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Revue française de science politique

2012/5 (Vol. 62)


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« Voilà l’image ; voilà le geste : un geste limpide qui contient de nombreux autres gestes. » [1][1] Javier Cercas, Anatomie d’un instant, Paris, Actes...

« Si Ben Ali avait été un peu plus intelligent, il se serait souvenu du mot de Bourguiba :

“Les Hamamma [habitants de Sidi Bouzid], il ne faut ni les affamer, ni les rassasier”. » [2][2] Entretien Mourad Achraf, lycéen, 18 ans, Menzel Bouzaïane,...

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La révolution tunisienne offre au politiste un terrain inespéré, inédit et relativement proche pour observer les mobilisations [3][3] Hélène Combes, Choukri Hmed, Lilian Mathieu, Johanna... inhérentes aux crises politiques en train de se faire, mais aussi, plus largement, pour interroger la texture des processus révolutionnaires. La littérature sur les révolutions est tout entière concentrée sur les changements institutionnels induits par les transferts de souveraineté et de légitimité, et tend à délaisser quelque peu l’analyse de la dynamique protestataire qui nourrit et oriente ces changements, tout comme l’examen documenté des configurations révolutionnaires, des coalitions d’acteurs et de leurs interactions [4][4] Charles Tilly, Les révolutions européennes, 1492-1992,.... Dans le cas de ce que l’on appelle le « printemps arabe », cette impression est renforcée par les résultats des différentes consultations électorales auxquelles ont donné lieu ces processus, tant en Tunisie, au Maroc qu’en Égypte, qui ont été marqués en 2011 par le succès de l’islam politique, dans ses différentes formes. Un tropisme supplémentaire, non moins dominant, consiste à isoler une série de facteurs structurels et macrosociologiques pour tenter d’expliquer le passage à l’acte protestataire. Les précautions épistémologiques et méthodologiques formulées depuis plus de trois décennies par la littérature prolifique sur les mouvements sociaux volent alors en éclats quand il s’agit de rendre compte de la prise de parole révolutionnaire. On en veut pour preuve la centralité du geste de Mohamed Bouazizi dans la plupart des analyses, tout comme l’idée que les manifestations, « pacifiques » et « spontanées », auraient précédé l’action de groupes politiques plus organisés [5][5] On retrouve des versions différentes de ce credo spontanéiste.... Cette version spontanéiste et spasmodique de l’action collective [6][6] E. P. Thompson a adressé une critique particulièrement... est d’autant plus prégnante que le discours des acteurs sur eux-mêmes tend à l’accréditer, comme dans le cas de ce jeune chômeur qui a participé aux premiers mouvements de protestation à Sidi Bouzid :

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« Toutes les nuits, c’était tout le quartier qui s’enflammait. Les gens se sont énervés, fâchés, de voir Mohamed Bouazizi qui n’avait pas reçu ses droits, une policière l’avait giflé, Faïda Hamdi. Moi je rentrais du boulot à ce moment-là et on m’a dit “y a un mec qui s’est immolé devant le gouvernorat, on l’a transféré à Sfax ou à Sousse”… Depuis ça, on a enchaîné les manifestations devant le gouvernorat. Y a eu des gens de l’opposition qui sont venus ; ils ont pris des photos… Et voilà. Facebook s’est mobilisé sur le coup. Il y a eu des photos, des vidéos qui ont circulé de partout. Du coup c’est parti très rapidement, surtout à la cité Al-Khadra. Parce que c’est une cité, un quartier dont la situation est vraiment terrible. Les gens crèvent de faim, alors ils n’avaient rien à perdre. Les jeunes se disaient “je peux faire ça [me révolter], peut-être que ça va changer quelque chose”. Tu vois, [on dirait qu’] ils vivent, mais ils vivent pas en fait. [Ils se disaient] : “Si je fais ça [je me mobilise], je m’en fous, j’ai rien à perdre, rien ne bouge dans ma vie de toute façon”. » [7][7] Entretien Hani Samsar, 37 ans, Sidi Bouzid, 20 avril...

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Porter le regard, comme on propose de le faire ici, sur les genèses du processus révolutionnaire en Tunisie permet de se défaire de l’emprise médiatique et du tropisme académique qui incitent à placer le résultat plutôt que les modalités d’enchaînement spatio-temporelles de ces ruptures d’allégeances [8][8] Boris Gobille, « Mai-Juin 68 : crise du consentement... au cœur des interrogations. Car, à l’encontre de ces approches globalisantes, il faut rappeler, dans la lignée de Timothy Tackett à propos de 1789, qu’« il est peut-être utile de cesser de rechercher les origines de la Révolution […] au moyen d’analyses générales, pour s’intéresser plutôt à l’expérience révolutionnaire des individus qui ont pris part aux événements et ont incarné cette Révolution » [9][9] Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment.... De ce point de vue, on rejoint Charles Kurzman dans son plaidoyer pour « l’anti-explication », qu’il définit comme « une tentative pour comprendre l’expérience de la révolution dans toute l’anormalité liée à sa confusion et sa diversité, et pour abandonner le mirage de la prédictibilité rétroactive. L’anti-explication commence en comparant les expériences vécues de l’événement avec les explications dominantes qu’offrent les études des révolutions » [10][10] Charles Kurzman, The Unthinkable Revolution in Iran,.... L’intérêt porté à l’expérience révolutionnaire des individus ne suppose ni d’ignorer ni de sous-estimer les dimensions structurelles de la mobilisation, son organisation et son infrastructure matérielles, mais de redonner toute son épaisseur sociale et temporelle à l’événement lui-même, en prêtant « attention […] à ces processus de transformation à long terme, lesquels conditionnent les perspectives et les fondements sociaux et structurels de la mobilisation, ainsi qu’aux dynamiques temporelles de court terme qui façonnent le déroulement d’une protestation active ou d’un cycle révolutionnaire ». Car, « en ignorant les autres rythmes temporels, les spécialistes des mouvements sociaux et des révolutions ont dépeint un portrait incomplet et largement déterministe de la contestation populaire » [11][11] Doug McAdam, William H. Sewell Jr., « It’s About Time :....

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Dans le cas de la Tunisie, le premier rythme temporel de grande ampleur est formé par ce que l’on propose de nommer la première situation révolutionnaire [12][12] Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, New.... Celle-ci est composée des vingt-huit jours qui séparent le 17 décembre 2010 vers 11 h 30 ­ moment à partir duquel vont s’enchaîner, depuis Sidi Bouzid et sa région, des mobilisations locales et nationales sans précédent ­ du 14 janvier 2011 à 17 h 30 et la fuite du président de la république Zine El Abidine Ben Ali et de sa famille proche vers l’Arabie saoudite [13][13] Pour une analyse provisoire mais documentée de cette.... Les mobilisations sectorielles, les revendications professionnelles, les mouvements sociaux n’ont pas cessé, loin de là, après le 14 janvier ni même à la suite de l’élection d’une Assemblée constituante le 23 octobre 2011. C’est dire qu’il s’agit bien dans ce cas d’un événement et d’une crise politiques en cours. Pour autant, le chercheur en sciences sociales doit-il s’interdire d’investir ces moments et ces lieux de l’incertitude structurelle sans qu’aucun résultat ne se soit encore durablement et institutionnellement produit, bref de se faire le socio-historien de ce qui lui apparaît comme le début d’un turning point non encore réalisé [14][14] Rappelons à ce propos que « ni le début ni la fin d’un... ? En passant, comme dit A. Abbott, « des causes à l’événement » [15][15] A. Abbott, Time Matters…, ibid., p. 183., il peut se donner les moyens d’envisager une question de recherche épineuse : comment comprendre et comment rendre compte de l’enchaînement des mobilisations protestataires qui ont conduit à la chute du régime, dans un contexte ­ national et international ­ caractérisé à la fois par une forte incertitude [16][16] Sur le point particulier de la place de l’incertitude... et par un conflit latent mais permanent entre légalité et légitimité ?

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Le caractère imprévisible de ces protestations ne signifie pas que celles-ci apparaissent dans un vide social et politique. Certes, la mobilisation contre le régime, consécutive à cet acte désespéré, constitue une de ces ruptures dans les cycles de protestation, lesquelles, comme souvent dans le cas des révolutions et des mouvements sociaux, « conduisent à l’expansion majeure du nombre et de la variété des organisations qui recherchent le changement, des programmes de changement qu’offrent ces organisations, des manifestations publiques, des réunions, des incidents et des troubles » [17][17] D. McAdam, W. H. Sewell Jr., « It’s About Time… »,.... Mais, tout comme le drame de Hautefaye à la fin du 19e siècle dépeint par Alain Corbin, on peut dire, mutatis mutandis, que la première situation révolutionnaire qui prend corps à Sidi Bouzid à partir du 17 décembre 2010 « n’est pas irruption, fissure inattendue qui permet le déchaînement de forces primitives. Par ses visées, par les modalités de son déroulement, sinon par ces excès, [elle] s’inscrit dans la logique des comportements antérieurs » [18][18] Alain Corbin, Le village des cannibales, Paris, Aubier,.... Quelles structures et quels réseaux plus ou moins dormants, clandestins ou cachés ont-ils été empruntés, quelles modalités pratiques et discursives de protestation ont-elles été inventées ou reprises, quels ressorts ont-ils permis à la peur de « changer de camp » et de devenir à ce point mobilisatrice ? Au-delà du « sentiment de frustration » (relative ou absolue) ressenti par de nombreux Tunisiens, la question plus générique est de savoir comment des groupes, différemment politisés et engagés dans l’action protestataire en régime autoritaire [19][19] Les régimes arabes « peuvent être définis comme autoritaires... sont parvenus, ensemble et pour un temps déterminé, à « rompre le silence », à « inverser le sentiment de peur », à abandonner le loyalisme et à passer à l’expression politique, bravant ce faisant la répression, le quadrillage et la force d’un régime jusqu’ici perçu comme inébranlable. Il s’agit moins dans cette perspective de réfléchir aux causes du mécontentement qu’à la façon dont le processus protestataire a contribué à en charger certaines de significations mobilisatrices au détriment d’autres, tout cela sans présager de la fin ni de l’issue de la mobilisation [20][20] « De ce que [la] révolution a des causes, il ne s’ensuit....

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En nous appuyant sur une enquête ethnographique menée tout au long de l’année 2011 dans la région de Sidi Bouzid (voir annexe méthodologique), on montrera d’abord que la rue, cet espace public progressivement et massivement conquis puis investi par les protestataires, représente à la fois l’enjeu, le cadre et l’une des ressources centrales du mouvement [21][21] Choukri Hmed, « Des mouvements sociaux “sur une tête.... On examinera ensuite les ressorts pratiques de la politisation transgressive de l’événement et de la désectorisation [22][22] Michel Dobry, Sociologie des crises politiques. La..., en étudiant la relation entre élites de la contestation, dont la formation est antérieure aux événements protestataires, et groupes sociaux habituellement tenus à l’écart de tels événements. On analysera enfin les modes d’action propres à cette première situation révolutionnaire, en envisageant le rôle respectif des activistes syndicalistes et politiques et des réseaux militants dans ce processus, tout en pointant la place centrale occupée par les facteurs contingents.

La rue comme espace de mobilisation

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À Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010 vers 11 heures 30, à la suite d’une altercation avec des agents de la police municipale et une fin de non-recevoir à sa demande au gouvernorat, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes du nom de Tareq Mohamed Bouazizi, surnommé Basbus, s’asperge de diluant sur l’avenue Habib Bourguiba devant l’entrée principale du gouvernorat (photographie 1), avant de s’immoler. Les manifestations, défilés, sit-in, marches, rassemblements et affrontements avec les forces de l’ordre qui s’enchaînent depuis cette date à Sidi Bouzid et dans les villes environnantes ne surgissent pas ex nihilo mais sont le produit de pratiques de défiance quotidiennes engagées par les groupes démunis contre les autorités légales depuis au moins une décennie et qui s’accélèrent dans la période récente. Ces pratiques ne se déclarent pas toutes explicitement comme politiques mais ont comme effet et comme vecteur une politisation de la rue : c’est ce qu’Asef Bayat appelle des « non-mouvements sociaux » (social nonmovements). Ce phénomène, commun à l’ensemble du monde arabo-musulman quoique à des degrés divers et sous de nombreuses formes, contribue depuis les années 1990 à faire de la « rue arabe » un haut lieu de l’expression politique non institutionnelle mais bien réelle. Comme le note A. Bayat, « la rue arabe n’a jamais été “irrationnelle” ni “morte” mais connaît une transformation majeure provoquée à la fois par d’anciennes contraintes et de nouvelles opportunités ouvertes par une restructuration globale. Comme moyen et comme mode d’expression, la rue arabe est très certainement en train de changer, mais les revendications collectives qu’elle abrite subsistent cependant » [23][23] Asef Bayat, Life As Politics. How Ordinary People Change.... La politisation de la rue est d’une certaine manière l’autre facette de la dépolitisation de la sphère publique recherchée par l’État autoritaire, qui provoque et nourrit ce que l’on peut nommer une « politisation privée » : « la tentative de l’État de “dépolitiser” le lien social produit l’effet contraire à celui recherché : la “surpolitisation” de la sphère privée et ses conflits » [24][24] Lahouari Addi cité par H. Bozarslan, « Réflexions sur.... Ce phénomène de politisation privée est attesté également par B. Hibou qui note que « la négation du pluralisme et de l’altérité empêche une réflexion profonde sur l’accès à la citoyenneté et sur son exercice, cantonnant, selon la formule généralisée dans l’opposition tunisienne, les Tunisiens à être des “sujets” ou des “individus”, non des “citoyens”. […] En Tunisie, les oppositions, les critiques, les dissensions, les énervements et les désaccords existent bien entendu ; mais ils sont interdits de domaine public, contraints en quelque sorte à une privatisation obligée […] » [25][25] Béatrice Hibou, La force de l’obéissance. Économie....

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Pour A. Bayat, la rue est politique au sens où « les sensibilités collectives, les sentiments partagés, et les jugements publics des gens ordinaires dans leurs pratiques et leurs discours quotidiens [s’expriment] le plus souvent dans les lieux publics ­ taxis, bus, magasins, jardins, ou de façon plus audible encore lors de grandes manifestations de rue » [26][26] A. Bayat, Life As Politics…, op. cit., p. 212.. Majoritairement atomisées, les pratiques d’« empiétement silencieux de l’ordinaire » (quiet encroachment of the ordinary) [27][27] A. Bayat, ibid., p. 43-65. sont le propre de groupes populaires particulièrement fragilisés par la mondialisation et la dérégulation des économies, qui se réfugient dans l’économie informelle : petits vendeurs de rue (tels M. Bouazizi), chômeurs, précaires, petits commerçants, sans-abri, etc. La rue est pour eux un espace au sein duquel ils se rassemblent, se rencontrent, gagnent leur vie et expriment leur mécontentement. Elle fonctionne comme un « réseau passif » (passive network) qui leur permet de se reconnaître, de s’identifier et donc de faciliter l’action collective. Cette dernière prend le plus souvent la forme « de luttes ouvertes et flottantes sans leadership clair, sans idéologie ni organisation structurée » [28][28] A. Bayat, ibid., p. 56.. Ces « non-mouvements sociaux », au sens surtout où il leur manque la capacité d’organiser des perturbations, ne relèvent pas seulement de la « résistance quotidienne » au sens de James Scott [29][29] James C. Scott, Weapons of the Weak. Everyday Forms... : à la différence de cette dernière, ils portent des revendications, le plus souvent matérielles (obtenir un emploi, un logement, le bénéfice de services publics…), en rejoignant et en s’agglomérant à d’autres mouvements, mieux dotés en ressources et surtout plus organisés. De ce fait, « ils n’adoptent pas une politique de la protestation, mais plutôt de réparation, et poursuivent une lutte pour des résultats immédiats à travers une action directe et individuelle » [30][30] A. Bayat, Life As Politics…, op. cit., p. 59..

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C’est précisément de ce point de vue que, durant la période allant du 17 décembre au 14 janvier [31][31] Et même au-delà si l’on inclut les innombrables mobilisations..., l’action des jeunes des quartiers ­ catégorie hétérogène mêlant tout à la fois des jeunes diplômés au chômage, des chômeurs sans diplôme ni qualification, des travailleurs précaires ou des temporaires sans statut ­ peut être comprise comme une lutte pour l’obtention de biens divisibles qui consacre leur intégration au sein de la société de consommation (emploi stable, logement, automobile, confort ménager) et de biens indivisibles comme l’autonomie, la liberté politique et la dignité. C’est ce qu’exprime ce peintre en bâtiment de 37 ans, marié et père de deux enfants, habitant de la Cité Al-Khadra, au chômage au moment de l’enquête, qui a pris part aux affrontements nocturnes :

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« Sur 12 millions de Tunisiens, y en a 9 qui crèvent de faim. Parce que celui qui a une voiture, une épicerie, il vit, il a quelque chose ? Il a rien ! Parce que demain il peut tout perdre ! du jour au lendemain. C’est pour ça que l’État doit nous aider. Des projets, des usines… des petits prêts, pour que les gens vivent… de l’élevage, je ne sais pas moi, quelque chose. Pour moi, il y a les solutions. Les gens qui bossent dans l’État, ils savent tout ça, ils l’ont étudié. Ils savent quels programmes il faut faire. Et l’argent, ça fera taire tout le monde. […] Les jeunes [qui ont participé à la révolution] aujourd’hui, ils sont perdus, les pauvres. Et pourtant ils ont de l’ambition. Je mets au défi quiconque de me dire que les jeunes n’ont pas d’ambition. Alors c’est vrai, ils boivent [de l’alcool], ils traînent… Mais ce qu’ils veulent tous, c’est avoir une bagnole, une maison, gagner leur vie quoi. Et comment [ils pourraient le faire aujourd’hui] ? par quel moyen ? hein ? » [32][32] Entretien Hani Samsar, cité.

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La rue devient ainsi ce cadre géographique qui, le jour, est le lieu des manifestations [33][33] « La manifestation de rue, entendue comme toute “occupation..., sit-in et autres défilés défiant le pouvoir, et se transforme la nuit tombée en un théâtre d’émeutes urbaines, sorte de « zone grise » de la politique [34][34] Javier Auyero, Matthew Mahler, « Relations occultes.... Une triple distinction sociologique caractérise toutefois cette structuration basique. D’abord, ce qu’on nomme « la rue » devrait être en réalité conjugué au pluriel. Les affrontements avec la police se déroulent en grande partie au sein des cités défavorisées (la cité Al-Nur ­ dans laquelle réside la famille de M. Bouazizi ­ mais aussi les cités Awlad Bilhadi et Al-Fra’idjiyya, à l’ouest, et Al-Khadra et Al-‘Awasi à l’est), de part et d’autre de l’avenue principale qu’ils n’investissent presque jamais, car beaucoup trop large et en ce sens beaucoup trop risquée et impropre à des actions ressemblant davantage à une « guérilla » [35][35] Entretiens collectifs, Cité Al-Nur, 23 juillet 201.... Les émeutes et les affrontements directs avec les forces de l’ordre prennent place dans leurs quartiers, c’est-à-dire dans le dédale des ruelles, des impasses et des terrains vagues. Un des éléments déterminants a été la maîtrise par les jeunes gens de la topographie et de l’agencement spatial des quartiers, contrairement à la police, dont les membres locaux sont recrutés systématiquement à l’extérieur du gouvernorat d’exercice, et contrairement aussi aux Brigades de l’ordre public (BOP), forces anti-émeute dont les bases sont situées à l’écart de Sidi Bouzid [36][36] Entretien, Walid Abdesselem, directeur de cabinet du.... Ces quartiers constituent à la fois le lieu de l’action violente, collective et émeutière, mais ils sont aussi des espaces de la radicalisation. Le mouvement général est décrit par H. Bozarslan qui montre qu’au Moyen-Orient et au Maghreb, « si l’on désinvestit le centre-ville, de nouveau abandonné au pouvoir […], on surinvestit l’espace de visibilité à l’échelle du quartier. On se trouve ainsi engagé dans un double processus contradictoire, de radicalisation de la vie quotidienne et des rapports de proximité, et de déradicalisation des lieux névralgiques du pouvoir » [37][37] H. Bozarslan, Sociologie politique du Moyen-Orient,.... Dans le cas de Sidi Bouzid, en sus d’une radicalisation islamiste apparue après le 14 janvier 2011 [38][38] Depuis cette date, et surtout depuis octobre 2011,..., on assiste (comme dans d’autres gouvernorats) à l’explosion de la déviance juvénile qui passe notamment par la consommation effrénée d’alcool et de marijuana [39][39] Notes de terrain convergentes à Kébili, Bizerte et....

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Une seconde distinction montre que si l’action des « jeunes des quartiers » est localisée dans les cités populaires de la ville et à l’écart du centre-ville, les manifestations et les rassemblements prennent place, à l’inverse, précisément sur cette avenue principale. Alors que les émeutes urbaines sont, dans leur grande majorité, le fait de « jeunes débrouillards » précarisés [40][40] Hamza Meddeb, « L’ambivalence de la course à “el khobza”...., les manifestations diurnes regroupent davantage des jeunes déclassés mais aussi des enseignants, des petits fonctionnaires, des étudiants, des femmes au foyer, des commerçants, appartenant à différentes fractions des classes moyennes précarisées, les plus touchées par la crise économique [41][41] Entretien, Moez Talbi, enseignant d’histoire dans le.... L’avenue Habib Bourguiba, qui constitue l’artère principale est-ouest de la ville, est ainsi investie autour de la large place centrale [42][42] Cette place, qui jouxte le gouvernorat devant lequel... qui abrite tous les lieux du pouvoir local : le siège du gouvernorat (photographie 1) et celui de la délégation (sous-préfecture), la municipalité, les commissariats de police et de la garde nationale (gendarmerie), les services de l’Agriculture, de l’emploi et du développement régional, le tribunal d’instance, la Poste, Tunisie Telecom et le siège local de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). De ce point de vue, le cycle de protestation ouvert le 17 décembre peut être lu comme une re-radicalisation (si on nous permet l’expression) individuelle et collective de l’espace du pouvoir, par le recours aux manifestations, rassemblements et marches certes non violents mais au fort potentiel contestataire.

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« Alors comment ça se passait, les émeutes la nuit ? Les mecs de la cité veillaient, même les gens normaux veillaient, et ils se mettaient à fermer les rues à chaque bout, à brûler des pneus, et à insulter les flics… Les rues devenaient grises à cause des gaz [lacrymogènes], on ne voyait plus rien. On ne pouvait pas bloquer la rue principale, alors on a fermé les rues secondaires pour que les flics ne puissent pas rentrer. On brûlait les pneus, les planches qu’on trouvait sur les chantiers. On jetait des pierres et on provoquait la police en les traitant de fils de p… L’erreur a été commise par le régime : ils ont ramené les BOP et ils les ont logés dans les lycées. Et juste en face de chez nous [Cité Al-Nur], il y a une rue avec des collèges, des lycées… ils les ont mis là-dedans […]. Un soir, les BOP étaient rentrés dormir au lycée et il y avait beaucoup de motos de flics devant le lycée, et les gens avaient fait le programme pour ce soir là : ils leur ont jeté des cocktails Molotov, des pierres… il ne restait plus rien du lycée… Du coup, les flics on leur a mené la vie dure, ils dormaient pas la nuit, et le jour ils étaient occupés par les manifestations… Les jeunes se saoulaient tous les soirs et après ils allaient jeter des pierres et tout sur les flics. Ça encourageait même ceux qui ne buvaient pas et qui détestaient les flics. Au début c’était contre les flics en tant qu’individus, ensuite c’était devenu contre les autorités [as-sulta]. » [43][43] Entretien, Ismaël Hidouri, diplômé de gestion au chômage,...

Photographie 1 - Entrée principale du gouvernorat de Sidi Bouzid en avril 2011, devant laquelle s’est immolé M. BouaziziPhotographie 1

Les murs sont couverts de copies de diplômes de jeunes chômeurs de la région, qui protestent dès mars 2011, contre la « lenteur » des réformes économiques engagées par le gouvernement provisoire. Ces diplômes seront remplacés par des tentes occupées par une dizaine de militants de l’Union nationale des diplômés chômeurs (UDC) à partir de juillet.

© Choukri Hmed
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Enfin, une troisième distinction oppose d’un côté les mouvements de guérilla, structurés dans chaque quartier en fonction des liens amicaux, familiaux ou de voisinage et prenant la forme de défiance face aux autorités policières, et de l’autre les manifestations contre le régime, organisées, initiées ou recadrées par des militants de partis politiques interdits investis dans les unions locales du syndicat unique. C’est en partie par l’action de ces groupes que va se réaliser la politisation, l’organisation et la radicalisation du mouvement.

Politisation transgressive et désectorisation locale

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Le processus révolutionnaire local peut être interprété comme l’articulation, largement non intentionnelle, entre l’action de militants politiques et syndicaux locaux d’une part et l’action collective avec émeutes de quartiers, confrontations avec la police de jeunes qui avaient depuis longtemps « envie d’en découdre » [44][44] Entretien Ismaël Hidouri, cité, Sidi Bouzid, 21 avril... d’autre part. La « contingence globale » [45][45] William H. Sewell, « Trois temporalités : vers une... qui caractérise l’événement contribue à l’engagement de publics hétérogènes, issus d’espaces sociaux qui fonctionnent en conjoncture routinière de façon autonome et différenciée [46][46] Les « systèmes complexes » sont en temps ordinaire,... et au degré de politisation très variable, dans des modes d’action divers, soudainement puis continuellement disposés et disponibles pour se rassembler et agir ensemble contre les symboles du régime. Il en découle une forme de politisation transgressive, au sens où les canaux par lesquels le geste de M. Bouazizi va être construit, presque immédiatement après son avènement, comme un problème politique ne sont ni institutionnels ni officiellement reconnus, mais prennent place aux marges du système politique.

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La plupart des manifestations qui se déroulent à Sidi Bouzid, à Regueb, à Menzel Bouzaïane, à Souk Jedid, à Sidi Ali Ben Aoun ou encore à Meknassy durant cette première situation révolutionnaire sont encadrées, de près ou de loin, par des membres des sections locales du syndicat unique, principalement issus du corps enseignant (primaire et secondaire) et politisés à l’extrême gauche, qu’elle soit d’inspiration nationaliste arabe (nassériens et baasistes) ou trotskyste. C’est que les sections locales de l’UGTT [47][47] Sur la place du syndicat unique dans l’histoire sociale... dans le gouvernorat de Sidi Bouzid comme dans l’ensemble du pays fonctionnaient jusqu’en décembre 2010 comme une « auberge espagnole », majoritairement composées de fonctionnaires, notamment de l’enseignement secondaire [48][48] Les secteurs de l’enseignement, des Postes et télécommunications.... Contrairement à la direction nationale, largement compromise avec le pouvoir et qui joue provisoirement dans la première situation révolutionnaire la carte de la négociation avec celui-ci ­ comme elle l’a souvent fait jusqu’ici à l’occasion d’autres crises politiques ou sociales ­, les sections de base n’en sont pas à leur première mobilisation sous le régime de Ben Ali. En 2009, déjà, à la suite de l’agression israélienne sur Gaza, ses militants organisent des manifestations et des caravanes de solidarité avec le peuple palestinien, auxquelles se joignent principalement les élèves des collèges et des lycées, avec lesquels les enseignants sont directement en contact [49][49] Entretien Lotfi Sinaoui, sans qualification au chômage,.... Étant donné la position plutôt conciliante de l’État tunisien à l’égard d’Israël, ces manifestations comportaient en elles-mêmes un fort potentiel contestataire. Surtout, tout au long de l’année 2008, les militants de l’UGTT initient, soutiennent et contribuent à organiser le mouvement dit du « bassin minier », parti de la ville de Redeyef à une centaine de kilomètres de Sidi Bouzid. Aux revendications initiales autour de l’emploi et de la gestion de la Compagnie des phosphates de Gafsa s’adjoignent progressivement des protestations contre le régime de Ben Ali [50][50] Amin Allal, « Réformes néolibérales, clientélismes.... Le mouvement du « bassin minier » ou « soulèvement de Redeyef » (« intifadat ar-Rdayyaf »), décrit par la plupart des syndicalistes interrogés comme « la révolution avortée » ou « les prémisses de 2010 », constitue un fonds d’expériences militantes et de représentations qui sera particulièrement mobilisé deux ans plus tard. Fin 2010, en effet, à la suite de l’escalade de la répression au fur et à mesure de la radicalisation des manifestations et des affrontements à Sidi Bouzid, c’est le réseau des sections locales de l’UGTT dans le gouvernorat de Sidi Bouzid qui prend l’initiative d’ouvrir de nouveaux fronts, dans les villes environnantes, comme à Menzel Bouzaïane et à Regueb. L’objectif est non seulement d’éviter un bain de sang mais également de ne pas répéter les « erreurs de 2008 », autrement dit l’encerclement et le confinement géographiques du mouvement par les forces de l’ordre.

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« Quelques jours après le 17 décembre, on recevait tous les jours de la part des camarades affolés de Sidi Bouzid des appels téléphoniques et ils nous disaient “Faites quelque chose chez vous, commencez à bouger, parce que sinon ici, on va tous y passer”. On s’est organisés avec des gens du syndicat, ceux qui avaient l’habitude de manifester ou de protester sous Ben Ali, et on a commencé à rameuter des gens dans les quartiers de Menzel Bouzaïane, surtout des jeunes qu’on connaissait par les manifestations qu’on avait organisées les années auparavant. On est tombés d’accord sur le fait que pour faire venir la police, détourner l’attention de Sidi Bouzid, il fallait attaquer. Alors des jeunes nous ont dit qu’ils nous suivraient si on arrivait aussi à les couvrir pour attaquer le poste de la garde nationale. Et c’est ce qui a été fait le 24 décembre, on a fait une très grosse manifestation dans l’avenue principale et le poste a été attaqué et brûlé. [silence] Ça a coûté la vie à deux jeunes, qui se sont fait tirer dessus. » [51][51] Entretien Mohamed Ameur, membre de la section locale...

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En janvier 2011, le secrétaire général du syndicat national de l’enseignement secondaire, Sami Al Tahiri, affirme dans le même sens que « lorsque nous [avons vu] que la répression se concentr[ait] sur Sidi Bouzid, que beaucoup de forces [se] sont déplacées de Tunis en renfort, nous [avons décidé] de diversifier les fronts et [avons organisé] des manifestations dans d’autres régions » [52][52] International Crisis Group, « Soulèvements populaires....

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Parallèlement, certains des cadres de l’UGTT affirment avoir immédiatement cherché à politiser la tentative de suicide de M. Bouazizi, autrement dit à opérer une montée en généralité à partir de ce qui pouvait apparaître comme une stratégie de protestation individuelle, à « démontrer publiquement le caractère politique de la souffrance endurée » de cette « violence contre soi » [53][53] Olivier Grojean, « Violences contre soi », dans Olivier... : « On s’est dit qu’il fallait absolument politiser le truc » [54][54] Entretien Mounir Salloum, secrétaire général du bureau.... Sans qu’il soit nécessaire d’accréditer cette vision stratégiste recueillie après les événements auprès d’agents particulièrement politisés et experts de la parole publique, notons que la politisation du geste de Bouazizi est d’autant plus facilitée que de tels actes désespérés se sont multipliés tout au long de l’année 2010, à Sidi Bouzid et ailleurs, suivant un scénario similaire. De jeunes gens célibataires, vendeurs ambulants ou travailleurs précaires le plus souvent, s’immolent par le feu devant un édifice public à la suite d’une humiliation par les représentants du pouvoir central. C’est le cas à Monastir (sur la côte est) en mars et en août 2010, à Bousalem (nord-ouest) et à Métlaoui (à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Sidi Bouzid) au cours de l’été [55][55] Ainsi, dans la ville de Bousalem, on compte près d’une.... La répétition, mi-décembre, de ce scénario à Sidi Bouzid, où d’autres tentatives de suicides publics de jeunes lycéennes par électrocution ont eu lieu quelques mois avant celui de M. Bouazizi [56][56] Entretien, Amor Ben Hamida, enseignant d’histoire dans..., n’est donc pas la « goutte d’eau qui fait déborder le vase » décrite par moult commentateurs, experts, journalistes et spécialistes, mais la première composante d’un événement censé susciter l’émoi de la population locale et des militants [57][57] Les tentatives de suicide public se multiplient à Sidi.... Le jeune vendeur de fruits et légumes est d’abord loin d’être un inconnu dans la ville : son étal, très fréquenté, est particulièrement bien placé entre le gouvernorat, la station de taxi et la grande mosquée et c’est à ce titre qu’il est, comme ce matin du 17 décembre, régulièrement inquiété par la police municipale. Certains de ses proches, enseignants à l’université ou gros commerçants, et parallèlement militants politiques et à l’UGTT, s’emparent de son geste funeste pour tenter d’en faire un événement. Un de ses cousins éloigné, militant au Parti démocrate progressiste (considéré jusqu’en 2010 comme le plus radical des partis tolérés par le pouvoir), licencié en droit qui tient une épicerie à quelques centaines de mètres du gouvernorat, est alerté sur le champ et filme la scène avec son téléphone portable [58][58] En 2010, 92 % des Tunisiens sont équipés de téléphones..., avant de transmettre la séquence vidéo à un journaliste d’Al Jazeera qu’il connaît à l’occasion de son activisme [59][59] Entretien, Ali Abbassi, 38 ans, Sidi Bouzid, 17 septembre.... De son côté, un enseignant d’histoire, nationaliste arabe et adhérent à l’UGTT, « accroc à Facebook depuis 2007 » [60][60] Entretien, Amor Ben Hamida, cité., se charge de faire circuler la séquence vidéo sur la Toile via les réseaux sociaux [61][61] Pour des analyses qui tentent de sociologiser l’usage.... Le secrétaire général du syndicat national de l’enseignement secondaire de l’UGTT à Sidi Bouzid va également dans le même sens :

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« Nous avons d’emblée appelé la population à considérer cet acte non comme un suicide, mais bel et bien comme un assassinat politique. Bouazizi est à voir comme une victime du régime. » [62][62] Sami Al Tahiri, Entretien International Crisis Group...

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Non seulement ce sont des cadres de l’UGTT qui accompagnent M. Bouazizi à l’hôpital de Sfax le 17 décembre après-midi, mais le 18 décembre est créé, à l’initiative de militants syndicaux locaux, un comité spécial chargé du suivi de l’affaire Bouazizi, dont l’action est d’abord centrée sur les aspects économiques et sociaux qu’elle révèle. Le rôle de ce comité est, selon ses fondateurs, « le suivi des événements et l’appel des autorités à dialoguer avec les forces de la société civile afin de trouver des solutions aux problèmes sociaux de la ville ».

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Ali Zarii, membre du bureau exécutif de l’UGTT à Sidi Bouzid chargé de l’information, est ainsi interviewé par téléphone par Habib Al Ghribi, journaliste tunisien à Al Jazeera le 18 décembre 2010 au soir :

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« Il y a eu des affrontements violents entre citoyens et policiers. Mais ce qui nous importe, ce sont les causes réelles de cette situation, de ces troubles. Ils résident dans le fait que la région est privée totalement d’infrastructures économiques qui permettent l’emploi. À Sidi Bouzid, les chômeurs se comptent par milliers. Il en résulte ce désespoir, cette dépression, ces comportements, la prédominance des villes proches comme Sfax. En réalité, les jeunes de Sidi Bouzid vivent une sorte de dépression. Cette dépression, ce désespoir, il faut les traiter de façon économique.

Habib Al Ghribi : À la suite des événements, un comité a été créé, parlons des choses concrètes. Quel est son rôle et avez-vous un interlocuteur direct ?

Le rôle du comité comprend deux aspects. D’abord, le suivi des événements et l’encadrement de notre jeunesse. Ensuite, c’est de forcer les responsables de la région et de les inciter à s’intéresser à l’aspect économique et aussi l’emploi. Dans ce cadre, à l’UGTT, nous avons fait une étude pour sortir de cette situation, précisément, la création d’une infrastructure économique qui emploie nos jeunes, et qu’on puisse ainsi réduire ces troubles et réduire aussi l’intervention des forces de l’ordre. La solution n’est pas dans les forces de l’ordre.

Habib Al Ghribi : Est-ce que vous avez fait un cahier de doléances à présenter aux autorités et est-ce que vous avez bon espoir que le traitement de ces événements ne va pas être une réplique du traitement qui avait été appliqué au bassin minier ?

On a bon espoir. Jusqu’ici, on n’a pas présenté de liste de points détaillée aux autorités régionales. Nous le ferons dans les prochains jours, avec toutes les parties de la société civile, avec aussi la centrale syndicale de Tunis. On va présenter cette liste. Quant à la réalisation de nos demandes, cela va dépendre de pas mal d’éléments, mais on va forcer les autorités, l’État, à s’intéresser à cet aspect économique. » [63][63] Émission « Al-Hasad al-Magharibi », Al Jazeera, 18...

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En dépit de ce que peuvent laisser entendre les propos tenus par les militants de l’UGTT, la relation entre la situation économique et sociale et l’ordre politique ne va pas seulement être effectuée par les membres de l’union syndicale, et les relations entre les jeunes des cités et les syndicalistes ne seront pas dénuées de conflits et d’appréhensions mutuelles. Le jour de l’immolation et les jours suivants, en effet, des rassemblements se forment devant l’entrée principale du gouvernorat. L’existence du comité et sa composition vont faire l’objet de critiques virulentes parmi les militants opposés à la « ligne bureaucratique » du syndicat (entendre par là les plus compromis avec le régime) dénonçant une action « visant à endormir le peuple » [64][64] Khaled Aouainyya, avocat à la cour de cassation, 38.... La mère de Mohamed Bouazizi, Mannoubia, est la seule femme à notre connaissance qui prend publiquement la parole devant les grilles du gouvernorat pour hurler : « Mon fils s’est immolé ! » (« Rahu wildi tahrag ! »). Concomitamment, les proches de M. Bouazizi ainsi que des militants de partis politiques d’opposition et des cadres syndicaux locaux [65][65] Voir les vidéos postées sur Nawaat le 18 décembre :... vont se succéder pour dénoncer l’action de « l’État » (ad-dawla), celle du « gouverneur » (al-wali) et demander à être reçus par des « responsables » (al-mas’ulin) [66][66] Si Mannoubia Bouazizi s’exprime en arabe dialectal,.... L’hymne national est entonné ; des jeunes tentent de pénétrer de force dans le gouvernorat. Un homme hurle : « Ils nous ont détruits, nous les Hamamma ! » [67][67] Voir la vidéo postée sur YouTube qui montre le premier.... Dans une atmosphère très tendue, toujours devant les portes du gouvernorat, un avocat connu pour ses positions radicales à l’encontre du pouvoir « adresse un message au gouverneur et à la police » (« au président de la République ! », entend-on dans la foule) au nom des « contestataires » (al-mu‘tasimun[68][68] Le terme mu‘tasim, vient de la racine [‘sm], interdiction,...), exigeant le droit à une « vie digne » (hayat karima), le « minimum pour vivre ». Il est acclamé par une foule de quelques centaines d’hommes et de femmes, sous les yeux hagards des forces anti-émeutes postées derrière les grilles. On entend ici et là des voix s’élever contre « la coiffeuse » (al-hajjama, Leïla Trabelsi, épouse de Ben Ali), d’autres tentant d’apaiser la foule survoltée qui invective sans relâche les policiers et le gouverneur. Des affrontements avec des forces de l’ordre ne tardent pas à éclater à la suite de jets de pierre et de cocktails Molotov tirés par des groupes de jeunes sur le gouvernorat et les véhicules de police, auxquels cette dernière répond par l’emploi de gaz lacrymogènes. Les responsables sont rapidement visés par les manifestants : dès l’après-midi du 18 décembre, une voiture appartenant au parti au pouvoir est brûlée par des manifestants hors de tout cadre syndical devant le siège local du RCD [69][69] <http://24sur24.posterous.com/36859852>. pour être ensuite érigée en trophée (figure 1). Des barricades sont dressées par des groupes de jeunes un peu partout au moyen de pierres, de panneaux de signalisation et de barrières ; des pneus et des poubelles sont brûlés dans les rues de la ville, les appels à « frapper les autorités » (al-hakim) se multipliant, comme les insultes contre les policiers et les « Allahu akbar » [70][70] <http://24sur24.posterous.com/36859632>.. Les scènes sont filmées par téléphones portables ou appareils photos numériques et circulent sur Facebook [71][71] 17,5 % de la population disposent d’une connexion Internet.... Le lendemain, des renforts importants sont envoyés dans la ville et la police procède à des dizaines d’arrestations parmi les manifestants qui ne se démobilisent pas. Ce sont ces arrestations qui vont, au grand dam des autorités, nourrir la contestation et favoriser la rencontre de groupes qui, d’ordinaire, ne se rencontrent pas ou très peu. Des militants de l’UGTT sont épaulés dès le 19 décembre par des avocats ­ qui agissent de leur propre chef, sans consigne du Conseil de l’ordre [72][72] Éric Gobe, « Les avocats dans la Tunisie de Ben Ali :... ­ afin d’exiger la libération des personnes arrêtées. Ils organisent une manifestation au nom de « On tient, on tient à la liberté des prisonniers ! » (« shaddin, shaddin, fi-sarah al-mu‘taqlin ! ») dans laquelle ils sont rejoints par des groupes d’habitants, parents ou voisins desdits suspects. Ces groupes différents trouvent dans la manifestation des occasions différentielles d’exprimer leur rancœur à l’égard d’un État qu’ils jugent corrompu, liberticide et incapable de leur assurer une « vie digne » (leitmotiv des mobilisations). La rencontre de ces groupes sociaux hétérogènes est permise et facilitée par des facteurs contingents ainsi que par des expériences de mobilisations antérieures qui déterminent et façonnent en retour leurs modes d’action.

Figure 1Figure 1

Affiche postée sur Nawaat le 19 décembre 2010.

Le véhicule poussé par les manifestants, fortement endommagé, appartient au RCD local et symbolise le slogan « L’emploi est un droit, bande de voleurs », écrit en arabe au-dessus de « Sidi Bouzid ». En haut à gauche, figure ironiquement l’inscription « Année mondiale de la jeunesse », célébration officielle du régime Ben Ali pour l’année 2010.

Contingence, mobilisations antérieures et modes d’action

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La politisation transgressive du geste funeste et la désectorisation sont également rendues possibles par des facteurs contingents qui autorisent d’une part la mobilisation de publics disponibles pour l’action collective dont certains ont connu des expériences de protestations antérieures, et d’autre part le réinvestissement de modes d’action propres à favoriser et à entretenir l’action sur le moyen terme.

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Deux facteurs temporels créent les conditions favorables à des « contingences interdépendantes ­ [autrement dit] une chaîne intégrée d’événements au sein desquels le résultat d’un lien devient la condition initiale importante pour un autre » [73][73] Mark R. Beissinger, « Mechanisms of Maidan : The Structure.... D’une part, le samedi 18 décembre ­ lendemain de la tentative de suicide de M. Bouazizi ­ est le jour du marché hebdomadaire à Sidi Bouzid. Plus gros marché de la région, deuxième marché national, celui-ci draine des milliers d’habitants ­ qui viennent le plus souvent en famille [74][74] Notes de terrain, avril et juillet 2011. ­ à quelques centaines de mètres du gouvernorat et de la station principale de taxi, là où précisément s’est déroulée la scène. Il fournit ainsi une ressource inestimable pour les militants, tout en permettant la circulation rapide de l’information et de la rumeur, dans cette ville agricole à la taille relativement modeste. À la manière du foirail de Hautefaye ­ théâtre du meurtre du baron de Monéys le 16 août 1870 ­, le rassemblement temporaire formé par le marché « dilate l’espace des échanges verbaux ; [il] distrait de l’interconnaissance, quelque peu oppressante, qui règne au sein de la communauté villageoise. Alors se transmettent et se commentent les informations qui débordent le cadre du voisinage » [75][75] A. Corbin, Le village des cannibales, op. cit., p..... D’autre part, ce même samedi est le premier jour des vacances scolaires, qui voit le retour dans leurs familles d’un nombre très important d’étudiants (Sidi Bouzid n’abrite qu’un seul établissement d’enseignement supérieur) mais qui met également des milliers d’élèves des collèges et des lycées à disposition du mouvement. Le dernier jour de cours avant les vacances d’hiver est utilisé par de nombreux enseignants syndiqués pour inciter les élèves à participer à une manifestation l’après-midi [76][76] Entretien, Ali Yousfi, enseignant, adhérent à l’UGTT.... Les cadres locaux de l’UGTT et les militants qui se retrouvent dans un comité ad hoc, parallèle et concurrent du premier, initient discrètement des manifestations dans lesquelles certains lancent le slogan qui connaîtra par la suite un succès national : « L’emploi est un droit, bande de voleurs » (« At-tashghil istihqaq ya ‘isabat as-surraq »). Le slogan, scandé la première fois lors de la manifestation du 18 décembre [77][77] Entretiens collectifs, militants UGTT, Sidi Bouzid,..., est repris sur les sites d’opposition comme Nawaat le jour suivant (figure 1), à la faveur de liens anciens entre certains militants et la communauté des blogueurs, tunisois ou à l’étranger [78][78] Entretien Slim Hmidane, blogueur et universitaire,.... L’articulation entre revendications sociales et revendications politiques aura lieu ainsi dès l’avènement de l’immolation et des premiers rassemblements que celle-ci a suscités au cœur même de la ville. Certains des cadres locaux de l’UGTT seraient même à l’origine de la rumeur selon laquelle M. Bouazizi est un « chômeur diplômé ». Cette rumeur, conçue pour faciliter l’identification de nombreux publics précarisés et la montée en généralité, a parfaitement fonctionné aux niveaux national et international [79][79] Le premier reportage d’Al Jazeera indique ainsi que..., au moins jusqu’au 30 décembre 2010. Ce soir-là, lors d’une émission télévisée consacrée à Sidi Bouzid sur Nessma TV, sa sœur affirme qu’il « avait le niveau 7e année » de l’enseignement secondaire (autrement dit le baccalauréat) [80][80] Émission spéciale sur Sidi Bouzid réunissant des journalistes.... Sans précédent en Tunisie, cette émission a un rôle déterminant dans le processus révolutionnaire au sens où elle est perçue par les téléspectateurs comme un signe supplémentaire d’affaiblissement du régime et d’opportunité d’action [81][81] Doug McAdam, Sydney Tarrow, Charles Tilly, Dynamics....

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Les tactiques de mobilisation utilisées tout au long de cette première situation révolutionnaire sont en grande partie héritées de mobilisations antérieures et portées par les militants de l’UGTT, dont une majorité a fréquenté l’université dans les années 1980 et a vécu la répression du mouvement étudiant (porté notamment par l’Union générale des étudiants de Tunisie, UGET, mais aussi l’Union générale tunisienne des étudiants, UGTE [82][82] Adel Thabti, Al-Ittihad al-‘Amm al-Tunusi lit-Talaba...., d’obédience islamiste) sous Bourguiba et immédiatement après le « coup d’État médical » de Ben Ali en 1987 [83][83] Sur cette période, voir entre autres Michaël Béchir.... C’est ce qu’exprime ce médecin généraliste dans le secteur public, quadragénaire et père de deux enfants, militant proche du parti islamiste Ennahda et membre du Comité local de protection de la révolution (sorte de comité de salut public créé après le 14 janvier 2011) à Sidi Bouzid :

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« Nous les enfants de 1985, on était étudiants, lycéens, on était politisés, sous Bourguiba – parce que Bourguiba, même si c’était un dictateur, il y avait une marge de liberté, on pouvait s’affilier aux nationalistes, aux socialistes… dans leur diversité. Il y avait une vie politique, très riche ! Le jeune de 16 ans, à l’époque, il pouvait dire “j’ai une idée politique, je vais mener une action politique”. Sous Ben Ali, évidemment, non. Il n’y avait aucune activité politique [publique]. Une conscience politique, ça oui. Les jeunes scolarisés qui s’étaient politisés sous Bourguiba, eh bien sous Ben Ali, ils ont fermé la bouche, tout en gardant leurs convictions, leurs lectures. Le jeune politisé, il continuait à être actif, mais dans l’ombre. Mais il est resté actif ! Sa femme, il l’a politisée, ses enfants aussi. Moi, mes enfants, ils sont politisés ! Ils peuvent analyser n’importe quelle situation ou événement politique ! Quand ils voient par exemple le président palestinien [Mahmoud Abbas], ils disent “le traître”. Tu comprends ? Toute sa vie, il entend son père dire “le traître, l’agent de l’étranger”… Quand on voyait Ben Ali à la télé, on parlait de “l’âne” [al-bhim] ! » [84][84] Entretien Rafiq Mosbah, 43 ans, Sidi Bouzid, 20 avril...

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La contingence joue également à un autre niveau, dans la mesure où le réinvestissement de formes de lutte antérieures et la mobilisation d’anciens militants, passés de la clandestinité à l’activité au grand jour au fur et à mesure de l’enrôlement d’une part toujours plus grande de la population locale, ne prennent forme et sens que dans le contexte spécifique de 2010. D’une part, certains réseaux syndicalistes ont eu l’occasion récente de créer des liens en dehors du milieu enseignant et de préparer ainsi ­ sans toutefois qu’ils en aient conscience ou que cette stratégie soit établie ex ante ­ la désectorisation qui s’opère localement à partir du 17 décembre. Au cours de l’été 2010, un mouvement de petits agriculteurs qui protestent contre les expropriations consécutives à leur surendettement s’organise en effet à Sidi Bouzid et à Regueb, dans lequel Mohamed Bouazizi lui-même est impliqué (sa famille possède un lopin de terre dans la seconde ville). Non seulement les syndicalistes apportent leur soutien matériel à ces petits paysans, mais ils les aident également à organiser un sit-in assez suivi devant le gouvernorat. Plus tôt, lors de la guerre du Liban en 2006 ou encore, nous l’avons vu, lors de l’agression israélienne sur Gaza en 2009, des enseignants politisés à l’extrême gauche « font sortir » leurs élèves dans les rues de Sidi Bouzid et d’autres villes environnantes. Outre quelques manifestations éparses, des caravanes de solidarité avec Gaza ainsi que des campagnes de collecte de médicaments sont organisées, qui mobilisent des habitants « qui n’avaient pas l’habitude de protester » [85][85] Entretien Abdelhaq Mimouni, Sidi Bouzid, 21 avril .... Les élèves, encadrés par leurs enseignants, forment notamment des chaînes humaines qui composent des slogans tels que « Gaza » ou « Colère » (photographie 2). Ce sont autant de performances qui sont reprises en 2010-2011 dans les lycées au retour des vacances, adaptées à la situation tunisienne (« Non au meurtre ») et particulièrement appropriées au relais dans les réseaux sociaux (photographie 3).

Photographie 2 - Chaîne humaine : « Colère », Lycée pilote de Tunis, janvier 2009Photographie 2
Source : Mounir Salloum, archives privées.
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D’autre part, cadres et militants de base de l’UGTT ont « appris une des leçons » [86][86] Entretien Mohamed Ameur, cité. du mouvement du « bassin minier » de l’année 2008 : ne pas se mettre en avant lors des manifestations, afin d’éviter d’être repérés et de subir la répression, mais également « bâtir des liens solides » entre syndicalistes, avocats et population afin de rompre l’isolement géographique qu’anticipent les premiers. Ces différents éléments, articulés à la maîtrise de l’espace urbain par les jeunes des quartiers, favorisent la transmission de savoir-faire jugés « stratégiques » par les militants à des groupes qui, eux, découvrent la répression : contrer les effets des gaz lacrymogènes, épargner les édifices publics, desceller les trottoirs, monter des barricades, anticiper les réactions des forces de l’ordre.

Photographie 3 - Chaîne humaine : « Non au meurtre », Institut préparatoire aux études d’ingénieur de Tunis, 10 janvier 2011Photographie 3
Source : Mounir Salloum, archives privées.
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« Alors que le nombre des manifestants grandissait, l’erreur de la police a été la mauvaise gestion de la situation. Parce que les bombes lacrymogènes ont fait fuir un peu les gens et créé pas mal de désordre. Alors les syndicalistes comme moi, on a appris aux jeunes et aux manifestants comment faire pour se protéger des “lacrymogènes” [krumujan]. Les personnes ne connaissaient même pas ces “lacrymogènes”, ils ne les voyaient qu’à la télé, mais ils ne les avaient jamais vus en vrai. J’ai personnellement appris aux jeunes comment il fallait renvoyer vers la police la bombe lacrymogène qui tombait, et ça les policiers ne l’ont pas prévu. Il faut dire aussi qu’on a eu des facteurs naturels qui étaient contre les forces de l’ordre, et en notre faveur, parce que quand ils nous attaquaient avec le gaz, et bien ce gaz retournait toujours par le vent vers les policiers, parce que le vent dominant en hiver à Sidi Bouzid, c’est le vent d’ouest, et nous on venait justement de l’ouest [de la cité Al-Nur]. » [87][87] Entretien, Moez Talbi, cité.

« Je me souviens qu’on distribuait des fioles de parfum pour que les gens les respirent quand il y avait des tirs de gaz lacrymogènes, c’est une technique que j’avais apprise à la fac [dans les années 1980 à Sfax]. On venait avec plein de bouteilles de lait pour ceux qui tombaient dans les pommes. » [88][88] Entretien, Mohamed Ameur, cité.

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La coordination entre les différents quartiers se fait dans les cafés de la ville où se retrouvent les jeunes des cités Al-Nur, Awlad Bilhadi, Al-Fra’idjiyya et Al-Khadra, et où ils décident, l’après-midi pour le soir, de quels quartiers ouvriront les hostilités et avec quels moyens (incendie de pneus, jets de pierre, cocktails Molotov, insultes…). La nuit venue, appels téléphoniques et SMS permettent une plus grande maîtrise de l’espace ainsi qu’une mobilité accrue, facilitée par la connaissance qu’ont les groupes de la topographie du quartier et de ses habitants.

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« Pour éviter la confrontation violente avec la police, les jeunes ont changé de tactique en créant des zones de tension dans différents points de la ville. Il fallait que la révolte devienne mobile. » [89][89] Avocat de Sidi Bouzid interviewé en février 2011 par...

« Les jeunes programmaient des trucs, rapidement, du genre à 19 heures, on brûlait des pneus au croisement de telle et telle rue. Des jeunes de tous les âges… de 17 ans, des jeunes mariés comme moi, qui ont des gosses ou pas. Moi personnellement, j’ai même pas réfléchi [au fait de savoir si je m’engageais ou pas]. » [90][90] Entretien Hani Samsar, cité.

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La longévité de cette « révolte mobile » ­ dont les dimensions ludique et provocatrice transparaissent dans les discours rapportés quelques mois plus tard [91][91] Notamment dans le fait que si jusque tard dans la nuit,... ­ articulée finement aux manifestations diurnes prend de court les réseaux locaux de surveillance officieux liés au RCD [92][92] Entretien, Karim Bounaaja, commerçant et ancien « indic »... ainsi que les forces anti-émeute pourtant présentes en masse dans la ville et alentour. Les premiers, alliés aux différents responsables des dizaines de cellules du parti qui quadrillent la ville de Sidi Bouzid, organisent des manifestations de soutien au président Ben Ali, notamment le soir du 13 janvier (soit la veille de sa fuite), après son discours télévisé au cours duquel il annonce notamment la fin de la répression, son départ du pouvoir en 2014, la levée de la censure sur les médias et la baisse du prix des produits de base. Ces manifestations provoquent un désarroi profond chez les militants et les habitants engagés dans la contestation. Ce père de famille, qui n’a jamais manifesté avant décembre 2010 et qui n’est pas encarté, se souvient les larmes aux yeux :

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« On a tous écouté ce discours terrible. On s’est dit “C’est pas vrai, c’est pas possible, les gens ne doivent pas y croire”. On a entendu les youyous des Rcdistes et des mouchards (al-qawwada), les klaxons dans la rue, et là, je me suis dit “C’est fini. Le peuple s’est fait avoir. On est foutus”. Puis je me suis repris. Je me suis dit qu’après tout, je sortirai et qu’advienne que pourra, je ne pourrais jamais vivre sous Ben Ali, le RCD, la corruption et tout et tout, après la mort de tous nos martyrs. Et tant pis si j’étais seul. Alors je suis sorti dans la rue, je me suis dirigé vers l’avenue principale et là… [silence, il sanglote] Là ça a été je crois le plus beau jour de ma vie, celui dont je me souviendrai toujours. Là je me suis retrouvé avec plein de gens qui avaient réfléchi comme moi, qui avaient pensé la même chose. On s’est retrouvé, incrédules, face aux autres [les militants du RCD] et Dieu soit loué on était mille fois plus nombreux. On avait gagné, et c’était reparti pour une nuit de combat. » [93][93] Entretien, Amor Nsiri, peintre en bâtiment, 56 ans,...

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Le fait que les forces de l’ordre ont vraisemblablement reçu dans un premier temps l’ordre de ne pas tirer à balles réelles sur la foule va jouer comme un moteur supplémentaire d’engagement pour des individus qui vont se découvrir qui manifestant, qui émeutier, qui les deux au cours du processus. Contrairement aux villes environnantes comme Regueb, Meknassy et Menzel Bouzaïane, il n’y a aucun mort par balles à Sidi Bouzid durant toute la période. Les affrontements n’en sont pas pour autant moins violents et moins éprouvants pour celles et ceux qui y participent. Les tirs de bombes lacrymogènes, relativement intenses, choquent la population qui ignore dans sa grande majorité ce mode de répression et découvre, au fur et à mesure du mouvement, que les gaz employés sont périmés ou qu’ils sont employés pour « neutraliser des animaux sauvages » [94][94] Entretiens Hani Samsar, Abdelhaq Mimouni, cités.. Les tirs causent un nombre important de blessés, y compris des enfants en bas âge. De la même manière, les violences policières s’abattent sans distinction de sexe : à Menzel Bouzaïane, suite à une manifestation le 24 décembre et à l’incendie d’un poste de la garde nationale, des policiers appartenant aux forces anti-émeutes pénètrent dans les maisons, saccageant les intérieurs et brutalisant les habitants, notamment les femmes [95][95] Vidéos privées réalisées par Mounir Salloum.. La répression qui s’abat de façon relativement indiscriminée sur les militants et la population locale contribue ainsi à la radicalisation du mouvement et son extension aux villes environnantes [96][96] Hélène Combes, Olivier Fillieule, « De la répression..., puis aux gouvernorats voisins, comme Kasserine, avant d’atteindre les faubourgs populaires de la capitale au tournant de l’année 2011.

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* * *

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On a tenté de poser ici les bases d’un récit particulier qui reste à écrire : celui de l’ethnographie des processus locaux de désectorisation et de fluidification des conjonctures politiques. En écrivant ce texte dans l’ignorance de l’issue révolutionnaire tunisienne, il s’est agi de ne pas réitérer les apories et les errements de la sociologie spontanée quand celle-ci entend rendre compte des conditions dans lesquelles naît la crise, se mobilisent des acteurs et des groupes, s’effondre un régime, prend forme un événement. Seule la recherche empirique permet, comme on l’a suggéré, de dépasser « l’aspect énigmatique » de ce que beaucoup d’analystes décrivent comme le « déclenchement soudain d’une explosion en chaîne parmi des populations qui en avaient pourtant tant supporté » [97][97] Frédéric Charillon, « Les bouleversements arabes :.... L’intérêt majeur de cette démarche réside dans le fait d’enquêter in vivo et in situ sur « le caractère contingent et imprévisible de la Révolution ­ et peut-être de tout mouvement historique capital » [98][98] Timothy Tackett, Le roi s’enfuit. Varennes et l’origine.... Revenir, comme on l’a fait, sur les mobilisations circonscrites dans un premier temps à la ville et au gouvernorat de Sidi Bouzid a permis premièrement de sortir de l’opposition ruineuse, qui irrigue encore nombre de recherches, entre « spontanéité » et « organisation » du mouvement ; la spontanéité, si l’on tient à ce terme, revient pour des groupes sociaux qui se mobilisent à faire ce que ses membres ont l’habitude de faire, avec des moyens et dans un contexte qui cependant se transforment et transforment leurs perceptions, alimentant ainsi un processus d’alignement [99][99] Ivan Ermakoff, Ruling Oneself Out. A Theory of Collective.... Deuxièmement, cette perspective nous a amené à poser à nouveaux frais les questions des causalités, des rôles respectifs des dimensions structurelles, des réseaux de sociabilité militante, des expériences de mobilisation passées et de la contingence. Car « prendre en compte l’aléa, le caractère fortuit d’un événement, ou d’un enchaînement d’événements n’est pas démissionner devant l’histoire ni la science sociale, et la nature aléatoire de ce déclenchement révolutionnaire peut être aussi assumée » [100][100] Jocelyne Dakhlia, Tunisie. Le pays sans bruit, Arles,.... Troisièmement, l’enjeu a été de montrer de quoi sont faites les transformations de configurations d’acteurs et de groupes, mais aussi dans quel univers de contraintes et au sein de quels contextes spatio-temporels ces transformations se cristallisent et acquièrent leur signification. On mesure alors à quel point ce que nous appelons la révolution n’est « ni […] un pur accident, produit de circonstances aléatoires, ni […] une absolue nécessité dont le moment et les modalités seraient logiquement inscrits dans ses causes mêmes » [101][101] Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution.... Événement inscrit dans les structures sociales, politiques et cognitives, il induit cependant une rupture d’intelligibilité dont il importe de restituer les logiques et de mesurer les effets différentiels. Et pour cause : « L’avant et l’après d’un événement conservent leur qualité temporelle propre qui ne se laisse jamais totalement réduire à ses conditions sur le long terme. Chaque événement donne naissance à la fois à plus et moins que ce qui est contenu dans ses données préalables : de là, sa nouveauté qui chaque fois nous surprend. Bref, l’opposition de l’événement à la structure, tout comme au rite, demande à être problématisée » [102][102] Alban Bensa, Éric Fassin, « Les sciences sociales face....

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La problématisation que l’on a proposée de cette opposition reste, bien entendu, doublement partielle : d’une part, la désectorisation n’est pas seulement locale, mais aussi nationale ; d’autre part, elle ne prend pas fin avec la fuite de l’ancien président. Elle s’accélère à partir du 27 décembre 2010 en effet, à l’occasion d’une manifestation organisée à Tunis devant le siège national de l’UGTT, qui relaie les revendications politiques et sociales formulées à Sidi Bouzid et mobilise de nouveaux groupes sociaux. Des affrontements violents entre forces de l’ordre et manifestants, causant des dizaines de morts et de blessés, ont lieu à Kasserine et Thala, deux villes du centre-ouest à une centaine de kilomètres de Sidi Bouzid entre les 8 et 10 janvier 2011. Le président de la République lui-même intervient à plusieurs reprises dans les médias pour dénoncer un « complot extrémiste » et promettre la création de centaines de milliers d’emplois. La reconnaissance officielle du mouvement protestataire par la plus haute autorité de l’État couplée à l’escalade de la répression rencontre l’opposition de la centrale syndicale dont le bureau exécutif se désolidarise progressivement du pouvoir en place. La centrale organise des grèves générales entre les 12 et 14 janvier dans différentes villes du pays, dont la dernière, à Tunis, est suivie par des centaines de milliers de personnes et s’achève par la décision du président de quitter momentanément le pays pour l’Arabie saoudite. Mais la désectorisation ne cessera pas avec cette fuite, bien au contraire : les protestations contre le gouvernement provisoire, composé d’anciens ministres de Ben Ali, s’élèvent dans les régions « de l’intérieur » et ouvrent une deuxième situation révolutionnaire (mouvements dits de la Kasbah). Revendications à la fois sociales et politiques, réclamant le droit au travail, à une vie digne et le départ des anciennes élites du RCD, elles ne cesseront plus de rythmer la vie politique tunisienne, y compris après les élections pour l’Assemblée nationale constituante, ce qui augure d’un nouveau rapport au politique et de nouvelles performances contestataires [103][103] Choukri Hmed, « “Si le peuple un jour aspire à vivre,..., [104][104] La recherche qui est au fondement de cet article a....


Annexe

Annexe méthodologique

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L’enquête de terrain s’est déroulée tout au long de l’année 2011, à l’occasion de quatre séjours : en avril, juillet, septembre et décembre, essentiellement dans la ville même de Sidi Bouzid, à Menzel Bouzaïane (à 60 km) et à Regueb (37 km) et à Sidi Ali Ben Aoun (55 km). Renseigner le processus de désectorisation au plus près de l’expérience vécue des individus et des groupes a en effet supposé d’adopter une focale d’observation locale, en explorant les ressorts et la portée régionale de la tentative de suicide de Mohamed Bouazizi, décrite comme le déclencheur de la révolution tunisienne et du « printemps arabe ». D’une part, l’échelle locale est apparue la plus adéquate pour retracer, dans la diachronie, les interactions entre groupes mobilisés, forces de l’ordre, administrations, groupes politiques et syndicaux et espace-temps de la contestation et sociologiser ainsi la « force de l’événement » [105][105] Stéphane Latté, « La “force de l’événement” est-elle.... D’autre part, les rares recherches de terrain menées sur la transition politique et sur la révolution en Tunisie se cantonnent à la capitale, le plus souvent auprès des élites et/ou des militants francophones, excluant de facto de l’analyse des dimensions et des acteurs centraux du processus révolutionnaire, renvoyés à un rôle de figurants ou d’énigme [106][106] Ce constat n’est d’ailleurs pas propre à la Tunisie.... Un des profits non négligeables liés à l’enquête de terrain réside également dans le fait de pouvoir mettre au jour un certain nombre d’antagonismes et de concurrences quant à la définition même de la « révolution » et de l’événement qui est à même de la symboliser. Ainsi, alors que pour l’ensemble des organisations politiques, du gouvernement provisoire et des médias, on parle de « Révolution du 14 janvier 2011 », localisant l’événement dans la manifestation devant le ministère de l’Intérieur avenue Habib Bourguiba à Tunis et inscrivant cette date dans l’histoire officielle [107][107] Une des places centrales de Tunis, à une centaine de..., à Sidi Bouzid et dans sa région, population et militants parlent, eux, de « Révolution du 17 décembre 2010 ». Le « Premier festival de commémoration de la Révolution du 17 décembre », qui s’est tenu à Sidi Bouzid du 16 au 19 décembre 2011, a précisément été organisé par un collectif de militants pour corriger cette « erreur historique » [108][108] Entretiens, Mongi Abbas, membre du comité d’organisation....

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Sidi Bouzid est à la fois la ville et le gouvernorat (préfecture) d’où est partie la contestation et dans lesquels cette dernière restera circonscrite jusqu’à la fin du mois de décembre 2010. De surcroît, c’est dans ce gouvernorat que les premières victimes de la répression sont tombées (un mort et des dizaines de blessés le 24 décembre à Menzel Bouzaïane). Il est donc paru inévitable d’enquêter sur « l’autre Tunisie », celle qu’on qualifie habituellement de Tunisie « de l’intérieur », et qu’il est de bon ton d’associer, « sur la côte », à celle « de l’archaïsme, de l’ombre, de la misère, de l’insécurité, mais aussi celle des conflits, des divisions, des tribalismes et des égoïsmes » [109][109] B. Hibou, La force de l’obéissance…, op. cit., p. .... Le gouvernorat de Sidi Bouzid, enclavé, est marqué par la ruralité et l’activité agricole (la région produit 30 % des fruits et légumes tunisiens, la moitié de la production laitière nationale [110][110] Données de l’Agence de promotion de l’industrie et...) et, contrairement au gouvernorat de Gafsa voisin, par l’absence d’activité industrielle. Le chef-lieu de gouvernorat constitue en réalité une bourgade de 40 000 habitants, située en retrait de la côte (260 km de Tunis ; 150 km de Sfax, deuxième ville du pays) et à l’écart des principaux axes routiers. Il figure parmi les gouvernorats les plus déshérités de Tunisie, fortement frappé par l’analphabétisme (35 % de la population), le chômage, notamment des jeunes diplômés, et l’émigration [111][111] Selon un classement établi en 2010 par l’Union des.... Ses habitants, comme ceux de Kasserine (76 000 habitants) et, plus largement, ceux que l’on nomme à Tunis « les 08 » (en référence à l’indicatif téléphonique du nord-ouest et, par extension, tous les habitants de l’ouest), ou les « KJB » (Kasserine, Jendouba, Béja) font l’objet d’un mépris social prononcé. Associés aux populations nomades, considérés sans foi ni loi, ils occupent dans leur grande majorité le bas de l’échelle sociale.

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Nous avons réalisé une soixantaine d’entretiens au total, dont certains ont été répétés, auprès d’habitants des quartiers ou des villes particulièrement mobilisés lors de la révolte, de militants syndicaux (cadres locaux de l’UGTT, essentiellement du syndicat de base de l’enseignement primaire et secondaire) ou politiques en majorité affiliés à l’extrême gauche, à la gauche nationaliste arabe, au courant islamiste Ennahda, ainsi que d’anciens responsables du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, ex-parti au pouvoir), de représentants de l’État central et de membres des comités locaux de protection de la révolution (CLPR), formés après le 14 janvier 2011. Les entretiens, tous menés en arabe dialectal, portaient à la fois sur leur rôle précis depuis le 17 décembre 2010, leur degré de politisation, leur socialisation politique et, le cas échéant, leur carrière militante, leur interprétation des événements mais également sur leur appréciation de la situation actuelle, locale et nationale. Ils ont été complétés d’une part par une dizaine d’observations de manifestations, rassemblements, sit-in contre le gouvernement provisoire, de séances des CLPR locaux, de meetings organisés par des partis politiques pour la campagne électorale et de commémorations de la révolution, d’autre part par l’analyse des séquences vidéos relatives à la mobilisation à Sidi Bouzid et sa région, postées sur le principal site d’opposition tunisien (Nawaat) entre le 17 décembre et le 14 janvier.

Notes

[1]

Javier Cercas, Anatomie d’un instant, Paris, Actes Sud, 2010, p. 8.

[2]

Entretien Mourad Achraf, lycéen, 18 ans, Menzel Bouzaïane, 22 avril 2011. Les noms de tous les enquêtés ont été anonymisés.

[3]

Hélène Combes, Choukri Hmed, Lilian Mathieu, Johanna Siméant, Isabelle Sommier, « Observer les mobilisations. Retour sur les ficelles du métier de sociologue des mouvements sociaux », Politix, 93, 2011, p. 7-27.

[4]

Charles Tilly, Les révolutions européennes, 1492-1992, Paris, Seuil, 1994, p. 43. F. Chazel note dans le même sens en 1985 « l’insuffisante prise en considération, pour ne pas dire la négligence, des processus révolutionnaires » dont témoignent les principales recherches en la matière et que « c’est assurément dans cette voie qu’il y a le plus de travail – voire de progrès – à accomplir » (François Chazel, « Les ruptures révolutionnaires », dans Madeleine Grawitz, Jean Leca (dir.), Traité de science politique, Paris, PUF, vol. 2, 1985, p. 646, souligné par l’auteur). Voir également la récente mise au point de Michel Dobry, « Le politique dans ses états critiques : retour sur quelques aspects de l’hypothèse de continuité », dans Marc Bessin, Claire Bidart, Michel Grossetti, (dir.), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La Découverte, 2010, p. 64-88.

[5]

On retrouve des versions différentes de ce credo spontanéiste dans les essais et analyses suivants : Hamit Bozarslan, « Réflexions sur les configurations révolutionnaires tunisienne et égyptienne », Mouvements, 66, 2011, p. 11-21, dont p. 13-14 ; Jean-Pierre Filiu, La Révolution arabe. Dix leçons sur le soulèvement démocratique, Paris, Fayard, 2011, p. 35 et 92 ; Ted Robert Gurr, « Introduction to the Fortieth Anniversary Paperback Edition of Why Men Rebel », dans Why Men Rebel, Boulder, Paradigm Publishers, 2011, p. IX-XIX ; Béatrice Hibou, « Tunisie. Économie politique et morale d’un mouvement social », Politique africaine, 121, 2011, p. 5-22 ; Pierre Vermeren, « Préface inédite », dans Maghreb, les origines de la révolution démocratique, Paris, Fayard, 2011, p. I-XVIII.

[6]

E. P. Thompson a adressé une critique particulièrement pertinente de cette perspective monocausale de l’action collective populaire, laquelle enferme plus largement une « vision spasmodique de l’histoire populaire », faisant précisément l’économie de ce qu’il convient de décrire, comprendre et expliquer (Edward P. Thompson, « L’économie morale de la foule dans l’Angleterre du 18e siècle », dans Florence Gauthier, Guy-Robert Ikni et al., La guerre du blé au 18e siècle, Montreuil, La Passion, 1989, p. 31-92).

[7]

Entretien Hani Samsar, 37 ans, Sidi Bouzid, 20 avril 2011.

[8]

Boris Gobille, « Mai-Juin 68 : crise du consentement et ruptures d’allégeance », dans Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.), Mai Juin 68, Paris, L’Atelier, 2008, p. 15-31.

[9]

Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Paris, Albin Michel, 2e éd. 1997, p. 15.

[10]

Charles Kurzman, The Unthinkable Revolution in Iran, Cambridge, Harvard University Press, 2004, p. 5-6.

[11]

Doug McAdam, William H. Sewell Jr., « It’s About Time : Temporality in the Study of Social Movements and Revolutions », Ronald Aminzade et al., Silence and Voice in the Study of Contentious Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p. 89-125, dont p. 100.

[12]

Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, New York, Random House, 1978.

[13]

Pour une analyse provisoire mais documentée de cette « journée », cf. Pierre Puchot, La révolution confisquée. Enquête sur la transition démocratique en Tunisie, Paris, Sindbad, 2012, p. 21-66.

[14]

Rappelons à ce propos que « ni le début ni la fin d’un turning point ne peuvent être déterminés avant que l’ensemble du turning point ne soit achevé, étant donné que c’est l’aboutissement et l’établissement d’une nouvelle trajectoire […] qui définit le turning point lui-même » (Andrew Abbott, Time Matters. On Theory and Method, Chicago, The University of Chicago Press, 2001, p. 250).

[15]

A. Abbott, Time Matters…, ibid., p. 183.

[16]

Sur le point particulier de la place de l’incertitude dans les soulèvements arabes de 2010-2011, on lira avec intérêt l’analyse de Laurent Jeanpierre, « Points d’inflexion des révoltes arabes », Les Temps modernes, 664, 2011, p. 63-84.

[17]

D. McAdam, W. H. Sewell Jr., « It’s About Time… », art. cité, p. 98.

[18]

Alain Corbin, Le village des cannibales, Paris, Aubier, 1990, p. 55.

[19]

Les régimes arabes « peuvent être définis comme autoritaires en ce sens qu’ils accordent la prééminence à des acteurs non élus dispensés totalement ou partiellement de tout contrôle parlementaire ou judiciaire, qui constituent l’instance exécutive ultime ou un corps d’arbitrage et de tutelle des systèmes politiques » (Hamit Bozarslan, Sociologie politique du Moyen-Orient, Paris, La Découverte, 2011, p. 49-50). Mais loin d’être un type de régime figé aux contours strictement définis, l’autoritarisme est, plus généralement, une « formule instable […], condamnée à se réinventer sans cesse, à craindre et à évoluer. Il doit toujours se présenter comme étant à lui-même sa propre alternative » (Assia Boutaleb, « L’enjeu égyptien : protestataires, opposants et ruse de la raison autoritaire », Les Temps modernes, 664, 2011, p. 41-54, dont p. 42).

[20]

« De ce que [la] révolution a des causes, il ne s’ensuit pas que son histoire tient tout entière dans ses causes » (François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978 (Folio Histoire), p. 44).

[21]

Choukri Hmed, « Des mouvements sociaux “sur une tête d’épingle” ? Le rôle de l’espace physique dans le processus contestataire à partir de l’exemple des mobilisations dans les foyers de travailleurs migrants », Politix, 84, 2008, p. 145-165.

[22]

Michel Dobry, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de Sciences Po, 3e éd., 2009, p. 126 sq.

[23]

Asef Bayat, Life As Politics. How Ordinary People Change the Middle East, Stanford, Stanford University Press, 2010, p. 220.

[24]

Lahouari Addi cité par H. Bozarslan, « Réflexions sur les configurations révolutionnaires tunisienne et égyptienne », art. cité, p. 53.

[25]

Béatrice Hibou, La force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006, p. 250-251.

[26]

A. Bayat, Life As Politics…, op. cit., p. 212.

[27]

A. Bayat, ibid., p. 43-65.

[28]

A. Bayat, ibid., p. 56.

[29]

James C. Scott, Weapons of the Weak. Everyday Forms of Peasant Resistance, New Haven, Yale University Press, 1985 ; La domination et les arts de la résistance, Paris, Éditions Amsterdam, 2008 (1re éd. américaine : 1992).

[30]

A. Bayat, Life As Politics…, op. cit., p. 59.

[31]

Et même au-delà si l’on inclut les innombrables mobilisations multisectorielles qui ont continué à se dérouler après la fuite du président de la République.

[32]

Entretien Hani Samsar, cité.

[33]

« La manifestation de rue, entendue comme toute “occupation momentanée par plusieurs personnes d’un lieu ouvert public ou privé et qui comporte directement ou indirectement l’expression d’opinions politiques”, se déploie sur le même terrain que les cortèges processionnels, religieux, corporatifs ou festifs, qui est également celui des insurrections, émeutes ou attroupements » (Olivier Fillieule, Danièle Tartakowsky, La manifestation, Paris, Presses de Sciences Po, 2008, p. 11-12).

[34]

Javier Auyero, Matthew Mahler, « Relations occultes et fondements de la violence collective », Politix, 93, 2011, p. 115-139.

[35]

Entretiens collectifs, Cité Al-Nur, 23 juillet 2011.

[36]

Entretien, Walid Abdesselem, directeur de cabinet du gouverneur de Sidi Bouzid, 23 avril 2011.

[37]

H. Bozarslan, Sociologie politique du Moyen-Orient, op. cit., p. 76.

[38]

Depuis cette date, et surtout depuis octobre 2011, on constate la multiplication des groupuscules d’obédience salafiste dans la ville, lesquels « tiennent » une mosquée périphérique (au sud de la cité Al-Nur) et organisent régulièrement des manifestations plus ou moins violentes (Notes de terrain, juillet, septembre et décembre 2011).

[39]

Notes de terrain convergentes à Kébili, Bizerte et Sidi Bouzid, juillet 2011.

[40]

Hamza Meddeb, « L’ambivalence de la course à “el khobza”. Obéir et se révolter en Tunisie », Politique africaine, 121, 2011, p. 35-51.

[41]

Entretien, Moez Talbi, enseignant d’histoire dans le secondaire, membre de la section locale de l’UGTT, 48 ans, Sidi Bouzid, 20 avril 2011.

[42]

Cette place, qui jouxte le gouvernorat devant lequel s’est immolé Mohamed Bouazizi, a été baptisée du nom du premier martyr de la révolution au cours du mois de janvier avant d’être débaptisée fin avril 2011 à la suite du déménagement de la famille Bouazizi dans une banlieue huppée du nord de Tunis, déménagement que la plupart des habitants de Sidi Bouzid, notamment les militants, ont vécu comme une trahison. Voir Isabelle Mandraud, « Le calvaire de la famille Bouazizi », Le Monde, 7 avril 2011.

[43]

Entretien, Ismaël Hidouri, diplômé de gestion au chômage, 24 ans, Sidi Bouzid, 23 avril 2011.

[44]

Entretien Ismaël Hidouri, cité, Sidi Bouzid, 21 avril 2011.

[45]

William H. Sewell, « Trois temporalités : vers une sociologie événementielle », dans M. Bessin, C. Bidart, M. Grossetti (dir.), Bifurcations…, op. cit., p. 109-146, dont p. 131.

[46]

Les « systèmes complexes » sont en temps ordinaire, selon Michel Dobry, « différenciés en de multiples scènes sociales, “champs” ou secteurs autonomes les uns par rapport aux autres, fortement institutionnalisés, dotés de logiques sociales spécifiques à chacun d’entre eux, c’est-à-dire différentes des logiques propres à d’autres secteurs, et tendanciellement autoréférentielles » (M. Dobry, « Le politique dans ses états critiques… », cité, p. 79).

[47]

Sur la place du syndicat unique dans l’histoire sociale de la Tunisie, cf. Michel Camau et Vincent Geisser, Le syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris, Presses de Sciences Po, 2003. Sur le rôle de l’UGTT après le départ de Ben Ali, voir notamment Héla Yousfi, « Ce syndicat qui incarne l’opposition tunisienne », Le Monde diplomatique, 704, novembre 2012, p. 17-18.

[48]

Les secteurs de l’enseignement, des Postes et télécommunications et la Santé représentent traditionnellement les bastions les plus contestataires de l’UGTT, à tel point que certains chercheurs parlent de « deux UGTT » (Larbi Chouikha, Vincent Geisser, « Retour sur la révolte du bassin minier. Les cinq leçons politiques d’un conflit social inédit », L’Année du Maghreb, 6, Paris, CNRS Éditions, 2010, p. 415-426).

[49]

Entretien Lotfi Sinaoui, sans qualification au chômage, membre du Comité local de protection de la révolution de Sidi Bouzid, 27 ans, Sidi Bouzid, 24 avril 2011.

[50]

Amin Allal, « Réformes néolibérales, clientélismes et protestations en situation autoritaire. Les mouvements contestataires dans le bassin minier de Gafsa (2008) », Politique africaine, 117, 2010, p. 107-125 ; L. Chouikha, V. Geisser, « Retour sur la révolte du bassin minier… », art. cité. Voir également l’article d’A. Allal dans ce numéro.

[51]

Entretien Mohamed Ameur, membre de la section locale des enseignants du primaire (UGTT), 47 ans, Menzel Bouzaïane, 22 avril 2011.

[52]

International Crisis Group, « Soulèvements populaires en Afrique du nord et au Moyen-Orient (IV) : la voie tunisienne », Rapport Afrique du nord/Moyen-Orient, 106, 2011, p. 4.

[53]

Olivier Grojean, « Violences contre soi », dans Olivier Fillieule, Lilian Mathieu, Cécile Péchu (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 564-570, dont p. 566.

[54]

Entretien Mounir Salloum, secrétaire général du bureau local de l’enseignement primaire de l’UGTT à Menzel Bouzaïane, inspecteur de l’enseignement primaire, 49 ans, Menzel Bouzaïane, 21 avril 2011.

[55]

Ainsi, dans la ville de Bousalem, on compte près d’une dizaine de tentatives de suicide par électrocution au cours de l’été 2010, commises par des hommes entre 30 et 40 ans (selon Moez El Bey, journaliste à Radio Kalima). Le centre des grands brûlés de Ben Arous (banlieue sud de Tunis) a quant à lui enregistré près de 280 tentatives d’immolation au niveau national de janvier à octobre 2010, soit 12 % des patients accueillis (Lazhar Mejri, Ath-Thawra at-tunisiyya 17 disambar 2010 fi jadaliyyat al-taharrur wa-l ihtiwa’, Tunis, publié à compte d’auteur (en arabe), 2011, p. 63 [La révolution tunisienne du 17 décembre 2010 : la dialectique de la libération et de la canalisation]).

[56]

Entretien, Amor Ben Hamida, enseignant d’histoire dans le secondaire, blogueur, militant UGTT, 53 ans, Sidi Bouzid, 18 septembre 2011.

[57]

Les tentatives de suicide public se multiplient à Sidi Bouzid après celle de M. Bouazizi. La plus célèbre est celle de Houcine Néji par électrocution devant la délégation, à une centaine de mètres à l’ouest du gouvernorat le 22 décembre 2010. Les tentatives de suicide par électrocution deviennent d’une certaine manière monnaie courante depuis cette date (notes de terrain, avril, juillet et septembre 2011).

[58]

En 2010, 92 % des Tunisiens sont équipés de téléphones portables (Institut national de la statistique, Enquête nationale sur la population et l’emploi, Tunis, 2010, p. 36, <http://www.ins.nat.tn>).

[59]

Entretien, Ali Abbassi, 38 ans, Sidi Bouzid, 17 septembre 2011.

[60]

Entretien, Amor Ben Hamida, cité.

[61]

Pour des analyses qui tentent de sociologiser l’usage des réseaux sociaux et de l’Internet dans le cas de la révolution et du champ militant tunisiens, voir notamment Michaël Béchir Ayari, « Non, les révolutions tunisienne et égyptienne ne sont pas des “révolutions 2.0” », Mouvements, 66 (2), 2011, p. 56-61 ; Romain Lecomte, « Internet et la reconfiguration de l’espace public tunisien : le rôle de la diaspora », tic&société, 3 (1-2), 2009, <http://ticetsociete.revues.org/702>.

[62]

Sami Al Tahiri, Entretien International Crisis Group à Sidi Bouzid, janvier 2011 (International Crisis Group, « Soulèvements populaires en Afrique du nord… », op. cit., p. 9).

[63]

Émission « Al-Hasad al-Magharibi », Al Jazeera, 18 décembre 2010. Sur le rôle d’Al Jazeera dans le « printemps arabe », voir notamment Claire-Gabrielle Talon, Al Jazeera. Liberté d’expression et pétromonarchie, Paris, PUF, 2011.

[64]

Khaled Aouainyya, avocat à la cour de cassation, 38 ans, lors d’un rassemblement devant la municipalité de Sidi Bouzid, 18 décembre 2010 (<http://24sur24.posterous.com/36861483>, consulté le 18 août 2011).

[65]

Voir les vidéos postées sur Nawaat le 18 décembre : <http://24sur24.posterous.com/?tag=sidibouzid&page=107> et <http://24sur24.posterous.com/?tag=sidibouzid&page=108>, consultées le 3 janvier 2011.

[66]

Si Mannoubia Bouazizi s’exprime en arabe dialectal, les autres orateurs s’expriment tous en arabe médian. On peut en déduire que la plupart des vidéos postées sur le site, qui va, au fur et à mesure des événements, gagner une renommée nationale et internationale, le sont par des agents à fort capital scolaire.

[67]

Voir la vidéo postée sur YouTube qui montre le premier rassemblement après l’immolation de M. Bouazizi, autour de sa charrette : <http://www.youtube.com/watch?v=0x2mdGimsDo>, consultée le 2 avril 2011.

[68]

Le terme mu‘tasim, vient de la racine [‘sm], interdiction, empêchement, et signifie littéralement « empêcheur ». Il désigne plus généralement en arabe médian le participant à un sit-in protestataire. Ce terme connaîtra un succès sans précédent dans la Tunisie après le 14 janvier.

[71]

17,5 % de la population disposent d’une connexion Internet en 2010 (source : Institut national de la statistique, Enquête nationale sur la population et l’emploi, op. cit., p. 36). En février 2011, plus de 20 % de la population tunisienne (soit près de 2,2 millions) utilisent Facebook, ce pourcentage étant un des plus élevés d’Afrique et du monde arabe (source : <http://www.socialbakers.com/facebook-statistics/>, consulté le 31 mars 2011).

[72]

Éric Gobe, « Les avocats dans la Tunisie de Ben Ali : économie politique d’une profession juridique », Droit et société, 79, 2011, p. 733-757.

[73]

Mark R. Beissinger, « Mechanisms of Maidan : The Structure of Contingency in the Making of the Orange Revolution », Mobilization, 16 (1), 2011, p. 23-43, dont p. 26.

[74]

Notes de terrain, avril et juillet 2011.

[75]

A. Corbin, Le village des cannibales, op. cit., p. 77.

[76]

Entretien, Ali Yousfi, enseignant, adhérent à l’UGTT et militant au Front démocratique pour le travail et les libertés, 52 ans, Sidi Bouzid, 22 juillet 2011.

[77]

Entretiens collectifs, militants UGTT, Sidi Bouzid, 22 avril 2011. Voir également vidéo Nawaat, <http://24sur24.posterous.com/?tag=sidibouzid&page=108>). On notera l’absence de banderoles ou de pancartes portées par les manifestants.

[78]

Entretien Slim Hmidane, blogueur et universitaire, 38 ans, Tunis, 19 septembre 2011.

[79]

Le premier reportage d’Al Jazeera indique ainsi que c’est un « jeune diplômé chômeur » qui s’est immolé (18 décembre 2010).

[80]

Émission spéciale sur Sidi Bouzid réunissant des journalistes de la chaîne et des défenseurs des droits de l’homme tunisiens.

[81]

Doug McAdam, Sydney Tarrow, Charles Tilly, Dynamics of Contention, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

[82]

Adel Thabti, Al-Ittihad al-‘Amm al-Tunusi lit-Talaba. Khalfiyyat at-Ta’sis wa Ma’alat al-Masar [L’Union générale tunisienne des étudiants. Les dessous de la création et les avatars du chemin], Tunis, MIP, 2011 (en arabe).

[83]

Sur cette période, voir entre autres Michaël Béchir Ayari, « S’engager en régime autoritaire. Gauchistes et islamistes dans la Tunisie indépendante », thèse pour le doctorat de science politique, Aix-en-Provence, Institut d’études politique, 2009.

[84]

Entretien Rafiq Mosbah, 43 ans, Sidi Bouzid, 20 avril 2011.

[85]

Entretien Abdelhaq Mimouni, Sidi Bouzid, 21 avril 2011.

[86]

Entretien Mohamed Ameur, cité.

[87]

Entretien, Moez Talbi, cité.

[88]

Entretien, Mohamed Ameur, cité.

[89]

Avocat de Sidi Bouzid interviewé en février 2011 par des membres de la délégation du conseil des forums sociaux mondiaux composée de 34 syndicalistes, associatifs, responsables d’organisations militantes et politiques (Cedetim, FIDH, Les Verts Europe écologie, LDH, ATMF notamment), et de journalistes (<http://www.reseau-ipam.org/spip.php?page=imprime_dossier&complete=oui&id_rubrique=708>).

[90]

Entretien Hani Samsar, cité.

[91]

Notamment dans le fait que si jusque tard dans la nuit, les jeunes « en faisaient voir de toutes les couleurs aux flics », le jour venu, ces mêmes jeunes offraient à boire et à manger aux forces de l’ordre (Entretiens Ismaël Hidouri et Lotfi Sinaoui, cités).

[92]

Entretien, Karim Bounaaja, commerçant et ancien « indic » au service du RCD local, 43 ans, Sidi Bouzid, 23 avril 2011.

[93]

Entretien, Amor Nsiri, peintre en bâtiment, 56 ans, Cité Al-Nur, Sidi Bouzid, 24 septembre 2011.

[94]

Entretiens Hani Samsar, Abdelhaq Mimouni, cités.

[95]

Vidéos privées réalisées par Mounir Salloum.

[96]

Hélène Combes, Olivier Fillieule, « De la répression considérée dans ses rapports à l’activité protestataire. Modèles structuraux et interactions stratégiques », Revue française de science politique, 60 (6), décembre 2011, p. 1047-1072, dont p. 1069.

[97]

Frédéric Charillon, « Les bouleversements arabes : leçons, espoirs et interrogations », Questions internationales, 53, 2012, p. 8-17, dont p. 10.

[98]

Timothy Tackett, Le roi s’enfuit. Varennes et l’origine de la Terreur, Paris, La Découverte, 2004, p. 155.

[99]

Ivan Ermakoff, Ruling Oneself Out. A Theory of Collective Abdications, Durham, Duke University Press, 2008 (cf. infra, p. 923-926) ; et « Theory of Practice, Rational Choice and Historical Change », Theory and Society, 39, 2010, p. 527-553.

[100]

Jocelyne Dakhlia, Tunisie. Le pays sans bruit, Arles, Actes Sud, 2011, p. 88-89.

[101]

Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990, p. 205.

[102]

Alban Bensa, Éric Fassin, « Les sciences sociales face à l’événement », Terrain, 38, 2002, p. 5-20.

[103]

Choukri Hmed, « “Si le peuple un jour aspire à vivre, le destin se doit de répondre”. Apprendre à devenir révolutionnaire en Tunisie », Les Temps modernes, 664, 2011, p. 4-20.

[104]

La recherche qui est au fondement de cet article a été réalisée grâce au soutien de l’Université Paris Dauphine et de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO, UMR 7170). Je tiens à remercier particulièrement ma collègue et amie Hèla Yousfi, fine connaisseuse de l’espace des mouvements sociaux et du champ politique tunisiens, ainsi que Mounia Bennani-Chraïbi, Assia Boutaleb, Michel Camau, Michel Dobry, Olivier Fillieule, Kévin Geay, Laurent Jeanpierre, Abir Kréfa, Johanna Siméant et les évaluateurs anonymes de la revue pour toutes leurs remarques à propos de versions antérieures de ce texte.

[105]

Stéphane Latté, « La “force de l’événement” est-elle un artefact ? Les mobilisations de victimes au prisme des théories événementielles de l’action collective », Revue française de science politique, 62 (3), juin 2012, p. 409-432.

[106]

Ce constat n’est d’ailleurs pas propre à la Tunisie de 2011 mais peut être généralisé aux études transitologiques, qui dans le cas des Middle East Studies, non seulement se concentrent sur des processus macrosociologiques ou institutionnels, mais plus encore tendent à négliger les contextes locaux (Joel Beinin, Frédéric Vairel (eds), Social Movements, Mobilization, and Contestation in the Middle East and North Africa, Stanford, Stanford University Press, 2011, p. 7). Certains documentaires réalisés à propos de la révolution tunisienne réitèrent cette vision, à l’exemple de Plus jamais peur de Mourad Bencheikh (2011).

[107]

Une des places centrales de Tunis, à une centaine de mètres du siège du ministère de l’Intérieur avenue Habib Bourguiba, qui portait le nom du 7 novembre 1987 (coup d’État qui a amené Ben Ali au pouvoir), a été renommée Place du 14 Janvier 2011 quelques semaines après la chute du régime. Le 14 janvier est également devenu jour férié officiel (intitulé « Fête de la révolution et de la jeunesse ») depuis le 17 mars 2011.

[108]

Entretiens, Mongi Abbas, membre du comité d’organisation du Festival, Sidi Bouzid, 16 et 17 décembre 2011.

[109]

B. Hibou, La force de l’obéissance…, op. cit., p. 248.

[110]

Données de l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation (Tunis), <http://www.tunisianindustry.nat.tn>, consulté le 22 mai 2011.

[111]

Selon un classement établi en 2010 par l’Union des diplômés chômeurs cité par l’hebdomadaire Jeune Afrique, « la ville [de Sidi Bouzid] détient […] le record national du nombre de diplômés chômeurs rapporté à la population : 8 000, loin devant Kasserine (6 000), Jendouba (5 500), Mednine (5 000) et Siliana (4 000) » (Cherif Ouazani, « Sidi Bouzid, cent jours après… », Jeune Afrique, 2623-2624, 2011, p. 58). Une enquête menée auprès d’une cohorte de 4 763 diplômés du supérieur en 2004, un an et demi puis trois ans plus tard, montre, entre autres, que, trois ans après l’obtention de leur diplôme, 29 % des jeunes de 18 à 29 ans sont au chômage. Les jeunes originaires de la région de Sidi Bouzid ont en moyenne 1,31 fois plus de chances de se trouver au chômage trois ans après l’obtention de leur diplôme que ceux résidant à Tunis (Ministère de l’Emploi et de l’Insertion professionnelle des jeunes (Tunisie) et Banque mondiale, Dynamique de l’emploi et adéquation de la formation parmi les diplômés universitaires, 2009, p. 11 et 73).

Résumé

Français

Une enquête ethnographique dans la région de Sidi Bouzid, berceau de la révolution tunisienne de 2010-2011, permet de montrer que, contrairement à la plupart des analyses sur la question, on ne peut ni parler de « spontanéité » du mouvement révolutionnaire, ni, à l’inverse, rabattre ce dernier sur des « causes » structurelles et exogènes. Les entretiens menés auprès des protagonistes soulignent plutôt la présence de réseaux dormants formés par des militants politiques et syndicalistes, finement articulés à des mobilisations localisées de groupes plus faiblement politisés, et mobilisés à la faveur de facteurs en partie contingents. On montre ainsi les ressorts pratiques de la politisation et de la désectorisation permettant tout à la fois le passage au politique de groupes hétérogènes et la remise en cause du régime.

English

An ethnographic fieldwork conducted in the region of Sidi Bouzid, the birthplace of the Tunisian Revolution of 2010-2011, shows that, contrary to most analyses of the issue, one can not speak of the “spontaneity” of the revolutionary movement, nor in contrast bind it strictly to structural and exogenous “causes”. Interviews with the protagonists rather emphasize the presence of abeyance networks formed by political activists and trade unionists, finely articulated with local mobilizations of less politicized groups that are mobilized partly because of contingent factors. The article describes the conditions and the practices of politicization and of the de-sectoring processes allowing at the same time the transition to politics of heterogeneous social groups and finally the challenging of the regime.

Plan de l'article

  1. La rue comme espace de mobilisation
  2. Politisation transgressive et désectorisation locale
  3. Contingence, mobilisations antérieures et modes d’action

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