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Hermès, La Revue

2008/2 (n° 51)


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Il se tient jusqu’au 20 juillet 2008 à Venise, au Palazzo Grassi, une exposition, « Rome et les Barbares, ou la naissance d’un nouveau monde ». Celle-ci nous permet d’assister aux premiers balbutiements de la rencontre survenue aux quatre coins de l’ancien Empire romain entre différentes cultures, et au brassage qui en a été la conséquence.

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C’était hier, en 378 après J.-C. Pour mettre sa capitale à l’écart des convulsions provoquées dans l’Empire par les raids barbares et sa propre personne à l’abri des usurpations de généraux avides de pouvoir, Constantin, l’empereur chrétien, était allé s’installer en Orient, dans la future Istanbul. Tandis qu’en Gaule et en Germanie des gouverneurs, appuyés sur les légions romaines et leurs auxiliaires autochtones, s’employaient à administrer leurs provinces et à maintenir l’ordre, tant bien que mal, dans les campagnes et les forêts, à Constantinople, on s’occupait de ce qu’on croyait être l’essentiel, c’est-à-dire de la lutte contre le seul ennemi identifié de l’Empire romain : la Perse. L’univers iranien était en effet, déjà à cette époque, la frontière totale, la butée contre laquelle s’écrasaient toutes les entreprises guerrières des Romains, mobilisant en vain le meilleur de leurs troupes. C’est à Antioche, en Syrie, que Valens, alors empereur d’Orient, avait rassemblé pour un nouvel assaut ses conseillers, ses eunuques, ses généraux et les fantassins d’élite de sa garde impériale.

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À près de 3 000 kilomètres de là, dans ce qui s’appellerait plus tard l’Europe centrale, la situation était beaucoup plus complexe. On se souciait peu des grands desseins de l’Histoire majuscule et l’on se contentait de survivre dans des régions peu hospitalières. Les colons romains avaient adopté une attitude pragmatique : une fois qu’ils avaient chassé les pillards et prélevé leur écot en argent, en récoltes, voire en main-d’œuvre et en robustes garçons pour leur armée, ils ne demandaient qu’à cohabiter en bonne intelligence avec les indigènes. Ces derniers se répartissaient, d’ailleurs, en une multitude de tribus, mères d’encore plus de clans et de familles, qui offraient, tant dans le domaine religieux qu’en ce qui concerne l’usage des langues ou les pratiques professionnelles et artistiques, une infinité de déclinaisons. Le mode normal des relations entre nomades et sédentaires était donc plus souvent le contrat ou le négoce que l’affrontement, même si l’on ne pouvait jamais exclure totalement le risque d’une razzia des premiers sur les biens des seconds.

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Il n’en est pas moins certain que, contrairement à trop de clichés, le légionnaire rasé de près ou l’édile drapé dans sa toge ne faisaient pas face à des Goths bredouillants, affamés et vêtus de peaux de bêtes. De nombreux Barbares étaient chrétiens, raffinés et bien plus experts dans l’usage du grec ou du latin que les paysans assignés par Rome à cultiver les terres qui leur étaient concédées. Dans Le Jour des Barbares (Flammarion, 2006) Alessandro Barbero nous l’affirme avec des mots d’aujourd’hui : « L’Empire romain était déjà en soi un empire multiethnique, un creuset de langues, de races, de religions, et il était parfaitement à même d’absorber une immigration massive sans être pour autant déstabilisé. »

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Pourquoi, la veille du ive siècle, une rumeur a-t-elle grondé qui ébranla soudain cet équilibre relatif et les Goths, fuyant le berceau de leurs peuples, sont-ils venus s’agglutiner en masse à la frontière de l’Empire, sur la rive gauche du Danube ? On a avancé plusieurs hypothèses concernant le déclenchement de ce véritable séisme. Il en est qui incriminent la décadence, sous ses multiples formes, de l’Empire romain, et l’horreur du vide que la démographie aurait eue en partage avec la nature pour créer une aspiration aussitôt comblée par les invasions barbares. On évoque aussi des variations climatiques, à l’origine, certes pas de ce « réchauffement » qui est à notre ordre du jour, mais d’un élargissement des zones de sécheresse affectant la géographie humaine de l’Asie centrale et de la Sibérie, avec des répercussions jusqu’au cœur de l’Europe. Ou encore, plus sûrement, la ruée des Huns venus des déserts froids de l’Orient extrême pour se jeter sur les arrières des peuples barbares, eux-mêmes poussés à fuir droit devant eux jusqu’à ce que le limes romain les arrête.

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Toujours est-il que par dizaines de milliers, bloqués par les gardes-frontières à l’entrée d’un unique pont en ruine, les Goths vinrent tendre les bras vers l’autre côté du fleuve, mi-suppliants, mi-menaçants, comme le sont bien souvent les demandeurs d’asile. Quant aux responsables locaux, tout en essayant d’attirer l’attention de leur souverain absorbé par la préparation de sa propre guerre, ils étaient partagés entre l’aubaine de cette main-d’œuvre servile et militaire qui s’offrait en abondance, le filon des pots-de-vin réclamés par les passeurs, le gâteau des affaires réalisées par les trafiquants de vivres au marché noir, et la terreur de se voir – les yeux écarquillés, comme sur les mosaïques romaines ou dans les premiers balbutiements de la statuaire chrétienne – débordés par cette multitude, qui comptait évidemment dans ses chariots de nombreux guerriers. Bref, les Romains, adoptant en cela un comportement commun, plus tard, à tant d’autres nantis, hésitèrent à entrouvrir leur frontière, ce qui poussa à l’exaspération cette masse énorme de gens traités comme du bétail, qu’on condamnait à une insupportable attente. Sans consignes ni moyens, les fonctionnaires en poste ne savaient pas s’ils devaient accueillir – pour les exploiter jusqu’à la corde – ou, tout simplement, repousser, voire massacrer, la foule des Goths qui tentaient la traversée à tout prix. On n’en était plus à délimiter un quelconque « seuil de tolérance », mais à tenter de surnager dans un flot humain qui paraissait impossible à endiguer.

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Disons, pour faire vite, que l’énergie du désespoir des guerriers barbares, s’ajoutant aux atermoiements de l’empereur revenu de Syrie en urgence et aux fautes stratégiques commises par ses généraux ne tardèrent pas à faire pencher la balance du côté des premiers : après la bataille des Saules et, plus encore, celle d’Andrinople (9 août 378), les dés étaient jetés. Valens Imperator se fit trucider dans la mêlée ; les légions, fine fleur de l’armée romaine, furent hachées par la cavalerie barbare et seules les cités fortifiées, ainsi que quelques grandes villes, échappèrent à la conquête des Goths, désormais sur le chemin de Rome que leur chef Alaric allait mettre à sac en 410. Enfin, en 476, un siècle exactement après les premiers ébranlements, le rideau tomba quand le roi barbare Odoacre déposa Romulus Augustus, le dernier empereur romain d’Occident.

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Le pire paraissait donc scellé, du moins dans les termes d’une histoire manichéenne et réactionnaire qui a, jusqu’aujourd’hui, conservé quelques partisans : l’Empire se serait désintégré sous la coupe des Goths et les peuples civilisés, victimes de leur propre mansuétude – que n’avait-on, dès le début des troubles, exterminé ces « brutes », comme on en avait alors les moyens ! –, auraient été terrassés par la bête barbare.

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Chacun constatera bien sûr qu’il n’en a rien été. Au contraire : loin d’être « la fin de tout », ce basculement constitue le point de départ d’une nouvelle histoire et cette immigration salutaire, aussi mal gérée qu’elle fut alors, a constitué une donnée essentielle de la richesse de l’Occident. Celui-ci était désormais livré à lui-même, et à « ses » Barbares, par un Empire d’Orient qui s’efforçait de survivre, plus éloigné que jamais. Mais un mot encore inédit s’est imposé qui allait produire en Europe autant d’effets, sinon plus, que les conquêtes guerrières, l’« intégration », promesse d’un monde nouveau.

Résumé

Français

En 378 ap. J.-C., alors que les Romains s’accommodent bien de leur cohabitation avec les populations barbares d’Europe occidentale, y puisant la main-d’œuvre de leur agriculture et de leur armée, les Goths viennent tout d’un coup, sans doute pour échapper aux Huns, s’amasser trop nombreux sur les rives du Danube. Débordés par la multitude des demandeurs d’asile, les Romains hésitent à entrouvrir leur frontière, et les Barbares, exaspérés, finissent par entrer en force. La situation dégénère, amorçant le phénomène qui mènera à la chute de l’Empire romain. Mais ces événements aboutiront aussi à la création de l’Europe telle que nous la connaissons.

Mots-clés

  • Romains
  • Barbares
  • frontière
  • Europe
  • immigration
  • asile
  • intégration

English

Rome and the Barbarians : the Usefulness of ImmigrationIn 378 A.D., while Romans handled their cohabitation with Western European Barbarian populations reasonably well, using them as manpower for agriculture and the army, the Goths suddenly gathered too numerously on the Danube border. Overwhelmed by the amount of asylum seekers, Romans hesitated to let them in. The Barbarians will eventually force their way through, giving birth to the phenomenon that led the Roman Empire to its fall. But such events also led to the creation of Europe, the way we know it today.

Keywords

  • Romans
  • Barbarians
  • border
  • Europe
  • immigration
  • asylum
  • integration

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