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Revue française de science politique

2007/2 (Vol. 57)


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De la question sociale à la question raciale ? [1][1] Didier Fassin, Éric Fassin (dir.), De la question sociale...

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Comme son sous-titre l’indique, l’ouvrage cherche à éclairer les façons dont différentes pratiques relevant de la science sociale, de la morale, des discours publicistes de journalistes, « grands intellectuels » et experts, des interventions directes dans le champ de la politique professionnelle concourent à une ou plusieurs « problématisations », ni représentations d’un objet existant, ni créations par le discours d’un objet qui n’existe pas, mais production de quelque chose qui est constitué en objet pour la pensée et, quels que soient les registres de production de celle-ci, est pensé sur le mode du vrai et du faux (c’est le dernier Foucault qui est convoqué ici). L’histoire politique de la France post-révolutionnaire a pu ainsi analyser la succession et la juxtaposition de plusieurs questions, « royale » (et donc républicaine), « laïque » (et donc catholique), « locale » (girondine et « maurrassienne »), « nationale » (avec sa face noire, la « question juive », ce qui n’empêcha pas la plupart des Juifs d’être patriotes, voire certains d’être nationalistes), « coloniale » (la plus liée au racialisme et, très souvent, au racisme), enfin celle qui survit encore aujourd’hui, la « question sociale », non encore détrônée par les questions « écologique » et « culturelle » (des politiques de l’identité aux « valeurs de société »). Le modèle longtemps dominant en science politique fut celui des « clivages structurants » de Stein Rokkan qu’il appliqua aux systèmes de partis et plus largement aux types de régimes européens.

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Le sujet empirique choisi ici est « la question raciale », parfois euphémisée par d’autres en « question multiculturelle ». Aucune des études menées dans la tradition de Rokkan (par exemple, celles de Hans Peter Kriesi) n’en font encore un nouveau clivage structurant, tant est puissant le « gel » des clivages précédents, au-dessus de tous le clivage de la « question sociale ». Ici, nos auteurs ont quelque chose d’intéressant à montrer.

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L’approche est simple mais l’expression est embarrassée. Dès la page 6, les deux directeurs soulignent qu’« il nous importait de rappeler que la question raciale est aussi une question sociale » (italiques dans le texte). Il y a ici un jeu de mots par lequel le terme « question » reçoit deux traitements entre lesquels il faut bien choisir : 1/ « l’infrastructure » (pour employer sans honte un vieux vocabulaire) qui, indépendamment de ce qui est dit dans les discours et exprimé dans des comportements et des opinions, structure réellement et donc explique ce qui se « dit » et se « fait », soit en conformité avec la vérité de l’infrastructure (c’est la pensée « juste »), soit en la trahissant (c’est la « fausse conscience » et l’idéologie « erronée ») ; 2/ la « question », c’est-à-dire l’enjeu central (s’il n’y en a qu’un) servant de repère aussi bien aux acteurs qu’aux observateurs pour justifier et expliquer des comportements et des « prises de parti » dans différents espaces publics – de la politique professionnelle à la politique des mondes vécus – et aussi espaces non publics, soit que ceux-ci soient refoulés par les discours dominants, soit qu’ils soient constitués par certains agents en espaces de la clandestinité, voire de l’illégalité. C’est ce second sens que les auteurs utilisent le plus souvent, mais le maintien du premier ne saurait être pure banalité : pour un sociologue digne de ce nom, tout est « social », c’est-à-dire « sociolo-gique », même s’il n’existe pas de « social » tout fait indépendamment des activités des agents qui le construisent (Latour dit « l’assemblent »). Il traduit donc un certain présupposé à l’œuvre : il y aurait deux réalités, d’une part, ce qui est imposé aux agents, essentiellement la place qui leur est assignée dans la structure sous forme de distributions inégales de chances de vie (c’est – ou c’était jadis – « l’infrastructure ») et, d’autre part, ce qui est construit par les agents et qui n’est pas moins réel pour autant (c’est la « question » au second sens). Or, comme tout un chacun le sait, les « dominés » n’ont pas souvent la parole et ce sont les « dominants » qui parlent à leur place et ont le quasi-monopole de la construction de « l’évidence raciale » ; les pages 6-7 rangent dans cette catégorie suspecte un « professeur de philosophie à l’École polytechnique », des membres de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, un directeur de grand hebdomadaire, un ministre de l’Intérieur, un président de groupe parlementaire « de droite » (les professeurs au Collège de France sont, miséricordieusement, épargnés). Ce qu’ils disent ne saurait donc être que faux, justement parce que ça leur convient, et ce n’est pas le fruit du hasard mais de la structure. Seuls sont « vrais » les « dominés », quelles que soient leur race et leur religion. Sans les dominants et la question sociale qu’ils exacerbent, il n’y aurait pas de question raciale, comme il n’y aurait pas eu en Algérie de question coloniale sans l’action pernicieuse des « gros colons » et du « grand capital ».

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Personne parmi les sociologues sérieux ne songerait à nier que ce que font les classes supérieures revient à promouvoir à leur bénéfice une ségrégation, en l’espèce scolaire et spatiale, qui prend aujourd’hui mécaniquement aussi la forme d’une ségrégation ethnique (si l’on veut bien oublier les riches saoudiens, africains et asiatiques que l’on trouve dans les beaux quartiers). Edmond Préteceille et Hugues Lagrange l’ont récemment bien documenté [2][2] Dans deux contributions à Hugues Lagrange (dir.), L’épreuve.... En vérité, le contraire serait surprenant : des « supérieurs » acceptant de ne pas être « supérieurs » par leur mode de vie et de reproduction constitueraient une mutation analogue à celle d’une horde de loups acceptant de vivre paisiblement avec un troupeau de moutons, ou d’une bande de paons heureux de voir leurs femelles courtisées par des vautours (si un tel exploit est biologiquement possible ailleurs que dans les fables de La Fontaine). Il y a bien ici un effet de l’infrastructure. Les classes moyennes qui, selon Marco Oberti dans le même ouvrage dirigé par Hugues Lagrange, ne sont pas scolairement racistes ni ségrégationnistes, mais ont simplement peur du « déclassement social », tout en acceptant volontiers, selon Edmond Préteceille, de cohabiter dans des quartiers « moyens-mixtes » qui se développent aussi, se comportent selon la même rationalité que les classes supérieures et répondent à leur manière à cet effet de structure. Mais si cela constitue un plaidoyer argumenté, sinon totalement convaincant, pour la « bonté » et « l’ouverture » des classes populaires et moyennes, celui-ci suffit-il à disqualifier ce que disent les gens qui font vertu de l’antiracisme tout en faisant bénéficier leurs rejetons des meilleures chances de vie accessibles et donc de la meilleure « offre scolaire » ? Pourquoi seuls ceux qui le « méritent » aux yeux du sévère moraliste social pourraient-ils dire quelque chose de juste ? À ce compte, il ne faudrait rien retenir de ce que disaient dans un autre monde, un John Stuart Mill ou un Tocqueville, ou aujourd’hui, à un niveau plus modeste, un Robert Badinter…

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Je ne suis pas sûr que les auteurs se reconnaîtraient dans cette présentation qui sent son procès d’intention. Il y a pourtant quelque chose de moralement valable à vouloir rester fidèle à la fois aux classes « populaires » ou « moyennes » « blanches » (osons l’adjectif) et aux minorités raciales. Cette posture semble expliquer certains embarras de plume, par exemple dans la très honnête, et quasi mélancolique, contribution « Racisme ouvrier ou mépris de classe ? » de Stephane Beaud et Michel Pialoux, très troublés par l’utilisation faite de leur travail par un Edwy Plenel soulignant le racisme des pauvres, ou encore dans « “Color Blindness” et construction des identités dans l’espace public français » de Gérard Noiriel. Celui-ci reconnaît en même temps le caractère consensuel de l’antiracisme d’aujourd’hui et aussi la force de la tradition républicaine, tout en grinçant des dents contre la manière dont les agressions racistes sont présentées comme le fait des milieux populaires et la lutte contre le racisme le fait de bourgeois éclairés. Rien que de normal à cela, selon lui, « la conversion (des médias) à l’antiracisme est l’un des effets de la mondialisation du capitalisme » (p. 168) ; elle ne peut que pousser à une approche moralisatrice du problème (les dominants sont abstraits et moralisateurs quand ça les arrange, tout le monde sait cela…). De ce fait, on peut être à la fois antiraciste universaliste et contre le « communautarisme islamique », c’est-à-dire qu’on risque de devenir un « nouveau raciste », du nom de la thèse qui fleurit aux États-Unis en 1986 [3][3] John B. McConahy, « Modern Racism, Ambivalence, and... et qui se porte toujours bien, malgré les réfutations empiriques de Philip Tetlock [4][4] Philip Tetlock et al., « The New Racism and the American..., un raciste aux idées antiracistes. Solution de Noiriel : 1/ « Ne pas mépriser les catégories identitaires que les acteurs du champ politique mobilisent dans leurs luttes » (est-ce que cela signifie les approuver toujours ? ou parce que ce sont parfois les armes des dominés ? tout comprendre n’est pourtant pas tout justifier) ; 2/ Surtout ne pas oublier que tout cela est la faute de l’impérialisme « qui a aggloméré à l’échelle planétaire d’innombrables cultures et identités » tout en réalisant « le pire » : « laisser croire aux peuples qu’ils étaient essentiellement, exclusivement des Blancs, des Noirs », etc. Chercher l’erreur dans la citation d’Edward Said que Noiriel rapporte. Si l’on comprend bien, l’impérialisme capitaliste a dominé en « essentialisant » les cultures et en « cosmopolitisant » les pratiques. C’est bien possible, une fois que l’on a fait leur part aux variations des différentes entreprises coloniales, mais cela prouve seulement que l’impérialisme n’a jamais été un système cohérent sur le long terme et qu’il a produit des effets (non voulus ?) contraires les uns aux autres. De même, il serait de simple bon sens de tenir aussi que les mouvements anti-impérialistes sont dans le même cas. Ceux-ci, même quand ils sont universalistes et cosmopolites, sont souvent aussi particularistes et nationalistes, et ont pour structure sous-jacente, ou pour conséquence, un communautarisme exclusionniste. Il n’est dès lors pas scandaleux d’être scandalisé par l’islamisme radical « anti-impérialiste » s’étalant dans tout le monde musulman pour le plus grand malheur des musulmans. Est-ce que cette position est du « nouveau racisme » pour la seule raison que l’« islamophobie » peut choquer des musulmans « dominés » (plus un grand nombre qui ne le sont pas, mais se donnent pour les porte-parole des « déshérités ») ? Il est évident pour certains de nos auteurs que l’on ne peut-être « islamophobe » sans être de ce fait même raciste, ce qui me paraît une pétition de principe que rien ne vient confirmer dans la réalité : de même que le fait que la majorité des délinquants des banlieues soient « maghrébins » ou « blacks » n’a jamais signifié que la majorité des Maghrébins et des Noirs, même dans les banlieues, soient des délinquants, le fait que la majorité des racistes soient aussi anti-musulmans (il demeure cependant quelques solides antisémites pro-musulmans) n’a jamais signifié que la majorité des « islamophobes » – et notamment ceux que révulse l’islamisme radical, dur ou mou, prétendant imposer le contrôle social de la religion aux membres de la communauté (puisque la religion est « société »), condamnant, dans de nombreux pays musulmans, à la « citoyenneté passive » les non-musulmans (et par extension, les mauvais musulmans, analogues aux « enjuivés » dénoncés sous Vichy) – soient des racistes, pas plus, n’en déplaise à Sartre, que tous les « anticommunistes » n’étaient des « chiens ».

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Certaines notions, avancées dans ce livre avec les meilleures intentions analytiques, sont assez étonnantes à cet égard, tel « le racisme de l’expansion » présenté par Emmanuelle Saada pour décrire les tentatives de rendre les « indigènes » semblables aux colonisateurs : « l’assimilation », voilà le péché capital. Emmanuelle Saada ne critique, à juste titre, la qualification des pratiques discriminatoires d’aujourd’hui en terme de persistance d’un essentiel « racisme colonial », préexistant à la colonisation puisqu’il l’aurait créé, que pour trouver, derrière la pluralité des « modes de production de la différence », une catégorie fondamentale, le racisme civilisationnel, qu’il me semble plus juste de qualifier simplement d’ethno- et d’etho-centrisme. Que la politique de « civilisation assimilationniste » cause de gros dégâts en dépersonnalisant ses objets, je le veux bien, nombre de « nationalistes » corses le prétendent aujourd’hui alors que leurs anciens n’avaient jamais eu le sentiment d’être un objet de « colonialisme interne » ou pire, d’un « génocide culturel » (comme le prétendit il y a un quart de siècle Sabino Acquaviva) ; peut-être le marquis de Baudry d’Asson avait-il raison de son point de vue d’accuser les auteurs de la loi de séparation de 1905 de vouloir faire perdre leur « âme », c’est-à-dire leur identité, aux « catholiques et Français de toujours », encore qu’une critique par trop générale et décontextualisée aboutit à sacraliser « l’éternel hier », ce qui ne me paraît guère humain, ou du moins pas plus que la sacralisation de « l’homme nouveau » cher à toute une tradition « progressiste », mais pourquoi faut-il par un curieux abus de langage qualifier celle-ci de « racisme », comme s’il n’existait au monde qu’un seul et unique péché résumant tous les autres, le racisme ? Il y a quand même une différence entre le « gouvernement des indigènes » du type recommandé par le recteur Jeanmaire au début du 20e siècle en Algérie, soutenant que l’on pouvait scolariser les Algériens (ou du moins les Kabyles) plus aisément que les Auvergnats, et le gouvernement par la ségrégation hiérarchique. Une fois encore, on joue sur les mots : l’affirmation de la supériorité d’une « civilisation » n’est pas la même chose que celle de l’infériorité des individus ; si c’était identique, pourquoi diable recommander leur assimilation, qui suppose leur capacité égale d’évolution, et ne pas les parquer pour faire du maintien de leur statut et de leur culture un « job à plein temps » comme dans certaines entreprises décrites jadis par Clifford Geertz ? Le fait qu’il s’agisse toujours de gouvernement « colonial » n’a pas pour conséquence que c’est toujours le même gouvernement.

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Il faudra aussi se pencher un jour d’un peu plus près sur cette étrange situation où le vocabulaire « colonial » et « anti-colonialiste » refait surface et affirme sa pertinence dans une situation qui n’est pas coloniale, mais post-coloniale (personne ne semble plus citer l’article fondateur de Georges Balandier paru dans les années 1950 dans les Cahiers internationaux de sociologie, « La situation coloniale. Approche théorique ») [5][5] Plus que tous autres, les travaux du très regretté.... Quand deux de nos auteurs, déjà cités, se réjouissent des « logiques de solidarisation en acte des membres des classes populaires » manifestées par le fait que « les luttes contre les fermetures d’usines […] avaient à leur tête des militants ouvriers “beurs” de trente ou quarante ans, qui ont, semble-t-il, fait l’unanimité autour d’eux » (Beaud et Pialoux, p. 90), n’expriment-ils pas, naïvement, et je m’empresse de le dire, à très juste titre, en se réjouissant de voir « la question sociale » dominer la « question raciale », un « racisme de l’expansion », car on sait bien qu’en situation coloniale au Maghreb, la création de syndicats musulmans, ou à majorité musulmane, fut, au grand dam des syndicalistes communistes et socialistes (dont le crédit antiraciste était quasi impeccable), un effort constant des partis nationalistes, dont il reste des traces dans l’opinion exprimée comme une « thèse » souhaitable mais (pour l’instant ?) peu réalisable qu’il vaudrait mieux que les musulmans soient membres de syndicats musulmans. Une telle position n’est possible que parce que ce qui est, en situation coloniale, une politique de « gouvernement des indigènes » est en situation post-coloniale un processus d’intégration (encore un mot maudit…) autour des valeurs de classe, mais pourquoi pas aussi autour des valeurs républicaines et laïques ? Ce type d’action est-il une solution aux dilemmes de la situation post-coloniale présentés par Abd-el-Malek Sayad ? Ou bien verra-t-on se développer des situations de « nationalisme sans territoire », pour reprendre l’expression de Riva Kastoryano dans cette revue [6][6] Riva Kastoryano, « Vers un nationalisme transnational.... ? La question n’est pas sans importance dans la situation actuelle de l’Europe vieillissante, condamnée par sa démographie à ne pas renouveler sa population, ce qui, à moins d’une politique d’immigration massive de travailleurs bien formés, compromettra définitivement toute perspective de croissance économique aussi bien que de maintien d’un généreux État protecteur.

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Le livre ici recensé nous aide assez peu à répondre à cette question. D’une part, la perspective choisie, privilégiant les interactions discursives et comportementales entre acteurs au détriment des conjectures fondées sur des évolutions lourdes, ne les dispose guère à s’interroger sur les rapports de la question sociale et de sa « solution », le Welfare State, avec les migrations de masse post-coloniales et leur conséquence, l’émergence de la question raciale [7][7] L’analyse statistique la plus détaillée arguant que.... D’autre part et surtout, l’ouvrage ne couvre pas un terrain que sa perspective même devrait porter ses auteurs à considérer. Tout se passe comme si les « représentations » de la société française n’étaient dignes d’examen que quand elles sont le fait des « installés », et surtout des appareils qui sont supposés les représenter. Pourquoi ignorer, ou du moins ne pas considérer comme éventualité hypothétique, que la globalisation a le double effet – rappelé récemment à Davos par Lisa Anderson, doyen de l’École des affaires internationales de Columbia (et incidemment spécialiste de la Tunisie et de la Libye) – de faire franchir les frontières à des masses de populations tout en favorisant par le jeu de communications de plus en plus aisées le maintien de contacts étroits avec leur « pays d’origine », même pour ceux qui sont établis dans leur « pays d’accueil » depuis deux, voire trois générations ? Il est loisible d’invoquer la difficulté française de mener des études quantitatives soigneuses et non biaisées sur les liens entre appartenance ethnique « objectivement » identifiée, formes d’identification subjective au gouvernement national (ou du moins degré de confiance qu’on lui manifeste) et intensité des griefs que l’on peut émettre contre l’organisation sociale dont il fait partie. Cela est sans doute plus « facile » dans des pays quasi officiellement multi-ethniques tels les États-Unis ou Israël [8][8] Par exemple, Sherry Lowrance, « Identity, Grievances,.... Mais même en oubliant provisoirement ces enquêtes, on aurait pu établir des liens avec les nombreux et inégaux travaux sur les perceptions et attitudes de populations immigrées en France, à commencer par les déjà anciens recueils de l’Annuaire de l’Afrique du Nord (je pense à « Être marginal au Maghreb » ou à « L’islam, l’État et la société en France »). Il est vrai que cela permet d’éviter le « dilemme » signalé par Charles Tilly à propos d’un autre recueil portant sur les représentations contestataires, non de la société française, mais de la « société » mondiale vue de France : dès que l’on prend pour objet d’étude un mouvement dont on partage les valeurs, ou du moins que l’on essaie de comprendre avec une sympathie active, comment analyser froidement des représentations que l’on ne voudrait pas trop déranger, même si ce sont des constructions fictives destinées à se justifier [9][9] Charles Tilly, « Lecture » : Éric Agrikoliansky, Olivier... ?

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Reste donc le point de vue des « dominants » qui, eux, ne méritent pas tant de précautions. Rien que de prévisible et de correct dans les analyses des discriminations raciales dans le monde du travail, avec la critique attendue des approches individualistes et universalistes de la discrimination (qui rappellent les vieilles critiques du réformisme social-démocrate), des processus sociaux ségrégatifs et discriminatoires dans l’école, qui vont « contribuer à légitimer et pérenniser un séparatisme social et racial » (tiens ! « l’intégration » aurait donc du bon, malgré tout ?), comme si la sociologie de l’école se réduisait à un paradigme où l’école devrait être entièrement finalisée par la réduction des inégalités (que pourtant elle reproduit, chacun le sait bien depuis Bourdieu et Passeron…) et non par la transmission d’une instruction donnée dans des conditions de sécurité et de qualité décentes. L’article subtil et bien recherché de Fabien Jobard (« Police, justice et discrimination raciale »), l’un des plus instructifs de cet ensemble parce qu’appuyé sur une enquête qui ne cherche pas d’abord à prouver ce que l’intellectuel croit savoir déjà et exprime en général sur le mode accusatoire (le Leviathan est l’ennemi des dominés, ses agents ne peuvent donc être que racistes), mériterait d’être complété par une étude aussi approfondie de la façon dont les « cibles » de la police et de la justice voient et construisent leurs « adversaires » et comment ils les codent (ce que l’auteur avait commencé à faire dans sa thèse). Seul l’article de Pap N’Diaye (« Histoire, idéologie et pratiques du colorisme ») nous éclaire quelque peu sur certaines attitudes. L’intéressant texte d’Éric Fassin (« Questions sexuelles, questions raciales ? Parallèles, tensions et articulations ») est trop théorique, en dépit de son insistance sur les contextes, pour nous éclairer beaucoup sur le point de vue des femmes des minorités raciales ou religieuses [10][10] Bien entendu, on ne manquera pas d’y retrouver une....

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Un thème sous-jacent parcourt plusieurs textes de ce recueil. Les idées et les « valeurs » n’ont pas de valeur en soi dont on pourrait discuter rationnellement en appréciant leur « application » dans différentes « situations » selon une perspective conséquentialiste. Ce ne sont que des « conventions » ou « arbitraires » dont il faut apprécier à quoi elles servent dans un contexte concret. « À quoi servent » les thèses de Taguieff, ou de Finkielkraut, ou de Blandine Kriegel, ou de tous ces « philosophes politiques amateurs » ? Ce n’est plus exactement, « d’où parles-tu, camarade ? » qui a bercé nos jeunes années, mais plutôt « quel est ton subtexte qui va révéler ce à quoi tu sers vraiment ? » Il y a quelque chose de salubre dans cette démarche qui se veut « un éloge de la complexité » (à la différence de sa grande sœur) afin de nous aider à ne pas prendre nos raisons pour des rationalisations. Nos auteurs, en effet, ne sont pas relativistes et tiennent fermement des valeurs antiracistes et égalitaristes ; ils soupçonnent seulement ceux qui tiennent officiellement les mêmes valeurs de les trahir. Mais il conviendrait de prendre garde à deux choses : 1/ Une telle démarche risque de coder à l’avance tous les arguments proposés en leur attribuant une fonction en toute sécurité ; or, quel est le point de vue souverain qui permet cette prodigieuse opération de dévoilement ? La connaissance des vraies « infrastructures » ? 2/ S’il est sain de se rappeler que les meilleures idées peuvent être transformées en leur contraire, c’est parce que nous pensons possible de ne pas abdiquer notre faculté de raisonner sur des valeurs et pas seulement sur des fonctions et des intérêts. Sinon, à quoi pourrait bien rimer la conclusion du texte sur « les usages français du conflit israélo-palestinien » (pour une fois, « l’usage » est employé à bon escient), où le contexte est utilisé au service d’une prise de position avouée en valeur ? « Le moyen le plus efficace pour conjurer leur emprise sur le climat politique consiste à leur opposer que les analyses qu’ils ont conçues pour jeter l’opprobre sur les protégés de leurs concurrents s’appliquent également à des acteurs qu’elles avaient vocation à épargner » (Michel Feher, p. 105). Nonobstant l’affirmation contraire, cela me paraît un argument logique – fort pertinent – en faveur d’une modération du « juste milieu ». Bonne chance dans cette rude tâche. Peut-être n’est-ce pas tout à fait par hasard si son auteur est un philosophe qui semble encore croire à une philosophie à distance des prêches habermassiens et des « déconstructions » diverses et variées.

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Un point de forme pour terminer : l’ouvrage ne comprend ni bibliographie générale, ni index des noms et des matières. Cela devient une habitude chez les éditeurs français, surtout pour les ouvrages collectifs, qui en auraient besoin plus que bien d’autres.

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Jean LECA

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Fondation nationale des sciences politiques

L’État, frein de la mutation nécessaire ! [11][11] Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.),...

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Dans tout bilan de changement, il y a toujours la question du verre à moitié plein ou à moitié vide. À cette question, La France en mutation semble apporter une réponse se rattachant à la première branche de l’alternative : le titre du livre y invite. Je voudrais dans ce commentaire répondre en sens contraire. La mutation dont parle le livre est loin d’être accomplie. La société française se trouve au milieu du gué. L’œuvre de rattrapage et de modernisation économique et technologique, entreprise au lendemain de la deuxième guerre mondiale sous l’égide clairvoyante de l’État, arrive à une étape décisive, où il faudrait changer de modèle. Or, cette mutation-là a sans cesse été repoussée et non assumée par la société française : à l’instar de leurs élites et de leur président actuels, les Français continuent à faire comme si le père Noël existait et pouvait leur éviter cet aggiornamento institutionnel fondamental.

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J’ai développé ailleurs cette argumentation dans un compte rendu critique détaillé [12][12] Erhard Friedberg, Courage, la réforme continue !, note.... Dans les limites imposées par cette note, je me bornerai à insister sur ce qui constitue à mes yeux le point aveugle essentiel du livre, à savoir l’impasse qu’il fait sur le contraste surprenant entre, d’un côté, la stabilité de l’organisation de la fonction publique centrale et, de l’autre, son argument insistant sur la perte d’emprise de l’appareil étatique. Nonobstant la décentralisation, et la déconcentration administrative qu’elle suppose, la France est en effet le seul parmi les pays industriels de taille comparable à avoir vu croître l’emploi dans l’administration centrale de 15 % depuis 1980 et à consacrer une part du PIB plus importante au traitement de ses fonctionnaires aujourd’hui qu’hier. Sans être incompatible avec les analyses du livre, ce contraste conduit à nuancer quelque peu l’interprétation d’ensemble des changements observés. L’emprise de l’État sur la société a peut-être diminué, mais son poids dans le budget et dans la population active a augmenté et, de plus, cette diminution n’est absolument pas uniforme : importante en matière économique, elle est nulle dans le domaine social où le poids de l’État n’a cessé de croître. Elle est différente aussi géographiquement : la présence de l’État, mesurée en terme de transferts publics et de poids de l’emploi public, est plus prégnante qu’auparavant dans un grand nombre de départements, comme le montre Veltz et Davezies [13][13] Cf. Laurent Davezies, Pierre Veltz, « Les métamorphoses.... Tout cela suggère que l’administration publique a servi d’amortisseur à la libéralisation économique, que l’accroissement de l’emploi public a été utilisé par les hommes politiques à courte vue, de droite comme de gauche, pour calmer les appréhensions nées de la modernisation et de l’internationalisation de l’économie.

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Dans la même perspective, il faut aussi s’interroger sur les différences que le livre suggère clairement en ce qui concerne les rythmes de changement qu’on observe dans les différents secteurs de l’action publique. Pour la politique économique et industrielle (la première partie du livre), les choses sont claires : l’État colbertiste n’est plus, il a perdu et/ou renoncé de lui-même à ce qui faisait sa force et le fondement de sa capacité d’action. Pour les autres contributions consacrées à différents domaines d’action publique, le bilan est au contraire en demi-teinte, montrant d’un côté des orientations de changement clairement esquissées et soulignant de l’autre toutes les résistances que rencontrent les nouveautés dans leur mise en œuvre sur le terrain. Et malgré les apparences, le bilan n’est guère plus encourageant pour la décentralisation. Patrick Le Galès a parfaitement raison de souligner que le tableau du gouvernement local est aujourd’hui plus différencié et disparate que dans le passé proche, et d’insister sur le rôle souvent prépondérant des collectivités territoriales dans la conduite des politiques publiques. Mais parler, comme il le fait, de l’avènement d’un État post-jacobin me semble sous-estimer les continuités dans les structures et dans le fonctionnement de la démocratie locale. Malgré la déferlante décentralisatrice, l’expression du suffrage universel direct comme les tentatives de modernisation des structures territoriales restent toujours encastrées dans des découpages communaux et départementaux dont personne ne conteste réellement le caractère suranné. De là la nature baroque et la très grande opacité de l’édifice institutionnel où se développe l’action des collectivités territoriales et dans lequel se déploie la démocratie locale aujourd’hui. Jacques Rondin avait bien raison quand il qualifiait la décentralisation de 1982 de « sacre des notables » [14][14] Jacques Rondin, Le sacre des notables, Paris, Seuil,.... Plus que jamais, la démocratie locale en France a tous les traits de la démocratie d’accès qu’elle a toujours été. La nouveauté serait peut-être que les contrepoids à cette tendance sont plutôt plus faibles qu’auparavant.

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Le contraste est donc grand entre, d’une part, les transformations qu’on voit clairement dans le domaine économique et, d’autre part, le paysage beaucoup plus indécis des autres secteurs d’action publique analysés. Là, les éléments de continuité sont plus nombreux, au point qu’on hésite à employer le terme de transformation ou, à plus forte raison, de mutation. On pense en revanche au diagnostic formulé par Elie Cohen dans son dernier livre [15][15] Elie Cohen, Le nouvel âge du capitalisme, Paris, Fayard,..., où il caractérise le nouvel âge du capitalisme en France par la dissociation croissante entre, d’un côté, le régime englobant de régulation économique et sociale qui garde ses particularités françaises et, de l’autre, le régime capitaliste français qui a perdu les traits du capitalisme gaulois de naguère et semble converger à grand pas vers un capitalisme des marchés financiers à la manière anglo-saxonne.

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Il ne faut donc pas conclure de ce livre que la France a fait « sa mutation ». Par ses analyses, comme par les impasses qu’il fait, l’ouvrage me semble au contraire montrer que le plus difficile est devant nous. La société française se trouve dans un entre-deux, particulièrement délicat à négocier dans tout processus de transformation. La confiance dans l’ancien modèle est ébranlée, ce qui réduit aussi sa capacité à produire des résultats satisfaisants. Mais le nouveau modèle tarde à se mettre en place, laissant libre cours à toutes les dérives, toutes les frustrations et toutes les inefficiences qu’une telle situation recèle. La régulation étatique est affaiblie et les systèmes administratifs centraux fonctionnent dans une sorte d’anomie institutionnelle croissante qui entraîne un affaissement progressif de leur capacité d’initiative et surtout de régulation. Ce qui reste intact, en revanche, ce sont la force d’inertie, les rigidités et les routines de fonctionnement inhérentes aux appareils de la taille et de la lourdeur de l’administration centrale française. Ce dont il s’agit maintenant, c’est bel et bien « d’organiser le processus de deuil de la toute-puissance étatique », selon la jolie formule des trois directeurs du livre, et d’en tirer toutes les conséquences au plan de l’organisation et du fonctionnement de l’État français.

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Erhard FRIEDBERG

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Centre de sociologie des organisations (CSO)

À contre-courant du discours dominant [16][16] Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.),...

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Un historien ne peut que se réjouir de la publication de ce livre. Pour au moins deux raisons. D’une part, parce qu’il s’inscrit en faux contre l’idée, nullement originale, du déclin de la France, développée avec succès par des essayistes et des responsables politiques de tous bords. L’extrême droite et la droite extrême estiment que la France sombre sous les coups de la mondialisation, de la construction européenne et de l’immigration, notamment de confession musulmane, qui, selon elles, corrompraient l’âme de la nation. Selon les souverainistes, au-delà de la diversité de cette sensibilité, le pays perdrait sa substance pour les deux premiers motifs (les divergences sur ces points qui existent avec le premier courant se sont estompées durant la campagne pour le référendum de mai 2005) et parce qu’il se convertit au multiculturalisme, tuant ainsi l’éthique républicaine. Les libéraux déplorent la sempiternelle omnipotence de l’État qui paralyserait la France et la précipiterait dans une décadence irrémédiable. Enfin, la nouvelle vulgate de gauche fustige l’offensive néo-libérale, la régression sociale et la « capitulation » de la gauche « social-libérale » qui mettrait en danger la société, voire la civilisation. Les quatre sensibilités militent en conséquence pour une rupture absolue : un retour aux sources de la nation au sens quasiment ethnique pour le premier, la restauration des fondements de l’État nation républicain pour le second, une vigoureuse thérapie libérale pour le troisième, l’alternative radicale et même la révolution pour les derniers.

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Le second motif de satisfaction tient à ce que La France en mutation conteste ces discours dominants non pas au nom d’une idéologie ou selon des considérations philosophiques, mais au terme de solides recherches empiriques. Les historiens se reconnaissent aisément dans la démarche adoptée dans cet ouvrage, qui vise à restituer la complexité des processus en cours aussi bien dans l’économie, la société, l’action publique qu’en politique.

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Ne rédigeant pas un compte rendu critique, je me limiterai à engager une brève discussion sur trois sujets à partir de la thèse d’ensemble explicitée dans l’introduction. D’abord, la chronologie (c’est le moins que l’on puisse attendre d’un auteur qui a été pressenti par la RFSP pour intervenir en tant qu’historien) : 1980-2005. Les auteurs s’en expliquent en soulignant le basculement que représente le début des années 1980. Il faudrait sans doute nuancer l’ampleur de la césure en repérant aussi les continuités : d’une part, la société change considérablement par rapport aux Trente glorieuses dès la fin des années 1960, d’autre part, les idées « libérales » commencent à se diffuser dès la fin des années 1970, suscitant aussitôt un vaste débat, enfin, sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, la France s’engage résolument dans la construction européenne et un premier tournant libéral économique s’amorce dès 1978. Nombre d’auteurs, tels Agnès van Zanten, Gérard Grunberg et Patrick Le Galès, s’affranchissent d’ailleurs des bornes chronologiques fixées car leurs propres domaines d’investigation y échappent. Ensuite, il semble nécessaire de mettre en garde les auteurs contre leur tendance récurrente à opposer, en filigrane, les bouleversements actuels de la France au modèle républicain des années 1960 qu’ils présentent rétrospectivement comme fonctionnel, efficace, harmonieux, quasi irénique. Or, ce modèle a non seulement été contesté, déprécié, critiqué par les contemporains, mais encore il a sans cesse évolué. Enfin, on ne peut que s’interroger sur les caractéristiques des mutations à l’œuvre en France. En quoi sont-elles différentes ou semblables à celles d’autres périodes de tensions et de transformations, par exemple dans les années 1930 où se manifestait également une forte et violente crise de la représentation politique ? Quelles sont les spécificités actuelles de la France par rapport à d’autres pays européens (une esquisse de comparaison est amorcée à plusieurs reprises avec la Grande-Bretagne, mais quid de l’Allemagne ou de l’Italie par exemple) ?

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L’une des grandes conclusions de La France en mutation est de montrer que « les révolutions invisibles » de ce pays ne sont pas assumées par les élites politiques. Cette constatation débouche sur une grande question qui constitue un vaste programme de travail pour les politistes, les sociologues et les historiens : comment rendre compte d’une pareille incapacité que l’on ne retrouve pas dans les autres pays ?

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Marc LAZAR

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Institut d’études politiques de Paris

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GREPIC/CERI

Les questions de La France en mutation [17][17] Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.),...

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Voici un ouvrage qui pose beaucoup de questions et qui apporte aussi quelques réponses, ce qui n’est pas si fréquent. Chapitre après chapitre, les auteurs réunis dans cette entreprise internationale montrent que, à l’encontre de ce qu’affirment de nombreux observateurs, la France n’est pas restée immobile face aux transformations du monde depuis trente ans. Au contraire, de profondes mutations ont été conduites au cours de cette période, qui ont sérieusement mis à mal le « modèle français » de politiques publiques. Mais ces changements ne se sont pas déroulés, comme dans d’autres pays, de manière délibérée : soit ils n’ont pas été vraiment « voulus », soit ils ont été voulus mais non assumés par les élites devant l’opinion. Le résultat en est une perte de crédibilité des responsables politiques qui se traduit, en particulier, par la succession des alternances.

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Avant de revenir sur ce diagnostic, on peut souligner que l’intérêt du livre est de montrer que l’analyse des politiques publiques peut permettre de mieux comprendre les atouts et les faiblesses de la France à la veille de la prochaine élection présidentielle et donc d’éclaircir les termes du débat, à condition d’entretenir un dialogue avec d’autres disciplines, et notamment la sociologie politique. Paradoxalement, cet apport incontestable du livre révèle aussi sa limite principale, car ce dialogue, comme on le sait, reste encore balbutiant. La mise en relation entre les trois premières parties (qui portent sur l’économie, la cohésion sociale et l’État) et la quatrième partie sur la crise du politique en porte témoignage en suscitant à la fois un sentiment d’intérêt pour le lecteur, compte tenu de l’originalité de la démarche et de la qualité des contributions, et de frustration que l’on peut résumer autour de la question suivante : comment expliquer ce décalage typiquement français entre l’expression de la « nécessité » des réformes et l’absence d’adhésion populaire à ces mêmes réformes, qui débouche sur ce sentiment que les responsables politiques ne se préoccupent pas des vrais problèmes des citoyens ?

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Chaque chapitre apporte son lot d’explications convaincantes qu’il est impossible de rappeler ici. Afin de prolonger les débats que l’ouvrage ne manquera pas de susciter, on insistera sur un aspect qui pourra sans doute faire l’objet d’autres développements. Il est ainsi frappant, si l’on essaye de prendre du recul, que les périodes au cours desquelles la France a connu un changement véritablement assumé sont celles où se sont imposées des élites modernisatrices (pas seulement politiques) qui ont su intégrer la nécessité des changements sectoriels dans une vision plus globale en accord avec les transformations du monde. Ces périodes interviennent souvent lorsque les élites représentant l’ancien monde sont disqualifiées, comme cela a été le cas en 1870 ou en 1945. Rien de tout cela ne semble s’être produit à la suite du choc de la globalisation. Tout se passe comme s’il ne s’était trouvé personne (ou pas grand monde) pour décrypter les nouveaux algorithmes afin qu’ils fassent sens au regard des visions du monde existantes. Pourquoi ce travail de médiation ou de transcodage a-t-il été effectué dans de nombreux pays et beaucoup moins en France, contrairement à ce qui s’était passé dans les années 1950 ou 1960 par exemple ? Et pour revenir de manière plus précise à l’actualité, dans quelle mesure la prochaine élection présidentielle peut-elle être l’occasion d’avancer dans cette direction ?

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Il ne reste plus qu’à encourager les responsables de l’ouvrage à mettre en chantier un nouveau volume, qui répondra au moins partiellement à ces questions.

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Pierre MULLER

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Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

Les silences de la France en mutation [18][18] Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.),...

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La diversité des trois regards critiques offerts sur notre ouvrage reflète la diversité disciplinaire que nous avons voulue à l’origine de ce projet, visant à mobiliser les sciences sociales dans leur diversité (économie politique, histoire, sociologie, science politique…) pour comprendre la diversité des mutations économiques, sociales et politiques connues par la France au cours des 25 dernières années. Qu’est-il advenu du dirigisme économique ? du modèle social républicain ? de l’État tout puissant ? Comment comprendre la crise du politique en France ? Tels sont les chantiers sur lesquels notre ouvrage collectif, fruit d’une longue collaboration entre chercheurs français et américains, fait le point, afin de dresser un tableau aussi complet que possible des mutations françaises. Nous avons ainsi traités des mutations du capitalisme français (perçu dans son ensemble par P. Culpepper, puis du point de vue du gouvernement d’entreprise par M. Goyer et des relations professionnelles par M. Lallement), des évolutions des piliers de la cohésion sociale (contrat entre les générations par L. Chauvel, réformes du système de protection sociale par B. Palier, évolutions des politiques d’éducation par A. Van Zanten, et des politiques d’accueil des migrants par V. Guiraudon), de la redistribution des pouvoirs de l’État (la décentralisation par P. Le Galès et le gouvernement européen par A. Smith) avant d’étudier les conséquences politiques de ces évolutions (les comportements politiques des Français par R. Balme, la crise de la représentation par S. Berger et l’adaptation du système de parti par G. Grunberg).

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Motivés par la volonté d’apporter une réponse scientifique à des débats idéologiques sur le déclin français ou sur l’impossibilité de réformer la France, nous avons cherché à mesurer et rendre compte des changements (qu’est-ce qui a changé ?), mais aussi à en comprendre les modalités (comment la France a-t-elle changé ?) et leurs conséquences politiques (quelles réactions politiques ces changements suscitent-ils ?). Pour ce faire, nous avons choisi de prendre le recul nécessaire (vingt à trente ans) et d’étudier dans un même projet des domaines (l’économie, le social, le politique) trop souvent cloisonnés par le jeu des spécialisations administratives et académiques. Afin de mesurer les changements intervenus, nous avons employé une grille d’analyse commune. Chaque chapitre commence par un rappel des principaux traits du « modèle français des Trente Glorieuses » (non pas pour l’idéaliser, mais pour le prendre comme point de repère permettant de mesurer les changements intervenus depuis), continue par l’analyse des différentes phases et dimensions prises par le changement et se termine par l’évaluation des principaux impacts (économiques, sociaux et politiques) des évolutions considérées, et la recherche d’un éventuel nouveau modèle.

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Trois traits principaux ressortent de nos réflexions : 1/ La France a beaucoup changé ; le marché, l’ouverture, la concurrence, le pluralisme ont partout gagné du terrain ; 2/ Ces changements ont été progressifs, sans visibilité d’ensemble et non délibérés ; 3/ C’est en partie l’écart entre l’ampleur des changements accomplis et le peu de visibilité politique de chacune des étapes de ces transformations qui permet de comprendre la crise politique que connaît la France en mutation.

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Si nos conclusions ne sont pas remises en cause par nos trois lecteurs, ils nous posent cependant la même question centrale : pourquoi les réformes de libéralisation économique, de mise en concurrence ont-elles été acceptées, avec plus ou moins de réticence, dans les autres pays et ont-elles débouché en France sur un sentiment de crise politique profonde ? Il s’agit en effet d’un enjeu crucial, considéré comme tel dans notre ouvrage. Nous proposons trois pistes de réponse à cette question.

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Tout d’abord, dans les autres pays européens, les leaders politiques ont le plus souvent explicitement revendiqué leur choix pour des solutions de marché, parvenant ensuite à convaincre une majorité du bien-fondé de leur politique d’ouverture et de mise en concurrence. En Grande-Bretagne, M. Thatcher a commencé ce processus, T. Blair l’a continué. S’il est incontestable que de profondes réformes de libéralisation ont été menées en Grande-Bretagne, la question reste ouverte de savoir si l’Italie et l’Allemagne ont connu une aussi profonde libéralisation que la France (Michel Goyer rappelle ainsi que les capitaux étrangers sont quasiment deux fois plus présents en France qu’en Allemagne). Cependant, sur les modalités de la réforme, on retrouve dans ces deux pays l’idée d’explicitation et d’implication plus grande des citoyens dans les réformes, même si les oppositions furent fortes. En Italie, les réformes furent accompagnées de débats et soutiens politiques (les efforts faits au nom de l’Europe furent soutenus fortement par la population, un pacte social, puis un accord salarial fut signé par les partenaires sociaux en 1992 et 1993, un référendum a soutenu la réformes des retraite en 1995). En Allemagne, G. Schröder avait annoncé l’aggiornamiento politique de son parti (Neue Mitte), même si ce travail d’annonce et de légitimation fut moins explicite que ne le furent les révolutions néo-conservatrices et néo-libérales d’une Thatcher ou d’un Reagan, ou bien la rénovation du Labour par Tony Blair.

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En France, il y a eu bien sûr des moments de mise en débat des réformes menées, notamment au cours des années 1980 (débat autour de la décentralisation, de l’acceptation des règles du Système monétaire européen, de la libéralisation des marchés financiers ; en 1986, la coalition RPR-UDF menée par Jacques Chirac remporte les élections législatives sur la base d’un programme explicitement libéral). Mais tout se passe comme si la succession d’échecs politiques cuisants pour tous les partis au gouvernement au cours des années 1980 avait définitivement fait renoncer leurs leaders à assumer leurs politiques de marché. Progressivement, les politiques de libéralisation, qui continuent d’être adoptées au cours des années 1990, ont généralement été présentées comme des réalités détestables mais nécessaires, plutôt que comme un façon de créer de nouvelles opportunités. Au regard des expériences étrangères, c’est bien l’absence de discours de légitimation des réformes, la domination des « politiques de l’esquive » (pour reprendre l’expression de Virginie Guiraudon) qui font la spécificité des changements observés. Au regard du passé français, la situation des deux dernières décades contraste avec celle des années 1950-1960, qu’il ne s’agit pas d’idéaliser, mais qui étaient bien marquées (comme de nombreux chercheurs l’ont montré, dont Pierre Muller) par une dynamique collective autour d’une vision explicite (souvent imposée cependant, d’où les nombreux conflits rappelés par Marc Lazar) de modernisation du pays. On remarquera ici que nos analyses soulignent qu’il peut y avoir changement de politiques publiques sans qu’il y ait des « médiateurs » capables de dire (dans le débat public au moins) le nouveau sens du monde et des politiques dans lequel elles s’inscrivent…

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En effet, et c’est notre deuxième point, loin de donner un sens positif aux évolutions mises en œuvre, la réponse politique à la globalisation fut majoritairement négative, contribuant à présenter le marché mondial comme obérant les droits, voire même la souveraineté du peuple français. Les sondages internationaux montrent que les Français sont plus hostiles à la mondialisation que les citoyens des autres démocraties occidentales. C’est sans doute parce que les hommes politiques français ont surtout présenté la mondialisation comme une menace plutôt que comme une opportunité, dans un effort pour rallier les soutiens autour de la grande « cause nationale », même lorsqu’ils étaient en même temps en train de mettre en place les réformes de marché qu’implique la mondialisation… En développant des politiques de concurrence de marché en France tout en dénonçant les méfaits de la globalisation marchande au niveau mondial, les dirigeants politiques ont fait preuve d’une hypocrisie qui alimente le rejet actuel de la classe politique et la crise de la représentation, analysée par R. Balme et S. Berger dans notre ouvrage.

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En troisième lieu, et peut-être de façon plus importante, les changements ne se produisent jamais dans le vide. Les évolutions interviennent dans un univers de discours politique particulier. L’univers français du discours politique, né avec la République, voit toujours dans l’État le gardien légitime des intérêts sociaux. Du fait de la force de la tradition républicaine, une telle vision de l’État a survécu à la crise économique des années 1970, quand bien d’autres pays perdaient leurs illusions sur l’intervention de l’État, qui avait failli à faire face aux difficultés des années 1970 et 1980. Répudier l’interventionnisme étatique fut chose facile pour les Britanniques, étant donné leur tradition politique. Ce ne fut pas le cas en France. En fait, attendre des hommes politiques français qu’ils répudient l’intervention de l’État n’est pas vraiment imaginable. Comme tous les artistes, les hommes politiques doivent travailler avec le matériel qui leur est fourni et la tradition historique les a poussé à insister sur l’importance de l’État qui protège ses citoyens, attente de protection qui est d’ailleurs forte chez les Français, comme le souligne R. Balme.

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Deux traits majeurs de la vie politique française en découlent.

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En premier lieu, comme E. Friedberg le souligne, tout en libéralisant l’économie, les gouvernements français ont aussi étendu l’intervention de l’État providence, faisant passer le rôle de l’État du dirigisme économique à l’indemnisation des victimes de la concurrence économique exacerbée. E. Friedberg considère qu’il s’agit d’une révolution inachevée, mais cela peut être débattu et cela fait l’objet de débats en France. La France a aussi fait quelques pas vers les modèle nordiques et il n’est pas sûr que cela soit forcément une faute.

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En second lieu, comme M. Lazar et P. Muller le rappellent, la France s’est trouvée plongée dans une profonde crise politique, marquée notamment par une désillusion profonde des Français envers leurs élites politiques. Les électeurs sentent l’hypocrisie qu’il y a à dénoncer la mondialisation de la part de gouvernements qui soutiennent la construction européenne. Ceux qui ont souffert des conséquences de la compétition internationale ne voient pas quelles opportunités nouvelles pourraient leur être offertes. Plutôt que de considérer que la France est bloquée dans une révolution incomplète, il vaudrait mieux dire que la France est bloquée dans un débat encore incomplet, notamment en ce qui concerne ce que l’État doit faire et ce qu’il doit désormais laisser aux marchés. Si les mutations économiques dessinent aujourd’hui une nouvelle économie française orientée vers et par le marché, le sens des évolutions sociales et politiques reste encore incertain, faute sans doute d’orientations clarifiées. La crise vient en partie de la difficulté des acteurs porteurs des mutations (acteurs politiques mais pas seulement, comme le soulignent tous nos chapitres) à produire des discours de la réforme, de leur difficulté à obtenir la conviction et le soutien d’une majorité de la population, ou, comme le souligne Suzanne Berger, de leur incapacité à produire une nouvelle vision pour la république.

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Cependant, on remarquera que certaines évolutions politiques sont en cours et que ces enjeux font de plus en plus l’objet de débats intenses. Il est en effet remarquable que le thème du décalage entre les Français et leurs élites soit devenu central dans la campagne présidentielle de 2007. Qu’il s’agisse des dénonciations « du système » faites aux extrêmes (comme au centre !), ou bien des propos de Nicolas Sarkozy (qui annonce : « Je veux tout dire avant pour pouvoir tout faire après ») ou bien du positionnement de Ségolène Royal (pour qui « les Français sont les meilleurs experts de leurs problèmes » et qui aura mis en scène son moment d’écoute des Français et de débats participatifs), le décalage entre discours politiques et réformes menées, la perte de confiance des Français dans leurs institutions et hommes/femmes politiques sont au cœur des thèmes de campagne… Il n’est cependant pas sûr que cela suffise à réconcilier les Français avec les réformes menées, à faire en sorte qu’ils passent du sentiment d’être les victimes des changements à celui d’en être les acteurs. Encore faudrait-il compléter les débats par une mise en perspective des alternatives pour le modèle républicain.

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Les mutations que nous avons observées constituent en effet autant de défis pour la République et sa doctrine traditionnelle : la plus grande diversité ethnique de la France remet en cause les vertus d’un modèle de citoyenneté fondé sur l’assimilation à une culture dominante ; le niveau élevé de chômage (de longue durée) et les inégalités fragilisent la rhétorique de l’égalité et de la fraternité républicaines ; le nouveau système de gouvernance où prévaut la négociation et la pluralité des acteurs et des intérêts ne correspond plus au modèle républicain de politique de la nation comme expression de la volonté générale poursuivant le bien commun ; une économie de plus en plus régie par les mécanismes de marché ne correspond pas aux idées de capacité du politique à diriger l’économie… L’objet de notre livre n’était pas d’apporter des réponses à ces défis, mais de mieux en situer les enjeux et de pousser ceux qui en discutent à reconnaître que la France a déjà beaucoup changé.

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Pepper D. CULPEPPER, John F. Kennedy School of Government, Harvard University Peter A. HALL, Minda de Gunzburg Center for European Studies, Harvard University Bruno PALIER, Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

Faut-il brûler le modèle social français ? [19][19] Dominique Méda, Alain Lefebvre, Faut-il brûler le modèle...

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Face aux défis que représentent la mondialisation, le changement technique et technologique et le vieillissement des populations, les performances du « modèle social français » apparaissent à de nombreux intellectuels français comme insuffisantes comparées à celles des champions européens que sont les pays du Nord. Le « modèle social français » est devenu à la fois une rhétorique, positivement ou négativement connotée, et un élément central du débat public en France ; les crises sociales qu’a connues la France au cours des deux dernières décennies (automne 2005, par exemple) sont régulièrement analysées comme des signes d’épuisement, voire d’inefficacité du « modèle social français ». Dominique Méda, sociologue du travail et de l’emploi (chercheuse au CEE) et Alain Lefebvre (spécialiste des pays nordiques, conseiller en Suède pour les affaires sociales), livrent dans ce court mais très documenté ouvrage, un ensemble de réflexions et d’analyses comparatives propres à mieux nous faire comprendre s’il faut on non désespérer du « modèle social français », s’il faut le « brûler » pour qu’il renaisse de ses cendres, après une cure de comparatisme nordique. Après avoir expliqué les facteurs de réussite du modèle scandinave et écarté les arguments d’une impossible transposition à la France, les auteurs envisagent les modalités d’une réforme du « modèle social français » permettant d’acclimater le modèle nordique. Cet ouvrage apporte des éléments de réponse convaincants à ces questions, notamment fondés sur les principaux éléments des modélisations théoriques utilisées par les spécialistes de l’analyse des politiques publiques, sociales en particulier.

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L’ouvrage débute sur un chapitre qui démontre point par point en quoi l’actuel modèle français à la fois coûteux et inefficace. La lecture des pages 15 à 23 nous livre un exposé (rédigé à la manière « just the facts ») détaillé de ce qui ne marche pas en France (chômage durable, faiblesse des sorties du chômage, faiblesse de la mobilité en cours de carrière, restructurations d’entreprises et de secteurs d’activité mal anticipées et accompagnées, effort de formation continue insuffisant et en diminution depuis plusieurs décennies) et de toutes les tentatives infructueuses de réformes. La lecture de ces pages, situées au début de l’ouvrage, sonne comme un constat particulièrement dur pour le « modèle social français ». Le second chapitre introduit un des points clefs des analyses de Dominique Méda et Alain Lefebvre : reprenant la technique d’étalonnage (benchmarking), pratiquée par la Méthode ouverte de coordination (MOC) dans le cadre de la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE, Conseil de Lisbonne, 2000), les auteurs proposent une analyse concise mais particulièrement éloquente des 40 « indicateurs clés » (qui mesurent les progrès réalisés par les États membres vis-à-vis des objectifs définis) et 26 « indicateurs de contexte » (qui servent, comme le taux d’emploi, à analyser les programmes nationaux d’action pour l’emploi) définis par la SEE. Ils utilisent ces indicateurs pour démontrer de quelle manière on peut faire un usage « rationnel » des comparaisons. Sur ce point, les auteurs restituent les arguments classiquement présentés en France pour motiver une exception française à la comparaison et le doute sur les indicateurs des comparaisons. Réfutant dans le même temps les approches naïves de la comparaison et revendiquant les acquis de « l’approche sociétale », ils plaident pour un usage raisonné de la comparaison, « à vocation normative » assumée (p. 50) et visant à « mieux comprendre les systèmes d’emploi et de protection sociale en Europe et à déterminer les raisons de leurs performances, ainsi que les conditions de leur “transférabilité” » (ibid.). Les réflexions des auteurs se prolongent sur cette question : peut-on transposer, transférer, voire copier des politiques publiques qui « marchent » ailleurs ? La lecture des passages que les auteurs consacrent aux questions de comparaison ne saurait que trop être recommandée : Alain Lebvre et Dominique Méda présentent en quelques pages l’essentiel des réflexions de fond sur l’intérêt de la comparaison et ses finalités. Posant sans tabous cette question, ils répondent, citant les travaux de Bruno Palier et Paul Pierson, que seule l’importation de modèles respectueuse de la « path dependency » est pertinente. Prenant l’exemple de la CMU, ils soulignent que « nos esprits sont trop façonnés [en France] par les notions d’ayant droit, de financement assis sur les cotisations, de gestion par les syndicats pour pouvoir aisément passer à un tout autre modèle, pourtant plus simple et efficace » (p. 54). Il ne s’agit donc pas de « copier » ce qui « marche » chez les autres, mais de comprendre pourquoi ils font mieux que nous dans certains domaines et de tenter d’obtenir les mêmes types de résultats en composant avec les traditions et spécificités historiques nationales.

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Les auteurs dressent à partir de cette mise en perspective européenne et comparative une liste des signes de la crise du modèle social français : taux de chômage élevé, taux d’emploi faible, précarisation croissante, rotation des travailleurs sur des emplois à faible productivité, marché du travail de plus en plus dual, faible transition du chômage vers l’emploi, absence d’anticipation tant du côté des emplois (effort de formation continue réduit et concentré sur les plus diplômés) que du côté de la restructuration des entreprises, faiblesse du budget de la recherche…

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Pour les auteurs, l’insuffisance de la croissance économique et son essoufflement durable en France ne saurait tout expliquer : les systèmes sociaux sont désormais en concurrence face aux défis que constituent la mondialisation, le changement technique et technologique et le vieillissement des populations ; l’État providence social-démocrate dont l’objectif était, dès sa création, de « démarchandiser le travail » en offrant à tous, y compris aux classes moyennes et favorisées, les plus hauts standards de droits, services et protection, doit assurer le plein emploi pour maintenir et financer le système. Par comparaison, les modèles « conservateurs » sont inefficaces parce qu’en préservant les différences de statut entre leurs membres, les augmentations de dépenses nécessaires conduisent à des conflits d’intérêts et à un désengagement des classes ayant les plus hauts revenus. Le modèle « libéral », « efficace mais inéquitable » (modèle caractérisé par le marché comme institution centrale, l’État providence étant résiduel pour palier les « market failures »), cherche seulement à améliorer le fonctionnement du marché et ne peut constituer un modèle à suivre pour les auteurs, qui reprennent largement l’analyse d’Esping-Andersen et de ses « trois mondes ». Remarquons que l’ajout du « modèle méditerranéen », attribué par les auteurs à André Sapir, qui prolongerait et affinerait la typologie d’Esping-Andersen, est en fait développé par Maurizio Ferrera dès 1996 [20][20] Maurizio Ferrera, « The Southern Model of Welfare in... et fait référence au rôle joué par les solidarités familiales (assumées par les femmes de la génération pivot).

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Ces éléments d’analyse comparative et de mise en perspective des « trois mondes » (voire quatre) d’Esping-Andersen servent aux auteurs de points de référence pour poser la question de « la réussite nordique » et des explications. Il faut noter que l’ouvrage repose ici sur tout l’acquis des travaux et expertises d’Alain Lefebvre sur les pays nordiques. On retrouve là un point fondamental des réflexions qui, en particulier à gauche, ont beaucoup focalisé l’attention depuis plus d’une décennie : les systèmes de protection sociale nordiques sont-ils spécifiques à leurs contextes et peuvent-ils ou non inspirer les perspectives de réforme en France ? Reprenons avec les auteurs quelques éléments de ces systèmes. Les caractéristiques du « modèle nordique » sont les suivantes : la population accède à des droits fondamentaux, parfois garantis par la Constitution, sur une base universelle, non liée au versement de cotisations ou à la mise en évidence de besoins à satisfaire ; la part des dépenses sociales dans le PIB est élevée, avec une forte part de redistribution ; la démocratie locale est très développée, avec des services sanitaires et sociaux gérés par les collectivités locales ; la distribution des revenus est relativement égale, les inégalités sont plus réduites qu’ailleurs, la pauvreté est moins fréquente, l’égalité entre hommes et femmes est un principe de base, toutes les mesures sociales sont destinées à l’individu et non à la famille. La Suède et le Danemark étaient en 2004 les pays de l’Union européenne où les dépenses des administrations publiques étaient les plus élevées, avec respectivement 57,2 et 56,3 % du PIB, la Finlande se situant un peu en deçà avec 50,7 %. Sur ce point, les pays nordiques sont proches de la France (53,8 %) et très éloignés du modèle britannique. La taille de l’emploi public n’y est cependant pas aussi forte en France. Une grande partie de ce qui est défini par la loi en France relève dans les pays nordiques des conventions collectives, dans lesquelles l’État n’intervient pas. Le taux de syndicalisation élevé (plus de 80 %) s’explique par le fait qu’il s’agit d’un syndicalisme de services (assurance chômage, négociation des salaires individuels, banque et assurance parfois) et aussi par le fait que l’État ne se substitue pas aux partenaires sociaux, qui sont donc plus crédibles pour l’opinion. La liberté d’organisation de l’entreprise est le résultat de compromis historiques, établis depuis la première partie du 20e siècle. À cet égard, on lira avec grand profit les pages que les auteurs consacrent à une lecture des 35 heures en France à l’aune de l’expérience danoise (p. 72 à 74) : « Nous avons fixé une durée légale du travail et donné aux employeurs et aux salariés des outils pour assouplir la durée hebdomadaire d’heures avec la possibilité de moduler le volume hebdomadaire d’heures dans un cadre annuel, grâce à des négociations locales. Les pays nordiques, de leur côté, ont analysé les besoins de la population sur l’ensemble de la vie et les dispositifs existants favorisent le temps partiel ou les réductions du temps de travail au moment du cycle de vie où ceux-ci sont le plus utiles […] quitte à travailler plus longtemps. […] La possibilité de vraiment adapter son temps de travail selon ses contraintes de cycle de vie et l’assurance que son travail sera ‘soutenable’, c’est-à-dire que l’on n’arrivera pas usé à cinquante ans, constitue très certainement une caractéristique majeure et une grande réussite du modèle nordique » (p. 73-74).

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Pour les auteurs, l’une des clés de la réussite nordique (danoise notamment), qui devrait inspirer la France, est l’investissement massif dans la formation initiale et continue, la recherche aussi, entraînant un véritable droit à la formation tout au long de la vie, qui assure la qualification des personnes et leur capacité à évoluer tout long de leur carrière. Il faut ici rappeler, en cohérence avec l’approche raisonnée de la comparaison proposée, que le débat français invoque souvent la « flexicurité » en oubliant toute l’architecture institutionnelle qui la sous-tend : taille de l’emploi public (bien que les statuts permanents de salariés publics ne soient pas du tout aussi fréquent qu’en France), niveau des prélèvements obligatoires.

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Les auteurs délivrent en conclusion de leurs analyses relatives aux raisons du succès du modèle nordique un message résolument optimiste : il est possible de concilier bonnes performances économiques et hauts niveaux de protection sociale à base de financement public. Les pays nordiques connaissent des systèmes sociaux universels et très complets, dont le financement repose essentiellement sur l’impôt, mais aussi des systèmes qui ont été réformés, simplifiés et décentralisés. Ces pays ont connu une crise de leur modèle à la fin des années 1980 et au début des années 1990, qui les a poussé à rechercher l’efficacité en mettant en place une décentralisation parfois extrême (par exemple, les hôpitaux sont gérés par les municipalités). Le Danemark a récemment poussé la réforme jusqu’à revoir le nombre de municipalités pour faire en sorte qu’elles aient toutes plus de 30 000 habitants et à leur confier la gestion de nombreuses politiques publiques. La Suède a inventé dans les années 1950 la « politique active de l’emploi », qui est maintenant aussi un point fort du Danemark et de la Finlande. En 2003, le Danemark consacrait 1,5 % de son PIB aux mesures actives de l’emploi, la Suède 1,04 % et la Finlande 0,75 % (France : 0,82 %). La politique de l’emploi est au centre des interventions sur le marché du travail dans les trois pays. Le contrat de société pourrait se résumer de la manière suivante : le secteur privé productif bénéficie d’une assez grande liberté de fonctionnement, avec une législation du travail minimale (la Suède présente plus de rigidité que ses voisins, le Danemark est de loin le plus souple) ; en contrepartie, ce secteur productif accepte de payer des hauts salaires qui permettent, par prélèvement fiscal, de garantir que personne ne sera exclu de la société.

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Quelles conclusions tirent les auteurs vis-à-vis de la « transportabilité » du modèle nordique en France et de la réforme du « modèle social français » ? Passant en revue les thèses de l’impossible transposition en France de tout ou partie des modèles nordiques (pages 93 à 115), les auteurs plaident pour la création des conditions de cette transportabilité. Leur conviction est que les pays nordiques constituent l’avant-garde de l’Europe dont rêvent bon nombre d’Européens : une Europe économiquement forte, très solidaire, finançant par de hauts prélèvements les services et les investissements sociaux dont ses citoyens ont besoin, organisant le marché du travail par des actions régulatrices qui corrigent la loi du marché, intervenant pour lutter contre les inégalités, la pauvreté, l’exclusion et les discriminations.

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Tant le diagnostic des faiblesses et contradictions du « modèle social français » que les analyses comparatives conduites et la volonté de transposer de manière raisonnée et respectueuse de la « path dependency » sont à porter au crédit de la démarche des auteurs. Leurs analyses viennent largement en écho de celles proposées très récemment par Gérard Grunberg et Zaki Laïdi [21][21] Gérard Grunberg, Zaki Laïdi, Sortir du pessimisme social.... sur la « fascination » qu’exercent les modèles nordiques, danois en particulier, sur le « réformisme de gauche » en France. Dans leur essai, très stimulant, sur le social-libéralisme et le tropisme de « pessimisme social » de la gauche française aujourd’hui, Gérard Grunberg et Zaki Laïdi, après avoir rendu un hommage aux approches d’Esping Andersen (dont ils opposent le pragmatisme intellectuel aux constructions théoriques des théories de la régulation), posent une question de fond, prolongeant les réflexions de Dominique Méda et Alain Lefebvre : si, intellectuellement, le modèle danois fascine, parce qu’il combine efficacité économique et justice sociale, sommes-nous prêts à l’accepter dans toutes ces dimensions ? Les auteurs nous rappellent que si les Scandinaves, danois en particulier, ont bien un « modèle », ils n’ont jamais opposé celui-ci au capitalisme anglo-saxon : le blairisme, nous disent-ils, ne s’est « jamais senti intellectuellement contesté par le modèle scandinave, d’autant que les politiques de retour à l’emploi sont en Grande-Bretagne comme au Danemark très actives et, en définitive, très proches. La vraie différence porte sur le financement de la protection sociale et les compensations financières en cas de perte d’emploi. Les Scandinaves croient suffisamment en leur propre modèle pour ne pas chercher à le théoriser ou à l’exporter, alors que les Français sont d’abord tentés de théoriser un modèle qu’ils ne sont plus sûrs de pouvoir préserver. […] Tant sur le plan des principes que de son fonctionnement concret, le « modèle danois » est profondément différent du modèle français […], toute une série de principes que les Danois considèrent comme essentiels font en France l’objet de blocages politiques et idéologiques considérables » [22][22] Gérard Grunberg, Zaki Laïdi, ibid., p. 55.. Dominique Méda et Alain Lefebvre inscrivent également leurs réflexions dans le desserrement d’une double contrainte française : sortir du pessimisme social et faire preuve de plus de pragmatisme. « Si transposer c’est traduire, c’est-à-dire faire changer de forme, alors il n’est peut-être pas si facile de faire adopter par le génie français un certain nombre de principes, de réformes et de politiques qui fondent aujourd’hui l’efficacité du modèle nordique » (p. 115).

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Traduire et transposer ce qui a réussi ailleurs, sans imiter et simplement décalquer, tel est le pari audacieux que nous proposent Dominique Méda et Alain Lefebvre. Le « génie français » et « l’efficacité nordique » ne sont pas si opposés : c’est en réformant le modèle français que l’on pourra en retrouver les valeurs fondamentales d’universalité dans l’accès aux droits sociaux. Ces réflexions sont précieuses à un moment où nos voisins se demandent quelle place tiendra la France post-référendaire pour sortir de la « panne » européenne.

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Bruno CAUTRÈS

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Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

CRETTIEZ (Xavier), SOMMIER (Isabelle), dir. – La France rebelle. Tous les mouvements et acteurs de la contestation – Paris, Michalon, 2006. 704 p.

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La parution récente de la deuxième édition de La France rebelle, dirigée par Xavier Crettiez et Isabelle Sommier, manifeste que ce qu’un projet d’éditeur – appliquer au cadre national la réussite éditoriale de Mondes rebelles – peut produire une entreprise scientifique de première ampleur. Le projet est ambitieux : « Présenter les différents mouvements organisés de contestation de l’ordre établi et/ou des pouvoirs publics opérant sur le sol français » (p. 25) et ce, en adoptant une perspective à la fois empruntant à l’histoire (quand et comment la contestation émerge-t-elle et se développe-t-elle ?) et à la sociologie des mouvements sociaux (qui sont les acteurs du mouvement ? à quels répertoires d’action recourent-ils ?). Le résultat constitue une indéniable réussite. On dévore les, presque, sept cents pages qui constituent le plus complet et les plus riche panorama aujourd’hui consacré à l’action collective et la contestation en France.

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La réussite tient d’abord à la quasi-exhaustivité des entrées recensées dans cet ouvrage qui peut d’abord s’utiliser comme un dictionnaire, ou plutôt une encyclopédie. Plusieurs centaines d’organisations, de mouvements, de courants contestataires sont ainsi recensées avec une scrupuleuse minutie : des syndicats aux mouvements autonomistes, en passant par les mouvements de « sans », l’extrême gauche, les mouvements de défense des droits de l’homme, de solidarité avec les immigrés, les groupes anti-racistes, les altermondialistes, les écologistes, les féministes, les mouvements homosexuels, de lutte contre le sida, de lutte contre la prohibition des drogues, etc. Ce qui constitue classiquement le cœur de l’objet « mouvement social » est donc au centre de l’attention. Mais l’intérêt de l’ouvrage tient aussi à la volonté d’en explorer les marges. D’abord, en abordant les groupes et les phénomènes les moins institutionnalisés : les émeutes urbaines, la consommation engagée, les rebellions festives (comme le rock alternatif, le hip-hop ou la techno). Ensuite, en envisageant la pluralité des mondes de la contestation, en particulier ceux qui ne cadrent pas avec le présupposé, habituellement implicite et réducteur, d’un naturel ancrage à gauche de la contestation : les droites radicales, l’autonomisme identitaire, les mouvements islamistes, les « croisades morales chrétiennes » font ainsi aussi l’objet de stimulantes synthèses.

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L’attrait de l’ouvrage tient, enfin, à la qualité des contributions. Vingt-sept chercheurs se sont partagés la rédaction des rubriques. Tous sont spécialistes de l’objet dont ils traitent. Tous proposent le meilleur des connaissances académiques sur leur objet. Tous réussissent à en rendre la lecture accessible, instructive et agréable pour le non-spécialiste. Chaque fiche propose une synthèse des modèles d’analyse développés pour chaque mouvement et regorge d’informations très didactiques : chronologies, tableaux, portraits d’acteurs, données sociographiques, extraits de document, tracts, affiches, etc. Chaque chapitre dispose d’une bibliographie qui recense les sources scientifiques essentielles sur la question.

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La précision des informations et la richesse des analyses font donc de France rebelle un ouvrage de référence indispensable pour les étudiants, les enseignants-chercheurs et tous ceux qui s’intéressent aux mouvements sociaux.

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Éric AGRIKOLIANSKY

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IRISES/Université Paris-Dauphine

LAGRANGE (Hugues), OBERTI (Marco), dir. – Émeutes urbaines et protestations, une singularité française. – Paris, Presses de Sciences Po, 2006. 224 p.

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Les émeutes urbaines de novembre 2005 et les manifestations contre le CPE (Contrat première embauche) en mars 2006 sont-elles spécifiques à la France ? Afin de répondre à cette question, les auteurs de cet ouvrage ont pris le parti d’aborder la situation des jeunes – acteurs principaux de ces événements – de façon globale et de mettre en évidence les causes sociales de ces manifestations (p. 13). L’introduction témoigne de cette volonté de se démarquer d’explications médiatiques préconçues pour corréler, avec prudence, différents facteurs en s’appuyant sur un usage statistique cohérent et détaillé, ainsi que sur des études de terrain approfondies, ne se limitant pas à la seule région parisienne, mais à l’ensemble du territoire national. L’ouvrage, composé de huit chapitres, analyse ainsi les différentes raisons susceptibles d’expliquer « la relégation et le profond ressentiment qui met simultanément en jeu des dimensions sociales (origines populaires), spatiales (cités dégradées) et ethnoraciales (jeunes issus de l’immigration africaine) » (p. 14).

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Hugues Lagrange et Marco Oberti commencent par retracer l’historique et l’évolution des émeutes en France depuis les années 1980, ainsi que de leurs acteurs, jusqu’à celles d’aujourd’hui. Ces jeunes sont généralement en échec scolaire et peu impliqués dans la délinquance. Leurs actions sont empreintes de solitude, qui s’exprime sur différents plans : politique (suite à une rupture avec les partis absents des quartiers ces dernières années et des émeutes récentes), institutionnel, social et spatial (pas de soutien d’autres quartiers ni de jeunes plus aisés), ainsi qu’intergénérationnel (contrairement aux manifestations des années 1980 et 1990 ou de celles contre le CPE).

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Fabien Jobard complète ce portrait dans une partie dédiée à l’analyse des relations tripartites entre la justice, la police et les jeunes. Parmi ces derniers, il relève des peines plus lourdes pour les jeunes d’origine maghrébine et d’Afrique noire. Constituant déjà une clientèle policière, ils deviennent de facto une clientèle pour la justice. Mais le plus intéressant dans cette étude, c’est la façon dont ces jeunes, passés par les institutions policière et judiciaire, inversent le stigmate en dénonçant aujourd’hui de façon automatique les abus de la police qu’ils subissent. Ainsi, « le statut judiciaire de ces jeunes (leur statut de « client ») est converti en identité politique (celle de victime d’injustice) » : le recours au droit inscrit donc leurs actions dans l’espace politique (p. 70).

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L’étude de Nathalie Kapko apporte à l’ouvrage une lecture novatrice de la sociologie de ces jeunes acteurs en distinguant les parcours et la socialisation d’enfants d’immigrés du Maghreb et d’Afrique noire. Prenant comme point de comparaison leur date d’arrivée en France, le fonctionnement interne des familles, l’héritage politique lié aux manifestations (exemple caractéristique de la Marche des Beurs pour les jeunes d’origine maghrébine) ou encore leurs rapports aux institutions locales, elle souligne l’insertion plus difficile des jeunes originaire d’Afrique noire, qui développeraient un faible « sentiment d’appartenance à la ville ». Exclus, victimes de racisme et de discriminations, ces jeunes décrochent très rapidement du système institutionnel et disposent de peu de réseaux locaux pour s’insérer sur le marché de l’emploi.

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Après avoir signifié l’hétérogénéité des trajectoires des jeunes impliqués dans les émeutes, Hugues Lagrange tente de démontrer pourquoi certains quartiers ont été plus touchés que d’autres. Outre l’important taux de chômage des moins de 25 ans ou le classement de ces territoires en ZUS (Zones urbaines sensibles), quatre facteurs décisifs se dégagent : la proportion de jeunes de moins de 20 ans, le contraste des richesses entre ce territoire et l’agglomération à laquelle il s’intègre, le fait que ces zones aient fait l’objet des premières conventions de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) et le taux élevé de familles de six personnes. Ces facteurs ne visent pas à légitimer les émeutes, mais témoignent d’une concentration de stigmates qui, malgré l’importance des aides publiques, d’une part renforce le sentiment de ségrégation de ces jeunes et d’autre part met à mal le modèle de solidarité social français, en décalage avec la réalité vécue (p. 123).

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Ce manque de reconnaissance, ce sentiment de mépris, l’absence d’égalité des chances sont également révélés par les manifestations contre le CPE (selon Hugues Lagrange et Marco Oberti). Un avenir professionnel précaire et la possible institutionnalisation de la précarité inquiètent les jeunes. Le problème intergénérationnel de ne pas pouvoir vivre aussi bien que leurs parents à un niveau d’études nettement supérieur remet en question la formation scolaire des jeunes. Malgré un ancrage géographique différent des émeutes, les manifestations anti-CPE ont réussi à rassembler différentes catégories sociales, qui rencontrent pourtant des situations totalement différentes en termes d’accès à l’éducation et à l’emploi. Selon les auteurs, l’union progressive des jeunes et des adultes serait due à la rigidité de l’État et à « l’incapacité du gouvernement à trouver les modalités de concertation sociale et politique » (p. 145).

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Toutes classes confondues, un des points de cristallisation communs aux émeutes urbaines et aux manifestations anti-CPE est axé autour de l’école. Selon Hugues Lagrange, cette dernière apparaît de moins en moins crédible vis-à-vis de l’égalité des chances qu’elle promeut et de l’opportunité sociale qu’elle est censée fournir. Ce « désenchantement » est renforcé par un environnement urbain et social souvent stigmatisant. Quant aux mesures censées réguler ces problèmes, elles ne font que reconnaître l’existence de ces inégalités et tentent d’aider, de façon limitée, les établissements défavorisés. De même, l’État continue à légitimer une distance accrue entre les établissements en termes d’offre scolaire, ainsi qu’un système à deux vitesses au niveau supérieur, illustré par le combat universités versus grandes écoles. Pour ceux qui arrivent à ce niveau d’étude, cela vient confirmer une ségrégation scolaire latente et enlève les derniers espoirs de réussite sociale.

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L’autre domaine d’échec de l’État réside dans sa politique de logement social, présentée dans les deux derniers chapitres de cet ouvrage. Jean-Claude Driant et Christine Lelévrier établissent un bilan mitigé des objectifs de la mixité sociale et de sa mise en œuvre. Afin de contrebalancer la concentration de populations pauvres et immigrées (p. 186) et de limiter la fuite des ménages les plus aisés, la modification de l’offre de logements – telle que la démolition des tours et barres – ne semble ni suffisante ni adaptée et encore moins concertée. C’est pourquoi François Meunier parle d’une « attitude paradoxale de l’État qui d’un côté promeut une politique de logement social […] et de l’autre valorise systématiquement les centres-villes », rejetant davantage les catégories défavorisées aux franges de la ville (p. 196).

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Marco Oberti et Hugues Lagrange concluent que tous ces acteurs, pris dans des trajectoires et des contextes différents, sont tous en « demande d’État » (p. 205), qu’il s’agisse de les reconnaître en tant que citoyens, d’appliquer les lois en vigueur, de respecter les principes politiques d’égalité et de méritocratie qu’il met en avant. Face à un modèle républicain intenable, cet ouvrage interroge sur la capacité et la volonté de l’État à inclure politiquement ces différentes identités, à composer avec elles et enrayer le processus de ségrégation sociale et urbaine.

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Marie BIDET

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Institut des sciences sociales du politique (ISP-Pôle Cachan)

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École normale supérieure de Cachan

BEAUD (Stéphane), CONFAVREUX (Joseph), LINDGAARD (Jade), dir. – La France invisible. – Paris, La Découverte, 2006. 647 p. Index thématique

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Conçu comme un « dispositif d’urgence » destiné à offrir d’autres grilles de lecture que celles de la « déploration décliniste », de « l’inquiétude sécuritaire » ou de la « rage verbale incantatoire » face à un corps social qui semble se défaire, La France invisible répond à un ambitieux projet de construire un dispositif d’investigation sociale et d’écriture inédit, fruit d’une collaboration originale et engagée entre des journalistes, des chercheurs sociologues et historiens et quelques professionnels pour produire des articles accessibles et complémentaires où chacun est invité à dépasser les limites de ses us et codes professionnels ou méthodologiques. Aux chercheurs de sortir de leur tour d’ivoire et de leur jargon scientifique, aux journalistes de dépasser les petites narrations d’un factuel à fort potentiel sensationnaliste. L’idée est de parvenir collectivement à pointer les angles morts des terrains d’étude et les aveuglements de l’opinion publique, pour mieux saisir les indices des nouvelles coordonnées d’un monde social devenu progressivement illisible dès lors que certains de ses acteurs, de plus en plus nombreux, sont finalement invisibles pour la majorité des autres.

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Si l’ouvrage ne se veut pas la simple chambre d’écho d’une parole dominée, mais plutôt la mise en exergue des dissymétries, des déformations et des occultations qui parcourent l’univers social, sa première partie opère pourtant comme le porte-voix d’une trentaine de catégories de ces « invisibles » qu’il ne s’agit pas a priori de définir. Le lecteur découvre en effet un surprenant dictionnaire de près de 450 pages où se succèdent et se côtoient les « accidentés ou intoxiqués au travail » et les « banlieusards », les « délocalisés » et les « démotivés », les « drogués » et les « expulsables », les « femmes à domicile » et les « gens du voyage », les « handicapés » et les « intermittents de l’emploi », les « oubliés de la santé » et les « privatisés », les « précaires du public » et les « prostituées », les « sans domicile » et les « stagiaires », les « surendettés » et les « vieux pauvres », etc. La succession des enquêtes et portraits, suivis d’entretiens avec des spécialistes qui en éclairent les enjeux politiques et scientifiques, paraît interminable tant l’énumération est saisissante. Le morcellement des catégories opère comme une métaphore de l’éclatement du tissu social et suggère les douloureuses lignes de clivages d’une souffrance sociale digne, mais radicalement démultipliée dans ses registres. La démonstration est abrupte et la réalité des faits prend corps derrière les étiquettes d’une typologie volontairement provocante : les invisibles ne sont pas seulement les grands précaires et les minorités, les victimes des nouvelles violences sociales ne sont pas de « nouveaux prolétaires », et si tous se reconnaissent dans une situation, l’invisibilité, c’est qu’ils partagent un sentiment de non-reconnaissance et de mépris social qui les éloigne des luttes politiques plus qu’il ne génère de gestes revendicatifs.

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La seconde partie de l’ouvrage est constituée d’interventions plus analytiques sur les raisons de cette invisibilité. Stéphane Beaud évoque d’abord et de façon pertinente « les angles morts de la sociologie française ». Sans sombrer dans un fastidieux inventaire des objets non traités, il pointe ces « fondamentaux » de la vie sociale sur lesquels une large fraction de la sociologie française fait l’impasse, tel l’ensemble des pratiques sociales liées au travail, au niveau de vie et aux modes de consommation… Autrement dit, tout ce qui suggère du routinier, du banal, du quotidien, et qui ne paraît pas suffisamment « exotique » pour devenir l’objet séduisant d’un travail de recherche socialement gratifiant. L’auteur met en perspective les structures sociales de recrutement et les modes de formation des sociologues pour s’interroger sur les nouvelles frilosités intellectuelles et la moindre finesse des « antennes sociales » de la génération émergente des sociologues formés dans les années 1990. Sans clore le débat, Stéphane Beaud propose utilement d’interroger la dépolitisation relative des étudiants, la production de recherches universitaires finalement très « académiques » aux fréquents micro-objets sans grands enjeux sociaux et politiques, objets de tendances ou de demandes d’expertises anticipées, mais sans réelle création théorique ou conséquence civique. À côté des sociologues sur le banc des accusés, on retrouve ensuite les responsables politiques décrits comme d’insatiables consommateurs d’expertises censées sonder la société et en surveiller les évolutions souterraines. Finement « croqué » en quelques pages par la journaliste Jade Lindgaard, le rapport des hommes politiques à la connaissance du monde social et à ses outils s’avère éclairant sur les problématiques liées à l’utilité politique des sciences sociales.

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À son tour, si la réflexion de Danièle Lochak sur les liens entre (in)visibilité sociale et (in)visibilité juridique complexifie sur le principe – à l’image du social – la compréhension des processus d’invisibilisation, elle les éclaire en déconstruisant les modes de production et de sortie de l’invisibilité. Trois pistes sont suggérées : repenser d’abord les rapports entre les catégorisations juridiques et les représentations sociales pour percevoir non seulement le traitement concret que la société réserve aux invisibles, mais également la façon dont elle se les représente ; montrer ensuite comment la visibilité juridique peut recouvrir des phénomènes d’invisibilisation sociale ou, à l’inverse, tendre à la réintégration des invisibles dans le jeu social ; constater enfin que l’invisibilité coïncide toujours avec un déficit de droits – « déniés, minorés, bafoués » – et mettre en lumière les difficultés spécifiques rencontrées par les invisibles pour faire respecter ceux qui ne leur sont pas refusés.

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D’autres mises en abîme originales et signifiantes trouvent leur place dans cette seconde partie plus compréhensive. Le lecteur est invité à réfléchir sur le destin médiatique croisé des catégories « bobos » et « travailleurs pauvres » pour aborder l’hypothèse d’un glissement plus profond qui consisterait à mettre en avant des statuts (le « SDF », le « précaire », le « bobo ») aux dépens de catégories fondées sur un critère chiffré et complexe, le revenu. L’évocation par l’historien Jean Ruhlmann des « points de contacts possibles entre les classes moyennes et la France invisible » suggère, de son côté, de réexaminer la place et les fonctions dévolues à ces classes moyennes – objet sociologique particulièrement complexe à construire – dans les discours politiques politiques « surplombants ». Elle met ensuite en perspective « la crise des classes moyennes silencieuses », caractérisée par un sentiment de déclassement plus ou moins prolongé, pour se demander laquelle de ces hypothèses se confirmera : le rapprochement de fractions de ces classes moyennes avec la France de l’exclusion ou bien l’hostilité croissante de segments de plus en plus nombreux de ces mêmes classes moyennes vis-à-vis de cette France invisible, en raison de leur aspiration à un système de redistribution plus horizontal que vertical.

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Dans un autre chapitre, une présentation synthétique opportune des catégories permettant de penser « la nouvelle condition salariale » invite à se démarquer de l’idée progressivement admise d’un nouveau « précariat ». Stéphane Beaud et Marie Cartier rappellent que, pour comprendre « le processus d’effritement de la condition salariale », il faut interroger les modes de précarisation de l’emploi (via la « déstabilisation de stables » et la désyndicalisation) et les formes de précarisation du travail (avec les « nouvelles pénibilités » et la « suraccidentabilité » invisibilisée) en tenant compte surtout du « continuum des positions sociales associées à la vie précaire ». Sur un autre thème, des pistes intéressantes sont suggérées par Laurent Ott, éducateur et enseignant, pour comprendre « la spirale de transgression/pénalisation qui semble prendre possession d’une partie de la jeunesse », en mettant en configuration et en cohérence les tendances de fond qui affectent non seulement l’école mais aussi l’organisation des loisirs, des activités culturelles et sportives. Un dernier chapitre tire, quant à lui, la sonnette d’alarme contre cette « violence symbolique », subie par de nombreux invisibles, qui consiste en une « interprétation psychologisante de leurs difficultés » dans un contexte de « psychologisation générale du mal-être social ». François Sicot pointe malicieusement les aspects et les hypocrisies d’une décentration rampante qui relègue parfois au second plan les traitements sociaux, économiques ou politiques de la pauvreté. L’écoute et l’empathie vis-à-vis des pauvres, « en l’absence de toute demande » ou pour toute réponse, peuvent-elles constituer, « dans une situation où la psychiatrie n’a plus les moyens d’abriter les indigents », une nouvelle manière d’administrer la question sociale ?

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À coté de ces réflexions stimulantes, certaines contributions de l’ouvrage font office de dénonciations plus attendues et moins convaincantes. Ainsi celle de Didier Lapeyronnie, desservie par un usage analytique trop court de certaines catégories de sa discipline, qui désigne « les mondes sociaux » des « fonctionnaires, intellectuels, employés des services publics et enseignants » comme unanimement fossoyeurs des explications sociologiques et responsables, par « panique morale devant les classes dangereuses », d’une fossilisation défensive dans une « idéologie morale républicaine », caractéristique de la « rhétorique conservatrice » d’une élite qui « désocialise des identités sociales ». Le propos d’Henri Rey sur l’éclipse des classes populaires fait, de son côté, un retour assez classique sur la double hypothèse de cet effacement : « l’absence d’une forte affirmation spécifique de ces classes populaires tant dans l’ordre électoral que dans celui des mouvements sociaux » et « la conversion du regard porté sur ces mêmes classes en raison de l’obsolescence du rôle historique qui leur était prêté ». De même pour Dominique Labbé qui déplore « l’affaiblissement des résistances collectives » lié à « l’émergence d’un “syndicalisme sans adhérents” aussi gourmand qu’inefficace », ou pour la magistrate Nicole Maestracci qui, réfléchissant sur « le malaise du travail social », regrette un « déficit d’image auprès de l’opinion publique » et une perte de repères des travailleurs sociaux liée aux « contradictions des politiques publiques ».

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L’ouvrage constitue pourtant un mélange des genres militant mais construit qui dessine assez efficacement – parce qu’en creux – cette France invisible qu’il faut débusquer, donner à voir et reformuler.

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Isabelle ROCCA

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Centre de recherches politiques de la Sorbonne

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Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

CHAUVEL (Louis) – Les classes moyennes à la dérive. – Paris, Seuil, 2006 (La République des Idées). 112 p. Notes bibliogr.

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Dans cet essai sur le malaise des classes moyennes en France, Louis Chauvel repère quelques éléments du diagnostic sur le « renversement » social dont sont victimes les classes moyennes : chômage de masse et précarisation, critique de la solidarité nationale perçue comme un poids croissant.

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Il pointe pour commencer la difficulté qu’il y a depuis plus d’un siècle à définir cette catégorie, et il n’est pas anodin que Louis Chauvel passe près de la moitié de l’ouvrage à définir ce qu’il entend par classes moyennes, leurs contours comme leur contenu. En effet, conscient de la fragilité de l’objet, il cherche à lui donner une stabilité en croisant les éléments de définition. Il associe ainsi à la définition statistique en termes de revenu (moyen et/ou médian) et de patrimoine – facteur « objectif » – une définition historique qui permette de situer les classes moyennes dans leur société de référence. Il propose de reprendre également le schéma bourdieusien qui allie à une distinction en strates supérieure et inférieure une partition entre ancienne et nouvelle classe moyenne, correspondant globalement au passage d’une valorisation du patrimoine économique (du commerçant par exemple) vers la valorisation du patrimoine culturel et technique des salariés dans l’univers bureaucratique. Il n’empêche qu’au final, c’est la logique de l’inventaire qui tend à l’emporter dans une description qui se voudrait fidèle au réel. De plus, l’unité du groupe est sans cesse projetée dans une volonté collective d’organisation et d’ascension sociale – facteur « subjectif » – lié à l’essor de la société industrielle, qui regrouperait de 10 à 70 % de la population française (sic, p. 19).

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La distinction entre classes moyennes et classes populaires semble de plus en plus difficile à faire, d’autant plus que, comme d’autres ouvrages s’en font l’écho, l’ascenseur social est en panne. Il se transformerait même en « descenseur social », Louis Chauvel rappelant que les classes moyennes apparaissent également comme un groupe flou auquel l’identification était facile, voire valorisante dans une société des « Trente Glorieuses » soucieuse de massification, de « moyennisation » et d’individualisme, mais dont le fait de « déchoir » apparaît désormais comme le symptôme d’une crise socio-économique. Pourtant, l’auteur rappelle qu’entre 1984 et 2003, il n’existe pas, du point de vue des revenus, d’accroissement des inégalités, ou alors seulement marginal. L’inquiétude vient d’un changement de profil des classes moyennes qu’il compare à celui vécu par les pauvres : alors qu’ils étaient tendanciellement dans la génération précédente des personnes âgées, ils sont actuellement plus jeunes, et leur « incertitude » – concept qui n’est pas clairement identifié ici – devient un phénomène durable. Dans les classes moyennes, ce sentiment diffus et durable est celui de la crainte du déclassement et de la perte d’autonomie de la jeune génération.

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Dans la société que Louis Chauvel caractérise comme de « post-abondance », dans laquelle « l’incertitude produit une exigence croissante d’individualisation des services collectifs » (p. 53), les classes moyennes ne semblent plus disposer d’une position enviable. Pourtant, ce grand déclassement est essentiellement perçu au prisme d’un conflit de générations : les soixante-huitard refuseraient à l’aube du 21e siècle de quitter les postes de pouvoir – voire les postes tout court – qu’ils auraient obtenus de haute lutte contre leurs aînés. La nouvelle génération ne trouverait ainsi plus de débouchés tant professionnels que symboliques – de l’ordre d’une prise de pouvoir dans la société –, expliquant une amertume redoublée par la conjoncture économique de la fin de la « seconde révolution industrielle » depuis les années 1980. L’auteur explore ce sentiment d’injustice lié à l’impression d’un échec de la méritocratie, parfois avec une empathie qui affaiblit la rigueur du propos (p. 56) [23][23] Voire avec une aigreur de ton qui surprend lorsqu’il.... De la même manière, il nous décrit la prise du pouvoir par la « génération 68 » comme une parenthèse historique explicable par un contexte économique et idéologique – l’ouverture de carrières à la génération des baby-boomers pour faciliter leur prise d’autonomie – désormais dangereuse tant elle lèse la génération suivante. Cette thèse met en exergue le conflit générationnel entre la jeune génération actuelle et les jeunes seniors qui ne souhaitent pas « passer la main » et qui ont conservé de leurs jeunes années associatives un sens du réseau qui fait défaut aux premiers. L’enjeu social du « up or out » débouche également sur une clôture de l’univers politique dans lequel l’âge moyen des représentants s’allonge à mesure que la jeunesse se tourne vers la radicalité ou sort du jeu politique (p. 83) et que les parents ne trouvent pas de solution pour permettre l’ascension de leurs enfants.

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Louis Chauvel établit ainsi, dans une perspective cavalière, une relation entre les émeutes dans les banlieues françaises de novembre 2005, le « non » au référendum sur l’institution du TCE de mai 2005, renvoyant ces secousses à l’absence de renouvellement générationnel. Cette question de la place de chaque génération, variable sociologique lourde décrite ici de manière quasi apocalyptique (p. 67-69), manque cependant de consistance, car elle construit une lecture monolithique de la société, partagée entre une classe moyenne vieillissante jalouse de ses prérogatives – de manière un peu trop univoque ici pour les besoins de la démonstration [24][24] Pour une critique plus fine du traitement des données... – et une jeune génération globalement avide d’une position qu’elle exige plus fortement à mesure que croît un malaise qui s’apparente à une « crise de civilisation » (p. 71).

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Ces jugements nous ramènent au problème plus général du ton donné à l’essai, qui oscille entre maîtrise statistique et approximation dans l’expertise. Cette tension entre savant et politique est féconde tant qu’elle conduit à inscrire la recherche dans un questionnement qui fait le sel des sciences humaines. Mais Louis Chauvel nous ramène parfois à des propos très convenus sur les effets de la crise et du chômage de masse sur le moral des ménages, ou dresse dans un déclinisme soft des perspectives d’avenir sur la « démoyennisation » de la société (p. 90) qui restent au milieu du gué. Il insiste surtout à de multiples reprises sur l’injustice qui est faite aux trentenaires méritants, ces méritocrates détenteurs de « capitaux culturels » qui ne trouvent pas leur place. Il semble assimiler ce groupe victime du déclassement à un archétype de la classe moyenne, or il semble difficile d’imaginer que les enjeux générationnels structurant le champ universitaire soient à l’image de ceux de l’ensemble du corps social – sans présumer des problèmes de précarisation dans l’université. La passerelle entre jeunes chercheurs, jeunes des banlieues, jeunes stagiaires, fait long feu en agrégeant des populations dissemblables en termes de profils sociaux ou même d’âge, alors que l’auteur constate par ailleurs une rupture croissante entre la promesse de moyennisation individualiste « par défaut » et les classes populaires. On retrouve ainsi la problématique de départ : qu’est-ce que la classe moyenne française au début du 21e siècle ? Quel est le « nouveau rapport au monde » qui se dessine dans une jeune génération qui ne peut être la réplique de celle des Trente Glorieuses ?

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Alexandre BOZA

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Institut d’études politiques de Paris

BERTRAND (Romain) – Mémoires d’empire. La controverse autour du « fait colonial ». – Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006. 224 p.

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Plutôt que le titre, c’est le sous-titre de cet ouvrage qui en donne la matière. La question de la « mémoire » est cependant présente dans cette étude de la controverse autour du fait colonial, notamment révélée par la loi du 23 février 2005 sur « le rôle positif » de la colonisation française. Mais elle ne constitue pas en tant que telle l’objet de l’enquête présentée, sinon par la médiation du phénomène mémoriel tel que les acteurs le constituent. Ce n’est pas le moindre intérêt de la mise au jour des stratégies et des arguments des acteurs politiques ou associatifs que de dessiner, en creux, une critique de la vulgate mémorielle et des usages politico-médiatiques de la notion de mémoire. L’auteur souligne ainsi une « guerre de paradigmes en matière de compréhension du fait colonial » qui autorise la confusion entre immigrés d’aujourd’hui et colonisés d’hier, « sans égards pour la réalité sociologique » (p. 13). Ou note, sur le même registre, qu’on prête trop aisément aux « jeunes » impliqués dans les troubles d’octobre-novembre 2005 une conscience élective du passé colonial et « une psychologie, dont rien, dans leurs propres déclarations, ne permet d’établir la réalité » (p. 113). Symétriquement, « l’activisme mémoriel » des associations de rapatriés (p. 47) ou celui des représentants des circonscriptions « où le vote “pied-noir” est considéré, à tort ou à raison, comme déterminant » (p. 23) ne renseignent pas nécessairement sur les attentes des dits rapatriés ou sur les formes et les effets de la présence du passé de ceux qui se définissent eux-mêmes comme « pieds-noirs ». La note 19, page 23, souligne ainsi avec pertinence le lien établi, sans l’ombre d’une vérification, entre « mémoire » partagée des rapatriés d’Algérie et comportement électoral. La réalité de la mémoire – au sens sociologique du terme – est mise en question, heureusement soupçonnée, faute de vérification empirique. En revanche, le « mythe politique », la croyance partagée des acteurs politiques et associatifs ont des effets. Ce sont ces effets, en tant qu’ils aboutissent à l’émergence de « politiques de la mémoire » ou de « revendications mémorielles », de part et d’autre, qui vont ici se trouver dépliés et analysés au plus près des arguments et des discours publics des acteurs de la controverse. Romain Bertrand illustre abondamment – sans l’expliciter totalement – que « l’émergence d’une controverse mémorielle » n’est rien d’autre que l’ouverture d’un espace de débats idéologico-politiques dans lequel ce qu’on appelle aujourd’hui la « mémoire » – par quoi il faut entendre l’usage politique du passé – est une ressource parmi d’autres, ce qui n’est pas nouveau, ou à défaut, ce qui l’est peut-être plus. Les questions les plus simples, trop souvent esquivées, sont essentielles : qui, quoi, quand, pourquoi, comment ? À chacune de ces questions, l’ouvrage, en définissant clairement son objet – non pas les représentations partagées du passé, non pas la « mémoire » de ceux au nom desquels se formule la « guerre des mémoires », mais les mises en récit publiques et concurrentes du « fait colonial » – apporte des éléments de réponse. À résumer ce premier ensemble de remarques, on regrettera seulement que la précaution des guillemets à l’anglaise qui signale, en référence à Michel Foucault, « un espace de discours délimité par des controverses savantes et politiques et à ce titre enjeu de lutte de dénomination » (notes 1 et 2, p. 9 et 10) ne s’applique pas indifféremment au « fait colonial » et à la « mémoire ».

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Le contexte de l’année 2005, point d’orgue de la mutation du conflit des interprétations sur le « fait colonial » (p. 11), est rappelé d’emblée et chacun des éléments qui constituent « la mise en débat » accélérée du jugement à porter sur le passé fait l’objet d’une analyse : l’Appel des Indigènes de la République pour des « assises de l’anticolonialisme postcolonial » en janvier, la marche commémorant les massacres de Sétif en mai, l’inauguration à Marignane, en juillet, d’une stèle à la mémoire des combattants de l’Algérie française, l’adoption de la loi du 23 février « portant reconnaissance de la Nation en faveur des Français rapatriés » et l’introduction de l’article, qualifié de « cheval de Troie » (p. 22), sur le rôle positif de la colonisation française, le rejet de la proposition de loi visant à son abrogation en novembre, la crise diplomatique ouverte dans les relations franco-algériennes, le procès intenté par le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais contre l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau au motif de la loi Taubira de 2001 sur la reconnaissance de l’esclavage et de la traite des Noirs comme « crimes contre l’humanité », la reconnaissance officielle en février des massacres de Sétif et en juillet des « répressions » de 1947 à Madagascar, le discours de Jacques Chirac en appelant à « l’apaisement des esprits » en décembre, en passant par les diverses pétitions, prises de position et réactions historiennes, d’abord à la loi de février 2005, puis à la mise en cause d’Olivier Pétré-Grenouilleau.

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Quand chacun de ces épisodes est décrit très finement – avec force références, citations des divers acteurs, élucidation des logiques argumentatives, positionnements politiques et biographiques – plusieurs thèses émergent. La première est relative au parti pris de l’usage de sources publiques, même si elle ne s’y réduit pas. Si l’action, la stratégie, voire le « lobbying politique » des associations de rapatriés ne sont pas minimisés, pas plus que ne le sont les relations clientélaires ou les réseaux d’influence qui lient hommes politiques et associations, l’hypothèse du complot ou de la conspiration ne permet pas de comprendre la levée du « verrou anti-OAS » (p. 68) ou « l’élargissement du domaine du dicible politique » (p. 75) – et de l’audible – quant au bilan de la colonisation. La mise au jour en revanche des caractéristiques sociales et politiques d’un petit groupe de députés à l’origine de la loi de 2005 éclaire leurs raisons politiques et « le caractère consciemment pensé et assumé » de leur action (p. 76). On peut sans doute discuter – relativement – l’homogénéité des trajectoires des députés de droite impliqué dans le vote de la loi du 23 février (p. 70-74) ou contester ça et là, dans ce fragment de l’analyse comme dans d’autres, l’usage conjoint de l’argument biographique et de l’argument « purement stratégique » qui ne peut s’entendre qu’à condition de récuser clairement toute approche en termes de « mémoire », rupture que Romain Bertrand n’opère pas totalement. Restent – et c’est essentiel – la complexification de l’explication et le caractère « ordinaire » des mécanismes révélés par la description au ras du sol. La seconde thèse, à l’autre pôle du spectre de la controverse, met en question la lecture « post-coloniale » – en termes de ressentiment mémoriel – plutôt que sociale des « émeutes urbaines » de l’automne 2005. Si cette affirmation est d’ores et déjà suffisamment informée pour être convaincante, elle constitue surtout une hypothèse à confirmer et invite à l’enquête. L’objectivation de la controverse n’est cependant pas sans limites, quand seuls l’ironie ou l’humour permettent d’en renvoyer les protagonistes dos à dos. Par ailleurs, les arguments en matière de conflit des interprétations du passé et de « mémoire » étant en nombre fini, on ne s’étonnera pas de trouver ça et là des flottements dans la définition du sujet – individuel ou collectif – de la « mémoire », des oscillations dans celle de la présence du passé – entre émotion et stratégie, expérience et instrumentalisation –, voire dans le registre de la rhétorique des « victimes » et des « coupables », des emprunts certainement aveugles à d’autres controverses.

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Reste que cet ouvrage, informé, rigoureux, dense, constitue une mise en ordre remarquable d’un débat d’autant plus confus qu’il est porté par des enchevêtrements rapides tandis qu’acteurs politiques, commentateurs publics et analystes savants partagent le plus souvent le même vocabulaire.

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Marie-Claire LAVABRE

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Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

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Maison française d’Oxford

RÉMOND (René) – Les Droites aujourd’hui. – Paris, Audibert, 2005

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Cinquante ans après la première édition de La Droite en France, qui, avec la distinction entre droite légitimiste, orléaniste et bonapartiste, avait imposé ses catégories d’analyse dans le débat public, cet essai revient sur la genèse, la réception et surtout la pertinence d’un cadre d’interprétation proposé dans les années 1950. Pour l’essentiel, René Rémond considère que le cadre a bien résisté même s’il préfère abandonner la qualification « dynastique » de ces traditions au profit des termes plus répandus de droites « contre-révolutionnaire », « libéral » et « gaulliste ». La gauche et la droite ont encore un sens aujourd’hui et la tripartition des droites françaises demeure, telle est la trame de l’argumentation. Pour la mener, l’auteur est conduit à rouvrir des dossiers lourds tant en histoire qu’en science politique, comme le débat, fourni et controversé, de la qualification de la droite extrême et celui, complexe et technique – sans doute un peu rapidement évoqué –, de la mesure de l’identification à la gauche et à la droite. Mais la démonstration passe également par l’interprétation des mutations de la droite française à la suite de la création, en 2002, de l’UMP.

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Globalement, la thèse défend qu’il s’agit d’un échec qui, en tant que tel, témoigne de la résistance de ces traditions de droite. Est-ce d’abord un échec ? On peut s’accorder sur le fait qu’une marge d’interprétation existe et qu’une évaluation plus étayée ne pourra être faite qu’après l’achèvement du cycle électoral complet (incluant les élections présidentielles et législatives de 2007). Mais, l’argumentation a tendance à minorer le changement de rapports de force qu’a introduit la création de l’UMP. Après des années de concurrence très ouverte, un parti clairement dominant s’est installé à droite. De ce point de vue, on ne peut encore parler d’échec électoral : la domination de l’UMP est patente et la survie de l’UDF s’apparentait à une stabilisation à un étiage bas (moins de 12 % des suffrages exprimés, établi lors des élections régionales et cantonales de 2004). Et d’ailleurs, si l’on veut bien considérer la création de l’UMP comme un échec, serait-ce véritablement un élément de preuve à l’appui de la thèse défendue ? La survie de l’UDF ne peut véritablement constituer un argument en faveur de la tripartition, telle qu’elle a été forgée par René Rémond, dans la mesure où l’UDF n’incarne pas véritablement la tradition libérale (on considère généralement qu’elle émarge au courant démocrate chrétien). Mais, surtout, encore plus fondamentalement, la prise en compte des structures partisanes ne fournit pas de réponse à la question passionnante soulevée par La Droite en France. L’argument porte sur la permanence des « sensibilités » et des « cultures » de droite. Pour le valider ou l’amender, il faut alors s’intéresser à l’autonomie (ou l’enchevêtrement) de réseaux intellectuels et associatifs de la droite, à la structuration (ou le brouillage) idéologique de ses discours et des visions du monde qu’ils portent, voire à leur appropriation par la population s’identifiant à droite. Sur toutes ces questions, les travaux manquent : un des mérites de cet ouvrage est aussi de les stimuler.

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Florence HAEGEL

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Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

RAYNAUD (Philippe) – L’extrême gauche plurielle. – Paris, Autrement, 2006

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Du phénomène d’insatisfaction populaire devant l’ensemble des partis de gouvernement, l’extrême droite constitue une illustration très étudiée. Pour Philippe Raynaud, l’extrême gauche en est une autre, mais « mieux acceptée, moins connue » (p. 7). Plusieurs facteurs expliquent son importance en France : la permanence des principales organisations militantes, la faible légitimité des valeurs capitalistes (ou de l’acceptation de l’économie de marché) et enfin, la posture radicale révolutionnaire commune chez de nombreux intellectuels (prolongeant ce trait déjà repéré par Tocqueville).

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Sur certains points, Philippe Raynaud mentionne le conservatisme paradoxal de ces révolutionnaires : pour les statuts contre les contrats, pour la défense des acquis français (longtemps déniés pourtant). Il constate que la défense de la République corporatiste peut être associée à une attaque de la République émancipatrice, laquelle n’en a pas fait assez ou a été le masque de la bourgeoisie dominante.

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Cette présence de « la gauche de la gauche » a bénéficié de la fenêtre historique ouverte par le mouvement social de l’automne 1995, qui mettait fin à la parenthèse de la « rigueur » décrétée, d’urgence, en 1983. L’ordre libéral peut et doit être combattu. Les 10 % obtenus par les divers candidats d’extrême gauche à l’élection présidentielle de 2002 encouragent à poursuivre ce mouvement, dans la mesure où l’échec de Jospin peut être mis sur le compte de sa modération. Une telle conjonction éclaire le fait que le mot « libéral » est devenu une insulte de gauche en France, alors qu’il est une insulte de droite aux États-Unis, où libéral signifie radical. Dans le même sens, on peut noter l’accueil très réticent et très polémique fait au Livre noir du communisme en France en 2000. Si la présence de l’extrême gauche n’est pas spécifique à la France, elle est souvent plus forte qu’ailleurs, et rejoint, en autres thèmes, l’idée que la France résiste presque seule contre tous, ce dernier thème dépassant mais incluant l’extrême gauche. Philippe Raynaud nuance donc la conclusion de Furet, selon qui la révolution française s’était enfin terminée.

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Après avoir rappelé, avec recul mais empathie, l’histoire des trois principales organisations trotskistes françaises et « l’habitus qui les anime » (p. 66), Philippe Raynaud récapitule leurs principaux facteurs de division : l’analyse du communisme soviétique, celle de l’Islam et de l’intégrisme musulman, et celle de l’existence d’Israël et de l’antisionisme. Dans un deuxième temps, il propose une analyse approfondie et concise des marxismes imaginaires, prolongés ou refondés, chez Bensaïd, Negri, Hardt, Balibar et quelques autres. Ces pensées doivent être connues pour elles-mêmes et comme indices idéologiques.

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Quelle est l’unité des radicalités nouvelles (ou recyclées) ? Elle se fait contre le « libéralisme », contre les restrictions de l’immigration, contre les politiques de sécurité (« sécuritaires »). Cet ensemble de « contre » ne permettra sans doute pas d’unité de candidature en 2007, mais il souligne une spécificité française : le globalisme mondial du marché et sa dynamique ambivalente (enrichissante et appauvrissante selon les secteurs et les moments) est plus corrosif pour le modèle étatique national français qu’il ne l’est en d’autres pays. Le mouvement antilibéral y est donc plus radical, plus accepté et plus durable.

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Gil DELANNOI

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Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

CRÉPON (Sylvain) – La nouvelle extrême droite. Enquête sur les jeunes militants du Front national. – Paris, L’Harmattan, 2006. 300 p.

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L’ouvrage de Sylvain Crépon est le remaniement d’une thèse de doctorat de sociologie intitulée « Les logiques identitaires de l’idéologie des militants du Front national de la Jeunesse (FNJ), une perspective socio-anthropologique sur le nationalisme d’extrême droite des années 90 », soutenue à l’Université de Paris X-Nanterre en 1999. L’auteur y présente les analyses d’une enquête qualitative – observations ethnographiques (lieux de sociabilité, nuits de collage, universités d’été) et entretiens semi-directifs – menée dans la deuxième moitié des années 1990 auprès d’une cinquantaine de responsables, militants de « sections » du FNJ du Val d’Oise, de Strasbourg, de PACA, de Nantes ou encore de Lyon. Il explique les difficultés liées à la réalisation d’une enquête placée sous l’égide du directeur national du FNJ de l’époque, Samuel Maréchal, gendre du président frontiste, qui a indiqué à ce jeune chercheur de sciences sociales les lieux dans lesquels il était autorisé à mener son terrain. Conscient de ce biais d’enquête, l’auteur, vu comme un intellectuel de gauche, tente d’analyser les discours des militants rencontrés dont il n’a de cesse de questionner « le degré de sincérité ». Il estime vain de le mesurer et adopte une posture compréhensive wébérienne, tout en étant prudent sur le crédit à accorder à certaines anecdotes rapportées par les jeunes frontistes rencontrés.

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Ainsi, l’enjeu de l’opus est de rendre compte du renouveau idéologique de la génération des jeunes frontistes à la fin des années 1990. L’auteur rappelle comment s’opèrent auprès des nouvelles générations frontistes la diffusion et l’influence des thèses différentialistes de la Nouvelle Droite qui recyclent les concepts de l’anthropologie, dans un contexte de chute du mur de Berlin et de première guerre d’Irak, événements marqueurs d’une génération. Ce faisant, Sylvain Crépon analyse la rupture générationnelle qui survient au cours des années 1990 au sein de l’univers frontiste entre les jeunes qui ne se reconnaissent plus dans les discours de leur aînés nostalgiques de l’Algérie française, de l’Empire colonial français ; rupture qui procède d’une recomposition idéologique. Cette dernière repose sur une conception organiciste de l’identité, de la nation qui fait référence à une symbolique a-historique (les jeunes frontistes se réfèrent de manière floue au passé, à la tradition sans avoir recours à des périodes historiques datées) et qui assure la cohésion du groupe, du « Nous ». Cette construction identitaire d’un collectif « Même » ne peut se concevoir sans l’« Autre », à savoir principalement l’immigré qui interdit la cohésion nationale. Les jeunes frontistes font montre de mixophobie et de différentialisme culturaliste, qui euphémise le racisme biologique. Cette « écologie identitaire » induit des représentations pratiques de l’Autre qui bénéficie de la préférence étrangère, responsable de l’insécurité. Elle autorise également une ethnicisation des rapports sociaux. Mais pour comprendre la réussite de cette idéologie identitaire, encore faut-il revenir sur le rejet du discours politique classique et de ceux qui le portent. Le populisme frontiste ne peut être efficient que s’il est doublé d’une socialisation partisane constitutive d’une micro-société permettant de gérer la stigmatisation dont font l’objet les jeunes frontistes.

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Au fond, cette étude contribue à révéler la crise des valeurs contemporaines auprès d’une jeunesse nationaliste, évoluant dans un monde globalisé, en quête de valorisation d’identité masculine, qui n’est depuis longtemps plus muée par une utopie révolutionnaire, mais davantage en proie au désenchantement politique que le FNJ tente de contrecarrer en proposant une stabilité identitaire et intellectuelle.

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Magali BOUMAZA

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GSPE-PRISME/Institut d’études politiques de Strasbourg

Le vote européen entre implication et réaction [25][25] Pascal Perrineau (dir.), Le vote européen 2004-2005....

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La littérature francophone sur les derniers scrutins électoraux et référendaires européens a été particulièrement féconde. Signe d’un intérêt nouveau pour des scrutins longtemps considérés comme mineurs dans le paysage politique. Cette littérature vient confirmer les nombreux paradoxes et turbulences qui traversent, aujourd’hui plus que hier encore, la vie politique européenne. Ainsi, malgré l’importance sans cesse accrue de l’instance parlementaire européenne dans le triangle institutionnel communautaire, les élections européennes continuent à connaître une trajectoire singulière : depuis 1979, date du premier scrutin au suffrage universel direct, le taux de participation ne cesse de baisser dans la plupart des États membres. En 25 ans, le taux moyen de participation a ainsi chuté de presque 14 points pour aboutir, depuis 1999, au fait que moins d’un Européen sur deux se mobilise pour l’élection des parlementaires européens. Cette relative atonie électorale – qu’il conviendrait de nuancer, comme le propose Anne Muxel, par le fait que le scrutin européen ne cesse de concerner plus de citoyens du fait des vagues successives d’élargissement (plus de 351 millions à la veille du scrutin de juin 2004) et que la baisse du taux de participation tend à se stabiliser – cache pourtant, et là est l’un des paradoxes que relèvent de manière convergente les ouvrages chroniqués ici, des évolutions fortes dans le rapport qu’entretiennent les citoyens de l’Union européenne à l’égard de la construction communautaire et de son devenir ; et ce, notamment en France. Si, à l’origine, le « consensus permissif » repéré jadis par Léon Lindberg et Stuart Scheigold (thématique largement publicisée en France grâce à un article célèbre d’Annick Percheron publié dans cette même revue [26][26] Annick Percheron, « Les Français et l’Europe. Acquiescement...) accompagne les premières élections européennes et favorise une relation ambivalente faite d’approbation globale, mais sans réelle implication des citoyens à l’égard de la politique communautaire, les derniers scrutins européens, notamment référendaires, attestent d’un changement profond : désormais la vie politique européenne connaît un vrai phénomène de « politisation par implication ».

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Il serait toutefois plus juste à la lecture des précieuses monographies électorales proposées par les ouvrages lus ici de parler de processus au pluriel tant les dynamiques politiques et sociales à l’œuvre en Europe sont variées et restent encore souvent prisonnières de cadres d’action et plus encore de réaction (au sens d’Albert O. Hirschman) nationaux. Reste qu’au-delà de cette diversité, l’intégration communautaire est désormais perçue – certes inégalement en fonction des positions sociales et culturelles des citoyens – comme ayant des effets (jugés pervers par les courants eurosceptiques ou souverainistes dont la présence contribue pourtant à intégrer les électeurs sceptiques au jeu électoral européen) de plus en plus importants dans la vie quotidienne de ces derniers. L’européanisation de la vie politique se développe dès lors que les citoyens passent eux-mêmes de l’indifférence ou de l’adhésion passive à l’UE à une participation critique parce qu’ils se sentent désormais concernés et impliqués par l’UE. L’importance relative du taux de participation lors du référendum français du 29 mai 2005 atteste clairement de l’impact de cette conflictualité politique sur la capacité des scrutins européens à intéresser les citoyens. Se rapprochant du niveau de mobilisation du référendum sur la ratification du Traité de Maastricht (69,3 % en 2005 contre 69,7 en 1992), le dernier référendum européen en France atteste d’une implication croissante dès lors que les enjeux européens font l’objet d’une prise en charge par les acteurs politiques ou sociaux. Là encore, l’absence d’« apaisement », pour reprendre la vieille formule d’André Siegfried rappelée par Pascal Delwit et Philippe Poirrier, contribue à distinguer les élections parlementaires des scrutins référendaires en Europe. D’où le fait que l’on puise, comme le proposent Pascal Perrineau et d’autres observateurs attentifs des scrutins européens, évoquer l’émergence d’un « vote européen ».

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Et là est l’un des paradoxes les plus intéressants de l’observation des arènes politiques européennes : l’UE connaît aujourd’hui un processus de politisation croissant et conflictualisé qui n’est pas sans rappeler celui expérimenté dans l’histoire des pays européens lorsque ces derniers nationalisèrent leur vie politique. Là encore, l’histoire des processus de politisation, trop absente des chroniques électorales recensées, favoriserait une approche intégrée des élections nationales et européennes. Cette mise en perspective devrait aussi favoriser une prise de distance avec le ton parfois trop désenchanté qui se donne à lire, en creux, dans nombre des commentaires électoraux ici chroniqués. Parce que l’UE traverse une nouvelle phase de son intégration, les réactions négatives qu’elle rencontre ici et là ne doivent pas empêcher les observateurs de repérer l’Europe en train de se faire. La démocratisation de son fonctionnement ne saurait se renforcer dans l’indifférence : elle doit assumer cette étape critique comme la condition d’une banalisation politique trop longtemps retardée.

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Au prisme des scrutins européens, les mutations de la société française s’y donnent à voir dans un miroir certes déformé mais particulièrement précieux. Insistons notamment ici sur le fait que le dernier scrutin référendaire en France permet aussi de pointer l’émergence d’une restructuration, certes encore partielle et prudente, de notre système de clivages partisans. Comme le montre bien Annie Laurent et Nicolas Sauger, les camps du « Oui » et du « Non » à l’adoption du Traité constitutionnel européen (TCE) sont loin d’être homogènes. Ainsi, nombre de sympathisants des partis de gauche (42 %) contribuèrent-ils, en vain, à l’adoption de ce TCE. C’est dire si les questions européennes perturbent aussi le jeu politique français et contribuent, comme le pense récemment Stefano Bartolini [27][27] Cf. notamment son dernier livre, Stefano Bartolini,..., à déplacer progressivement les lignes de clivage héritées de son histoire. C’est dire aussi si elles doivent faire l’objet d’un commentaire théorique renouvelé apte à saisir les discontinuités qui se cachent derrière les continuités trop souvent mises en avant par le débat public.

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Yves DÉLOYE

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Université Paris I Panthéon-Sorbonne Centre de recherches politiques de la Sorbonne

Notes

[1]

Didier Fassin, Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006. 266 p.

[2]

Dans deux contributions à Hugues Lagrange (dir.), L’épreuve des inégalités, Paris, PUF, 2006 (Le lien social).

[3]

John B. McConahy, « Modern Racism, Ambivalence, and the Modern Racism Scale », dans John F. Dovidio, Samuel L. Gaertner (eds), Prejudice, Discrimination and Racism. Theory and Research, New York, Academic Press, 1986, p. 91-125.

[4]

Philip Tetlock et al., « The New Racism and the American Ethos », dans Paul Sniderman, Richard Brody, Philip Tetlock, Reasoning and Choice. Exploration in Political Psychology, New York, Cambridge University Press, 1991, p. 240-260 ; Paul Sniderman, Philip Tetlock, Prejudice, Politics and the American Dilemma, Stanford, Stanford University Press, 1993.

[5]

Plus que tous autres, les travaux du très regretté Abd-el-Malek Sayad ont contribué à clarifier à mes yeux la notion de situation post-coloniale. Il s’agit d’une situation où la fin de la situation coloniale par la constitution d’une « société nationale » représentée par un État souverain s’accompagne d’un mouvement migratoire en direction de l’État ex-colonisateur, faisant des « citoyens » de l’État national, supposés tirer de cette appartenance les catégories de connaissance de soi et du monde, des « résidents », puis des « citoyens » de l’État (ex-)colonial, supposé les avoir « aliénés », c’est-à-dire dépossédés de la capacité de développer ces catégories, y compris ceux qui étaient déjà « citoyens » de l’État colonial dans la situation coloniale. Il faudrait aussi noter que toute situation post-coloniale ne produit pas les mêmes types de réaction, non seulement selon les populations ex-colonisées (les Indiens en Grande Bretagne ne sont pas les Maghrébins en France, ni peut-être les Indonésiens en Hollande), mais aussi selon la distribution de chacun des membres de celles-ci sur l’échelle des chances de vie et des sentiments de bien-être culturel.

[6]

Riva Kastoryano, « Vers un nationalisme transnational. Redéfinir la nation, le nationalisme et le territoire », Revue française de science politique, 56 (4), août 2006, p. 533-553.

[7]

L’analyse statistique la plus détaillée arguant que les bases du compromis du Welfare State sont minées par les migrations est celle d’Albertino Alesina, Edward L. Glaeser, Fighting Poverty in the US and Europe. A World of Difference, Oxford, Oxford University Press, 2004. Contra, il a été argué que dans les pays où la tradition de lutte sociale de la gauche est restée forte, l’impact de la différence raciale et culturelle disparaît (cf. Peter Taylor-Gooby, « Is the Future American ; Or Can Left Politics Preserve European Welfare States from Erosion through Growing Racial Diversity ? », Journal of Social Policy, 34 (4), 2005, p. 661-672). J’imagine que cette dernière thèse rencontrerait l’adhésion majoritaire de nos auteurs.

[8]

Par exemple, Sherry Lowrance, « Identity, Grievances, and Political Action : Recent Evidence from the Palestinian Community in Israël », International Political Science Review, 27 (2), 2006, p. 167-190. Cet article a évidemment tout pour déplaire : il est statistique (horreur !) ; il suppose que l’étude d’Israël peut servir à d’autres études, dont – pourquoi pas ? – de la France (double horreur !!) ; il ose prononcer le mot « communauté » (serait-il donc « communautariste » ? mon Dieu !).

[9]

Charles Tilly, « Lecture » : Éric Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer (dir.), L’altermondialisme en France : la longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005, dans Critique internationale, 31, avril-juin 2006, p. 199-202.

[10]

Bien entendu, on ne manquera pas d’y retrouver une thèse que j’entendis pour la première fois articulée par Franz Fanon dans les années 1950 pour expliquer le port du voile musulman en Algérie coloniale : le refus d’une société de s’offrir au regard dominateur de l’Autre. En 2006, cela donne : « La plus grande valorisation de la virginité chez les descendantes des migrants du Maghreb doit être interprétée non comme l’héritage d’une tradition culturelle immémoriale dont elles peineraient à se défaire, mais plutôt dans le contexte d’une actualité politique de la société française [?] et des contraintes qu’elle fait peser sur ces jeunes filles » (p. 246, avec diverses références « anthropologiques »). Cela suscite deux remarques : 1/ Revendiquer la virginité pour des jeunes filles est spontanément considéré comme une anomalie (c’est un subtexte intéressant qui en dit long sur les nouveaux conformismes…) qui est à expliquer, par l’une ou l’autre des deux « explications » proposées, la contrainte immémoriale ou bien l’affirmation réactive de fidélité à ses origines face aux contraintes non spécifiées que la société française ferait peser sur elles ; la première serait « traditionnelle » (tonner contre), la seconde « moderne » (bravo !). Je ne suis pas sûr de voir très bien la différence entre les deux, sinon dans l’esprit de l’auteur pour qui apparemment tout ce qui est traditionnel est anachronique et ne survit que par la contrainte alors que ce qui est moderne est librement accepté par la raison. En réalité, si le subtexte (la virginité n’est pas défendable en soi) est bien la base implicite du raisonnement, il en résulte que la seconde explication, l’intériorisation d’une exigence que je nommerais « polémique », suppose une contrainte aussi pesante que la première, que je nommerais « généalogique », mais comme c’est « pour la bonne cause », elle est ignorée comme contrainte (« La virginité » – comme le voile – « c’est mon choix »). Bien des « choix » sont pourtant assumés par contrainte. J’imagine à ce propos que si le volume avait comporté un chapitre sur les discriminations dans la santé publique, celui-ci n’aurait pas manqué de relever le « racisme de l’expansion » sournoisement à l’œuvre dans les pratiques des gynécologues réticents devant la délivrance de certificats de virginité… 2/ Ramener le problème de la « pureté des mœurs » à une simple question « contextuelle » de présentation de soi dans des contextes polémiques me paraît réduire l’univers des convictions à ce qu’il a de plus superficiel, le désir de se différencier ou au contraire de se fondre dans la masse. C’est un peu court. Pour la petite histoire, la suite a prouvé que Fanon avait tort empiriquement, mais son « explication » survit parce qu’elle est utile à tous ceux pour qui toute conviction ou pratique religieuse est vide de sens si elle n’est pas « politique » au sens polémique du terme. Non que cette perspective soit absolument fausse, mais tant qu’à faire, il faudrait au moins examiner aussi les « politiques-polémiques » internes au monde musulman où le port du voile, originairement justifié par les hommes en situation coloniale et néo-coloniale comme un « refuge » servant de « point de départ stratégique à l’établissement d’un ordre moral islamique plus général », a été retourné par certaines femmes pour marquer leur détermination de s’inscrire dans le récit musulman en le transformant, en se posant, non comme des bastions de vertu, mais des participantes actives, autonomes et égales, à la division du travail économique et politique (cf. Charles Tripp, Islam and the Moral Economy. The Challenge of Capitalism, Cambridge, Cambridge University Press, 2006). Ce décentrement du regard est tout aussi indispensable quand on étudie les pratiques dans le contexte des pays non musulmans.

[11]

Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.), La France en mutation, Paris, Presses de Sciences Po, 2006.

[12]

Erhard Friedberg, Courage, la réforme continue !, note critique de Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.), ibid., <http:// www. cso. edu>.

[13]

Cf. Laurent Davezies, Pierre Veltz, « Les métamorphoses du territoire : nouvelles mobilités, nouvelles inégalités », dans Pierre Rosanvallon, Thierry Pech et al., La nouvelle critique sociale, Paris, Seuil, 2006 (La République des idées).

[14]

Jacques Rondin, Le sacre des notables, Paris, Seuil, 1985.

[15]

Elie Cohen, Le nouvel âge du capitalisme, Paris, Fayard, 2005, p. 353-354.

[16]

Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.), La France en mutation, Paris, Presses de Sciences Po, 2006.

[17]

Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.), La France en mutation, Paris, Presses de Sciences Po, 2006.

[18]

Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall, Bruno Palier (dir.), La France en mutation, Paris, Presses de Sciences Po, 2006.

[19]

Dominique Méda, Alain Lefebvre, Faut-il brûler le modèle social français ?, Paris, Seuil, 2005, 154 p.

[20]

Maurizio Ferrera, « The Southern Model of Welfare in Social Europe », Journal of European Social Policy, 6 (1), 1996, p. 27-37

[21]

Gérard Grunberg, Zaki Laïdi, Sortir du pessimisme social. Essai sur l’identité de la gauche, Paris, Hachette Littératures/Presses de Sciences Po, 2006 (voir en particulier pages 42 à 59).

[22]

Gérard Grunberg, Zaki Laïdi, ibid., p. 55.

[23]

Voire avec une aigreur de ton qui surprend lorsqu’il juge les jeunes décrit par Perec dans les Choses, désormais retraités (p. 72), et leurs enfants en souffrance.

[24]

Pour une critique plus fine du traitement des données statistiques, voir Denis Clerc, « Les généralisations abusives de Louis Chauvel », L’économie politique, 33, janvier-mars 2007, p. 77-88.

[25]

Pascal Perrineau (dir.), Le vote européen 2004-2005. De l’élargissement au référendum français, Paris, Presses de Sciences Po, 2005 (Chroniques électorales) ; Pascal Delwit, Philippe Poirier (dir.), Parlement puissant, électeurs absents ? Les élections européennes de juin 2004, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2005 (Sociologie politique) ; Bruno Cautrès, Vincent Tiberj, « Une sanction du gouvernement mais pas de l’Europe. Les élections européennes de juin 2004 », Les Cahiers du Cevipof, 41, mai 2005 ; Annie Laurent, Nicolas Sauger (dir.), « Le référendum de ratification du Traité constitutionnel européen : Comprendre le “Non” français », Les Cahiers du Cevipof, 42, juin 2005 ; Joan Marcet (dir.), La Constitution européenne à référendum. Espagne et France 2005, Barcelone, Institut de Ciències Politisues i Socials (ICPS), Workshop Barcelona, 22, 2006.

[26]

Annick Percheron, « Les Français et l’Europe. Acquiescement de façade ou adhésion véritable ? », Revue française de science politique, 41 (3), juin 1991, p. 382-406.

[27]

Cf. notamment son dernier livre, Stefano Bartolini, Restructuring Europe. Centre Formation, System Building and Political Structuring between the Nation State and the European Union, Oxford, Oxford University Press, 2005, chap. 6.

Plan de l'article

  1. De la question sociale à la question raciale ?
  2. L’État, frein de la mutation nécessaire !
  3. À contre-courant du discours dominant
  4. Les questions de La France en mutation
  5. Les silences de la France en mutation
  6. Faut-il brûler le modèle social français ?
  7. CRETTIEZ (Xavier), SOMMIER (Isabelle), dir. – La France rebelle. Tous les mouvements et acteurs de la contestation – Paris, Michalon, 2006. 704 p.
  8. LAGRANGE (Hugues), OBERTI (Marco), dir. – Émeutes urbaines et protestations, une singularité française. – Paris, Presses de Sciences Po, 2006. 224 p.
  9. BEAUD (Stéphane), CONFAVREUX (Joseph), LINDGAARD (Jade), dir. – La France invisible. – Paris, La Découverte, 2006. 647 p. Index thématique
  10. CHAUVEL (Louis) – Les classes moyennes à la dérive. – Paris, Seuil, 2006 (La République des Idées). 112 p. Notes bibliogr.
  11. BERTRAND (Romain) – Mémoires d’empire. La controverse autour du « fait colonial ». – Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006. 224 p.
  12. RÉMOND (René) – Les Droites aujourd’hui. – Paris, Audibert, 2005
  13. RAYNAUD (Philippe) – L’extrême gauche plurielle. – Paris, Autrement, 2006
  14. CRÉPON (Sylvain) – La nouvelle extrême droite. Enquête sur les jeunes militants du Front national. – Paris, L’Harmattan, 2006. 300 p.
  15. Le vote européen entre implication et réaction

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