépendra de leur attachement à des représentants-représentations et à des affects. Mais ce développement n’est ni obligatoire ni assuré. La clinique nous fait sentir, parfois très péniblement, l’existence de régions désertes, blanches d’investissements, par exemple chez les patients dont le narcissisme est troué, comme aussi chez des patients qui somatisent. Ceux qui viennent nous voir, nous confrontent souvent à des vécus de tensions inélaborées ou à des sensations somatiques dont les descriptions répétitives remplissent le vide de sens des excitations qu’elles soulèvent.

35De toute façon, si l’être humain voit le jour doté de la capacité de se représenter, les représentations qui font la base de la pensée émergent du fond d’un vide représentationnel et d’un noir de syllogismes auxquels le regard, le sourire et le discours maternel apporteront leur feu.

36Le long procès du développement fonctionnel et représentationnel du petit homme ne peut se faire sans la médiation de la gérance (P. Marty, 1980) et de la séduction maternelle (Freud, 1905). Il ne peut s’implanter en défaut d’expériences de satisfaction que l’environnement procure, alimentant ainsi la satisfaction hallucinatoire de l’être désirant. Dès lors, se différenciant des informations et des excitations apportées par les sens, la rétention sélective de certains éléments investis forgera des réseaux de traces mnésiques, à la faveur desquelles les perceptions intérieures-extérieures pourront être remplacées en leur absence par les représentations.

37Toutefois, les excitations qui naissent des manques ne se laissent pas toujours prendre dans les filets de la coexcitation sexuelle où la satisfaction hallucinatoire du désir trouve à se loger ; elles n’arrivent pas à se placer dans les courants d’un travail mental qui les maîtrise. Dans ce cas, les stimulations que le psychisme reçoit laissent libre un quantum d’excitations non organisées qui se manifeste en avalanches non ménageables.

38Sá ndor Ferenczi (1933) et Donald Winnicott (1954, 1965) ont insisté sur le rôle des expériences précoces et de leur effet quand le psychisme rencontre ce qui, en raison de son immaturité, dépasse ses capacités d’absorption et de prise en charge. Les travaux de César et de Sá ra Bottela (1995, 2001) ont même parlé de ce qui n’a pas eu lieu au moment où cela aurait dû être là pour qu’un événement ne devienne pas traumatique. Le traumatisme serait donc un précocissime présentant les caractéristiques d’une non-liaison.

39Voilà donc élargi le champ du traumatique, ce qui, de toute façon, avait été annoncé par S. Freud quand il disait (1916, 18e Conférence) que la quantité manque à être totalement transformée en qualité et que dans toute névrose on peut trouver un noyau d’actuel. Du coup, l’analyste se trouve confronté à ce qui manque à être figuré et partant représenté aussi.

40Néanmoins, j’ai soutenu (Potamianou, 2001, p. 5) que si le traumatique est une veine qui traverse la terre psychique infiltrant son champ, ses avatars ne restent pas toujours détachés de la coexcitation sexuelle. J’en ai donné quelques exemples précis.

41Cela dit, tous les analystes sont d’accord sur la force désorganisante des traumatismes qui se signalent par un excédent d’énergie, frappant l’espace psychique d’un quantitatif effractif qui menace ou empêche le travail de la figurabilité.

42Le fonctionnement mental devient peu discriminatif (A. Green, 1999), les liaisons entre affects et représentations se maintiennent mal, celles entre représentations de choses et représentations de mots apparaissent comme bloquées.

43Souvent le psychisme semble s’immobiliser sur des éléments perceptifs qui n’arrivent même pas à provoquer leur répétition hallucinatoire. Les traces – ces sang-mêlé d’excitations perceptives extérieures et corporelles – mal organisées s’engouffrent dans les sillons traumatiques qui bloquent la représentabilité. Il faut pourtant rappeler que l’accrochage aux perceptions traumatisantes permet le maintien d’un lien solide avec ce qui a blessé, constituant, du fait, une fixation liante. Est évité ainsi le danger de l’abandon/trahison des objets signifiants, alors que du même coup sont signalées les offrandes du Moi à ces mêmes objets (Potamianou, 1995).

44Dans d’autres cas, ce lien peut contrecarrer l’action d’attracteurs dont la multiplicité agit dans le psychisme et détermine une grande dissipation des investissements, laissant souffrante la ligne des fixations. Les contre-investissements se constituent mal et le lien au traumatique dénote l’effort désespéré du Moi pour lutter contre la dissipation.

45À ce point il faut bien sûr rappeler que les déplacements et les investissements nouveaux sont évités. Mais il faut également dire qu’en principe chaque psychisme tourmenté va s’efforcer de trouver des issues pour arriver à maîtriser ce qui l’accable : rêves de répétitions compulsives contre les fixations traumatiques ; clivages, dénis, rétractions du Moi ; expulsions d’une partie de la réalité psychique ; tentatives d’identification, même si celles-ci sont coûteuses, sont quelques-uns des procédés par lesquels autant que faire se peut, le Moi va rassembler ses forces, afin de gérer les excitations qui le travaillent et qui font résonner dans l’actuel les conflits de son passé.

46Ainsi, quand cela est possible, les tentatives d’abaissement des tensions vont de pair avec la chance de maintenir au niveau du mental une excitation mitigée en la liant au moyen de l’imagerie fantasmatique et de la pensée symbolique.

47Les fantasmes réussissent à installer une prime de plaisir même si leur mise en scène est toujours marquée par les procédés défensifs. Qu’ils soient inconscients, ou mêlés aux fantaisies conscientes qui sont leurs rejetons, ils traversent le champ psychique sous la forme plus ou moins déguisée de configurations de la problématique orale, anale ou phallique. Ils sont toujours, à des degrés différents, soutenus par les avatars de l’omnipotence infantile. Leurs fantasmagories délimitent les excitations qu’elles captent, mais le délai de décharge que le fantasme implique aboutit souvent à une surcharge de stimulations en raison des courants pulsionnels auxquels les fantasmes se ressourcent. Il arrive alors que les choses se compliquent, puisque la pensée secondaire peut devenir source d’excitation auto-érotique débridée [6] et que le fantasme est apte à agir comme dard d’excitation perçant, faisant de qui le produit la proie de ses agencements.

AU FEU DE LA DÉMESURE

48Chez les patients dont le narcissisme est atteint, ce n’est pas la fantasmagorie sexuelle qui est la plus importante, même si celle-ci peut être très présente. Ce sont les fantasmes de toute-puissance qui amarrent le désir et – comme les rêves – constituent des tentatives de le réaliser.

49Essayant de colmater des failles ou des ruptures qu’ils tentent de recouvrir, ils mettent en scène des configurations reliées à une pensée qui se figure pouvoir écarter toute contrainte et contrôler le réel ; à leur égard les analystes tombent parfois dans le piège de comprendre le discours des patients sur des possessions convoitées comme relatif à la problématique anale ou aux revendications œdipiennes, laissant ainsi sous silence le désir de l’impossible qui s’y trouve lové et le désir de l’illimité qui nous habite [7].

50Pour les patients de la pathologie narcissique, l’attrait de ces fantasmes constitue un rempart défensif difficile à transformer qui souvent prend des formes touchant à la mégalomanie.

51Dans le cours de l’histoire humaine, l’espoir de dépasser et même de détruire les barrages et les clôtures – limitations de soi et limitations venant de l’autre – s’est inscrit au travers de révoltes et de révolutions. Il s’est manifesté aussi par des tentatives de rencontre de l’individu avec ce qui dépasse sa finitude, installant des représentations de relation au divin et aux dimensions de ce qui nous est inaccessible.

52J’avais utilisé deux exemples : le mythe des Bacchantes [8] et l’activité oraculaire [9] pour parler du leurre que les hommes entretiennent quand ils prétendent à une intimité avec l’essence divine, voire à une communion, qui permet l’oblitération des limites qui les conditionnent.

53L’excitation, soulevée par l’idée qu’il est possible d’adhérer à une puissance multipliée, peut déboucher sur des pensées ou des conduites lors desquelles l’effacement de tout ordre et le déchaînement orgiaque sont recherchés. Dans ce cas il n’est plus question de ce qui persiste dans l’inconscient des désirs infantiles, mais de circonstances où l’inconscient cède la place au bouillonnement du Ça.

54Dans les Bacchantes d’Euripide, Agavé, d’une part, et Persée, par un autre biais, ont pensé pouvoir dire non aux règles de ce qui ne peut être admis dans l’univers des mortels qu’encadré par les rites. Jouissance, ivresse et extase peuvent être vécus, si la maîtrise de la fête est assurée par les rituels établis dans l’ordre du social ou du religieux. En refusant cet ordre, mère et fils ont participé à une hybris, qu’ils paieront par le délire et par le morcellement.

55Quant à l’activité oraculaire, celle-ci nous conduit aux limites du pensable, soutenue qu’elle est par l’acquiescement supposé des dieux à écarter le tragique de la destinée des hommes en leur offrant une possibilité de prévoir et dépasser.

56Sous certains modes, les désirs du rapproché avec les forces suprêmes sont présents en tout un chacun. Nourris aux rejetons d’une imagination infantile qui par leur biais pense régler ses comptes avec l’impuissance, ils se manifestent dans les pensées latentes de nos rêves ou dans celles de nos rêveries diurnes.

57Le self grandiose de Kohut leur doit beaucoup, et les constellations archa ïques qui absorbent pareils vœux dénotent l’autosuffisance recherchée dans une relation où le Moi fusionne avec l’objet tout-puissant, modelant un Moi idéal qui ignore toute dépendance. Pendant l’enfance, les fantasmes de toute-puissance dont la diversité est grande, se modèlent en reflet de la toute-puissance d’objets idéalisés, eux-mêmes forgés selon les projections infantiles sur les objets et sur le monde. Leur versant structurant se raccorde aux formations du Surmoi et des idéaux du Moi ; mais d’autres dimensions qui négativent la réalité se développent au gré des frustrations subies. Elles indiquent que plus les frustrations ont été grandes au jeune âge, plus se développent les procédés qui dénient l’angoisse de castration, les différences et la culpabilité. De simples défenses contre la dépendance et l’impuissance, ces fantasmes qui les renversent tentent à dominer la vie mentale et relationnelle, exerçant un attrait irrésistible qui parfois persiste la vie durant. En analyse, ils apparaissent parfois sous des formes mitigées, qui font penser à des vœux transgressifs, ou à des désirs de pouvoir et de possession de la problématique anale, mettant en sourdine les dérivés de la toute-puissance infantile. C’est par certaines phrases ou dictons, apparemment anodins, qu’est révélé ce qui est en jeu. Ainsi, un patient disait qu’il lui semblait naturel d’entretenir ses « deux » familles. Il « attendait la compréhension » de ses deux femmes ; pas de plaintes, pas de bagarres. Le patient ajouta : « Vous me direz que je veux faire une omelette sans casser les œufs... C’est bien cela... »

58Les patients de la problématique narcissique accordent aux figurations de la toute-puissance une prééminence envahissante et une dure persistance.

59Dans un Moi fragilisé, ces fantasmes s’établissent dans l’expectative d’une revanche ou d’une réparation. En fait, ils soulèvent des vagues pulsionnelles qui déroutent l’affectivité. Ils sont instigateurs de répétitions exténuantes par les exigences idéalisantes qu’ils entretiennent, répétitions qui ne cèdent même pas quand elles rencontrent des mouvements autocastrateurs et des échecs ou des défaites masochiques. Bien au contraire on dirait que le masochisme devient alors omnipotence en négatif, puisque les fantasmes préservent une sorte de rêve intérieur qui n’est pas contesté.

60Un patient disait que la question qui le taraude à laquelle il ne peut résister, qui excite son imagination et prévaut dans sa pensée, est celle d’imaginer comment un humain pourrait vaincre la mort ; ne pas être sujet de besoins, ne pas avoir à se soumettre au pouvoir quel qu’il soit. « Céder au besoin, me dire que même les dieux obéissent à l’ananké, m’emplit de rage » annonce le patient. « L’autorité chez les autres me semble pour la plupart être injuste et avilissante. Pourtant quand j’étais enfant, j’imaginais pour mon compte un avenir de maître de l’univers, ou encore celui d’un grand chercheur à découvertes splendides... uniques. Pour moi, dominer fait l’essentiel de mes attentes. Pourtant je lutte constamment contre des obstacles et des limitations. Il y a toujours quelqu’un ou quelque chose qui m’empêche d’arriver où je souhaite. Comme si je courais moi-même après ce qui me limite... Je me dis que, si réellement j’aspirais à être libre des consignes et des bornes, j’éviterai de tomber dessus... Que veut dire le fait de tomber sur des obstacles ? Mon énergie est rongée par ce qui me préoccupe, pensée et corps inclus. La maladie, ça vous limite sûrement... c’est comme si j’étais en train de coller sur ce qui ne peut avoir de vraie issue pour moi. »

61Je lui dis : « Ou plutôt, à des répétitions qui vous rassurent ? »

62Le patient proteste. Il ne voit pas en quoi les répétitions peuvent le soulager. « Au contraire, je vous dis qu’elles me rongent. L’autre jour je pensais à moi-même comme à une carotte qui se frotte contre un rasoir... Pensées tristes et décourageantes. »

63Je reprends : « Mais dans cette image si pénible pour vous, la carotte ne finit pas de se frotter. Et on peut toujours espérer qu’un jour c’est peut-être le rasoir qui sera mis hors jeu. » Mon patient répondit : « Le rasoir c’est sur quoi la carotte s’use. » Il se demande si sa manière de se dépenser en mille et une choses l’empêche de se concentrer sur ce qui pourrait le satisfaire. « Ou bien est-ce que ce qui peut me satisfaire revient à ce qui est impossible : vous faire disparaître, ne plus avoir besoin de me référer à vous, ne pas perdre les répétitions qui me rassurent que rien ne change ? » Il pense aux plaisirs de la masturbation. Sa mère lui disait : « Tu te retrouveras avec les mains coupées. » Il l’imaginait alors avec une hache à la main comme sur les images de la mort dans les livres d’enfants.

64Il se dit que, maintenant, c’est lui qui se frotte, non pas pour le plaisir, mais pour l’usure et la destruction. Du coup, il revient au temps de son enfance. Il se demande si maintenant, comme alors, il s’imagine être maître du temps, donc de la vie et de la mort aussi.

65Une autre patiente m’exposait les bienfaits de ses expériences de yoga. Expériences reposantes. Une position lui plaît particulièrement : c’est la position dite de la montagne. Elle pense qu’une montagne ça se tient entre la terre et le ciel ; elle est exposée aux orages, comme au beau temps, sans que rien ne puisse vraiment la transpercer. Elle déverse sur les vallées ce qui lui vient du ciel. « Mode de communication entre le ciel et la terre... Si les tempêtes touchent une montagne, elles ne peuvent vraiment pas l’atteindre... La montagne ne ressent rien. »

66Analyste : « C’est ce que vous m’avez dit plusieurs fois, ici, pour vous-même. »

67Patiente : « Je ne comprends pas pourquoi vous insistez pour rapporter les choses à notre relation. Je vous parle, moi, de la vie, je ne parle pas de l’analyse. »

68Analyste : « Mais peut-être dites-vous, quand même, quelque chose qui se rapporte à notre relation. Puisque vous ne trouvez pas ici les bras ouverts que vous m’avez dit désirer, ni le sourire et la compréhension qui vous conviennent, mieux vaut être insensible, invulnérable, comme une montagne. »

69La patiente pense qu’elle voudrait bien que cette montagne prenne vie, qu’elle puisse y mettre de la dynamite et la flanquer en l’air. « Et n’allez pas me dire que c’est vous que je veux mettre en pièces. C’est seulement ma vie que je voudrais mettre en morceaux, car je ne peux pas en faire ce que je veux, en disposer à volonté, traîner les autres après moi, marquer les termes à ma guise. Cette impuissance me rend folle. L’autre jour je contemplais le soleil. J’ai dit : “Soleil cache-toi.” Et le soleil s’est caché derrière les nuages. Puis les nuages se sont dispersés et le soleil est revenu. J’ai dit encore une fois : Maintenant tu disparais. Et le soleil de nouveau se cacha derrière les nuages... Que les rythmes universels soient à mes ordres, c’est une pensée folle, je le sais, mais tellement excitante. Et imprévisible n’est-ce pas ? »

70Hybris excitante, éventuellement imprévisible pour le conscient, mais si familière à notre dynamique inconsciente. Désir qui a pu émerger lors de stimulations, dont les éléments ont percé le pare-excitations et ont déchaîné des ouragans émotionnels auxquels le Moi ne pouvait pas se soustraire.

71L’appareil psychique envahi, effracté, en danger de se laisser aller, comme Freud (1923) le disait en avant-coup de l’effondrement winnicottien, n’a que deux possibilités : ou bien de désinvestir la réalité intérieure-extérieure écrasante, l’estomper, l’obturer, l’effacer (Potamianou, 2001) ou bien de forger en contrecoup des fantasmes de toute-puissance. Suivre la voie des décharges brutes qui limitent l’excitabilité, mais engagent le soma, ou alors brûler au feu des hybris folles.

72« Voler haut m’exalte et me terrifie », disait récemment le premier patient auquel je me suis référée. « Je ne veux pas reconnaître la réalité qui me porte. Par moments les choses s’éclairent, puis de nouveau c’est la confusion. Je ne me trouve pas de place. L’excitation ne lâche pas... Si des différences s’imposent à moi, la douleur m’enserre. Je deviens un numéro dans la ligne des parents, des hommes et des femmes. Mon exaltation c’est peut-être ce qui reste d’une relation ancienne, dont l’objet est perdu, dont la représentation m’échappe. Reste l’excitation qui, comme vous disiez, m’accompagne. Elle tient toute la place, elle se met entre moi et tout objet nouveau. Ou, encore, je peux dire qu’elle est ce qui reste de l’ancienne relation qui n’a changé en rien ; le pire étant que je ne comprends pas qu’est-ce qui se passe pendant mes phases de dépression. Là, tout devient sans intérêt. Pas d’investissement, pas d’excitation. »

73Je lui dis : « Excepté pour ce que vous appelez votre mal-être, les aventures de votre corps et la hantise de la maladie. »

74« C’est vrai, dit le patient. » Que dire... Je me sens mal. Je n’avais jamais pensé que mes préoccupations somatiques se réservaient la place d’une excitation. » Silence. « Voilà, je me perds. Mes idées se bousculent. Je n’arrive pas à penser à ce qui m’arrive. » Long silence. « Comment apprendre à être seul ? » Il pense à Ulysse. Seul, sur la mer, ses compagnons morts, il cherche à rentrer chez lui. « Mais en fait, dit le patient, Ulysse n’était pas vraiment seul. Il avait les souvenirs de sa femme, de son père, de son chien... ses pensées... Penser qu’on est seul, c’est admettre qu’un homme et une femme se sont rencontrés, qui m’ont donné naissance. Sans eux je ne serai pas là, mais avec eux, je ne serai pas toujours, puisque l’existence a un terme. Si on réalise cela, on n’a plus besoin des fantômes car on sait ce qu’ils représentent et pourquoi ils hantent notre espace. Il est donc possible d’arrêter les appels qu’on leur adresse, les tensions qu’ils créent... On n’est plus persécuté. » Peu à peu le patient réalisait que les revenants parentaux étaient aussi un double mortifère.

75Que les fantasmes de toute-puissance soient nécessaires au Moi vulnérable, tout analyste le sait. Qu’ils puissent traiter, du moins jusqu’à un certain point, les frustrations et les déceptions de la vie, cela est connu aussi. Ce qui a été moins travaillé, c’est leur agir sur le système de pare-excitations et sur l’organisation défensive de chaque individu. Je ne parle pas des dénis et des clivages qu’ils soutiennent, ni des exclusions dont ils sont les promoteurs. C’est leur rôle instigateur d’excitations importantes que je voudrais souligner. Les excitations qu’ils produisent viennent de sources multiples. Ils renversent activement les représentations de relations anciennes par la participation à la puissance (parentale). Ce qui excite, c’est la pensée qu’on n’est pas soumis aux représentants de cette puissance, puisqu’on en fait partie.

76Ce qui excite aussi c’est la reviviscence de la trace de la fermentation du corps propre au moment des décharges lors de la rencontre avec un objet primaire dont l’image n’existe pas. Dans son creux viennent se loger ces fantasmes qui condensent la configuration du retour à un sein qui comble, et sa négativation à travers l’autosuffisance qu’ils énoncent. Marqués d’affects élationnels, ils réalisent le lien imaginaire à un objet qu’en même temps ils écartent.

77Les rayons de la pensée magique qui les infiltrent attisent les vœux du renversement de notre condition d’êtres mortels soumis à la finitude des choses et des événements de la vie. Et... à la fin de l’analyse aussi, qui en est un des représentants. Dès lors, la compulsion de répétition vient assurer que rien ne change, que rien ne passe, que tout va continuer indéfiniment. Même si le prix à payer est celui de dures souffrances, l’irritation soutenue au niveau conscient continue à mener la marche.

78Le triomphe narcissique qu’ils promettent devient stèle d’appui et pilot que le Moi enlace, afin d’éviter les tristesses insupportables. L’en priver peut entraîner des défaillances sérieuses, dont la hantise de l’effondrement et les dépressions graves sont parties prenantes.

79D’autre part, y laisser le patient exposé veut dire que le tourbillon des excitations ne s’apaise pas, que les fantômes persistent et que la situation risque d’aboutir à des clôtures du Moi, au rejet total des objets, jusqu’à l’aphanisis de leurs représentations dans l’hybris orgiaque.

80Pendant la quête d’omnipotence des patients, l’analyste érigé en objet idéalisé est aussi l’autre face d’un objet excrémentiel à évacuer.

81Le métier d’analyste a été dit impossible pour plusieurs raisons ; je crois que la transformation en recherche de sens de la quête illusoire de la réalisation des vœux de toute-puissance en est la plus grave. Car dans la dynamique relationnelle de la cure l’analyste est le réceptacle de la toute-puissance projetée. Le « non » des analysants dans la réaction thérapeutique négative est un effort de confirmer le « je suis intouchable... tu n’y peux rien ».

82Il faut donc procéder lentement, avec prudence, en cherchant à lier les excitations à des représentations qui puissent les recevoir, à une histoire qui puisse les supporter, car les renoncements mettent les analysants sous la menace d’une passivation redoutée et, par conséquent, créent une situation où l’afflux des excitations est à tranchant double.

83De cet afflux une patiente disait qu’elle est prise d’une telle agitation, qu’elle a l’impression de voler en morceaux, de se dissoudre. Elle a alors le besoin de s’enfermer dans une espèce de coquille. « Il faut resserrer les lèvres du coquillage ; une masse qui se rétracte est moins vulnérable... Peut-être le plus difficile à accepter actuellement c’est ce que vous appelez ma toute-puissance. Que finalement c’est moi qui veut tout contrôler : me fermer, me retirer ou m’ouvrir. C’est moi qui imagine avoir cette puissance... »

84La transformation des fantasmes de toute-puissance tient, je crois, surtout au contre-transfert. À la possibilité de l’analyste de se tenir en dehors du cercle de la connivence des désirs, là où l’omnipotence des patients touche son propre inconscient et active en lui des expectatives proches de celles de ses analysants. La « guérison » comme idéal en est une.

85Le danger pour l’analyste c’est de se laisser prendre au jeu du « δοτΠρ » (donateur), au désir de Prométhée qui dispose de dons, dont il comble les hommes.

86« Le dieu qui habite en nous, dit Faust [10], remue les tréfonds de notre âme. » Héraclite [11] avait énoncé la menace qui s’ensuit : « Le soleil ne dépassera pas les mesures. Ou alors les Érinyes... le trouveront bien. »

87Pour l’analyste qui a pu travailler non seulement l’inhumain, mais encore le non-humain en lui, il s’agit de ne pas chercher plus que de donner sa chance au possible.

Notes

  • [1]
    Exemple : Le bercement d’un bébé par sa mère (D. Braunschweig, M. Fain, 1971, p. 128).
  • [2]
    A. Potamianou, Attaches métapsychologiques de la fatigue, Rev. fr. Psychosom., no 21, 2003, 45-58.
  • [3]
    Au niveau du comportement, les travaux de Claude Smadja (1993, 2001) et de Gérard Szwec (1993, 1998) sur les procédés autocalmants qui engagent le registre comportemental ont montré que les hyperactivités surexcitantes, par lesquelles certains sujets cherchent à aménager leurs tensions, ont comme but la recherche du calme à travers l’épuisement. Évidemment, le soma restant toujours sensible aux excitations, l’insuffisance des procédés autocalmants peut déboucher sur des troubles somatiques graves (Potamianou, 1993). Les troubles somatiques impliquent toujours la référence au concept d’excitation. Se situant en dehors de l’ordre du mental, à la fois ils portent le signe de la dissension corporelle (M. Aisenstein, 1990, p. 634), mais ils soulignent aussi les effets de manque au niveau de l’élaboration mentale (P. Marty, 1980), ce qui renvoie à une notion d’échanges, même si les échanges entre psychisme et soma sont porteurs de valeurs qualitativement hétérogènes.
    Les sensations corporelles et les perceptions sensorielles constituent des excitations non mutées en représentations. Si elles ne sont pas prises dans les réseaux des traces mnésiques mises sous l’égide du principe de plaisir-déplaisir et sous la reprise transformatrice de l’objet, elles restent stimulations non transformées. Par ailleurs, les mouvements régressifs que l’échelle des fixations mentales n’arrive pas à retenir peuvent se poursuivre dans le corps et arriver à accrocher des points de fixations que j’ai appelés des « liages somatiques ». Mais, ce faisant, la qualité libidinale de l’énergie subit une subversion qui la disqualifie. Les charges énergétiques qui attaquent le soma sont des charges brutes, non qualifiées psychiquement. Pourtant, je pense que les symptômes somatiques, qui dans le cours d’une cure analytique s’intègrent dans l’histoire du patient, peuvent éventuellement arriver à s’articuler avec des imageries qui se rapportent au corps et au vécu relationnel, acquérant ainsi un « en plus » de sens dont ils sont manquants, grâce à l’activité interprétative.
  • [4]
    A. Potamianou, De vortex et de volcans, Topique, 1987, 39.
  • [5]
    Voir L’informe, Penser/rêver, no 4.
  • [6]
    Anna Potamianou, Mouvement auto-érotique de la pensée, Rev. fr. Psychan., 5-6, 1977, 1117.1123.
  • [7]
    On peut évoquer ici ce que Socrate dit à Kratinos (393) : « Ce de quoi on est le souverain (Anax) on est aussi le possesseur (Hector) » ; un possesseur donc qui a le pouvoir.
  • [8]
    A. Potamianou, Les enfants de la folie. Violence dans les identifications, Toulouse, Privat, 1982.
  • [9]
    A. Potamianou, Faits mythiques, événements historiques, réalité psychique, in Mythes et psychanalyse, Paris, In Press, 1997.
  • [10]
    Première partie de Faust : La chambre d’étudiant.
  • [11]
    Cité par Plutarque : Sur l’Exil, 604 AB.
Français

Ce texte procède d’une réflexion sur les fantasmes de toute-puissance en tant qu’instigateurs d’excitations nourrissant les leurres et les illusions humaines. Les patients dont le narcissisme est gravement troublé, leur accordent une prééminence et une dure persistance.
Selon l’auteur, ces fantasmes renversent activement les représentations de relations anciennes ; ils condensent la représentation du retour à un sein qui comble et sa négativation par l’autosuffisance qu’ils énoncent. Ils attisent les vœux du renversement de la finitude humaine et tentent d’attirer le contre-transfert de l’analyste sur la voie de la connivence des désirs.
Leurs effets sur la dynamique de la relation analytique relèvent de la problématique de l’excitabilité psychique et des procédés qui tentent de la gérer.

Mots clés

  • Excitations
  • Pare-excitations
  • Appétence
  • Figurabilité
  • Fantasme
  • Toute-puissance
English

Summary — This text results from a consideration of fantasies of total power in so far as they instigate excitations that nourish human lures and delusions. Patients suffering from seriously perturbed narcissism confer a pre-eminent and deeply persistent role upon them.
According to the author, these phantasies actively upset representations of early relations ; they condense the representation of a return to a fulfilling breast and its negation through the self-sufficiency they entail. They stir up wishes to overthrow human finitude and attempt to attract the analyst’s counter-transference onto the path of connivance with desires.
Their effect on the dynamics of the analytic relation is in relation with the problematic of psychic excitability and the processes that attempt to contain it.

Mots cles

  • Excitations
  • Counter-excitations
  • Appentence
  • Representability
  • Phantasy
  • Total power
Deutsch

Dieser Text enthält eine Überlegung über die Allmachtsfantasmen als Anregung von Reizen, welche die Lockmittel und die menschlichen Illusionen nähren. Die Patienten, deren Narzissmus schwer gestört ist, geben ihnen eine Vorrangsstellung und eine beharrliche Hartnäckigkeit. Nach dem Autor, kippen diese Fantasmen aktiv die Vorstellungen von alten Beziehungen um ; sie kondensieren die Vorstellung der Rückkehr zur Brust, welche völlig befriedigt und ihre Negativierung durch die Selbstgefälligkeit, welche sie aufzeigen. Sie regen die Wünsche der Zerstörung der menschlichen Endlichkeit an und versuchen, die Gegenübertragung des Analytikers auf den Weg des heimlichen Einverständnisses der Wünsche zu ziehen. Ihre Wirkungen auf die Dynamik der analytischen Beziehung kommt von der Problematik der psychischen Reizbarkeit und den Massnahmen, welche versuchen, sie zu verwalten.

Schlüsselworte

  • Reize
  • Reizschutz
  • Verlangen, Bedürfnis
  • Vorstellbarkeit
  • Fantasma
  • Allmacht
Español

El texto procede de una reflexión acerca de las fantasías todopoderosas en tanto que instigadoras de excitaciones que nutren las simulaciones y las ilusiones humanas. Los pacientes cuyo narcisismo está intensamente trastornado, le reconocen preminencia y persistencia.
Según el autor, dichas fantasías transforman activamente las representaciones de relaciones antiguas ; condensan la representación del retorno al pecho que satisface y al mismo tiempo lo niegan por la autosuficiencia que enuncian.
Ellas atizan los deseos de derribar los límites de la existencia humana e intentan atraer la contratransferencia del analista en el marco de la connivencia de los deseos.
Los efectos sobre el dinamismo de la relación analítica muestan lo problemá tico de la excitabilidad psíquica y de los procedimientos con que se intenta tratarla.

Palabras claves

  • Excitaciones
  • Protector contra las excitaciones
  • Apetencia
  • Figurabilidad
  • Fantasía
  • Todopoderosa
Italiano

Riassunto — Questo testo deriva da una riflessione sui fantasmi d’onnipotenza in quanto istigatori d’eccitazioni che nutrono le lusinghe e le illusioni umane. I pazienti con un narcismo molto disturbato accordano loro un predominio ed una dura persitenza. Secondo l’autore, questi fantasmi rovesciano attivamente rappresentazioni di vecchie relazioni ; condensano la rappresentazione del ritorno ad un seno che riempie e la sua negativizzazione proclamando l’autosufficenza. Attizzano gli auspici del capovolgimento della finitudine umana e tentano d’attirare il contro-transfert dell’analista sulla via della connivenza dei desideri. I loro effetti sulla dinamica della relazione analitica rigurdano la problematica dell’eccitabilità psichica e delle procedure che cercano di gestirla.

Mots cles

  • Eccitazioni
  • Para-eccitazioni
  • Appetenza
  • Figurabilità
  • Fantasma
  • Onnipotenza

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Anna Potamianou
4, rue Karnéadou
Athènes 10675
Grèce
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