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Genèses

2006/4 (no 65)

  • Pages : 172
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • DOI : 10.3917/gen.065.0112
  • Éditeur : Belin

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Si l’écriture sociologique apparaît comme un sujet presque tabou, c’est sans doute d’abord parce qu’elle relève d’une expérience vécue le plus souvent par les auteurs comme éminemment individuelle, non partageable, difficilement transmissible (et donc quasi « magique »). Elle apparaît également comme un exercice douloureux, dans le sens où il s’agit d’en accepter et d’en assumer le caractère contingent – si fortement ressenti face au vertige de la page blanche – tout en s’efforçant de le réguler. Pourtant, le défi et les enjeux du travail sociologique semblent se situer en amont : la construction d’une démonstration est censée précéder le travail de rédaction. Tout en faisant la grâce au lecteur de ménager ses effets, de le tenir en haleine, on attend de l’auteur qu’il propose un texte problématisé et organisé, où les arguments sont clairement et, si possible, subtilement hiérarchisés. Appréhendée sous le prisme de la transcription en mots d’un raisonnement préalablement construit, l’écriture n’est plus alors qu’une simple mise en forme qui semble devoir couler de source.

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Cette représentation du travail sociologique légitime ne correspond pas à la progression effective de l’écriture, même si elle influe sur cette progression parce qu’elle correspond à des croyances fortement ancrées dans l’esprit des auteurs au moment de se mettre à rédiger. Phase d’aboutissement permettant la conversion des efforts de collecte empirique et de recherche théorique en travaux ayant vocation à être diffusés, la rédaction est souvent, en effet, considérée (en particulier par les doctorants) comme un « moment de vérité ». De façon sans doute assez superstitieuse, nombreux sont ceux qui pensent que ce n’est qu’à ce stade que l’on voit vraiment si l’agencement des matériaux à partir desquels on entend construire une démonstration fonctionne, si les données à disposition suffisent pour aboutir à un résultat satisfaisant. Il s’agit de faire face à l’idée lancinante, non seulement que tout se révèle, mais que finalement tout se joue dans l’écriture, puisque tout est encore possible avant cette mise en forme finale, qui peut à elle seule transcender ou faire capoter une entreprise de longue haleine.

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Lorsque les chercheurs parlent de leur terrain, ils reconnaissent assez volontiers, en particulier dans une démarche d’analyse qualitative, l’importance du hasard dans la collecte des données : même si les manuels exposant les différentes méthodologies et pratiques de terrain se développent, on admet que l’aléatoire intervient dans l’enquête. Par conséquent, le but assigné à l’écriture consiste à rendre cohérent un travail empirique qui procède par tâtonnements, sans linéarité. Cependant, à la contingence du terrain répond celle de la rédaction : malgré l’effort d’organisation des données réalisé en amont, la rédaction semble dépendre de variables complexes et souvent difficilement (ou pas) maîtrisables. Le moral et les états d’âme jouent un rôle non négligeable, de même que le lieu physique de l’écriture par exemple. La remarque vaut sans doute pour n’importe quelle forme d’investissement intellectuel ou même de travail physique, mais il me semble qu’elle s’applique de manière plus décisive pour l’écriture. Encore une fois, l’expérience de la rédaction est solitaire et dépend des personnalités : si certains noient leur chagrin en s’oubliant dans la rédaction, d’autres doivent aller bien pour écrire et pour accepter les frustrations d’une progression qui ne se fait jamais comme on l’avait imaginé ou comme on le souhaiterait

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J’ai soutenu en décembre 2005 à l’Institut d’études politiques de Paris une thèse de science politique sur les représentations et les pratiques politiques des habitants de trois bidonvilles de Casablanca (Zaki 2005) [1][1] Mon analyse localisée des micro-arènes de la représentation.... À partir d’exemples tirés de mon expérience de rédaction, j’insisterai sur la tension à l’œuvre entre la rigueur devant présider au travail d’écriture et l’importance du hasard dans la rédaction. En soulignant le fait que l’écriture n’est pas un processus linéaire, je plaiderai pour le droit d’écrire sa thèse dans le désordre et par à-coups. J’évoquerai des « ficelles » qui m’ont permis de dépasser des moments de blocage, et reviendrai sur certaines habitudes de travail, en essayant de montrer en quoi des rituels de concentration très personnels peuvent nous renseigner sur les contraintes de l’écriture.

Détailler son raisonnement à travers l’écriture

Le plan, un puzzle qui se transforme dans l’écriture

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Contrairement aux travaux littéraires qui font appel à l’imagination de leurs auteurs, les travaux scientifiques ont vocation à décrire la réalité sociale, à mettre en évidence la logique et les ressorts des processus sociaux. L’écriture sociologique doit traduire la rigueur du raisonnement et la finesse de l’interprétation (même si elle se sert des mots pour mettre en scène, faire poids sur les choses dites). Alors qu’un auteur de romans crée en écrivant (on a tous en mémoire des images hollywoodiennes d’auteurs exaltés ou torturés, noircissant de pleines pages jusqu’à épuisement, guidés par leur génie), un sociologue rédige une pensée déjà organisée. Il semble illégitime qu’il attende et espère la grâce de l’inspiration pour travailler : l’imagination sociologique, qui permet de « saisir ce qui se passe dans le monde » (Mills 1997), opère en amont. Le talent littéraire des écrivains se mesure à l’éclat de la prose et à l’intensité des émotions que suscite sa lecture ; le talent, ou plutôt le mérite, des auteurs de sciences sociales est davantage fonction de la solidité de l’argumentaire que de la qualité de l’énonciation – bien qu’une écriture compliquée puisse s’expliquer par la recherche du prestige et cacher la faiblesse d’une démonstration, comme le souligne Howard Becker (2004) [2][2] À la limite, peu importe la qualité de l’énonciation,....

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Ainsi, on peut considérer que le travail d’écriture en sciences sociales tient de l’assemblage d’un puzzle (pour reprendre une métaphore souvent énoncée par les enseignants). Il n’intervient qu’après la sélection, le classement des données, la définition des enchaînements : après la mise au point de ce fameux « plan détaillé » réclamé par tous les directeurs de thèse à leurs doctorants. Si la métaphore du puzzle me semble bien adaptée au travail de rédaction, l’idée qu’on puisse construire un plan en déterminant à l’avance la forme et la place de chaque pièce (partie, chapitre, paragraphe…) ne cadre pas avec mon expérience. Les « surprises de l’écriture » m’ont amenée à transformer non seulement la structure, mais aussi parfois la teneur de l’argumentation. C’est pourquoi je me suis mise à rédiger dès qu’en retravaillant le plan – que j’ai tendance à modifier systématiquement après en avoir terminé une version – je ne faisais plus que changer l’agencement des arguments sans en intégrer de nouveaux.

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Certains directeurs de thèse (cela n’a pas été le cas du mien) exigent de lire les chapitres dans l’ordre de leur apparition, pour pousser leurs étudiants à bien se concentrer sur la progression et la cohérence de leur argumentation. Il est bien entendu plus satisfaisant pour le lecteur de suivre une démonstration de manière linéaire. Pourtant, le confort de l’écriture – voire même la condition de son occurrence – peut parfois passer par une évolution plus chaotique, sans empêcher au final la fluidité et l’efficacité de la démonstration (pour continuer à filer la métaphore du puzzle, on doit bien reconnaître qu’on l’assemble souvent en fonction du hasard des morceaux choisis). Pour ma part, j’ai écrit ma thèse dans le désordre (en commençant par le deuxième chapitre, puis en écrivant le troisième et le quatrième, puis le huitième, le cinquième, pour finir par rédiger en parallèle le sixième et le premier). Si je n’ai pas suivi l’ordre des chapitres, je ne me suis pas pour autant lancée de manière irréfléchie dans la rédaction. J’ai commencé par les chapitres qui me semblaient les plus faisables ; j’ai aussi écrit en fonction de calendriers qui m’étaient imposés (en participant à des colloques).

Découvrir l’argumentation en rédigeant

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C’est l’écriture d’un premier texte qui m’a fait comprendre que je pouvais, à partir de morceaux (ou de parties, ou de sections…) dont les principaux enchaînements étaient sommairement déterminés, commencer à rédiger sans avoir mis au point toutes les nuances du développement (est-il vraiment possible de le faire dans un plan, même détaillé ?) J’ai rédigé à la rentrée 2002 (après trois terrains de deux mois chacun environ) une trentaine de pages en vue de la participation à un colloque sur les modes de production de la ville et des identités urbaines au Maghreb.

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Durant mes premières enquêtes, j’avais été frappée par le caractère très fluctuant, et parfois très contradictoire, des modes de présentation de soi des habitants de bidonville. Le sentiment que j’étais face à un sujet incontournable m’apparaissait d’autant plus clairement que je venais de lire Stigmates d’Erving Goffman (1975). En commençant à rédiger, je voulais montrer que le sentiment d’appartenance au bidonville ne se décline pas uniquement sur le registre du déshonneur et de l’attachement passif et forcé. La honte d’habiter un espace fortement stigmatisé n’empêche pas toujours l’expression d’un attachement sentimental fort au quartier : j’avais basé ma proposition sur cette opposition, et souhaitais analyser l’évolution du discours en fonction des situations et des interactions. Finalement, j’ai effectivement montré que si les habitants de bidonville intègrent dans une certaine mesure les systèmes de classement des dominants, et acceptent la disqualification que leur imposent les pouvoirs publics, mais aussi les urbains « établis » [3][3] Pour reprendre un concept développé par Norbert Elias..., ils parviennent également à s’en détacher. Mais j’ai aussi compris en rédigeant – en reprenant mes extraits d’entretien et en m’inspirant notamment des travaux de Dominique Vidal (1999) – qu’un troisième moment pouvait être apporté à la réflexion. Il consistait à dire que cette population ne s’affranchit finalement pas totalement du discrédit, puisqu’elle reproduit à l’intérieur du bidonville les différences tracées entre « vrais » et « faux » urbains à l’échelle de l’agglomération, pour définir la frontière entre « bons » et « mauvais » habitants du bidonville. Mes conclusions étaient modifiées : le fait que les personnes interrogées « rejettent » le stigmate qui leur est imposé en le « reportant » sur des coupables de remplacement (pour reprendre un vocabulaire goffmanien) perd de sa portée contestatrice lorsque l’on précise que les premiers coupables désignés sont souvent des habitants de bidonville.

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Il semble étonnant de ne pas avoir repéré plus tôt ce ressort qui apparaît pourtant évident après coup. Ce n’est qu’en butant sur l’interprétation d’extraits d’entretiens et en revenant sur mes premières analyses, que j’ai envisagé les limites du discours contestataire développé par les habitants enquêtés. L’écriture m’a poussée à montrer des choses que je n’avais pas vues, peut-être parce qu’elles contredisaient, ou du moins nuançaient, mon hypothèse de départ. Je voulais, en effet, mettre en cause les analyses inférant de la stabilité du système autoritaire la soumission des sujets marocains, en montrant que ces résidents étaient loin d’avoir intégré cette « culture de la servitude » décrite par certains politologues, comme Abdellah Hammoudi (1997) ou Mohamed Tozy (1999). Le détail de l’écriture impose un impératif de cohérence qui pousse à transformer les premiers modèles d’explication proposés de manière schématique dans le plan en les confrontant aux nuances des matériaux dont on dispose.

De l’utilité des colloques : un stress à court terme et un travail à échelle humaine

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Si j’ai été « officiellement » décrétée en « phase de rédaction » durant mes cinq derniers mois de thèse [4][4] J’utilise cette forme passive pour insister sur le..., je ne partais pas de zéro pour cet ultime marathon. Je disposais déjà de nombreux fragments, tous écrits pour des colloques, qui ont finalement constitué à peu près la moitié de mon texte final. Le fait de subir une contrainte extérieure et de devoir respecter une date limite pour rendre un texte finalisé m’a aidée à progresser. Ce stress à court terme (avec une deadline d’au plus quelques mois) et à petite échelle (les organisateurs imposant souvent des limites à la longueur des textes, entre autres pour en faciliter la lisibilité) me semble stimulant dans le sens où il permet de dédramatiser l’écriture en en relativisant les enjeux. Les textes produits servent, en effet, d’abord de base à une présentation orale qui ne dépasse en général pas une vingtaine de minutes. Ils ne comptent pas pour négligeables, mais ont vocation à être remaniés plus tard, un jour, en tenant compte des remarques et des critiques des autres participants. Le fait que très souvent, la mention « texte provisoire » soit apposée aux papiers distribués montre d’ailleurs que les auteurs cherchent à influencer le jugement de leurs lecteurs en précisant qu’ils n’ont pas encore utilisé leurs capacités à plein et que le produit n’est pas fini. On rejoint alors la conception de l’écriture décomplexée prônée par H. Becker (2004) : inutile d’avoir peur de mal rédiger ou de rédiger des choses sans intérêt, dans le sens où l’on peut, et même où l’on doit, faire l’effort de rédiger à nouveau pour parvenir à un résultat plus satisfaisant. Accepter que tout écrit est constamment améliorable permet de « se lancer » en relativisant le caractère insurmontable de la rédaction.

Une écriture diachronique, par à-coups

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Pour moi, les colloques permettent également de désacraliser l’exercice de la thèse en donnant finalement à voir cette dernière comme une dissertation d’ampleur. Ils aident à travailler à échelle humaine, en temps limité, sur des grandeurs, des quantités (en termes de temps, de nombre de pages) ou des problématiques suffisamment bornées pour ne pas sembler complètement insurmontables et décourageantes. Ils aident à trouver « un des bouts par lequel prendre la thèse ». J’ai mis du temps à comprendre que je pourrais effectivement me servir très largement de ce que j’avais écrit progressivement, ou plutôt par à-coups, dans la version finale de ma thèse. Cette « inconscience » m’a sans doute aidée, dans le sens où elle me désinhibait : je pouvais considérer les textes que j’écrivais comme des coups d’essai, voués à être retravaillés dans un ailleurs temporel appelé « phase de rédaction ». Pourtant, j’aurais été rassurée de savoir qu’une thèse ne se termine pas toujours ni pour tous par une période d’écriture frénétique et interminable (les récits des jeunes initiés racontant leur dernière année de thèse « coupée du monde », « sans vie sociale », « infernale », accréditent cette conception classique, agréée par le milieu académique, de la nécessaire « écriture-en-une-traite »). Savoir que l’on peut aussi rédiger sa thèse de manière diachronique m’aurait davantage motivée que de redouter et d’attendre une phase ultime de souffrance initiatique.

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L’exercice amène finalement à prendre au sérieux la métaphore du puzzle qu’utilisent les pédagogues, et à écrire, par pièces, par unités qui font sens en elles-mêmes et qui se complètent [5][5] On rejoint alors les normes dictant l’exercice du PhD.... Une de ses difficultés essentielles consiste à gérer l’inquiétude (indispensable dans le sens où elle pousse à toujours replacer ce qui est pensé et écrit à un niveau « micro » à une échelle « macro », au sein d’une démonstration plus large) de savoir si l’assemblage des chapitres fonctionnera finalement, puisque le plan ne se détaille (au prix de sa transformation) que dans l’écriture.

Hasards ou évidences de l’écriture ?

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Je ne soutiens pas qu’il est utile de participer à n’importe quel séminaire et j’ai, bien entendu, ciblé les rencontres portant sur les problématiques importantes de ma thèse. Il est vrai cependant que la formulation des appels à communication peut parfois donner des idées, et permettre d’envisager un angle d’approche ou de développer un point qu’on n’aurait peut-être pas cherché à approfondir sans cela. En 2003, j’ai participé à un colloque sur les élections législatives marocaines de septembre 2002. Ses organisateurs encourageaient les approches sociologiques et anthropologiques du scrutin, afin de renouveler (ou gommer) l’herméneutique dominante sur le vote au Maroc, essentiellement appréhendé sous le prisme de la corruption et des manœuvres du pouvoir. J’étais sur le terrain pendant la campagne électorale, et j’avais suivi la stratégie de séduction de trois candidats, sans savoir vraiment comment utiliser les matériaux dont je disposais. Envisager la mise en scène de la propagande m’a permis de mettre en évidence le caractère très territorialisé de la politique au bidonville, de même que l’existence d’une compétence pratique organisant le mode d’intellection et d’appréhension du politique par les habitants. Cette approche me permettait également de montrer la diversité des ressources sociales susceptibles d’être transformées en capital politique, et de remettre en cause l’exégèse largement diffusée par la presse, consistant à associer dans une même équation pauvreté et islamisme (l’insertion des habitants de bidonville dans des réseaux de clientèle électorale structurant le rapport à la politique institutionnelle empêche en effet une mobilisation par l’islam politique).

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L’expérience de ce colloque m’a surtout permis de calmer une de mes inquiétudes de thèse, liée au fait que je menais une enquête d’anthropologie politique sur un terrain – celui des bidonvilles marocains – peu étudié (les quelques chercheurs s’étant intéressés à cet objet étant géographes, urbanistes, parfois sociologues) et ignoré des politologues. Une telle situation a bien évidemment ses avantages (très substantiels) : les constats les plus banals restent pertinents et revêtent facilement un cachet d’originalité pour la simple raison qu’ils n’ont pas encore été énoncés. La figure du chercheur-précurseur est valorisante en soi, et confortable dans le sens où elle garantit plus ou moins l’exclusivité de l’analyse. Par ailleurs, il faut assumer seul l’interprétation des données empiriques, avec parfois l’impression d’une « carte blanche » invalidante (faisant courir le risque de toujours être mis en doute par des lecteurs sceptiques). En découvrant que mes observations n’étaient finalement pas si éloignées de celles que faisait Mounia Bennanni-Chraïbi (2004) à partir d’une enquête dans un quartier populaire de Casablanca en période électorale, je me suis sentie moins seule et j’ai gagné en assurance.

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Les critiques d’un lecteur, lorsque je retravaillais le texte pour une publication (Zaki 2004), m’ont également poussée à assumer davantage mes interprétations. J’avais consacré quelques paragraphes à montrer que si les animateurs de la campagne électorale s’étaient réapproprié les symboles des partis et les avaient utilisés de manière intensive dans leurs slogans [6][6] Les symboles ont été introduits en 2002 pour permettre..., c’est parce qu’ils représentaient des outils efficaces adaptés aux stratégies de communication et aux efforts de séduction par l’affect développés par les candidats. Je soulignais que les devises s’organisaient en récits mettant en scène le parti à travers son symbole, animal ou végétal. On obtenait des formules rappelant de loin les fables de La Fontaine. Cependant, je montrais qu’au premier abord, l’usage du signe ne semblait pas donner plus de licence aux supporters pour étayer leur argumentation politique : le passage par la fiction ne semblait pas avoir pour fonction d’éviter la censure. Il semblait même au contraire cantonner la dialectique dans un univers allégorique de personnages inventés, où la politique n’avait de place qu’à l’état simplifié, puisqu’elle se déclinait essentiellement sur le mode de l’opposition manichéenne entre des « bons » et des « mauvais », des « gentils » et des « méchants », selon le modèle des comptines enfantines [7][7] Voici quelques exemples de slogans : « Je suis une.... L’interprétation que faisaient les enquêtés des symboles semblait par ailleurs pouvoir justifier à elle seule la défiance à l’égard d’un candidat, ou légitimer au contraire la confiance et la sympathie portées à un autre [8][8] Par exemple le commentaire d’une habitante : « La colombe,....

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Ma présentation, comme je m’en suis aperçue à travers la réaction du lecteur, pouvait laisser à penser que les habitants de bidonville étaient politiquement incompétents. Je n’avais en tout cas pas suffisamment insisté sur le fait que l’analyse des symboles, par une rationalisation a posteriori, s’adaptait à la représentation que les électeurs se faisaient des partis (ou plutôt des candidats) en compétition, et était réappropriée en fonction de la configuration politique et des rapports de force locaux. J’ai alors sensiblement étoffé l’argumentation montrant que ces habitants avaient une connaissance pratique du champ politique local (les candidats étant évalués en fonction de leur capacité avérée ou présumée à faire, à donner, à travailler). En insistant sur ce point, je me suis rendu compte que je pouvais également en faire une grille de lecture intéressant d’autres données récoltées en temps ordinaire (en dehors de toute échéance électorale) et que je n’avais pas encore exploitées. Cette réécriture a ainsi non seulement transformé le texte destiné à la publication (qui a constitué l’essentiel de deux chapitres de ma thèse), mais elle a aussi modifié ma façon d’organiser mes arguments et d’écrire le reste de la thèse.

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Si H. Becker (2004) insiste sur la nécessité de réécrire ses textes pour les améliorer, son expérience reflète une sérénité dans l’écriture que je ne partage pas (il me semble d’ailleurs que l’habitude d’écrire ne me la procurera pas). Il accepte avec philosophie qu’au final ses textes sont tels qu’ils sont mais qu’ils auraient pu être différents. Cependant, il relativise l’écart entre ce qui existe et ce qui aurait pu exister en insistant sur le fait qu’au moment de se mettre à écrire, « [on n’a] pas l’éventail de choix énorme et affolant que [l’on] redout[ait] » [9][9] « Au moment de nous mettre à écrire, nous avons en.... Je ne peux m’empêcher de me demander ce qui serait arrivé, ce que j’aurais écrit si j’avais, ou si je n’avais pas fait, dit, pensé, vu telle ou telle chose. En l’occurrence, quelle thèse aurais-je rendue si un lecteur aux remarques peu amènes n’avait pas piqué ma susceptibilité et ne m’avait pas poussée à réécrire en faisant de ce qui n’était au départ qu’un point (certes important) dans le raisonnement un argument central ? J’ai aujourd’hui le sentiment que ce que j’ai écrit se tient et correspond à ce que je voulais dire, mais je suis sûre que j’aurais pu écrire les choses autrement en insistant sur d’autres points. L’écriture fait advenir la recherche, mais elle correspond aussi en creux à une fermeture des possibles : elle oblige à faire le deuil de textes qui n’existeront jamais, mais qui auraient pu être plus percutants, plus efficaces que celui auquel on arrive en fin de compte.

Les voies détournées de la rédaction : le passage par l’oral

Parler pour écrire

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Jusqu’à la toute fin de ma thèse, je n’éprouvais guère de plaisir à discuter de mon travail. J’avais honte de ne faire souvent que bredouiller des réponses confuses à la question pourtant classique « quel est votre sujet de thèse ?» Je trouvais par ailleurs assez infantilisant que quiconque se sente habilité à donner un avis sur ma recherche (sans toujours y avoir été invité) : mon sujet soulevait de nombreux questionnements, mais provoquait aussi des prises de position péremptoires, parfois en opposition avec les interprétations que j’avançais (mes contradicteurs étant le plus souvent des gens que je connaissais à peine, et qui n’avaient jamais mis les pieds dans un bidonville). Je supportais mal qu’on se montre si intrusif avec moi – qui demande en détail à un commerçant ou à un informaticien sur quoi il travaille, à part les personnes appartenant au même champ d’activité ? En général, la technicité de l’activité décourage les bonnes intentions. J’aurais pu envisager les choses d’un point de vue positif, et me réjouir d’une attention qui témoignait de la popularité de la science politique, et prouvait aussi que mon sujet était pertinent – du moins il semblait intéresser mes interlocuteurs. Ce n’est qu’après mon deuxième terrain, et suite à une vive altercation avec des proches, que j’ai remarqué que parler (en exposant mes hypothèses et mes données, un peu comme pour un séminaire doctoral, mais de manière plus informelle, sans préparer mes notes [10][10] Je considère les passages en séminaire doctoral davantage...) pouvait aider à écrire. Ma peur de décevoir (« c’est tout ce que tu as à dire ? » ; « ce que tu racontes n’est pas très clair » ; ou, pire, « si je comprends bien, tu veux dire que… ») s’est atténuée lorsque j’ai perçu que j’étais en général capable de répondre aux questions qui m’étaient posées sur mon terrain, et que celles laissées sans réponse m’ouvraient de nouvelles perspectives de recherche. Cette première discussion a partiellement soulagé mon sentiment diffus d’illégitimité, voire d’imposture : j’avais des choses à dire (et donc à écrire) grâce à mon enquête, et mes lectures m’aidaient à problématiser mes données.

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En cherchant à expliquer et à convaincre dans l’interaction d’une discussion improvisée avec des « non spécialistes », il me fallait être claire et intelligible dans l’instant, sans avoir réfléchi longtemps à l’avance à la manière d’agencer mes arguments. En décrivant les bidonvilles où je me rendais, en retraçant le parcours des enquêtés avec lesquels j’avais réalisé mes entretiens les plus significatifs, je restituais les situations, les réflexions, les répliques qui m’avaient le plus marquée. Un de mes auditeurs s’est dit impressionné par la faculté des habitants de bidonville à osciller « entre critique et demande d’autorité ». Cette remarque qui mettait simplement en perspective des exemples et des témoignages que je venais d’énoncer a fonctionné pour moi un peu comme une révélation. Elle me permettait en effet d’organiser et de systématiser un grand nombre d’observations, et d’entrevoir sous cette entrée d’autres possibilités d’interprétation. Lors d’une discussion ultérieure, quelqu’un m’a fait remarquer que je n’utilisais pas seulement le terme « makhzen » [11][11] La formule, très largement utilisée en dialecte, a..., mais aussi celui de « dawla » pour désigner les pouvoirs publics. En prêtant davantage attention au vocabulaire employé par les habitants, j’ai découvert que le premier mot était en général utilisé lorsque l’État était appréhendé à l’aune de son pouvoir de contrainte et de répression. Par contre, lorsque les enquêtés développaient une critique assumée et « décom-plexée » de l’autorité publique, ils faisaient référence à la « dawla », incarnant la facette purement administrative de l’État. La dialectique entre État-dawla et État-makhzen permet de souligner les tensions et les contradictions qui animent les perceptions du pouvoir au bidonville. Celui-ci est envisagé sous plusieurs facettes : il est à la fois méprisé et redouté, ridicule et menaçant, et suscite de très fortes attentes alors même qu’il est largement discrédité – il apparaît ainsi nettement moins monolithique que ne tendent à le montrer certaines analyses des régimes autoritaires. Ainsi, la présence d’un public permet de répéter, de « s’échauffer » avant d’attaquer l’écrit avec l’esprit plus clair. Les réactions d’un auditoire aident en outre à discerner des points restés à l’état latent, ou à envisager d’autres questions, un peu comme peuvent le faire des lecteurs à qui l’on soumet un texte (sauf qu’à ce stade de la réflexion, on n’a encore aucun texte à proposer).

L’écriture parlée

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Quand je me mets à rédiger, il est rare que je parvienne à formuler spontanément des locutions grammaticalement correctes : d’une part, le verbe est faible quand la pensée balbutie ; d’autre part, l’écriture n’est pas, pour moi, un acte naturel. Je dois revenir plusieurs fois sur une phrase pour en venir à bout ou, tout au moins, pour qu’elle se tienne du point de vue de la syntaxe, le tout dans le respect du champ sémantique de la science politique. J’adopte deux stratégies lorsque je commence à écrire, selon que je me sens plus ou moins en forme, plus ou moins inspirée. La première correspond à une solution de facilité : j’écris d’abord pour moi et pour moi seule. Je note mes idées comme elles viennent. Puisque je vois sur le moment où je veux en venir, je peux rédiger par ellipses : un seul mot suffit parfois à retranscrire un argument (le malheur étant que si je reprends mon brouillon trop tard, je ne me comprends plus qu’à moitié, voire plus du tout). Le défi de la langue est minimisé, la réflexion est désinhibée, mais elle a tendance à rester flottante, à ne pas dépasser le stade de l’intuition : je touche les idées de loin, je tourne autour, je pose mes marques (même pour des points de détail). Simultanément, j’essaye d’agencer les arguments, je me dis que tel ou tel point que j’entrevois pourrait donner quelque chose de bien, d’intéressant, tout en remettant à plus tard le soin de le préciser et de le formuler correctement. L’exercice est agréable dans le sens où il signifie un changement de phase, un passage à l’action après un terrain, des lectures… mais aussi parce que je me contente de ces écrits et que je reporte à plus tard le soin d’y retravailler (j’efface progressivement les versions antérieures : je n’ai donc pas d’archives du processus). Je préfère me forcer à écrire un premier jet, non pas en m’adressant à moi-même, mais comme si je m’adressais à quelqu’un. J’essaye de me souvenir qu’en rédigeant j’explique, j’expose ma pensée. J’utilise alors deux supports : une feuille de papier sur laquelle je griffonne pour moi les idées qui me viennent à l’esprit, mon écran d’ordinateur sur lequel j’essaye d’exposer le plus simplement et clairement possible ces embryons de réflexion, qui se précisent, se nuancent, se transforment dans le processus. L’exercice consiste à présenter sur le vif l’état de ses réflexions devant un auditoire qui réagit directement à ce qu’on dit. Il veut que l’on ne reporte pas à plus tard ce qui peut être fait tout de suite : j’écris sur la feuille (par exemple : « bidonvillois dénigrent pouvoirs publics car jugés incompétents ou dangereux, mais beaucoup d’attentes »), et j’essaye d’en faire une vraie phrase sur l’ordinateur (« les bidonvillois développent l’image paradoxale d’une autorité publique parfois discréditée pour son incompétence, parfois pour son pouvoir de nuisance, mais qui suscite des attentes considérables »). Exposer ses idées à des gens prend du temps : à la fois pour les autres mais aussi pour soi, parce qu’il faut repartir de zéro et expliquer à nouveau tout depuis le début, pour préciser, au stade où l’on en est arrivé, ce que l’interlocuteur (le lecteur) est censé déjà savoir. Faire « comme si » on parlait quand on écrit permet de ne pas oublier que l’on s’adresse à des lecteurs, tout en permettant de prendre des libertés avec cette injonction de clarté quand une idée émerge et qu’on la consigne pour soi en attendant.

Dépasser les blocages

Blocages non pas de la page blanche mais de la réécriture

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Je rencontre rarement de blocage pendant la première phase d’écriture. Si je n’ai pas peur de la page blanche, je crains le moment de la réécriture. Les choses se compliquent pour moi lorsqu’il s’agit de faire passer le texte de l’état d’embryon à celui de travail scientifique. Tant que les phrases restent écrites en mauvais français ou dans une langue trop basique pour susciter les précisions et les nuances, je renonce sans état d’âme à une idée qui me semblera finalement inintéressante après un temps de réflexion. Effacer une belle phrase est nettement plus coûteux que de supprimer un avorton de locution illisible : d’abord parce que la concevoir demande du temps ; ensuite, parce qu’une fois que je me trouve face à une formule qui sonne bien, je perds beaucoup de ma capacité d’imagination. Plus l’écriture s’affine et se précise, plus elle se cristallise : j’ai plus de mal à envisager des manières alternatives de présenter les choses, et il me semble finalement que ce que j’ai rédigé s’imposait. En un sens, la recherche de la phrase bien ciselée aboutit à perdre le pouvoir sur son texte, à en devenir davantage lecteur qu’auteur. En réécrivant « mieux » ce qui a d’abord été produit dans un style impropre ou basique pour coller à une pensée encore imprécise, on ne se contente pas de retranscrire ou de traduire dans un registre professionnel des idées énoncées à la va-vite. On ajoute du sens, on infléchit le raisonnement à mesure qu’on précise le verbe. Une relative peut entraîner dans une digression imprévue (mais qui devient nécessaire) ; un adjectif figurant parmi la liste des synonymes que Word permet de consulter peut également inspirer des considérations improvisées mais fructueuses. Dans ce sens, je ne suis pas tout à fait d’accord avec les conseils de (bonne) écriture invitant à se méfier systématiquement des formulations redondantes. (Re)formuler ses hypothèses et ses arguments de différentes manières revêt plusieurs avantages lorsqu’on rédige sa thèse. D’une part, l’exercice permet d’introduire des nuances dans le raisonnement qui n’y figuraient pas au départ, et de mieux comprendre soi-même toutes les articulations de son raisonnement. Ensuite, il reste plus valorisant pour le lecteur d’avoir l’impression que l’auteur répète ses arguments que de se sentir totalement perdu face à un style elliptique qui nécessite une concentration ascétique. Enfin, et ce n’est pas un point négligeable, synthétiser régulièrement les ressorts de sa démonstration permet de « se piller » soi-même en fin de parcours. Cela m’a permis d’effectuer quelques couper-coller salutaires dans les derniers moments de la rédaction, lorsqu’il s’agit de finaliser les introductions et conclusions non seulement de chaque chapitre, mais aussi de chaque partie (pour ma part, il y en avait trois), si l’on a organisé sa thèse de la sorte.

Revenir en arrière pour avancer

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La solution de facilité quand on bute sur un passage consiste à le laisser reposer : on peut passer à une autre section du texte pour se changer les idées, revenir aux données du terrain, aux lectures théoriques, mais aussi décrocher quelques minutes, le temps d’aller faire quelques pas, d’échanger quelques mots, de grignoter quelque chose… La ruse peut marcher s’il s’agit d’un problème mineur de formulation : oublier un peu le rythme et la tonalité d’un énoncé peut aider à le reprendre et à le compléter (ou le transformer). J’y reviens en tout cas avec plus de fraîcheur après un peu de déconcentration. J’abandonne plus facilement la structure qui me résistait en m’y remettant, comme si la pensée était plus libre et échappait à la réification des mots [12][12] De la même manière, H. Becker (2004 : 108), note qu’en.... Pourtant, l’astuce ne suffit pas toujours. Si je suis toujours paralysée face à mon texte, je me dis que je dois faire face à un de ces trois problèmes : soit je ne sais pas vraiment ce que je veux dire. Auquel cas, je me remets à réfléchir, et je retourne à une formulation plus décontractée pour essayer de mieux déterminer mes arguments, en reprenant éventuellement des données empiriques ou en revenant sur des points théoriques. Soit, ce que je suis en train d’écrire n’est pas à sa place et doit intervenir plus tôt ou plus tard dans le raisonnement (l’important n’est pas de trouver immédiatement une place au passage, mais de l’extraire de ce qu’on est en train de rédiger pour qu’il ne parasite pas l’écriture). Soit, enfin, je me rends compte que je ne dis pas exactement ce que je voudrais dire, et que je ne sais pas comment continuer à écrire parce que je ne m’attendais pas vraiment à en arriver là où m’a menée la rédaction. Les surprises de l’écriture peuvent être bonnes dans le sens de productives ; elles peuvent aussi être complètement pétrifiantes lorsqu’elles amènent à dévier de la trajectoire qu’on s’était plus ou moins fixée au départ. Quand je rencontre des difficultés pendant la rédaction, c’est souvent moins parce que je ne sais plus quoi dire ou que je n’ai plus rien à dire que parce que j’ai déjà dit des choses auxquelles je n’adhère pas particulièrement, et dont je n’arrive pas à voir où elles peuvent me mener. Il devient dans ces conditions de plus en plus difficile, puis complètement impossible d’écrire. Lorsque je trouve que le décalage entre ce que j’ai écrit et ce que je veux dire n’est pas démesuré, et surtout lorsque je vois comment poursuivre mon texte, il m’arrive d’essayer de forcer un peu le raisonnement pour qu’il colle à une mise en forme dont je n’ai plus le courage de me départir après avoir fait l’effort de l’inventer. Lorsque le problème est plus sérieux, je me relis en cherchant à déterminer où (quand) j’ai commencé à dériver. Parfois, il faut accepter de revenir sur plusieurs pages où se sont succédés des écarts de sens imperceptibles mais qui finissent par modifier très sensiblement le déroulement du texte tel qu’on l’imaginait (ou, si l’on travaille sans plan, qui empêchent tout simplement d’imaginer une suite au texte). Plutôt que de retravailler le passage, je préfère recommencer une nouvelle copie. Je sauvegarde ce que j’ai déjà – on ne sait jamais, je pourrai éventuellement m’en resservir – puis efface sous un nouveau document le passage qui posait problème, pour m’efforcer de penser aux idées sans m’accrocher aux mots. Je reprends alors le texte, et ce retour en arrière me permet tant bien que mal de continuer ma progression.

Carnet de mots

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Lorsque je commence à écrire, j’ai toujours à portée de main un petit carnet où j’ai consigné des listes de mots classés par thèmes ou champs sémantiques. Je les ai, en général, accumulées au cours de mes lectures et je continue à les augmenter en rédigeant des formules quand j’estime qu’elles pourront me resservir (j’avoue que lorsque je reprends longtemps après leur élaboration certaines séries de termes, j’ai parfois du mal à retrouver la logique sous-tendant leur juxtaposition). Ces listes me sont utiles pour trois raisons. Elles consistent en général en une énumération de synonymes, d’expressions ou de vocables plus ou moins substituables, et me permettent d’abord de dépasser un blocage formel de base, celui de la répétition, en trouvant une solution de substitution dans l’instant et sans casser le mouvement d’écriture. Cette suite, par exemple, est censée proposer des solutions de remplacement pour « campagne électorale », dont le répertoire s’avère au final assez hétérogène :

propagande/séduction ; persuasion politique/stratégies de présentation de soi/ registre de légitimation/légitimité ; efficacité politique/popularité/compétence politique/capital politique/registre d’autorité/ crédit ; qualités politiques/motifs ; mobiles de rapprochement/stratégie électorale/ engagement politique/emprise politique/ ascendant politique/attentes et demandes des électeurs/supporters/base électorale/ détracteurs/challengers /allégeance/adhésion…

Ensuite, ces listes m’aident à améliorer et à alléger mon style. J’ai une certaine prédilection pour les adjectifs que j’ai tendance à agréger dans un style redondant. Il me semble en général que chacun d’entre eux introduit une nuance que les autres n’apportent pas, et j’ai du mal à me résoudre à renoncer à l’un plutôt qu’à l’autre. Mon carnet de mots encourage mes capacités d’autocensure : j’abandonne plus facilement un terme lorsque je le consigne au préalable. Le mettre de côté, le réserver pour éventuellement plus tard me réconforte. Enfin, je considère mes listes comme des sources d’inspiration : je les consulte lorsque je cherche des idées, pas seulement pour formuler des titres, mais aussi pour affiner certaines interprétations, pour introduire de nouvelles nuances dans le raisonnement en jouant sur les mots.

Changer d’air

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Un autre procédé qui fonctionne bien quant à moi consiste à changer d’endroit pour écrire : me sentir dépaysée m’aide parfois à mieux me concentrer. En déménageant quelques jours ou quelques semaines (non vers des lieux inhabités, mais au contraire pour retrouver des amis) il me semble qu’on peut non seulement se changer les idées mais aussi les clarifier. Il y a sans doute là quelque chose de la tentative de se fuir soi-même (voir ailleurs pour changer de point de vue). En « changeant d’air », je m’oublie moi-même un peu et peux revenir à l’écriture de manière plus sereine. Il me semble, en effet, qu’un des plus gros défis de l’écriture consiste à s’accepter : on est seul face à soi lorsqu’on rédige ; l’écran d’ordinateur nous renvoie le reflet de nos propres pensées, et il faut faire avec leurs manques, s’efforcer de les combler, supporter la lenteur de la progression qu’on ne peut que s’imputer. Bien sûr, on entre en discussion avec des politologues, sociologues lorsqu’on utilise leurs travaux, mais l’exercice reste désincarné. Il manque singulièrement d’interactions physiques : c’est pourquoi j’ai besoin de ne pas être seule pour écrire.

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En relisant mon texte, je me rends compte que je n’ai échappé que partiellement au danger de la mise en récit du travail d’écriture consistant à donner une impression de cohérence à des efforts qui en semblent souvent singulièrement dépourvus sur le moment. Revenir en vétéran sur la rédaction de sa thèse incite à revisiter le passé en reconstruisant un récit enchanté ou au contraire diabolisé, et finalement peu utile, de ce rite de passage. Dans le même temps, adopter une approche réflexive sur l’écriture invite à rationaliser un processus qui comporte une part non négligeable d’aléatoire – une des difficultés principales de la rédaction consistant à en gérer seul et au coup par coup le caractère contingent, en faisant face aux blocages, mais aussi en profitant des bonnes surprises de l’écriture. On est alors tenté de proposer a posteriori des recettes universalisantes et systématisantes pour faire face à des problèmes individuels, qui sont tant bien que mal traités au cas par cas, en fonction des situations (mais aussi de l’humeur ou de l’inspiration du moment). On peut considérer cependant que le jeu en vaut la chandelle : en partageant des « tuyaux » réadaptables et réinterprétables, il s’agit aussi de souligner la difficulté d’écrire en sciences sociales, et donc de dédramatiser l’exercice en le démythifiant.

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Il m’a fallu cinq ans pour écrire ma thèse, mais je serais incapable d’évaluer, même très approximativement, la part (en termes de durée, mais aussi d’effort) consacrée à la rédaction, comparativement aux autres formes d’activités et d’investissement intellectuels engagées (recherche empirique, lectures académiques, réflexion « éthérée », sans support matériel, sans papier ou ordinateur). Cette entreprise de comptabilisation n’a de toute façon pas de sens. Si le temps du terrain est facilement repérable (surtout lorsque la recherche porte sur un milieu social ou un territoire qu’on ne fréquente pas habituellement), le temps de l’écriture est éminemment diffus, et nettement plus difficile à estimer. D’une part, l’acte physique d’écrire sous-tend toutes les étapes du travail de recherche (élaboration des questionnaires, retranscription des entretiens, prise de notes sur des références bibliographiques…). D’autre part, la rédaction proprement dite intervient à tous les stades de la thèse, depuis la préparation du premier projet dont dépend la première inscription administrative jusqu’au rendu du texte final. C’est un exercice hétérogène, puisqu’il implique plusieurs types d’efforts (trouver des idées, les agencer, les mettre en forme, les agencer de nouveau, les remettre en forme…).

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Si l’écriture doit permettre de mettre en valeur la cohérence et la progression logique d’un raisonnement, je plaide pour le droit des doctorants à écrire dans le désordre, et à commencer par la fin s’ils pensent qu’ils y arriveront mieux ainsi. Il serait aussi intéressant de diffuser l’idée qu’on peut en finir avec sa thèse sans passer par une phase de rédaction ascétique où tout resterait à écrire d’un coup. Il n’est pas illégitime de rédiger tôt et par à-coups, lorsqu’on se sent prêt à aborder une section, un chapitre… et l’on a en général déjà écrit bien des choses quand on sent qu’il est temps de se mettre en mesure de « sortir [la thèse] de l’atelier » (Becker 2004 : 129-142).


Ouvrages cités

  • Becker, Howard Saul. 2004 [1986]. Écrire les sciences sociales. Paris, Economica (Méthodes des sciences sociales) (éd. orig. Writing for Social Scientists. How to Start and Finish your Thesis, Book or Article. Chicago, Chicago University Press).
  • Bennani-Chraïbi, Mounia. 2004. « Mobilisations électorales à Derb Soltan et à Hay Hassani », in Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse et Jean-Claude Santucci (éd.). Scènes et coulisses de l’élection au Maroc. Les législatives 2002. Paris, Karthala ; Aix-en-Provence, Iremam (Hommes et sociétés) : 105-162.
  • Elias, Norbert et John Scotson. 1997 [1965]. Logiques de l’exclusion : enquête sociologique au cœur des problèmes d’une communauté. Paris, Fayard (éd. orig. The Established and the Outsiders. A Sociological Enquiry into Community Problems. Londres, F. Cass).
  • Goffman, Erving. 1975 [1963]. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris, Minuit (Le Sens commun) (éd. orig. Stigma. Notes on the Management of Spoiled Identity. Englewood Cliffs, Prentice-Hall).
  • Hammoudi, Abdellah. 1997. Master and Disciple, The Cultural Foundations of Moroccan Authoritarianism. Chicago, University of Chicago Press.
  • Mills, Charles Wright. 1997 [1959]. L’imagination sociologique. Paris, La Découverte (Poche) (éd. orig. The Sociological Imagination. New York, Oxford University Press).
  • Tozy, Mohamed. 1999. Monarchie et islam politique au Maroc. Paris, Presses de Sciences po (Références académiques).
  • Vidal, Dominique. 1999. La politique au quartier. Rapports sociaux et citoyenneté à Recife. Paris, MSH (Brasilia).
  • Whyte, William Foot. 2002 [1943]. Street Corner Society : la structure sociale d’un quartier italo-américain. Paris, La Découverte (Poche) (éd. orig. Street Corner Society. The Social Structure of an Italian Slum. Chicago, University of Chicago Press).
  • Zaki, Lamia. 2004. « Deux candidats en campagne : formes de propagande et répertoires de légitimation au bidonville », in Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse et Jean-Claude Santucci (éd.), Scènes et coulisses de l’élection au Maroc. Les législatives 2002. Paris, Karthala ; Aix-en-Provence, Iremam (Hommes et sociétés) : 187-234.
    — 2005. « Pratiques politiques au bidonville, Casablanca (2000-2005) », thèse nouveau régime de science politique, Institut d’études politiques de Paris.

Notes

[1]

Mon analyse localisée des micro-arènes de la représentation et de la mobilisation politiques au bidonville m’a permis de montrer que si le bidonville constitue un territoire d’exclusion et de disqualification matérielle et symbolique, les formes de résistance à l’ordre imposé de même que les processus de négociation et d’intégration politiques qui s’y développent sont pluriels. Cette approche par le bas, souvent écartée pour étudier le fonctionnement des États autoritaires (fortement centralisés), s’avère productive et permet de saisir des processus que des approches plus globalisantes ne peuvent appréhender. Mon travail de « sociologie politique » se situe ainsi à cheval entre deux champs disciplinaires définis par l’institution universitaire : la science politique d’une part, la sociologie de l’autre. C’est pourquoi j’évoque parfois ma thèse comme un travail sociologique.

[2]

À la limite, peu importe la qualité de l’énonciation, puisque des sociologues unanimement reconnus écrivent de manière particulièrement hermétique, et que le champ académique tend à valoriser l’écrit « classe » (pour reprendre l’expression d’une étudiante de Howard Becker), qui constitue une manière de garantir un entre-soi confortable : « le vocabulaire et la syntaxe ésotériques de la prose universitaire stéréotypée distinguent clairement les profanes des intellectuels de profession » : ce type de formulation a « une fonction rituelle, pas sémantique », qui permet de marquer son affiliation à une certaine catégorie de personnes (Becker 2004 : 34, 36 et 37).

[3]

Pour reprendre un concept développé par Norbert Elias et John Scotson (1997) qui analysent la ségrégation sociale imposée par les insiders (les « établis ») aux outsiders (les « marginaux ») dans la banlieue d’une ville industrielle anglaise.

[4]

J’utilise cette forme passive pour insister sur le fait que ce label m’a d’abord été imposé de l’extérieur par mon directeur de thèse et par mon entourage, soucieux et pressés de me voir « en finir une fois pour toutes ». M’assigner ce statut (qui avait un peu valeur d’incantation performatrice), c’était me contraindre à m’y conformer.

[5]

On rejoint alors les normes dictant l’exercice du PhD à l’américaine de certaines universités, notamment en économie, où les étudiants rendent trois ou quatre articles indépendants les uns des autres, tout en soulignant le sens et la cohérence de leur compilation en introduction.

[6]

Les symboles ont été introduits en 2002 pour permettre le vote à bulletin unique (l’ancienne formule électorale prévoyait un bulletin de couleur par candidat, avec une couleur par parti).

[7]

Voici quelques exemples de slogans : « Je suis une colombe/Je vole dans le ciel/Et les leaders vont voter pour moi ! »/« Regarde !/Et écoute !/Et la colombe resplendit ! »/« La colombe ne s’échappe pas/Nous on ne veut ni lion ni poignard/La colombe s’élève vers toi comme hôte de Dieu/La colombe vole jusqu’à épuisement/Et elle monte sur son nid. »

[8]

Par exemple le commentaire d’une habitante : « La colombe, c’est la plus forte parce qu’elle peut voler. Le lion ne peut pas, il regarde et il grogne et il ne peut rien faire. »

[9]

« Au moment de nous mettre à écrire, nous avons en fait déjà beaucoup réfléchi. Nous avons investi dans tout ce que nous avons déjà travaillé et cela nous engage par rapport à un point de vue et à une approche donnés. Même si nous en avions envie nous ne pourrions pas adopter une approche autre que celle que nous finirons par choisir. Ce qui nous engage, ce n’est pas le choix d’un terme, mais l’analyse déjà accomplie. C’est pourquoi la manière dont nous choisissons de démarrer importe peu. Il y a déjà longtemps que nous avons choisi notre destination et notre chemin. » (Becker 2004 : 60-61)

[10]

Je considère les passages en séminaire doctoral davantage comme un exercice d’écriture (dont l’utilité se rapprocherait de celui d’une participation à un colloque) que comme un travail oral : les interventions sont programmées longtemps à l’avance, et soigneusement préparées, les étudiants se contentant souvent de lire leurs notes plutôt que de s’adresser véritablement à l’assistance.

[11]

La formule, très largement utilisée en dialecte, a été abondamment analysée et étudiée par les politologues spécialistes du pays qui en ont fait un concept pour qualifier l’organisation du pouvoir et le mode de gouvernement marocains.

[12]

De la même manière, H. Becker (2004 : 108), note qu’en écrivant un premier jet à la fin de l’été et en le retravaillant plus tard, au cours de l’année universitaire, « le remaniement en [est] facilité, car [il a] le temps d’oublier que tel point ou telle formulation [lui] avait paru tellement indispensable et [il a] ainsi moins de mal à modifier [son] texte ». Le laps de temps entre écriture et réécriture est sensiblement plus long (de quelques minutes à quelques mois) et permet d’oublier davantage. Mais il me semble que cette tactique de rédaction consistant à se déconcentrer pour réattaquer le texte marche même si la coupure est très brève. Becker (2004 : 110) l’a d’ailleurs utilisée : il explique comment, pressé par les échéances, il (re)travaillait simultanément plusieurs textes à des états d’avancement différents, ce qui lui permettait de varier les plaisirs (ou les désagréments) des étapes de l’écriture.

Résumé

Français

En revenant sur l’expérience de rédaction, l’article plaide pour le droit d’écrire dans le désordre et par à-coups, sans nécessairement avoir à passer par une phase terminale de travail ascétique où l’on est censé écrire son texte d’une traite. L’article revient également sur les « ficelles » utilisées pour dépasser certains blocages, ainsi que sur des rituels de travail qui bien que très individuels, peuvent renseigner sur les contraintes de l’écriture.

English

SummaryThis article examines the experience of writing, arguing in favour of the right to write in fragments, in fits and starts, without necessarily going through a final phase of ascetic work in which one is supposed to write a text in one go. The article also deals with the “tricks of the trade” used to overcome certain types of writing blocks, as well as work rituals that, while highly individual, can teach us some-thing about the constraints of writing.

Plan de l'article

  1. Détailler son raisonnement à travers l’écriture
    1. Le plan, un puzzle qui se transforme dans l’écriture
    2. Découvrir l’argumentation en rédigeant
    3. De l’utilité des colloques : un stress à court terme et un travail à échelle humaine
    4. Une écriture diachronique, par à-coups
    5. Hasards ou évidences de l’écriture ?
  2. Les voies détournées de la rédaction : le passage par l’oral
    1. Parler pour écrire
    2. L’écriture parlée
  3. Dépasser les blocages
    1. Blocages non pas de la page blanche mais de la réécriture
    2. Revenir en arrière pour avancer
    3. Carnet de mots
    4. Changer d’air

Pour citer cet article

Zaki Lamia, « L'écriture d'une thèse en sciences sociales : entre contingences et nécessités », Genèses, 4/2006 (no 65), p. 112-125.

URL : http://www.cairn.info/revue-geneses-2006-4-page-112.htm
DOI : 10.3917/gen.065.0112


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