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Géoéconomie

2014/4 (n° 71)

  • Pages : 230
  • ISBN : 9782362590566
  • DOI : 10.3917/geoec.071.0149
  • Éditeur : Editions Choiseul

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Selon l’opinion dominante dans les médias occidentaux, Vladimir Poutine n’a qu’une obsession : reconstituer l’empire de jadis (dans sa forme soviétique ou russe). Sa vision serait celle d’un dirigeant attardé au XXe siècle. L’Union eurasienne en gestation est interprétée à cette aune. Mais cette vision occidentale correspond-t-elle à la réalité du projet de la Russie actuelle ?

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L’analyse géopolitique qui sera utilisée ici repose sur l’examen des actes concrets et des décisions effectivement prises et appliquées. Elle permet de constater qu’après la chute de l’URSS, la vision moscovite du monde a été imprécise. Ce n’est plus le cas au XXIe siècle. L’Union eurasienne en est un élément, mais il ne se comprend qu’à la lueur d’un autre, l’association des BRICS. Chacun a sa fonction dans le projet de restauration de la puissance russe qui, lui, est bien réel.

L’expérience post soviétique de Moscou

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La nouvelle vision du monde exposée et mise en œuvre à Moscou après 2000 doit beaucoup aux errements de la décennie 1990.

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L’effondrement de l’empire soviétique fut un traumatisme majeur pour les Russes. Le pays était ramené à ses frontières de la grande Moscovie. Imagine-t-on la France, demain, ramenée en quelques mois à ses frontières de 1600 ? En même temps, dans toutes les couches de la société, l’idée était largement répandue que les périphéries vivaient au détriment des populations du centre, ponctionnées pour soutenir l’empire. De fait, à la fin de l’époque soviétique, les pénuries étaient moins visibles dans les périphéries (Caucase, Asie centrale, Moldavie) que dans la « Russie profonde », sous équipée et mal approvisionnée. Il est très significatif à cet égard que lorsque s’improvise la CEI, à Novo-Ogarievo, le 8 décembre 1991, seules les trois républiques slaves et européennes sont présentes. Celles d’Asie centrale et du Caucase, considérées comme « un fardeau et un boulet à traîner pour une entrée rapide dans le monde civilisé » [1][1] J. Lévesque, Y. Breault, P. Jolicœur, La Russie et..., ne le sont pas.

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Toutefois, à Moscou, il n’y pas de vision claire de l’avenir, et en même temps, beaucoup d’illusion sur l’altruisme de l’Occident. La Russie se croyait encore un grand, elle découvre que les USA, et à leur suite l’UE, ne voient en elle qu’un « junior partner » [2][2] A. Lynch, « Contemporary US-Russian Relations », Draft... dans le meilleur des cas, une quantité méprisable le plus souvent. À Moscou, le dégrisement sera rapide mais la voie du rétablissement d’un respect international de la Russie n’est pas facile à élaborer, surtout compte tenu des impératifs d’un pays en perdition économique.

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Le terme d’« etranger proche » apparaît dès 1993 [3][3] J. Lévesque, Y. Breault, P. Jolicœur, La Russie et... mais le flou ne sera jamais levé sur le contenu de ce concept, variable dans le temps et selon l’interlocuteur. La nouvelle structure, la CEI, comme l’ont écrit les Izvestias, témoigne plus de la difficulté à se séparer que de la volonté de se réunir. Elle n’est pas un cadre pour le rétablissement de la puissance russe. Rien de précis ne sortira d’ailleurs d’un organisme dont les décisions sont appliquées ou pas au gré des intérêts changeants de ses membres [4][4] I. Hazard, « La CEI, union en panne ? », Les pays de....

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L’élection d’Alexandre Loukachenko en Biélorussie en 1994 ouvre une voie plus réaliste vers la reconstitution d’une puissance politique. Celui-ci pense à un État slave incluant Biélorussie, Russie et Ukraine. Mais à Moscou, la priorité est à la mise en place de l’économie de marché. La Biélorussie de Loukachenko, conservatoire des pratiques soviétiques, est perçue comme un fardeau potentiel, qu’il sera difficile et coûteux de réformer. Pourtant, en avril 1996, un accord est signé en vue de la réalisation de la « Communauté des républiques souveraines », son abréviation en russe (SSR) ne diffère que d’une lettre de celui de l’URSS (SSSR). En avril 1997, c’est un « traité d’union » qui est signé entre les deux pays.

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En décembre 1999, un nouveau traité est encore signé en vue cette fois-ci de la formation d’un « État unifié ». Le nouveau président russe, Vladimir Poutine, reprend ce projet, qui est précisé lors de deux réunions au sommet en 2002 [5][5] B. Drewski, « Biélorussie, le pouvoir joue une partie.... Il en sort un programme d’action complet : la création de l’État fédéral sera soumise à référendum, un parlement unique sera élu en 2003, le rouble deviendra monnaie unique en janvier 2004, un président de la République unique sera élu en mars 2004. Ces engagements resteront lettre morte. Une nouvelle date d’entrée en vigueur de la monnaie unique (janvier 2005) ne sera pas davantage suivie d’effet. Tous les auteurs conviennent que c’est la partie russe qui ne montre aucun empressement à les mettre en œuvre. À Moscou, on n’apprécie pas la politique économique de Loukachenko, qui fait perdurer un modèle soviétique. Le Kremlin a d’ailleurs fait inscrire que l’objectif est de « construire une économie de marché ». On s’effraie toujours du coût que représenterait pour la Russie la réforme de l’économie biélorusse.

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Donc, au début des années 2000, sous la direction de Vladimir Poutine, ce projet de construction politique qui pouvait s’apparenter à la reconstitution de l’URSS en modèle réduit, a été enterré, et ce par la partie russe. Les divergences de vues entre les différentes capitales rendaient le projet irréalisable. On a expérimenté à Moscou qu’il n’est plus possible d’imposer les vues politiques et économiques du Kremlin à un voisin, fut-ce le pays le plus proche culturellement de la Russie. Ce qui est impossible avec la Biélorussie, l’est a fortiori avec le Kazakhstan ou l’Ukraine. Les pays voisins, issus de l’URSS, sont des États souverains, avec des gouvernements qui ont leurs intérêts de pouvoir, des corps électoraux. Le schéma impérial selon lequel les décisions du Kremlin s’appliquaient ipso facto à ces espaces est révolu, et ce à titre définitif. Le gouvernement russe ne dirige plus que la Russie et en est conscient. Il peut tout au plus influencer certaines décisions de ses voisins, comme Washington peut le faire avec le Canada ou le Mexique. Mais comme on le sait, notamment au Kremlin, l’influence américaine est tout autant, voire plus, économique que politique.

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Ce n’est pas par hasard si, dans le temps où l’union politique avec la Biélorussie piétine, avec Vladimir Poutine, l’accent est mis sur l’intégration économique. Reprenant une idée proposée et défendue depuis plusieurs années par le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, une Communauté économique eurasiatique voit le jour en octobre 2000. À la Russie et la Biélorussie, elle associe le Kazakhstan, la Kirghizie et le Tadjikistan.

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Entre la Russie et la Biélorussie, les relations sont devenues parfois orageuses, comme en janvier 2007, à propos du partage du bénéfice du traitement du pétrole russe par les raffineries biélorusses. Une union douanière a néanmoins été conclue le 1er janvier 2010 entre Russie, Biélorussie et Kazakhstan. En juillet 2011, droits et contrôles douaniers ont été abolis entre les trois pays. Un « espace économique commun » est entré en fonction au 1er janvier 2012. Il doit déboucher sur une Union économique eurasienne en 2015. Ce projet est parfois présenté comme une résurrection de l’URSS ou comme un pendant oriental de l’UE. Il s’agit d’autre chose.

L’Union économique eurasienne (UEE), un instrument de modernisation économique

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La création de l’UEE a été confirmée par un traité signé entre les trois présidents, à Astana, le 29 mai 2014. L’UEE s’inspire du Marché commun des années 1960. Il s’agit de constituer un ensemble d’une taille suffisante pour que les entreprises puissent trouver un marché justifiant les investissements nécessaires à leur modernisation. C’est un instrument de développement économique, comme l’écrit Evgueni Vinokourov, « it is a tool, but not a purpose » [6][6] E. Vinokourov, “Pragmatic integration”, Eurasian Integration.... L’UEE ressemble aussi à l’ALENA. Dans cette association, Washington exerce évidemment une influence sur Mexico et Ottawa, sans qu’on puisse avancer pour autant que la politique du Canada et du Mexique soit décidée par le président des États-Unis, dans le cadre d’un supposé « empire américain ». L’UEE ne comporte pas de transferts de souveraineté et ne s’apparente donc pas du tout à l’UE. Minsk et Astana restent des centres de pouvoir distincts de Moscou et les désaccords sont nombreux entre les trois capitales. L’intérêt pour le développement économique est en revanche partagé.

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Une étude rappelle cependant que les précédentes unions douanières ont toutes échoué, notamment parce que les partenaires d’Asie centrale n’y trouvaient pas leur compte, et que le projet actuel reproduit ce travers [7][7] D. Tarr, « L’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan.... L’extension du tarif russo-biélorusse est défavorable au Kazakhstan, dont les droits de douanes sur les produits importés de pays tiers étaient moins élevés. Le tarif commun renchérit donc certains produits, notamment informatiques. Avec l’adhésion à l’OMC, ce problème devrait s’aplanir, le tarif commun devant s’affaiblir de 40 à 50 %. L’harmonisation des normes, en cours, constitue un autre volet de l’UEE.

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Le marché unique ainsi constitué reste modeste à l’échelle mondiale. D’après les données de la Banque mondiale, le PIB de la Russie (en dollars courants) était de 2017 milliards de dollars en 2012. Ceux de la Biélorussie et du Kazakhstan étaient respectivement de 64 et 204 milliards de dollars. L’ensemble des PIB des trois pays (2285) est un peu supérieur à celui de l’Italie la même année (2013 milliards de dollars). L’adjonction éventuelle de l’Ukraine n’aurait ajouté que 177 milliards de dollars. La Russie a 143 millions d’habitants en 2013. Biélorussie et Kazakhstan n’en ajoutent que 27, portant l’ensemble à 170 millions. L’Ukraine en aurait rajouté 44 millions, portant l’ensemble à 214. Mais ce poids démographique, comme ce poids économique, aurait-il eu un sens ? L’Ukraine pouvait difficilement suivre unanimement ce projet. L’Ouest ukrainien, rural, pro-occidental et non russophone, n’est pas sur la même perspective que l’Est, industriel et russophone. Changeant de majorité et d’orientation à chaque élection présidentielle depuis 2005, l’Ukraine ne pouvait être un partenaire fiable.

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L’« Espace économique commun » est entré en fonction au 1er janvier 2012. Faute de recul suffisant, il ne peut être examiné pour l’instant qu’en termes de perspectives. Pour ce faire, les statistiques les plus à jour sont celles de la Russie.

Commerce extérieur de la Russie avec certains pays (en millions de dollars)
(Sources : Rossiiskii Statistitcheskii Ejegodnik, 2013 ; Statistitcheskoïe Obozrienie, n° 2, 2014.)
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Pour 2012 et 2013, les deux premières années de fonctionnement, les statistiques russes montrent des évolutions assez erratiques pour la relation avec la Biélorussie : les exportations vers ce pays chutent en 2013, les importations chutent en 2012 mais se rétablissent en 2013. Le commerce entre Russie et Kazakhstan est lui en progression constante.

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Pour 2014, on ne dispose que des chiffres du premier trimestre. Les exportations globales de la Russie sont en légère diminution par rapport au premier trimestre 2013. La diminution est un peu plus sensible avec les pays de la CEI, qu’avec « l’etranger lointain ». Les importations s’affaiblissent davantage, surtout à cause de l’effondrement de celles qui proviennent de la CEI.

(Source : Statistitcheskii Obozrienie, n° 2, 2014)
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Le détail par pays n’est pas encore disponible, mais on remarque dans le premier tableau que depuis 2012 et 2013, c’est le commerce avec l’Ukraine qui est responsable de l’essentiel de la diminution de la part CEI (par rapport à un chiffre de 2011 qui constituait un record historique). On peut penser que la crise de 2014 va renforcer cette tendance.

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La dernière version disponible de l’annuaire statistique de Biélorussie est celle de 2013. Elle présente des séries arrêtées en 2012, donc ne couvre qu’une seule année de fonctionnement de l’UEE. On peut y remarquer une forte reprise du commerce extérieur après la chute enregistrée en 2009 pour cause de crise mondiale. Les exportations augmentent entre 2009 et 2012, surtout en direction de la Russie. Le mouvement est similaire mais nettement moins prononcé pour les importations. Le commerce avec le Kazakhstan progresse de façon plus spectaculaire mais reste à un niveau modeste.

Commerce extérieur de la Biélorussie avec certains pays

(en millions de dollars)

Source : Statistitcheskii Ejegodnik Respubliki Bielarus’, 2013
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Les exportations de la Biélorussie portent principalement sur des produits minéraux (36 % en 2012) et surtout des biens de l’industrie de transformation, pour 50 % (produits chimiques, 21,6 % ; machines et équipements de transport, 17,9 % ; agro-alimentaire, 10,7 %). La ventilation des destinations n’est précisée que pour quelques articles, et uniquement en quantité physique. On peut néanmoins ainsi remarquer que les exportations de produits pétroliers et de potasse sont essentiellement destinées à l’Ouest (respectivement 72 % et 96 %), alors que les marchés russes et kazakhstanais sont essentiels pour celles de produits fabriqués : réfrigérateur (68 % vers la Russie et 5 % vers le Kazakhstan), tracteurs (58 % et 4 %), poids lourds (83 % et 2 %), pièces mécaniques (64 % et 3 %), meubles (78 % et 10 %), produits laitiers (93 % et 4 %), viande (97 % vers la Russie).

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Hors pétrochimie et potasse, l’industrie biélorusse exporte donc principalement vers la Russie. Les informations parues au mois de juin 2014 dans la presse, selon lesquelles les ministres russes et biélorusses examinaient la liste des pièces et éléments utilisées dans les industries de défense russes et jusqu’à présent achetés en Ukraine, laissent présager un accroissement de la fonction industrielle de la Biélorussie. Ce pays exporte déjà plus de la moitié de son PIB.

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La faiblesse des données statistiques publiques sur le Kazakhstan ne permettent pas une analyse détaillée. Les publications spécialisées montrent en revanche une politique d’utilisation des ressources pour développer les activités de technologie. Deux domaines sont particulièrement concernés :

  • dans le domaine spatial, le pays dispose du cosmodrome de Baïkonour, qui fut la clef de voûte du programme spatial soviétique. La Russie souhaite depuis quelques années rapatrier les lancements sur son territoire. Le nouveau lanceur Angara sera tiré de Plessetsk (premier tir réalisé le 9 juillet 2014), et surtout du nouveau pas de tir de Svobodnyi, en Extrême-Orient [8][8] P. Marchand, Atlas géopolitique de la Russie, la puissance.... Toutefois, dans le cadre du programme Baïterek, une version de l’Angara sera tirée de Baïkonour. Elle permettra au Kazakhstan de proposer un service commercial pour la mise en orbite de satellites. Le pays dispose par ailleurs d’un petit centre de fabrication de satellites, à Astana, qui a déjà produit pour des clients internationaux (notamment Alcatel) ;

  • dans le domaine nucléaire, le Kazakhstan, premier producteur mondial d’uranium, devait participer à une usine de séparation isotopique par ultracentrifugation à Angarsk, près d’Irkoutsk, mais ce projet n’est plus d’actualité. Pour poursuivre le développement de la filière, Kazatomprom s’est donc associé en 2010 avec Areva pour la construction d’une usine de production de combustible nucléaire dans l’est du pays.

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Deux pays sont susceptibles d’entrer dans l’UEE avant la fin de l’année 2014, la Kirghizie et l’Arménie. Il s’agit de deux petits pays, peuplés respectivement de 5,5 et 3 millions d’habitants, avec des PIB de 6,6 et 10 milliards de dollars (Banque mondiale, 2012). Ni sur le plan démographique, ni sur le plan économique ils ne renforceront l’Union, mais tous deux sont d’importants fournisseurs de main d’œuvre. Selon le recensement de 2010, en Russie, seulement 103 000 personnes se sont déclarées de nationalité kirghize [9][9] « National’nyi Sostav Rossii », Vserossiiskoï Pieriepis.... Mais on estime que 600 000 à 1 million de Kirghizes (près de 20 % de la population) travaillent hors de leur pays, essentiellement en Russie (92 %) et au Kazakhstan (8 %). Un quart ont terminé leurs études secondaires mais 90 % occupent des emplois non qualifiés. La particularité de cette migration est qu’elle est temporaire (seulement 6 % à 9 % de ces personnes envisagent de se fixer en Russie ou au Kazakhstan) et concerne surtout des individus adultes, majoritairement des hommes. En 2011, selon la Banque nationale, ils auraient transféré 1,7 milliards de dollars par les canaux officiels. En tenant compte des voies non officielles, Banque nationale et Banque mondiale estiment que leur apport représente 25 % à 29 % du PIB [10][10] E. Vinokourov, V. Pereobïev, “Labour migration and....

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La migration des Arméniens, déjà présente dans toute l’URSS, et même avant dans l’empire russe, relève plutôt du phénomène de diaspora. Au recensement de 2010, la population arménienne compte 1 182 000 personnes en Russie. C’est la septième nationalité de la Fédération, la seconde nationalité allochtone après les Ukrainiens. Ce chiffre officiel ne couvre cependant là encore qu’une partie de la réalité : le chiffre de 1,5 million est fréquemment avancé.

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L’UEE n’est pas un projet politique de reconstruction d’empire perdu. Il est un outil de modernisation économique des pays concernés par le biais d’un marché commun. Le développement économique attendu contribuera bien sûr à la restauration de la puissance russe, mais en matière politique, le Kremlin compte sur un autre outil, lui aussi eurasiatique.

Le club des BRIC, un instrument de puissance politique

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L’acronyme BRIC a été inventé en 2001 par Jim O’Neill, un collaborateur de Goldman Sachs pour désigner des marchés émergents. Les intéressés se le sont approprié, mais lui ont donné un sens politique. Depuis 2009, et leur première réunion, à Iekaterinbourg, en Russie, ils tiennent tous les ans un sommet. Brésil, Russie, Inde et Chine partagent en fait une même vision : ils ne sont pas satisfaits de la place qui leur est accordée dans l’architecture des institutions internationales, qui date de 1945. Les quatre pays représentent toutes les grandes communautés culturelles, religieuses, toutes les orientations économiques.

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L’ensemble peut paraître disparate mais les facteurs de cohésion sont importants. Ce club offre à ses membres plus de potentiel qu’aucune autre institution internationale, toutes dominées par les « Occidentaux ». Par ailleurs les membres présentent individuellement des vulnérabilités face aux menées hostiles des « Occidentaux ». À ces éléments d’attraction, s’ajoute le fait qu’aucun d’eux ne se réclame d’un modèle à imposer au reste du monde, et qu’ils ne sont donc pas en concurrence en cela.

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Cette association est plutôt un club de type G7. Sa part dans le PIB a explosé au cours des quinze dernières années et les projections dans les scénarii à long terme (Goldman sachs, CEPII, OCDE) leurs attribuent la moitié du PIB mondial en 2050 [11][11] F. Lemoine, « Les BRIC au-delà des turbulences », Séminaire... :

Pourcentage du PIB mondial (dollars courants)
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Les projections ne sont pas des certitudes, elles n’indiquent que des tendances, qui peuvent s’infirmer, mais aussi s’accélérer. Selon les calculs du FMI, cités par le Financial Times (30 avril 2014), dès 2011, la Chine (14,9 %) talonnait les USA (17,1 %) en part du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat), et elle pourrait les égaler en 2014, six ans avant l’échéance généralement attendue.

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Les conséquences géopolitiques de cette dynamique sont très importantes. En 2010, selon le tableau précédent, la Triade USA-Japon-UE, que l’on peut grossièrement assimiler au G7, avec 56 % du PIB mondial, dominait largement celui des BRIC (18 %). En 2025, l’écart serait nettement réduit (41 %-33 %). En 2050, selon ces projections, les BRIC pèseraient le double de la Triade (49 % contre 26 %).

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Dans ces conditions, on peut se demander s’il était opportun de suivre la demande américaine d’exclure la Russie du G8. Le Kremlin a déjà perçu que le club des BRIC constituait un levier politique pour influer sur la régulation du monde multipolaire, que tous ses membres souhaitent promouvoir [12][12] F Loukianov, « Les BRICS et la transformation de la.... L’exclure de l’autre club, le G8, est lui signifier qu’il a intérêt à s’y investir totalement.

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Or, le club des BRIC ne demande qu’à grandir et s’affirmer. À l’occasion de son troisième sommet, en 2011, il s’est étendu à l’Afrique du sud, pays aux vastes ressources mais dont les performances économiques restent déficientes. Il peut agréger « tout pays pleinement souverain (pour autant qu’il l’est possible dans le monde global) », c’est-à-dire « libre de toute adhésion à quelque alliance politique » [13][13] Ibid.. Cette définition exclut (pour l’instant) la Turquie. L’Iran est actuellement dans une situation trop conflictuelle pour le rejoindre. En revanche, selon le même auteur, l’Indonésie est sur le point de remplir toutes les conditions, et constituerait un substantiel renfort.

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Lors de la réunion de 2011, le club a envisagé le lancement de deux chantiers : la création d’une banque concurrente de la Banque mondiale de Washington, l’augmentation de la facturation dans leurs monnaies de leurs échanges commerciaux, et non plus en dollars. C’est bien le consensus de Washington qui est visé. Mais ces projets sont contrecarrés par le déséquilibre de puissance économique au sein d’un club où la Chine pèse plus que les autres partenaires réunis. Des désaccords entre membres persistent et ralentissent la mise au point de la nouvelle banque.

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Les maladresses diplomatiques des puissances occidentales sont cependant un encouragement à l’approfondissement de ce club en tant que force politique. Ainsi, en novembre 2010, le FMI avait accepté d’augmenter le poids de la Chine au sein de l’instance (doublement de sa part de droits de vote, au détriment de l’Europe). Début 2014, cette décision n’est toujours pas entrée en vigueur, le Congrès américain ne l’ayant pas encore ratifié.

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Dans un autre domaine, la crise ukrainienne a dessiné un « bloc occidental », voire « atlantique », à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie. Or, il faut rappeler que si la Commission européenne n’avait pas obligé l’Ukraine à choisir entre l’association avec Bruxelles et celle avec Moscou, alors que la Russie défendait depuis longtemps l’idée qu’il fallait lui permettre de s’associer aux deux, l’Ukraine ne serait pas en guerre civile et la Crimée en ferait toujours partie. La fracture entre l’Ouest et l’Est de l’Ukraine était connue de tous. Nul ne pouvait ignorer qu’obliger l’Ukraine à choisir poussait le pays dans un conflit interne. La volonté d’une nouvelle expansion de l’UE l’a toutefois emporté. Les pays occidentaux « n’avaient pas vu venir le coup de force en Crimée » [14][14] A. Allain, « OTAN-Russie : l’impossible entente ? »,..., n’avaient pas imaginé cette riposte. Il suffisait pourtant de regarder la carte pour comprendre que le Kremlin ne pouvait pas courir le risque d’un passage de Sébastopol sous le contrôle d’un gouvernement favorable à l’OTAN.

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L’affaire ukrainienne est ainsi venue pousser Moscou à intensifier ses relations avec les puissances asiatiques des BRICS et renforce la cohésion de ce groupe. Depuis des années, l’Inde est le partenaire privilégié de l’industrie de défense russe [15][15] P. Marchand, Géopolitique de la Russie, Paris, PUF,.... Cette coopération va jusqu’au plus haut niveau technologique : Moscou aide l’Inde à devenir le sixième pays au monde capable de produire des sous-marins nucléaires, les deux pays mettent au point un missile de croisière supersonique (ce dont aucune puissance occidentale, même pas les USA, ne disposent encore), et un avion de combat de cinquième génération (que seuls les USA sont actuellement capables de produire en série).

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En revanche, la Russie se refusait à livrer les armements de haute technologie dont Pékin a besoin pour augmenter très significativement les capacités de ses forces armées. La crise ukrainienne a débloqué deux dossiers clefs. Au mois d’avril, Vladimir Poutine a autorisé la vente de missiles anti-aériens S400 [16][16] Défense et Sécurité Internationale, mai 2014.. Ces engins, parmi les plus performants au monde, vont permettre à Pékin de renforcer sa stratégie de déni d’accès à son espace aérien. Selon certaines informations, Moscou devrait par ailleurs livrer les derniers modèles de missiles anti-navires pour améliorer les performances de sa panoplie « anti porte-avions », déjà très développée.

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Lors de la visite de Vladimir Poutine, en mai, deux dossiers stratégiques auraient abouti à des projets de coopération, dont on ne connaît pas encore le détail. La Russie pourrait s’associer au programme chinois de construction d’une station orbitale, prévue pour 2020. Elle se séparerait ainsi de l’ISS occidentale, dont l’avenir est d’ailleurs incertain. Les deux pays auraient également convenu d’étudier ensemble la mise au point et la construction d’un avion de ligne long courrier, domaine dans lequel Airbus et Boeing jouissent d’un monopole total. On percevait depuis longtemps toutes les opportunités que présentaient ces deux domaines en termes de relais de croissance pour les deux pays, mais la méfiance réciproque les empêchaient de prendre forme. La formation d’un « bloc occidental » contre la Russie est en mesure de réaliser cette potentialité.

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La visite de Vladimir Poutine s’est accompagnée, hors le contrat gazier, d’un grand nombre d’annonces de réalisation d’investissements chinois en Russie : première usine d’automobiles, pont sur l’Amour, câble sous-marin et nouveau port en Extrême-Orient, métro de Moscou (sans parler du pont sur le détroit de Kertch pour relier la Crimée). L’industrie chinoise prend ainsi pied sur un marché qui était jusqu’à présent presque une chasse gardée de l’Europe occidentale.

Conclusion

40

Le projet d’Union économique eurasienne est beaucoup plus en phase avec le XXIe siècle que les analyses occidentales voyant en lui une tentative de reconstitution de l’empire. À l’Ouest, cette analyse est guidée par une arrière-pensée hostile à la Russie, mais elle dénote aussi un certain déni de réalité : le refus de voir que le monde de l’avenir n’est plus celui du XIXe ou du XXe siècle.

41

L’UEE est conçue pour renforcer la puissance économique russe. Le club des BRICS est un des leviers de puissance de Moscou. La formation d’un « bloc atlantique » ne peut que l’inciter à approfondir cette voie. La Russie est déjà engagée dans une coopération sur les hautes technologies de défense avec l’Inde. La crise ukrainienne a concrétisé d’autres partenariats stratégiques avec la Chine, qui tardaient à se réaliser. Un pôle technologique eurasiatique est en formation. On comprend que le président Hollande, en visite en Arménie, ait déclaré qu’à l’avenir « Aucun pays ne sera obligé de choisir entre l’UE et Moscou ». Il restera à amener la Commission européenne à se conformer à cette sage déclaration.

Notes

[1]

J. Lévesque, Y. Breault, P. Jolicœur, La Russie et son ex-empire, Presses de Sciences Po, Paris, 2003, 347 p.

[2]

A. Lynch, « Contemporary US-Russian Relations », Draft paper, Politique américaine, 2014.

[3]

J. Lévesque, Y. Breault, P. Jolicœur, La Russie et son ex-empire, Presses de Sciences Po, Paris, 2003, 347 p.

[4]

I. Hazard, « La CEI, union en panne ? », Les pays de la CEI, Documentation française, Paris, 1999, pp. 13-36 ; M. Light, « La galaxie CEI, 1991-2006 », Courrier des Pays de l’Est, n° 1055, 2006, pp. 14-25.

[5]

B. Drewski, « Biélorussie, le pouvoir joue une partie difficile », Courrier des Pays de l’Est, n° 1030, 2002, pp. 61-75 ; I. Shukan, « Biélorussie : consolidation du régime, pas de répit », Courrier des Pays de l’Est, n° 1041, 2004, pp. 63-77.

[6]

E. Vinokourov, “Pragmatic integration”, Eurasian Integration Yearbook, Almaty, 2013a, pp. 15-27.

[7]

D. Tarr, « L’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan peut-elle réussir là où les précédents projets d’intégration ont échoué ? », in A. Dubien, Regards de l’observatoire franco-russe, Le Cherche Midi, Paris, 2013, pp. 82-84.

[8]

P. Marchand, Atlas géopolitique de la Russie, la puissance retrouvée, Paris, Autrement, 2012, 88 p.

[9]

« National’nyi Sostav Rossii », Vserossiiskoï Pieriepis Nasielienia 2010, Moscou.

[10]

E. Vinokourov, V. Pereobïev, “Labour migration and human capital in Kyrgyzstan and Tadjikistan”, Eurasian Integration Yearbook, Almaty, 2013b, pp. 68-88.

[11]

F. Lemoine, « Les BRIC au-delà des turbulences », Séminaire BRICS-FMSH-EHESS, Paris, 27 janvier 2014.

[12]

F Loukianov, « Les BRICS et la transformation de la Russie », dans A. Dubien, Regards de l’observatoire franco-russe, Le Cherche Midi, Paris, 2014, pp. 349-358.

[13]

Ibid.

[14]

A. Allain, « OTAN-Russie : l’impossible entente ? », Diplomatie, Grand dossier n° 21, 2014, pp. 74-75.

[15]

P. Marchand, Géopolitique de la Russie, Paris, PUF, 2014, 182 p.

[16]

Défense et Sécurité Internationale, mai 2014.

Résumé

Français

Dans les années 1990, les essais d’union politique entre Russie et Biélorussie ont échoué. Le but de Moscou aujourd’hui est de fonder une zone de libre échange, pour favoriser le développement économique de ses membres. Pour renforcer son poids politique, Moscou compte sur sa diplomatie et son action au sein du club des BRICS. La tension actuelle entre pays occidentaux et Russie favorise la cimentation de ce groupe.

English

In the 90’s, attempts for a political union Russia-Bielorussia failed. Nowadays, Moscow’s first priority is to build a free exchange zone, in order to promote economical development of members. To reinforce his political strength Moscow is using his global diplomacy and his influence in the BRICS association. The present tension opposing western governments and Russia is a chance to consolidate this group.

Plan de l'article

  1. L’expérience post soviétique de Moscou
  2. L’Union économique eurasienne (UEE), un instrument de modernisation économique
  3. Le club des BRIC, un instrument de puissance politique
  4. Conclusion

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