CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Lorsqu’on effectue une enquête de terrain de longue durée, la posture que l’on adopte, ainsi que le rapport à l’objet étudié, sont inévitablement amenés à évoluer au cours du temps. Y revenir, dans le cadre d’une démarche réflexive, permet alors de constater comment la distance entre l’enquêteur et les enquêtés a fluctué dans le temps, mais également d’apprécier la valeur relative des différentes postures, dont certaines se révèlent clairement plus productives que d’autres. C’est ainsi que l’enquête que j’ai effectuée au sein de deux organisations militantes de jeunesse moscovites – le Parti national-bolchevique (Nacional-Bolševistskaâ Partiâ, NBP) et l’Union eurasiste de la jeunesse (Evrazijskij Soûz Molodeži, ESM) [1] – a été l’occasion d’une interrogation sur les modalités de la démarche ethnographique et sur la question de la distanciation et de l’engagement face à un objet à la fois « extrême » (Boumaza 2001) ou « difficile » (Boumaza et Campana 2007), « répugnant » (Harding 1991) et exotique.

2Créées respectivement en 1994 et en 2005, les deux organisations combinent taille réduite, marginalité et radicalité politique. Elles présentent surtout un cas rare d’organisations qui puisent une partie de leur doxa doctrinale d’origine dans les travaux d’un même idéologue, Alexandre Dugin, principal théoricien nationaliste de l’ère post-soviétique, mais qui se retrouvent à occuper, dans le champ politique, des positions non seulement distinctes mais carrément opposées, l’ESM soutenant le cours politique de Vladimir Poutine, et le NBP s’y opposant avec virulence. C’est autour de cette situation paradoxale, offrant une « énigme » [2] manifeste, que s’est articulée la problématique de recherche. Il s’agissait, en effet, d’expliquer la présence d’une « idéologie » (qualifiée tantôt de « national-bolchevisme », tantôt de « néoeurasisme ») originale et nouvelle dans le champ politique russe, mais surtout sa capacité à mobiliser à deux pôles opposés de ce dernier. Cette interrogation, située au croisement de l’histoire sociale des idées et de la sociologie du militantisme, impliquait, entre autres, de comprendre les ressorts de l’engagement particulièrement intense dans ces organisations pourtant marginales et pauvres en rétributions classiques du militantisme.

3C’est pour maximiser les chances de compréhension des pratiques et des représentations des militants que j’ai opté pour la démarche ethnographique, suivant l’observation d’Howard Becker qui veut que « [plus] on s’approche des conditions dans lesquelles [les gens] donnent effectivement et réellement du sens aux objets et aux événements, plus notre description de ce sens sera juste et précise » (2002 : 42). Menée en deux temps, en 2005 puis en 2007-2008, à Moscou, mon enquête s’est articulée autour de deux méthodes principales, l’entretien et l’observation. Les entretiens (quatre-vingt-six au total) ont été menés avec plusieurs séries d’acteurs : d’une part avec les « jeunes » – militants du NBP, de l’ESM et d’autres organisations politiques de jeunesse – et, d’autre part, avec les « adultes » – Alexandre Dugin, Edouard Limonov (leader du NBP), leurs alliés et compagnons de parcours, et plusieurs membres des champs intellectuel et politique dont les témoignages aident à reconstituer le contexte. L’observation a surtout concerné la vie quotidienne des militants du NBP et de l’ESM, et leurs différentes pratiques.

Le Parti national-bolchevique (NBP) et l’Union eurasiste de la jeunesse (ESM) : quelques caractéristiques

Le NBP est créé en 1993-1994 par plusieurs acteurs en marge du champ politique, dont l’écrivain Edouard Limonov, le philosophe Alexandre Dugin et le chanteur punk-rock Egor Letov. Visant d’emblée les jeunes et revendiquant le rôle d’une « nouvelle » opposition antilibérale, l’organisation présente une idéologie syncrétique d’extrême droite et d’extrême gauche jouant à la fois sur la référence nationaliste radicale, l’imaginaire de l’Empire et l’idée de justice sociale, puise des soutiens dans le monde de l’art avant-gardiste et arbore un style provocateur (symbolique mêlant les références communistes et nazies). D’abord axée sur des activités de réflexion (séminaires, édition du journal Limonka) et des happenings artistiques, l’organisation commence, à partir de la fin des années 1990, à avoir une activité politique plus visible : défilés et meetings sous des slogans extrêmes et « actions directes » telles que jets d’œufs sur des hommes politiques, enchaînement dans des locaux officiels, etc., le but officiellement revendiqué étant le changement total de l’ordre politique. Ses effectifs atteignent alors plusieurs milliers de militants. Avec l’emprisonnement de son chef, Edouard Limonov (2001-2003), soupçonné de préparer un coup d’État à partir d’une région frontalière du Kazakhstan et accusé de détention illégale d’armes et de préparation d’actes terroristes, le NBP entame un rapprochement avec l’opposition démocrate et libérale ; lorsqu’en 2007 le NBP est interdit pour « extrémisme », ses militants s’intègrent à la coalition « L’Autre Russie » de Garry Kasparov. Malgré cette alliance, la base reste majoritairement hostile aux idées libérales et démocratiques.
L’ESM est créée en 2005 par Alexandre Dugin. Ce dernier quitte le NBP en 1998 au terme d’un conflit qui voit les deux leaders – et avec eux l’ensemble du collectif militant – s’opposer sur la ligne idéologique et tactique du parti (le « baroudeur » Limonov étant partisan des actions politiques spectaculaires, le « philosophe » Dugin souhaitant garder l’orientation intellectuelle de l’organisation). La nouvelle structure est un très petit mouvement (le noyau actif compte quelques dizaines de jeunes militants) à mi-chemin entre un laboratoire d’idées et un groupe d’action directe. L’ESM se donne une double mission au service de la diffusion de l’idéologie eura-siste (doctrine qui voit la Russie comme l’entité qui doit fédérer les peuples de l’espace eurasiatique) : d’une part, un militantisme politique relativement classique, prenant la forme d’actions subversives (notamment en Ukraine), de happenings artistiques, d’un travail actif sur internet et d’organisation de manifestations pour lesquelles ils mobilisent jusqu’à mille cinq cents personnes (la « Marche Serbe » du 27 avril 2008) ; d’autre part, l’influence sur le pouvoir à travers les conférences, les tables rondes et les publications, la base militante se composant principalement d’étudiants et de jeunes intellectuels, et Dugin lui-même revendiquant un statut d’intellectuel public, d’expert et même, depuis peu, d’universitaire (professeur de sociologie à l’université d’État de Moscou). L’ESM est donc une organisation où l’idéologie est constamment mise en avant, souvent sous une forme très sophistiquée (textes hermétiques pour les profanes), son apprentissage constituant un coût d’entrée important pour les adhérents. Dugin affirme l’avoir créé pour renouer avec l’esprit du NBP des débuts, que Limonov aurait perverti en transformant l’organisation, après son départ, en un parti de « hooligans ».

4Alors qu’il paraît aujourd’hui évident que « l’analyse de la situation d’enquête est une condition nécessaire à l’intelligibilité des matériaux recueillis » (Mauger 1991 : 125), dans l’article dont est tirée cette citation, Gérard Mauger précise que durant longtemps, l’expérience du terrain était considérée comme « incommunicable parce que singulière » (ibid.), les analyses finales étant seules dignes d’être exposées, et le bricolage méthodologique du chercheur en situation d’enquête, pour sa part, laissé dans l’ombre. Florence Weber note la même chose dans un entretien avec Gérard Noiriel (Noiriel 1990) où elle relate les réactions négatives qu’avait suscitées la présence, dans son livre Le travail-à-côté, étude d’ethnographie ouvrière (Weber 1989), de deux chapitres entièrement consacrés à la démarche méthodologique, et plus précisément au « journal de terrain » et à « l’auto-analyse ». La situation s’est ensuite inversée, et il est au contraire devenu d’usage de faire un compte rendu détaillé à la fois des conditions d’enquête et du rapport que l’enquêteur a entretenu avec son objet. L’extension du consensus sur l’importance du moment méthodologique amène enfin, notamment dans les thèses, à « intégrer constamment à l’analyse l’explicitation des conditions de production des données, en tant qu’outil de connaissance, plutôt que de les présenter de manière séparée en introduction, sans y revenir par la suite » (Bargel 2008 : 57-58).

5S’il m’a semblé que la démarche d’enquête méritait, dans ce cas précis, un développement autonome [3], ce n’est pas seulement en raison de la spécificité de l’objet de recherche, peu familier au lecteur français, mais également et surtout parce qu’au-delà de l’explicitation des conditions de recueil des matériaux, l’enquête a été l’occasion d’engager une véritable réflexion méthodologique partiellement indépendante du cas particulier considéré. À côté des dilemmes classiques rattachés à l’étude des milieux « difficiles », l’effort de réflexivité m’a ainsi amenée à analyser un dilemme moral particulier, propre aux terrains « répugnants » et relatif à la disposition intérieure du chercheur à l’égard de l’objet d’enquête. Cette analyse me permet alors de formuler quelques conclusions sur la valeur heuristique de l’empathie dans l’étude des objets « antipathiques » et sur ses conditions de possibilité.

De l’objet « difficile » à l’objet « répugnant »

6Les deux organisations étudiées, le NBP et l’ESM, possèdent un certain nombre de traits rendant leur étude par observation directe difficile. L’accès en était relativement simple : les militants du NBP étaient plutôt enthousiastes à l’idée d’être « étudiés », voyant dans cette démarche une reconnaissance de leur statut d’opposants principaux au gouvernement, et ceux de l’ESM, plus réticents, m’ont admise parmi eux sur la recommandation de Dugin, très attentif aux marques d’attention en provenance du milieu académique car engagé dans une stratégie de légitimation universitaire. La radicalité de ces entreprises militantes m’a pourtant confrontée à un ensemble de problèmes que rencontrent tous les sociologues enquêtant sur des groupes déviants, ostracisés ou persécutés. À bien des égards, on peut qualifier ces deux terrains de « milieu extrême » ou bien de « milieu difficile », tel que le définissent Magali Boumaza et Aurélie Campana (Boumaza 2001 ; Boumaza et Campana 2007). La difficulté était ici en partie inhérente à la nature des groupes observés qui se rapprochent d’autres milieux « difficiles », généralement caractérisés par au moins un trait commun : « le danger qui les entoure, qu’il soit physique ou émotionnel » (Boumaza et Campana 2007 : 11). Se référant à Raymond Lee (1995 : 3), les auteurs distinguent deux types de danger : celui auquel le chercheur est exposé à l’égal des indigènes (par exemple le danger lié à un environnement de guerre) ; et celui auquel il est exposé de la part de ces derniers (hostilité liée aux soupçons qui pèsent sur son statut). Les deux groupes étudiés, le NBP et l’ESM, présentent bien, à des degrés inégaux, ces deux particularités : un relatif niveau de danger lié à leurs activités et une tendance à la suspicion de la part de leurs membres, cette double contrainte me confrontant, tout au long de l’enquête, à une série de dilemmes classiques.

Enquêter sur le NBP : la quadrature du cercle de la suspicion et du danger

C’est au NBP, organisation d’opposition radicale dont les militants étaient régulièrement arrêtés ou molestés par les forces de l’ordre, et officiellement interdite pour « extrémisme » à partir d’avril 2007, que la gestion du danger et de la suspicion des enquêtés a été la plus délicate. Ces deux contraintes sont, en effet, parfois entrées en contradiction, créant une sorte de quadrature du cercle et m’obligeant à des choix largement subis. Tentant d’observer « les règles de prudence » énoncées par divers chercheurs qui ont travaillé sur des terrains de ce type, j’ai pu vérifier que, comme le formule Daniel Bizeul : « Si elles paraissent de bon sens, ces règles sont en réalité difficiles à appliquer. Elles favorisent l’acceptation du chercheur et en même temps elles contrecarrent le travail d’enquête » (1998 : 757).
Le choix se présentait d’abord sous les traits du dilemme moral entre le courage et la peur, cette dernière ayant en outre plusieurs inconvénients pratiques. Éviter le danger signifiait tout d’abord me priver d’une série d’observations précieuses, liées aux activités les plus spectaculaires des militants, comme leurs « actions directes » ou leurs marches qui se terminaient généralement par de nombreuses arrestations musclées. Mais ce comportement d’évitement risquait également, en me désignant comme « lâche », d’hypothéquer le respect des enquêtés et d’éveiller leur suspicion. Comme Donald Roy qui, dans son enquête auprès d’un syndicat en lutte contre les briseurs de grèves, ne pouvait pas fuir les actions de protestation les plus dangereuses des ouvriers syndiqués sous peine d’être soupçonné d’être un espion de l’entreprise (Roy 1970), je m’exposais au soupçon d’être un mouchard (des forces de l’ordre, des mouvements de jeunesse favorables au pouvoir, etc.). J’ai tâché, tant bien que mal, de naviguer entre ces deux écueils, en prenant le parti de ne pas multiplier les occasions dangereuses, mais essayant, une fois que je me retrouvais face au risque, de ne pas briser la confiance des enquêtés en m’astreignant au vécu, même limité, d’« expérience[s] partagée[s] » (Boumaza et Campana 2007 : 14) avec eux (comme, par exemple, ne pas quitter une réunion informelle à l’annonce du débarquement imminent des forces de l’ordre).
La tendance des enquêtés à la suspicion n’est pourtant pas une donnée simple : si elle me contraignait à accepter quelques risques, elle m’a également libérée d’une partie d’entre eux. Le soupçon pesant sur toute personne extérieure venant enquêter au NBP rendait, en effet, malaisé le projet de suivre les militants dans l’ensemble de leurs activités. Prouver ma bonne foi passait au contraire par une certaine retenue. J’ai donc été conduite à respecter l’une des « règles de prudence » fondamentales pour les terrains souffrant d’une forme ou d’une autre de « menace organisée » (Bizeul 1998 : 757) : celle de limiter ma curiosité à propos d’un certain nombre de sujets, en m’abstenant de poser des questions sur tous ces thèmes « sensibles », mais également de chercher à m’informer sur l’agenda des activités militantes. La conséquence pratique de cette situation a été, pour moi, la difficulté d’assister à la plupart des « actions spectaculaires ». Le parti pris de ne pas chercher à observer ces moments exceptionnels, en me concentrant sur la vie ordinaire, quotidienne des militants et sur leur discours, a donc été un choix d’abord subi, puis rationalisé.

7Comme nombre de terrains « difficiles », le NBP et l’ESM se sont également révélés très exigeants, tendant à imposer une forte implication de l’observateur dans l’objet d’étude et rendant ainsi la neutralité axiologique wébérienne particulièrement difficile à atteindre. Ainsi, j’ai été l’objet de pressions diverses, notamment à travers les demandes, exigences et propositions permanentes que les enquêtés formulaient à mon encontre, me plaçant dans une posture d’« engagement problématique » (Cefaï et Amiraux : 2002), position qui oblige l’enquêteur à « de difficiles transactions avec soi-même, avec les enquêtés et avec leurs mondes » (ibid. : 18). Outre les sollicitations classiques, comme celles liées à mon statut de femme dans un milieu majoritairement masculin ou au désir des enquêtés de me faire parler de moi pour faire jouer la « norme de la réciprocité » (Beaud et Weber 1997 : 41), une partie des demandes étaient tributaires des spécificités du milieu observé. Ainsi, eux-mêmes marqués par un engagement politique fort, les enquêtés tendaient à m’impliquer dans leurs organisations respectives, par le biais de propositions d’adhésion ou, à défaut, au moins de participation aux activités militantes. Or, si je pouvais décliner l’adhésion officielle (j’invoquais invariablement le souci déontologique), je ne pouvais que difficilement refuser de « rendre service » aux personnes qui m’avaient largement acceptée dans leur communauté, m’avaient accordé du temps et fait confiance. Ces services, de nature différente, étaient liés à mes ressources réelles ou supposées (être bilingue, avoir des compétences intellectuelles, mais aussi des ressources financières supérieures à celles d’une partie des enquêtés), et j’ai dû les gérer au cas par cas, arrivant à en éviter certains, mais étant obligée d’en accepter d’autres. Ainsi, j’ai pu esquiver toute collaboration suivie (écrire des articles ou parler dans des conférences de l’ESM, gérer un site internet en français pour le NBP), mais non des services plus ponctuels, vus comme autant de gages de ma bonne volonté : dons « alimentaires » au NBP (contribution à l’achat de provisions, les militants vivant dans des conditions matérielles précaires) ou participation aux activités « intellectuelles » de l’ESM (traduction russe-français). Par ailleurs, j’ai senti peser une certaine « attente » à mon endroit : celle de me voir présenter, dans mon travail final, un point de vue laudatif sur leurs organisations. Ces attentes et sollicitations ne sont en rien spécifiques à mon terrain ; elles prennent pourtant un poids particulier si on les rapporte à la nature des idéologies et des groupes militants étudiés.

8En effet, malgré la possibilité d’isoler une série de propriétés objectives qui rendent certains terrains intrinsèquement plus « difficiles » que d’autres, la notion de « difficulté » est évidemment en partie relationnelle : elle est à rapporter au décalage entre les propriétés sociales de l’enquêteur et les caractéristiques du terrain. Ici, comme dans d’autres cas et comme le souligne Florence Weber, « si l’on ne s’étudie pas soi-même, on ne peut pas dire grand-chose sur ce que l’on a vu de l’univers social » (Noiriel 1990 : 138). Et si le milieu étudié m’est apparu difficile, c’est aussi parce qu’il représentait pour moi un « objet détestable » (Zawadzki 2002) ou un « autre répugnant ». Empruntant ce dernier terme à Susan Harding (1991), Martina Avanza l’utilise pour qualifier son rapport à ses enquêtés, militants de la Ligue du Nord italienne dont elle ne partage pas les convictions xénophobes (Avanza 2007). Sans reprendre le même terme, la plupart des travaux ethnographiques sur des partis politiques radicaux, surtout nationalistes, soulèvent la question de l’antipathie que l’enquêteur peut ressentir à l’égard de son terrain, dans la mesure où la répulsion pour les enquêtés rend l’exercice ethnographique particulièrement difficile.

9C’est bien de cette configuration-là qu’il s’agit ici, le NBP, l’ESM et les théories politiques dont ils se revendiquent officiellement étant à l’opposé tant de ma socialisation politique familiale – d’origine russe, je viens d’une famille d’intelligentsia pro-occidentale – que de celle de mon milieu de référence : arrivée avec mes parents en France à l’âge de treize ans, j’ai suivi une trajectoire scolaire et universitaire qui m’a amenée à intégrer le milieu académique des sciences sociales, et d’intérioriser donc, peu ou prou, les inclinations et aversions naturelles de ce dernier. Or, pour un chercheur occidental, le NBP et l’ESM représentent assurément un objet a priori « révoltant ». Dès le premier contact avec les militants, j’ai ainsi eu une réaction spontanée de rejet devant leur présentation de soi et devant les connotations auxquelles elle renvoie. Rencontrant les jeunes de l’ESM au congrès constituant de leur mouvement, en février 2005, je constate ainsi la prévalence des habits noirs, le nombre élevé de jeunes gens portant une barbe (le néoeurasisme se présente comme un retour à la « tradition »), la présence d’un prêtre orthodoxe, mais également le salut hitlérien que plusieurs jeunes gens ont spontanément fait pour saluer quelques interventions. Ce dernier élément, particulièrement antipathique, est à rapprocher de l’impression que m’avaient laissée les militants du NBP, qui se parent d’attributs d’un autre genre. Les images de ces militants que j’ai pu voir dans les médias et sur internet, avant même de les rencontrer « en vrai », provoquent une sensation de scandale : des éléments vestimentaires fréquents, comme les blousons en cuir noir ou les rangers militaires, la fréquence des crânes rasés et une gestuelle agressive (poings serrés, marche en rangées) les situent spontanément dans l’ensemble vague de l’« extrême droite » tel qu’il est cristallisé dans l’imaginaire occidental. La présence d’une symbolique mêlant des éléments d’extrême droite et d’extrême gauche (comme le célèbre drapeau du NBP qui copie celui du NSDAP [Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei] où la svastika est remplacée par la faucille et le marteau) conduit de plus à une sorte d’indignation morale devant ce mélange des genres et les rapprochements historiques réflexes qu’il induit.
Loin de se dissiper durant la suite de l’enquête, ces impressions ont été entretenues par l’observation : j’ai ainsi été régulièrement confrontée à des manifestations de nationalisme extrême, de xénophobie et de racisme, ainsi que d’exaltations de la violence de la part des militants. Notées dès le départ dans la symbolique et dans les textes officiels des organisations, les références aux « antécédents » historiques illégitimes, tels que le fascisme ou le nazisme, se retrouvaient dans les témoignages formels (entretiens) et informels (conversations) des enquêtés. L’ensemble de ces éléments en faisait donc clairement, pour l’observateur que j’étais, un objet « détestable », « antipathique », ou « répugnant ».

De l’antipathie à l’empathie

10Face à l’objet « répugnant », l’observateur semble condamné à subir son rejet comme un handicap. Dans son travail sur les militants de la cause padane, Martina Avanza note ainsi que l’ethnographie, forgée initialement pour l’étude de sociétés anciennement colonisées et de groupes dominés qu’elle contribue à réhabiliter [4], « ne semble pas avoir été conçue pour ce genre de situations » (2007 : 21), la posture compréhensive étant difficile lorsqu’on se sent trop éloigné de ses enquêtés. En même temps, l’objet « antipathique » expose le chercheur à une série d’inconforts et de décalages : Martina Avanza relate ainsi la façon dont elle était « tirée » vers la posture compréhensive par l’accueil enthousiaste des enquêtés qui la pressaient, comme dans le cas de mon travail et comme dans d’autres cas d’enquêtes sur des groupes en lutte ou identitaires (Massicard 2002), de devenir la caution intellectuelle de leur lutte. De plus, la Ligue du Nord, bien que « détestable », se trouve du côté des « dominés », étant objet de stigmatisation et de mépris dans le champ politique italien ; l’auteur se trouve donc écartelée entre deux tendances contradictoires, le rejet et la compassion.

11La compassion ne peut pourtant pas prévaloir, ni les inconforts être entièrement évacués, l’enquêtrice se voyant obligée de mettre en place des stratégies lui permettant de supporter la proximité avec des enquêtés qui restent jusqu’au bout dérangeants (entre autres en renonçant à l’immersion totale dans l’univers des militants pour privilégier des périodes d’observation relativement courtes). Selon la configuration du terrain et le degré de tension engendrée par l’antipathie vis-à-vis de l’objet, les chercheurs semblent avoir le choix entre l’acceptation de la polémique – ainsi Magali Boumaza affirme-t-elle que « face à des militants prononçant un discours construit autour de valeurs peu ordinaires, le chercheur se doit de réagir », son parti pris d’attitude critique devant s’analyser « comme un moyen de défense face à des propos d’une rare violence » (2001 : 116) – et la posture que Jean-Pierre Olivier de Sardan qualifie de « cynisme méthodologique » (2000 : 428), attitude adoptée par Martina Avanza : « J’ai […] rapidement abandonné l’idée d’un échange contradictoire et je les ai laissés croire à ma sympathie pour la cause padane » (2007 : 28).

12Dans ma propre enquête, c’est plutôt cette dernière posture que j’avais initialement décidé d’appliquer. Estimant qu’il était primordial de saisir les militants dans leur état « naturel », j’avais opté pour une attitude conciliante, ne cherchant à aucun moment à les contredire. L’ayant adoptée, j’ai pourtant été confrontée à un phénomène inattendu : celui de l’implication émotionnelle. Les auteurs travaillant sur des objets politiquement « détestables » (pour leur propre milieu) commentent abondamment le malaise qu’ils peuvent ressentir au contact avec le terrain ; en revanche, ils ne disent quasiment jamais avoir éprouvé des sentiments moins négatifs à l’égard de leurs enquêtés, sinon sur un mode allusif et avec une gêne manifeste. Ainsi par exemple, Magali Boumaza parle brièvement d’« empathies humaines », et de « moments de détente que l’on partage et qui sont les bienvenus dans les relations oppressantes » (comme les chansons chantées en commun), mais pour préciser aussitôt qu’ils « suscitent des sentiments de honte » (2001 : 121). Or, aucun objet n’étant intégralement « détestable », entrer durablement dans le quotidien de militants et nouer avec eux des relations de confiance peut amener à ressentir à leur égard des émotions au moins parfois et partiellement positives. Les « empathies humaines » prennent ainsi naissance, tout d’abord, dans les sympathies qui surgissent entre les enquêtés et l’enquêteur.

13Ces sympathies procédaient dans mon cas de sentiments d’ordres différents, différenciés selon la situation des enquêtés et selon le rapport qui s’est noué entre eux et moi. Au NBP, j’ai ainsi principalement ressenti de la compassion devant la situation réellement précaire et souvent dangereuse des militants, couplée parfois à une certaine dose d’admiration pour leur courage indéniable. Plusieurs fois, j’ai été témoin de scènes d’émotion individuelle ou collective, y compris durant les entretiens, lorsque les militants s’indignaient devant les violences dont eux-mêmes, ou leurs camarades, avaient été victimes ou évoquaient des événements comme leur incarcération (le récit de la détention d’une militante âgée de seize ans qui s’est ouvert les veines par protestation m’a particulièrement marquée) ou leur passage en jugement, le spectacle des signes extérieurs de détresse lors des entretiens (jeunes militantes se mettant à pleurer) renforçant encore ce sentiment de compassion. Le comble a été atteint en novembre-décembre 2007, lors de l’agression, puis la mort d’un militant NBP, Iuri Tchervotchkin. Assurés de la responsabilité des forces de l’ordre dans ce meurtre, les enquêtés ont partagé leur colère et leur tristesse avec moi, sans toutefois que la véracité de leur version soit établie (l’affaire a été classée sans suite).

14Un exemple peut aider à saisir la façon dont la compassion faisait naître la sympathie dans les interactions quotidiennes. Durant l’automne 2007, le NBP était particulièrement surveillé ; les militants tendaient donc à changer régulièrement de lieu de résidence, bougeant d’un appartement de fortune à un autre afin d’échapper à la filature. Les arrestations des uns et des autres rythmaient la vie courante et étaient au centre des discussions. Lors d’une soirée informelle au « squat » où il logeait, un militant « allié » que je voyais régulièrement m’a demandé où j’habitais exactement ; entendant que j’avais un appartement de deux pièces (« C’est royal ! », s’est-il exclamé), il m’a alors demandé si, en cas de « problème », lui ou ses camarades pouvaient m’appeler, par exemple la nuit, pour venir dormir à mon domicile. J’ai réussi alors à décliner cette demande, mais cela n’a pas été facile, y compris moralement : le climat de tension qui régnait parmi les invités de la soirée, leurs discussions sur les façons de se protéger des arrestations pesaient sur mon propre rapport aux enquêtés.

15À l’ESM, la sympathie – au demeurant moins forte – a résulté de sentiments très différents, liés à la reconnaissance, par les militants, de ma « qualité » d’intellectuelle. Passant pour beaucoup par le respect dont m’a témoigné l’idéologue de l’organisation, Alexandre Dugin – l’intellectuel public, érudit et bon orateur, est de surcroît relativement proche des cercles du pouvoir – cette sensation est à rapporter à la nature élitiste de l’ESM. Se présentant comme un groupe de réflexion (think tank) pour les jeunes capables de comprendre les rouages secrets de la politique et, plus généralement, du monde, l’organisation oppose d’abord aux outsiders un mépris manifeste ; avoir été progressivement admise dans le cercle des personnes dignes d’intérêt, voire capables de contribuer à son fonctionnement, a alors constitué une « émotion » narcissique indéniable, malgré le décalage évident entre les convictions des militants et les miennes.

16Mon rapport aux enquêtés n’a ainsi pas procédé d’un « choix », au sens d’une délibération rationnelle en amont du travail de terrain, mais s’est imposé comme un effet émergeant de l’enquête, cette posture n’ayant été ni calculée, ni même anticipée. J’avais, au contraire, commencé le terrain avec l’idée que le risque principal était davantage celui de la condamnation morale que de la sympathie, sentiment qu’on retrouve plutôt dans les enquêtes sur les mobilisations dont on se sent proche [5]. La sympathie (toute relative) que j’ai finalement pu ressentir par moments à l’égard de mes enquêtés n’était ainsi en rien prévisible, et mon journal de terrain atteste que lorsque je l’ai identifiée, elle m’a d’abord posé problème, non au sens où je me serais sentie menacée par une possibilité de conversion à leurs options politiques (on y reviendra), mais au sens où j’ai craint qu’elle ne paraisse suspecte aux yeux des autres. En effet, « on considère couramment que “comprendre c’est justifier” » (Zawadzki 2002 : 576), et comme le remarque Daniel Bizeul, l’enquête par immersion peut provoquer « la suspicion aussi bien que l’admiration, pour peu que l’activité ou le groupe observés aient une réputation morale aux antipodes des valeurs défendues par les milieux cultivés et que le compte rendu soit exempt de marques explicites de distance ou d’aversion » (2007b : 73).

17Si finalement j’ai pris le parti de ne pas chercher à neutraliser cette sympathie, mais au contraire de la cultiver raisonnablement, tout en la contrôlant, c’est que je me suis rendu compte que dans l’optique compréhensive qui était la mienne, elle était extrêmement heuristique dans la mesure où elle autorisait l’empathie, à savoir la possibilité de « ressentir avec » les enquêtés, donc de comprendre leurs émotions d’une façon intime. Et l’empathie m’a sortie de l’impasse cognitive où je me trouvais, incapable de comprendre de l’extérieur le sens dont les enquêtés investissaient leurs actions. Leur engagement particulièrement intense apparaissait, en effet, inexplicable dans le cadre des modèles sociologiques classiques, ne pouvant se rapporter ni à la socialisation politique familiale (inexistante), ni à une « carrière » dans les mondes militants, ni aux « rétributions » du militantisme habituellement invoquées (Gaxie 1977, 2005) : marginales, et donc pauvres en ressources de tout type, les deux organisations n’avaient pas grand-chose à « offrir » à leurs adhérents. Atypique, ce militantisme ne peut se comprendre qu’en tenant compte des émotions qui sont produites et entretenues au sein des deux organisations, et qui constituent pour les militants des plaisirs en soi [6].
Au NBP, ce plaisir est celui de l’héroïsme : vivant leur engagement sur un mode passionné, les militants tirent la satisfaction de la congruence de leur quotidien avec celui des groupes révolutionnaires mythifiés des autres époques. Ce plaisir leur permet alors de renverser les coûts et les bénéfices du militantisme, rendant désirables et gratifiants les aspects de ce dernier communément considérés comme des inconvénients (notamment le danger et la précarité). À l’ESM, la satisfaction est liée à la mise en scène d’un autre scénario : celui d’une société secrète agissant dans l’ombre, et promise à la domination mondiale. Dans les deux cas, il s’agit d’un plaisir qui repose sur la romantisation de l’action politique, vécue comme un roman d’aventures, et qui se rapproche de celui que l’on peut retirer du fait de jouer à un jeu de rôles dans un univers enchanté [7]. Immatériel et intérieur, ce plaisir est non seulement inanalysable, mais même difficilement observable – et donc nommable – si on ne le ressent pas, au moins partiellement, soi-même. Ce n’est qu’en acceptant de « ressentir avec » les militants le type d’exaltation que leur procurent leurs pratiques que j’ai pu comprendre le sens qu’elles revêtent à leurs yeux.
Bien sûr, on remonte aux émotions à partir d’indicateurs observables, dont la systématisation permet de construire un « idéal type » (Nikolski 2010 : 532-534) : la présentation de soi des militants, les décors dont ils s’entourent, le vocabulaire qu’ils emploient, la teneur de leurs propos, etc. Mais pour pouvoir le construire, ici comme ailleurs, il faut d’abord choisir ce que l’on met en avant ; et pour comprendre l’importance de ces indicateurs-là, et non d’autres, et pouvoir les organiser en un tableau cohérent, il faut d’abord identifier ce qui compte vraiment dans chaque organisation. Ainsi, c’est en arrivant à ressentir, partiellement bien sûr, l’exaltation « guerrière » que peut susciter chez les militants du NBP l’attente pourtant angoissante du débarquement des forces de l’ordre dans leur squat (Nikolski 2010 : 82-83, 549), ou bien la jubilation qu’éprouvent les eurasistes devant l’incompréhension, par les « profanes », de leurs déclarations cryptiques, délibérément opaques aux non-initiés (ibid. : 573-574), que j’ai pu retrouver la logique des comportements qui sans cela apparaissaient absurdes, irrationnels, voire dérangés.
Parce qu’elle m’a permis de constater, d’analyser, puis de théoriser le type particulier d’émotions qui soudait ensemble chacun des groupes étudiés [8], et ce malgré la distance importante qui me séparait des militants autant eurasistes que national-bolcheviques, l’empathie a donc été, dans cette enquête, une posture clairement productive. Elle n’a pas annulé ma perception de mon objet comme « répugnant », mais elle a permis de le comprendre, et ce faisant, elle m’a également éclairée sur ses conditions de possibilité. Dans les deux groupes, en effet, c’est davantage l’idéologie que les pratiques de militants qui m’apparaissait spontanément « antipathique » : je n’ai ainsi été exposée qu’à des discours nationalistes et/ou traditionalistes radicaux, et non, par exemple, à des actions violentes qui en seraient inspirées. Or, l’empathie m’a précisément permis de comprendre que les aspects proprement doctrinaux de cette idéologie étaient très secondaires pour les militants dont l’implication forte dans leurs organisations procédait bien davantage du potentiel romantique dont elle était porteuse (et ce, paradoxalement, même à l’ESM où l’idéologie est pourtant constamment mise en avant). Ce que j’ai pu « ressentir avec » les militants n’est donc pas à rapporter à leurs convictions, mais à ce plaisir ludique qu’ils retirent de leur participation à l’action politique extrême.

L’exotisme de l’objet comme condition de possibilité de l’empathie

18Même secondaire par rapport à l’action, l’idéologie « répugnante » aurait pourtant pu interdire toute identification avec les militants qui s’en revendiquent. Les auteurs français de travaux sociologiques, ethnographiques ou non, qui analysent les difficultés inhérentes aux objets « détestables » en politique, prennent ainsi fréquemment pour exemple le Front national (FN) (Gaxie 2006 ; Lehingue 2003 ; Boumaza 2001 ; Bizeul 2007a) dont les militants n’ont le plus souvent, eux non plus, commis aucune action directement répréhensible. Comme le Front national, le NBP et l’ESM sont spontanément classables dans l’ensemble négativement connoté d’« extrême-droite », et leurs militants partagent avec les frontistes un certain nombre de convictions qui peuvent choquer la sensibilité politique de ceux qui les étudient. Mais l’identité n’est pas parfaite, et au-delà des originalités doctrinales et organisationnelles, bien réelles, c’est la distance qui me séparait de mon objet qui constitue la principale différence. Si, comme le remarque Daniel Gaxie, les chercheurs, « si prompts à invoquer l’exigence “compréhensive” » sont peu enclins à mettre cette posture en œuvre à l’égard du Front National (2006 : 225), c’est qu’il s’agit d’un objet non seulement « répugnant », mais également proche. Or, face à un objet « répugnant » proche, situé à l’intérieur de notre système de références politiques, et rapporté à notre expérience politique directe, la sympathie – et donc l’empathie – sont, en effet, difficilement pensables.

19Deux raisons au moins concourent à rendre cette posture quasiment inenvisageable. La proximité de ces objets fait d’abord qu’on les aborde avec tout le passif des griefs que l’on peut leur adresser dans le champ politique, et on a du mal à faire abstraction de la position civique et morale à leur égard. Parce qu’on a à l’esprit, à tout moment, le lien qu’ils entretiennent avec le devenir politique de notre société, et qu’on tend à les percevoir comme une « menace » pour ce dernier, on est spontanément réticent à abandonner la posture de responsabilité citoyenne au profit d’une posture purement cognitive. C’est ainsi que l’on est immédiatement porté à engager une polémique avec les militants ou les sympathisants des partis d’extrême-droite, parfois ouvertement, comme le relate Magali Boumaza (2001), ou au moins intérieurement. De plus, les objets politiquement « antipathiques » proches nous apparaissent comme menaçants également sur un plan plus intime : les comprendre, en se rendant attentif aux « mauvaises » émotions que peuvent ressentir leurs adhérents (la jubilation de la communion nationale, l’exaltation de la force, etc.), c’est quelque part se retrouver « contaminé » par le mal qu’ils représentent. L’empathie est ainsi efficacement empêchée par cette double hantise : celle de la démission politique collective et celle de la contamination personnelle. En conséquence, rares sont les travaux qui tentent, à propos de ces objets, de mettre en œuvre le « précepte spinoziste » – « [ne] pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre » – qui revient, rappelle Pierre Bourdieu, à « prendre les gens comme ils sont » pour essayer de mettre à jour pourquoi ils sont précisément cela (1993 : 7), et qui se permettent, sans partager les opinions politiques des enquêtés, de saisir les émotions qui les animent [9]. Par opposition, la plupart des études portant sur le Front national se distinguent le plus souvent par une posture délibérément distanciée, lorsqu’elles ne sont pas victimes de « répulsions mal contrôlées » (Gaxie 2006 : 224).

20Au contraire, lorsque l’on a affaire à des objets politiques « répugnants » mais étranges, pris dans une société éloignée de la nôtre, l’exotisme vient tempérer les deux types de menace que l’on a mentionnés à propos des objets proches. Il minimise d’abord la violence des opinions véhiculées par les enquêtés. On les « relativise » plus facilement car elles se rapportent à l’univers lui-même exotique des enquêtés, et ne menacent donc pas notre monde à nous. Lorsque les enquêtés nous apparaissent spontanément comme des « indigènes », leurs opinions, « indigènes » elles aussi, sont objets de curiosité avant d’être objets d’indignation. De même, face à un objet exotique, on ne se sent pas menacé dans son identité, car on mesure à tout instant la distance, spatiale et culturelle, qui nous en sépare. On se retrouve du coup moins « coupable » d’adopter la posture ethnographique qui, après tout, a été appliquée à bien des sociétés aux mœurs « sauvages ». Sûr de sa différence, on ne se pense pas pouvoir être contaminé par les émotions interdites que l’on découvre sur le terrain. On peut alors plus facilement se laisser aller à l’immersion dans l’univers affectif et symbolique des enquêtés. C’est ainsi que dans l’étude du NBP et de l’ESM, c’est assurément l’exotisme de mon objet qui a permis la posture de sympathie (mesurée), et donc d’empathie à son encontre. Considérées d’emblée dans leur différence par rapport à mon univers politique de référence [10], les organisations étudiées ne me sont jamais apparues menaçantes. Leur caractère « détestable » même apparaissait modéré par leur étrangeté. Je ne me suis donc que peu sentie agressée par la radicalité des propos tenus par mes enquêtés. En même temps, l’exotisme rendait improbable, voire impossible une réaction de « “complicité”, sinon de “fusion” avec son objet, d’“amour” pour lui » (Cefaï et Amiraux 2002 : 23), m’immunisant contre un renversement trop radical de perspective. Il m’a ainsi permis de garder une distance suffisante par rapport au terrain, en m’empêchant notamment de m’impliquer excessivement dans les enjeux du milieu, en dépit des sollicitations régulières et pressantes. Malgré les dangers indéniables qu’il recèle, au nombre desquels la « tentation du pittoresque » (Beaud et Weber 1997 : 29-33), l’exotisme a donc plutôt constitué un atout du terrain, contribuant à en réduire les tensions.

21Il serait pourtant excessif de faire de l’exotisme une condition de possibilité univoque de l’empathie. Parce qu’il interdit de saisir correctement les significations que les individus attachent à leurs pratiques, un exotisme trop radical est ainsi certainement contreproductif. De fait, pour que l’empathie soit possible face aux objets « répugnants », il faut une combinaison sans doute rare entre une familiarité importante avec l’objet et avec son environnement et une certaine dose d’exotisme. On est alors à la fois en mesure de comprendre les émotions des enquêtés, parce qu’on peut les repérer et parce qu’on en maîtrise les soubassements historiques et culturels, et capable de se laisser aller à l’empathie, parce qu’on ne se sent pas en danger. C’est précisément dans ce cas que je me suis retrouvée durant mon enquête : d’origine russe, j’avais une connaissance relativement fine du contexte local ; socialisée en France, je l’abordais pourtant en observatrice extérieure. C’est ce mélange de proximité et de distance qui m’a permis de prendre la posture empathique, et d’en tirer parti.

22* * *

23L’empathie est donc une posture d’enquête qui exige, pour pouvoir être mise en œuvre, une série de conditions qui sont loin d’être toujours réunies. C’est surtout une posture dont la valeur heuristique est éminemment relative, par rapport à deux types d’éléments au moins.
Elle l’est tout d’abord par rapport au type d’objet considéré : c’est ainsi précisément face aux objets « répugnants » que l’empathie est précieuse en ce qu’elle contribue alors à combattre l’ethnocentrisme des valeurs du chercheur. Elle est sans doute moins efficace, voire stérile, face aux objets spontanément « sympathiques », puisqu’elle y exacerbe la connivence originelle au lieu d’être un instrument de rupture. En somme, il en va des postures comme des concepts ou des métaphores. Muriel Darmon montre ainsi que le concept de « carrière » est d’autant plus heuristique par rapport à un objet qu’il rompt avec la vision spontanée que l’on a de ce dernier, car c’est là qu’il génère un surplus d’analyse (Darmon 2008). Alors que lorsque ce n’est pas le cas, il est au mieux inutile, au pire nuisible à la réflexion, en ce qu’il procure, à bon compte, une impression d’explication, là où il n’est que tautologie. La « carrière anorexique » (Darmon 2003) représente ainsi un cas où ce concept est particulièrement fécond, par opposition à la « carrière professionnelle », bien sûr, ou même à la « carrière militante ». D’une façon similaire, c’est face aux objets qui y semblent les plus rétifs que l’empathie nous semble la plus heuristique.
Mais sa valeur est également relative par rapport au type de questions posées : peu utile dans une étude sur les pratiques financières ou le travail administratif à l’œuvre dans un parti politique, ou dans tout autre groupe, l’empathie est au contraire un outil incontournable dès lors que la problématique implique de s’intéresser aux émotions qui circulent en son sein, dans la mesure où il faut d’abord les sentir, au moins a minima, pour pouvoir les identifier et les analyser. La capacité à reprendre de la distance au moment de l’analyse et de la restitution devient alors capitale, au risque de sombrer dans la reproduction de la logique indigène. C’est là que l’exotisme initial de l’objet peut être un garde-fou, permettant de conserver l’empathie « à sa place » [11], celle d’une posture à laquelle on est amené par les spécificités de l’enquête, qui se révèle féconde, mais qu’il faut savoir suspendre pour en interpréter les fruits.

Notes

  • [1]
    Cette enquête a été réalisée dans le cadre de notre thèse de doctorat (Nikolski 2010).
  • [2]
    Le terme est employé par Lucien Febvre dans l’introduction de Autour de l’Heptaméron (1944).
  • [3]
    Cet article est une version largement remaniée d’un chapitre de notre thèse.
  • [4]
    La même posture morale en faveur des dominés vaut également pour la sociologie, comme le rappelle Howard S. Becker (1967).
  • [5]
    Voir par exemple le sentiment de culpabilité de ne pas s’impliquer davantage qu’éprouvent certains chercheurs enquêtant sur ce type d’objets (Broqua 2009).
  • [6]
    Nous nous situons ici dans la lignée des travaux récents qui tentent de réhabiliter le rôle des émotions dans les mobilisations collectives (Goodwin, Jasper et Polletta 2001 ; Goodwin et Jasper 2004 ; Traïni 2008, 2009), en particulier de ceux qui s’intéressent aux « dispositifs de sensibilisation » qui les produisent dans chaque organisation donnée, cette notion renvoyant à « l’ensemble des supports matériels, des agencements d’objets, des mises en scène, que les militants déploient afin de susciter des réactions affectives qui prédisposent ceux qui les éprouvent à s’engager ou à soutenir la cause défendue » (Traïni 2009 : 13).
  • [7]
    Dans notre thèse, nous consacrons un chapitre entier à la description minutieuse de ce plaisir de l’action romantique (Nikolski 2010 : 529-629).
  • [8]
    Ibid. : 630-746, nous proposons ainsi de parler de « rétribution escapiste » à propos du plaisir retiré de l’engagement dans des jeux dont les règles s’opposent, par leur caractère enchanté, à celles du monde social routinier.
  • [9]
    On peut notamment citer l’un des entretiens relatés dans La misère du monde, celui avec Marie, militante FN de milieu populaire, analysé par Frédérique Matonti, qui offre un exemple d’une telle posture qui ne se refuse pas à la sympathie (Matonti 1993 : 570).
  • [10]
    Je me trouvais donc à l’opposé des chercheurs qui enquêtent sur des mondes sociaux dans lesquels ils sont « pris » et qui les obligent à une « rupture avec l’expérience indigène » (Bourdieu 1984 : 11, souligné dans le texte).
  • [11]
    Nous reprenons ici librement la formule employée par Craig Calhoun à propos de la « place » à réserver aux émotions dans l’étude des mobilisations collectives (2001).
Français

Résumé

L’article porte sur l’intérêt de la posture empathique dans la démarche ethnographique. Partant d’un cas où l’objet d’étude est « répugnant » pour le chercheur, il cherche à montrer que dans les situations où la logique des comportements indigènes apparaît opaque, l’empathie autorise la compréhension intime des émotions en œuvre sur le terrain. Pour être tenable, cette posture exige pourtant un mélange rare de proximité et de distance à l’objet, les terrains exotiques permettant davantage que les terrains proches d’en tirer parti.

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Véra Nikolski
Véra Nikolski, est sociologue et politiste. Ses travaux portent sur le champ politique russe et le militantisme radical. Elle est l’auteur de « La légitimation du rôle présidentiel de Vladimir Poutine », Réseaux, n? 164, 2010 ; « La carrière militante de deux références savantes contestées : “eurasisme” et “géopolitique” dans le discours des organisations politiques russes de jeunesse », Sociétés contemporaines, n? 81, 2011.
Mis en ligne sur Cairn.info le 21/11/2011
https://doi.org/10.3917/gen.084.0113
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