CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Cette table ronde a été organisée à l’occasion des journées de la SFG en mars 2016. Elle réunit quelques intervenants représentant différentes orientations de l’actualité de la Gestalt-thérapie dans l’intention d’une écoute et d’une compréhension mutuelle de la diversité de nos options théorico-cliniques à partir d’un socle commun. Nous remercions vivement Jean-Philippe Piétance qui a enregistré et soigneusement transcrit ce débat.

2 Chantal Masquelier-Savatier : Merci à Jean-Marie Delacroix, Catherine Deshays, Yves Mairesse, Jean-Pierre Remaud et Franç oise Rossignol (souffrante aujourd’hui [1]) de participer à cette initiative. Il s’agit d’échanger sur nos fondements, nos visions de l’homme ; regarder à quel point nous sommes marqués par nos orientations théoriques, philosophiques, éthiques et sentir comment nos pratiques cliniques en sont impactées.

3 Croire que l’on fait tous pareil, en vertu de notre référence commune à la Gestalt-thérapie, risque d’aboutir à un « consensus mou » éludant les désaccords. A contrario, la proposition d’aujourd’hui est d’aiguiser nos différences, dans une écoute mutuelle, si possible dépourvue de jugement. L’occasion nous est donnée d’ouvrir un débat fructueux.

4 Dans les préalables, une discussion s’est ouverte avec Françoise. Partant de notre vision du monde, elle a déclaré : « Moi je n’aime pas du tout parler du monde ! Je veux parler de l’homme ! » Mais comment séparer l’individu du monde qui l’entoure ? C’est bien l’objet de notre débat.

5 Prenons un temps pour présenter vos orientations à partir de votre histoire et de votre cursus, et surtout vous centrer sur qui vous fonde aujourd’hui.

6 Catherine Deshays : Je commence par une partie significative de mon parcours : au départ médecin acupuncteur, j’ai été initiée au Tao. Ainsi, depuis des études scientifiques, j’ai été attirée par une autre manière de voir le monde, où la réalité est la manifestation de l’indissociabilité organisme/environnement. En Occident, depuis Aristote, le tiers est exclus, c’est A ou non A, on ne peut avoir les deux à la fois. La déconstruction de cette pensée ouvre un monde où il est possible d’avoir plusieurs choses contradictoires en même temps.

7 J’ai ainsi été attentive de manière phénoménologique à ce qui est présent, à favoriser la circulation de l’énergie, à faire confiance à une forme d’autorégulation dans le processus de thérapie. Ainsi je m’éloignais de l’approche substantielle qui s’appuie sur une substance constituée que l’on pourrait appeler l’individu et des approches scientifiques aux fondements évolutionnistes, causalistes, dogmatiques qui ont des certitudes et des vérités.

8 Cherchant à comprendre la souffrance de l’humain, je me suis trouvée à accueillir des personnes souvent « non guérissables ». On leur disait, « Je ne peux rien pour vous », je ne savais pas faire non plus. Poussée par les difficultés rencontrées, j’ai fait une licence de psychologie qui m’a ouverte à la phénoménologie [2] et aussi la psychanalyse. Ont suivi une thérapie personnelle et une orientation vers des thérapies de groupe. J’ai échoué dans un groupe de Gestalt-thérapie et j’ai apprécié comment, à cet endroit, il était possible d’interroger les normes. Cela m’a séduite car je me sentais enfermée.

9 En Gestalt-thérapie, j’ai commencé à l’EPG [3], où j’ai goûté avec plaisir à une approche plutôt expérientielle et comportementale ; il y avait des normes sous-jacentes que j’ai pu interroger ultérieurement. Mon expérience de titularisation à la Société Française de Gestalt a été très importante : il a fallu que je réinterroge mon parcours. Je me suis aperçue que ce n’était pas simple de comprendre la Gestalt et de savoir en parler. Ce fut le début d’un travail douloureux. Comment articuler cette Gestalt-thérapie, thérapie du processus, avec tous les savoirs dont j’étais inondée : le savoir médical, les théories psychologiques, la théorie de l’attachement, la psychanalyse, et tout ce qui s’ajoutait au fur et à mesure.

10 Ma recherche sur nos fondements m’a orientée vers Jacques Blaize, Jean-Marie Robine, Edith Blanquet. Je me suis aussi intéressée à Gilles Delisle, séduite par son approche « dialogale » selon l’apport de Buber. Aujourd’hui, ma conception de la thérapie et de l’être humain s’éloigne de la thérapie des schèmes relationnels rencontrés dans l’enfance. La question est « Quelle anthropologie ? », « En faut-il une ? ». Ce terme signifie science de l’homme et englobe toute la connaissance de l’homme. Nous quittons cette « substantification » en allant vers une approche qui s’appuie sur le fondement de l’indissociabilité organisme/environnement. Il devient difficile de s’appuyer sur une substance, parce que l’homme est toujours en devenir, dans une succession d’états qui, se subjectivant à un moment donné, sont toujours à définir. Dans cette conception, la manière d’exercer s’appuie sur le dépli du self, le dépli de l’instant présent, et sur cette unité indissociable du percevoir et du mouvoir.

11 Par la suite, j’ai eu le désir de sortir de mon cabinet de gestalt-thérapeute, pour travailler en équipe, en institution. J’ai repris des études pour devenir psychiatre, et maintenant je travaille aussi en psychiatrie, en CMP, en hôpital. Je suis responsable d’une unité depuis presque un an et présidente de la commission d’éthique de l’hôpital de Montfavet. Je m’épanouis dans ce métier, je n’en parle pas mais je fais de la Gestalt-thérapie ! Il y a des moments où je n’en fais pas. A partir du moment où je suis médecin, j’appartiens à l’ordre des médecins, je dépends de l’Etat français et je suis tenue d’appliquer tout un savoir académique et scientifique. Je suis donc dans ces tensions-là, où j’exerce à la fois mon métier de psychiatre et où j’infiltre dès que possible l’ouverture de cette posture apprise de la Gestalt-thérapie.

12 Yves Mairesse : Psychologue clinicien, j’ai travaillé tôt en hôpital psychiatrique, puis avec des enfants et des adolescents présentant des troubles de la personnalité. Ma base théorico-clinique était psychanalytique et systémique. J’oscillais entre ces deux approches dans mes pratiques et je n’étais pas satisfait. Je suis un éternel insatisfait, je viens en place de troisième, après un enfant que mes parents ont perdu à l’âge de trois mois. On parle d’enfant de remplacement, pour désigner l’enfant qui vient à la place d’un autre. J’ai vite senti que « Je est un autre ». Je me suis toujours senti décalé dans mon histoire de vie. D’ailleurs je n’avais aucune prédisposition familiale pour faire de la psychologie ou de la psychothérapie. Dans mon milieu, on trouve des bouchers, des ouvriers, des paysans... Le décalage a commencé tôt dans ma vie ; je reste extrêmement marqué par cela. Je ne suis pas quelqu’un qui s’accroche à une théorie spécifique.

13 J’ai toujours aimé voyager entre les approches et les théories différentes. Au début, c’était la clinique psychanalytique, et ensuite la Gestalt-thérapie. J’ai perçu les limites de la Gestalt telle qu’elle était enseignée par mes formateurs de l’EPG que j’aimais beaucoup. En commençant à animer des groupes, je voyais qu’il y avait des systèmes d’ajustements conservateurs résistants. Je cherchais à faire une sorte de mariage entre la psychanalyse, que je continuais d’étudier sur un plan théorique et par mon analyse, et puis la Gestalt-thérapie. A ce moment-là, j’ai eu la chance de rencontrer Gilles Delisle, que Serge et Anne Ginger, dans leur grande ouverture, avaient fait venir. Gilles proposait d’intégrer la psychanalyse, notamment celle des relations d’objet, à la Gestalt-thérapie. Cela m’a beaucoup stimulé, j’ai entrepris le voyage au Québec pendant douze-treize ans pour me former à la PGRO (Psychothérapie Gestaltiste des Relations d’Objet). En même temps, toujours en quête, j’ai développé une autre spécificité, en croisant Vincent de Gaulejac, sociologue clinicien avec qui j’ai fait un parcours important, découvrant l’intérêt de mailler les histoires individuelles et les histoires sociales. J’aime la complexité, j’aime échanger avec des collègues qui ne pensent pas comme moi. On parle aussi de psychothérapie intégrative ou multi-référentielle. Pour avoir observé beaucoup de jeunes thérapeutes, je crois que chaque psychothérapeute, gestaltiste ou non, intègre son histoire de vie aux différents outils reçus dans sa trajectoire d’apprentissage et fait un peu sa sauce, tout en ayant une posture de base.

14 Récemment je travaillais dans les pays de l’Est dans les dispositifs initiés par Jean-Marie Robine. Après quelques séquences de thérapie telle que je la pratique, plusieurs personnes m’ont dit : « On ne voit pas très bien la différence avec Jean-Marie ». J’ai trouvé cela intéressant et d’autres disaient : « Il y a aussi des différences ». Effectivement il y avait des différences, mais il y avait aussi une posture identique, notamment le rythme, la progression lente et la posture dialogale. Gilles Delisle a réhabilité la possibilité de s’appuyer sur les savoirs théoriques, cliniques, notamment ceux issus des théories du développement. J’aime cette posture qui réhabilite le savoir sans s’y enfermer, sans certitude : à la fois s’appuyer dessus et en même temps garder un esprit d’incertitude, être attentif aux nouveautés qui émergent et que je ne comprends pas, m’en émerveiller, et apprendre aussi du client.

15 Jean-Marie Delacroix : Ce thème de l’anthropologie a toujours été important pour moi. Je pars de l’une des définitions classiques du mot : quelle est ma conception de l’être humain dans son rapport au monde ? Quand je travaille en tant que superviseur ou formateur, un point qui m’importe c’est : « Toi, tel que tu es fait, avec l’histoire que tu as, c’est quoi tes présupposés anthropologiques, c’est quoi ta vision de l’être humain dans son rapport au monde ? » Quand on pose la question il n’y a pas de réponse immédiate. C’est souvent implicite et c’est cela qui m’intéresse : chercher ma conception intime, secrète, non encore sue, mais agissante dans mon style et sans doute au niveau du contre-transfert.

16 Ma conception de l’être humain dans son rapport au monde, vient de mes origines : je suis paysan et fils de paysan, c’est cela qui m’a forgé, c’est de là que viennent mes premières empreintes. Je viens d’une région de France difficile au niveau du climat, dans une famille et dans un village où il n’y avait pas beaucoup d’argent. Ce que j’ai appris à ce moment-là, dans ce style de vie et dans ce milieu, c’est que tout est en interdépendance. Nous, êtres humains, ne pouvons ni vivre ni survivre, sans un rapport étroit avec la nature, avec les animaux, avec le soleil, avec la lune, avec la neige. J’ai appris à lire le ciel pour savoir si demain on allait faire les foins. J’ai vécu dans un contexte qui ressemble beaucoup à celui des villages indigènes du Mexique où le social et le religieux sont mélangés. Quand on parle de théorie du champ et de perspective de champ, je peux dire que j’ai baigné dans cette atmosphère. C’est de là que me vient un présupposé ontologique : l’être humain est quelqu’un qui ne peut se développer, survivre, vivre que relié à un environnement à la fois proche et lointain.

17 Un élément a été important : quand j’avais onze ans, mes parents ont décidé de me mettre dans un séminaire avec l’idée que je deviendrai prêtre. Pendant six ans, j’ai vécu dans un monastère, avec un rythme de vie rigide et monacal ; j’ai connu la religion catholique dans sa version la plus névrotique. Je suis resté en manque : c’est quoi la religion ? C’est quoi le spirituel ? Le style de vie imposé dans ce lieu-là me permet-il de me développer ? Me permet-il de dépasser l’être humain que je suis ? Cela m’a laissé une grande frustration, un grand malaise. J’ai exploré du côté des religions, de la spiritualité et des différences culturelles. Un nouveau présupposé anthropologique s’est alors mis en place : l’être humain est en quête de spirituel et pour cela il a besoin de sortir de ses névroses.

18 Un autre aspect est ma formation en Gestalt au Canada, à Montréal au moment du mouvement de contre-culture. A ce moment-là, c’était une révolution de faire de la Gestalt. Je voyais plein de gens dans la révolution tranquille, comme on dit au Québec ; des gens qui sortaient des carcans de la politique, de la religion, de la morale et entraient dans un univers créateur. Un autre présupposé anthropologique s’est mis à jour : l’être humain a la capacité, et surtout le devoir de faire évoluer le monde en prenant des positions qui ne sont pas celles de tout le monde. Donc une anthropologie centrée sur le social, la responsabilité et la différence.

19 Dernier point, j’ai étudié la psychologie ; j’ai choisi l’option ethnologie en maîtrise, puis j’ai souvent été en contact avec des cultures très différentes. J’ai vécu le déséquilibre qui se produit dans le rapport aux autres qui pratiquent la psychothérapie à leur façon. Ce fut un levier important de vivre ce déséquilibre pour continuer mon évolution et m’ouvrir à d’autres représentations de l’être humain. Un jour, des collègues brésiliens m’ont dit : pourquoi vous les gestalt-thérapeutes français, vous faites une obsession sur le self ? Ces gens-là disaient : « Nous aussi on a lu PHG [4], mais pourquoi vous n’avez retenu que cela ? » Cette réflexion m’a dérangé et fait réfléchir. Quelle est l’anthropologie ou la vision de l’être humain, qui sous-tend le fait qu’en France, à une époque, tout un courant s’est polarisé sur le self de façon excessive ? Cela pose la question de l’être humain dans sa recherche de sens.

20 Jean-Pierre Remaud : Ma vocation de thérapeute a commencé très jeune car, désigné comme fou dans ma famille, j’ai compris plus tard que j’étais le « thérapeute » de cette famille. Sensibilisé à la souffrance que je portais et à cette inadaptation à l’environnement, je me suis tout naturellement orienté vers des métiers de soin pour m’occuper de la douleur puis de la souffrance des humains. Je suis devenu un mécanicien des organismes, c’est-à-dire kinésithérapeute. L’exercice de ce métier n’était pas très satisfaisant, il manquait une dimension plus globale, plus humaine. À cette époque, j’étais en thérapie, dite psycho-corporelle, et je cherchais comment relier le corps et la psyché. J’ai donc fait une spécialisation en psychomotricité qui m’a amené à m’occuper de personnes en grande difficulté. Cet accompagnement m’a sensibilisé à la notion de rapport et d’ajustement à l’environnement. Parallèlement, je militais dans le mouvement écologique (un mouvement pas un parti). Nous étions tous en quête « d’être », tous plus ou moins en psychanalyse, psycho-ceci, psycho-cela.

21 Un jour, un copain arrive à une réunion avec un bouquin édité chez Stanké qui s’appelait « Gestalt-thérapie » en disant : « Ah ! des psys qui parlent d’environnement ! ». J’ai donc essayé de le lire. Je n’ai rien compris mais cela a attisé ma curiosité et m’a donné l’envie d’aller voir des gens qui étaient dans cette orientation. J’ai rencontré Serge et Anne Ginger et j’ai entrepris une formation à l’EPG. Mais là s’est posé un autre problème : je n’arrivais pas à articuler ce que je croyais comprendre intuitivement du PHG et ce que l’on me transmettait, autrement dit articuler la pratique, à ce moment-là très « perlsienne » [5], avec la théorie. Comme beaucoup d’entre nous, j’ai cherché des appuis théoriques. J’ai donc fréquenté, avec Yves et quelques autres, les premiers séminaires de Gilles Delisle en France. Mais le rapprochement avec les concepts psychanalytiques que faisait Gilles ne m’aidait pas dans ma recherche de cohérence.

22 Alors j’ai fréquenté Jean-Marie Robine, Jacques Blaize, Edith Blanquet etc. Et j’ai commencé à comprendre ce que signifiaient les fondements phénoménologiques de notre pratique. Aujourd’hui je dis que le génie de nos fondateurs est de nous avoir transmis quelque chose du registre de l’horlogerie suisse. Ils nous ont donné les pièces en vrac. Il nous a fallu trouver quelle pièce pouvait s’accorder avec telle autre, pour avoir une montre qui indique l’heure. Bien évidemment, mes pièces ne sont pas celles de Jean-Marie, d’Yves, de Catherine ou d’autres. On a tous une montre, l’important n’est pas tant que nos montres indiquent la même heure, mais bien de signifier, chaque fois que l’on est ensemble, à partir de quel fuseau horaire on parle. Sinon on fait des confusions et on croit parler le même langage alors que nous ne partons pas des mêmes bases. Je suis très attaché à cela, à une sorte de rigueur langagière, à une espèce d’ascèse de la pensée.

23 Une rencontre plus récente est importante, un autre bouquin fondateur « le mythe de l’individu » écrit par un psychanalyste argentin et français, Miguel Benasayag [6]. Ce livre, découvert il y a environ dix ans, a été révélateur et la rencontre avec le bonhomme, il y a deux ans, révélatrice également. Ce livre m’a apporté énormément sur la compréhension du concept de « situation », mot retrouvé plus de trois cents fois, je crois, dans le PHG.

24 C. M.-S. : Vous entendant citer vos parcours, je suis frappée de cet ajustement continuel entre ce qui serait de l’environnement et ce qui serait de l’organisme : comment on se constitue dans cette interaction continuelle. Vous avez tous évoqué des rencontres ; la Gestalt-thérapie n’est pas quelque chose d’abstrait mais passe par des personnes. Il importe de mettre cela en évidence : dans l’environnement ce sont des gens que l’on rencontre. Nous allons maintenant sentir comment ces orientations fondamentales impactent votre pratique.

25 J.-P. R. : Ce que je disais tout à l’heure détermine une conception de l’humain. C’est quoi être homme, être humain ? Pour moi, c’est être vivant et se poser la question de l’exister. L’humain, l’homme ne peut pas être déterminé par avance, il est à envisager toujours en devenir dans son rapport au monde, dans chaque instant et dans chaque situation. Autrement dit, être homme, c’est être vivant, en tension d’être, en tension d’exister sachant que je n’y suis jamais, puisque quand je crois y être, je n’y suis déjà plus. Cela détermine une pratique très situationnelle, dans la création de sens d’instant en instant. Le sens est l’éprouvé de l’instant et non pas la réflexion ni l’explication. Une de mes questions récurrentes, quand je suis dans un travail d’accompagnement, c’est comment je m’éprouve, comment je suis en train de me créer, comment je « m’existe » là, dans cet instant, face à cet autre qui est en train de tenter de « s’exister ». Le point de vue de champ organisme/environnement et la théorie du self avec ses repères m’aident beaucoup. Avec le déploiement du self, le génie de nos fondateurs a été de nous fournir, non pas une grille de lecture du monde ou de l’individu, mais le moyen de nous repérer dans ce qui est en train de se déplier à la frontière-contact.

26 C. M.-S. : Alors, concrètement, que dis-tu à ton patient ?

27 J.-P. R. : Par exemple, une personne est en train de raconter son histoire familiale. L’histoire en elle-même ne m’importe pas, je l’écoute mais ce qui m’importe, c’est que quand elle me raconte cette histoire, elle est en train de se créer d’une certaine façon. Mon travail est très simple, c’est dire : comment je suis, comment je me crée, comment je m’ad-viens dans cet instant-là, et c’est tout.

28 Martine Masson (dans la salle) : Ce qui me manque dans ce que tu dis, c’est que je ne vois pas comment tu interviens avec la personne. Tu parles de lui, il est en train de se créer, et toi tu interroges comment tu te crées en face de lui. Je ne vois pas ce qui se passe dans la circularité entre vous ?

29 J.-P. R. : Mais il n’y a pas d’entre nous ! Ce que je dis émane de la situation. Il n’y a pas un individu constitué a priori et moi en face qui serais constitué, nous sommes en voie de constitution. Le « entre nous » va advenir après le plein contact, dans ce moment où il va y avoir des « je » provisoires qui vont se créer.

30 C. M.-S. : Ce qui nous manque, c’est la formulation qui viendrait quand vous êtes en train de cocréer la situation ensemble. Quels sont tes modes d’intervention à la frontière-contact ?

31 J.-P. R. : J’ai toujours du mal à rapporter des exemples cliniques parce qu’ils sont situationnels et éphémères. Dans le cadre de ces journées, j’ai animé hier un atelier où je me suis exposé. Aujourd’hui, dans cette salle, je fais l’expérience que là, maintenant, quand mon regard croise celui de Jules, il se trouve que, tout d’un coup, j’ai envie de parler à voix basse : « Tiens, je me rends compte qu’en te regardant, je parle plus bas ». Cette intervention change le climat de la situation présente.

32 J.-M. D. : J’ai deux exemples qui me viennent. Ce ne sont pas des vignettes cliniques au sens propre, ce sont des situations qui m’ont beaucoup fait réfléchir. Une thérapeute, il y a quelques années, arrive en supervision et dit : « J’ai une nouvelle patiente, c’est une personne qui est dans une congrégation religieuse, qui est novice, et qui va bientôt prononcer ses vœux ». Je laisse la thérapeute parler et elle dit « J’espère qu’à la fin de la thérapie, elle aura quitté sa congrégation religieuse ». Je l’ai laissée parler avant de réagir, de regarder la situation avec elle. « Qu’est-ce qui te fait dire que cette patiente devrait quitter cet ordre religieux ? » De fil en aiguille, j’ai questionné : « C’est quoi ton histoire avec la religion et avec les bonnes sœurs ? » Rapidement on est arrivé au fait que, vu son histoire avec la religion et les religieuses, elle s’était construit une représentation de l’être humain ainsi formulée : « Moi, en tant qu’être humain, je ne peux pas m’épanouir en m’engageant dans une congrégation religieuse. C’est ailleurs que l’être humain va pouvoir s’épanouir ». Il importe de travailler sur ces représentations implicites de l’homme dans son rapport au monde, et de regarder comment elles pourraient orienter le processus thérapeutique ; chercher nos orientations thérapeutiques non conscientes, non sues – dans le contre-transfert pourrait-on dire – mais je préfère élargir la notion de contre-transfert aux représentations implicites de l’être humain.

33 Un autre exemple : je travaillais en Afrique. Dans un groupe, une femme africaine me parle de sa relation difficile avec son père. Je ne connaissais pas grand-chose à l’Afrique et je propose à cette femme un psychodrame où elle rencontrerait quelqu’un qui représenterait son père avec qui elle pourrait se confronter. Grand silence ! Brusquement, une tension extrême apparut. Je ne comprenais rien, personne ne parlait jusqu’à ce qu’une femme africaine dise : « Ce que tu nous proposes, c’est dangereux ! » J’étais tellement pris dans cette angoisse que je n’avais pas la clef pour comprendre. Le présupposé anthropologique découvert ensuite, c’est qu’en Afrique de l’Ouest, l’homme de la famille est le représentant de l’ancêtre, soit le représentant de la divinité. Plus il vieillit, plus il se rapproche de l’ancêtre, plus on doit le respecter. On n’a pas le droit de regarder le père dans les yeux ni de le confronter. Si on le fait, on transgresse un tabou et on peut mourir par sorcellerie, d’où le danger. Il s’agit typiquement d’une erreur culturelle en lien avec une méconnaissance de l’anthropologie de l’homme africain dans son contexte.

34 Tout à l’heure, je questionnais ma propre anthropologie. Quelle serait l’anthropologie contenue dans la Gestalt-thérapie ou dans nos présupposés théoriques, philosophiques ? Et puis quelle est celle du patient ? Moi, je n’aurai pas pu devenir psychanalyste, même si j’ai fait une longue psychanalyse, cela ne me correspondait pas. Par contre quand je travaille avec la théorie du champ et les principes du champ, je suis dans mon élément naturel, je suis à l’aise, j’aime travailler en groupe et dans une perspective de champ.

35 C. M.-S. : C’est comment de travailler dans une perspective de champ ?

36 J.-M.D. : C’est être attentif au phénomène d’interdépendance, d’interconnexion. Être attentif à tout ce qui se passe au moment où cela se passe. A mon sens, cela veut dire quelque chose de l’individu et du groupe : me sentir relié, me sentir en interdépendance avec ce qui se passe. Avoir cette capacité d’être à la fois partie du champ et en même temps avoir un pied à l’extérieur pour pouvoir garder un regard critique sur ce qui se passe.

37 C. M.-S. : Je te remercie Jean-Marie car c’est important de prendre le temps d’expliciter ce qu’on entend par des notions telles que organisme/environnement ou perspective de champ. On pourrait croire qu’on est d’accord mais pas forcément.

38 Y. M. : Pour moi l’homme est un être en évolution de par les échanges qui se produisent avec les environnements dans lesquels il évolue. C’est le point de vue du psychologue développemental, ma formation de base. Chaque être humain traverse, dans sa vie, un certain nombre de grands enjeux, énoncés d’une façon synthétique dans la théorie de Gilles Delisle : des enjeux d’attachement, dans la construction du lien à l’autre ; des enjeux d’estime de soi, une représentation de soi suffisamment bonne pour pouvoir s’engager et créer sa vie ; enfin des enjeux érotiques et sexuels mis en avant par Freud, constituants de la différenciation et de l’identité sexuelle. A ces enjeux fondamentaux, j’ajoute les enjeux sociaux car il peut y avoir aussi des grandes entraves dans le parcours social, autour de la lutte des places.

39 Mon travail, lorsque quelqu’un vient me voir, est de me mettre en disposition, en indifférence créatrice, pour accueillir la personne, lui permettre de laisser advenir ces enjeux dans la situation thérapeutique. Laisser advenir signifie que, si j’interviens ou m’affirme trop vite, je ne fais pas la place en creux pour que cet enjeu advienne. On appelle cela la phase de reproduction. C’est se mettre dans une sorte de vide, de façon à ce que la personne puisse me configurer comme elle en a besoin et venir mettre en scène cet enjeu développemental inachevé puisque, selon notre théorie, je considère que les personnes qui viennent me voir ont un enjeu inachevé. On travaille essentiellement avec des personnes qui ont des troubles de la personnalité, un ensemble d’ajustements créateurs bien fixés, bien costauds qui durent et qui ne se laissent pas démonter facilement.

40 Voici un exemple datant d’une semaine, dans un séminaire en Ukraine. La première interaction avec une personne du groupe donne : « Je ne sais pas ce qui se passe, mais dès que je t’ai vu arriver, j’ai eu comme une montée d’angoisse », « Je ne me sentais pas bien, mon corps s’est senti figé ». Elle vient travailler avec tout le groupe autour et progressivement se déploie cette angoisse ; je ne dis rien dans cette première phase, je l’invite à se centrer sur ce qui se passe, ses sensations corporelles. Je me mets à l’écoute des miennes, je suis en face d’une femme, qui ne me fait pas peur, mais je vois qu’elle devient de plus en plus terrorisée. Donc je ne cherche pas à exister beaucoup, je lui pose quelques questions seulement. Et petit à petit, c’est une terreur qui émerge. Nous pensons, à tort ou à raison, que ce genre de terreur fonctionne dans la partie non représentationnelle du cerveau, sans la capacité cognitive ; nous allons tout doucement descendre dans cette zone. Je régule les émotions pour qu’elles ne soient pas trop intenses, car si le stress devient trop important, le trauma se répète.

41 Petit à petit, je vais visiter doucement les différents champs expérientiels ; il y a « moi et elle ici et maintenant » avec cette puissante émergence qui se produit, mais il y a aussi « elle et son histoire ». Progressivement il apparaît que c’est le fait que je sois un homme, donc mon corps, qui déclenche ce processus. Nous visitons les différents champs expérientiels, et je le fais de façon orientée, c’est-à-dire que ce n’est pas elle qui vient à parler de ces champs, mais c’est moi qui ouvre. On postule en PGRO que c’est au thérapeute de faire des ouvertures de sens : « Peut-être déjà dans ta vie, il s’est passé qu’un homme ou des hommes soient terrorisants ? » Et là, nous allons visiter le champ de son enfance. A partir de là, dans un travail très lent et progressif, émerge dans son expérience une figure d’homme, un moment fort, précis avec son père où il y a eu comme un abus, une transgression du corps qui n’a pas été jusqu’à un acte sexuel, alors que le père était ivre. En poursuivant le chemin, nous arrivons à voir ce père comme figure d’attachement principale alors qu’elle vivait dans un contexte où elle était privée d’attention émotionnelle et affective. Donc la figure d’attachement devient à ce moment une figure terrorisante.

42 Tout cela se produit avec moi. Je reviens sur la situation présente en disant : « Peut-être quelque chose dans mon corps te rappelle ça ? » Elle dit « Oui, mon père était costaud, il était à peu près comme vous, il était chauve ». Voyez où s’accrochent les situations inachevées ! Il est apparu dans ce travail qu’elle avait été prise dans une situation inversée bien décrite par Alice Miller : elle était parentifiée. C’est elle qui s’occupait de son père quand son père buvait. Je pense que de tels scénarios sont très destructeurs pour la construction de la personne. Et évidemment en allant visiter d’autres champs d’expérience, on s’aperçoit que son premier mari avait vingt ans de plus et qu’elle a plus ou moins recherché et trouvé auprès de cet homme, qui s’appuyait beaucoup sur elle, une image narcissique.

43 Ces grandes situations inachevées s’appellent théoriquement des micro-champs introjectés. Pour cette personne les micro-champs réactivés en ma présence ont pu se déployer, se travailler et aboutir à un travail sur le sens. Construction, reconstruction de sens, cet impact du départ qui est corporel, qui est terrorisant, a pu prendre un peu de sens ; progressivement la relation a pu se dégager de cette angoisse et elle a pu venir vers moi au cours du séminaire. Voilà un exemple de ma posture.

44 C. M.-S. : Est-ce que tu étais content ?

45 Y. M. : Oui, heureux et très impacté. Il se trouve que ce n’est pas un hasard, et on retrouve la théorie du champ : mon propre père était alcoolique, j’ai vécu des violences familiales autour de la situation d’alcoolisme. Probablement, tout cela est présent ; ma façon d’être et d’arriver déclenche souvent ce type de résonance. Je n’avais pas à partager cela avec elle. Ce que j’avais à partager, c’est mon empathie, mon émotion à cette histoire. Quand nous sommes dans cette visite des champs expérientiels, nous ne sommes pas dans une histoire. Nous sommes dans l’ici et maintenant : les émotions qu’elle partage, ce sont des émotions actuelles, à l’évocation de son passé avec son père. Il ne s’agit pas seulement de raconter l’histoire, mais de revivre avec un homme présent en face d’elle, quelque chose avec quoi elle est restée seule. Donc il y a de la nouveauté, c’est-à-dire que cette fois-ci, elle est accueillie par quelqu’un avec le groupe autour d’elle, dans ses émotions, dans sa détresse, sa terreur face à ce corps d’homme envahissant. C’est du présent, ce n’est pas du passé. Nous touchons ainsi des émotions enfouies, qui sont inscrites dans le corps comme situations traumatiques et qui peuvent se configurer autrement à partir du présent de la séance.

46 C. D. : Je pars de ma conception de l’homme. J’ai du mal à dire de ma conception de l’homme, je dirai, d’un postulat de base comme quoi nous ne sommes pas séparés les uns des autres. Du fait de cette indissociabilité organisme/environnement, dans chaque situation, je contribue à participer, à construire ce qui se passe, je m’y oriente et je subis, c’est-à-dire à la fois passive et passible de la situation où je me comporte. C’est le point de départ, ma posture et aussi mon levier thérapeutique, qui sera de déplier le self. Je suis aussi une obsédée du self !

47 Là, maintenant, j’essaye de me détendre, je suis en train de subir une situation pour laquelle je voudrais qu’il se passe autre chose que ce stress. C’est comme ça ! La situation de nos patients, elle est ça aussi, se débattre sans cesse, entre le vouloir être autrement, le savoir ce qu’il faudrait faire, toutes ces choses en tension, où l’on se trouve à la fois responsable et pas responsable ensemble, à la fois libre et pas libre ensemble. Visiter ces tensions-là, c’est mon travail, ce dépli du self, ce dépli de ma présence, ce dépli du contact, où je suis attentive à tout ce qui ce passe.

48 Le self a cette chose assez extraordinaire, qui nous sort complètement des autres paradigmes : c’est à la fois le diagnostic et le traitement. Dans ma vision de l’homme, c’est justement parce que l’on est préconstitué et imprégné de tant de savoirs que ce qui va être thérapeutique, c’est de ré-ouvrir et de déconstruire pour qu’il se passe autre chose. Donc ma centration est toujours sur l’instant quand je fais de la Gestalt-thérapie, à la différence d’autres moments où je suis psychothérapeute, où j’écoute les histoires et je fais des liens avec d’autres théories, d’autres savoirs.

49 Je vais prendre l’exemple de nombreux patients qui arrivent en annonçant leur propre diagnostic. C’est extraordinaire ! Leur manière d’être au monde est de savoir : « Je suis quelqu’un qui a des attaques de panique ». Donc il arrive avec des angoisses, des attaques de panique, et la volonté de les contrôler dans une anticipation anxieuse extrême. Si je ne suis pas attentive à ma manière d’être présente, il vient un certain nombre de savoirs, de ces manières de connaître quelque chose sur l’homme qui est devant moi. Je peux le savoir à travers la théorie de l’attachement, l’attachement « insecure » engendre des attaques de panique, je peux le savoir avec le DSM IV, en termes de phobie sociale. Je peux le savoir à travers la recherche d’un traumatisme dans son histoire qui origine ces troubles... Tous ces éléments sont présents malgré moi, dans ma manière d’être constituée, et je tente de les mettre de côté, pour faire place volontairement à la méthode, à la posture au centre de mon travail, qui est « Comment je suis présente là, comment on se constitue, quelle est l’ambiance, qu’est-ce que nous fabriquons ensemble ? » L’attention à ce qui m’arrive produit un écart dans sa manière de constituer la situation, de parler de lui, de ce qu’il sait de lui.

50 Je suis attentive à cette manière rigide qu’il a de parler : le son de la voix, les mots, sa respiration, sa tenue et ma respiration, ma tenue, où je prends conscience que ce n’est peut-être pas pour rien, que tous ces savoirs viennent là, fermer ma disponibilité. Je réagis malgré moi à cette rigidité. En prendre conscience est déjà une manière d’ouvrir et de pouvoir ouvrir des possibles, des pistes, par lesquels je vais œuvrer. Quelques séances passent dans cette impossibilité pour lui à ne pas contrôler, et la conscience de ce contrôle en partageant ce que je vois, ce que j’observe. Au cours d’une séance à un moment donné, j’ai vu dans son visage un ébranlement, une espèce de trouble, un tremblement imperceptible. À la manière dont je lui ai partagé ce trouble, il s’est effondré en larmes en disant « Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne comprends pas ce qui m’arrive… ». Simplement cet ébranlement a ouvert quelque chose, cette horreur d’avoir à être présent en permanence, ne pas pouvoir se soustraire au monde. Quand il est face à moi et face à n’importe qui, il se montre dans la nudité de son être et ne peut contrôler cela.

51 Un autre exemple [7] : dans ma posture de psychiatre : si je parle en tant que « je » constitué, si je parle de ce qui arrive à l’autre et non pas de ce que je sens, je perds déjà l’occasion de comprendre l’autre et de le rejoindre. C’est ce qui m’est arrivé avec un patient dans l’horreur de ce qu’il me faisait vivre et dont je ne pouvais que me défendre. Dans nos postures de thérapeute, nous sommes en permanence en train de nous défendre, plutôt que d’ouvrir ; c’est de cela qu’il faut prendre conscience et « apprendre à se déprendre », parce que nous sommes pris dans la situation dès le premier contact, le premier regard, la première manière d’être en présence. Nous sommes déjà en train de construire. C’est comme cela que l’on ne rejoint pas l’autre. Donc, emportée dans les accès psychotiques et maniaques de ce patient, je ne pouvais que m’arc-bouter sur une manière de construire, de savoir pour autrui, de faire des hypothèses. Ce faisant, je ne le rejoins plus, je quitte une posture où je me construis en même temps que l’autre se construit avec nos partages, où l’on se différencie petit à petit.

52 C. M.-S. : Je suis émue de vous entendre chacun parler de manière assez intime, de ce qui peut se passer avec nos patients et de percevoir des différences, bien que l’on se dise tous gestalt-thérapeutes.

53 J.-P. R. : J’ai envie de préciser ce que j’entends par champ organisme/environnement. Chacun d’entre nous a construit une cohérence à partir d’un certain nombre de choses. C’est à partir du champ organisme/environnement et des cinq principes [8] de champ que nous avons à construire une cohérence. Aujourd’hui je ne dis plus les principes de champ, je dis les principes de situation. Pour moi cela ne veut rien dire de dire champ tout seul, je suis obligé de préciser champ organisme/environnement. Parce qu’autrement je peux parler du champ électrique ou du champ de mes chevaux. Pour moi le champ, c’est d’abord les cinq principes et un point de vue pour regarder la situation. C’est à partir de là que j’ai essayé de construire une cohérence et que j’essaye encore d’en construire une.

54 J.-M. D. : Je suis complètement d’accord avec toi. Les cinq principes champ organisme/environnement, c’est fondamental. Quand j’ai parlé d’obsession du self, je ne dis pas que je rejette le self. C’est ma base, le self ! Mais est-ce que cela change quelque chose pour vous, si vous remplacez champ organisme/ environnement par champ thérapeute/patient ?

55 C. M.-S. : Alors tu sélectionnes une partie du champ.

56 J.-M. D. : Oui, champ organisme/environnement c’est vaste, c’est large. On a beaucoup insisté sur la phénoménologie, mais pour moi, le champ organisme/environnement, c’est d’abord un concept psychosociologique. Le concept de champ nous vient de Kurt Lewin, donc effectivement, il y a différents points de vue. Aujourd’hui je m’attache à cela, le champ thérapeute/patient, quand il s’agit d’une situation à deux. Après, je suis un peu gêné au niveau du vocabulaire quand il s’agit d’une situation groupale, le champ de la situation groupale, je ne sais pas si cela peut se dire ?

57 C. D. : Je voudrais rebondir. Je trouve capitale la différence que tu apportes : dans le sens thérapeute/patient, tu as deux individus différenciés qui interagissent ensemble. Donc c’est dans un mode interactionniste.

58 En fait je ne parle pas du champ organisme/environnement. Je parle du concept d’indissociabilité organisme/environnement, où la notion d’interaction n’existe pas. C’est-à-dire que l’on est sans cesse en contact avec l’environnement, on ne peut pas s’en extraire. Cette interface organisme/environnement va prendre forme ; ce sont ces formes que nous allons étudier et regarder. Des formes émergentes, des formes qui se construisent et qui vont donner du sens.

59 Nous avons l’impression de faire la même chose, mais ce qui change, c’est la perspective [9]. Dans la manière de faire, nous avons tous partagé nos ressentis, ce que j’ai décrit tout à l’heure ne vous est pas étranger. La différence réside dans la manière de concevoir le fait que, si l’on n’est pas séparé, on se constitue en permanence. C’est cette interface qui m’intéresse. Comment, prise dans la situation, je prends déjà l’autre, l’autre m’emporte aussi ; comment faire de la séparation, de la différenciation ? Comprendre comment chacun est pris dans ses propres tensions existentielles.

60 Y. M. : Je n’ai jamais compris grand-chose à la théorie du champ. Honnêtement, j’ai essayé de lire Kurt Lewin, j’ai lu deux thèses sur la théorie du champ, c’est une théorie mathématique. Cette théorie, reprise par des psychothérapeutes, des psychologues, a été extrêmement simplifiée. Je préfère le concept de situation [10], groupale ou interindividuelle. La situation thérapeutique me paraît plus clinique, plus simple à explorer. Certainement je n’ai pas la même conception du champ, puisque dans notre pratique, on travaille avec des phénomènes de reproduction, donc le transfert, le contre-transfert. Par contre, nous continuons à être extrêmement attentif à tout le processus d’awareness, à tous les aspects implicites et à comment déplier ces aspects en s’appuyant sur l’observation de ce qui se passe à la frontière-contact, tout cela reste une base commune.

61 Dans l’article publié dans la Revue Québécoise de Gestalt, Gilles Delisle dit qu’il ne forme plus aujourd’hui à la Gestalt-thérapie initiale, il forme des gens à la PGRO, c’est une autre méthode, c’est une autre théorie. Je ne pratique plus la Gestalt-thérapie telle qu’elle est énoncée et pratiquée par Jean-Pierre. C’est clair. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas discuter, dialoguer. Cela ne veut pas dire, que je ne me retrouve pas à l’aise dans la communauté gestaltiste. Et cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas nous enrichir mutuellement. Je me sens d’une posture différente – par exemple, j’avais beaucoup de plaisir et de joie à t’écouter, Catherine, lorsque tu décrivais l’émotion qui émergeait avec ce patient. À partir de ces émergences, nous n’allons pas travailler de la même façon. Nous, nous allons visiter systématiquement, ce que l’on appelle les différents champs expérientiels du client, en insistant sur les aspects internes et émotionnels. En PGRO, ce qui devient central c’est la régulation affective : comment des personnes dans leur développement ont eu des émotions, des affects extrêmement mal régulés qu’elles ne sont pas capables de gérer lorsqu’elles sont remises dans des situations où ces émotions émergent à nouveau. Donc elles dysfonctionnent, se dispersent, voire se dissocient, etc [11].

62 J.-P. R. : Merci Yves de cette honnêteté que j’avais déjà reconnue chez Gilles Delisle, parce que cela fait plus de vingt ans que je dis qu’il ne pratique pas de la Gestalt-thérapie stricto-sensu. Ce qui ne veut pas dire, que l’on ne peut pas cohabiter. Et puis juste une précision, je parle du champ organisme/environnement, parce que effectivement le champ cela ne veut rien dire, cela fait référence à Lewin et cela n’a rien à voir pour moi. Il importe de préciser champ organisme/environnement, qui est pour moi un concept complètement nouveau.

63 Jean-Philippe Piétance (dans la salle) : Catherine, quelle est ta différence avec Jean-Pierre ?

64 C. D. : Je pense que l’on a des fondamentaux communs comme cette indissociabilité organisme/environnement et cette attention à la non-individuation a priori. Chercher cette individuation au cours d’un processus de dépli, de présence ; nous avons cela en commun.

65 J.-P. R. : Je pense que nous avons effectivement les mêmes fondamentaux comme l’indissociabilté organisme/environnement et le fait de ne pas considérer la frontière comme un entre deux. Cet « entre » [12] est à considérer comme un “espace-temps” de coconstruction existentielle et donc d’individuation. Il n’y a pas, comme le disait tout à l’heure Jean-Marie, un thérapeute et un patient a priori, il y a deux personnes « ensemble et maintenant » qui vont tenter de « s’exister » et de se différencier.

66 C.D. : C’est important de regarder que c’est une méthode ; tout cela est au service d’une méthode thérapeutique. Après je peux parler de l’homme, de comment il est constitué avec tout son savoir, avec des tas de théories. Ce qui est un levier thérapeutique, pour moi, c’est de partir de cette indissociabilité organisme/environnement et de chercher les formes à partir de là.

67 C. M.-S.: Comme une stratégie ?

68 C. D. : Comme une décision, oui, une stratégie. C’est chercher l’ouverture, chercher la déconstruction des constructions mentales. Tout le monde arrive déjà tellement construit. Donc comment arriver à mettre un coin dans le bois, c’est cela qui m’intéresse.

69 Martine Masson (dans la salle) : Ma question, c’était de voir comment cela pouvait se jouer. Il y a bien un client qui s’exprime d’une certaine manière et un thérapeute qui va aussi s’exprimer, donc cela fait quand même une interaction [13].

70 J.-P. R. : Je ne te rejoins pas. Je ne peux pas nier que dans la rencontre patient/thérapeute, il y en a un qui est étiqueté patient et un autre qui est étiqueté thérapeute, mais ce sont des organismes. Cela ne m’intéresse pas de savoir qui est le patient, qui est le thérapeute. Ce n’est pas là-dessus que je vais œuvrer. A partir de cette indissociabilité il va peut-être arriver que chaque individu énonce un « je » provisoire qui va pouvoir trouver du sens dans son être au monde.

71 Anne-Marie Cuvelier (dans la salle) : Alors moi je suis frappée par ce qui m’apparaît là. Catherine se dit embarrassée par son savoir et elle accueille des patients qui viennent avec leur savoir. Yves dit : je reçois une personne qui a un père alcoolique et moi j’ai un père alcoolique. Jean-Marie dit : je reçois en supervision une femme qui vient me parler du couvent… Et cela comment vous le nommez en théorie, c’est du champ organisme/environnement, qu’est-ce c’est ?

72 Y. M. : Jean-Marie, dans une journée d’étude à Champ-G [14], a nommé cela l’intercorporalité [15]. En PGRO, nous appelons cela des phénomènes d’identification projective à partir du concept de Mélanie Klein. Ces phénomènes de transmission émotionnelle et affective nous échappent en partie. Il s’agit dans la psychothérapie de passer de ces phénomènes implicites intercorporels à des phénomènes de langage, de conscience partagée et de repérage. Par ces phénomènes d’intercorporalité ou d’identification projective, les patients nous communiquent des états de stress émotionnel très puissants, qui n’ont pas été régulés dans leur histoire développementale, et nous demandent de repérer, de ressentir avec eux, de les porter suffisamment longtemps pour que ces phénomènes puissent prendre sens, que l’on puisse réguler ces émotions, mettre des mots dessus, pour qu’ils puissent se les réapproprier et vivre avec.

73 C. M.-S. : Yves, tu dis que l’intercorporalité reviendrait au concept d’identification projective. Je suis d’accord pour dire que cela parle des mêmes phénomènes, mais ce n’est pas du tout pareil de les nommer intercorporalité ou identification projective. Quand on en parle en termes d’identification projective, on est en train d’imaginer, qu’il y a deux personnes préconstituées qui vont s’envoyer des choses l’une à l’autre. Alors que quand on parle en termes d’intercorporalité, je pense que l’on parle de cette espèce de mouvance très difficile à nommer qui fait qu’il y a des choses qui se passent entre nous sans savoir d’où elles viennent ou de qui ? Pour moi ce n’est pas équivalent.

74 J.-M. D. : En réponse à cette question, je ne suis pas PGRO, mais quand j’entends Yves, je me retrouve complètement. Aussi bien dans le cas clinique que tu as exposé, que dans ce que tu viens de dire. Quand vous parlez d’indissociabilité organisme/ environnement, ou quand on parle d’interactions et quand je parle d’intercorporalité, cela suppose que quelque chose passe de l’un à l’autre, nous sommes à la fois séparés et en même temps nous sommes dans un tout indissociable. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui passe d’un corps sensible à un autre corps sensible, que nous allons capter grâce à notre capacité à porter notre attention sur ce qui se passe pour nous, en relation avec l’autre, donc en awareness. Souvent dans cet espace d’intersensibilité, d’intercorporalité, de coprésence, vont émerger des figures significatives. La régulation dans l’ici et maintenant de vieux affects, de situations du passé, qui sont enkystées dans l’organisme, qui vont ressurgir à l’occasion de cette attention portée à : « Comment nous sommes l’un et l’autre ensemble ? »

75 Didier Juston (dans la salle) : Dans mon livre sur le transfert, j’ai intitulé un chapitre « Le transfert mutuel » pour parler de la réciprocité des mouvements transférentiels. Je n’avais pas le concept d’identification projective en 1990, mais je mets l’accent sur la rencontre de deux histoires, sur la partie des deux histoires qui se rencontrent.

76 C. D. : Quand j’entends Anne-Marie et quand je vous entends répondre, ce que j’observe, c’est la construction de la situation. Vous la construisez d’une certaine manière en disant, c’est de l’intercorporalité ou de l’identification projective. Moi je dirai : « eh bien, je ne sais pas ! Je ne sais pas ce qui se passe ». Je suis étonnée, surprise, attentive à ma réaction. Et puis on pourrait continuer de déplier ensemble ce que cela construit, ce que cela fait, mais je m’abstiens, je ne mets pas de pré-construction.

77 Martine Masson : J’apprécie ce terme d’intercorporalité. J’anime des constellations familiales. Dans le transgénérationnel on perçoit dans le corps des phénomènes qui semblent ne pas nous appartenir mais « venir d’ailleurs ». En constellation familiale, on peut repérer que cet ailleurs vient des ancêtres. Soit des ancêtres directs, soit de l’environnement socio-culturel de ces ancêtres. Effectivement, c’est très mystérieux, on ne sait pas comment cela se passe, on ne peut que constater ces phénomènes et s’en servir pour réguler quelque chose qui ne s’est pas régulé dans le passé, et que l’on peut réguler ici et maintenant.

78 J.-P. R. : Il m’a fallu vingt ans pour essayer de commencer à élaborer une cohérence à partir de l’indissociabilité organisme/ environnement parce que c’est difficile. C’est faire table rase de tous mes acquis d’années de pratique, de psychanalyse, de psycho-énergie, etc. et penser de manière différente. C’est très excitant, mais cela a été un grand moment de panique. Depuis ce temps-là j’essaye de reconstruire quelque chose. Dire que l’individu n’existe pas a priori, c’est « flippant » !

79 Y. M. : Ce que j’ai dit sur les grandes situations inachevées, sur les enjeux développementaux, tout ceci s’articule avec la notion de dialogue herméneutique, c’est-à-dire comment on s’appuie sur les savoirs pour dialoguer. Quand j’entends Catherine : « les savoirs je les mets de côté », moi aussi je peux les mettre de côté. Quand je suis dans le processus d’émergence des figures, je ne mets pas en avant mes savoirs. Dans le dialogue herméneutique, nous pensons que le psychothérapeute peut, et doit même, s’appuyer sur des savoirs pour aller questionner le client sur ses enjeux développementaux inachevés. Je crois que les personnes avec qui j’ai travaillé en Ukraine récemment, quand ils m’ont dit : « Il n’y a pas tant que cela de différence avec Jean-Marie », c’est qu’il y a cette extrême attention à l’incertitude. Là, on se retrouve, mais j’utilise des outils différents et une posture différente. Je m’appuie plus sur la théorie, c’est certain.

80 Stéphanie Féliculis (dans la salle) : Je voudrais vous remercier pour cet échange extrêmement riche à partir de notre théorie, qui permet ces deux lectures très écartelées, et en même temps référées aux mêmes fondements.

81 C. M.-S. : Ce genre d’échange me met en appétit ! Cela confirme que dans nos rencontres communes, nous pouvons ouvrir cet échange sur nos pratiques et nos fondements. C’est ainsi que je vois la construction future de la Gestalt-thérapie en France.

Notes

  • [1]
    Notre regrettée, collègue et amie, Françoise Rossignol est décédée le 1er février 2017
  • [2]
    Avec les apports de Binswanger, Maldiney, Schotte, qui ont contribué à la psychiatrie phénoménologique du 20e siècle.
  • [3]
    Ecole Parisienne de Gestalt.
  • [4]
    Perls, Hefferline et Goodman (1951), Gestalt-thérapie, L’exprimerie, Bordeaux, 2001.
  • [5]
    La pratique « perlsienne » se réfère à l’orientation initiale de la Gestalt-thérapie, donnée par Fritz Perls favorisant l’expression corporelle et émotionnelle associée à des techniques d’expérimentation et d’amplification. Cette pratique de la Gestalt, transmise notamment par Serge et Anne Ginger, était la plus courante en France dans les années 1970-80.
  • [6]
    Miguel Benasayag (1998), Le mythe de l’individu, La Découverte, Paris, 2004.
  • [7]
    Article « Apprendre à se déprendre » publié dans les Cahiers de Gestalt-thérapie n°34, L’exprimerie, Bordeaux, 2015.
  • [8]
    Inspirés de Lewin, ils sont énoncés dans un article de M. Parlett « Réflexions sur la théorie du champ », Cahiers de Gestalt-thérapie n°5, L’exprimerie, 1999. Ils fondent la posture du Gestalt-thérapeute dans une perspective de champ.
  • [9]
    Evocation du séminaire coanimé en 2002 par Gilles Delisle et Jean-Marie Robine à Bordeaux. Moment historique de confrontation de différentes perspectives.
  • [10]
    Référence à la conférence de J.M. Robine « Du champ à la situation thérapeuthique », Journées d'Étude de Champ G, 2010.
  • [11]
    Y. Mairesse : Apport des neurosciences affectivess dans les situations de perturbation intense du système émotionnel, Cahiers de Gestalt-thérapie n° 30, L’exprimerie, Bordeaux, 2013.
  • [12]
    Maldiney : « Le entre n’est pas entre eux, c’est eux qui sont issus de cet entre », Penser l’homme et la folie, éd. Jérôme Million, 1991. Nous trouvons un sens proche chez Bin Kimura, L’entre, une approche phénoménologique de la schizophrénie, éd. Jérôme Million, 2000.
  • [13]
    Apparaît dans cette remarque une autre manière de regarder et de pratiquer, en référence à une posture dialogale, à la rencontre possible d’un Je et un Tu (Martin Buber, Je et Tu, Aubier, Paris, 1969).
  • [14]
    Champ-G, Institut de Gestalt-thérapie, à Roubaix (59).
  • [15]
    Intercorporalité, concept de Merleau-Ponty, développé par J-M Delacroix, « Intercorporalité et aimance du thérapeute », in Cahiers de Gestalt-thérapie n°28, L’exprimerie, 2011, et « L’intercorporalité », in Revue Gestalt N°43, SFG, 2013.
Français

Une table ronde réunit quelques gestalt-thérapeutes pour échanger sur leurs fondements philosophiques, théoriques, éthiques et l’impact de ces fondements sur leur pratique. A travers ces témoignages, il apparaît que la trajectoire de chacun permet de s’affranchir des dogmes et de créer de la nouveauté, tout en restant fidèle à une vision de l’homme au monde, dans l’indissociabilité du champ organisme/environnement. Ainsi se poursuit une œuvre inachevée et inachevable à laquelle chaque gestalt-thérapeute contribue.

Mots clés

  • Gestalt-thérapie
  • théorie du champ
  • identification projective
  • intercorporalité
  • phénoménologie
  • Catherine Deshays
  • Jean-Pierre Remaud
  • Chantal Masquelier
  • Yves Mairesse
  • Jean-Marie Delacroix
Chantal Masquelier-Savatier
Gestalt-thérapeute agréée par la SFG, superviseure et formatrice, auteure de Comprendre et pratiquer la Gestalt-thérapie, InterEditions Dunod (2008), 2°édition 2015 et de La Gestalt-thérapie, Que sais-je ? PUF 2015.
chantal.masquelier.savatier@wanadoo.fr
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 07/06/2017
https://doi.org/10.3917/gest.050.0155
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Société française de Gestalt © Société française de Gestalt. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
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