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Hermès, La Revue

2013/1 (n° 65)


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Parmi les mythes sans cesse réactualisés sur Tahiti et la Polynésie, le triptyque lagon bleu et sable blanc, cocotiers et vahinés – qui sous-tend l’idée d’une société de douceur, de tolérance et d’ouverture sexuelle – figure en bonne place [1][1] Tcherkezoff, S., Tahiti 1768, Jeunes filles en pleurs,.... Pourtant, les réflexions sur « le troisième sexe » en Polynésie [2][2] L acombe, P., « Les identités sexuées et le troisième... démontrent qu’il existe aujourd’hui de grandes souffrances, de nombreuses misères et des violences diverses. Ainsi, la situation des mahu et rae rae – « hommes femmes » ou encore « hommes douceurs » – est rarement celle dépeinte et idéalisée par les successeurs de Gauguin. De nombreuses études et entretiens nous ont permis de mettre à distance l’entreprise collective d’esthétisation et d’exotisation de leur situation contemporaine. Au renvoi systématique à des causes divines (« c’est Dieu qui l’a voulu comme ça ») ou naturalisantes (« on ne lutte pas contre la nature »), il était possible d’opposer les théories de la socialisation et de la construction identitaire, ici sexuée. Les perspectives scientifiques ne sont pas toujours bienvenues dans les sociétés où les croyances religieuses et profanes restent dominantes si ce n’est exclusives. À la volonté d’éclairage méthodique peut donc s’opposer « une tradition millénaire » (« il en a toujours été ainsi »), par ailleurs très discutable dans son ancienneté et son efficacité [3][3] La christianisation du Pacifique par les missionnaires....

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Loin de constituer une catégorie homogène, les mahu et rae rae se distribuent en sous-groupes aux pratiques, visibilités et comportements bien distincts. Les mahu, surtout ceux d’un certain âge, sont dans la fonction publique ou exercent des métiers d’accueil, de service ou d’hôtellerie. Au respect dont ils bénéficient s’oppose l’opprobre général qui qualifie les rae rae, « extravagant(e)s, opéré(e)s, siliconé(e)s… vivant souvent la nuit et proches de la prostitution jeunes, voire très jeunes, ils, elles, affichent des provocations sur un registre sexuel ». Ces dernier(e)s sont systématiquement rejeté(e)s par la société polynésienne et leur famille. Un long continuum existe cependant entre mahu et rae rae et l’acceptation et la reconnaissance sociales des mahu sont obtenues en échange d’une dissimulation et d’une invisibilisation de leur identité sexuelle.

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L’identité sexuée et l’orientation sexuelle (d’un côté le genre, les différentes manières sociales d’être homme ou femme, et de l’autre les orientations sexuelles : hétéro, homo, bi, etc.) sont deux entités constitutives et distinctes de l’individu. La question de l’ouverture et de la tolérance en matière de « sexualités » peut être posée ici. Un célèbre sénateur polynésien affirmait : « En Polynésie, il n’y a pas d’homosexuel(le)s comme ailleurs […] la question du mariage homosexuel ne se pose pas […] nous avons nous, nos mahu et nos rae rae, et cela suffit ». C’est également sous le prisme du mahu que se formule l’identité sexuelle féminine : « on voit maintenant apparaître de plus en plus de mahu inversés, euh, filles ». Les mahu et les rae rae sont des figures connues en Polynésie, « tout le monde en a dans sa famille » ; il ne faudrait pourtant pas qu’ils soient esthétisés, exotisés, instrumentalisés pour mieux mettre à distance, voire combattre l’homosexualité ou le mariage pour tous.

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Les réalités sociales sont construites par une collusion étroite entre les représentants politiques, religieux, voire éducatifs. Sur ce point, il convient de réaffirmer les nombreuses et fondamentales tensions entre sciences et religions quant à la compréhension du monde, à l’origine de la vie… ou encore aux rapports sociaux de sexe et aux questions de genre. Les États-Unis semblent découvrir depuis une vingtaine d’années les « pink boys », des garçons étiquetés non pas « troisième sexe » mais « genre fluide ». Le long parcours de construction identitaire, hors de la mécanique binarité mâle/femelle, est désormais accompagné dans les écoles. Aux États-Unis, ni les programmes scolaires ni les travaux de recherche portant sur le genre ne sont censurés par les community college, catholiques ou protestants.

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En France, les questions de genre sont beaucoup plus sensibles. Voici deux ans, une pétition nationale était signée par quelques milliers de parents et d’enseignants, essentiellement du privé. Il s’agissait alors de contester l’introduction des « théories du genre » dans les programmes de sciences de la vie et de la terre du lycée… De fait, à la suite du chapitre sur le sexe biologique était simplement évoquée la question du genre et de l’orientation sexuelle, qui doit être contextualisée dans les époques, les cultures, et les sociétés. Un an plus tard, deux parlementaires français, jugeant que « la théorie du gender menace le contrat social », ont demandé une « commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». Ces mouvements rappellent les contestations ayant accompagné voici quelques décennies l’introduction de l’éducation sexuelle à l’école, puis le développement des activités de prévention et d’éducation à la santé et la citoyenneté.

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Le cas particulier de la Polynésie française, auquel on pourrait adjoindre celui de Wallis-et-Futuna, réside dans l’absence de séparation entre l’Église, la politique et l’école. L’introduction au sein des programmes scolaires nationaux des singularités historiques, linguistiques ou géographiques est une riche perspective pour des jeunes sommés de donner du sens à leurs apprentissages pour les maîtriser. Pourtant, de graves faiblesses liées à des retards historiques, des situations de sur-insularité et d’isolement, de nombreuses spécificités éducatives ne peuvent être rattrapées que par une éducation laïque aux valeurs universelles. Nul ne peut se réjouir de la non-scolarisation et de la déscolarisation importantes, d’un taux de chômage double de celui de l’Hexagone ou encore d’un taux de grossesses précoces très élevé.

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Les théories du genre se nourrissent d’avancées scientifiques variées en génétique, biologie, neurosciences. Leur usage politique ou idéologique n’est pas ici notre propos, mais les connaissances qu’elles apportent tordent le cou à des croyances archaïques qui ont pourtant régi les rapports sociaux de sexe pendant des siècles ; l’école a parfois coopéré par ses programmes à ces conservatismes. Il est logique que des débats générationnels et sociétaux se développent, faisant ainsi évoluer « l’esprit sociologique des lois [4][4] Commaille, J., L’Esprit sociologique des lois, Paris,... » ; ceux-ci peuvent aussi être alimentés par le regard de nos voisins européens ; les avancées sont en route et inéluctables.

Notes

[1]

Tcherkezoff, S., Tahiti 1768, Jeunes filles en pleurs, Pirae, Au vent des îles, 2010.

[2]

L acombe, P., « Les identités sexuées et le troisième sexe à Tahiti », Les cahiers du genre, n° 45, 2008, p. 177-197.

[3]

La christianisation du Pacifique par les missionnaires est très récente. En outre, rappelons le triste épisode des « bûchers de Faahite » (1987) où sous la pression de religieuses cinq Polynésiens furent brûlés ; plus récemment, des concurrents du jeu télévisé « To Anui » ont justifié leur abandon par le sort que leur a jeté leur adversaire.

[4]

Commaille, J., L’Esprit sociologique des lois, Paris, Presses universitaires de France, 1994.


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