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Guerres mondiales et conflits contemporains

2004/2 (n° 214)


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Si le blocus des empires centraux par l’Entente et le contre-blocus des U-Boote sont des épisodes connus de la Première Guerre mondiale, la mémoire collective – en France tout au moins – oublie volontiers leurs pendants moyen-orientaux. Or, de 1914 à 1918, la périphérie de l’Empire ottoman fut le théâtre de deux gigantesques sièges enchevêtrés : l’Entente chercha à étrangler les Turcs en les coupant du monde extérieur, et par là même à priver l’Allemagne d’une de ses sources de ravitaillement ; les Germano-Turcs entreprirent d’asphyxier la Russie en l’enfermant dans la mer Noire et l’Angleterre en lui arrachant le canal de Suez. La plus grande originalité de cette moderne guerre de Troie tient au rôle qu’y joua le facteur religieux. Outre sa portée économique en effet, le blocus allié visait à empêcher la propagation du panislamisme turc dans les colonies franco-britanniques ; privée de ces colonies, l’Entente se fût largement trouvée en situation de blocus.

L’ENJEU OTTOMAN

La question moyen-orientale

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« Homme malade de l’Europe » depuis la fin du XVIIe siècle, mais s’étendant encore de la mer Noire à la mer Rouge et des Balkans à la Mésopotamie, l’Empire ottoman fut dès le début de son déclin veillé par des voisins intéressés à l’héritage. Cet héritage, le tsar Pierre le Grand en évaluait correctement le montant lorsque, en 1725, il exhortait ses successeurs à « s’emparer peu à peu de la mer Noire », puis à « rétablir [...] par la Syrie l’ancien commerce du Levant » et à « pénétrer jusqu’au golfe Persique » pour « avancer jusqu’aux Indes » ; « celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde » [1][1]  Cité par Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la.... Dès la fin du XVIIIe siècle de fait, la Russie contrôlait assez largement la mer Noire. Mais l’Angleterre, qui était arrivée la première aux Indes, ne pouvait la laisser poursuivre son programme expansionniste. Aussi fit-elle adopter en 1841 une convention internationale fermant les Détroits à tous les bâtiments militaires, hormis ceux des Turcs et de leurs alliés en temps de guerre – ce qui revenait à bloquer la flotte russe en mer Noire [2][2]  Hervé Coutau-Bégarie, Le désarmement naval, Paris,....

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Quand, en 1853, la Russie voulut s’affranchir de cette convention, elle trouva en face d’elle non seulement l’Angleterre, mais encore la France. Jouissant d’antiques privilèges dans l’Empire ottoman, celle-ci prenait ombrage des ambitions russes. Napoléon III, qui accordait la plus grande attention aux questions maritimes, s’apprêtait en outre à faire percer l’isthme de Suez. Or, si la Russie débouchait en Méditerranée orientale, c’est elle qui empocherait les bénéfices de l’entreprise. La victoire du corps expéditionnaire franco-britannique en Crimée (1856) conjura pour un temps la menace.

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La période suivante fut marquée par l’engagement accru de l’Angleterre en Méditerranée orientale : rien d’étonnant à cela, puisque le canal de Suez, ouvert en 1869, divisait par deux la durée du trajet Londres-Bombay. En 1878, pour prix de son soutien aux Turcs face à une Russie redevenue menaçante, Albion se fit céder Chypre. Quatre ans plus tard, elle occupa l’Égypte, jusque-là sous influence française bien que dépendant théoriquement de l’Empire ottoman. Affaiblie par sa défaite de 1870, la France ne put s’opposer à ce coup de force ; mais elle en conçut un terrible ressentiment, car elle avait besoin du canal de Suez pour étendre son emprise sur l’Indochine. C’est l’une des raisons qui la poussèrent à s’allier à la Russie en 1892 [3][3]  Martin Motte, Une éducation géostratégique. La pensée.... On en était là lorsqu’un quatrième larron s’invita dans la question du Moyen-Orient.

L’Allemagne et l’Empire ottoman

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En 1898, Guillaume II commença à courtiser la Porte. L’Allemagne, déjà reliée à la Turquie par chemin de fer, ambitionnait de raccorder la voie d’Anatolie à celle de Mésopotamie afin d’obtenir une liaison Berlin-Bagdad-Bassorah BBB ou Bagdadbahn. Évoquée dès les années 1840 par le célèbre économiste List [4][4]  Voir Edward Mead Earle, Les maîtres de la stratégie,..., l’idée prenait une signification nouvelle dans le contexte des tensions anglo-allemandes induites par la Weltpolitik et les ambitions navales du Kaiser : « Lors d’un blocus éventuel du canal de Suez, écrivait un officier allemand, cette ligne ferrée constituera pour l’Allemagne la voie la plus directe vers l’est de l’Afrique et de l’Asie et vers ses possessions transocéaniques. » [5][5]  Hildebrandt, 1902, cité par André Chéradame, La question... Un autre officier allemand soulignait l’intérêt que le Reich aurait à mettre en valeur les « richesses naturelles » de la Mésopotamie [6][6]  Bieberstein, 1902, ibid., p. 184-185.. De fait, la concession du BBB devait inclure les ressources des régions traversées, notamment le pétrole de Mossoul : ce serait un précieux atout pour l’Allemagne, dont le commerce extérieur, transitant à 80 % par la mer du Nord, était jusque-là à la merci de la Royal Navy [7][7]  Vice-amiral Besson, préface à l’enseigne de vaisseau....

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Dispositif de contre-blocus, le BBB reflétait donc une stratégie défensive. Mais il pourrait rapidement servir à l’offensive : « Quand le chemin de fer de Bagdad atteindra Koweit, le doublement de la flotte allemande sera réalisé, notait en 1901 la National Review. « N’étant plus qu’à dix jours du golfe Persique, “la première puissance militaire du monde”, également devenue sa “deuxième puissance navale”, serait en mesure d’y établir un port de guerre à quatre jours de vapeur de Bombay. » [8][8]  Cité par Chéradame, op. cit., p. 231.. Or, la perte des Indes équivaudrait pour l’économie anglaise à un dangereux blocus. La France et la Russie, du reste, songeaient-elles aussi à ruiner le Sea Power britannique par des offensives ferroviaires contre ses têtes de pont continentales ? Sir Mackinder voyait là une révolution géostratégique majeure : l’ère colombienne ouverte en 1492, durant laquelle la mobilité maritime avait primé la mobilité terrestre, était en passe de s’achever, et avec elle la prééminence d’Albion [9][9]  Halford J. Mackinder, « The geographical pivot of....

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Londres, Paris et Saint-Pétersbourg usèrent de leur influence à Constantinople pour faire obstacle au plan allemand, mais la Porte souhaitait un rapprochement avec Berlin afin de se prémunir contre le péril russe et de faire pièce à la présence envahissante des intérêts franco-britanniques. La France contrôlait 60 % de la dette ottomane et assurait la majorité des travaux publics de l’empire [10][10]  Cf. l’étude exhaustive de Jacques Thobie, Intérêts.... Quant à l’Angleterre, considérant la Basse-Mésopotamie comme un avant-poste des Indes, elle avait accaparé la navigation sur le Tigre et établi son protectorat sur l’émirat du Koweit. Des grandes puissances européennes en outre, l’Allemagne était la seule qui n’ait jamais combattu la Porte : elle obtint donc la concession du BBB en 1903.

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En 1906, le Sultan se proposa d’ajouter au chemin de fer du Hedjaz (lui-même relié au BBB) une bretelle rejoignant le port d’Akaba, sur la mer Rouge : il pourrait ainsi acheminer ses troupes au Yémen, alors en état d’insurrection, plus rapidement que par le canal de Suez et sans avoir à dépendre des Britanniques. Mais ceux-ci craignirent une manœuvre contre l’Égypte et forcèrent la Porte à abandonner son projet : cette humiliation la rapprocha un peu plus de Berlin, tandis que l’Angleterre, qui avait liquidé en 1904 sa querelle avec la France, se réconciliait avec la Russie en 1907.

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Les années 1911-1912 furent désastreuses pour l’Empire ottoman : l’Italie le chassa de Tripolitaine et les peuples balkaniques d’Europe, hormis la région des Détroits. Une telle défaite imposait la refonte des forces turques. Celle de l’armée de terre fut confiée à des conseillers allemands et celle de la marine à des conseillers anglais, avec à la clé commande de 2 dreadnoughts. Cette volonté d’équilibre ne pouvait cependant masquer la germanophilie croissante du gouvernement Jeune-Turc. La menace subsistait donc d’une « alliance du panislamisme et du pangermanisme » [11][11]  Rollin, op. cit., p. 315. transformant la Mésopotamie en « jardin potager » de l’Allemagne [12][12]  Ibid., p. 299. et l’Empire ottoman tout entier en base de départ pour des opérations contre Suez, le Caucase et les Indes.

Une laborieuse entrée en guerre

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Le 28 juillet 1914, Churchill, alors Premier Lord de l’Amirauté, réquisitionna les 2 dreadnoughts en construction pour le compte de la Turquie. L’émoi qui s’ensuivit sur le Bosphore permit à l’Allemagne d’arracher aux Jeunes-Turcs un traité d’alliance militaire contre la Russie (2 août). Pourtant, la Porte hésitait encore : son armée ne s’était pas remise des guerres balkaniques ; elle n’avait que 4 cuirassés hors d’âge et 3 croiseurs plus récents à opposer aux 6 cuirassés et 4 croiseurs russes de la mer Noire ; en outre, les Russes avaient 3 dreadnoughts en construction et leurs flottilles comprenaient 8 sous-marins alors que les Turcs n’en avaient pas [13][13]  Commandant Larcher, La guerre turque dans la guerre....

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Tout changea le 10 août, lorsque la Mittelmeerdivision allemande, composée du redoutable croiseur de bataille Gœben et du croiseur Breslau, se présenta devant les Dardanelles : avec leur concours, argua le parti germanophile, on pourrait tenir tête aux Russes. Les Allemands reçurent donc l’autorisation de se réfugier dans les eaux ottomanes. C’était une violation de la Convention de 1841, puisque la Turquie n’était pas encore en guerre ; mais la Porte affirma avoir acheté le Gœben et le Breslau à l’Allemagne en lieu et place des deux unités réquisitionnées par la Royal Navy.

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Dans les semaines suivantes se mit en place un blocus réciproque, les Turcs saisissant à Constantinople des navires marchands de l’Entente et les Anglais arrêtant le trafic turc à l’orée des Dardanelles. La défaite de la Marne incita les Allemands à durcir leurs pressions sur la Porte, car ils comprirent que le conflit serait plus long que prévu et que son issue dépendrait de la capacité des belligérants à mobiliser des concours extérieurs. Le 29 octobre enfin, d’accord avec la faction germanophile du gouvernement ottoman mais à l’insu du Sultan, le Gœben et le Breslau bombardèrent les ports russes de la mer Noire [14][14]  Sur l’entrée en guerre de la Turquie, voir Soleiman....

La balance stratégique en 1914

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La Turquie n’était entrée en guerre qu’à contrecœur, car elle mesurait bien sa vulnérabilité. Avec 12 000 km de frontières et 8 000 de côtes, elle avait une périphérie démesurée à défendre. Sa dépendance économique représentait un terrible handicap, notamment pour le charbon : en 1913, elle en extrayait 900 000 t, mais la région de Constantinople brûlait à elle seule 3 650 000 t [15][15]  Larcher, op. cit., p. 68.. En 1911-1912, le complément était venu à 88 % d’Angleterre, laquelle couvrait plus généralement le tiers des importations turques [16][16]  Ibid., p. 33, 68 et 603.. Il faudrait désormais s’en passer sans pouvoir compter dans l’immédiat sur une aide allemande massive, puisque la Serbie contrôlait le Bagdadbahn sur quelque 300 km. L’Allemagne pourrait tout au plus envoyer des avions et – via la Bulgarie, restée neutre – un peu de contrebande de guerre.

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La protection des littoraux et le maintien des approvisionnements maritimes turcs eussent requis une flotte puissante ; on sait ce qu’il en était. Les Turcs, d’ailleurs, n’avaient jamais eu le pied marin. Même au temps de leur splendeur, leurs escadres étaient armées par des chrétiens renégats, car l’Islam est foncièrement thalassophobe [17][17]  Xavier de Planhol, L’Islam et la mer. La mosquée et.... Le Gœben et le Breslau s’inscrivaient à cet égard dans la continuité d’une longue tradition. Même s’ils formaient un appoint précieux, les Russes reprendraient la main lorsque leurs dreadnoughts seraient achevés. Par conséquent, l’Empire ottoman se trouvait d’emblée en état de semi-blocus. Pour affronter cette situation, il lui aurait fallu un réseau de transports terrestres lui permettant de diriger ses troupes vers tout point de ses côtes qui serait menacé et de rationaliser au maximum son économie. Or, ses routes étaient exécrables et il n’avait que 5 500 km de voies ferrées. La desserte du plateau anatolien n’allait pas au-delà d’Angora. Le Bagdadbahn, dont la construction avait buté sur des difficultés financières et diplomatiques, s’arrêtait 350 km avant Mossoul ; de plus, l’inachèvement des tunnels du Taurus et de l’Amanus imposait un quadruple transbordement. La ligne de Syrie-Palestine était à voie unique, comme le chemin de fer du Hedjaz, axe à faible débit s’arrêtant à Médine. Si l’on ajoute que les lignes turques étaient administrées par 9 sociétés distinctes, présentaient 3 écartements différents et avaient 10 fois moins de matériel que les lignes allemandes proportionnellement à leur étendue, on peut dire qu’elles ne constituaient pas un véritable réseau [18][18]  Larcher, op. cit., p. 15, 57-60 et 505 ; amiral Castex,....

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En contrepartie, l’entrée en guerre des Turcs posait à l’Entente de redoutables problèmes. Le plus immédiat concernait l’économie russe, dont la mer Noire constituait le poumon principal : en 1910, elle avait vu transiter 7,5 millions de tonnes d’importations ou d’exportations russes, contre 5,5 millions en Baltique et seulement 830 000 t en mer Blanche, gelée l’hiver [19][19]  Larcher, op. cit., p. 31.. La fermeture de la mer Noire par les Turcs et de la Baltique par les Allemands menaçait donc la Russie d’asphyxie. Depuis le Sinaï en outre, les Turcs pouvaient attaquer le canal de Suez, où le trafic anglais avait représenté 58 % des passages en 1913 [20][20]  Ibid., p. 55.. Quant à la Basse-Mésopotamie, son importance pour l’Angleterre s’était encore accrue avec la fondation en 1909 de l’Anglo-Persian Oil Company : la Royal Navy lui avait acheté 240 000 t de mazout en 1913 [21][21]  Castex, op. cit., p. 357.. Dans l’ordre spirituel enfin, le Sultan-calife pouvait proclamer le djihad, ce qu’il fit le 14 novembre 1914.

1914-1915

La Mésopotamie, Suez et les Dardanelles

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Dès le 5 novembre 1914, des troupes anglo-indiennes débarquèrent au fond du golfe Persique pour sécuriser les intérêts de l’Anglo-Persian. Pendant ce temps, des bâtiments britanniques et français, prenaient position le long du canal de Suez, où une première attaque turque fut repoussée les 2 et 3 février 1915. Significativement, la presse anglaise tut le rôle décisif joué par la marine française dans ce combat [22][22]  Voir les coupures citées par le commandant Assollant,... : c’était le signe que l’Entente cordiale n’avait nullement mis fin à la rivalité franco-britannique au Levant, comme l’attesta aussi la question des zones d’opérations respectives en Méditerranée [23][23]  Voir la synthèse de Guy Pedroncini, « Les Alliés et.... De nouveaux coups de main sur Suez furent repoussés le 22 mars et le 7 avril.

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La stratégie initiale des Alliés fut donc une stratégie de contre-blocus. Mais son succès les incita à passer de la défensive à l’offensive : dès la fin 1914, les troupes britanniques de Mésopotamie avaient commencé à pousser vers Bagdad, cependant que Londres et Paris décidaient d’intervenir aux Dardanelles. En effet, les Russes réclamaient l’ouverture d’un second front oriental et ils avaient besoin de matériel, leurs pièces de campagne ayant tiré 1,5 million d’obus en décembre 1914 alors que leurs usines n’en avaient produit que 360 000 [24][24]  Général Delmas, « La Russie en guerre », La Première.... Inversement, la réouverture des Détroits permettrait aux Franco-Britanniques d’avoir accès au blé ukrainien. Elle inciterait en outre la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce à rallier l’Entente ; le contre-blocus déboucherait donc sur un blocus renforcé de l’Empire ottoman.

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Les Britanniques voulaient doubler l’attaque des Dardanelles par un débarquement à Alexandrette, d’où ils marcheraient sur Alep, nœud du Bagdadbahn et de la voie partant vers la Syrie-Palestine et le Hedjaz. Mais la France, craignant de voir le Levant tomber dans l’escarcelle des Anglais, mit son veto [25][25]  Voir, par exemple, la déclaration du sénateur Flandin.... Ces tergiversations laissèrent aux Germano-Turcs un ample préavis pour renforcer les Dardanelles, d’où l’échec sanglant des assauts lancés par les Alliés à partir de mars 1915. L’une des surprises stratégiques de cette campagne fut l’irruption d’un U-Boot venu d’Allemagne, qui envoya par le fond deux cuirassés britanniques les 25 et 27 mai : jusque-là, nul ne pensait que les sous-marins allemands eussent une autonomie suffisante pour se projeter en Méditerranée. Il faudrait désormais compter avec leur action de contre-blocus.

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En octobre la Bulgarie, qui avait pactisé avec l’Allemagne, attaqua la Serbie ; celle-ci fut vaincue le mois suivant. Dès lors, les ingénieurs allemands allaient pouvoir remettre en état le tronçon serbe du Bagdadbahn et aider massivement l’Empire ottoman. Il n’était plus question pour les Alliés de rester aux Dardanelles : ils évacuèrent leurs troupes de décembre 1915 à janvier 1916. Le coup était d’autant plus rude que les forces anglaises de Mésopotamie venaient de subir de lourds revers.

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On peut rétrospectivement se demander si les raisons alléguées par les Alliés pour lancer l’opération des Dardanelles étaient valables à court terme : les Russes, dont les paysans étaient aux armés, n’avaient guère de blé à exporter, et les Franco-Britanniques n’avaient pas davantage de munitions à leur envoyer, produisant juste de quoi approvisionner leurs propres troupes [26][26]  Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances,....

La mer Noire

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En mer Noire, la flotte germano-turque devait protéger le Bosphore, couvrir l’acheminement à Constantinople du charbon anatolien chargé dans le port de Zonguldak et surtout escorter les transports de troupes vers le front du Caucase. La situation excentrée de Constantinople, seule base navale turque, compliquait cette dernière tâche. A contrario, note Dönitz (alors à bord du Breslau), « Sébastopol se situait en plein milieu de la mer Noire et à l’endroit où celle-ci était la plus étroite » [27][27]  Amiral Dönitz, Ma vie mouvementée (1891-1945), Paris,... ; les Russes pouvaient donc facilement harceler leurs adversaires, voire se risquer devant le Bosphore pour y mouiller des mines. L’une d’entre elles endommagea le Gœben le 26 décembre 1914, ce qui accrut la marge de manœuvre de l’escadre russe. De ce fait, l’armée turque du Caucase, mal ravitaillée, céda du terrain.

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Au début de 1915, la flotte germano-turque resta le plus possible sous Constantinople pour parer à un éventuel forcement des Dardanelles. À défaut d’y parvenir, les Anglais envoyèrent leurs sous-marins en mer de Marmara : ils y coulèrent deux vieux cuirassés turcs et un grand nombre de bâtiments de flottilles, de marchands, voiliers, etc. pour un total de 56 000 t [28][28]  Paul G. Halpern, A Naval History of World War I, Annapolis.... Toutefois, la zone resta sous contrôle ottoman. Les Russes, pour leur part, menacèrent plusieurs fois le Bosphore au printemps 1915, mais jamais de façon décisive, preuve qu’ils n’avaient pas un besoin vital de rouvrir les Détroits et qu’ils craignaient de voir les Franco-Britanniques y arriver avant eux. En revanche, leurs sous-marins bloquèrent le Bosphore pendant que leurs destroyers bombardaient Zonguldak et détruisaient tous les navires marchands qu’ils pouvaient rencontrer.

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Le 18 juillet 1915, le Breslau fut à son tour mis provisoirement hors de combat par une mine. Cet événement fut d’autant plus fâcheux pour les Ottomans que les Russes lancèrent le premier de leurs dreadnoughts en septembre et le deuxième en décembre. L’arrivée de sous-marins allemands en mer Noire apporta quelque répit aux Turcs, mais dans l’ensemble, la Russie dominait fin 1915 ce théâtre d’opérations.

La Syrie-Palestine et la mer Rouge

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La surveillance des côtes de Syrie-Palestine était dévolue à une escadre française. Manquant de bâtiments, celle-ci fit tenir le blocus par des chalutiers armés ; mais comme ils n’avaient guère d’autonomie, on décida d’occuper le rocher de Ruad, au large de Tripoli au Liban, pour en faire leur port d’attache. L’opération eut lieu le 1er septembre 1915 et fut reconduite le 28 décembre sur Castelorizo, îlot situé au sud de l’Anatolie (les Anglais occupèrent de même nombre d’îles de l’Égée). L’escadre française s’acquitta aussi de missions de bombardement et entretint des contacts avec certaines populations favorables à l’Entente. C’est ainsi que 3 000 Arméniens retranchés à l’embouchure de l’Oronte furent évacués les 12 et 13 septembre 1915 [29][29]  Capitaine de vaisseau (r.) Thomazi, La guerre navale.... Malheureusement, les Alliés n’avaient pas les moyens logistiques de poursuivre de tels sauvetages sur une large échelle.

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La mer Rouge était sous commandement britannique, mais la France y entretenait un croiseur [30][30]  Voir la synthèse de l’amiral Labrousse, « La marine.... Les missions étaient les mêmes qu’en Méditerranée orientale. Au début du conflit, la répression de la contrebande de guerre resta assez molle, parce que nombre de trafiquants (dont Henry de Monfreid) jouaient double jeu et permettaient aux Anglais de garder des contacts avec les tribus arabes hostiles aux Turcs. Le blocus strict fut déclaré en mars 1915 et posa de gros problèmes logistiques au corps d’armée turc du Yémen, même si des voiliers continuèrent à le ravitailler en longeant les côtes, de nuit. Ce corps d’armée resta toutefois actif : le 14 juin, il tenta d’enlever l’îlot Perim, clé du Bab-el-Mandeb, mais les Anglais repoussèrent l’assaut. Les Turcs se retournèrent contre Aden, la grande base britannique de la région, qu’ils assiégèrent à partir de septembre. Jusqu’en 1918, cette presqu’île tint exclusivement sur le ravitaillement venu d’Inde sans que les capacités opérationnelles de la Royal Navy en fussent vraiment affectées.

Bilan

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En termes de blocus, le seul véritable succès ottoman en 1914-1915 fut la fermeture des Détroits. Par contre, la relative maîtrise de la mer Noire dont jouissaient les Russes coûta cher aux Turcs : leur économie souffrit des raids sur Zonguldak comme du blocus sous-marin de Constantinople. Quant aux tentatives contre les communications alliées (Suez, Yémen) et à l’agitation panislamiste – notamment en Libye, où s’était soulevée la secte des Senoussis –, elles eurent pour tout résultat de fixer des effectifs alliés alors que la Porte en attendait beaucoup mieux.

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Autrement significatif était le blocus anglo-français, qui avait quintuplé le prix des assurances maritimes pour les bâtiments se risquant encore à commercer avec la Turquie [31][31]  Larcher, op. cit., p. 95-96.. Les forces ottomanes manquaient de vivres et de munitions. L’arrêt du cabotage provoquait l’engorgement des voies ferrées. Les autorités réagissaient en pressurant les paysans, en réquisitionnant les animaux de bât et en réprimant la spéculation, mais cela dressait les non-Turcs contre le joug de la Porte. Les tueries perpétrées à l’encontre des populations suspectes, Arméniens, Grecs ou nationalistes arabes, supprimaient certes des bouches, mais aussi de la main-d’œuvre agricole. Il est vrai que déportés et prisonniers de guerre contribuèrent au relèvement spectaculaire de l’extraction charbonnière, multipliée par 4,5 entre 1914 et 1915 [32][32]  Ibid., p. 110. ; mais ce n’était qu’un expédient provisoire, car ils ne pouvaient survivre longtemps à de telles cadences.

1916-1918

Le rétablissement du Bagdadbahn et ses conséquences

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En janvier 1916, les Allemands rouvrirent le tronçon du Bagdadbahn saccagé par les Serbes : sur l’ensemble de l’année, ils envoyèrent aux Turcs 130 000 t de charbon et 180 000 t de lignite afin de compenser l’effondrement de l’extraction locale (– 50 % par rapport à 1915) [33][33]  Ibid., p. 603.. Furent aussi expédiés des armes, du pétrole et du matériel ferroviaire ; en échange, les Turcs envoyèrent des céréales, de la viande, des métaux, etc. Les spécialistes allemands tentèrent d’améliorer les rendements agricoles de l’Empire ottoman, mais la situation resta très précaire, d’autant que la Porte ne pouvait plus commercer avec la Perse, occupée par les Russes et les Anglais. Les troupes turques durent se contenter de 250 g de pain par homme et par jour [34][34]  Ibid., p. 109-110..

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Le renforcement de la coopération germano-turque n’en inquiétait pas moins les Alliés, car des ingénieurs allemands, avant même la réouverture du Bagdadbahn, avaient commencé à pousser une voie ferrée vers Bir Sheba de manière à pouvoir reprendre en plus grand les offensives contre Suez. La voie ne fut achevée qu’à la fin de 1916, mais les abords de Suez furent attaqués le 23 avril puis, avec participation de troupes austro-allemandes, le 4 août. Ces tentatives échouèrent et ne reprirent pas. La cause première en était que l’adversaire faisait porter son effort principal ailleurs : 120 000 soldats turcs partirent sur les fronts d’Europe [35][35]  Castex, op. cit., p. 426., d’autres tentaient d’endiguer la poussée russe en Anatolie orientale. De fait, les Russes marquèrent le pas. Ils souffraient moins du blocus qu’en 1915, car ils avaient étoffé leur industrie de guerre et renforcé le débit du Transsibérien ; mais la pression ennemie était plus forte, et leur maîtrise de la mer Noire beaucoup moins absolue face aux U-Boote et aux champs de mines germano-turcs.

Les opérations littorales alliées

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Outre les causes susmentionnées, la faible activité des Turcs en Palestine était liée aux raids de l’Entente contre les côtes anatoliennes. Les Anglais, en particulier, avaient commencé en mars 1916 à y lancer de petits groupes d’irréguliers grecs qui avaient mission de rafler le bétail. Économiquement parlant, il semble que ces raids n’aient guère gêné les Turcs : sous-peuplées et mal reliées à l’arrière-pays, les zones razziées étaient de faible importance pour eux. En revanche, cela leur démontrait que la mer appartenait aux Alliés jusqu’au rivage inclusivement, d’où la psychose du débarquement dont souffrait l’état-major germano-turc. On comprend dès lors qu’il se soit opposé à un engagement accru en Palestine.

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En réalité, les Alliés ne voulaient plus entendre parler de grands débarquements : ils avaient été échaudés par l’affaire des Dardanelles, manquaient de troupes et surtout redoutaient les sous-marins allemands. La dizaine de U-Boote opérant en Méditerranée de janvier à octobre 1916, devenue vingtaine en décembre, ne représentaient que 15 % du potentiel sous-marin allemand mais s’octroyèrent 45 % du tonnage marchand torpillé cette année-là sur tous les théâtres [36][36]  Thomazi, op. cit., p. 167., parce que la plupart des moyens anti sous-marins de l’Entente étaient concentrés dans les atterrages des îles britanniques.

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Toutefois, les U-Boote étaient trop lents pour réagir à de brusques coups de main littoraux. Les Anglais durent certes renoncer en octobre à leurs razzias de bétail, car l’emploi d’irréguliers, contraire au droit international, leur avait valu des complications diplomatiques ; mais l’Entente continua à frapper les côtes ottomanes sous des formes plus classiques, et avec les mêmes effets.

Les débuts de la révolte arabe

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L’insurrection du Hedjaz éclata le 5 juin 1916 ; significativement, sa cause immédiate fut une réquisition de chameaux par les Turcs. Les Bédouins échouèrent à prendre Médine, mais s’emparèrent de Djeddah le 15 juin avec l’appui de la Royal Navy ; La Mecque tomba le 9 juillet. Dans l’immédiat, la révolte arabe n’était qu’un demi-succès. Elle donnait à l’Entente une légitimité islamique en lui permettant de rouvrir le pèlerinage de La Mecque et parachevait l’isolement des troupes ottomanes du Yémen, mais son efficacité militaire était limitée par les rivalités tribales. Les Turcs, pendant ce temps, amenaient d’imposants renforts à Médine par la voie ferrée du Hedjaz.

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L’aide logistique et l’appui-feu des bâtiments alliés permirent toutefois aux Bédouins de remonter la côte sur 300 km, passant derrière Médine et enlevant le port de Wejh le 25 janvier 1917. Les Turcs, qui s’étaient dangereusement rapprochés de La Mecque, craignirent alors pour leurs arrières et se replièrent moitié sur Médine, moitié le long de la voie ferrée. Lawrence, conseiller britannique de la révolte arabe, dit avoir eu à ce moment une révélation :

« À quoi bon [...] nous préoccuper de Médine ? [...] Les Turcs s’étaient installés sur la défensive [...] et se nourrissaient de ces animaux de selle qui auraient dû les porter vers La Mecque mais pour lesquels ils ne disposaient plus de pâturages [...]. Si nous les chassions vers le nord [...], ils rallieraient le gros de l’armée qui nous bloquait au Sinaï. C’était donc là où ils se trouvaient qu’ils étaient le mieux. » [37][37]  T. E. Lawrence, Guérilla dans le désert, 1920, rééd....

35

La révolte arabe, dès lors, devait se consacrer entièrement au harcèlement du chemin de fer : « L’idéal [...] était de [le] laisser [...] opérationnel mais de justesse, tout en lui occasionnant le maximum de pertes. » [38][38]  Ibid., p. 47. On peut se demander si Lawrence, a posteriori, ne fait pas de nécessité vertu, car il n’est pas certain que les Bédouins aient jamais eu les moyens de couper durablement la ligne du Hedjaz [39][39]  Le commandant Larcher tranche par la négative (op. cit.,.... Mais il est indéniable que leurs raids harassèrent les Turcs et constituèrent un véritable blocus terrestre.

Les opérations de contre-blocus en 1917

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1917 vit le déclin de la Russie, minée par l’agitation révolutionnaire : de ce fait, la maîtrise de la mer Noire passa progressivement aux Germano-Turcs. Ceux-ci tentèrent également de desserrer le blocus franco-britannique. Le 9 janvier 1917, ils bombardèrent Castelorizo depuis le continent et y coulèrent un porte-aéronefs anglais : le 20, ils tentèrent d’y débarquer, mais furent repoussés. Le 4 novembre, c’est Ruad qu’ils canonnèrent, y coulant un chalutier armé. Les deux îlots, trop exposés pour continuer à servir de bases auxiliaires, furent ravalés au rang de stations d’observation et leur ravitaillement représenta une lourde contrainte dans un contexte naval de plus en plus difficile.

37

La principale manœuvre de contre-blocus fut en effet la guerre sous.marine illimitée. De 60 000 t en janvier, les pertes marchandes alliées en Méditerranée bondirent à 220 000 en avril, date à laquelle 24 U-Boote opéraient sur ce théâtre [40][40]  Thomazi, op. cit., p. 185.. Par la suite, la mise en place de mesures défensives (dont le regroupement des marchands en convois escortés dans les zones les plus dangereuses) fit retomber les pertes à un niveau plus acceptable, mais la chasse aux U-Boote continua d’accaparer les marins de l’Entente, ce qui donna un peu de répit aux contrebandiers.

38

La situation économique de la Turquie continua pourtant à se détériorer en 1917 : bien que réquisitionnant désormais 50 % des récoltes [41][41]  Larcher, op. cit., p. 127., la Porte dut recevoir des Allemands 120 000 t de vivres [42][42]  Ibid., p. 129.. L’extraction de charbon s’effondra à 59 000 t, ce qui contraignit le Reich à doubler ses envois de lignite, ceux de charbon restant stables [43][43]  Ibid., p. 603. ; ces matières représentaient les deux tiers du fret acheminé par le Bagdadbahn, dont la capacité de transport fut doublée à partir de juillet suite à divers travaux [44][44]  Ibid., p. 109.. Les Turcs reçurent aussi 10 000 t de pétrole roumain [45][45]  Ibid., p. 129..

Le reflux ottoman, 1917-1918

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Accaparés par le front du Caucase, où ils comptaient exploiter les difficultés de la Russie, par celui de Mésopotamie, où les Anglais s’étaient repris, et par la défense des côtes anatoliennes, qui fixait toujours 60 000 hommes, les Turcs n’avaient au début de 1917 que 18 000 hommes en Palestine [46][46]  Castex, op. cit., p. 435.. Or, ce secteur était très menacé, car les forces britanniques d’Égypte avaient atteint l’est du Sinaï. Au printemps, elles attaquèrent les retranchements germano-turcs. La révolte arabe, de son côté, prit Akaba le 6 juillet 1917, ce qui lui permit de recevoir une aide britannique renforcée.

40

Pour parer le coup, les Turcs rapatrièrent les troupes qu’ils avaient envoyées en Europe et reçurent des renforts allemands. Toutefois, les effets du blocus se faisaient durement sentir : les chemins de fer syro-palestiniens, épuisés par une exploitation intensive et en butte aux raids des Bédouins, acheminaient moins d’hommes et de matériel en trois semaines qu’un seul cargo allié n’en débarquait en Égypte [47][47]  Larcher, op. cit., p. 176.. Les Germano-Turcs ne purent donc opposer que 35 000 hommes aux 85 000 du général Allenby [48][48]  Castex, op. cit., p. 439.. Ils perdirent Bir-Sheba le 31 octobre, Gaza le 7 novembre et Jaffa le 16, de sorte que la Royal Navy put établir une nouvelle base d’opérations à proximité de Jérusalem ; celle-ci tomba le 9 décembre.

41

Le 20 janvier 1918, le Gœben et le Breslau sortirent des Dardanelles et coulèrent deux unités britanniques. Mais ils donnèrent dans un champ de mines : le Breslau sombra, le Gœben s’échoua dans le détroit. Les U-Boote, pour leur part, étaient désormais sur la défensive. Il n’y avait donc plus d’espoir de forcer le blocus. Les Turcs pensaient trouver un second souffle grâce aux ressources du Caucase – pétrole de Bakou, minerais de Géorgie, bétail d’Azerbaïdjan –, que l’effondrement de la Russie mettait à portée de leurs mains ; mais les Allemands étaient bien décidés à se servir les premiers. C’est que le Reich lui-même ployait sous le fardeau du blocus allié : s’il expédia aux Turcs 10 000 t de charbon de plus qu’en 1917, ses envois de lignite tombèrent de 360 000 à 140 000 t [49][49]  Larcher, op. cit., p. 603..

42

À l’automne, l’Empire ottoman agonisait. Ses 1 500 km de Bagdadbahn ne comptaient plus que 50 locomotives [50][50]  Ibid., p. 137., qu’on alimentait avec des troncs d’oliviers et des ceps de vigne faute de charbon. La famine tuait les bêtes de somme dont dépendait le ravitaillement de troupes déjà saignées à blanc par les désertions et les épidémies. En Palestine, les Germano-Turcs n’avaient plus que 30 000 combattants valables face aux 150 000 d’Allenby [51][51]  Castex, op. cit., p. 440.. Le 19 septembre 1918, celui-ci défonçait les lignes ennemies à Meggido. Le 1er octobre, les Anglais étaient à Damas. Le 29, la chute de la Bulgarie coupait à nouveau Constantinople de Berlin. Le 30, les Turcs cessaient le combat.

CONCLUSION

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« Absorbés par les soucis d’une lutte quotidienne, la majorité des Français n’a porté qu’une attention restreinte aux événements d’Orient », constatait Franchet d’Espèrey [52][52]  Préface à Larcher, op. cit., p. 1.. La remarque s’applique particulièrement au blocus de l’Empire ottoman, jugé secondaire par le Comité des restrictions lui-même : alors qu’il appréciait mensuellement la situation économique de l’Allemagne et trimestriellement celle de l’Autriche-Hongrie, ses notices sur la Turquie n’étaient que semestrielles [53][53]  Les organisations de blocus en France pendant la guerre.... Cela reflète certes le caractère subsidiaire des opérations du Moyen-Orient (elles n’auraient représenté que 5,6 % des pertes et 0,8 % des dépenses de la Grande Guerre, tous belligérants confondus) [54][54]  Larcher, op. cit., p. 636., mais aussi la moindre implication de la France dans la région, plus importante aux yeux des Anglais et des Allemands [55][55]  Comme l’atteste la bibliographie du commandant La....

44

Pourtant, l’étranglement de la Turquie joua un grand rôle stratégique. N’ayant aucune opposition navale sérieuse à redouter, l’Entente put pratiquer un blocus à l’ancienne mode, c’est-à-dire « reporter [ses] frontières maritimes sur les côtes mêmes de l’ennemi » [56][56]  Amiral Hawke, 1759, cité par Henri Le Masson, Propos.... Le blocus de l’Allemagne fut beaucoup moins hermétique, parce que la menace des U-Boote obligea les Alliés à l’exercer à distance, depuis le Pas-de-Calais et la ligne Écosse-Norvège. A contrario, l’action des U-Boote en Méditerranée fut pénalisée par l’absence d’autres bases que Constantinople et les ports autrichiens. Les tentatives germano-turques contre Suez étaient de même vouées à l’échec par la faiblesse de leur logistique. Quant au djihad, sa crédibilité fut limitée par l’impiété notoire des Jeunes-Turcs et son extension compromise par le blocus. La Porte n’eut donc jamais les moyens de couper les communications alliées, hormis celles de la Russie qui paya son isolement au prix fort.

45

Exerçant d’emblée un blocus rapproché, l’Entente fut libre de harceler les côtes ottomanes et d’y armer ses clients. On peut dès lors se demander avec Hindenburg [57][57]  Cité par Larcher, op. cit., p. 150. pourquoi elle ne poussa pas son avantage en débarquant en Anatolie ou en Cilicie : syndrome des Dardanelles, manque de troupes et de bateaux, crainte des U-Boote ? Certes, mais il faut ajouter le facteur diplomatique : en abattant d’un coup la Turquie, l’Angleterre et la France eussent été renvoyées à leurs ambitions concurrentes. Stratégie de longue haleine, le blocus permettait au contraire d’éviter le plus longtemps possible les motifs de discorde.

46

L’impact économique du blocus ne peut être déterminé avec précision, entrant en combinaison avec trop d’autres variables ; mais il se fit en filigrane de l’inflation qui dépassa 300 % l’an durant toute la guerre [58][58]  Paul Dumont et François Georgeon, « La mort d’un empire »,.... Son impact démographique ne fut pas moindre : les statistiques officielles turques décomptent 240 000 soldats morts à l’arrière pour seulement 85 000 tués au front, ce qui laisse deviner l’ampleur des carences alimentaires et médicales dont souffrit l’Empire ottoman. Encore les pertes militaires réelles purent-elles dépasser les 325 000 morts recensés, voire atteindre 5 ou 600 000 victimes [59][59]  Larcher, op. cit., p. 602.. À l’heure actuelle, on estime que l’armée ottomane a eu 27 % de morts, soit beaucoup plus que l’armée française (16,8 %) [60][60]  Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18,....

47

Aux pertes militaires se seraient ajoutés 500 000 civils musulmans [61][61]  Larcher, op. cit., p. 602., la plupart victimes directes du blocus ; mais ce chiffre est sans doute inférieur à la réalité, puisque l’on pense aujourd’hui que la famine de 1916-1918 a tué 500 000 personnes pour le seul littoral libanais [62][62]  Henry Laurens, La question de Palestine, t. I, Paris,.... 800 000 Arméniens et 200 000 Grecs auraient par ailleurs été victimes des déportations, des massacres et du travail forcé [63][63]  Larcher, op. cit., p. 602.. Bien que ces populations aient été persécutées de longue date, il est clair que le blocus aggrava leur condition en incitant les Turcs à se débarrasser des bouches surnuméraires, ou tout au moins à ne pas nourrir les déportés, ce qui revient au même. Ainsi le blocus de l’Empire ottoman illustre-t-il à tous égards la brutalisation de la guerre au XXe siècle.

Notes

[1]

Cité par Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Paris, Robert Laffont, 1990, p. 681.

[2]

Hervé Coutau-Bégarie, Le désarmement naval, Paris, Economica, 1995, p. 59 sq.

[3]

Martin Motte, Une éducation géostratégique. La pensée navale française, de la Jeune École à 1914, Paris, Economica, 2004, chap. VI à X.

[4]

Voir Edward Mead Earle, Les maîtres de la stratégie, Paris, Flammarion, « Champs », 1987, p. 174-175.

[5]

Hildebrandt, 1902, cité par André Chéradame, La question d’Orient. La Macédoine. Le chemin de fer de Bagdad, Paris, Plon-Nourrit & Cie, 1903, p. 220.

[6]

Bieberstein, 1902, ibid., p. 184-185.

[7]

Vice-amiral Besson, préface à l’enseigne de vaisseau Rollin, Marine de guerre et défense nationale, Paris, Guilmoto, 1912, p. XIV.

[8]

Cité par Chéradame, op. cit., p231.

[9]

Halford J. Mackinder, « The geographical pivot of history », 1904, trad. fr. « Le pivot géographique de l’Histoire », Stratégique, no 55, Paris, Fondation pour les études de Défense nationale, 1992, p. 11-29.

[10]

Cf. l’étude exhaustive de Jacques Thobie, Intérêts et impérialisme français dans l’Empire ottoman (1895-1914), Paris, Publications de la Sorbonne - Imprimerie nationale, 1979.

[11]

Rollin, op. cit., p. 315.

[12]

Ibid., p. 299.

[13]

Commandant Larcher, La guerre turque dans la guerre mondiale, Paris, Chiron/Berger-Levrault, 1926, p. 164-165 et 168-169.

[14]

Sur l’entrée en guerre de la Turquie, voir Soleiman Lodfallah, « En Orient l’Allemagne joue et perd », La Première Guerre mondiale, sous la direction de Paul-Marie de La Gorce, Paris, Flammarion, 1991, p. 240-244.

[15]

Larcher, op. cit., p. 68.

[16]

Ibid., p. 33, 68 et 603.

[17]

Xavier de Planhol, L’Islam et la mer. La mosquée et le matelot, VIIe-XXe siècle, Paris, Perrin, 2000.

[18]

Larcher, op. cit., p. 15, 57-60 et 505 ; amiral Castex, Théories stratégiques, t. V, 1935 ; rééd. Paris, Economica, 1996, p. 428.

[19]

Larcher, op. cit., p. 31.

[20]

Ibid., p. 55.

[21]

Castex, op. cit., p. 357.

[22]

Voir les coupures citées par le commandant Assollant, « L’œuvre de la marine française dans la défense du canal de Suez », Revue maritime, 1921, vol. II, p. 192.

[23]

Voir la synthèse de Guy Pedroncini, « Les Alliés et le problème du haut commandement naval en Méditerranée, 1914-1918 », Marins et océans II, Paris, CFHM-Economica, 1991, p. 223-233.

[24]

Général Delmas, « La Russie en guerre », La Première Guerre mondiale, op. cit., p. 159.

[25]

Voir, par exemple, la déclaration du sénateur Flandin dans George H. Cassar, The French and the Dardanelles. A Study of Failure in the Conduct of War, Londres, Allen & Unwin, 1971, p. 41.

[26]

Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, Payot, 1991, p. 298.

[27]

Amiral Dönitz, Ma vie mouvementée (1891-1945), Paris, Julliard, 1969, p. 135.

[28]

Paul G. Halpern, A Naval History of World War I, Annapolis (Maryland), Naval Institute Press, 1994, p. 559 ; le détail de ces opérations est donné par l’amiral Guépratte, L’expédition des Dardanelles, Paris, Payot, 1935, p. 113 sq.

[29]

Capitaine de vaisseau (r.) Thomazi, La guerre navale dans la Méditerranée, Paris, Payot, 1929, p. 95.

[30]

Voir la synthèse de l’amiral Labrousse, « La marine française en mer Rouge pendant la Première Guerre mondiale », Marins et océans II, op. cit., p. 213-220.

[31]

Larcher, op. cit., p. 95-96.

[32]

Ibid., p. 110.

[33]

Ibid., p. 603.

[34]

Ibid., p. 109-110.

[35]

Castex, op. cit., p. 426.

[36]

Thomazi, op. cit., p. 167.

[37]

T. E. Lawrence, Guérilla dans le désert, 1920, rééd. Bruxelles, Complexe, 1992, p. 39.

[38]

Ibid., p. 47.

[39]

Le commandant Larcher tranche par la négative (op. cit., p. 500-501).

[40]

Thomazi, op. cit., p. 185.

[41]

Larcher, op. cit., p. 127.

[42]

Ibid., p. 129.

[43]

Ibid., p. 603.

[44]

Ibid., p. 109.

[45]

Ibid., p. 129.

[46]

Castex, op. cit., p. 435.

[47]

Larcher, op. cit., p. 176.

[48]

Castex, op. cit., p. 439.

[49]

Larcher, op. cit., p. 603.

[50]

Ibid., p. 137.

[51]

Castex, op. cit., p. 440.

[52]

Préface à Larcher, op. cit., p. 1.

[53]

Les organisations de blocus en France pendant la guerre (1914-1918), publié par les collaborateurs de Denys Cochin, ministre puis sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères chargé du blocus, Paris, Plon, 1926, p. 63.

[54]

Larcher, op. cit., p. 636.

[55]

Comme l’atteste la bibliographie du commandant Larcher.

[56]

Amiral Hawke, 1759, cité par Henri Le Masson, Propos maritimes, Paris, Éditions Maritimes et d’Outre-Mer, 1970, p. 188.

[57]

Cité par Larcher, op. cit., p. 150.

[58]

Paul Dumont et François Georgeon, « La mort d’un empire », Histoire de l’Empire ottoman, sous la direction de Robert Mantran, Paris, Fayard, 1994, p. 633.

[59]

Larcher, op. cit., p. 602.

[60]

Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver la Guerre, Paris, Gallimard, 2003, p. 39.

[61]

Larcher, op. cit., p. 602.

[62]

Henry Laurens, La question de Palestine, t. I, Paris, Fayard, 2002, p. 311.

[63]

Larcher, op. cit., p. 602.

Résumé

Français

De 1914 à 1918, deux gigantesques sièges eurent lieu au Moyen-Orient : les Germano-Turcs fermèrent les détroits de la mer Noire, étranglant ainsi l’économie russe, mais échouèrent à couper les communications britanniques en attaquant le canal de Suez ; les Franco-Britanniques procédèrent au blocus de l’Empire ottoman. En dépit des diverses formes de contre-blocus mises en œuvre par les Germano-Turcs, dont les U-Boote et l’agitation islamiste hors de Turquie, cette stratégie contribua grandement à la défaite turque.

English

La seconde Iliade : blocus et contre-blocus au Moyen-Orient, 1914-1918From 1914 to 1918, two huge sieges were undertaken in the Middle-East : the Germans and the Turks closed off the straits of the Black Sea, thus strangling Russian economy, but failed to disrupt British lines through the Suez canal ; the British and the French blockaded the Ottoman empire. In spite of the various forms of German and Turkish counter-blockade (including the U-Boote and islamic agitation outside Turkey), this strategy played a very important part in the Turkish defeat.

Plan de l'article

  1. L’ENJEU OTTOMAN
    1. La question moyen-orientale
    2. L’Allemagne et l’Empire ottoman
    3. Une laborieuse entrée en guerre
    4. La balance stratégique en 1914
  2. 1914-1915
    1. La Mésopotamie, Suez et les Dardanelles
    2. La mer Noire
    3. La Syrie-Palestine et la mer Rouge
    4. Bilan
  3. 1916-1918
    1. Le rétablissement du Bagdadbahn et ses conséquences
    2. Les opérations littorales alliées
    3. Les débuts de la révolte arabe
    4. Les opérations de contre-blocus en 1917
    5. Le reflux ottoman, 1917-1918
  4. CONCLUSION

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