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Hermès, La Revue

2015/1 (n° 71)


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De sa Roumanie natale, Serge Moscovici gardera des souvenirs contrastés où se mêlent l’Orient et l’Occident, des couleurs vives et une certaine grisaille, de beaux moments et d’autres moins beaux, comme il le raconte si bien dans sa Chronique des années égarées (1997). Reconnaissant dans son parcours « une chaîne d’exils [...], une succession de détours », il évoque « l’obligation de partir » du fait du totalitarisme et de l’antisémitisme de son pays. « Tout cela est toujours en moi, la peur et la joie, l’angoisse et l’insouciance inséparables de la jeunesse. C’est plus qu’il n’en faut pour voir clair dans ces années si troubles, si lointaines, qui furent celles de mon initiation à la vie. »

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Issu d’une famille juive, il est exclu du lycée de Bucarest en 1938 du fait des lois antisémites et mis au travail obligatoire de janvier 1941 à août 1944, jusqu’à l’arrivée des troupes soviétiques. Le plus grand parmi ses camarades, il est nommé chef par ses supérieurs et commence à s’interroger sur les types de commandement et d’obéissance, la soumission, les relations interpersonnelles, le rapport au groupe, c’est-à-dire des questions entre autres définitoires de la psychologie sociale, discipline qu’il défendra toujours et pour laquelle on peut dire qu’il fut un visionnaire. Il reprendra ses interrogations dans L’âge des foules (1981) auquel fait pendant La machine à faire des dieux (1988).

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Il consacre les années de guerre à la lecture et fréquente assidûment les auteurs français. Il quitte définitivement son pays en 1947, se retrouvant « clandestin » pour passer différentes frontières jusqu’à la France. Son passage à pied par l’arrière-pays mentonnais, qu’il relate volontiers à ses proches, est digne des documentaires ou films les plus exhaustifs sur la question.

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Lors de son arrivée à Paris, il entame de brillantes études grâce à une bourse et en effectuant de petits boulots. Il soutient sa thèse en Sorbonne sous la direction de Daniel Lagache en 1961. Celle-ci porte sur les représentations sociales de la psychanalyse et inaugure la théorie majeure, à laquelle il se consacrera sa vie durant. En plus de sa formation en psychologie, Serge Moscovici sera inspiré par les travaux d’Alexandre Koyré sur l’épistémologie comme sur l’histoire des sciences. Ses recherches ont toujours été liées à cette double formation et à une curiosité forte pour les sciences exactes comme pour les sciences humaines et sociales. Par ailleurs soucieux des rapports entre l’homme et la nature, il publiera de nombreux ouvrages traitant de cette question (Hommes domestiques, hommes sauvages notamment en 1974) et s’investira dans l’écologie politique à la même époque.

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L’autre théorie qu’il privilégiera également concerne la Psychologie des minorités actives (1982), qui paraît d’abord en anglais sous le titre Social Influence and Social Change en 1976. Ce titre est sans doute le plus évocateur des questions qui le hanteront toujours : en effet, le changement social reste la question par excellence dans la plupart de ses recherches. Expérimentaliste convaincu, Serge Moscovici s’intéresse à la façon dont des minorités dominées évoluent et créent du changement social grâce au conflit. Il explique ainsi les révolutions, les révoltes passées et présentes en recourant au concept d’innovation qui permet à une minorité agissante d’aller à l’encontre des diktats de la majorité. En adoptant des styles de comportement spécifiques (consistance, investissement, autonomie, rigidité et équité), une minorité se dote de moyens efficaces pour introduire un changement social. « Les styles de comportement sont des arrangements intentionnels de signaux verbaux et/ou non verbaux, qui expriment la signification de l’état présent et l’évolution future de ceux qui les affichent », d’après Moscovici. Une minorité active n’a d’influence que lorsqu’elle est confrontée à une majorité qui réagit à l’influence minoritaire. Contrairement au paradigme fonctionnaliste, qui postulait l’action d’une source active d’influence sur une cible passive, l’influence sociale envisagée d’un point de vue génétique considère le processus d’action/réaction comme fondamental dans les rapports réciproques de la minorité et de la majorité. Aujourd’hui indiscutée, cette proposition dérange alors que la psychologie sociale, en particulier américaine, prône l’influence à sens unique et met en valeur les processus de conformité à la norme majoritaire. Serge Moscovici insiste sur l’activisme minoritaire qu’il considère comme un levier essentiel pour contrer la suprématie majoritaire. Il explique ainsi qu’une minorité cherche à être socialement visible et reconnue, surtout grâce au conflit récurrent avec la majorité. Stigmatisée et rejetée au début du processus d’influence, traitée de déviante ou d’anomique, la minorité transforme son handicap de départ en qualité et s’octroie un label d’originalité, justifiant par là sa volonté de changement normatif. C’est donc surtout au niveau de l’innovation qu’une minorité active se distingue, sachant que ce terme ne signifie pas cependant que le changement voulu par la minorité est nécessairement progressiste ou révolutionnaire. La minorité active veut la plupart du temps modifier un état de fait, les normes ou les habitudes en vigueur à une époque donnée. Son action s’oppose systématiquement au statu quo.

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Dans la théorie des minorités actives comme dans celle des représentations sociales, la définition de l’objet est importante. Tandis que les représentations sociales soulignent la dichotomie de l’objet dans la pensée sociale, l’influence sociale d’un point de vue minoritaire prône la nécessité de cette dichotomie pour promouvoir un changement dans la société. De la construction théorique, idéologique ou idéelle de l’objet à son affirmation dans l’espace social et politique, on s’achemine vers l’élaboration d’un changement social et politique qui redéfinit les rapports de force entre minorités et majorité et qui souligne surtout la réciprocité des interactions entre celles-ci. La théorie des représentations sociales comme celle des minorités actives postulent que le conflit est au cœur du changement social. Elles permettent de concilier les contraires, les paradoxes et expliquent comment sont réactivés des schémas d’interprétation dans la pensée sociale. Ainsi, dans La psychanalyse, son image et son public (1961, 1976), il s’agit avant tout de prôner la possibilité d’un sens commun aussi important, voire plus, que le sens élaboré par des experts scientifiques. À travers l’étude de la pénétration de la psychanalyse dans la société française des années 1950, Moscovici établit les modalités de construction de ce savoir de sens commun. Il souhaite réhabiliter la pensée qu’élaborent les individus, les groupes à travers leurs interactions communes et réciproques car c’est elle qui fait agir ces mêmes individus et groupes au sein de la société, c’est d’elle que peut advenir le changement social.

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Il s’agit, grâce à l’étude des représentations sociales, de saisir la pertinence de certains objets et l’impact qu’ils ont sur la société, à un moment donné, notamment à travers certains modes de communication. Serge Moscovici en distingue trois : diffusion, propagation et propagande. Ces modes jouent un rôle dans la construction des opinions, des attitudes et des stéréotypes mais aussi sur différents niveaux (individuel, sociopolitique et institutionnel) tout en instaurant un rapport spécifique aux mouvements sociaux (Touraine, 1978) qui favorisent le changement social grâce aux concepts d’identité, d’enjeu et d’opposition. Deux processus sont essentiels pour comprendre l’élaboration des représentations sociales : l’ancrage et l’objectivation. Le premier implique un retour dans l’histoire, à travers l’analogie notamment, et permet de situer l’objet représentationnel tandis que le second illustre l’appropriation de l’objet par les individus, les groupes au sein de la société. Moscovici insiste sur la nécessité de communiquer sur l’objet pour qu’il prenne forme et devienne signifiant ; il précise que ce sont souvent des objets perçus comme menaçants qui sont retenus par le sens commun. Une pléthore de recherches a ainsi été entreprise à sa suite sur la santé (Herzlich), l’enfance (Chombart de Lauwe), les droits de l’homme (Doise), etc.

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Directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Serge Moscovici a animé de nombreux séminaires et épaulé de nombreux doctorants. Sous sa houlette ont été entreprises de nombreuses études ayant trait aux deux théories qu’il affectionnait, mais aussi de nombreuses expérimentations et enquêtes au sein du Laboratoire de psychologie sociale de l’EHESS en lien avec d’autres instances à travers le monde. D’envergure internationale, les travaux menés par son équipe sont vite devenus référentiels, notamment dans le cadre du LEPS (Laboratoire européen de psychologie sociale) que Serge Moscovici dirige de 1976 à 2006. C’est surtout autour de travaux reprenant la théorie des représentations sociales, devenue incontournable aujourd’hui pour les psychologues sociaux qui traitent du changement social, que le LEPS a été reconnu. Un réseau international réunit de nombreux chercheurs à travers le monde, une conférence a lieu tous les deux ans en Europe ou en Amérique, une revue en ligne a pris la suite des Papers on Social Representations. Sans doute parce que cette théorie interroge la communication entre individus, entre individus et groupes et entre groupes, c’est-à-dire les présupposés de la psychologie sociale, on peut comprendre un tel engouement et espérer qu’à travers elle, ce sera un peu de l’esprit de Serge Moscovici qui nous restera et nous poussera vers d’autres recherches, d’autres interrogations, même si l’aval du Maître nous manquera bien sûr toujours.

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Il nous a quittés en novembre dernier et certains ne retiendront de lui que ses multiples prix ou Honoris Causa alors que la profonde humanité qui l’habitait demeure et relègue tous ces honneurs aux quelques lignes qui en font état. Comme il le disait lui-même avec un brin de malice : « je ne suis qu’un immigré juif roumain… »


Références bibliographiques

  • Moscovici, S., La Psychanalyse, son image et son public, Paris, Presses universitaires de France, 1961 [rééd., 1976].
  • Moscovici, S., Social Influence and Social Change, Londres, Academic Press, 1976.
  • Moscovici, S., Psychologie des minorités actives, Paris, Presses universitaires de France, 1982.
  • Moscovici, S., Hommes domestiques, hommes sauvages, Paris, UGE, 1974.
  • Moscovici, S., L’Âge des foules, Paris, Fayard, 1981.
  • Moscovici, S., La Machine à faire des dieux, Paris, Fayard, 1988.
  • Moscovici, S., Chronique des années égarées, Paris, Stock, 1997.
  • Touraine, A., La Voix et le regard, Paris, Seuil, 1978.
  • Pour la bibliographie exhaustive, consulter le site : <www.serge-moscovici.fr>.

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