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1Pour expliquer la défaite de 1940, de nombreux travaux ont, sous une forme ou sous une autre, souligné depuis longtemps le rôle de la « doctrine défensive » définie et mise en œuvre par le haut commandement [1]. L’élément doctrinal est ainsi devenu le principal facteur d’explication interne « moderne » de la défaite [2]. Cependant, l’explication générale par la doctrine de défense est un peu sommaire et n’est pas totalement convaincante dans la mesure où, même si des relations et interdépendances existent, on ne peut pas confondre totalement politique générale de défense, stratégie temporaire et doctrine militaire opérationnelle. Il est donc nécessaire d’essayer préalablement de cerner la notion générale mais polysémique de « doctrine défensive » souvent utilisée.

2La défensive peut être définie tout à la fois comme une ligne de conduite politique ayant des implications militaires, une doctrine politico-militaire (principes et objectifs généraux d’organisation de la défense) et une stratégie militaire momentanée. Elle constitue tout d’abord au niveau le plus général une politique s’interdisant délibérément par choix politique, au nom d’un ensemble de valeurs mais également du fait que la France n’a plus de revendications territoriales, de recourir la première à la force, de prendre une initiative militaire offensive et préférant s’en remettre à des accords internationaux pour régler les différents. Plus concrètement, elle constitue également une politique de défense du territoire national visant à organiser sa protection à l’avance par des fortifications permanentes (ce qu’il est convenu d’appeler la ligne Maginot) et des mesures préventives (la mobilisation de la « couverture ») pour faire face à toute « attaque brusquée », crainte majeure de l’état-major à partir du milieu des années 1920, bien avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

3Mais la défensive constitue aussi une stratégie militaire temporaire, dictée par le rapport des forces et la nature de la guerre tels qu’ils sont perçus (la perception très forte de l’impréparation française opposée à la supériorité allemande ; une guerre longue où la variable économique sera déterminante), visant à retarder l’affrontement et le déclenchement des opérations militaires actives en prenant le moins de risques possibles, le facteur temps étant considéré comme une ressource jouant en faveur des Alliés (d’où la « drôle de guerre »). Cette perception qui focalise le débat sur les « insuffisances françaises » est très largement fonction d’une idéalisation et d’une surestimation des moyens allemands qui relèvent tout à la fois de l’intoxication et de l’auto-intoxication (effet pervers des estimations dites « de précaution » en lesquelles on finit par croire). Dans cette perspective, le nombre des avions comme des chars allemands est le plus souvent considérablement exagéré. En revanche, les moyens français font inversement l’objet d’une sous-estimation assez systématique (chars, armement antichars et anti-aérien, etc.) [3].

4À différents niveaux, la défensive constitue donc un ensemble d’orientations générales, à la fois politiques et militaires [4], qui caractérisent incontestablement la politique de défense durant toutes les années 1930 et jusqu’en mai 1940 et conditionnent son action face à l’Allemagne. Ces trois orientations politiques générales s’imposent au haut commandement et à l’institution militaire, qui contribuent à les définir en fonction de ses contraintes et ressources propres (moyens financiers alloués, moyens humains, doctrine opérationnelle, matériels, etc.) [5], mais ne conditionnent cependant pas totalement l’action de l’armée, tout particulièrement pendant les opérations de la brève campagne de mai-juin. Elles n’indiquent en rien comment conduire et faire la guerre sur le plan technique et pratique et ne constituent pas une doctrine opérationnelle à proprement parler (doctrine d’emploi).

5À rebours de tout un courant de l’historiographie qui s’est attaché pendant longtemps à mettre en évidence le rôle de facteurs « sociétaux » sans incidence directe et immédiate sur le cours des événements [6], on se proposera ici de souligner le rôle de certains choix et décisions du haut commandement français au plus haut niveau (répartition des forces sur le front et localisation des unités, engagement en Belgique lié à la manœuvre Dyle-Breda, absence de réserves, organisation et emploi des chars). On peut les qualifier de stratégiques ou d’« organisationnels » dans la mesure où s’ils n’étaient pas véritablement ou totalement inscrits dans la « doctrine défensive » à proprement parler, ils ont néanmoins lourdement conditionnés de manière complémentaire la structure de la situation et le champ des possibles auxquels ont été confrontés les responsables militaires. Ce faisant, on sera conduit à intégrer et à discuter les apports récents d’une recherche historiographique qui, depuis dix ans, s’est considérablement développée et renouvelée, en France comme à l’étranger [7], permettant d’avoir aujourd’hui une compréhension et des éléments centraux d’explication plus fins de cette « étrange défaite » qui, après Marc Bloch, ne cesse de nous interroger.

UNE DOCTRINE RIGIDE ET INOPÉRANTE

6La stratégie défensive adoptée par le haut commandement et le pouvoir politique est totalement contrainte, il faut le souligner, dans la mesure où, complémentairement au sentiment plus ou moins fort d’impréparation qui est largement répandu, il n’existe pratiquement aucune possibilité d’action contre l’Allemagne sur le front principal : d’une part, une attaque de la ligne Siegfried est perçue comme pouvant entraîner de lourdes pertes alors que l’infériorité démographique française face à l’Allemagne est patente (une population de 42 millions d’habitants contre 80 pour l’Allemagne dans ses frontières d’alors) et que le phénomène des « classes creuses » fait de la vie des soldats une ressource particulièrement précieuse parce que rare [8] ; d’autre part, aucune action en Belgique n’est envisageable du fait de son refus total de coopération et de sa neutralité depuis 1936 ; enfin, une action aérienne est perçue comme impossible du fait de la lourde infériorité numérique de l’armée de l’air, de la crainte d’une usure précoce et rapide de ses faibles moyens et du risque de représailles massives de la part de la Luftwaffe contre les villes ou les centres industriels français [9].

7Cette stratégie attentiste et conduisant à l’inaction est donc relativement cohérente et rationnelle au regard des contraintes, des ressources et des opportunités existantes. Ce qui est souligné par de nombreux historiens étrangers qui réhabilitent très largement le haut commandement français et tout particulièrement la figure centrale de Gamelin, dont l’action et le rôle, après avoir fait figure à tort ou à raison de principal responsable de la défaite, sont notablement réévalués par l’historiographie anglo-saxonne récente [10].

La « bataille méthodique » : une doctrine impossible à mettre en œuvre

8Cependant, la doctrine opérationnelle de l’armée n’est en tant que telle ni défensive ni offensive [11]. Elle doit faire face à toutes les éventualités et est constituée par ce qu’on peut appeler la « bataille méthodique » et ces différents préceptes : établissement d’un front continu, mission principale attribuée à l’infanterie et à l’artillerie, rôle secondaire des chars dont la mission est d’« accompagner » l’infanterie, « colmatage » en cas de brèche dans le front continu (c’est-à-dire visant à son rétablissement en arrière après rupture), etc. Ces règles d’emploi opérationnelles sont très précisément codifiées par les règlements d’armes (infanterie, artillerie, cavalerie, chars, etc.) et les instructions pour l’emploi des grandes unités (IGU) et elles conditionnent l’instruction des unités et des troupes.

9J. Benoist-Méchin résume ainsi l’IGU de 1936 : « Article 202 : “La bataille offensive revêt la forme d’actions de force successives, précédées de temps d’arrêt”. Article 207 : “Toute bataille comporte un échelonnement des efforts dans le temps qui peut être découpé ainsi : une phase préliminaire, une phase d’exécution et une phase d’exploitation.” La phase préliminaire se décompose elle-même en trois tranches : l’approche, la prise de contact et l’engagement. Article 216 : “La prise de contact tend à constituer un front, à l’abri duquel le gros des troupes achèvera de prendre ses dispositions pour l’attaque. Elle renseigne le chef et lui permet de mûrir son plan d’attaque” (art. 220). Après quoi, il faudra amener des masses d’artillerie, de munitions et de matériel en se conformant aux “barèmes” [12]. Cela fait, on passera à l’engagement qui est “le premier acte de l’attaque” et dont l’objet est de “préciser la valeur du contact” (art. 221). Puis, le plan d’attaque étant cette fois bien mûri, on exécutera la “préparation” qui “sera principalement l’œuvre de l’artillerie” (art. 223). Enfin, on pourra exécuter l’attaque elle-même, suivant les dispositions prescrites de l’article 234 : “Le commandement fixe le rythme, c’est-à-dire les conditions de la progression vers les différents objectifs : vitesse moyenne de progression, durée de l’arrêt sur les objectifs, conventions pour la reprise du mouvement, autorités chargées de l’ordonner, déplacement de l’artillerie, etc., toutes dispositions à arrêter minutieusement.” » [13]

10Nul doute que ces prescriptions méthodiques mais rigides ont constitué un véritable carcan ralentissant, voire paralysant toute manœuvre et réaction rapide. Dans la mesure où l’organisation, la préparation et la mise en œuvre de la bataille méthodique nécessitent des délais et présupposent des mouvements de faible amplitude, elles définissent une conception relativement lente, statique et mécanique ne privilégiant aucunement la vitesse, le mouvement et l’initiative. En fonction de paramètres et de ratios bien définis (volume et densité de troupes, calendrier prévisionnel des opérations, volumes de munitions nécessaires en fonction des cadences de tir et du nombre de pièces, etc.), elle consiste essentiellement à préparer, organiser et acheminer en temps utile les flux de troupes, de matériels, de munitions nécessaires pour alimenter la bataille, la préparation étant dans une très large mesure garante du succès.

11Mais ce n’est pas véritablement ou totalement la bataille méthodique qui est en cause dans la défaite de 1940 dans la mesure où, d’une part, sa mise en œuvre s’est très rapidement avérée impossible [14] et où, d’autre part, elle ne constitue pas la seule variable explicative, loin de là. En effet la nature de l’attaque allemande (la guerre de mouvement et son rythme totalement inédit) a immédiatement rendu caduques les conditions de possibilité de cette bataille méthodique en affectant directement ses conditions spatio-temporelles comme les capacités de coordination et de liaison du commandement, déjà déficientes pour d’autres raisons qu’elles soient culturelles, organisationnelles ou techniques (style de commandement, organisation du haut commandement, moyens de transmissions, etc.).

12Le facteur temps et le caractère extrêmement fluide et temporaire des positions ne lui permettent pas de préparer et d’exécuter la moindre réaction efficace. Le temps et l’espace font défaut pour organiser et mettre en œuvre la bataille méthodique. Par exemple, faute de front continu ou stabilisé mais aussi de mobilité suffisante des matériels et des unités (la plupart des régiments d’artillerie étaient hippomobiles et les bombardements allemands ont fait de véritables ravages dans les attelages de chevaux [15]), l’abondante et puissante artillerie française héritée de la précédente guerre ne pourra que rarement être mise en œuvre et employée, privant par là même la doctrine d’emploi de la « bataille méthodique » d’une de ses principales prescriptions et conditions.

13Alors que du côté allemand les commandants d’unités à la pointe de l’offensive accélèrent encore le mouvement de leur propre initiative [16], du côté français, les ordres du haut commandement ne sont exécutés qu’avec beaucoup de retards et très partiellement. Et l’histoire de la campagne de France apparaît alors très largement comme l’histoire d’un commandement et de sa doctrine ayant progressivement de moins en moins de prise sur le développement et la réalité des opérations, subissant le cours des événements, non seulement du fait des initiatives allemandes mais aussi en raison de la dilution et de l’inexécution de ses propres directives.

Une armée et un commandement rapidement désemparés

14Si la campagne de France conduite par les Allemands constitue historiquement après la Pologne un autre cas de figure exemplaire de ce qui a été appelé la Blitzkrieg, la malheureuse expérience française l’est tout autant pour une raison différente. Elle montre une armée et un commandement très largement démunis intellectuellement face à la forme de guerre que lui impose son adversaire [17] et incapable le plus souvent de mettre en œuvre la moindre initiative en temps réel. On peut presque voir dans la brève campagne de mai-juin 1940 un idéal type de « collapsus doctrinal » ou rien ne fonctionne comme prévu et attendu et où tout se joue irrémédiablement en quelques jours.

15On ne peut pas expliquer autrement le sentiment profond d’incompréhension, d’abattement, voire de stupeur, qui frappe une grande partie du commandement qui n’a plus de cadre cognitif et d’outils intellectuels pour comprendre ce qui se passe, orienter l’action et indiquer comment réagir. Les règles admises, instituées et intériorisées, ne permettent plus de penser la situation militaire et d’agir sur elle. Ce dont témoignait, par exemple, le futur général Beaufre, alors officier au Grand Quartier général (GQG) dirigé par le général Doumenc, en visite avec son chef au quartier général du général Georges, commandant du front nord-est et directement responsable des opérations : « Le général Roton, chef d’état-major [du général Georges], est affalé dans un fauteuil. L’atmosphère est celle d’une famille où l’on veille un mort. Georges se lève vivement et vient au-devant de Doumenc. Il est terriblement pâle : “Notre front est enfoncé à Sedan ! Il y a eu des défaillances...” Il tombe dans un fauteuil et un sanglot l’étouffe. C’est le premier homme que je voyais pleurer dans cette bataille. J’en verrai beaucoup d’autres, hélas. Cela me fit une impression effroyable. [...] Ainsi le 13 mai au soir, l’armée française est encore pratiquement intacte. Mais déjà son commandement a vu son moral brisé. Il ne le retrouvera plus jusqu’à la fin. » [18]

16Le témoignage de Marc Bloch sur le général Blanchard, commandant la 1re armée engagée en Belgique en mai 1940, et son état-major, alors qu’il y était officier, est tout aussi accablant : « Le terrible fut que ce désarroi gagna des milieux beaucoup plus chargés de responsabilités. Nous sommes plusieurs à avoir pu en noter, avec horreur, les affreux progrès, presque au jour le jour, chez quelques-uns des officiers qui occupaient les charges les plus considérables de l’état-major ; chez ceux, notamment, à qui revenait, en propre, le gouvernement des opérations. Les premiers symptômes du mal étaient des signes encore tout extérieurs : yeux hagards, barbes mal rasées, nervosité qui, d’une agitation fébrile, pour de petites choses, passait brusquement aux feintes d’une impossible sérénité. Quand un chef commence à dire : “À quoi bon ?”, gare aux exécutants ! Puis ce fut la marée montante d’un désespoir qui, au lieu d’aiguillonner à l’action, semblait chercher son refuge dans une sorte de paresse somnolente. Je n’ai guère connu de spectacle plus démoralisant que certains affalements dans les fauteuils du 3e bureau. Bien entendu, on se raccrochait, par moments, aux plus invraisemblables illusions [...]. On n’en retombait ensuite que plus bas dans l’atonie de la volonté ; L’exemple de celle-ci venait de très haut. “Faites ce que vous voudrez, mon général. Mais, au moins, faites quelque chose.” Ainsi, un de mes camarades entendit un jour, à Lens, un des commandants de corps d’armée interpeller, en ces termes, le général Blanchard. » [19]

17Confronté brutalement au caractère inopérant de ses préceptes doctrinaux (tout à la fois non valides et impossibles à mettre en œuvre), le haut commandement ne reste cependant pas totalement passif et cherche à définir assez rapidement de nouvelles orientations tactiques (la défense en profondeur qui remet partiellement en cause le principe ou le dogme du front continu) [20]. Mais la situation est alors trop structurellement ou stratégiquement compromise pour qu’elle puisse permettre de faire face efficacement. Les moyens tant humains que matériels commencent à faire défaut ne serait-ce que pour endiguer l’avance allemande et prétendre stabiliser la situation sur le plan militaire [21].

DES DÉCISIONS STRATÉGIQUES PARTICULIÈREMENT LOURDES DE CONSÉQUENCES

18La défaite, qui se joue véritablement en dix ou vingt jours seulement (le 20, les côtes de la mer du Nord sont atteintes par les Allemands), ne découle cependant pas mécaniquement et uniquement de la doctrine opérationnelle française en tant que telle mais est plus largement le produit de la mise en œuvre et de la confrontation en pratique de deux conceptions radicalement différentes de la guerre, l’une excessivement prudente, méthodique et lente ; l’autre subordonnant tout à la vitesse et au mouvement mais prenant des risques considérables. Cependant, la variable doctrinale n’est pas la seule à prendre en considération : la défaite est également la conséquence de choix qu’on peut qualifier de stratégiques, relativement autonomes.

Les hypothèses du haut commandement et la répartition inadaptée des forces sur le front nord-est

19Dans le cadre de sa stratégie défensive, le haut commandement a privilégié exclusivement trois hypothèses hiérarchisées (par ordre décroissant de probabilités : offensive principale en Belgique, attaque frontale de la ligne Maginot, contournement par la Suisse) [22], dont aucune ne s’est avérée valide (les Allemands en ayant mis en œuvre une quatrième), mais qui ont conditionné l’organisation des moyens disponibles, à commencer par la constitution de trois groupes d’armées (GA 1, 2 et 3) dont chacun correspondait à une des trois hypothèses.

20En ce domaine, de manière très classique, il faut rappeler rapidement les forces en présence, non pas de manière générale mais en comparant les dispositifs opérationnels opposés et leurs moyens sur le théâtre d’opérations qui sont révélateurs des stratégies militaires en présence. Cette comparaison fait apparaître des choix a priori relativement arbitraires, et relativement indépendants de la doctrine dans le cas français, qui conditionnent les faiblesses structurelles du dispositif français. Elle définit d’entrée une situation fortement déséquilibrée qui conditionne de part et d’autre le choix des possibles [23].

21Alors que le dispositif allemand est organisé en trois groupes d’armées (Belgique et Hollande, Ardennes et ligne Maginot) d’inégale importance en fonction de la mission plus ou moins active qui leur est impartie, mais regroupant un nombre relativement limité d’armée (deux ou trois) et de divisions, la répartition des moyens français conduit très schématiquement et grossièrement, à distinguer plus deux blocs que les trois qui correspondent à son organisation formelle en trois groupes d’armées. Dans la mesure où des moyens approximativement identiques leur ont été attribués, ces deux ensembles sont de force sensiblement équivalente, même si l’intervention en Belgique est l’hypothèse la plus probable et la plus préparée. Au moins par défaut, le choix stratégique et organisationnel a été fait d’être fort aux deux ailes (au nord et sur la ligne Maginot) et faible au centre, alors que, schématiquement, les Allemands ont fait le choix inverse dans le cadre du « plan jaune » (Fall Gelb) ou von Manstein [24].

22La frontière belge est tenue par le GA 1 de la mer du Nord à la ligne Maginot en passant par les Ardennes. Sans compter les forces belges (une vingtaine de divisions), il rassemble cinq armées (dont la British Expeditionary Force, BEF) et une quarantaine de divisions. Elles sont opposées globalement aux 30 divisions du groupe d’armées B. Mais dans la plaine belge où a lieu l’engagement principal, la disproportion des forces en faveur des Alliés est encore plus grande puisque jusqu’à la capitulation de l’armée hollandaise, le 15 mai, les 45 divisions environ des trois armées du GA 1 engagées (7e, 1re, BEF) et de l’armée belge sont opposées aux 17 divisions seulement de la 6e armée allemande. Cette très forte densité d’unités alliées dans un espace relativement réduit conduira à la sous-utilisation de certains moyens, belges et anglais tout particulièrement, tout à la fois par défiance du commandement français quant à la valeur des unités et des armées concernées mais aussi difficultés de coordination politiques et militaires. La subordination de l’armée belge et de la BEF au commandant du GA 1 ne sera que tardivement reconnue et fera l’objet de réticences qui mettront à de nombreuses reprises le commandement français devant le fait accompli [25].

23Le GA 1 est particulièrement fort sur sa gauche pour l’engagement en Belgique qui constitue sa mission principale, mais faible sur sa droite, tout particulièrement à la charnière des 9e et 2e armées dans le secteur des Ardennes, de la Meuse à Sedan. Ces deux armées ont certes un rôle défensif, voire statique dans le cas de la 2e armée, mais elles sont « polarisées » de manière contraire ; le centre de gravité de la 9e est constitué par la manœuvre Dyle au nord-ouest, dont elle doit assurer la sûreté dans les Ardennes, alors que celui de la 2e l’est par la ligne Maginot à l’est. En outre, le commandement de ce très grand ensemble hétérogène rassemblant cinq armées est assuré par un seul homme (Billotte), ne disposant que d’un état-major relativement réduit, dont toute l’attention est accaparée par l’engagement considéré comme décisif en Belgique et qui se trouve également chargé de la coordination difficile avec l’armée belge. Les difficultés de mise en œuvre de l’opération Dyle ne manquant pas tant sur le plan politique (les relations avec l’armée belge et la BEF) que strictement militaire (défaut de coordination, mauvaises informations, initiatives unilatérales belges), autant dire que sa droite et le secteur des Ardennes ne constituent pas pour lui une préoccupation majeure.

24Le restant du front nord-est est tenu en Lorraine, Alsace et dans le Jura par quatre armées (3e, 4e, 5e et 8e) [26], qui regroupent également une quarantaine de divisions environ, dans la mesure où une action dans ce secteur n’est nullement exclue (à la frontière suisse tout particulièrement, à l’origine de la constitution du GA 3) [27] et qu’aucune hypothèse n’est véritablement écartée (sauf, très curieusement et malheureusement, celle d’une pénétration massive et rapide par les Ardennes). Ce fort dispositif fait face à une faible menace (19 divisions allemandes seulement). Aussi il apparaît complètement disproportionné, fixant inutilement des forces qui n’auront aucune activité significative pendant tout le mois de mai.

25Mais au centre du dispositif français apparaît une zone fortement dépressionnaire au regard des moyens allemands qui lui font face. Le centre de gravité de la 9e armée (Corap) se situe dans le cadre de l’engagement principal en Belgique et l’incline à privilégier sa gauche ; de manière contraire, celui de la 2e armée (Huntziger) est situé à sa droite pour assurer la protection de la ligne Maginot et éviter son débordement et son enroulement. La faiblesse des moyens s’ajoutant à l’inégale qualité des unités et à de nombreuses négligences tactiques, le dispositif français présente une charnière centrale particulièrement fragile et vulnérable. Très malheureusement, c’est ce secteur qui est l’objet de l’effort principal allemand masqué pendant quelques jours par l’engagement en Belgique. Alors que les 9e et 2e armées ne rassemblent qu’une quinzaine de divisions seulement, hétéroclites de surcroît [28], le groupe d’armées A en regroupe 40 dont 7 Panzerdivisionen (PzD) et plusieurs divisions motorisées en première ligne qui attaqueront de Dinan à Sedan sur un front de moins de 100 km.

L’engagement en Belgique : de la bataille d’arrêt à la bataille de rencontre

26Voie traditionnelle et historique d’invasion, la question de la plaine belge est centrale dans toute la réflexion stratégique de l’entre-deux-guerres. Mais tirant la leçon de l’expérience traumatisante de la course aux frontières de 1914 [29] et de ses revers initiaux qui ont été à l’origine de très lourdes pertes humaines, toute la politique de défense qualifiée de défensive de l’entre-deux-guerres s’est efforcée d’éviter de jouer à nouveau le sort du pays sur une « bataille de rencontre », improvisée et hasardeuse. Pourtant c’est bien un tel scénario paradoxal qui se déroule en mai 1940, à la suite de l’invasion par les Allemands de la Hollande et de la Belgique qui conduit au déclenchement et à la mise en œuvre automatique du plan Dyle-Breda.

27En effet, la manœuvre Dyle introduit incontestablement un changement et un élément d’incohérence relatif dans la stratégie française. Alors que la doctrine générale défensive adoptée conduit logiquement à attendre l’attaque ennemie sur des positions soigneusement préparées à l’avance aux frontières et fortifiées, l’engagement en Belgique entraîne un mouvement relativement important s’écartant de la défensive pure, nécessairement générateur d’incertitudes en raison de l’état des relations franco-belges [30], et concernant de surcroît les unités les plus mobiles, les plus professionnelles et parmi les meilleures de l’armée, à commencer par les trois « divisions légères mécaniques » (DLM), grandes unités blindées de cavalerie les plus comparables aux divisions blindées allemandes, et la plupart des divisions d’infanterie motorisée (DIM) [31].

28Cette manœuvre présentait a priori bien des avantages politiques et militaires qui la justifiaient et la légitimaient aux yeux des responsables tant militaires que politiques : elle permettait de renforcer la coalition alliée, d’une part, en impliquant davantage l’Angleterre, directement concernée et menacée si les Allemands venaient à occuper les côtes de la mer du Nord, et d’autre part, en « tendant la main » aux armées belges et hollandaises dont l’apport n’est pas négligeable sur le plan numérique (une trentaine de divisions, alors que la balance des forces n’est pas globalement favorable aux Alliés) ; elle entraînait également le déplacement du terrain attendu de l’affrontement principal en le portant hors des frontières et permettait donc de protéger le territoire national des destructions de guerre ; enfin, elle a pour effet sur le plan militaire et opérationnel de raccourcir le front de manière sensible, le tracé frontalier étant particulièrement sinueux, et donc d’économiser les troupes [32].

29Voulue et maintenue par Gamelin [33] en dépit des réticences ou des réserves d’autres généraux (Georges, Blanchard, Prioux), avalisée par le pouvoir politique sans avoir été véritablement débattue, elle a fait l’objet d’une planification longuement préparée, minutieuse et détaillée et est déclenchée automatiquement dès l’attaque allemande. Elle se heurte pourtant immédiatement (et indépendamment de l’offensive dans les Ardennes) à un sérieux obstacle qui en hypothèque totalement la validité et l’opportunité : celui du refus préalable de toute coopération tant belge que hollandaise jusqu’au dernier moment, condition considérée pourtant comme impérative au départ. Dans la mesure où aucun échange d’informations sérieux, aucune coordination n’ont eu lieu préalablement, elle conduit nécessairement à une improvisation risquée, les mesures et les dispositions défensives prises par les Belges (état des fortifications, continuité des barrages antichars, positions des unités, destructions préalables, etc.) n’étant pas conformes à ce qu’attendait le commandement français, ou les initiatives allemandes les ayant rendu caduques [34].

Image 1

30De la déclaration de guerre à l’offensive allemande du 10 mai, un changement relativement important s’opère tout à la fois dans le dispositif français et dans la réflexion stratégique qui le sous-tend. La prudence qui caractérise toute la politique de défense jusqu’ici cède alors le pas à une prise de risques. La « bataille d’arrêt » projetée ouvre non seulement la possibilité mais conduit même à la « bataille de rencontre » sur des positions nécessairement improvisées, tant redoutée par le commandement français. Et ce d’autant plus qu’en dépit d’un rapport des forces favorable sur le plan numérique, l’engagement ne tourne pas en faveur des Alliés du fait tout à la fois de l’inadaptation du calendrier arrêté par rapport aux mouvements allemands [35], de la faiblesse de la coordination, d’initiatives unilatérales successives mettant les autres membres de la coalition devant le fait accompli et des dissensions entre Belges, Français et Anglais qui s’ensuivent.

31Croyant en la répétition du plan Schlieffen de 1914 qui en constitue le présupposé central, alors que l’attaque allemande n’est qu’une diversion secondaire, et en engageant ses moyens les plus modernes et les plus mobiles en Belgique, l’armée française s’engouffre tête baissée dans un piège à l’initiative du général Gamelin dont la responsabilité paraît très lourde en ce domaine. Cette action et le calcul stratégique qui l’a fondée constituent un facteur essentiel de la défaite puisqu’il est directement à l’origine de l’encerclement puis de la perte de trois armées entières et du rembarquement de la BEF à Dunkerque. Sur le plan militaire, la défaite de 1940 trouve une de ses origines centrales dans la manœuvre Dyle adoptée par le haut commandement qui constitue un choix stratégique qui n’était pourtant pas inscrit à proprement parler, ou « naturellement », dans la doctrine défensive en tant que telle [36]. Il en constitue bien au contraire une altération qui conduit directement à la perte de la totalité des forces engagées, soit près de 40 divisions françaises et anglaises.

Faiblesse des réserves générales et incapacité à faire face à toute surprise stratégique

32Au cours de la Première Guerre mondiale, des réserves générales nombreuses ont constitué un élément décisif dans la capacité de l’armée française à résister avec succès aux grandes offensives allemandes. Mais en mai 1940 la situation est bien différente. Le résultat de la répartition des moyens adoptée par le haut commandement français en fonction des différentes hypothèses retenues fait que les réserves sont particulièrement faibles ou beaucoup trop éloignées pour pouvoir intervenir rapidement. Ce qui signifie qu’en cas de « surprise », et l’attaque allemande comme la manœuvre Dyle en accroissent inévitablement et dangereusement la possibilité, directement ou indirectement, le commandement est très largement dépourvu de moyens de faire face rapidement.

33D’une part, l’option Breda du plan Dyle conduit tout particulièrement à l’utilisation, inutile au final, de la seule armée en réserve générale susceptible d’intervenir rapidement sur le champ de bataille (la 7e, une des mieux équipées et des plus mobiles). D’autre part, le GQG n’a en tout et pour tout à sa disposition qu’un maximum de 15 divisions en réserve générale, dont certaines en formation ne sont pas immédiatement disponibles et relèvent de l’état-major de l’Intérieur [37]. Ces réserves, dont la localisation et l’emploi n’ont jamais fait l’objet d’aucune étude précise, il faut le souligner, étaient réparties de manière égale en trois zones géographiques différentes : dans la Marne et l’Aisne au centre du dispositif français, mais aussi derrière la ligne Maginot, déjà abondamment pourvue, et enfin dans le Jura, à la frontière franco-suisse (« lot » suisse).

34Quant à l’acheminement d’unités positionnées derrière la ligne Maginot, qui s’imposera progressivement, il s’accompagne inévitablement de délais longs et d’aléas. Dans la mesure où la ligne Maginot fut progressivement dégarnie (25 des 45 divisions en position transférées) et sans tenir compte des cinq unités de réserve les plus proches de Sedan (premier lot), c’est en définitive un total de plus de 35 divisions qui durent être déplacées dans l’urgence sur des centaines de kilomètres d’est en ouest et dans des conditions nécessairement improvisées, entre le milieu du mois de mai et début juin [38].

35La suite des événements et de la campagne est trop connue pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder : la malheureuse 9e armée en charge d’un front très étendu (145 km) sera laminée en quelques jours seulement par l’attaque allemande [39] (et son commandant, rendu responsable, limogé brutalement le 16 mai et remplacé par Giraud), toutes les tentatives de contre-attaques échoueront, jamais la brèche ainsi ouverte ne sera fermée (le « couloir des Panzers ») et la progression des blindés allemands se poursuivra jusqu’à la mer et l’encerclement du corps de bataille engagé en Belgique. Et le reste de la campagne ne sera que l’inexorable et irrémédiable déclinaison, ou plutôt résolution (au sens quasi mathématique du terme), d’une situation structurellement compromise en quelques jours décisifs, le commandement français n’étant jamais en mesure de reprendre la moindre initiative, de concentrer et d’opposer des moyens significatifs [40].

36Dans le cadre de sa stratégie défensive, le haut commandement français a été conduit à n’écarter aucune hypothèse, sauf très malencontreusement celle d’une offensive massive dans les Ardennes retenue par les Allemands [41] et ce choix l’a entraîné à disperser les forces et les moyens pourtant importants dont il disposait. Aucune de ces trois hypothèses ne s’étant avérée valide, le haut commandement a alors été contraint de parer au plus pressé dans l’urgence et de réorganiser progressivement mais totalement son dispositif en pleine offensive allemande à partir des 18-19 mai, avec en particulier la constitution (ou reconstitution plus exactement) de deux nouvelles armées (6e et nouvelle 7e), regroupées au sein du GA 3 qui s’est vu ainsi assigné un tout autre terrain d’action que celui qui lui avait été attribué initialement (le Jura) : la tentative de « colmatage » de la percée dite de Sedan à la suite de l’effondrement de la 9e armée du fait de l’offensive allemande dans les Ardennes.

37En définitive, le désastre de Sedan et ses effets stratégiques désastreux s’expliquent structurellement tout autant sinon plus par différentes décisions inadaptées dans le domaine de la répartition et de l’affectation des moyens que par la doctrine et les règles d’emploi elles-mêmes. De façon presque mécanique, la défaite est dans sa genèse le produit de l’incapacité de l’armée française à faire face à cette percée inattendue et imprévue qui disloque entièrement une armée, ouvre une brèche qui ne cesse de s’élargir au fil des jours et conduit à l’encerclement du corps de bataille engagé en Belgique. L’absence de réserves importantes ou leur éloignement est une variable lourde ; mais pas la seule. Comment alors l’expliquer ?

38Là encore effets de doctrine et décisions organisationnelles semblent se conjuguer. L’incapacité de l’armée française à organiser et mettre en œuvre en temps voulu une contre-attaque à la hauteur de l’enjeu à la suite de la percée de Sedan renvoie une nouvelle fois à ces deux variables mais de manière difficilement dissociables ou, plus exactement interdépendantes. Les règles d’emploi privilégiant la bataille méthodique, l’établissement d’un front continu, la priorité accordée au « colmatage » préalable avant toute tentative de contre-attaque, ont des effets particulièrement lourds, à commencer par la lenteur dans la préparation et l’exécution des actions incompatible avec le rythme des opérations imposé par les Allemands. La confrontation de deux conceptions différentes de la guerre conduit à un déphasage temporel entre les deux adversaires qui ne cessera de s’accentuer. Et celle-ci entraîne à son tour une incapacité de réaction rapide aux initiatives allemandes et un décalage permanent et sans cesse croissant au fur et à mesure que la désorganisation gagne, les moyens diminuent, les liaisons se font plus difficiles et les armées commencent à se disloquer.

L’ORGANISATION ET L’EMPLOI DES BLINDÉS : DES MOYENS DE CONTRE-ATTAQUE SUBSTANTIELS MAIS INEFFICACES

39Complémentairement à ces trois décisions stratégiques majeures particulièrement lourdes de conséquences quant à la structuration de la situation militaire, il faut aussi souligner le rôle de choix organisationnels ayant trait à l’organisation des chars pourtant tout aussi nombreux (sinon plus) que dans l’armée allemande [42], plus secondaires en apparence mais inadaptés. L’inaptitude de l’armée française à faire face à l’offensive allemande dans les Ardennes renvoie également pour une très large part aux vicissitudes de l’organisation et de l’emploi des blindés et à l’indécision qui a caractérisé la première en ce domaine.

40Depuis la publication de l’ouvrage de De Gaulle en 1934 [43], notamment mais non exclusivement, leur organisation comme leur emploi ont fait l’objet d’interminables discussions, controverses, débats doctrinaux, expérimentations et manœuvres. Mais en dépit de commandes de plus en plus importantes de matériels à partir de 1936-1937 (chars légers d’accompagnement d’infanterie Renault R35 et Hotchkiss H35 de 10 t et H39 de 12 t, chars de combat de cavalerie SOMUA S35 de 20 t, chars moyens Renault D2 de 20 t et lourds B1 bis de plus de 30 t), le statu quo l’emporte quant à leur organisation et leur emploi.

L’emploi des chars : le statu quo doctrinal et organisationnel

41Comme on le sait, la cavalerie engage très tôt sa modernisation, dès 1933-1935, et avec succès (la constitution des DLM) [44], même si celle-ci n’est que partielle (le très médiocre compromis des DLC, adopté tardivement entre la déclaration de guerre et l’offensive allemande, associant une brigade blindée et motorisée et une brigade de cavalerie montée) [45]. Mais la décision de création (adoptée pourtant dans son principe dès 1936 et renouvelée en 1938) et la mise sur pied effective des DCR, toujours reportées dans leur application, interviendront beaucoup trop tardivement pour que ces grandes unités soient suffisamment instruites, pleinement opérationnelles et jouent un rôle actif en mai-juin 1940. Et ce d’autant plus que le format adopté n’est en rien comparable à celui des PzD [46] et que le choix de leurs commandants initiaux sera plus conforme au respect de l’orthodoxie doctrinale concernant l’emploi des chars que novateur [47].

42Deux séries de raisons différentes paraissent avoir joué un rôle décisif en ce domaine : d’une part, la dualité de rattachement des chars en termes d’armes (cavalerie et infanterie), les profonds désaccords doctrinaux au sein de l’institution militaire et l’hostilité d’une partie importante du haut commandement à toute autonomie organisationnelle et doctrinale des chars, bien connus aujourd’hui ; mais également, il faut le souligner, l’absence de matériel adapté en quantité suffisante. La mise au point du char lourd Renault B1 (dont le projet initial remontait pourtant au milieu des années 1920) sera particulièrement longue et difficile, et sa production longtemps faible et finalement tardive [48]. À la déclaration de guerre, il n’existait qu’à 160 exemplaires seulement et n’équipait que quatre bataillons et la grande majorité des chars livrés étaient destinés à un emploi classique d’accompagnement d’infanterie [49].

43En définitive, les chars et les blindés français seront dispersés en quatre entités organisationnelles différentes (DLM, DCR, bataillons de chars de combat, DLC, sans compter les GRCA ou groupes de reconnaissance de corps d’armée), l’infanterie gardera le contrôle de la majorité des chars dans un emploi traditionnel d’accompagnement d’infanterie [50], aucune des différentes propositions de De Gaulle ne sera retenue et quatre ou cinq doctrines d’emploi coexisteront simultanément [51] : accompagnement classique d’infanterie, emploi des grandes unités de cavalerie modernisées et mécanisées (exploration, sûreté, exploitation éventuelle), action de rupture et de contre-attaque des DCR, « manœuvre d’ensemble interarmes ».

44Cette dernière conception, très novatrice, tendait à dépasser les limites de l’emploi des chars propres à la cavalerie et à l’infanterie et visait à faire agir ensemble une DLM, une DCR et une DIM [52]. Elle permet également, incidemment, de mieux comprendre dans ce cadre le format très particulier adopté finalement pour les DCR et tout particulièrement d’une part, leur absence d’éléments de reconnaissance et de sûreté et d’autre part, la faiblesse de leur infanterie portée. Malheureusement, cette conception moderne ne fut que très partiellement mise en œuvre au mois de juin seulement et avec des moyens très diminués (DLM et DCR très partiellement reconstituées après les premiers engagements). Au mois de mai, les DCR furent engagées de manière isolée avec les résultats que l’on sait, les DLM étant employées et « piégées » en Belgique. D’autre part, cette doctrine en gestation a été trop tardivement définie pour qu’elle puisse sortir de la confidentialité et être assimilée et maîtrisée par le commandement au niveau armées et corps d’armées, responsables de l’emploi.

Une action dispersée et aux effets limités

45L’absence d’actions coordonnées d’ensemble, la fragmentation et la dispersion quasi systématique des moyens à tous les niveaux au détriment de leur concentration, et même leur utilisation en défensive dans le cadre de tentatives de colmatage, sous la forme de « bouchons », conduiront à la dépense inutile des DCR et de leurs moyens pourtant non négligeables, dans la plus grande confusion le plus souvent et sans effets sur le déroulement des opérations, tant au plan tactique que stratégique. En comparaison, comme on le sait, tout autre sera l’utilisation des chars par les Allemands, même s’il faut se garder d’exagérer la puissance des PzD comme l’homogénéité de leur corps blindé [53] qui ont été, l’une comme l’autre, considérablement surévaluées pendant longtemps. Et l’armée allemande connaîtra également des problèmes de disponibilité en matériels et de recomplètement des dotations [54].

46Mais comme on le sait, tous les chars allemands disponibles sont attribués à une arme spécifique nouvelle (la Panzerwaffe) et versés aux PzD, lesquelles disposent de moyens sans commune mesure avec les DCR improvisées et elles agiront de manière coordonnée par paire ou par trois au sein de corps ou de groupements blindés soutenus par les divisions d’infanterie motorisées (au nombre de six seulement) et toujours en liaison étroite avec l’aviation. Beaucoup plus que le nombre global des chars, dépourvu de toute signification opérationnelle, ce sont la doctrine et les conditions d’emploi, l’organisation et le commandement des PzD qui ont fait la différence. Et ce d’autant plus qu’elles ne constituaient pas de simples divisions de chars comme on a trop tendance à le croire, mais un véritable « système d’armes » intégré, fondé également sur une infanterie motorisée nombreuse et puissante (dont les infiltrations seront directement à l’origine de la traversée de la Meuse, sans intervention des chars dans un premier temps) et bénéficiaient d’un appui aérien rapproché et direct de bombardiers en piqué Junkers 87 Stuka.

47Le seul groupement cuirassé français existant au 10 mai (confié au général Keller, inspecteur des chars) n’avait pas de vocation opérationnelle. Il était dépourvu d’éléments organiques de corps d’armée (EOCA) et ne constituait qu’une entité administrative et logistique. Les DCR seront engagées les unes après les autres sans aucune coordination pour tenter de contrecarrer la percée allemande. Les trois premières DCR seront dépensées et largement disloquées sans résultats notables. Dans le secteur de la 2e armée, la contre-attaque de la 3e DCR au sud de Sedan avortera les 14-15 mai et le commandement la dissociera pour l’utiliser de manière fragmentée en défensive ; dans la zone de la 9e armée, le même scénario se reproduira les 14-15 pour la 1re DCR. Après différents retards, elle se retrouvera isolée en première ligne au sud de Charleroi, se fera surprendre et détruire durant son ravitaillement en essence ; les 15-16, la 2e DCR sera fractionnée pour son acheminement d’Hirson à Laon et engagée de manière fragmentée avant de se voir confier également une mission défensive. En quelques jours, les seuls moyens de contre-attaque à la disposition du haut commandement ont été consommés dans des actions de détail sans effets majeurs [55].

48Et comme on le sait, seule la 4e DCR obtiendra quelques succès tactiques. Pour exceptionnelle et marginale dans ses effets qu’elle ait été, l’action de cette dernière unité, pourtant totalement improvisée, est cependant particulièrement intéressante dans la mesure où elle laisse apercevoir ou entrevoir un autre emploi des chars, très différent et autrement efficace, sous un commandement plus décidé et incisif [56]. Mais les groupements de moyens blindés (DLM et DCR) constitués ultérieurement dans la deuxième phase de la campagne (Petiet, Audet, Buisson, du nom de leurs commandants) auront essentiellement pour fonction de chercher à compenser la faiblesse des moyens des unités reconstituées [57] et à les rassembler dans des entités improvisées à la valeur opérationnelle très limitée, faute de matériels en quantité suffisante à ce moment.

49Problèmes organisationnels, doctrines et conditions d’emploi sont donc étroitement liés et interagissent dans cette utilisation désastreuse des seuls moyens mécanisés encore disponibles (les trois DLM ayant été engagées en Belgique). On pourrait multiplier la mise en évidence d’autres carences organisationnelles qui ont affecté l’efficacité de l’action de l’armée dans différents domaines : mobilisation déficiente des renseignements permettant de déceler les intentions et les actions principales adverses en temps voulu (la répartition des forces évoquée plus haut n’en étant que l’effet) [58] ; liaisons et coordination au sein du commandement et entre celui-ci et les unités du fait de la faiblesse des transmissions ; sans même parler des propres structures éclatées du haut commandement et de leur localisation, ou encore de l’instruction et de l’entraînement souvent insuffisants des unités. Ils ne trouvent pas à proprement parler leur origine dans la doctrine défensive ou les préceptes de la « bataille méthodique » en tant que tels mais ont pesé aussi lourd que les faiblesses doctrinales dans l’incapacité de l’armée française à faire face à une guerre de mouvement à laquelle elle n’était pas véritablement préparée.

Conclusion : les paradoxes d’une défaite sans appel

50Dans ces conditions, l’armée française a constitué pour la Wehrmacht ce que D. Showalter appelle un adversaire « coopératif » dont les propres faiblesses (à commencer par les décisions et les choix évoqués, qu’ils soient de nature stratégique ou organisationnelle) ont joué un rôle tout aussi important dans l’issue du conflit que la supériorité doctrinale, stratégique et tactique allemande. En définitive, la défaite de 1940 sanctionne sur le plan militaire l’incapacité durable de l’institution militaire à se réformer à la fin des années 1930, c’est-à-dire à élaborer un corps de règles professionnelles, une organisation des moyens et une stratégie opérationnelle appropriés et adaptés à l’égard de la menace allemande, pourtant bien connue depuis longtemps dans sa nature, ses principales composantes et ses modes opératoires [59].

51En France, le développement des nouvelles technologies militaires (les chars et l’aviation mais aussi les transmissions qui sont un domaine trop souvent négligé) a généré des tensions internes fortes limitant leur autonomisation et conduisant à leur dépendance institutionnelle et doctrinale. L’infanterie a imposé ses vues et ses conceptions en fonction de son rôle pendant la Grande Guerre et des positions occupées au sommet de l’institution militaire, dans la haute hiérarchie comme au Conseil supérieur de la guerre, alors qu’en Allemagne comme en Angleterre, il en est allé autrement, sous des formes différentes, du fait de la spécificité des configurations de relations entre armes et des contextes (défaite de 1918 et refondation de l’armée allemande dans le cadre du régime nazi dans les années 1930 pour la première ; armée de terre faible chez la deuxième). En définitive, d’une certaine manière, seule la cavalerie « tirera son épingle du jeu » en raison de l’ancienneté, de l’institutionnalisation antérieure, de la légitimité de l’arme dans le cadre d’une modernisation de ses missions traditionnelles ; mais partiellement seulement et sans pour autant régler la question de l’attribution institutionnelle (en termes d’armes) des chars qui a conditionné leur organisation et leur emploi [60].

52Si le « conservatisme » de l’institution militaire a été souvent souligné dans cette perspective comme principale variable explicative, le paradoxe est qu’elle n’était pas pour autant dépourvue de novateurs (Flavigny, Héring, Doumenc, Prioux, Altmayer, Delestraint, de Gaulle, etc.), qui n’étaient pas tous marginaux au sein de l’institution. Et le pouvoir politique n’interviendra pas en ce « domaine réservé » pourtant décisif, incapable d’imposer à l’institution une réforme doctrinale pour des raisons qui restent encore largement à préciser mais auxquelles le mauvais fonctionnement des instances politico-militaires n’est sans doute pas étranger [61]. Jamais sans doute une guerre n’aura été préparée depuis des années avec des moyens aussi considérables [62] et n’aura dans le même temps conduit à un désastre d’une telle ampleur et d’une telle rapidité.

53Faut-il pour autant incriminer sinon « condamner » sans appel et la stratégie défensive adoptée et la doctrine opérationnelle de la « bataille méthodique » ? Rien n’est moins sûr dans la mesure où les choses ne sont pas aussi simples. La stratégie défensive, dictée pour partie par le rapport des forces et la nécessité de combler le retard français, avait sa logique et sa cohérence. En définitive et paradoxalement, la suite de la guerre validera largement ses présupposés (une guerre longue où les capacités de production, les facteurs économiques et industriels seront déterminants). Et en dépit des insuffisances dans certains domaines (l’aviation, et tout particulièrement le bombardement, la défense anti-aérienne, essentiellement), il ne fait pas de doute que l’armée française était beaucoup mieux équipée en mai 1940 qu’à la déclaration de guerre, l’effort de production ayant été considérable entre ces deux dates. On peut dire la même chose de la contribution anglaise, la consistance et la capacité de la BEF s’étant notablement accrues.

54Quant à la conception de la bataille méthodique, si elle n’a pas permis de faire face à l’attaque allemande et s’est révélée partiellement inadaptée, elle est loin d’être la seule variable explicative comme on s’est efforcé de le mettre en évidence. Et il n’en demeure pas moins qu’elle n’était pas aussi éloignée qu’on pourrait le croire des conceptions mises en œuvre ultérieurement et avec succès tant par l’armée soviétique que par l’armée américaine. Paradoxalement, la bataille méthodique, sous sa forme américaine ou soviétique (rôle de l’infanterie et surtout de l’artillerie sans cesse croissant au fil de la guerre, emploi beaucoup plus limité des chars), a eu finalement raison dans la durée de la Blitzkrieg allemande. En définitive, la campagne de France apparaît comme un « cas d’école », tout à la fois exemplaire (dans sa rapidité comme dans sa forme pure et ses modalités), mais aussi très spécifique, et donc non nécessairement transposable ou généralisable.

55Dans un contexte donné d’isolement international et d’absence d’alliances politico-militaires, lequel n’est pas une variable extérieure et indépendante mais le produit d’une politique à laquelle l’institution militaire n’est pas totalement étrangère [63], il doit beaucoup à deux spécificités : d’une part, à l’avantage temporaire de l’initiative et de la surprise dont bénéficie l’attaquant. Mais, d’autre part, il est aussi fonction de la particularité géostratégique française qui en fait un pays extrêmement vulnérable et difficile à défendre du fait de son absence de profondeur stratégique, le « miracle de la Marne » constituant en définitive une exception. Mais cette fois-ci, le « miracle » ne s’est pas renouvelé. Et dans cette issue fatale et désastreuse, certains choix et décisions stratégiques du haut commandement ont pesé particulièrement lourd. Ils ont affaibli les capacités d’action ou de réaction de l’institution militaire et ont considérablement aggravé les effets de ces deux particularités.

Image 2
Organisation et composition comparées des grandes unités de chars ou de cavalerie [64] (d’après Saint-Martin, op. cit. essentiellement)

Notes

  • [1]
    Dans cette perspective, voir tout particulièrement : L. Mysyrowicz, Autopsie d’une défaite. Origines de l’effondrement militaire français, Lausanne, L’Âge d’homme, 1973 ; H. Dutailly, Les problèmes de l’armée de terre française 1935-1939, Paris, Imprimerie nationale, 1980 ; J. Doise et M. Vaïsse, Diplomatie et outil militaire, 1871-1969, Paris, Le Seuil, réédition « Points-Histoire », 1992 ; R. Doughty, The Seeds of Disaster. The Development of the French Army Doctrine 1919-1939, Hamden (Connecticut), Archon Press, 1985 ; P. Masson, Histoire de l’armée française de 1914 à nos jours, Paris, Perrin, 1999.
  • [2]
    On ne s’intéressera donc pas ici aux explications plus anciennes, à la pertinence limitée, comme par exemple (dans des registres très divers), l’inégalité démographique, l’inefficacité des gouvernements de la IIIe République (et tout particulièrement du Front populaire), l’infériorité en armements ou encore la « trahison des classes possédantes ». Pour bien réels et contraignants qu’aient été certains effets (faiblesse relative du pouvoir exécutif, coopération difficile avec certains industriels, pénurie de certains armements et matériels, etc.), ces différents facteurs ne semblent plus aujourd’hui avoir été véritablement déterminants. On ne traitera pas non plus d’un autre élément central d’explication, complémentaire mais relativement externe à l’institution militaire (pas totalement cependant), soulignant l’incapacité de la France, du fait de sa politique étrangère, à constituer une coalition politico-militaire contre l’Allemagne nazie.
  • [3]
    Il apparaît dans cette perspective que la plupart des chiffres cités au procès de Riom par l’accusation et les témoins (dont de nombreux généraux) peuvent aujourd’hui être considérés comme largement erronés. Mais la recherche a été très longtemps tributaire de ces estimations impressionnistes et intéressées, fréquemment reprises.
  • [4]
    Bien évidemment, la défaite ne saurait relever uniquement d’une explication militaire, même si ces facteurs sont les plus immédiats et les plus directs dans leurs conséquences. L’histoire politique et l’histoire militaire étant très largement dissociées, à de rares exceptions près, toute la difficulté d’une explication globale et convaincante de la défaite réside dans l’articulation des facteurs politiques et militaires qui interagissent. Le choix de mettre ici l’accent sur certains facteurs militaires ne signifie donc nullement que les facteurs proprement politiques soient tenus pour quantité négligeable. De toute évidence, la politique défensive menée par les différents gouvernements dans l’entre-deux-guerres s’explique par l’audience très forte des mouvements pacifistes et les divisions tout à la fois de l’opinion, des partis politiques et des gouvernements eux-mêmes face à l’attitude à adopter à l’égard de l’Allemagne et de la possibilité d’un conflit armé, qui ont conditionné la politique étrangère de la France.
  • [5]
    Dans cette perspective, l’institution militaire semble avoir pesé au moins en partie (on pense tout particulièrement à l’armée de l’air et au général Vuillemin) dans le sens de l’inaction et de la passivité lors de la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936, la crise des Sudètes en septembre 1938 et de la déclaration de guerre ; au demeurant, elle n’est pas la seule dans la mesure où cette inaction s’explique tout autant, voire davantage par les hésitations diplomatiques liées à de profondes divisions politiques et à des stratégies différentes.
  • [6]
    « Expliquer la défaite par la faillite sociale, morale et politique du régime de la IIIe République est un peu trop facile, souligne M. Vaïsse dans cette perspective. Cette image d’une France décadente a été forgée par le régime de Vichy à des fins de propagande et a été propagée par l’historiographie de l’après-guerre » (« Mai-juin 1940. Défaite française, victoire allemande sous l’œil des historiens étrangers », Autrement, no 62, mars 2000). Sans se cantonner à une histoire classique purement événementielle et superficielle des « grandes décisions » et des « grands hommes », il paraît difficile d’évacuer la densité et l’épaisseur événementielles propres à ces journées décisives, comme les décisions prises par les responsables politiques et militaires ou les multiples interactions concrètes qui conditionnent les comportements des acteurs, sauf à verser dans une conception déterministe, mécanique et totalement déshumanisée de l’histoire comme processus sans sujets ou sans acteurs.
  • [7]
    Où l’on ne peut qu’être frappé du nombre et de la qualité tout à la fois des travaux, tout particulièrement aux États-Unis. Voir par exemple dans cette perspective M. Alexander, The Republic in Danger. General Maurice Gamelin and The Politics of French Defence 1933-1940, Cambridge, Cambridge University Press, 1993 ; J. Blatt (ed.), The French Defeat of 1940 : A Reassessment, Providence, Bughahn Books, 1999 ; R. Doughty, The Seeds of Disaster. The Development of the French Army Doctrine 1919-1939, op. cit. ; R. Doughty, The Breaking Point : Sedan and the Fall of France. June 1940, Hamden (Connecticut), Archon Press, 1990 ; N. Ingram, The Politics of Dissent. Pacifism in France 1919-1939, Oxford, Oxford University Press, 1991 ; E. Kier, Imagining War : French and British Military Doctrine between the Wars, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1997 ; E. Kiesling, Arming against Hitler : France and the Limits of Military Planning, Lawrence, University Press of Kansas, 1996 ; E. May, Strange Victory : Hitler’s Conquest of France, New York, Hill & Wang, 2001.
  • [8]
    Le problème des « classes creuses », lié à la chute brutale de la natalité durant les années de guerre, a entraîné dans la seconde moitié des années 1930 jusqu’à une division par deux du volume du contingent annuel (au lieu de 250 000, il tombe à 149 000 en 1935, 117 000 en 1936, 126 000 en 1937, 146 000 en 1938 et 150 000 en 1939). Voir à ce propos J. Feller, Le dossier de l’armée française. La guerre de « cinquante ans » 1914-1962, Librairie académique Perrin, 1966, p. 174-221.
  • [9]
    C’est cette impossibilité quasi objective d’action directe contre l’Allemagne qui est largement à l’origine des opérations périphériques offensives menées (Norvège) ou projetées (Finlande, Caucase soviétique).
  • [10]
    Voir dans cette perspective J. Gunsburg, Divided and Conquered. The French Hight Command and the Defeat of the West, Westpost (Connecticut), Greenwood Press, 1979 ; « Coupable ou non ? Le rôle du général Gamelin dans la défaite de 1940 », Revue historique des armées, no 4, 1979 ; M. Alexander, The Republic in Danger. General Maurice Gamelin and the Politics of French Defence 1933-1940, op. cit. ; Mai-juin 1940. Défaite française, victoire allemande sous l’œil des historiens étrangers (sous la dir. de M. Vaïsse), op. cit. ; et tout particulièrement R. Doughty, « L’échec de la logique et de la raison ». Si leur perspective présente l’avantage de remettre en cause les explications déterministes et réductrices de la défaite, on peut se demander cependant s’ils ne vont pas parfois trop loin dans l’autre sens, celui de l’indétermination et de la contingence.
  • [11]
    On pourrait dire la même chose de l’armée de l’air. En dépit des rêves douhettistes de certains de ses responsables, l’aviation de chasse fera l’objet d’une priorité pour des raisons tout à la fois doctrinales (son rôle défensif), mais aussi industrielles et techniques (il est beaucoup plus facile et rapide de construire un chasseur qu’un bombardier). Mais le bombardement ne constituera pas pour autant une préoccupation secondaire dans la mesure où l’on compte plus d’unités de bombardement que de groupes de chasse. Sa grande faiblesse pendant la campagne de France s’explique par les retards accumulés dans la construction et les livraisons d’appareils modernes. Quant à son emploi, il fera également l’objet de nombreuses improvisations dictées par les circonstances et, tout particulièrement, l’incapacité de l’armée de terre à s’opposer à la progression des colonnes blindées et motorisées allemandes. Dans le cadre de la doctrine de coopération, le bombardement recevra la mission de s’attaquer directement à elles, fortement protégées par une DCA redoutable, de jour, à basse altitude, par petits effectifs et sans protection de chasse la plupart du temps, alors qu’il n’avait jamais été prévu pour cela. Cet emploi sera à l’origine de pertes particulièrement lourdes. Voir à ce propos Ph. Garraud, « L’action de l’armée de l’air en 1939-1940 : facteurs structurels et conjoncturels d’une défaite », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 202-203, avril-septembre 2001 ; et « L’aviation de bombardement française pendant la campagne 1939-1940 : capacités et emploi », Revue historique des armées, no 3, septembre 2001.
  • [12]
    Statistiques empruntées à la guerre de 1914-1918 spécifiant la quantité et la nature des matériels requis pour enfoncer un front x, sur une largeur y, sur une profondeur z et en un temps t.
  • [13]
    J. Benoist-Méchin, Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident, 10 mai - 10 juillet 1940, Paris, réédition Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1981 (1re éd., Albin Michel, 1956), p. 749-750.
  • [14]
    D. Showalter, « Ce que l’armée française avait compris de la guerre moderne », « Mai-juin 1940... », op. cit.
  • [15]
    Indicateur particulièrement éclairant même si approximatif (il ne s’agit de prétendre que les plus de 300 000 chevaux de différence aient tous été tués) : au 30 mars 1940, les armées disposaient de 400 000 chevaux. On n’en recensait plus que 78 000 seulement en zone non occupée au moment de l’entrée en vigueur de l’armistice le 25 juin (J.-J. Arzalier, « La campagne de mai-juin 1940. Les pertes », C. Levisse-Touzé, dir., La campagne de 1940, Tallandier, 2001, p. 433).
  • [16]
    K.-H. Frieser, « La légende de la Blitzkrieg », « Mai-juin 1940... », op. cit., qui souligne que cette conception était moins planifiée et constituée en doctrine officielle par l’état-major qu’elle n’a constitué une initiative des commandants de Panzer-Divisionen (PzD) sur le terrain participant d’un style de commandement nouveau.
  • [17]
    Marc Bloch soulignait dans cette perspective : « Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu de plus grave » (M. Bloch, L’étrange défaite, réédition Folio, p. 66). Dans un autre registre, voir également D. Showalter, « Ce que l’armée française avait compris de la guerre moderne », art. cité.
  • [18]
    Général A. Beaufre, Le drame de 1940, Paris, Plon, 1965, p. 233 et 235. Voir également à ce sujet, les nombreuses notations du général Doumenc lui-même (général A. Doumenc, « Journal du GQG », F. Delpla, Les papiers secrets du général Doumenc. Un autre regard sur 39-40, Olivier Orban, 1992). Major général du GQG et à ce titre assurant la liaison et la coordination entre Gamelin, commandant en chef, et Georges, commandant du front nord-est, son rôle organisationnel plus que décisionnel à proprement parler, sa personnalité, le caractère inédit et la date de rédaction de ces documents (de l’été 1940 au début de 1941) en font un témoin précieux, non engagé dans des justifications a posteriori, contrairement aux mémoires de Gamelin et Weygand.
  • [19]
    Op. cit., p. 141 (le général Blanchard n’en prendra pas moins le commandement du GA 1 dans des conditions confuses après la mort du général Billotte le 23 mai, à la suite de l’accident survenu le 21 alors qu’il rentrait de la conférence d’Ypres). Marc Bloch notait par ailleurs : « J’ai déjà suffisamment insisté sur les effets de la surprise. Le mot ne doit pas être entendu que dans son sens purement stratégique. Les pires paralysies du caractère eurent leur origine dans l’état de stupéfaction et de scandale [c’est nous qui soulignons] où un rythme de guerre inopiné jeta des hommes préparés, par leurs éducateurs, à une tout autre image du combat. Ce choc psychologique [ibid.] n’épargna pas les officiers de troupe » (op. cit., p. 139-140).
  • [20]
    Tirant les enseignements des premiers engagements et des tactiques mises en œuvre par l’armée allemande, elle visait à constituer et organiser de manière non linéaire des môles de résistance en « hérisson », fermés et défendus de tous côtés et utilisant l’artillerie en première ligne pour des tirs directs contre les chars allemands, et se développera surtout dans la deuxième phase de la campagne lors de la bataille de la Somme et de l’Aisne.
  • [21]
    Quatre armées entières ont été perdues (la 1re armée renforcée de la plupart des grandes unités et des moyens de la 7e après l’abandon de l’option Breda du plan Dyle, la British Expeditionary Force, et la 9e armée) avec tout leur équipement et matériel, soit de 30 à 40 divisions.
  • [22]
    Se référer à ce propos à J.-C. Allain, « La France et la neutralité helvétique et espagnole en 1939-1940 », Colloque international des Universités de Neuchâtel et Berne (1983), Les États neutres européens et la Seconde Guerre mondiale, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière, 1985, p. 337-356 ; D. Pedrazzini, « Les planifications franco-suisses de 1936 à 1940 », C. Levisse-Touzé (dir.) La campagne de 1940, op. cit., p. 502-513. L’hypothèse suisse est le plus souvent considérée comme marginale, voire anecdotique alors qu’elle a constitué une préoccupation centrale du haut commandement pendant longtemps. Ce n’est que tardivement qu’elle est abandonnée, les 19-20 mai, date à laquelle les Allemands atteignent dans une tout autre direction la côte de la mer du Nord. Voir à ce sujet général A. Doumenc, « Journal du GQG », op. cit.
  • [23]
    Les chiffres varient parfois d’une source à l’autre dans des proportions non négligeables. Outre la localisation précise des unités effectuée à partir de l’ordre de bataille, on s’est fondé complémentairement sur les indications de C. Chapon, « L’armée de terre française : 2 septembre et 9 mai 1940 », Revue historique des armées, no 4, 1979 ; P. Le Goyet, La défaite 10 mai - 25 juin 1940, Paris, Economica, 1990 ; P. Rocolle, La guerre de 1940 : la défaite (10 mai - 25 juin), t. 2, Paris, A. Colin, 1990 ; B. Chaix, Fallait-il entrer en Belgique ? Décisions stratégiques et plans opérationnels de la campagne de France, Paris, Economica, 2000. Des données très précises et fiables (issues de SHAT, Historiques des grandes unités françaises 1939-1945, Vincennes, 1967) sur la composition détaillée et la localisation des grandes unités sont également disponibles sur Internet (voir par exemple : france1940.free.fr).
  • [24]
    En ce domaine, l’étude approfondie de la planification opérationnelle allemande du général L. Koeltz, Comment s’est joué notre destin. Hitler et l’offensive allemande du 10 mai 1940, Paris, Hachette, 1957, fondée sur des sources allemandes, constitue toujours une référence en dépit de son âge. Cependant, la défaite française n’est pas le seul produit de l’offensive allemande. Relationnellement elle est aussi le fruit de l’incapacité de l’armée française à y faire face, domaine en lequel on ne peut que regretter que l’auteur ne s’aventure pas du fait de sa position particulière au moment des faits (il était aide-major général au GQG, collaborateur et adjoint direct du général Doumenc et, à ce titre, observateur privilégié du fonctionnement du haut commandement).
  • [25]
    Se reporter tout particulièrement à B. Chaix, Fallait-il entrer en Belgique ?, op. cit. Le refus des généraux Gamelin et Georges de prendre en charge cette fonction de coordination politico-militaire pourtant essentielle n’est pas étrangère à ces phénomènes, aggravés de surcroît par la mort accidentelle du général Billotte.
  • [26]
    On ne compte pas ici la 6e armée (Touchon), ex-armée des Alpes durant la « drôle de guerre », remplacée par un simple « détachement d’armée », qui s’est progressivement vue retirer ses grandes unités durant cette période et ne constitue plus au moment de l’offensive allemande qu’un cadre dépourvu de moyens opérationnels, essentiellement un état-major stationné en Côte-d’Or.
  • [27]
    Hormis la 6e armée qu’on vient d’évoquer, en attente d’un emploi, le GA 3 est formé uniquement de la 8e armée (Garchery puis Laure) à laquelle, curieusement, personne ne semble s’être intéressé. Réserves d’armée incluses, elle comprenait pourtant quatre corps d’armée (avec les éléments organiques correspondants), neuf divisions d’infanterie, deux bataillons de chars modernes et une brigade de cavalerie montée qui bordent la frontière franco-suisse à partir de l’extrême sud de l’Alsace. Mais à proximité immédiate et dans les départements du Doubs, du Jura et de la Haute-Saône limitrophes, se trouvaient également stationnées cinq divisions d’infanterie en réserve générale du GQG : 5e DIC, 7e DINA, 28 et 29e DI et 2e DIP (polonaise).
  • [28]
    Quatre des cinq divisions légères de cavalerie (DLC) hybrides, dont l’emploi a été jugé adapté au terrain accidenté des Ardennes, deux brigades supplémentaires de cavalerie montée, plusieurs divisions de série B, dont deux céderont et seront à l’origine initiale de la percée.
  • [29]
    Dans des perspectives différentes, voir par exemple Ch. de Gaulle, Le fil de l’épée, Paris, Berger-Levrault, 1932 (1re éd.) ; J. Snyder, The Ideology of the Offensive. Military Decisions-Making and the Disasters of 1914, Ithaca, Cornell University Press, 1984 ; S. Audouin-Rouzeau et A. Becker, La Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1998 ; P. Masson, Histoire de l’armée française de 1914 à nos jours, Paris, Perrin, 1999.
  • [30]
    B. Chaix, Fallait-il entrer en Belgique ?, op. cit.
  • [31]
    Phénomène jamais évoqué, semble-t-il, l’engagement en Belgique des trois seules DLM constituées, grandes unités de cavalerie les plus comparables aux divisions blindées allemandes (mais limitées par une doctrine d’emploi restrictive), qui regroupaient 600 chars et rassemblées en un « corps de cavalerie », a eu par ailleurs pour effet de contribuer à interdire toute « manœuvre d’ensemble » interarmes en réponse à l’attaque allemande dans les Ardennes, nouvelle conception en gestation, très moderne, reposant sur l’emploi combiné d’un corps comprenant une DLM, d’une DCR et d’une DIM. Cette conception permet de mieux comprendre également le format adopté pour les DCR dans la mesure où cette organisation permettait de pallier leur absence d’éléments de reconnaissance et à la faiblesse de leur infanterie en intégrant les DCR dans un ensemble plus large et beaucoup plus cohérent (on reviendra sur cette question dans la dernière partie).
  • [32]
    Accessoirement, elle permettait également d’ouvrir une perspective stratégique autorisant une action offensive à terme, la plaine belge étant la voie d’accès la plus ouverte et la plus directe vers l’Allemagne. La manœuvre Dyle-Breda constitue donc une remise en cause de la stricte posture défensive et une réorientation de la politique de défense française qui n’a sans doute pas été assez soulignée en tant que telle.
  • [33]
    André Géraud parle de véritable « idée fixe » de Gamelin (Pertinax, Les fossoyeurs, Paris, Le Sagittaire, 1946, p. 66). Dans la mesure où elle privilégie les facteurs politiques au détriment des considérations militaires, cette décision est sans doute révélatrice du fort degré d’intégration de Gamelin au système politique.
  • [34]
    B. Chaix, op. cit.
  • [35]
    En ce domaine, il est certain que des choix organisationnels relativement secondaires a priori et indépendants de la doctrine ont également pesé lourds. Par exemple, alors que la vitesse d’exécution conditionnait totalement la capacité des unités engagées à atteindre les positions prescrites et était un élément central de la réussite de la manœuvre, la répartition des groupements de transport du train s’est révélée inadaptée : si la 1re armée s’en voyait attribuer logiquement quatre sur onze, la 7e armée deux et la 9e armée un seulement, quatre étaient affectés à la 2e armée dont la mission était pourtant totalement défensive et statique. Sur cette question très négligée, voir P. Rocolle, La guerre de 1940, t. 1 : Les illusions : novembre 1918 - mai 1940, Paris, Armand Colin, 1990, p. 296-297.
  • [36]
    On ne prétendra pas pour autant qu’une stratégie différente aurait permis d’éviter la défaite de la France, même si elle aurait pu vraisemblablement la rendre moins rapide. D’autre part, après l’écrasement de la Pologne et, antérieurement, les abandons successifs de la politique française en 1936 (absence de toute réaction à la réoccupation militaire de la Rhénanie) et 1938 (crise des Sudètes et abandon de la Tchécoslovaquie), il était extrêmement difficile d’un point de vue politique de rester passif une nouvelle fois et de ne pas intervenir en Belgique ; et ce tant d’un point de vue interne (l’effet démoralisant de l’inaction de la « drôle de guerre » sur l’« opinion » tant civile que militaire) qu’externe (la crédibilité de la France vis-à-vis des quelques pays pouvant encore constituer des alliés potentiels : Roumanie, Grèce, Turquie, Yougoslavie). Au final, on peut se demander si les considérations politiques, au sens général du terme, ne l’ont pas emporté sur les exigences militaires et opérationnelles.
  • [37]
    Sur cette question importante trop longtemps négligée, on ne peut que renvoyer une nouvelle fois au témoignage direct et très bien informé (et pour cause, il en a été le principal organisateur) du général A. Doumenc, « Journal du GQG », F. Delpla, op. cit. qui écrit : « Les grandes unités à la disposition immédiate du haut commandement à la date du 10 mai étaient en tout petit nombre. Le général Georges avait trois divisions qu’il répartit aussitôt et le général Gamelin s’était réservé trois divisions, que le Nord-Est ne pouvait utiliser sans son acquiescement car il les destinait éventuellement à renforcer l’armée des Alpes. Ce nombre réduit de grandes unités allait fondre dès le début » (p. 217 ; voir également p. 224 et 272).
  • [38]
    Doumenc donne même le chiffre de 40 divisions transférées entre le 21 mai et le 8 juin, les mouvements de « rocade » s’accélérant entre le 26 et le 29 mai pour garnir la ligne de défense Somme-Aisne (ibid., p. 311). Dans ces conditions, il est clair que l’armée française perdait le seul avantage tactique de la défensive : une installation et une connaissance solides du terrain occupé.
  • [39]
    Se reporter par exemple à : général A. Doumenc, Histoire de la Neuvième armée, Paris-Grenoble, Arthaud, 1945, ouvrage ancien mais très détaillé ; M. Vaïsse (dir.), Ardennes 1940, Paris, Éditions Henri Veyrier, 1991. Ce n’est pas un hasard si des treize officiers généraux morts au combat pendant la brève campagne de mai-juin 1940, cinq appartenaient à la 9e armée dont trois généraux de DLC (Barbe, Berniquet et d’Humières).
  • [40]
    Voir par exemple J. Benoist-Méchin, Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident, op. cit. ; G. Chapman, Six semaines de campagne. 1940, Paris, Arthaud, 1972 ; C. Paillat, Le désastre de 1940, 3 t., Paris, Laffont, 1985 ; P. Rocolle, La guerre de 1940, t. 2 : La défaite (10 mai - 25 juin), op. cit.
  • [41]
    Les raisons de cette impasse restent largement à préciser. En ce domaine, on ne peut en effet s’en tenir, comme c’est le plus souvent le cas, au propos péremptoire du maréchal Pétain affirmant que si les Allemands s’aventuraient dans les Ardennes « on les repincera(it) à la sortie »..., alors qu’il n’avait plus de responsabilités militaires directes depuis 1931 et qu’il n’a été ministre de la Guerre que brièvement en 1934. Il est beaucoup trop facile et rapide de faire de Pétain (comme de Weygand, qui a abandonné ses fonctions en 1935) le principal responsable de la défaite de 1940, comme le fait, par exemple J.-P. Azéma (« Le choc armé et les débandades », J.-P. Azéma et F. Bédarida (dir.), La France des années noires, Le Seuil, 1993, p. 105-106).
  • [42]
    Aujourd’hui, après bien des polémiques, on peut considérer que la question du nombre des chars de part et d’autre est en voie d’être définitivement tranchée au moins dans le sens de la parité, les chars allemands bénéficiant d’un avantage en termes de vitesse (encore que celui-ci ne soit que très relatif en terrain libre) et d’autonomie (sauf pour le SOMUA, du nom de la Société d’outillage mécanique et d’usinage d’artillerie appartenant comme Hotchkiss à Schneider) considéré unanimement comme le meilleur engin du moment), les chars français de celui de l’armement et de la protection blindée (G. Saint-Martin, L’arme blindée française, t. 1 : Mai-juin 1940 : les blindés français dans la tourmente, Paris, Economica, 1999).
  • [43]
    Rappelons qu’il proposait la création d’un corps de bataille autonome de six divisions cuirassées, rassemblant 3 000 chars, et une division légère (pour l’exploration et la sûreté éloignée) au service d’une conception offensive. Chaque division devait comprendre : une brigade blindée à deux régiments (chars lourds et moyens) plus un bataillon (chars légers) ; une brigade d’infanterie mécanisée à deux régiments plus un bataillon ; une brigade d’artillerie à deux régiments plus un groupe de DCA ; un régiment de reconnaissance et des services (génie, transmissions, camouflage) ainsi qu’un groupe d’aviation d’observation. Des réserves organiques importantes devaient compléter la composition de ce corps : une brigade de chars lourds, une brigade d’artillerie lourde, trois régiments de service (génie, transmissions, camouflage), un régiment d’aviation de reconnaissance et un autre de chasse (Ch. de Gaulle, Vers l’armée de métier, 1re éd., Paris, Berger-Levrault, 1934). Les DCR finalement mises très tardivement sur pied en 1940 seront très éloignées de ce modèle. En revanche, le corps blindé allemand, sous un format légèrement différent (plus de divisions mais sensiblement moins de chars par division), sera relativement conforme au projet de De Gaulle.
  • [44]
    Les divisions légères mécaniques (DLM) rassemblaient plus de 10 000 hommes, 3 000 véhicules et 180 chars (90 S35 et autant de H39) sans compter les blindés de reconnaissance (G. Saint-Martin, L’arme blindée française, t. 1 : Mai-juin 1940 : les blindés français dans la tourmente, op. cit.). Voir également à ce sujet R. Nayberg, « L’emploi des chars dans la cavalerie française entre 1919 et 1939 », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 168, octobre 1992, p. 125-141.
  • [45]
    Ainsi seront créées en février-mars 1940, à partir des trois divisions de cavalerie (DC) existantes et à titre temporaire et provisoire (l’objectif étant d’avoir à terme huit DLM), cinq divisons légères de cavalerie (DLC) hybrides comportant une brigade légère mécanique (BLM) à deux régiments (automitrailleuses de découverte et de reconnaissance, et dragons portés), identiques à celles des DLM, et une brigade de cavalerie montée à deux régiments également, complétées par un régiment d’artillerie.
  • [46]
    Les DCR regroupaient 6 500 hommes, 1 400 véhicules et 160 chars (70 B1 bis et 90 H39) alors que les Pz-D rassemblaient 12 000 hommes, 2 400 véhicules et 220, 270 ou 320 chars selon le type (G. Saint-Martin, op. cit.).
  • [47]
    Tous les trois seront relevés très rapidement de leur commandement.
  • [48]
    Il en ira de même de la construction du SOMUA S35. En définitive, les dotations des DCR et des DLM devront être complétées par des Hotchkiss H39, ce qui diminuera la « force de frappe » de ces unités. Mais du côté allemand, le nombre des chars comparables (PzKpfw III et IV) n’était pas supérieur.
  • [49]
    Le char produit en plus grand nombre est le Renault R35, équipé le plus souvent d’un canon court de 37 mm dépourvu de capacité antichar (plus de 1 000 exemplaires construits à la déclaration de guerre et une production totale de l’ordre de 1 600 avant l’armistice). Mais contrairement à son homologue Hotchkiss H35 puis H39 qui équipera les DLM comme les DCR de manière complémentaire et produit au total à plus de 1 000 exemplaires, il ne fut que tardivement modernisé et amélioré pour être apte à une autre mission que l’accompagnement d’infanterie (R 40 produit en très petit nombre).
  • [50]
    Vingt-cinq BCC indépendants rassemblant un total de près de 1 200 chars modernes, dont 14 stationnés derrière la ligne Maginot, en ne comptant pas les bataillons encore équipés de vieux chars Renault FT 17 datant de la fin de la Première Guerre mondiale.
  • [51]
    On ne peut que renvoyer une nouvelle fois à l’ouvrage de G. Saint-Martin, op. cit.
  • [52]
    Voir en ce domaine R. Fontbonne, « Les unités cuirassées françaises en 1940 : genèse, organisation, emploi », Histoire de guerre, no 21, décembre 2001 - janvier 2002, p. 26-49.
  • [53]
    Par exemple, H. Michel, spécialiste pourtant amplement reconnu, parlait encore en 1979 de dix bataillons de chars par Pz-D contre deux pour les unités cuirassées françaises (H. Michel, Le procès de Riom, Paris, Albin Michel, p. 245). En réalité, le nombre de bataillons est identique (quatre), bien que les bataillons allemands comportent un plus grand nombre de chars. D’une part, comme on l’a vu, la dotation en chars des PzD variait dans des proportions sensibles (quatre, les plus récentes, ne comportant qu’un seul régiment de chars au lieu de deux, mais à trois bataillons) et elles comprenaient une large majorité d’engins légers de 6-9 t (PzKpfw I et II) faiblement armés (deux mitrailleuses légères ou un canon de 20 mm, à la merci théorique des plus petits chars français équipés d’un canon de 37 mm) et seulement une minorité de PzKpfw III et IV de 20 t (30 % environ, soit moins de 650 au total). D’autre part, quatre divisions sur dix étaient de création récente, postérieure à la campagne de Pologne, trois dotées d’engins tchèques de relativement faible tonnage (9 et 11,5 t), faute de matériels allemands produits en quantités insuffisantes et trois ne comportaient qu’un seul régiment d’infanterie au lieu de deux.
  • [54]
    Dans cette perspective J.-L. Crémieux-Brilhac souligne : « Ainsi la production de guerre [allemande] n’est pas celle que l’on imagine à Paris. Qui croirait qu’elle n’a pas donné plus de 60 chars par mois dans l’été 1939 contre 120 en France ? Que la production de chars légers dits du type I, qui forment alors la moitié du parc allemand des blindés, a dû être arrêtée après la campagne de Pologne en raison de leur faible valeur combative ? Qu’il ne sort des chaînes allemandes de septembre à décembre 1939 que 247 chars légers et moyens (des types II, III et IV) contre environ 500 en France ? » (Les Français de l’an 40, t. II : Ouvriers et soldats, Paris, Gallimard, 1990, p. 349). Il semble d’autre part que, même si les Allemands purent remettre en service ultérieurement de nombreux blindés endommagés au cours de la campagne, leurs pertes furent lourdes et que leur « corps blindé » (expression littéralement impropre du point de vue chronologique) ne put être totalement recomplété pour l’offensive de la Somme, faute de matériels en quantité suffisante. Selon P. Rocolle (op. cit.), il semble que les Allemands aient perdu 683 chars au 1er juin (soit 26, 5 %) et ne purent engager que 2 100 chars pour la seconde phase des opérations après recomplètement partiel, au lieu des 2 580 au 10 mai (80 % du potentiel au 5 juin). Au moment de l’armistice, on peut penser que le corps blindé allemand n’alignait plus que 1 500 chars seulement disponibles et que leurs pertes totales pour l’ensemble de la campagne ont été de l’ordre de 1 000 chars irrécupérables (détruits à 100 %), dont une grande majorité de PzKpfw II.
  • [55]
    Même si aucun bilan global n’a jamais été établi en raison des difficultés de l’entreprise, il ne fait pas de doute qu’il a été particulièrement lourd. Pour s’en tenir à l’aspect strictement matériel de la question, on peut considérer qu’au moins 3 600 chars modernes (hors Renault FT 17) ont été construits et livrés avant l’armistice (ce qui ne signifie pas, bien évidemment, qu’un tel nombre cumulé ait jamais été disponible à un moment donné sur le plan opérationnel). Sachant que la quasi-totalité des chars français ont été progressivement livrés aux Allemands après l’armistice en vertu de ses clauses (art. 5), des sources allemandes (citées par H. de Wailly, 1940, l’effondrement, Paris, Perrin, 2000, annexe II, « Chars français sous la croix noire », p. 388-391 : Regenberg et Sheibert, « Beutepanzer unterm Belkenkreutz, Französische Kampfpanzer », Waffen-Arsenal, Dorheim, Podzun-Pallas-Verlag, 1990 ; et Beute, Kraftfahrzeuge und Panzer des deutschen Wehrmacht, Stuttgart, Walter Spielberger, 1989) indiquent que plus de 1 800 chars français modernes ont été remis en service par eux (parmi lesquels figurent incontestablement des chars capturés ou abandonnés, intacts, endommagés ou en panne). Dès lors, sans même compter ces derniers, il semble qu’au moins 1 800 chars ont été perdus (détruits à 100 %) au cours de la brève campagne de mai-juin 1940, soit 50 % environ de la production.
  • [56]
    Il faut cependant souligner que cette dernière a bénéficié de renforts substantiels (l’équivalent de deux bataillons de chars supplémentaires, un régiment d’infanterie portée, un régiment de reconnaissance, un troisième groupe d’artillerie) qui en ont fait de facto une unité hybride entre DCR et DLM.
  • [57]
    Assez curieusement, non seulement les trois DLM perdues en Belgique ont été reconstituées, avec une dotation considérablement allégée, mais deux autres furent créées sur un modèle tout aussi léger. Même si les livraisons furent particulièrement importantes en avril-mai-juin (210 H39, 220 Renault R35/40, 101 B1 bis, 54 S35, 27 D2, soit un total de plus de 600 chars), elles ne permettaient cependant pas d’équiper toutes les unités (F. Vauvillier et J.-M. Touraine, L’automobile sous l’uniforme 1939-1940, Paris, Massin, 1992).
  • [58]
    Voir en ce domaine E. du Réau, « Le renseignement et l’élaboration de la décision politique et militaire : le cas de la France (1933-1940) », Relations internationales, no 78, été 1994 ; C. Vetsch, « Le rôle de la désinformation dans l’attaque contre la France en mai 1940 », ibid. ; O. Forcade, « Le renseignement face à l’Allemagne au printemps 1940 et au début de la campagne de France », dans C. Levisse-Touzé (dir.), La campagne de France, op. cit., p. 126-155.
  • [59]
    Se reporter par exemple à M. Alexander, « Gamelin et les leçons de la campagne de Pologne », Autrement, no 62, op. cit.
  • [60]
    En associant par exemple les brigades légères mécaniques (composées d’un régiment blindé d’automitrailleuses et de chars, et un régiment de dragons portés) des cinq DLC, analogues à celles des DLM, et en puisant dans les 25 bataillons de chars de combat (BCC) indépendants et en les rassemblant en brigades, il eût été possible sur le plan organisationnel (à unités et matériels constants) de constituer au moins cinq divisions « blindés » plus homogènes, venant s’ajouter aux trois DLM et aux quatre DCR existantes. Une telle réorganisation était cependant inenvisageable en raison essentiellement de la dualité de rattachement des chars en termes d’armes, l’infanterie étant alors dépossédée de ses chars. C’est finalement ce qui interviendra mais à Alger et en décembre 1942 seulement.
  • [61]
    Par exemple, de 1936 à 1939, le Conseil supérieur de la guerre ne sera présidé qu’une seule fois par Édouard Daladier ; et le Comité de guerre qui s’est substitué au Comité permanent de la Défense nationale ne fonctionnera régulièrement que sous Paul Reynaud. Aussi n’y a-t-il pas véritablement de lieu institutionnalisé de décision permettant d’assurer la direction politique et militaire de la guerre, les relations étant informelles et la décision fragmentée.
  • [62]
    Voir dans cette perspective J.-L. Crémieux-Brilhac, op. cit., qui souligne et met bien en évidence l’importance de l’effort de guerre français. D. Showalter note également : « Entre 1918 et 1939, les dépenses militaires françaises représentèrent un pourcentage plus important du produit national brut que dans n’importe quelle autre grande puissance. En 1938, les dépenses militaires réelles étaient deux fois et demie plus importantes qu’elles ne l’avaient été en 1913 – année pendant laquelle elles apparaissaient, y compris pour de nombreux Français, comme ayant atteint des limites infranchissables » (art. cité).
  • [63]
    On retrouve ici cette variable centrale évoquée en introduction qui conditionne lourdement les possibilités militaires. C’est la propre politique française qui contribue à produire ce contexte international et plus encore ses hésitations et sa passivité (l’absence de toute réaction à la réoccupation militaire de la Rhénanie qui entraîne le retour de la Belgique à la neutralité, l’alliance franco-russe avortée, l’abandon de la Tchécoslovaquie, la garantie unilatérale accordée à la Pologne en dépit de son opposition à toute aide soviétique, l’inaction lors de l’écrasement de la Pologne, et dans toutes ces décisions ou indécisions, le rôle de la « gouvernante anglaise » en dépit de la minceur de sa contribution militaire sur le continent) et l’armée a contribué à la définir du fait de son association étroite au processus de décision et de ses préférences politiques propres. Sur ces différentes questions, se reporter à F. Bédarida, « La “gouvernante anglaise” », R. Rémond, J. Bourdin, Édouard Daladier chef de gouvernement (avril 1938 - septembre 1939), Paris, Presses de la FNSP, 1977 ; R. Girault, « La décision gouvernementale en politique extérieure », ibid. ; P. Buffotot, « The french hight command and the Franco-Soviet Alliance (1933-1939) », Journal of Strategic Studies, vol. 5 (4), décembre 1982 ; J. Doise et M. Vaïsse, Diplomatie et outil militaire, op. cit.
  • [64]
    La composition des PzD étant à géométrie variable, le ratio de la dernière colonne précise le nombre d’unités allemandes bénéficiant de cette dotation. D’autre part, la comparaison du nombre de chars est asymétrique dans la mesure où, dans le cas français, ne sont traditionnellement pas comptées les « automitrailleuses de reconnaissance » (AMR 33/35), construites à 350 exemplaires par Renault, engins chenillés de plus de 6 t très largement comparables aux PzKpfw I qui eux le sont. Par tradition en effet, tous les blindés de cavalerie étaient appelés « automitrailleuses », même s’ils étaient chenillés ou de véritables chars. Par exemple, le char SOMUA S35 de 20 t constituait officiellement une « automitrailleuse de combat » (AMC) dans la terminologie propre de la cavalerie. D’où des approximations et des confusions assez fréquentes dans certains décomptes.
Français

Le rôle de la « doctrine défensive » dans la défaite de 1940 : une explication trop simple et partielle

La doctrine défensive n’est pas le seul facteur explicatif de la défaite de mai-juin 1940. Plus largement, en effet, elle peut s’expliquer par des décisions inappropriées du haut commandement : répartition déséquilibrée des forces sur le front avec des forces nombreuses derrière la ligne ; plan hasardeux d’intervention en Belgique ; faiblesse des réserves générales ; organisation trop spécialisée des chars conduisant à leur dispersion. Ces décisions de nature organisationnelle n’étaient pas véritablement inscrites dans la doctrine à proprement parler mais ont néanmoins pesé lourd dans l’incapacité de l’armée française à faire face à l’attaque allemande.

Philippe Garraud
Directeur de recherche au CNRS, Centre de recherches sur l’action politique en Europe, CRAPE-IEP de Rennes.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2009
https://doi.org/10.3917/gmcc.214.0097
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