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Revue française de science politique

2012/5 (Vol. 62)


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« Il me l’a tendu, et soudain, sans crier gare, je me suis retrouvé à vivre un Grand Moment, un de ces instants où Les Choses se Décident. J’étais à Chicago, embringué dans une scène qui avait tout pour dégénérer, avec une dose d’adrénaline tellement puissante que je savais qu’à la redescente, j’allais m’effondrer... à trois mètres d’une forêt de baïonnettes luisantes, entouré de part et d’autre de flics en civil et d’appareils photo braqués tous azimuts... [...] ça faisait deux jours et deux nuits que j’arpentais les rues de Chicago, prenant des notes sur tous les gens sommés, par la dramaturgie même de cette convention, de choisir leur camp en termes extrêmement basiques... » [1][1] Hunter S. Thompson, Gonzo Highway, Paris, 10-18, 2008 ;...

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Le mardi 25 janvier, au matin, l’heure est à l’attente. Des manifestations importantes (sans être démesurées) prennent forme dans plusieurs grandes villes d’Égypte (les plus notables étant au Caire, à Alexandrie et à Suez). Cette journée inaugure 18 jours de « crise politique » [2][2] Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris,... qui aboutissent, le 11 février, au départ de Hosni Moubarak, chef de l’État depuis 1981. La rapidité et l’ampleur du mouvement laissent les observateurs perplexes. La « Révolution » vient d’éclater.

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La proximité, chronologique et affective, avec l’événement rend sa compréhension ardue, d’autant plus que des informations fiables sur la multitude d’acteurs pris dans cette « interdépendance tactique élargie » [3][3] « […] avec la désectorisation conjoncturelle de l’espace... demeurent difficiles à trouver. Il semble donc illusoire, pour le moment, de proposer une lecture qui délivrerait une « vérité » sur les événements pour le moins inédits de janvier-février 2011. Cependant, il semble tout à fait envisageable de proposer un certain nombre d’hypothèses sur le déroulement de ces événements et ce, à partir d’une multitude d’angles et de lieux d’observation.

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L’angle choisi ici renvoie à une problématique centrale dès que l’on s’intéresse aux grandes crises politiques, d’autant plus dans le cas de régimes autoritaires [4][4] La littérature sur l’autoritarisme est foisonnante..... En effet, on peut dire, sans trop risquer de se tromper, qu’il n’y a rien d’étonnant, de révolutionnaire, à voir des militants [5][5] L’usage du masculin est pris ici dans un sens générique... aguerris, habitués des mobilisations protestataires, prendre part à une énième action protestataire à laquelle ils appellent. Certes, les modalités de leur participation, les estimations et les anticipations qu’ils font de celle-ci, les justifications ou le cadrage qu’ils produisent, peuvent varier considérablement. Pour autant, l’élucidation du passage à l’acte ne pose pas réellement problème. La « surprise » engendrée par ces événements ne découlait pas de la participation des Jeunes du 6 avril [6][6] Le mouvement des J6A est né en 2008 suite à l’appel... (J6A) ou des Socialistes révolutionnaires [7][7] Organisation d’extrême gauche (d’obédience trotskiste)... (SR). Autrement dit, le caractère inédit ne résidait pas dans l’existence d’une action collective protestataire mais bien plus dans le fait que celle-ci soit suivie bien au-delà des milieux militants habituels. Arithmétiquement, le fait que des dizaines de milliers de personnes aient investi les rues égyptiennes nous amène à penser que ce sont avant tout des « profanes » qui ont fait la Révolution.

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Comment comprendre dès lors le passage à l’action des Égyptiens, notamment celles et ceux qui ne se sont jamais mobilisés auparavant, lors des 18 jours allant du 25 janvier au 11 février 2011 ?

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À travers l’étude des modalités concrètes de la mobilisation de jeunes Égyptiens, sans expérience politique préalable, j’essaie de voir quels mécanismes amènent des individus « dépolitisés » à devenir « révolutionnaires ». Cette mobilisation devient un site d’observation privilégié de plusieurs dynamiques : tout d’abord, elle permet de saisir l’impact des choix tactiques des entrepreneurs de mobilisation sur la trajectoire de celle-ci. Ensuite, on y voit comment l’enchaînement d’événements « ordinaires » amène des individus à être engagés dans un événement extraordinaire (et à le redéfinir ainsi). Enfin, on observe le rôle que joue « la vie quotidienne » sur la place Tahrir et comment ce lieu est construit, par des pratiques et des discours, en tant qu’épicentre physique et symbolique de la Révolution.

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Dans un premier temps, je ferai un détour par la description de ce que font des militants pour éclairer deux aspects importants : d’une part, la prégnance des logiques du champ militant et des dispositions militantes sur la définition des enjeux du moment et la démarche à suivre (que faire concrètement ?). Par contraste, on pourra voir que les passages à la mobilisation des « profanes » sont moins imputables à ces logiques de champ et aux dispositions mais bien plus à des dynamiques d’« émergence » [8][8] Sur cette notion d’émergence, voir Hervé Rayner, « Quelle... liées à la fluidité de la conjoncture. D’autre part, la rapide description de ces interactions permettra de voir les effets très concrets du travail militant sur la mobilisation des profanes. En effet, les choix de tactiques faits par les militants ont un impact direct sur la manière dont prennent forme certaines protestations, même si, par la suite et très rapidement, ces militants sont incapables de contrôler efficacement le déroulement concret et la signification des protestations en question. Dans un deuxième temps, je montrerai comment ces « profanes » sont amenés à se mobiliser, parfois pour la première fois, et deviennent petit à petit des « révolutionnaires » [9][9] Ce type d’approche a surtout été développé par Timothy... à part entière. Deux éléments sont retenus pour rendre compte de ce processus : d’un côté, l’enchaînement de micro-événements qui font entrer ces jeunes dans la mobilisation, et de l’autre, l’environnement perceptuel mouvant dans lequel ils baignent et qui permet de renforcer dans leur imaginaire l’idée que l’on est en révolution.

Précautions méthodologiques

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Il y aurait de nombreuses manières d’appréhender une situation révolutionnaire. Rien que le qualificatif de « Révolution » pose problème en lui-même et fait le délice des politologues sceptiques. Je parlerai de « Révolution égyptienne » ou de « Révolution du 25 janvier » pour deux raisons. D’une part, la période des « 18 jours » qui s’est étalée du 25 janvier au 11 février 2011 répond peu ou prou à la définition que donne Charles Tilly de la « situation révolutionnaire » [10][10] Charles Tilly distingue deux états dans une révolution :.... D’autre part, et plus simplement, cette qualification des événements de janvier et février est celle qui a aujourd’hui cours en Égypte, du moins médiatiquement et officiellement.

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L’objet peut être analysé à partir de ses causes, en faisant son étiologie, ou encore par ses résultats/conséquences. Je préfère néanmoins aborder l’événement uniquement en en décrivant certaines séquences et ce, à partir de trajectoires individuelles. Cette lecture ne peut être que partielle et parcellaire, mais elle permet de voir concrètement comment des individus sont amenés à se mobiliser (et à être mobilisés) par un mouvement plus ample ; comment le quotidien de l’action en train de se dérouler impacte la direction que celle-ci prend ; et comment les dispositions durables ou les expériences antérieures se réactualisent ou entrent en conflit avec l’immédiateté de l’événement ? Dans cette mesure, cette contribution n’a aucunement la prétention de proposer un éclairage « global » ni de donner une explication « générale » de « la Révolution », mais bien plus de tenter d’éclairer certains phénomènes observables qui, agrégés à d’autres, constituent ce qu’il est convenu d’appeler une situation révolutionnaire.

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Le dernier point de méthode qui pose problème concerne le vocable utilisé pour catégoriser le rapport au politique des enquêtés. Je ne souhaite pas entrer ici dans le débat épineux sur le couple politisation/dépolitisation [11][11] Je reviendrai sur ce problème en conclusion. Le débat.... Je parlerai ici de manière équivalente de profane/dépolitisé/manifestant ordinaire en opposant ces catégories d’acteurs aux professionnels/politisés/manifestants aguerris (ce qui pourra être englobé sous le terme de « militant »). Les militants sont des individus engagés durablement dans des formes d’action collective protestataire (plus précisément dans le cadre de mouvements, groupes ou campagnes un minimum structurés) dans la période antérieure à janvier 2011. La dépolitisation sera donc entendue ici plutôt dans un sens restrictif de non-participation à la politique (conventionnelle ou non conventionnelle).

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La contingence de l’événement, notamment durant la journée du 30 janvier, m’a amené à suivre un groupe de jeunes que je ne connaissais pas antérieurement [12][12] Sauf dans le cas de Heba, rencontrée lors de la mobilisation.... Le noyau dur du groupe est formé de quatre jeunes hommes et deux jeunes femmes. Tous ont entre 23 et 32 ans. Ils ont tous fait des études supérieures (Bac + 4/5). Les quatre jeunes hommes (Mohsen, Salah, Mahmoud et Haridi) [13][13] Tous les prénoms ont été changés. viennent du même quartier, el-Haram [14][14] Quartier situé au nord-ouest du Grand Caire (sis dans..., les trois premiers ont étudié ensemble (l’architecture) et le quatrième est ingénieur de diffusion (radios). Les deux jeunes femmes (Heba et Siham) sont alexandrines [15][15] Heba a étudié à la faculté de communication de masse.... Elles travaillent dans le milieu de la culture (respectivement centre culturel et milieu du cinéma indépendant). Le groupe se connaît via une troisième personne absente pendant la mobilisation, amie commune entre un des jeunes hommes et les jeunes femmes. Heba (et dans une moindre mesure Siham), sans appartenir à un mouvement politique, est relativement politisée et participe souvent à des mobilisations [16][16] Sur l’échiquier politique, elles se rapprochent des.... La dernière en date est la mobilisation en solidarité avec les victimes de l’attentat du 1er janvier contre l’Église des Deux Saints à Alexandrie [17][17] Voir le récit de cette mobilisation dans Youssef El.... À l’inverse, les jeunes hommes déclarent tous, presque fièrement, n’avoir jamais participé à des manifestations et font état d’une méconnaissance et d’un désintérêt prononcé pour la vie politique égyptienne. Leur désapprobation du régime [18][18] Il est nécessaire de nuancer ici ce propos. L’idée... s’exprime principalement sous forme d’une appréhension marquée à l’égard de la police, due à divers « mauvais souvenirs » [19][19] Chacun de mes protagonistes me racontera à un moment... d’interactions avec des officiers. Enfin, ils peuvent être considérés, si l’on prend de cette notion une acception schématique, comme des « déclassés sociaux », dans le sens où ils jugent une inadéquation entre leur position objective dans la stratification sociale et ce à quoi ils aspirent [20][20] Cet aspect, qui pose problème pour une sociologie de....

Des militants face au moment révolutionnaire

Rappel chronologique des faits

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Lue et analysée a posteriori, la crise des « 18 jours » peut être découpée en trois phases [21][21] Ce découpage a été proposé par Youssef El Chazli et.... La première phase, va du 25 au 28 janvier. Durant ces trois jours (25, 26, 27), des manifestations éclatent un peu partout dans le pays. Si elles font écho au travail d’organisation mené par les jeunes militants (lieux de rassemblement, consignes générales, slogans, revendications ; cf. infra), elles les dépassent rapidement et se trouvent ancrées bien plus dans des logiques de quartiers et liées à la confrontation avec les forces de l’ordre. Bref, en d’autres termes, les manifestations obéissent désormais un peu partout à des logiques de situation qui échappent au contrôle concret et symbolique des militants. Ces derniers décident de préparer une grande manifestation nationale pour le vendredi 28 janvier. Face à la répression des manifestations et la surprise du nombre de personnes qui participent, les revendications sont revues à la hausse et de nombreux acteurs a priori hésitants entrent de tout leur poids dans le mouvement. C’est le cas de l’opposant Mohammed El-Baradei [22][22] Diplomate égyptien devenu fonctionnaire international... qui revient précipitamment d’un voyage à l’étranger pour participer au Vendredi de la colère (28 janvier 2011). C’est également le cas des Frères musulmans qui annoncent aux autres forces politiques leur entrée de plain-pied dans la mobilisation (après une première hésitation pour le 25 janvier).

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Du côté des autorités, ces trois jours sont marqués par un étonnant mutisme. Les médias officiels font comme si rien ne se passait et les responsables restent particulièrement laconiques sur le sujet. Par ailleurs, parallèlement aux arrestations ciblées et aléatoires [23][23] Les arrestations aléatoires constituent une vieille..., le régime tente de rendre les moyens de communication plus compliqués dans l’espoir de faire péricliter le mouvement. Les communications sont ainsi peu à peu visées (tout d’abord les téléphones portables autour du centre-ville ; les sites web des réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook ; etc.). Ce resserrement arrivera à son paroxysme dès l’aube du 28 janvier 2011, où téléphones portables et connexions Internet de haut débit [24][24] Les connexions dial-up ainsi que les connexions satellitaires... seront coupés dans tout le pays.

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La journée du 28 janvier, baptisée « Vendredi de la colère », est extrêmement violente. Plusieurs batailles [25][25] Voir le récit de ces batailles dans Y. El Chazli, C.... entre manifestants et forces de l’ordre marquent les esprits et sont devenues, par la suite, des journées transformatrices [26][26] William H. Sewell, « Historical Events as Transformations... des perceptions des acteurs et des équilibres du champ politique. L’événement qui consacre cette transformation arrive en début de soirée. Les forces de sécurité centrales fuient devant les manifestants, laissant derrière elles casques et boucliers. Les véhicules sont incendiés. Les forces armées arrivent. Les manifestants deviennent révolutionnaires.

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La deuxième phase de la crise va du 28 au soir jusqu’au mercredi 2 février. C’est la phase de radicalisation du processus révolutionnaire. Ces journées voient une accélération massive de l’échange de coups entre acteurs, ainsi que la concrétisation de l’exceptionnalité de la crise. Cette concrétisation est visible à travers une multitude de petits événements qui, à peine quelques jours plus tôt, auraient paru surréalistes : Moubarak s’adresse à la nation et prend acte des « revendications légitimes » des manifestants ; le gouvernement est limogé ; un vice-président est nommé [27][27] La nomination d’un vice-président était une demande... ; la police fuit devant les manifestants et disparaît des grandes villes du pays ; des évasions massives des prisons ont lieu ; l’armée prend place dans les lieux stratégiques du pays. Par ailleurs, dès le 29 au soir commence une sorte de « Grande peur » qui va prendre le nom de « perte de contrôle sécuritaire » (al-infilat al-amni). Les mosquées appellent les habitants des quartiers à descendre protéger leurs biens et à créer des comités populaires [28][28] Enrique Klaus, « Égypte : la “Révolution du 25 janvier”... quadrillant les quartiers et se relayant. Tout cela se produit dans un contexte de rareté de l’information et une multiplication phénoménale des rumeurs.

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Côté Tahrir, l’ambiance révolutionnaire s’installe et l’autonomie de la place, qui sera décrite infra, commence à se construire. La tradition des milyuniyya (marches du million), ces mobilisations géantes qui saturent la place et sont estimées à des centaines de milliers de personnes, voire à plus d’un million pendant certaines journées, s’institutionnalise au fil des jours. Ces mobilisations géantes se déroulent simultanément dans la capitale et dans les principales villes du pays, notamment Alexandrie qui connaît des taux records de mobilisation. L’opposition tente de s’organiser, les coalitions se font et se défont, et le régime se lance dans des pourparlers avec l’opposition pour négocier une « sortie de la crise ». L’entité « Tahrir » s’autonomise de plus en plus par rapport aux forces d’opposition traditionnelles qui négocient cette sortie de crise et devient indomptable par les professionnels de la politique.

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Mardi 1er février au soir, après une mobilisation gigantesque, le président Moubarak fait un discours où il propose certaines concessions. Le plus frappant dans ce discours est le ton mélancolique que le président utilise. Sur la place, l’effet est instantané. Moubarak est prêt à partir, il est sincère, assez de concessions ont été faites, il faut lui laisser du temps. La place se vide considérablement après le discours et de nombreux débats enflammés éclatent entre ceux qui considèrent que le moment est venu de mettre fin à la crise qui dure depuis plus de dix jours et ceux qui sont dans une posture radicale et qui considèrent qu’il ne faut pas se satisfaire de promesses [29][29] Observations de l’auteur.. Le lendemain, jour qui prendra le nom de « bataille du chameau » (mawqi‘at al-gamal), marque la fin de la deuxième phase de la crise. La journée connaît des violences extrêmes, notamment la désormais fameuse incursion des dromadaires et des chevaux sur la place [30][30] Dans les faits, l’épisode de l’incursion des dromadaires.... Les confrontations entre pro et anti Moubarak durent près de quinze heures. Avec le 28 janvier, ce sont les deux journées les plus sanglantes de la « Révolution du 25 janvier ». L’expérience radicalise définitivement les occupants de la place et pousse beaucoup de gens, auparavant réticents, à prendre part aux mobilisations.

Figure 1 - Carte et diagramme représentant la place TahrirFigure 1
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Voici, à grands traits, le contexte politique inédit des premiers jours du soulèvement. Ce récit événementiel, somme toute assez courant, ne doit pas occulter la foultitude de dynamiques et d’acteurs pris dans cette mobilisation. Après ce rappel nécessaire des faits, il faut revenir aux débuts de ces 18 jours en ramenant la focale sur les militants impliqués dans l’appel à manifester et dans l’organisation de l’événement.

Dispositions, contraintes situationnelles et autolimitation des militants

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Deux séquences permettent d’éclairer les dynamiques qui orientent les choix tactiques opérés par les militants et montrent, en contraste, une des différences centrales avec les acteurs « profanes ». L’hypothèse qui sous-tend ces séquences est que le choix de modes d’action et les prises de position des militants sont fortement conditionnés par deux éléments : leurs carrières militantes et les logiques du champ politique égyptien dans lequel ils évoluent. Si l’on fait l’hypothèse, avec Olivier Fillieule, que le concept de carrière militante « permet de comprendre comment, à chaque étape de la biographie, les attitudes et comportements sont déterminés par les attitudes et comportements passés et conditionnent à leur tour le champ des possibles à venir, resituant ainsi les périodes d’engagement dans l’ensemble du cycle de vie » [31][31] Olivier Fillieule, « Propositions pour une analyse..., alors on verra comment les expériences passées des militants conditionnent le champ du faisable et du pensable, et de ce fait même, orientent le choix d’un mode d’action au détriment d’un autre. En outre, la double insertion de ces militants dans les champs politique et protestataire leur impose d’obéir aux logiques propres à ces champs [32][32] Notamment les dynamiques de concurrence entre les différents....

Séquence 1. 20 janvier 2011. Le Caire

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Dans les modestes locaux du Centre de renouveau socialiste a lieu une rencontre (une autre aura lieu le 24) réunissant plusieurs groupes de jeunes militants [33][33] Par groupes de jeunes (ou groupes juvéniles pour être.... Ces jeunes n’en sont pas à leur première rencontre (voir plus bas). On retrouve là les principaux acteurs de la jeune génération militante égyptienne qu’elle soit islamiste, de gauche, nationaliste ou libérale [34][34] Sont présents les jeunes de la campagne de soutien.... Ils se réunissent pour organiser une mobilisation le 25 janvier, jour de la Fête de la police [35][35] L’idée d’un « contre-événement » le 25 janvier existe.... Néanmoins, cette année, la réunion est sensiblement différente. Le « contexte » politique a changé. Le 14 janvier 2011, Ben Ali, indétrônable président de la Tunisie, s’enfuit vers l’Arabie saoudite, chassé par une « Révolution ». Pour les jeunes militants, il faut capitaliser sur cet événement et oser espérer plus que d’habitude [36][36] Pour être plus précis, il faudrait restituer tous les.... Les détails pratiques de la mobilisation sont discutés lors de ces deux réunions, non sans tensions entre les personnes présentes [37][37] Un appel à manifester avait déjà été lancé en ligne.... Comment marquer le coup ? Comment organiser une mobilisation qui ne passe pas inaperçue ?

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La discussion est tendue. Elle porte principalement sur trois points : 1/ Quels lieux de rassemblement choisir ? 2/ Quels sont les termes de la coordination logistique avec les administrateurs, à ce moment inconnus, de la page Facebook NKS ? 3/ Comment se (re)présenter lors de la protestation ? Les trois sujets clivent fortement [38][38] Les clivages de position épousent peu ou prou les clivages.... En ce qui concerne le premier point, le désaccord oppose deux visions : d’une part, ceux qui veulent se rassembler dans un quartier populaire, puis marcher vers la destination voulue, et d’autre part, ceux qui souhaitent appeler à se rassembler directement devant le ministère de l’Intérieur, aux abords de la place Tahrir. Le deuxième point oppose la minorité la plus radicale des militants présents qui refusent de coordonner [39][39] La coordination logistique consiste ici en la communication... une action politique aussi sensible avec des personnes inconnues, même si la page Facebook en question a joué un rôle incontestable depuis juin 2010 dans la naissance d’un cycle de mobilisations. Enfin, le troisième point discuté concerne la manière dont les forces politiques doivent se (re)présenter lors des protestations. Doit-il y avoir des drapeaux, des signes distinctifs de chaque mouvement présent ? Ou tous les groupes doivent-ils se fondre en un grand mouvement, en homogénéisant les revendications, les slogans et les signes identificatoires ? [40][40] L’accord tombera finalement sur un socle de revendications...

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Ces désaccords sont fondés en partie sur les expériences passées de ces militants. En effet, une partie considérable des présents a été socialisée à la politique lors des rassemblements du cycle « Kifaya » entre 2004 et 2006. Ils ont transité par plusieurs mouvements politiques, ont expérimenté les micro-mobilisations souvent décevantes du point de vue personnel [41][41] Entretiens avec plusieurs militants en février-mars..., l’échec des appels lancés sur Internet ou encore les affres de la répression. Ils sont des habitués de la « rue » et ne ratent jamais un rassemblement. Or, forts de cette expérience, ils sont conscients de plusieurs problèmes qui influencent leurs attitudes et leurs préférences. Tout d’abord, ils sont conscients des limites de l’action protestataire de rue, notamment le stand-in[42][42] Si le terme sit-in est désormais entré dans le langage..., dont la routinisation au fil des années a largement désamorcé les effets déstabilisateurs [43][43] Je souscris aux remarques de Frédéric Vairel sur le.... Ces militants savent pertinemment qu’une mobilisation fixe se déroule sans problèmes majeurs. D’où l’intérêt pour certains de proposer des masira (marches) au détriment d’un stand-in devant le ministère de l’Intérieur [44][44] On verra par la suite, en changeant la focale, comment....

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« Moi je faisais partie des gens qui voyaient que cette journée était importante […] et c’est pour ça que j’étais des gens qui poussaient à changer l’emplacement de la manifestation au lieu d’être devant le ministère de l’Intérieur pour qu’elle ne devienne pas simplement une manifestation qui est réprimée et c’est tout… Il fallait qu’on sorte d’endroits différents… » [45][45] Entretien avec un militant islamiste, ex-membre des...

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Il est intéressant de noter que les mêmes personnes qui avaient participé quelques semaines auparavant aux mobilisations de solidarité avec les victimes de l’attentat d’Alexandrie avaient opté plutôt pour le rassemblement fixe [46][46] Avec un refus clair et net de transformer la waqfa.... Cette légère (mais décisive) transformation dans le mode d’action vient après l’« événement » [47][47] Hervé Rayner définit l’événement comme la « concomitance... tunisien, mais également du fait de la nature particulière de certaines manifestations « spontanées » en réaction aux attentats d’Alexandrie.

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« Il y avait une division sur le lieu de départ de la manifestation entre deux courants principaux : soit face au ministère de l’Intérieur, soit à partir d’un quartier populaire. On pensait notamment à Shubra, sans doute puisque les manifestations du 1er janvier n’étaient pas loin […] où des musulmans et des chrétiens manifestaient ensemble contre la police et accusaient l’État de négligence. » [48][48] Entretien avec K. H. cité dans C. Hassabo, « La stabilité....

[je souligne]

Séquence 2. 25 janvier. Le Caire, 19 heures-minuit

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La place Tahrir grouille comme une fourmilière. Des petits groupes (d’une dizaine de personnes à plus de 50 parfois) tournent sur la place en entonnant différents chants et slogans, notamment ceux décidés par la coordination des jeunes militants [49][49] L’ensemble des slogans choisis ont un ton « réformateur ».... Néanmoins, d’autres slogans apparaissent. Certains jeunes qui n’ont jamais scandé une formule autre que footballistique de leur vie entonnent de tonitruants « Le peuple veut la chute du régime ! ». Une euphorie absolue a gagné tout le monde. On vit un « moment de folie » [50][50] Aristide R. Zolberg, « Moments of Madness », Politics.... Les militants partagent cette euphorie, ils ne savent pas trop quoi penser de ces quelques heures extraordinaires… mais surtout, ils ne savent pas quoi faire [51][51] Voir par exemple le témoignage de M. L., dans C. Hassabo,.... Comme le suggère Chaymaa Hassabo, « la situation dépasse […] la logique, les aspirations et attentes de ses propres initiateurs et organisateurs » [52][52] M. L., ibid., p. 414.. Le témoignage d’un autre militant est édifiant à ce sujet :

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« Le 25 janvier, arrivé sur Tahrir […], nous avons été rejoints par les représentants des forces politiques ; et il y avait Îbrâhîm ‘Issâ et Kamâl Abû ‘Ayta et on ne savait pas quoi faire : nous avons discuté quant à l’option de i‘tissâm/occupation des lieux ; et même si on était préparé à cette option, de toute façon, on n’allait pas savoir quoi faire avec les gens ou comment leur demander de partir et que celui qui pouvait les renvoyer… Toutes les deux heures, on [53][53] Le « on » renvoie ici au groupe de jeunes décrits dans... se réunissait pour savoir ce que nous devions faire … […] les discussions : On vide les lieux, on suspend la manifestation et le sit-in et on demande le renvoi d’Al-‘Adlî [minsitre de l’Intérieur], ainsi que le renversement de quelques ministres corrompus [sic]. » [54][54] Entretien avec K. H. cité dans C. Hassabo, ibid., p....

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Ce dénouement parfaitement inattendu d’une séquence protestataire bouleverse l’activité tactique des acteurs. Pis encore, ces derniers commencent à être conscients qu’ils n’ont plus réellement de prise sur ce qui se passe. Alors que certains jeunes, sans doute émulés par les images tunisiennes retransmises par Al Jazeera, en appellent déjà à la chute du régime, les militants sont pris dans des débats presque étrangers à la situation. Certains considèrent déjà qu’ils sont allés trop loin, dans leur perpétuelle angoisse et peur du dérapage [55][55] F. Vairel, « L’opposition en situation autoritaire… »,.... D’autres rédigent une déclaration qu’ils font circuler parmi les présents sur la place et appelant à « prendre le Parlement » [56][56] Entretien, janvier 2012.. Enfin, les logiques de concurrence propres à l’espace protestataire sont très présentes et certains militants sont marginalisés, de peur qu’ils ne soient « trop radicaux » dans leurs revendications [57][57] Deux militants de mouvements différents, mais partisans....

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Assez rapidement cependant, les calculs politiques (al-hisabat as-siyasiyya) des militants, qui découlent des logiques et enjeux de l’espace protestataire, apparaissent en inadéquation avec les paramètres de la situation. Les militants s’aperçoivent qu’ils ont un mal considérable à orienter les manifestants, à les contrôler et à imposer le bon sens à ce qui se passe. Les capitaux détenus par ces militants, qui ont une certaine valeur dans le champ politique (expériences passées, répression ou passage par la prison, rattachement à une famille militante), sont inopérants sur la place Tahrir. S’ils peuvent se prévaloir d’une position favorable dans le champ politique microcosmique, ils sont incapables de transférer ces capitaux, notamment symboliques, pour influencer des manifestants qui n’ont généralement quasiment jamais entendu parler d’eux. Face à cette situation nouvelle et, notamment, dès le lendemain matin où les informations font état de multiples manifestations un peu partout non liées à leurs appels, les militants décident un « retrait stratégique » pour laisser faire le « Peuple » [58][58] C. Hassabo, « La stabilité du régime Moubarak… », cité,....

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Ces deux séquences montrent la difficulté dans laquelle se trouvent les militants dans des situations de fluidité conjoncturelle de l’espace social. Ces derniers demeurent en grande partie prisonniers de leurs dispositions et des logiques concurrentielles de l’espace protestataire, et ont beaucoup de mal à évaluer, anticiper, calculer et à s’adapter à leur environnement mouvant. En contraste, comme on le verra par la suite, les choix tactiques faits dans un contexte très précis (au croisement des dispositions et des logiques de champ) auront un impact tout à fait notable sur d’autres individus, extérieurs à ce champ. Enfin, on pourra voir à quel point la mobilisation des profanes diffère dans ses logiques des mobilisations de militants, et c’est là que réside certainement un des points flous de la compréhension des phénomènes révolutionnaires.

Le chaînon manquant entre le militant et le « profane » : sur les routes (physiques et symboliques) qui mènent vers Tahrir

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Le centre-ville du Caire (West el-balad ou Downtown) est le lieu habituel de l’action collective protestataire portant des revendications politiques depuis plusieurs années. La place Tahrir, plus précisément, représente un lieu symbolique important de l’activisme égyptien. Elle l’est pour la « génération seventies » [59][59] Dina El-Khawaga, « La génération seventies en Égypte...., car ce fut le lieu, entre autres, des mobilisations de l’intifada du pain du 18 au 19 janvier 1977 [60][60] Les 18 et 19 janvier 1977 éclatent des mobilisations.... Mais, elle l’est également pour la jeune génération de militants socialisés au début des années 2000. En mars 2003, les manifestations s’opposant à l’intervention américaine en Irak, qui marquèrent un tournant dans l’action collective de rue, érigèrent également la place, occupée pendant 2 jours par quelque 50 000 personnes, en lieu symbolique du militantisme pour cette jeune génération militante en gestation. Enfin, dans la deuxième moitié de la décennie 2000, les environs de la place (notamment le siège du Conseil des ministres) est devenu un lieu d’exposition publique de revendications sociales [61][61] Ainsi, il était devenu « normal » de voir fonctionnaires,.... C’est bien pour cela que l’objectif « espéré » des militants, leur vœu pieux, était de marcher sur Tahrir [62][62] Les témoignages recueillis par Chaymaa Hassabo (cité),....

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Ce point est crucial dans la compréhension des événements des 18 jours, pour deux raisons notamment. D’une part, rétrospectivement, l’importance médiatique prise par Tahrir, devenue l’épicentre symbolique et physique de la révolution égyptienne, a occulté les parcours qui menèrent tous ces manifestants vers la place. Une lecture trop rapide de ces parcours les rend téléologiques et linéaires. Elle donne l’impression que le manifestant, le 25 janvier au matin, après avoir lu les appels à manifester publiés sur Internet, a fait un rapide calcul et a décidé d’aller « faire la Révolution » sur la place Tahrir. De cette manière, les (motifs d’)engagements sont lissés et deviennent en quelque sorte tous similaires. La mobilisation devient une accumulation arithmétique d’individus. Toute la diversité des parcours individuels, ainsi que des groupuscules qui se forment dans le cours même de l’action, à chaque coin de rue, est effacée au profit du moule rhétorique national de la « Révolution égyptienne ». L’image d’union harmonieuse des Égyptiens véhiculée (et ressentie) pendant les 18 jours vient renforcer cette lecture. Force est de constater qu’il est nécessaire de ne pas mélanger discours politique d’unification (« le Peuple est Uni dans sa Révolution ») et discours scientifique qui vise précisément à comprendre les processus d’unification et de « dé-unification » des personnes mobilisées [63][63] Il est à ce titre tout à fait notable que l’auteur.... Car, il faut bien le noter, si les parcours de mobilisation peuvent être semblables, ils ne sont en rien identiques [64][64] La focalisation exagérée sur Tahrir renvoie à un autre....

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D’autre part, ce problème théorique qui concerne l’appréhension des mobilisations se double d’un problème pratique dont les militants, notamment la génération la plus jeune, étaient très conscients, comme cela transparaît. De nombreux travaux ont montré la tendance des opposants politiques actifs sous des régimes autoritaires à s’autolimiter, que ce soit dans les revendications mises en avant ou dans les modes d’action utilisés [65][65] F. Vairel, « L’opposition en situation autoritaire… »,.... Cette tendance se trouvait renforcée auprès des élites opposantes plus âgées, qui étaient rarement très favorables à l’action hors des lignes rouges négociées avec les autorités [66][66] Chaymaa Hassabo montre bien dans sa recherche doctorale.... Les jeunes militants avaient pris conscience au fil des années que le stand-in était devenu un mode d’action relativement désamorcé. Les manifestants étaient l’objet d’un double quadrillage : ils se trouvaient isolés médiatiquement (par des campagnes de désinformation) et physiquement (par un cordon policier qui empêchait quiconque de s’arrêter regarder). L’idée de la marche (masira) apportait ainsi deux innovations majeures : d’une part, une marche permettait de rendre l’événement public et non plus restreint aux habitués du centre-ville, et d’autre part, en organisant plusieurs marches simultanées, elle rendait la tâche des forces de l’ordre plus ardue. Il est important de le noter, le choix de ce mode d’action pour la journée du 25 janvier n’était en rien anodin ou aléatoire [67][67] Certains militants « répètent » avant le 25 et suivent....

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Cette « localisation » de l’action manifestante, ici dans le sens d’une inscription physique de l’action protestataire dans de nouveaux espaces géographiques, a certainement joué un rôle central pour amener à participer les gens qui n’étaient pas habitués à se mobiliser auparavant. Les marches deviennent ainsi des protestations de proximité, plus visibles, plus accessibles, se jouant dans des lieux connus des individus. Par ailleurs, les militants mettent au point différents « dispositifs de sensibilisation » [68][68] Sur la notion de dispositif de sensibilisation, se... pour faire appel à l’affect des spectateurs et ne pas se retrancher uniquement dans un discours politique abstrait et lointain des publics présents. Ce sera, par exemple, les désormais classiques chants des marches comme le « descends ! descends ! » criés aux curieux qui regardent par les balcons et fenêtres, ou encore « ô nos familles, joignez-vous à nous ! » (ya ahalina, dummu ‘alena).

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Le 25 janvier, les militants et ceux qui répondent présents au premier appel lancé sur Internet se rassemblent en cinq lieux différents du Caire. Une partie importante des militants trotskistes (socialistes révolutionnaires), par exemple, se rassemble dans le quartier de Shubra et tentent, en passant par les ruelles, d’éviter les forces de l’ordre et aussi d’impliquer les passants en scandant des slogans principalement « sociaux », axés sur la cherté de la vie ou sur le chômage, pour faire appel aux habitants de ce quartier populaire. Les débuts de manifestation ne sont pas toujours faciles. Les militants sont à un moment coursés par les soldats des FSC, et à un autre, ils reçoivent eau sale et injures des balcons les surplombant [69][69] Entretiens avec des militants SR.. Une quarantaine de personnes sera arrêtée avant la fin de la journée, et parmi eux, on retrouvera un vétéran du militantisme et quelques militants aguerris, des personnes manifestantes pour la première fois et des passants pris par erreur. La nuit en rétention (hagz) sera une excellente occasion pour les militants de convaincre bon nombre de ces détenus. D’autres militants partiront du quartier résidentiel de Mohandesin, visant ici, à l’inverse, les jeunesses des classes moyennes et de la petite bourgeoisie.

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Néanmoins, comme nous le voyons ici, une bonne partie des personnes qui viennent aux points de rassemblement est donc intéressée. Elles ont suivi les débats et ont pris le risque de participer. Il en va autrement pour toutes celles et ceux qui participent par hasard. D’autres mécanismes apparaissent dès lors pour expliquer leur passage à l’acte, leur basculement dans l’action. La politisation préalable et la volonté d’engagement (le « choix » d’un passage à l’acte) disparaissent derrière des enchaînements de micro-événements constitutifs de la contingence de l’événement. C’est cette trame d’enchaînements qui devient en elle-même moteur de l’action [70][70] Sur le caractère autopoïétique des événements, voir.... Pour mes enquêtés, cela a été très visible [71][71] Cette hypothèse m’a été également confirmée par d’autres.... Contrairement aux deux jeunes femmes, qui ont déjà manifesté et qui répondent présentes à l’appel de NKS, les trois jeunes hommes sont rétifs à la participation dans les premiers jours. Ils se tiennent au courant des événements en cours, mais n’y croient que partiellement. La perception qu’ils ont des chances que l’action collective réussisse ou échoue est conditionnée par leurs perceptions négatives de l’acte protestataire en général. Pourtant, ils ne sont pas hostiles au mouvement, à ses slogans et ses revendications. Leur non-participation n’est en aucun cas un assentiment au régime en place et à ses pratiques. À l’inverse, ils sont même plutôt hostiles au régime, et plus particulièrement à l’encontre de la police [72][72] Entretiens.. La concentration des revendications sur des problèmes socio-économiques généraux et contre l’impunité du ministère de l’Intérieur devrait, théoriquement, faire écho chez ces jeunes hommes. Malgré tout cela, leur perception du caractère opportun, utile, efficace de l’action protestataire reste négative [73][73] Je pourrais également rajouter (mais cela nécessiterait....

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Y : « À partir de quel jour as-tu commencé à participer aux manifestations ? »

Mohsen : « Écoute mon pote, comme je te l’ai dit, je commençais vraiment à perdre tout espoir en ce pays, et j’avais jamais participé à rien de ce genre… Et je vais pas te le cacher, le 25 et le 26 les informations nous arrivaient par la télé, mais moi j’y croyais pas trop, je me disais c’est la même chose que le 6 avril [74][74] Un appel à la désobéissance civile en solidarité avec... ou Khaled Saïd [75][75] Khaled Saïd est le nom d’un jeune alexandrin battu... ou ce genre de chose qui était déjà arrivé, tu vois ? Genre quelques manifestations et puis tout le monde rentre chez soi. »

Y : « Et alors tu es descendu manifester quand ? T’avais déjà manifesté ? »

Salah : « Oh là là, moi, la politique, non merci. Les slogans les trucs comme ça tu sais, les banderoles, pas pour moi ! Ça sert à rien ! Non moi les premiers jours, j’ai cru que ça allait être ça, encore une centaine de personnes avec des slogans tout faits et des banderoles tu vois ? Les trucs habituels, avec plein de police autour, et puis affaire terminée. Ça me disait rien du tout. »

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Ces deux témoignages peuvent mettre en lumière le fonctionnement du mécanisme de dépolitisation. Il joue ici comme conditionnement des perceptions du possible. Mais on voit aussi l’erreur qui consiste à rendre la dépolitisation équivalente à l’apathie ou au désintéressement, et surtout, l’erreur qui consiste à tirer un principe d’(in)action qui découlerait de la dépolitisation diagnostiquée. Autrement dit, croire que les individus seraient dépolitisés parce qu’ils n’agissent pas politiquement, et vu qu’ils n’agissent pas, ils ne sont pas amenés à se politiser.

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Mohsen : « J’ai commencé à entendre que les manifestations se diffusaient un peu partout dans la ville, et le 27, très honnêtement, moi j’habite à el-Haram, j’ai entendu que les manifestations avaient atteint mon quartier, et bien sûr comme d’habitude, j’ai fait comme si de rien n’était, et je suis sorti pour m’acheter un peu de haschich, et là mon pote, en sortant, j’ai vu que les manifestations étaient véritablement là, je les voyais quoi ! Alors j’ai passé un coup de fil à mon cousin en lui disant “ramène toi, c’est un truc de fou, on va aller tous les tabasser ! C’est pour de vrai !”… Et ce jour-là, c’était la première fois que je me prenais une grenade de gaz lacrymogène ! Après ça, je me suis mis d’accord avec mon cousin, qui habite en face de chez moi, pour aller participer au grand rassemblement du vendredi 28, et la grande baston a commencé et… tu connais la suite ! »

Salah : « Moi je ne voulais pas vraiment y aller, en général ça me dit rien ce genre de trucs. Mais le 26 au soir, t’as des mecs que j’aime bien, des amis du quartier quoi, ils sont revenus de Tahrir avec les habits déchirés, des bleus partout, etc., tu vois ? Et puis ces mecs, ils sont plus jeunes que moi tu vois ? C’est des gamins quoi ! J’étais un peu un modèle pour eux dans le quartier, donc j’ai eu honte de moi. Puis après tout, taper sur les flics ça me parlait bien, plutôt que d’aller juste pour les slogans. Puis vers jeudi j’ai vu que j’étais pas le seul motivé pour bouger, y’avait aussi plusieurs potes, donc on s’est dit allez ! »

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On peut en réalité déceler deux éléments jouant un rôle dans le basculement dans l’action protestataire : d’une part, les sociabilités dans le quartier de résidence jouent un rôle central dans le passage à l’action du fait des réseaux de connaissance et de solidarité que l’on y trouve. D’autre part, l’agencement de micro-événements, totalement contingents et se greffant à ce rapport au quartier, rend possible le passage à l’acte. Deux critères peuvent donc être retenus pour expliquer le basculement dans l’action (sans pour autant épuiser l’étendue des « causes » de ce basculement) et un troisième, sa radicalisation : la proximité physique, les configurations sociales de quartier (réseaux de solidarité, d’amitié, de voisinage) et l’usage de la violence (la répression policière). Les deux premiers critères jouent dans une certaine mesure sur les coûts perçus de l’engagement en le réduisant par l’accroissement de la familiarité avec l’action. La mobilisation se déroule dans le quartier, dans des rues connues et maîtrisées ; les mobilisés se connaissent et le jeu de la répression prend désormais une signification différente puisqu’elle se déroule « en bas de chez soi ». Ce jeu de la proximité sera davantage renforcé après le 28 janvier et la constitution des « comités populaires » [76][76] E. Klaus, « Égypte : la “Révolution du 25 janvier”… »,....

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Les marches, dès qu’elles prennent forme dans les différents quartiers, sont violemment réprimées par les forces de Sécurité centrale (quwwat al-amn al-markazi) et de nombreuses arrestations aléatoires ont lieu. Les récits de ces périples vers la place Tahrir, notamment lors du « Vendredi de la colère » sont souvent très émouvants et on y décèle aisément l’impact transformateur sur les perceptions de la situation. Ainsi, tous les enquêtés s’accordent que les événements passent du statut de manifestations à celui de Révolution dans la journée du 28. La consécration de ce changement de statut, vécu sur le terrain comme une soudaine accélération de l’histoire, à la fois angoissante et euphorisante, intervient avec la fuite des forces de l’ordre et l’arrivée des forces armées [77][77] Rappelons que la dernière fois que l’Égypte avait connu....

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L’espace social [78][78] Je parle ici d’espace social dans la mesure où l’espace... « Tahrir » est né de la convergence de plusieurs marches disséminées dans la capitale vers l’espace géographique Tahrir, sis au centre de la ville [79][79] Cela nous « incite à repenser la construction sociale.... Ce « parcours du combattant » (au sens strict) a fait partie intégrante de la construction de sens dont la place a fait l’objet. Concrètement, la coordination des jeunes militants avait divisé le travail entre les différents mouvements représentés. Les lieux de rassemblement définis et annoncés sur Facebook, et qui devaient donc accueillir des profanes motivés par l’appel en ligne, verraient la présence de « têtes » de marche, censés cadrer le rassemblement, lancer les slogans et guider la marche [80][80] Le choix de ces meneurs est parfois symbolique, par....

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On ne va donc pas à Tahrir, on y est amené. Le développement précédent qui revient sur l’entrée dans la mobilisation, et donc l’amont de Tahrir, incite à prendre au sérieux la banalité, la contingence, l’ordinaire dans la construction de l’extraordinaire. Car l’extra-ordinaire est bien construit par le parcours vers Tahrir, puis par le vécu de Tahrir.

Les ressorts ordinaires d’une mobilisation extraordinaire

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Venons-en, enfin, au quotidien de la Révolution.

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Nous sommes partis de l’idée que plusieurs « moments » ou « séquences » permettent de comprendre l’engagement de certains jeunes Égyptiens. La dernière de ces séquences, et non des moindres, est le vécu au quotidien du moment révolutionnaire par ces jeunes. L’expérience de Tahrir a été vécue comme un moment extraordinaire pour de nombreux Égyptiens ; c’était visible pendant l’observation et lors d’entretiens menés durant toute l’année suivante. L’émotion avec laquelle ces 18 jours ont souvent été décrits est née de cette expérience du collectif à Tahrir. Il est donc nécessaire, dans une démarche compréhensive, pour pouvoir rendre compte de l’effet socialisateur de cet événement, d’imaginer à quel point un arrivant sur la place est assailli de tous côtés par des cris, des images, des scènes, des odeurs, des chants qui l’inscrivent dans un univers radicalement nouveau.

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La place de la Libération (maydan at-Tahrir) a fait l’objet d’une intense couverture médiatique, mais elle fut également l’enjeu de considérables luttes de définition et de construction de sens. Dans tous les récits de personnes présentes sur Tahrir, on retrouve toujours un témoignage fort sur ce que la place a représenté de nouveau, de radicalement original et en rupture avec l’Égypte d’avant le 25 janvier. Certains se plaisaient à parler, sur la place, de « République de Tahrir ». Cette république imaginaire est la conséquence d’une coproduction de sens née des interactions entre les milliers d’individus présents, ainsi que des contraintes posées par la situation (coups politiques, tactiques des acteurs), mais aussi, et c’est là central dans notre propos, elle fut « cadrée » par l’espace physique concret de la place. La vie quotidienne sur la place, les habitudes, les symboles mis en valeur, les slogans, les pancartes, les graffitis, les modes de ravitaillement, les moyens de subvenir à ses besoins, les représentations matérielles des acteurs (armée, acteurs politiques, etc.) : tout cela a constitué la vie quotidienne sur la place, tout cela a joué un rôle dans la définition de la situation, et donc la manière dont les individus étaient amenés à penser et à agir le cas échéant.

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Rappelons, pour situer la description qui suit, que si les militants sont déconcertés par l’arrivée « aussi facilement » [81][81] On perçoit dans nombre des entretiens de Chaymaa Hassabo... des différentes marches à Tahrir le 25 janvier, la coordination est décidée à prendre Tahrir lors de la grande manifestation du vendredi 28 janvier, d’autant plus que de nombreux acteurs politiques notables opèrent des « coups » qui sont perçus comme favorables au mouvement [82][82] Mohammed El-Baradei, revenu précipitamment de l’étranger,.... Les têtes des marches doivent guider celles-ci vers le centre-ville. Après les grandes batailles du Vendredi de la colère [83][83] Voir le récit de ces batailles à travers les témoignages... et la prise de Tahrir, la décision sera prise par les différents mouvements politiques d’occuper la place jusqu’à la prise en compte des revendications de ce qui désormais prend le nom de « Révolution ». Une fois la place occupée, des routines se mettent en place.

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J’essaierai donc de décrire l’environnement perceptuel, inscrit physiquement dans la Place, qui enserre chaque manifestante et manifestant ; ces routines qui, agrégées, font de cet événement un moment extraordinaire pour les individus présents.

Entrer

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31 janvier, 15 h 00. Alors qu’ils s’approchent du pont Qasr Nil, accès principal à la place Tahrir pour les manifestants arrivant de l’ouest de la ville (de Gizeh notamment), Mohsen, Salah et Mahmoud racontent leurs péripéties dans les comités populaires. Ils se sont donnés rendez-vous dans leur quartier et sont venus ensemble. Haridi, pris par ses obligations professionnelles, les rejoindra en début de soirée. Malgré l’hématome visible sur le visage de Mohsen (due à une balle en caoutchouc) ou encore l’extinction de sa voix, malgré le manque de sommeil et la fatigue évidente qui transparaissent sur les visages de ces apprentis révolutionnaires, ils sont extatiques. Salah a du mal à contenir des petits cris de joie et d’annoncer, de temps à autre, la voix chaude : « Malgré tout ce qu’on a vu, moi, je suis si heureux, si heureux ! Regardez toute cette beauté ! » Ils atteignent enfin les premiers barrages humains séparant la place du reste de la ville.

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Pour les manifestants souhaitant rejoindre la place Tahrir, l’entrée se fait selon un rituel bien précis. Une fois passés les barrages militaires, où les entrants sont fouillés et contrôlés, c’est au tour de plusieurs rangées du comité d’organisation (lagnet et-tanzim) de fouiller et de contrôler les manifestants. Le nombre de fouilles varie selon le chemin emprunté [84][84] Dix rues mènent à la place Tahrir, dont quatre principales.... pour accéder à la place et oscille généralement entre deux et six niveaux, parfois espacés entre eux d’à peine quelques mètres. Les personnes à fouiller sont réparties par sexe. Il s’agit avant tout de vérifier si la personne n’est pas armée, ensuite, en vérifiant ses papiers d’identité, si elle n’appartient pas aux forces de sécurité. Quand on arrive par la voie d’accès principale (le pont Qasr Nil), les dimensions symboliques de ce rituel sont multipliées. Un sentier étroit permet aux personnes d’entrer et d’accéder à la place, découpé plusieurs fois par les fouilles et bordé des deux côtés par un certain nombre de personnes qui applaudissent et encouragent les nouveaux arrivants. On entend crier « Bienvenue ! », « Ne lâchez pas l’affaire les jeunes », « Que Dieu soit avec vous », « on va y arriver ». Parfois, ce sont des consignes particulières : « On a besoin de gens à l’infirmerie », « Dirigez-vous vers le Musée, on a besoin de monde là-bas », etc. De l’autre côté de la rue, dans la direction qui sort de la place, un dispositif similaire, tout en ayant une fonction inversée, est présent. Les personnes qui bordent les sortants leur rappellent qu’ils comptent sur eux, qu’il faut revenir et qu’il faut tenir bon, criant enfin : « On vous revoit demain, les jeunes ».

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En réalité, la fouille est tout sauf minutieuse. Elle est faite rapidement et sans précision particulière. Les cartes d’identité sont regardées sans être vérifiées [85][85] Généralement, il n’y a que le recto de la carte qui.... Ce passage remplit plutôt une fonction de socialisation, de frontière, à la fois réelle et symbolique, entre l’extérieur et l’intérieur. Les personnes chargées de fouiller s’excusent auprès des entrants : « On est vraiment désolés les gars, c’est pour votre sécurité ! » et les manifestants répondent : « Il n’y a pas de problèmes ! On est tous ensemble ici ! Vous faites du bon travail ! » Parfois même, un manifestant admoneste la personne qui le fouille en lui demandant d’être plus consciencieuse : « Tu n’as pas regardé ma carte bien comme il faut ! Et si j’étais un flic alors ? » ; ou encore, dans l’éventualité où la personne ne fouille pas un sac à dos comme il faut : « Demande-moi de le vider ! Dans ce sac, je pourrais avoir tout genre de trucs ! Il faut faire attention les gars, les flics sont partout ! » Une mise en récit, une interprétation vivante de la situation s’actualise à chaque instant. On loue la bonne organisation, on rappelle qu’on se débrouille très bien sans forces de l’ordre. Toute une mise en scène de l’espace, où le manifestant est acteur et spectateur, permet d’homogénéiser et de diffuser certaines formes de représentations et certains discours portés sur l’événement. Toute une « mise en scène » [86][86] Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne.... de l’actualisation de « nouvelles » normes sociales, opposées aux « anciennes » normes, est entreprise par les acteurs.

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L’espace de la protestation est divisé en différents lieux. On retrouve des podiums à partir desquels jeunes militants, hommes politiques ou encore intellectuels ou artistes viennent parler. Une « île » (gezira) au milieu de la place accueille les tentes des personnes qui occupent la place. Les tentes sont décorées pour signifier une appartenance politique, à un mouvement ou un courant, voire une appartenance professionnelle (ouvriers de telle ou telle industrie) ou régionale (Suez ou le Sinaï). Des dizaines de rondes de débat (halaqat niqashiyya) peuplent la place. On y discute de politique, dans la théorie et dans la pratique, d’idées abstraites et d’initiatives concrètes, de l’avenir de la Révolution, des scénarios possibles, etc.

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En un certain sens, la politique politicienne est invisible. C’est le fruit, en partie, d’une stratégie des acteurs politiques qui font un effort accru pour effacer[87][87] Force est de constater, néanmoins, l’ambivalence de... les appartenances et donner une image d’unité. L’un des podiums émet cependant des chants à consonance religieuse, les prises de parole trahissent l’habitus des militants islamistes, que ce soit à travers une hexis corporelle particulière ou un ensemble de codes langagiers. « C’est les Frères [musulmans] ça, non ? », se demandent tout de suite des spectateurs. Un peu plus tard dans la même journée, je surprends un jeune militant libéral de la coordination exprimant sa colère face aux « méthodes » des Frères. Il tente de faire une collecte de fonds pour construire un nouveau podium de l’autre côté de la place où des chanteurs contestataires (comme Ramy Essam) pourraient se produire et, de cette manière, briser le monopole matériel des Frères sur la place.

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Où que l’on regarde, le champ de vision est saturé par toutes sortes d’images. Des milliers de pancartes et d’affiches ont été confectionnées, souvent en faisant usage de traits d’humour. Celles-ci sont extrêmement individualisées ; chacun rédige sa pancarte et y met son message au public en posant devant les objectifs ou les téléphones portables. Tout un style vestimentaire a été pensé pour l’occasion. Ainsi, le keffieh palestinien [88][88] La charge symbolique militante du foulard palestinien... devient un outil indispensable dans la présentation de soi (d’autant plus que l’on est fin janvier et qu’il fait assez frais). Les personnes ayant subi la répression des premiers jours mettent en avant leurs blessures ou hématomes, les montrent aux passants. Enfin, les « trophées » récupérés sur les champs de bataille sont fièrement arborés (casques ou insignes de police, cartouches et bombes lacrymogènes usagées, etc.). Mais on voit également les blindés de l’armée stationnés aux entrées de la place, ou encore l’hélicoptère militaire en vol stationnaire au-dessus des manifestants pendant plusieurs jours.

Faire groupe

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Les jeunes hommes retrouvent Heba et Siham quelques dizaines de mètres après les barrages. Le groupe échange les dernières informations et les bruits qui courent, pendant une dizaine de minutes. Les informations les plus importantes sont sans nul doute la nomination d’un vice président ainsi qu’un nouveau gouvernement. Mohsen déclare : « Ça ne va pas suffire, ça y’est, c’est fini, le peuple s’est réveillé ». Par la suite, les jeunes discutent du programme de la journée. Il faut noter qu’il est rare de venir à Tahrir en solitaire. On y vient en groupe : d’amis, de famille, de voisins, de collègues. L’inscription physique dans le lieu se fait par la routinisation de certaines habitudes dont la première est le choix d’un lieu privilégié [89][89] La taille de la place et surtout le nombre de manifestants.... Cet endroit, choisi le premier jour par hasard, devient le lieu de rencontre les jours suivants, le point de rendez-vous si le groupe se perd (ce qui arrive presque tout le temps), le « QG ». C’est l’endroit où le groupe se tient qui est choisi comme QG, puis baptisé avec humour « el-maqarr el-tawri » [90][90] Tout le vocabulaire de la révolution, qui, en Égypte,... (littéralement le « siège révolutionnaire ») : « Avec cette foule, si l’on s’éparpille, on se retrouve au siège révolutionnaire, ok ? »

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Autour du noyau dur que nous observons, le nombre de personnes présentes varie : amis de passage, voisins, membres de la famille, vont et viennent. Si de temps en temps, certains membres du groupe peuvent avoir des interactions avec d’autres groupes, c’est relativement rare. Ainsi, il arrivera à un voisin d’entrer dans une conversation, critiquant Moubarak (« kharab el-balad Allah yekhreb betu » ­ il a ruiné le pays, que Dieu le ruine, nous lance un vieil homme) ou encore se lamentant sur l’état dans lequel se trouve le pays. La conversation ira rarement très loin. La frontière des groupes reste bien délimitée et l’espace de la place Tahrir apparaît comme une juxtaposition géante de groupes d’interconnaissances préexistantes plutôt qu’un lieu de construction de nouveaux groupes [91][91] Je n’énonce bien évidemment pas une loi, et l’inverse.... Je reviendrai sur ce point en conclusion.

Faire passer le temps

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La grande partie de l’intervalle passé sur place est du « temps froid ». À partir du 28 janvier (date du départ des forces de police et de l’arrivée de l’armée), très peu d’affrontements ont lieu sur la place et dans ses alentours, à part les quelques moments, désormais connus, où la violence fut extrême (la journée du 2 février par exemple, avec l’attaque des pro-Moubarak). Ce sont donc de longues heures passées avec pour objectif de garder la place afin que celle-ci ne soit pas reprise par les forces du régime.

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À partir du « QG », le groupe fait des rondes dans la place, pour voir ce qu’il s’y fait. On est assez proche de l’ambiance que l’on retrouverait dans un festival de musique ou dans un carnaval. L’heure est à l’expérimentation et le choix d’expériences est considérable. On s’arrête un peu devant un stand de poésie ; on va lire les différentes pancartes ; on écoute un prêche ou une chanson ; on s’intéresse vaguement à un discours militant. Parfois, on entre dans un cortège et on scande les slogans, avant de repartir dans une autre direction. Ou enfin, du fait de cette occasion de mixité si rare, on se fait la cour et on se drague.

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Ces longues journées sont aussi de moments de discussions interminables entre les membres du groupe, et de ce fait même, elles ont un effet de socialisation. On parle de politique. On donne son avis sur tel ou tel leader. On se raconte mille et une petites anecdotes de corruption et de pratiques véreuses de l’ancien régime : des histoires de la « vieille Égypte », une Égypte « d’avant le 25 janvier ». Ce sont aussi de longues heures où l’on se raconte blagues et devinettes. Certains disent : « On dirait une nuit de ramadan ! » L’ambiance festive et l’impression de « passer le temps » font clairement penser au mois saint de l’Islam.

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La manière de parler est adaptée à la circonstance. Ainsi, l’adjectif « révolutionnaire » est ajouté dans tous les contextes. « On va se faire une bouffe révolutionnaire les gars ? », « j’ai une faim révolutionnaire », « où est passé notre camarade révolutionnaire ? », « il est parti “révolutionner” dans un coin », et ainsi de suite. On passe aussi de longs moments à mettre en récit les exploits des premiers jours, contre les forces de l’ordre. Certains disent en riant qu’ils regrettent l’absence de la police : « Je m’amuse moins quand même, j’ai plus personne à taper… »

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La journée est agrémentée de longues pauses dans les cafés environnants où l’on fume une « chicha révolutionnaire » tout en buvant le thé et en parlant de l’avenir. Bref, tout dans le moment Tahrir est socialisation, et par cette socialisation, mise en scène de nouvelles normes sociales. On peut observer dans ces longues discussions une mise en forme et en cohérence de l’événement qui renforce les motifs d’engagement de ces nouveaux entrants dans l’arène politique. L’événement devient un moyen de « déclarer » de nouvelles préférences collectives du groupe [92][92] I. Ermakoff, Ruling Oneself Out…, op. cit., p. 332, et de cette manière, il crée par ce fait même un nouveau groupe social : les révolutionnaires [93][93] Les guerres de légitimités que l’on a pu voir dès le....

En guise de conclusion

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On l’a vu, la division des manifestants en profanes et militants pose problème quel que soit le vocable utilisé (politisé/dépolitisé, profane/professionnel, manifestant ordinaire ou aguerri, etc.). Elle pose problème tout d’abord puisqu’elle ne peut, on l’imagine bien, être retrouvée telle quelle dans la réalité observable. Malgré les insuffisances d’un raisonnement aussi binaire, et qui de fait occulte les différents degrés d’acquisition d’une « compétence politique » [94][94] Daniel Gaxie, Le cens caché, Paris, Seuil, 1978. (dans une acception restreinte de la politisation) ou encore la complexité du « processus relationnel et continu d’intériorisation de schèmes de perception et d’action relatifs au monde politique ou participant d’un rapport politique au monde politique » [95][95] Olivier Fillieule, « Postface. Travail, famille, politisation »,... (dans une acception extensive et dynamique de la socialisation politique), il était nécessaire pour moi de différencier tant que faire se peut ces deux « catégories ».

62

Ainsi, une étude portant sur les raisons d’agir des militants, ou encore sur la manière dont ils se comportent sur la place, serait bien différente. Les interactions entre les groupuscules sont importantes et répétées. L’élément le plus frappant ici est que les nouveaux entrants, à part certains cas, notamment ceux qui peuvent faire état d’un capital récemment acquis suffisamment important (une blessure lors des premiers jours, par exemple), sont en grande partie tenus à l’écart par les mouvements politiques institués. En ce sens, les deux catégories vivent la révolution en parallèle. Mon objectif ici était donc d’essayer de restituer comment ces nouveaux entrants entrent.

63

Il ressort des développements antérieurs que l’observation de moments et d’échelles différents est nécessaire pour comprendre les dynamiques d’une situation révolutionnaire.

64

Tout d’abord, sans tomber dans une vision stratégiste qui voudrait que les militants aient fait le choix d’un mode d’action au détriment d’un autre car ils anticipaient quel résultat adviendrait de ce choix, il est nécessaire de revenir sur la manière dont ceux-ci sont opérés en situation, et ramenés aux dispositions des acteurs ainsi qu’aux logiques des champs dans lesquels ils luttent. On peut voir à quel point leur inscription dans un univers de sens et de pratiques fortement stabilisé et routinisé joue sur ces choix. Mais on voit aussi comment un « événement » peut venir troubler cet univers de sens, et devenir tout autant une contrainte qu’une opportunité pour les acteurs. Ainsi, si les choix de ces derniers ont un impact direct, sans nécessairement être voulu, sur la mobilisation des profanes, la relative autonomisation de la séquence protestataire par rapport aux logiques spécifiques aux différents champs (ou secteurs, pour revenir à la terminologie de Michel Dobry) fait que les militants n’ont plus réellement de prise sur les mobilisations.

65

Ensuite, la dynamique des micro-événements contingents enjoint à se distancier le plus possible des discours des acteurs pris dans les mobilisations qui ont tout intérêt à cadrer l’événement dans les termes les plus généraux et les plus fédérateurs possibles. Pour le dire autrement, on ne peut pas comprendre réellement la dynamique d’une situation révolutionnaire sans retracer précisément les parcours qui amènent les mobilisés à se mobiliser. Il faudrait ajouter à ces dynamiques les jeux spéculaires et les mécanismes d’émulation qui jouent fortement sur la perception des acteurs, notamment par la réduction du coût perçu de l’engagement. Le fait que de nombreuses personnes se mobilisent entre le 25 et le 28, que le mouvement prenne forme, que des slogans se cristallisent ou que des personnalités prennent position en faveur des mobilisations, joue sur ces perceptions.

66

Enfin, la volonté de prendre en compte la vie quotidienne sur la place en révolution découle d’une vision processuelle et graduelle de la politisation et de l’engagement. Les acteurs ne sont pas profanes lundi soir, puis révolutionnaires mardi matin. La place, comme lieu de rencontres et de discussion entre des individus détenant des capitaux culturels et sociaux inégaux, notamment un savoir politique, mais aussi comme lieu d’expérimentation de valeurs autres et nouvelles, devient un moment important où se forgent opinions et attitudes politiques, une sorte d’idéal politique qu’il est désormais nécessaire d’atteindre et qui devient un socle idéologique et symbolique pour beaucoup de jeunes s’étant engagés à ce moment-là et qui continuent leur engagement aujourd’hui [96][96] Je tiens à remercier Amin Allal, Mounia Bennani-Chraïbi,....

Notes

[1]

Hunter S. Thompson, Gonzo Highway, Paris, 10-18, 2008 ; je souligne.

[2]

Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2009 (1re éd. : 1986).

[3]

« […] avec la désectorisation conjoncturelle de l’espace social et le désenclavement des sites de confrontations qui lui est lié, on assiste en effet à une émergence tendancielle d’une forme élargie d’interdépendance, qui se substitue aux formes d’interdépendance plus locales, plus cloisonnées et fortement marquées par les “contenus” des diverses logiques sectorielles ». Cette interdépendance tactique élargie aura pour effet important « de contribuer à réduire considérablement le contrôle que les acteurs ont sur la portée de leurs propres actes et sur la signification qui leur est attachée dans le cours de la confrontation » (M. Dobry, ibid., respectivement p. 171 et 155).

[4]

La littérature sur l’autoritarisme est foisonnante. Une des hypothèses centrales de nombreux travaux sur la question expliquait l’absence de changement politique notamment par l’apathie/la dépolitisation de la population. Pour une relecture critique de ces approches, voir Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule, « Exit, voice, loyalty, et bien d’autres choses encore… », dans Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule (dir.), Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 43-126.

[5]

L’usage du masculin est pris ici dans un sens générique et ne doit pas prendre une connotation genrée. Je renvoie à chaque fois autant aux militants qu’aux militantes, aux manifestantes, etc.

[6]

Le mouvement des J6A est né en 2008 suite à l’appel à la grève des ouvriers de la ville de Mahalla en avril 2008.

[7]

Organisation d’extrême gauche (d’obédience trotskiste) très active dans les protestations de rue et le soutien des mouvements ouvriers, notamment durant la dernière décennie.

[8]

Sur cette notion d’émergence, voir Hervé Rayner, « Quelle place accorder au contexte dans l’analyse de l’action collective ? Le poids des perceptions du possible dans l’émergence et le déclin des “rondes citoyennes” en Italie (2002-2003) », VIIIe congrès de l’Association française de science politique, Lyon, 14-16 septembre 2005. Dans un autre texte, et dans une lignée inspirée des travaux de Michel Dobry sur les conjonctures fluides, le même auteur développe l’idée qu’un « événement de forte amplitude peut générer des dispositions émergentes  : ses protagonistes expérimentent de nouvelles façons de voir et de faire, vécues comme des contraintes et/ou des opportunités », dans « Esquisse d’une théorie de l’événement », manuscrit non publié, 2011 (je souligne). Voir également l’ouvrage d’Ivan Ermakoff, Ruling Oneself Out. A Theory of Collective Abdications, Durham, Duke University Press, 2008, notamment le chapitre 11 dans lequel l’auteur développe sa vision de l’événement (« The Event as Statement »). Je tiens à remercier Jean Leca pour m’avoir suggéré cette lecture.

[9]

Ce type d’approche a surtout été développé par Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Paris, Albin Michel, 2e éd., 1997.

[10]

Charles Tilly distingue deux états dans une révolution : une « situation révolutionnaire » et une « issue révolutionnaire ». En s’inspirant de l’idée de « dualité des pouvoirs » chez Trostky, il considère qu’une situation révolutionnaire est visible quand il y a : 1/ apparition de candidats ou de coalitions de candidats au pouvoir, qui avancent des prétentions concurrentes au contrôle exclusif de l’État, ou d’une de ses composantes ; 2/ ralliement aux prétentions d’une fraction significative des citoyens ; 3/ absence, chez les détenteurs du pouvoir, de la capacité ou de la volonté de réprimer la coalition oppositionnelle et/ou le ralliement à ses prétentions. Voir Charles Tilly, European Revolutions, 1492-1992, Oxford, Blackwell, 2e éd., 1995, p. 10. Voir également Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe. 1. La révolution de février, Paris, Seuil, 1995 (1re éd. russe : 1932), p. 251-260.

[11]

Je reviendrai sur ce problème en conclusion. Le débat sur la politisation comporte des enjeux tant politiques que scientifiques. Je me contenterai ici de renvoyer à la multitude de travaux de synthèse publiés sur la question. Voir, par exemple, Myriam Aït-Aoudia, Mounia Bennani-Chraïbi, Jean-Gabriel Contamin, « Indicateurs et vecteurs de la politisation des individus : les vertus heuristiques du croisement des regards », Critique internationale, 50, 2011, p. 9-20.

[12]

Sauf dans le cas de Heba, rencontrée lors de la mobilisation de début janvier 2011, cf. infra. C’est elle que je croise par hasard lors de mon arrivée sur la place le 30 janvier un peu après midi, et que je retrouve plus tard avec son groupe. Le profil de ces jeunes (non engagés dans des activités politiques avant janvier 2011) diffère considérablement des profils d’acteurs que je suis habituellement (plutôt des militants aguerris). Je suis assidûment l’espace protestataire égyptien depuis 2007 et j’ai eu l’occasion de mener plusieurs enquêtes au Caire (en 2008, 2010, et 2011-2012), à Alexandrie (en 2011) et à Kafr ed-Dawwar (en 2011). Ces enquêtes croisent observation participante, entretiens et suivi des réseaux sociaux.

[13]

Tous les prénoms ont été changés.

[14]

Quartier situé au nord-ouest du Grand Caire (sis dans le gouvernorat de Gizeh) et connu pour héberger le plateau des Pyramides. Évoluant autour de deux grandes avenues (el-Haram et Fayçal), le quartier mêle des univers sociaux différents (allant de la petite bourgeoisie et les classes moyennes aux quartiers informels paupérisés).

[15]

Heba a étudié à la faculté de communication de masse et Siham à la faculté de tourisme et d’hôtellerie. Elles ont fait leurs études antérieures dans un établissement privé tenu par les Sœurs à Alexandrie, et ont par ailleurs été membres d’un mouvement scout lié à cet établissement.

[16]

Sur l’échiquier politique, elles se rapprochent des mouvements relativement minoritaires de la gauche non partisane (progressistes, trotskistes, etc.). Ce rapprochement est en partie lié à l’investissement des milieux de la culture indépendante par nombre de militants des mouvements minoritaires de gauche qui y trouvent des carrières professionnelles cohérentes avec leurs idéaux.

[17]

Voir le récit de cette mobilisation dans Youssef El Chazli, Chaymaa Hassabo, « Socio-histoire d’un processus révolutionnaire. Analyse de la “configuration contestataire” égyptienne (2003-2011) », dans Amin Allal, Thomas Pierret (dir.), Devenir révolutionnaires. Au cœur des révoltes arabes, Paris, Armand Colin, 2013.

[18]

Il est nécessaire de nuancer ici ce propos. L’idée d’une désapprobation du régime, à travers la détestation de la police, est plus insidieuse qu’ouverte et assumée. Le lien de causalité « mauvaise police = mauvais régime » s’objective de plus en plus dans les propos des acteurs au fil des journées révolutionnaires.

[19]

Chacun de mes protagonistes me racontera à un moment ou un autre une anecdote l’ayant opposé par le passé à un policier véreux, symbole d’arbitraire et d’impunité.

[20]

Cet aspect, qui pose problème pour une sociologie de l’action collective souhaitant se débarrasser de l’explication par les frustrations et le déclassement, est abordé plus en détail dans une étude comparant les cas égyptien et tunisien : Amin Allal, Youssef El Chazli, « Figures du déclassement et passage au politique dans les situations révolutionnaire égyptienne et tunisienne », dans Ivan Sainsaulieu, Muriel Surdez (dir.), Sens politiques du travail, Paris, Armand Colin, 2012, p. 323-338.

[21]

Ce découpage a été proposé par Youssef El Chazli et Chaymaa Hassabo dans « Socio-histoire d’un processus révolutionnaire. Analyse de la “configuration contestataire” égyptienne (2003-2011) », op. cit. Je ne reviendrai pas ici sur la troisième phase qui va du 3 février au départ de Moubarak le 11 février.

[22]

Diplomate égyptien devenu fonctionnaire international (ONU), il reçoit le prix Nobel de la Paix pour son action à la tête de l’Agence internationale de l’énergie atomique en 2005. À l’approche de la fin de son mandat, il prend position publiquement pour la démocratisation du système politique égyptien. Il participera dès 2010 au renouveau d’un cycle protestataire en Égypte, notamment autour de l’Association nationale pour le changement, réseau fédérateur des principaux courants de l’opposition égyptienne.

[23]

Les arrestations aléatoires constituent une vieille technique de la police égyptienne utilisée pour faire avorter les mobilisations. Elles consistent en l’enlèvement de manifestants pour que leurs camarades se mettent à les rechercher dans les différents postes de police et abandonnent la mobilisation. La personne est gardée pendant une courte période puis relâchée. Entre le 25 et le 28, cette technique a été largement utilisée. Dans tous les cas que nous avons personnellement recensés, cette manœuvre a radicalisé la personne arrêtée, même (voire surtout) quand celle-ci n’était pas politisée a priori, qu’elle était de passage par hasard dans le lieu de la manifestation et fut arrêtée par erreur.

[24]

Les connexions dial-up ainsi que les connexions satellitaires (comme on en trouve dans certains hôtels) demeurent intactes et sont utilisées par les activistes pour faire sortir l’information à l’international.

[25]

Voir le récit de ces batailles dans Y. El Chazli, C. Hassabo, « Socio-histoire d’un processus révolutionnaire… », cité.

[26]

William H. Sewell, « Historical Events as Transformations of Structures : Inventing Revolution at the Bastille », Theory and Society, 25, 1996, p. 841-881.

[27]

La nomination d’un vice-président était une demande récurrente de l’opposition depuis des années.

[28]

Enrique Klaus, « Égypte : la “Révolution du 25 janvier” en contrechamp. Chroniques des “comités populaires” d’al-Manyal au Caire », Revue marocaine des sciences sociales et politiques, 6, hors-série, 2012, p. 119-145.

[29]

Observations de l’auteur.

[30]

Dans les faits, l’épisode de l’incursion des dromadaires et des chevaux ne fait pas beaucoup de victimes et dure assez peu de temps. C’est l’impact symbolique de cette image, reprise par les médias, qui en fera un fait marquant les esprits.

[31]

Olivier Fillieule, « Propositions pour une analyse processuelle de l’engagement individuel », Revue française de science politique, 51 (1-2), février-avril 2001, p. 199-215, dont p. 201.

[32]

Notamment les dynamiques de concurrence entre les différents acteurs du champ. Je me rapproche ici de la vision de l’« espace des mouvements sociaux » proposée par Lilian Mathieu comme « un domaine de pratique et de sens particulier au sein duquel les multiples phénomènes contestataires occupent des positions différenciées et sont unis par des rapports d’interdépendance divers et évolutifs », et impliquant de ce fait toute une série d’effets : Lilian Mathieu, L’espace des mouvements sociaux, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2012, p. 25.

[33]

Par groupes de jeunes (ou groupes juvéniles pour être plus exact, al-magmu‘at ash-shababiyya), j’entends tout autant les jeunesses des organisations politiques traditionnelles (Jeunes Frères musulmans, Jeunes du parti al-Ghad ou du parti du Front démocratique, etc.) que les groupes politiques autonomes nés entre 2005 et 2011. Pour une analyse des dynamiques internes à ces groupes, se référer à Chaymaa Hassabo, « La stabilité du régime de Moubarak à l’épreuve d’une situation de succession prolongée : les limites de la consolidation autoritaire », thèse de doctorat en science politique, Grenoble, Institut d’études politiques, 2012, notamment le chapitre 7 « Lorsque les jeunes font de la politique », p. 193-236.

[34]

Sont présents les jeunes de la campagne de soutien à El-Baradei, le mouvement des Jeunes du 6 avril (J6A), les Jeunes pour la justice et la liberté (JJL), les jeunes des Frères musulmans (JFM), les jeunes du parti du Front démocratique, ainsi que les jeunes libéraux/indépendants. Entretien conduit par C. Hassabo avec K. H., 08 mars 2011.

[35]

L’idée d’un « contre-événement » le 25 janvier existe depuis 2007, notamment avec l’impulsion des J6A. Des activités sont prévues pour cette journée avant que la Révolution tunisienne n’éclate.

[36]

Pour être plus précis, il faudrait restituer tous les événements protestataires qui rythment la rue égyptienne entre février 2010 et janvier 2011. Ce travail a été amorcé dans Y. El Chazli, C. Hassabo, « Socio-histoire d’un processus révolutionnaire… », cité.

[37]

Un appel à manifester avait déjà été lancé en ligne sur la page Facebook « Nous sommes tous Khaled Saïd » (NKS). Les militants prévoient de coordonner avec les administrateurs, alors inconnus, de la page (mesure qui ne convient pas à tout le monde). Notons que ce groupe avait lancé plusieurs appels pour différents événements depuis juin 2010, qui avaient eu une aura relativement importante et dépassant les milieux militants habituels. Pour davantage d’informations sur NKS, voir Youssef El Chazli, « Du “mur” à la rue : la révolte des “jeunes de Facebook” en Égypte », MédiaMorphoses, 30, septembre 2011, <http://www.revue-medias.com/du-mur-a-larue-la-revolte-des,776.html>.

[38]

Les clivages de position épousent peu ou prou les clivages idéologiques qui existent entre les personnes présentes. Ce sont par exemple les militants d’extrême gauche ou indépendants (anarchistes) qui seront favorables à ramener les mobilisations aux quartiers populaires.

[39]

La coordination logistique consiste ici en la communication des lieux de rassemblements choisis pour que ceux-ci soient publiés par la page NKS, forte de quelques 300 000 membres à la veille du 25 janvier, sur Internet.

[40]

L’accord tombera finalement sur un socle de revendications minimum (réformes politiques, sociales et économiques non « excessives ») et le refus d’identifier les groupes.

[41]

Entretiens avec plusieurs militants en février-mars 2010.

[42]

Si le terme sit-in est désormais entré dans le langage politologique pour traduire la notion de waqfa ihtigagiyya (litt. « halte protestataire »), je préfère la traduction de stand-in qui est plus proche du sens littéral.

[43]

Je souscris aux remarques de Frédéric Vairel sur le rapport entre institutionnalisation d’un répertoire d’action et désamorçage politique en situation autoritaire. Pour résumer schématiquement l’hypothèse de l’auteur, la routinisation de l’interaction entre protestataires et forces de l’ordre contribue à la formation de lignes rouges qui sont par la suite respectées ; cette routinisation, par l’évacuation de l’élément imprévu de l’acte protestataire, résulte en un désamorçage. Cf. Frédéric Vairel, « L’opposition en situation autoritaire : statut et modes d’action », dans Olivier Dabène et al., Autoritarismes démocratiques. Démocraties autoritaires au 21e siècle, Paris, La Découverte, 2008, p. 228-231.

[44]

On verra par la suite, en changeant la focale, comment ce choix tactique qui peut paraître anodin aura un impact fondamental sur les « profanes ».

[45]

Entretien avec un militant islamiste, ex-membre des JPC et des J6A.

[46]

Avec un refus clair et net de transformer la waqfa en marche de la part des militants plus expérimentés (observations, Alexandrie, 6 janvier 2011).

[47]

Hervé Rayner définit l’événement comme la « concomitance de fortes oscillations des perceptions du possible » qui permettent aux acteurs de considérer comme faisable des options qu’ils auraient négligées avant cet événement. H. Rayner, « Quelle place accorder au contexte… », cité.

[48]

Entretien avec K. H. cité dans C. Hassabo, « La stabilité du régime Moubarak… », cité, p. 407.

[49]

L’ensemble des slogans choisis ont un ton « réformateur » et évitent une attaque frontale du sommet de l’État. Un des slogans principaux est par exemple : « Pain, liberté, justice sociale », ou dans une variante, « Pain, liberté, dignité humaine ».

[50]

Aristide R. Zolberg, « Moments of Madness », Politics & Society, 2, 183, 1972.

[51]

Voir par exemple le témoignage de M. L., dans C. Hassabo, « La stabilité du régime Moubarak… », cité, p. 412-414.

[52]

M. L., ibid., p. 414.

[53]

Le « on » renvoie ici au groupe de jeunes décrits dans la séquence précédente.

[54]

Entretien avec K. H. cité dans C. Hassabo, ibid., p. 415.

[55]

F. Vairel, « L’opposition en situation autoritaire… », cité.

[56]

Entretien, janvier 2012.

[57]

Deux militants de mouvements différents, mais partisans d’une option radicale dès le premier jour, m’ont fait part de cette remarque (entretiens, janvier 2012). Selon eux, dès les premiers moments, une tendance à « polir » les revendications est très visible. On est clairement dans la situation bien décrite par cette heureuse formulation de Frédéric Vairel : « jusqu’où ne pas aller trop loin ? » (cité).

[58]

C. Hassabo, « La stabilité du régime Moubarak… », cité, p. 418-424.

[59]

Dina El-Khawaga, « La génération seventies en Égypte. La société civile comme répertoire d’action alternatif », dans M. Bennani-Chraïbi, O. Fillieule (dir.), Résistances…, op. cit., p. 271-192.

[60]

Les 18 et 19 janvier 1977 éclatent des mobilisations importantes, qualifiées d’« émeutes du pain », durant lesquelles les étudiants jouent un rôle central. Une partie considérable des étudiants fortement engagés dans ce mouvement eurent des carrières politiques par la suite (notamment dans les mouvements de gauche, mais aussi chez certains islamistes). Voir Mohammed Hafez Diab, Intifadas ou révolutions dans l’histoire moderne d’Égypte, Le Caire, Dar al-Chourouk, 2011, p. 209-224 (en arabe).

[61]

Ainsi, il était devenu « normal » de voir fonctionnaires, ouvriers ou autres travailleurs campant dans le boulevard Qasr al-‘ayni pendant des semaines dans l’attente d’une réponse de l’État à leurs griefs.

[62]

Les témoignages recueillis par Chaymaa Hassabo (cité), ainsi que d’autres que j’ai pu moi-même recueillir, montrent que les militants ne s’attendaient aucunement à disposer des effectifs suffisants pour « marcher sur Tahrir » et que les objectifs étaient soit faire une action un minimum visible pour entrer en résonance avec les événements tunisiens, soit, si leur nombre était plus important, de tenter d’occuper des petites places dans plusieurs quartiers du Caire. Sans y croire réellement, les militants considèrent qu’au cas où un mouvement massif prend forme peu à peu, il faudra marcher sur Tahrir.

[63]

Il est à ce titre tout à fait notable que l’auteur de ces lignes, après avoir fait le récit lors d’un colloque de quelques luttes intestines entre les différentes factions politiques sur la place Tahrir, ait été « conseillé » en privé par un politologue égyptien de ne pas raconter ce genre d’anecdotes et de maintenir l’image du peuple égyptien uni dans sa révolution.

[64]

La focalisation exagérée sur Tahrir renvoie à un autre problème tout à fait central, celui du « cairo-centrisme » habituel dans la compréhension de la politique égyptienne. En réalité, il faudrait raisonner en termes d’échelles d’observation et de compréhension des engagements, qui seraient pensées comme des cercles concentriques, allant des dynamiques situationnelles d’interaction de face à face (l’individu qui se mobilise, ou pas, par rapport à sa famille, ses amis, ses voisins, etc.) aux logiques de quartier, aux histoires propres des villes (se mobiliser à Alexandrie ou à Suez s’inscrit bien plus dans des logiques et des histoires spécifiques, notamment de luttes antérieures, que dans une perspective « nationale »), pour enfin arriver cette facette « nationale » de la situation révolutionnaire.

[65]

F. Vairel, « L’opposition en situation autoritaire… », cité.

[66]

Chaymaa Hassabo montre bien dans sa recherche doctorale que la volonté de se distancier des anciennes générations de militants, notamment du fait de leur immobilisme, a joué un rôle central dans la genèse et la cristallisation de la jeune génération militante que l’on retrouvera dans des mouvements comme les Jeunes pour le changement ou encore les Jeunes du 6 avril. Ce sont ces mêmes jeunes que l’on retrouvera enfin dans la réunion citée en début de ce texte. Voir C. Hassabo, « La stabilité du régime Moubarak… », cité.

[67]

Certains militants « répètent » avant le 25 et suivent les parcours choisis, chronomètre à la main, pour évaluer le temps nécessaire pour parcourir la distance séparant les points de départ des marches aux points de rencontre.

[68]

Sur la notion de dispositif de sensibilisation, se référer à Christophe Traïni, Johanna Siméant, « Introduction. Pourquoi et comment sensibiliser à la cause ? », dans Christophe Traïni (dir.), Émotions… Mobilisation !, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 11-34, dont p. 13.

[69]

Entretiens avec des militants SR.

[70]

Sur le caractère autopoïétique des événements, voir les remarques d’H. Rayner, « Quelle place accorder au contexte… », cité.

[71]

Cette hypothèse m’a été également confirmée par d’autres enquêtés non traités dans cette contribution, notamment à Alexandrie.

[72]

Entretiens.

[73]

Je pourrais également rajouter (mais cela nécessiterait un travail supplémentaire de recherche) une certaine représentation négative du militantisme assez présente dans de nombreux milieux sociaux depuis plusieurs années. Chaymaa Hassabo montre dans sa thèse comment l’engagement en politique est souvent vécu (et perçu) comme une déviance au sens d’Howard Becker. Voir C. Hassabo, « La stabilité du régime Moubarak… », cité.

[74]

Un appel à la désobéissance civile en solidarité avec les grèves des ouvriers du textile avait été lancé sur le site communautaire Facebook en février-mars 2008. La date avait été fixée au 6 avril et le jour avait été considéré par de nombreux activistes comme une réussite, malgré l’absence des grands nombres attendus par les organisateurs, mais plutôt du fait de la mobilisation considérable des forces de l’ordre ce jour-là. À la suite de cet événement sera créé le mouvement des Jeunes du 6 avril, groupe à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire.

[75]

Khaled Saïd est le nom d’un jeune alexandrin battu à mort en pleine rue en juin 2010 par deux policiers en civil. Il devient la figure de la lutte contre la torture en Égypte. Une page Facebook sera créée « Nous sommes tous Khaled Saïd », qui appellera à l’organisation de plusieurs manifestations réussies tout au long de 2010. C’est sur cette page que le premier appel à la manifestation pour le 25 janvier 2011 est lancé, en coordination avec le mouvement du 6 avril et d’autres mouvements politiques. Mi-janvier 2011, 300 000 personnes suivent l’actualité du groupe. À la fin mars 2011, la page a été consultée plus d’un milliard de fois, plus de 11 millions de commentaires ont été postés et plus d’un million de personnes sont membres du groupe.

[76]

E. Klaus, « Égypte : la “Révolution du 25 janvier”… », art. cité.

[77]

Rappelons que la dernière fois que l’Égypte avait connu un déploiement massif de l’armée remonte à 1986 et que pour une très grande partie de la jeunesse (et donc de la population), la vue d’un blindé militaire est une première historique.

[78]

Je parle ici d’espace social dans la mesure où l’espace physique ou géographique de la place Tahrir s’est non seulement extrait du reste de la ville concrètement en bloquant la circulation et les points d’accès, mais également car toute une série de règles à part, de systèmes d’autorité et de pouvoir, de moyens de communication, généralement en rupture avec les « valeurs sociales traditionnelles », ont été mis en place par les occupants de la place.

[79]

Cela nous « incite à repenser la construction sociale de la réalité comme une construction également, et peut-être avant tout, spatiale » : Choukri Hmed, « Espace géographique et mouvements sociaux », dans Olivier Fillieule et al., Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 220-227.

[80]

Le choix de ces meneurs est parfois symbolique, par exemple le fait qu’un chrétien mène une manifestation au sortant d’une mosquée, en référence à la « Révolution de 1919 », comme ce sera le cas avec le jeune Mina Daniel, militant de gauche (JJL), blessé à deux reprises le 28 janvier, puis tué lors des mobilisations d’octobre 2011 (massacre de Maspero).

[81]

On perçoit dans nombre des entretiens de Chaymaa Hassabo un étonnement de la part des militants du fait de la « facilité » de prendre Tahrir ; facilité qui rend les militants perplexes et quelque peu paralysés quant à la « suite ».

[82]

Mohammed El-Baradei, revenu précipitamment de l’étranger, annonce qu’il fera la prière du vendredi dans une mosquée de Gizeh (où se dirigeront de nombreuses personnalités). Par ailleurs, les représentants des JFM annoncent à la coordination, tard dans la soirée du 27, que la confrérie, contrairement au 25, a décidé de participer de « tout son poids » aux mobilisations de vendredi.

[83]

Voir le récit de ces batailles à travers les témoignages de militants et de participants dans C. Hassabo, « La stabilité du régime Moubarak… », cité.

[84]

Dix rues mènent à la place Tahrir, dont quatre principales. Les bouches du métro ayant été fermées, le seul accès se fait via ces rues.

[85]

Généralement, il n’y a que le recto de la carte qui est regardé, alors que les informations nécessaires au contrôle se trouvent au verso (emploi).

[86]

Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973.

[87]

Force est de constater, néanmoins, l’ambivalence de cet effacement. D’une part, les acteurs en question effaceront les signes les plus ostentatoires (logos, annonce de son appartenance avant de prendre parole, etc.) et d’autre part, ils emploieront toute une série de subterfuges pour faire passer le message. Voir l’exemple qui suit dans le corps du texte.

[88]

La charge symbolique militante du foulard palestinien mériterait une histoire précise tant elle a été utilisée dans des contextes différents et par des générations et des courants politiques que parfois tout oppose. Il n’est peut être d’ailleurs pas étrange qu’une génération militante largement socialisée au politique par les mobilisations pro-palestiniennes soit aussi attachée à ce symbole intégré dans les codes vestimentaires du militant-type. Une approche du militantisme égyptien à travers la question palestinienne est traitée dans ma recherche en cours, « Questions internationales et mobilisations politiques : la cause palestinienne et le renouveau de la dynamique protestataire en Égypte. Généalogie des engagements pour la Palestine dans l’espace politique égyptien », thèse de doctorat en science politique, Université de Lausanne.

[89]

La taille de la place et surtout le nombre de manifestants imposent de trouver des repères, des habitudes, des « coins » calmes, où l’on peut se reposer de temps en temps.

[90]

Tout le vocabulaire de la révolution, qui, en Égypte, est très lié à l’époque nassérienne, est ressorti à l’occasion.

[91]

Je n’énonce bien évidemment pas une loi, et l’inverse pourrait être certainement démontré dans d’autres cas.

[92]

I. Ermakoff, Ruling Oneself Out…, op. cit., p. 332.

[93]

Les guerres de légitimités que l’on a pu voir dès le départ de Moubarak sont liées à ce phénomène. Les légitimités des groupes institués, des opposants traditionnels, des révolutionnaires issus des militants et des révolutionnaires profanes se sont rapidement affrontées.

[94]

Daniel Gaxie, Le cens caché, Paris, Seuil, 1978.

[95]

Olivier Fillieule, « Postface. Travail, famille, politisation », dans Ivan Sainsaulieu, Muriel Surdez (dir.), Sens politiques du travail, Paris, Armand Colin, 2012, p. 345-358, dont p. 347.

[96]

Je tiens à remercier Amin Allal, Mounia Bennani-Chraïbi, Bernadette Demont, Jean Leca et Inès Weill-Rochant pour leur relecture et leurs conseils fort utiles. Ce travail doit beaucoup à la collaboration fructueuse avec ma collègue et amie Chaymaa Hassabo depuis plus de trois ans : qu’elle soit ici sincèrement remerciée.

Résumé

Français

Les événements ayant secoué l’Égypte au début de l’année 2011, et ayant pris depuis le nom de « Révolution du 25 janvier », soulèvent de nombreuses questions. Parmi celles-ci, l’interrogation sur la participation massive d’une population considérée comme apathique ou dépolitisée est centrale. En effet, on peut penser qu’il n’y a rien de particulièrement « révolutionnaire » à voir des militants aguerris protester collectivement une énième fois. En revanche, élucider le passage à l’action de ces dizaines de milliers de personnes qui n’avaient jamais participé politiquement pose problème. Cet article tente de contribuer à la compréhension de ce phénomène à partir de l’étude localisée de la mobilisation de jeunes Cairotes fin janvier/début février 2011.

English

The events that shook Egypt early in 2011, since named the “Egyptian Revolution”, raise many questions. One of these interrogations is to understand how a population largely considered as apathetic and depoliticized, participated massively in street demonstrations. It is possible to safely consider that there is nothing particularly “revolutionary” in seeing experienced activists mobilize for the hundredth time. Nevertheless, revealing the mechanisms behind what pushed tens of thousands of Egyptians that had never participated in politics before to take the streets is paramount. This article tackles this issue by studying a localized mobilization of young Caireners during the “January uprising”.

Plan de l'article

  1. Précautions méthodologiques
  2. Des militants face au moment révolutionnaire
    1. Rappel chronologique des faits
    2. Dispositions, contraintes situationnelles et autolimitation des militants
      1. Séquence 1. 20 janvier 2011. Le Caire
      2. Séquence 2. 25 janvier. Le Caire, 19 heures-minuit
  3. Le chaînon manquant entre le militant et le « profane » : sur les routes (physiques et symboliques) qui mènent vers Tahrir
  4. Les ressorts ordinaires d’une mobilisation extraordinaire
    1. Entrer
    2. Faire groupe
    3. Faire passer le temps
  5. En guise de conclusion

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