CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Les travaux du biologiste Henri Laborit (1914-1995) se sont déroulés avant l’explosion des nouvelles techniques de l’information et de la communication. Cependant, le concept d’information tient une grande place dans son œuvre. N’ayant jamais eu accès à la télévision, il a multiplié les conférences en France et à l’étranger. Là encore, il a fait preuve d’une certaine originalité. Pas plus qu’il ne distinguait science fondamentale et science appliquée, il n’opposait culture scientifique et vulgarisation, mais parlait de grande diffusion.

2À l’origine des découvertes de Laborit, on note une stratégie de rupture due à plusieurs échecs chirurgicaux malgré l’emploi, selon ses propres termes, d’une « technique parfaite ». Laborit fonde sa démarche innovante sur le concept de « maladie opératoire » de Leriche, sur un recours important à la biochimie et à la cybernétique. Son manuel Physiologie humaine cellulaire et organique, édité en 1961, d’abord à l’intention des membres de son laboratoire, commence par un chapitre de « Principes généraux » consacré à la représentation cybernétique des systèmes autorégulés, à la physique biologique, la chimie organique et la chimie biologique. Laborit a abordé la cybernétique et notamment les textes de Norbert Wiener par l’intermédiaire du journaliste Pierre de Latil et des médecins cybernéticiens Jacques Sauvan et Jean-François Boissel. Dans le cadre du « Groupe des Dix », qui réunissait notamment, à l’initiative de Robert Buron, Edgar Morin et Michel Rocard, il rencontre Henri Atlan, qui, en 1971, publia L’Organisation biologique et la théorie de l’information.

3Partant de la définition de Wiener, « L’information n’est qu’information. Elle n’est ni masse ni énergie », Laborit étudie cette information dans le cadre des niveaux d’organisation qui constituent un organisme vivant, de la molécule à l’individu, en passant par les cellules, les organes et les systèmes. « Chaque niveau d’organisation reçoit ses informations du niveau sous-jacent ». Il s’agit de ce que Laborit appelle une information circulante. « Elle est d’ailleurs portée à l’étage cellulaire par les messagères chimiques que sont les hormones et par le système nerveux principalement. Elle se rapproche de l’information telle que l’entendent les ingénieurs des télécommunications et, comme pour cette dernière, le biologiste devra éviter le brouillage, le bruit, qui troublerait le message. » Laborit distingue un autre type d’information qui « met en forme » un organisme, ce qui le distingue de la matière inanimée : l’information-structure. « C’est elle qui nous permet de distinguer un homme d’un éléphant. Elle doit être aussi protégée du brouillage. Mais elle ne circule pas, elle est invariante, du moins en ce qui concerne l’individu. Sa transmission se fait à une autre échelle de temps grâce à la reproduction et au code génétique. » (Laborit, 1979, p. 9).

4Des faits expérimentaux, la sensibilité différente d’un individu soumis à un produit toxique ou un stress suivant qu’il se trouve isolé ou en groupe, ont conduit Laborit à organiser sa recherche « de la molécule à l’homme en situation sociale », y compris en matière d’information. Pour reprendre les termes d’Edgar Morin, Laborit a pratiqué entre la biologie et la sociologie une soudure épistémologique. Ce passage de la biologie à la sociologie trouve son expression accomplie dans le petit livre, Société informationnelle : idées pour l’autogestion, paru au Cerf en 1973. Selon l’auteur, cette société, utopique à l’époque, ne peut naître que de la diffusion d’une information généralisée qu’il appelle de ses vœux et dont il définit les méthodes et les objets. Les méthodes portent sur la théorie des ensembles, la cybernétique et l’étude des systèmes ouverts ou fermés. Cette information généralisée « vient tout simplement prolonger l’information-structure du cerveau humain ». Les objets concernent les notions nécessaires pour comprendre le passage du monde physique à la chimie minérale puis à la chimie biologique, et plus généralement comment on a pu passer « du soleil à l’homme ».

5Laborit s’est intéressé plus à la sémantique du message qu’à la quantité d’information transportée par celui-ci. Ainsi, à propos du principe de maintien de l’équilibre intérieur énoncé par Claude Bernard et repris par Cannon sous le terme d’homéostasie, Laborit a fait porter son analyse critique non sur le concept lui-même mais sur le jugement de valeur positif qui l’accompagnait. Dans le cas de l’agression constituée par l’acte chirurgical, l’organisme s’efforce de maintenir son équilibre intérieur. Soutenir cet effort dans cette situation pouvait avoir des conséquences catastrophiques comme Laborit a pu l’éprouver dans sa pratique opératoire : de cette analyse sémantique est née la découverte des cocktails lytiques dont l’un des composants, la chlorpromazine est devenu le premier neuroleptique.

6L’intérêt porté par Laborit à l’information et à la communication n’est pas resté sans échos. L’ouvrage de Bernard Calvino, Introduction à la physiologie, cybernétique et régulations, intègre les concepts développés par Henri Atlan, persévère dans l’approche cybernétique de Laborit et va bien au-delà. Les termes de voies de communication, transmissions des signaux, décodage, modulations d’amplitude et de fréquence utilisés dans ce texte le montrent bien.

Sélection faite parmi les nombreux écrits d’Henri Laborit

  • Société informationnelle : idées pour l’autogestion, Paris, Éd. du Cerf, 1973.
  • L’Inhibition de l’action. Biologie, physiologie, psychologie, sociologie, Paris, Masson, 1979.
  • Les Récepteurs centraux et la transduction des signaux, Paris, Masson, 1990.
Claude Grenié
Claude Grenié a suivi une carrière de professeur de Sciences humaines dans l’enseignement secondaire, tout en poursuivant des recherches sur l’éducation dans les pays en développement. Intéressé par les recherches d’Henri Laborit depuis 1952, il a collaboré à son dernier ouvrage, Une vie. Derniers entretiens avec Claude Grenié (Éd. du Félin, 1996), et il prépare actuellement un autre livre, Une utopie de la connaissance d’après l’œuvre d’Henri Laborit.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/24103
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