CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Je réponds aux commentaires de Michel Grignon en suivant son texte.

2Est-il « injuste de reprocher au prolongévisme d’affirmer que l’humanité va vivre quasi éternellement grâce à une recette miracle simple et unique » puisqu’Aubrey de Grey tient « un discours prolongéviste modeste et potentiellement constructif » ?

3Si l’on s’en tient aux « propos et écrits » d’Aubrey de Grey, comme demande Michel Grignon, il faut donc rappeler qu’il a affirmé dans des « propos » (de Grey, 2004) ou « écrits » (de Grey, 2005) que des personnes nées en 1945 pourraient vivre 1 000 ans, et celles nées en 2000, atteindre les 5 000 ans. Ce n’est pas un « discours prolongéviste modeste » et ce n’est pas un hasard si les biogérontologues ont fermement critiqué les positions de A. de Grey, comme rappelé dans l’article précédent.

4Peut-on « prolonger la vie de manière aussi spectaculaire que l’a permis la mise au point de traitements des maladies… en banalisant des durées de vie jugées aujourd’hui exceptionnelles, [ou] en permettant d’explorer des durées de vie encore jamais documentées » ?

5Personne ne dit que la médecine et la science sont incapables de moduler le vieillissement et la longévité, puisque cela se produit depuis des siècles. Les premières opérations de la cataracte, il y a près de trois siècles, étaient évidemment un moyen de retarder les effets du vieillissement sur la vision et le traitement des maladies cardio-vasculaires a permis dans les dernières décennies une augmentation de l’espérance de vie aux âges avancés.

6Les transhumanistes disent que des moyens nouveaux permettront à très brève échéance de vivre des centaines ou milliers d’années, faisant fi des concepts de la biologie de l’évolution que j’ai rappelés. C’est une attitude d’ingénieur qui croit que les problèmes biologiques peuvent être traités comme les problèmes technologiques : l’humain est une machine qu’on peut réparer pour l’éternité comme le dit explicitement A. de Grey (2013). Les choses ne se passent pas ainsi en biologie. Le Président Kennedy voulait aller sur la Lune avant 1970, ce qui se produisit parce que la technologie de l’époque le permettait et qu’il n’y avait pas de limite au budget. Le Président Nixon voulut éradiquer le cancer et c’est un échec (National Cancer Institute, 2016). Consacrer le même budget à la lutte contre le cancer qu’à la conquête de la Lune ne permettrait pas de l’éradiquer car les problèmes à régler ne sont pas du même ordre, biologiques dans un cas, techniques dans l’autre. On a l’impression que, pour les transhumanistes, avec neuf hommes et une femme on peut faire un enfant en un mois, alors que l’illusion que plus de moyens donnent forcément plus de résultats a été critiquée jusque dans le domaine de la programmation (Brooks, 1995), domaine a priori familier aux ingénieurs.

7L’incapacité des transhumanistes à comprendre que la longévité humaine, ou celle des mammifères, n’est pas un caractère que l’on peut augmenter à l’envi est étonnante car s’il est une notion connue de tout biologiste, c’est bien qu’un caractère ne peut pas évoluer indépendamment des autres. De même, la notion de limite est une évidence pour tout biologiste car si un caractère augmente ou diminue avec le temps, il tend finalement vers une asymptote : la progression des records sportifs décroît de manière exponentielle avec le temps qui passe (Berthelot et al., 2008) et l’augmentation de la taille d’une cohorte de naissance à l’autre est de plus en plus faible dans les pays ayant la taille moyenne la plus élevée (Komlos et Lauderdale, 2007).

8En résumé, on peut toujours faire l’hypothèse que la longévité humaine atteindra 1 000 ou 5 000 ans. Hors résultats expérimentaux montrant que cela serait possible, ces hypothèses, comme celle de l’existence des fantômes, relèvent de la croyance, pas de la science.

9Peut-on dire que « si la durée de vie moyenne augmente, en revanche la durée de vie maximale, elle, n’évolue pas » ?

10Michel Grignon me prête cette hypothèse en reproduisant une figure semblable à celle publiée dans É. Le Bourg (2012) et en indiquant que ma figure, extraite de « la table C publiée par le Gerontology Research Group » (GRG), a exclu « 22 points sur 49 disponibles » en se basant sur la notion de « cas douteux », sans que rien ne soit dit « sur la méthode suivie pour décider que tel ou tel cas était douteux ou non ».

11La figure de É. Le Bourg (2012) n’a pas été construite ainsi. Premièrement, les « cas douteux » ne furent pas utilisés parce que le GRG indiquait justement qu’ils étaient douteux. Deuxièmement, la table utilisée fut la table CCCC, comme indiqué dans la légende de la figure, et pas la table C. La table CCCC a été remplacée par la table C qui a plus de données (58 cas), d’autres données ayant été corrigées. En particulier, la valeur de 114 ans observée en 1959 a été supprimée. Troisièmement, la figure représentait la longévité maximale observée chaque année : de 1997 à 2010 il n’y a donc que 14 données possibles et pas 21 comme le dit Michel Grignon (il n’y avait pas de donnée pour 2005).

12La nouvelle figure (figure 1) montre que les records de longévité sont aujourd’hui autour de 115 ans, alors qu’ils étaient plutôt de 112 ans dans les années 1950-1970, ce que montrait aussi la figure de 2012, si l’on excepte la valeur de 114 ans qui a été supprimée. Il n’y a rien d’extraordinaire à ce qu’aujourd’hui on maintienne en vie un peu plus longtemps les quelques personnes dépassant les 110 ans, la meilleure preuve étant les 122 ans de Jeanne Calment en 1997. Je ne fais donc pas l’hypothèse que « la durée de vie maximale… n’évolue pas » et que « depuis 1955, les supercentenaires meurent tous à 115 ans » : la longévité maximale observée se situe autour de 115 ans, dans une certaine marge, et certains supercentenaires comme Jeanne Calment ont vécu plus longtemps.

Figure 1

Longévité maximale observée de 1955 à 2015. Les résultats sont extraits de la table C sur le site du Gerontology Research Group (2016)

Figure 1

Longévité maximale observée de 1955 à 2015. Les résultats sont extraits de la table C sur le site du Gerontology Research Group (2016)

13Y aura-t-il un jour une nouvelle Jeanne Calment dépassant ses 122 ans ? C’est possible, mais l’erreur consiste à penser que « sous l’hypothèse que les gains futurs sont similaires à ceux observés sur les soixante dernières années », « Jeanne Calment sera alors la norme plutôt que l’exception » des supercentenaires, car rien ne dit que « les gains futurs » seront similaires. On ferait la même erreur en disant que puisque la taille humaine a fortement augmenté durant les dernières décennies, elle continuera à le faire, ce qui amènerait logiquement à se demander quand les humains auront une taille moyenne de 3 mètres. Un autre exemple d’erreur est celui de K. Christensen et al. (2009) qui, en se basant sur la progression de l’espérance de vie dans les dernières décennies, firent l’hypothèse que 50 % des Japonais nés en 2007 vivraient au moins 107 ans. Une telle hypothèse implique soit, en se basant sur la forme habituelle des courbes de survie, que les derniers survivants auront plus de 140 ans, soit que la moitié des Japonais mourront subitement peu après leur 107e anniversaire. Dans les deux cas, l’hypothèse semble fragile (discussion dans Le Bourg, 2012).

Conclusions

14Les transhumanistes prédisent une longévité extraordinaire et la fin du vieillissement, comme d’autres l’ont fait depuis des siècles. Leur mode passera, comme celle du rajeunissement par tous les remèdes-miracle de jadis (Frexinos, 2006).

15Rappelons qu’en sciences il appartient à ceux qui font une hypothèse d’apporter des arguments expérimentaux en sa faveur : ce n’est pas à leurs opposants de montrer qu’elle est fausse. Adopter une autre démarche impliquerait de demander aux scientifiques de prouver, par exemple, que les fantômes ou le monstre du Loch Ness n’existent pas. Cette autre démarche est aussi celle des sectes qui vous demandent de prouver que leur dieu, quel que soit son nom, n’existe pas et qui, si vous dites qu’on ne peut pas prouver que quelque chose n’existe pas, s’exclament triomphalement : « Ah ! C’est bien la preuve qu’il existe ! ». Si les transhumanistes font l’hypothèse qu’ils vont supprimer le vieillissement et nous faire vivre des centaines ou milliers d’années, qu’ils le montrent : dans l’intervalle, leurs hypothèses sont, au mieux, une aimable plaisanterie.

16Les biogérontologues essaient de comprendre le vieillissement et d’apporter des moyens permettant de vivre dans les meilleures conditions le plus longtemps possible. C’est un projet plus modeste que celui des transhumanistes, mais qui a plus de chances d’aboutir car il ne confond pas la science avec les contes de fées.

Références

  • En ligneBerthelot, G., Thibault, V., Tafflet, M., Escolano, S., El Helou, N., Jouven, X., Toussaint, J.-F. (2008). The Citius End: world records progression announces the completion of a brief ultra-physiological quest. PLoS ONE, 3, e1552.
  • Brooks, F. P. (1995). The mythical man-month: Essays on software engineering. Boston, MA: Addison-Wesley Professional.
  • En ligneChristensen, K., Doblhammer, G., Rau, R. et Vaupel, J. W. (2009). Ageing populations: the challenges ahead. Lancet, 374, 1196-1208.
  • de Grey, A. D. N. J. (2004). We will be able to live to 1,000, Récupéré du site : http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk_news/4003063.stm
  • de Grey, A. D. N. J. (2005). Foreseeable and more distant rejuvenation therapies. Dans S. I. S. Rattan (dir.) Aging interventions and therapies (pp. 379-395). Singapour: World Scientific Publishers.
  • En lignede Grey, A. D. N. J. (2013). Zeno’s paradox and the faith that technological game-changers are impossible. Gerontology, 59, 93-94.
  • Frexinos, J. (2006). Vivre longtemps et rester jeune : science ou charlatanisme ? Toulouse, France : Privat.
  • Gerontology Research Group (2016). Table C., Récupéré du site : http://www.grg.org/SC/SCindex.html
  • En ligneKomlos, J. et Lauderdale, J. E. (2007). Underperformance in affluence: the remarkable relative decline in U.S. heights in the second half of the 20th century. Social Science Quarterly, 88, 283-305.
  • En ligneLe Bourg, É. (2012). Forecasting continuously increasing life expectancy: what implications? Ageing Research Reviews, 11, 325-328.
  • National Cancer Institute (2016). National Cancer Act of 1971, Récupéré du site : http://www.cancer.gov/about-nci/legislative/history/national-cancer-act-1971
Éric Le Bourg
Chercheur au CNRS, Centre de Recherches sur la Cognition Animale (CRCA), Centre de Biologie Intégrative (CBI Toulouse), Université de Toulouse, CNRS
Mis en ligne sur Cairn.info le 16/11/2016
https://doi.org/10.3917/gs1.151.0091
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