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1 « En Inde, l’anglais est la langue parlée par la classe dominante. Il est parlé par les indigènes de catégorie supérieure travaillant aux sièges du gouvernement. Il est probable qu’il devienne la langue du commerce et des échanges à travers les mers de l’Orient. » C’est ainsi que se concluait le très célèbre rapport de Macaulay, en 1835, texte à l’origine d’une volonté d’instruire la future élite indienne dans la langue anglaise de façon à « former une classe de personnes indiennes de sang et de couleur mais anglaise d’éducation, d’opinion, d’éthique et d’intellect [1] ». Cent soixante-dix ans plus tard, la plupart des rapports consacrés à l’usage de l’anglais en Inde établissent un constat analogue [2] : le faible pourcentage de la population qui utilise l’anglais correspond à « la classe sociale étroitement intégrée à l’économie et aux technostructures mondiales, spécialement quand on pense aux millions d’expatriés de la diaspora indienne; qui sont aumoins aussi proches des potentats techno-économiques étrangers que de leur pays et de son peuple », élite dont le « sentiment d’appartenance au monde » créé par la langue anglaise est accusé par les nouvelles technologies » [Bhattacharya, 1998, p. 45] [3].

2 Langue introduite en Inde par la colonisation britannique, l’anglais est aujourd’hui langue officielle associée (à l’hindi, langue officielle) de l’État indien, après avoir eu ce statut pendant quinze ans à titre provisoire – dans l’attente que l’hindi ait été suffisamment « modernisé  » et surtout diffusé dans tous les États de l’Union pour s’y substituer, ce que l’opposition des régions dravidophones a empêché. Bien qu’il n’ait pas figuré dans la liste originale des 14 langues dites constitutionnelles (major regional languages) énumérées dans l’article 8 de la Constitution ni dans aucun de ses amendements successifs, l’anglais est langue officielle de 4 États, tous du Nord-Est, et de 8 territoires de l’Union [4]. Chance d’une voix donnée à l’Inde, en compensation de siècles de domination, pour entrer de plain-pied dans le dialogue des cultures du monde d’aujourd’hui, ou au contraire déni paradoxal de cette chance, dérobée par l’altérité de la langue ? C’est la question qu’on se posera, après avoir évalué la place de l’anglais dans la culture plurielle de l’Inde contemporaine et montré le poids, aujourd’hui, de l’introduction historique de l’anglais dans le système indien.

Le pluralisme indien et l’anglais

3 Si l’on peut dire de beaucoup d’anciennes colonies que l’idée (homogénéisante) de nation y recouvre une réalité hétérogène et travaillée par des contradictions ethniques, religieuses, linguistiques, ce n’est sans doute nulle part aussi vrai que de l’Inde, dont il n’est pas rare de mettre en doute l’existence même en tant qu’entité concrète [5]. Je laisse à Shashi Tharoor [ 2000, p. 7-8] d’exprimer le degré de cet authentique pluralisme en tous domaines plutôt qu’à Nehru, d’une part parce qu’il est notre contemporain et d’autre part qu’il est à la fois un de ceux qui ont su penser et magnifier les usages aussi bien instrumentaux que créatifs de la langue anglaise :
« Comment prendre ce pays ?Cette terre de cimes enneigées et de jungles tropicales, qui compte dix-huit langues majeures et vingt-deuxmille dialectes distincts (dont certains parlés par davantage de locuteurs que le danois ou le norvégien [6]), peuplé à la fin du XXe siècle de plus de 940 millions d’individus appartenant à toutes les ethnies connues de l’humanité ? Comment s’y prendre avec un pays dont la population est illettrée à 50 % mais qui a formé la plus grande communauté de scientifiques et d’ingénieurs du monde, dont les trépidantes métropoles débordent alors que quatre Indiens sur cinq arrachent leur maigre subsistance à la terre ? [...] Comment prendre la mesure d’une culture qui a érigé la non-violence en principe moral effectif mais qui a accédé à la liberté dans le sang où baigne encore le pays indépendant [7] ? Comment expliquer une terre où les organisations paysannes et les officiels méfiants voient dans Kentucky Fried Chicken une menace à la nation et tentent de le faire fermer, où un ancien Premier ministre s’insurge contre la vente de Pepsi-Cola dans un pays où les villageois n’ont pas d’eau potable, et pourtant invente plus de software pour les producteurs de matériel informatique des États-Unis que n’importe quel autre pays du monde ? Comment dépeindre le présent, pour ne pas parler du futur, d’une civilisation immémoriale, berceau de quatre grandes religions [8] et d’une douzaine de traditions de danse classique, qui a quatre-vingt-cinq partis politiques et trois cents façons de faire cuire les pommes de terre ?»

4 L’extrême diversité linguistique constitue donc un des extrêmes parmi d’autres d’un sous-continent éminemment pluriculturel, comme on a pris l’habitude de ledire.

5 Ses dix-huit langues majeures ( cf. note 4) et ses centaines de dialectes, répartis en quatre familles génétiquement distinctes, se chevauchent et s’entrecroisent dans le dessin complexe d’un plurilinguisme généralisé. Car non seulement aucun État n’est unilingue, mais plus de la moitié des districts sont plurilingues, sans parler des variantes régionales et de l’importante diglossie entre parler et écrit. Iln’est pas de communauté parlante qui n’ait à sa disposition au moins trois codes linguistiques distincts, pas de langue dont les locuteurs n’aient deux autres langues de contact, pas de langue régionale dont un pourcentage considérable des locuteurs ne soient résidents d’un autre État : ainsi en Andhra Pradesh, État séparé en 1952 du Tamil Nadou à la suite d’un mouvement pour la reconnaissance d’un territoire télougouphone, on parle aussi ourdou ( 2,5 millions de locuteurs), rajasthani, tamoul, kannada, marathi, oriya, malayalam, panjabi, kond, jatapu, savara, koya, yerakula, gondi, etc.). Inversement, d’importantes communautés télougouphones vivent au Tamil Nadou, au Karnataka, au Maharashtra, en Orissa [Shrivastava, 1994, p. 102].

6 La tradition verbale en Inde est celle d’un plurilinguisme organique, les diverses identités linguistiques du plurilingue fonctionnant comme une unité globale de communication. Un tel plurilinguisme sociétal et spontané (grassroot multilingualism), activant de façon fluide un répertoire hétérogène dans ses variétés non savantes, de type organique et stratificationnel, repose sur l’intégration des différences et l’ajustement à l’autre dans un cadre de valeurs communes. Le sociolinguiste Khubchandani [ 1991, p. 16-17; 1997] définit ce cadre comme un ethos communicationnel commun fondé sur l’hétérogénéité fonctionnelle, chaque segment du répertoire ayant une fonction spécifique et un domaine d’usage socialement, culturellement et économiquement bien défini, dans une dynamique par conséquent non compétitive. Chacun des parlers est partie (a part) d’un tout sans qu’aucun ne soit à part (apart), comme le résume Srivastava [ 1994] [9]. Était, devrait-on dire, car cette dynamique non compétitive s’est récemment considérablement modifiée, relayée par une concurrence pour la reconnaissance officielle et l’hégémonie, locale ou régionale ( cf. note 2). Un des facteurs adjuvants dans la vitalité du plurilinguisme traditionnel spontané, qui explique l’extraordinaire résistance de la diversité linguistique [Pattanayak, 1991; Pandit, 1977], est peut-être, outre la fluidité des identités linguistiques et la tolérance grammaticale dans le désir d’ajustement, la convergence structurelle qui, sur quarante siècles de cohabitation, a profondément transformé les parlers locaux. Il est aujourd’hui scientifiquement plus justifié de parler de famille indienne que de famille distinctivement indo-aryenne (ou indo-européenne), dravidienne, austrique ou tibétobirmane, dans la mesure où chacun de leurs membres indiens ont à présent plus d’affinités structurelles entre eux qu’avec leurs frères respectifs parlés ailleurs [Emeneau, 1980] [10].

7 Il est clair que l’anglais est un tard venu dans ce panorama séculaire, auquel plusieurs raisons font qu’il s’ajoute plus qu’il ne s’intègre. Acquis le plus souvent par l’école plutôt que dans l’interaction spontanée, il intervient dans le répertoire d’une élite minoritaire sans pour autant figurer dans la liste des « minor languages ».

8 Le nombre des locuteurs dont l’anglais est la langue maternelle est évalué à 0,3 %, proportion à peu près constante d’un recensement à l’autre, voire légèrement en baisse, puisqu’en 1981 le nombre de locuteurs de l’anglais L 1 tournait autour de 202 000 et en 1991 autour de 179 000 (soit à peine plus que celui des locuteurs de l’ao, langue tibéto-birmane, non officielle, parlée dans le nord-est du pays et ignorée dans la scolarisation comme sur le marché du travail) [11]. Les « bilingues » sont par contre beaucoup plus difficiles à recenser. Selon le Census of India, ils représentaient en 1991 à peu près 65 millions (soit un peu plus que les locuteurs de marathi L 1), c’est-à-dire 8 % de la population, mais le bilinguisme est très différemment apprécié puisque le Census of India déclarait en 1981 13,3 % de bilingues pour les langues indiennes et 1 % avec l’anglais, alors que l’Anthropological Survey of India en dénombrait la même année 66 % et en 1993 presque lamoitié avec le seul hindi (également parlé comme L 1 par environ 40% de la population). La langue utilisée dans la scolarisation comme moyen d’instruction peut aussi être un indice du taux d’alphabétisation en anglais, ainsi que la langue choisie comme matière – quasi-totalité des universités et des grandes écoles, 13 % des high schools sont English medium, 4 % des middle schools, 3,4 % des upper-middle schools et 1,3 % des écoles primaires [12] – mais comment évaluer le rapport entre scolarisation et aptitude réelle à la communication écrite et orale ? La circulation des journaux en anglais est peut-être un meilleur critère d’appréciation, et l’évolution des publications est à ce titre intéressante : sur les 49 145 journaux et périodiques publiés en 2002,7 125 sont en anglais (et 19 685 en hindi) alors que, selon Kachru [ 1986, p. 12 sq.], vingt ans auparavant, en 1982, le nombre des journaux en anglais était de 3 582, soit une proportion d’un peumoins de 19% au début des années 1980 et de 17% au début des années 2000 – la proportion des journaux hindi augmentant considérablement dans le même temps puisqu’elle est aujourd’hui de presque 40 %. Quant au nombre de copies diffusées, elles représentent un lectorat qu’on peut multiplier par 20 (ou 10 selon les estimations) et elles se chiffrent selon les statistiques officielles [India, 2002, p. 19] à 1 243 573 en 2004 pour le Times of India, quotidien en anglais le plus lu, 847346 pour l’Hindustan Times, à peu près comparable au tirage du journal bengali le plus vendu (Ananda Bazar Patrika), le quotidien hindi le plus vendu ayant un tirage de 1138035 (Dainik Jagaran) et celui enmalayali de 1208001 (Malayala

Manorama).

9 Au total on peut considérer qu’entre 3 % et 11 % des Indiens ont une maîtrise de l’anglais susceptible de leur permettre de se placer avantageusement sur le marché du travail national et international, mais une licence d’anglais ne suffit pas toujours pour être admis dans un des lucratifs centre d’appels qui fleurissent aujourd’hui dans toutes les grandes villes (et qui inversement peuvent recruter des non-licenciés ayant acquis leur compétence linguistique indépendamment du système universitaire).

Les antécédents historiques des contradictions d’aujourd’hui

10 S’il va de soi que l’anglais est un des nombreux legs de la colonisation britannique, amorcée par l’emprise croissante de la Compagnie des Indes orientales, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’introduction de l’anglais dans les rapports entre gouvernants et gouvernés n’a pas été immédiate. C’est même par l’instruction en langue vernaculaire – à l’époque hindustani, hindi et ourdou [13] – que lord Wellesley envisage de former le personnel de la Compagnie à la fin du XVIIIe siècle lorsqu’il confie la gestion du Fort William College de Calcutta à sir John Gilchrist. Il en sortira, entre 1800 et 1810, les premiers textes en hindi moderne, les premières grammaires, dictionnaires, et ces textes, compilés dans la Gutka, serviront de matériel pédagogique dans les écoles jusqu’à la fin du XIXe siècle. Mill, de l’India Office, signale en 1833 qu’un poste aussi élevé que membre du Board of Revenue pouvait être sans dommage occupé sans connaissance de l’anglais. Et Hobson, auteur du premier glossaire des mots anglo-indiens, était en faveur des langues vernaculaires dans la controverse des orientalistes et des anglicistes. Ce qui a inspiré Macaulay, nommé par lord Bentinck président du Comité général de l’instruction publique, correspond à une orientation générale vers une domination politique et culturelle. Cette orientation épousait le passage d’une relation économique de simple extraction de ressources et paiement de tribut à un mode d’échange de type industriel, l’Angleterre utilisant la colonie comme marché pour ses biens manufacturés et comme source de matières premières, la volonté de domination culturelle, voire religieuse, allant en parallèle [Bhattacharya, 1998] [14]. Le célèbre rapport de Macaulay en 1835 s’inscrit dans une idéologie libérale, accompagnant le courant utilitariste, qu’on déchiffre clairement dans le Charter Act de 1834 : il y est stipulé, au détriment des privilèges de la Compagnie, qu’« aucun natif de l’Inde, pas plus qu’aucun sujet par la naissance de Sa Majesté, ne peut se voir dénier le droit à occuper aucune place ou emploi en raison de sa religion, de son lieu de naissance, de son ascendance ou de sa couleur »; il y est également alloué une somme pour subventionner l’instruction dix fois supérieure à celle de 1813. Ce sont pour de telles valeurs, portées à la connaissance de l’élite indienne par le contact avec la langue anglaise et les courants de pensée qu’elle véhiculait à l’époque, que les Indiens réformistes [15], éclairés (favorables à la modernisation sociale que véhiculait le discours de l’« enlightenment ») et modernistes prennent souvent le parti des anglicistes dans la controverse mentionnée plus haut. Ram Mohan Roy par exemple, célèbre réformiste bengali, préconise dès 1823 l’introduction de l’anglais dans le système éducatif, créditant les Britanniques d’intentions progressistes et philanthropiques : « Le système éducatif sanscrit serait le mieux ciblé pour maintenir le pays dans l’obscurantisme, si telle avait été la politique de la législation britannique [16]. »

11 L’abolition du système sanscrit (ou persan dans les madrasas) ne signifiait d’ailleurs pas pour autant le renoncement aux langues vernaculaires modernes et les Britanniques eux-mêmes étaient loin d’être unanimes quant à la place à leur accorder. S’il ne fait guère de doute que Macaulay – lequel avouait sa totale ignorance des langues indiennes modernes ou anciennes – les tenait en piètre estime [17], la réforme du système d’instruction publique votée quelques années plus tard, le Vernacular Despatch de 1854, stipule clairement que, si la connaissance de l’anglais sera toujours essentielle pour les natifs de l’Inde qui aspirent à une instruction supérieure (article 11) et indispensable en environnement urbain, elle reste avant tout un moyen d’acquérir une bonne éducation et ne saurait en aucun cas être une fin en soi (article 12). Elle ne doit donc jamais se substituer à une bonne connaissance des vernaculaires, car les langues comprises par la masse sont plus importantes, et ce sont du reste elles qui ont remplacé le persan dans l’administration et la justice [18] (article 13); il n’est donc souhaitable d’enseigner l’anglais que là où il y a une demande, et toujours en combinaison avec les langues vernaculaires du district et avec la culture générale que peuvent véhiculer celles-ci. Les vernaculaires, conclut l’article 14, doivent être employées pour instruire la majorité de la population (larger classes) qui ignore ou maîtrise insuffisamment l’anglais. Quant aux enseignants, c’est la double connaissance des deux langues qui leur permettra d’enrichir les langues et littératures vernaculaires, sur le plan des idées comme des mots pour les dire [19].

12 On voit bien la double tension qui travaille d’emblée la politique linguistique britannique : la diffusion de l’anglais vise certes à former cette classe intermédiaire entre les dominants et les gouvernés dont rêvait Macaulay, mais c’est aussi le véhicule de l’idéologie progressiste (réformiste, dans le discours de l’époque) qui s’attache à l’instruction des masses. C’est la langue de l’élite mais c’est par son canal que la notion de progrès social et d’éducation des masses passe. D’autre part l’éducation des masses elle-même, dont Macaulay ne semble guère soucieux, ne saurait se faire qu’à travers les vernaculaires et, la loi de 1854 est claire sur ce point, dans leur variété réellement locale – et non dans les variétés savantes comme celles de l’hindi ou de l’ourdou qui déjà se distinguent des parlers par la sanscritisation et la persianisation respective, comme toute autre langue régionale, qui connaît une variété savante assez éloignée des parlers locaux pour ne pas être aisément compréhensible des enfants défavorisés ou résidant dans des zones où la variété parlée est régionalement très marquée.

13 Toute la fin de la période coloniale est dominée, en matière de langue, par ce « schisme » entre élite et masse [Di Bona, 1998] qui se perpétue aujourd’hui encore dans l’Inde indépendante, d’une manière différente car déplacé vers la dialectique nation/local.

14 Il n’y a en effet jamais eu d’équilibrage – la « combinaison » préconisée par la loi sur les vernaculaires de 1854 – entre les langues « du district » et la langue de l’accès au pouvoir, l’introduction de l’anglais s’étant en fait accompagnée d’une négligence des vernaculaires, de même que l’accent mis sur les supposés vernaculaires a de fait consisté à évacuer les langues du peuple : Shukla [ 1998,45 sq.] attribue ce « processus qui a consisté à défavoriser les langues populaires (lokbhasha) ou les dialectes vis-à-vis de l’hindi purifié et sanscritusé et des langues de culture (shist bhasha) » ou cet effet pervers de l’arrivée de l’anglais dans le système éducatif à « l’apathie totale des élites envers l’éducation des masses », les classes moyennes allant jusqu’à s’opposer aux tentatives pour taxer les richesses foncières afin de financer des écoles pour les pauvres à la fin des années 1920. Même conclusion pour le Bihar [Jha, 1998, p. 224-226] où l’éducation vernaculaire est en déclin constant à cause de la promotion de l’anglais – et à un moindre degré du sanscrit; les classes dominantes fondent des écoles, surtout dans les villes, dans le seul intérêt de promouvoir leurs propres membres en les dotant d’une formation en anglais, susceptible d’assurer un emploi dans l’administration [20]. Bhokta [ 1998, p. 217] attribue aussi la « marginalisation des langues populaires » à la recherche de débouchés lucratifs, un Indien professeur d’anglais gagnant beaucoup plus qu’un Indien professeur de vernaculaire – et beaucoup moins qu’un Britannique. Dans la hiérarchie qui se construit ainsi, les parlers locaux du Chotanagpur et des Parganas santhali cèdent devant l’hindi [21], l’hindi devant l’anglais, langue qui se confond à la veille de l’Indépendance avec le désir effréné de devenir fonctionnaire (service-seekingmania).

15 Quand le débat sur une langue panindienne, avec le parti nationaliste du Congrès et Gandhi, puis sur la langue nationale, commença à se poser dans les années 1920, la situation héritait donc des contradictions coloniales en matière depolitique linguistique. La contradiction toutefois se déplace : langue toujours de l’élite, l’anglais ne fait plus tant figure de vecteur de la modernité et du projet social que de seule langue réellement panindienne, vectrice en outre de l’idée translocale, déterritorialisée en quelque façon, d’une nation abstraite de ses composantes concrètes, religieuses, régionales et linguistiques, irréductibles à un projet commun.

16 Gandhi popularisa le mouvement nationaliste en réussissant à s’adresser aux masses, d’une part par la symbolique qu’il manipulait, morale et concrète (le rouet), pénétrée de religiosité plus que marquée au coin d’une religion, d’autre part par l’usage de la langue du peuple [22]. Si la pensée et le discours nationalistes sont nés dans l’intelligentsia anglophone, le mouvement descend dans la rue et dans les champs avec le vernaculaire, avant tout l’hindoustani, le plus répandu puisqu’il est compris dans toute l’Inde du Nord. C’est donc la langue que Gandhi voit comme la future langue nationale de l’Inde libre (swaraj) et dont il préconise la diffusion dans les provinces dravidophones [23]. Car « plus encore que les Anglais, ce sont nos anglophones qui ont réduit l’Inde en esclavage », a-t-il depuis longtemps affirmé, « si nous consacrons à l’étude des langues indiennes ne seraitce que la moitié des efforts que nous faisons pour apprendre l’anglais, cela contribuera à créer une nouvelle atmosphère dans le pays et il s’ensuivra un progrès considérable » [Dvidedi, 1981, p. 9].

17 S’il est en effet admis dès 1925 de tenir les meetings régionaux du Congrès dans les langues régionales, il faut une langue commune dans les meetings nationaux et cette langue doit exprimer un swaraj qui soit celui, « non de l’élite anglophone, mais des millions d’affamés et des millions d’illettrés, et de femmes et d’intouchables, et de tous les dominés » [ Young India, 1931]. Jusqu’à la fin Gandhi tentera d’en faire le ciment du sentiment national notamment en pays dravidophone : « Je veux que vous vous engagiez d’ores et déjà tous à apprendre l’hindoustani. Je dis que c’est votre dharma d’apprendre l’hindoustani, qui sera un lien entre le Sud et le Nord » [Jubilee Celebration, 1946].

18 C’est que Gandhi a une autre raison de défendre l’hindoustani, y compris parfois sous le nom d’hindi. Cette langue composite, ce « hirdu » de certains linguistes contemporains, est en effet le patrimoine commun des hindous et des musulmans de l’Inde du Nord [24], et le risque majeur est à l’époque celui de la division des deux communautés et de la partition du pays [25]. D’où l’insistance de Gandhi sur le niveau parlé qui est commun aux deux communautés et propre ainsi à déjouer les tensions, cet hindustani décrit comme « la résultante de l’hindi et de l’ourdou, ni lourdement sanscritisée, persianisée ou arabisée, écrit-il dans Young India ( 27 août 1925), une fusion harmonieuse des deux, aussi belle que le confluent sacré du Gange et de la Yamuna ».

19 D’où aussi la tolérance dans les choix graphiques, cruciale dans ce contexte [ Young India, 26 décembre 1924], l’hindi s’écrivant comme le sanscrit (en nagari) et l’ourdou en caractères arabes modifiés. Promouvoir l’hindoustani, c’est bien entendu affirmer que la liberté ne s’obtient pas dans la langue du colon, que l’intégration des humbles dans la nation nouvelle ne s’obtiendra pas dans la langue de l’élite, mais c’est aussi souligner infatigablement l’unité culturelle et linguistique des musulmans et des hindous de l’Inde.

20 Une fois annoncée la partition, et entérinée l’existence d’un Pakistan à la demande de la Ligue musulmane, avec pour langue nationale l’ourdou, le parti du Congrès cesse d’insister sur l’hindoustani et le débat porte alors sur le type d’hindi retenu : pour les « hindiwallah » ce ne peut être qu’un hindi sanscritisé, explicitement rattaché à ses « origines » culturelles, aryanisé et hindouisé [26], alors que pour les modérés, dont Nehru et Patel, un tel choix serait aussi propre à exciter le sectarisme religieux qu’à drainer l’obscurantisme, la pédanterie et les forces réactionnaires contre lesquelles s’étaient battus les Britanniques. Mais il y a aussi des libéraux qui, avant le consensus en faveur de l’hindi dès juillet 1947, défendent l’anglais. C’est le cas notamment du Dr Ambedkar, leader des Intouchables, converti au bouddhisme, pour qui l’hindi risque de s’identifier à l’orthodoxie brahmanique comme l’hindouisme au système des castes. L’hindi écrit dans l’alphabet sanscrit (nagari) l’emporta toutefois comme langue officielle et non nationale, au terme d’un débat ou plutôt combat idéologique d’une violence sans égale dans les trois années que dura l’élaboration de la Constitution [27]. Les hindiwallah ne l’avaient pourtant pas emporté, puisque la langue officielle est explicitement décrite comme le reflet de la culture composite de l’Inde dans sa mixité et sa capacité à intégrer vocabulaire et idiomes de toutes sources (articles 343-357). Les directives quant à son « développement » et à sa « modernisation » impliquent autant l’enrichissement par les autres langues régionales et les dialectes que les emprunts au sanscrit.

21 La suite pratique qu’ont donnée les cinquante ans d’indépendance en matière de développement de l’hindi a largement infirmé les espoirs des « modérés » et confirmé les craintes des partisans de l’anglais. Quasi cryptée par une prolifération néologique lourdement sanscritisée et des technicismes abscons pour le villageois même alphabétisé, la langue officielle est devenue rigoureusement semblable à celle que stigmatisaient le rapport de Macaulay comme la loi de 1854, aussi ésotérique pour le citoyen sans instruction que l’était le persan jusqu’en 1836 – et déjà en 1950, Nehru, de langue maternelle hindoustani, se plaignait de ne pas comprendre un mot des traductions hindi ni ourdou de la Constitution. Aujourd’hui, l’hindi officiel est devenu le nouveau symbole de l’oppression et du pouvoir d’État [Rai, 2000; Montaut, 2003], au point que dès le début des années soixante, quand s’annonçait la fin du régime transitoire des deux langues officielles, le leader des partisans de l’anglais Frank Anthony énonçait clairement ce que pensaient aussi bon nombre de non-hindiphones non anglophones : « Le nouvel hindi est une négation de la démocratie laïque », c’est le symbole du sectarisme religieux, et la ruine des langages minoritaires, régionales et locales [28]. Et c’est toujours l’anglais qui fournit les bons emplois, en partie parce que l’hindi officiel, du fait même de son artificialité, n’a pas su s’imposer même dans l’administration centrale (cf. infra). On se trouve donc au début du XXe siècle dans une situation tout aussi travaillée par les tensions et les contradictions que celle que pouvait contempler Macaulay un siècle et demi plus tôt.

22 L’anglais reste la langue de l’élite et peut difficilement servir l’expression de part en part d’un authentique projet de démocratie sociale – du gouvernement central aux acteurs concernés au premier chef, lesquels restent marginalisés de la conception, l’expression et la mise en place des outils du développement. Mais c’est la seule langue transrégionale et transreligieuse, capable donc de transcender les particularismes locaux et les intérêts de groupes. Or ces derniers, sous forme de revendications identitaires d’une violence croissante, se sont considérablement exacerbés dans la période : politisation aboutissant à la polarisation des identités religieuses jusqu’aux revendications séparatistes dans le Panjab des années 1980, dans le Cachemire, polarisation des identités linguistiques et régionales aboutissant à la création de nouveaux États de l’Union (de l’Andhra télougouphone séparé du Karnataka kannadophone après 1953, du Nagaland séparé de l’Assam en 1963, du Gujarat séparé du Maharashtra en 1966 puis des États du Mizoram, Meghalaya, Tripura séparés de l’Assam en 1972, jusqu’à Jharkhand santaliphone séparé du Bihar ourdou/hindiphone en 2000) [29]. L’anglais dans ce contexte peut apparaître comme la force d’intégration des particularismes de tous ordres, par l’idéologie laïque qu’il véhicule comme par son absence de lien à une quelconque culture locale. C’est donc encore aujourd’hui pour beaucoup, comme ce l’était pour Nehru, la langue où l’idée de la nation indienne peut le mieux s’exprimer au-delà des identités de groupe, minoritaires comme majoritaires, et des ancrages culturels locaux nécessairement chevillés à la langue maternelle. Rushdie le montre très bien dans Les Enfants de minuit et Le Dernier Soupir du Maure, Shashi Tharoor [ 2000, p. 42-43] le dit plus sobrement : « Nous sommes nombreux, mais dans la multitude indienne nous ne sommes pas beaucoup. Nous avons grandi dans les grandes villes de l’Inde, forts d’une identité nationale plutôt que locale, que nous exprimons en anglais mieux que dans tout autre langue indienne. Nous nous réjouissons de la complexité et de la diversité de notre pays, dont nous avons clairement conscience de faire partie. Nous avons des amis de toutes les classes, de toutes les religions, et nous nous marions en transgressant les appartenances sectaires. Nous voyons la pauvreté, les souffrances, les conflits où sont englués la plupart de nos concitoyens et nous préconisons de nouvelles solutions aux vieux problèmes, des solutions que nous croyons pouvoir dériver des outils du monde moderne. Nous sommes laïcs [...] et dans la politique indienne, à peu près sans impact. [...] Nous nous reconnaissons des capacités, mais pas celle de nous faire élire. »

23 Et pourtant, même pour cette élite anglophone minoritaire – à l’exception sans doute des 0,3 % d’anglophones L 1 et du faible pourcentage qui partage l’héritage de Tharoor – l’anglais reste une langue étrangère. Tôt apprise, certes, mais toujours plus ou moins liée à ce que beaucoup considèrent comme la « fatalité du destin colonial » dans l’aliénation d’un bilinguisme imposé [30]. Dans le système éducatif contemporain, la « three language formula » (révisée par la Commission Kothari en 1966 car déjà elle s’avérait inapplicable), articulant langue maternelle, langue régionale et langue officielle, est le reflet de ces tensions contradictoires entre volonté d’intégration nationale et volonté de respecter les droits des minorités. Cotte mal taillée, dit-on souvent, et du reste rarement appliquée, puisque les États dravidophones choisissent systématiquement l’anglais et non l’hindi comme langue officielle (le Tamil Nadou même n’offre tout simplement pas l’hindi) et les États hindiphones choisissent systématiquement le sanscrit ou une langue étrangère en guise de langue régionale et pratiquement jamais une langue dravidienne.

Hors de l’anglais point de salut  ?

Les réalités du marché

24 Entre centre et périphérie, masse et élite, la cotte est-elle mal taillée ou n’est-elle simplement pas taillable ? Comment en effet donner un poids égal aux langues officielles et à la langue régionale, à la langue maternelle et à la langue régionale, à l’anglais et à l’hindi, alors même que les universités ont systématiquement imposé l’anglais comme medium d’enseignement et d’évaluation aux examens pour toutes les matières scientifiques y compris les sciences humaines [31] ? La notion même d’université en Inde se confond avec le succès des « anglicistes » dans la controverse avec les « orientalistes » au début du XIXe siècle, et la fondation en 1857 des premières d’entre elles, à Bombay, Calcutta, Madras, avec leurs collèges affiliés, correspond d’emblée à la valorisation exclusive de l’anglais comme langue d’enseignement – à tel point que les langues vernaculaires sont totalement supprimées, même comme matière, des cursus de l’université de Bombay en 1862. La tradition universitaire indienne est née de la conviction qu’il était impossible d’enseigner les savoirs modernes et de conduire des recherches scientifiques dans les langues locales, bien que dès 1843 le Delhi College, celui-là même que visait Macaulay, ait produit quantité d’ouvrages en ourdou dans les diverses branches des mathématiques, de la trigonométrie à l’algèbre, en astronomie, sur la circulation sanguine, sur diverses technologies comme celles des moulins à eau, des bateaux à vapeur, etc., dus essentiellement aux efforts de Ramchandra et Munshi Zakaullah [Habib, 1998, p. 348-352]. Entre les réticences vis-à-vis de l’hindi dans le monde dravidophone et vis-à-vis des langues régionales dans le monde hindiphone, l’anglais reste finalement la seule langue à faire l’unanimité d’un bout à l’autre de l’Inde dans le secondaire. Si, comme le constatait Pandit dès 1977, le bilinguisme imposé (mandatory bilinguism) est un échec total alors que le bilinguisme sociétal spontané reste une spécialité séculaire de l’Inde, c’est que le choix de l’anglais, en conformité avec son usage exclusif dans l’enseignement supérieur, n’est justement pas imposé.

25 Quelle que soit la force des « loyautés linguistiques », pour reprendre la terminologie en vigueur, la passion pour l’anglais a des raisons, institutionnelles et surtout économiques, plus fortes encore aujourd’hui que dans l’Inde coloniale. On ne peut plus aujourd’hui imaginer acquérir une culture quelque peu profonde et vaste sans l’anglais, alors que c’était encore concevable jusqu’à l’indépendance.

26 C’est l’anglais qui est la langue du gouvernement [32] et de l’administration, et non l’hindi [Koul, 1994], assurément handicapé par le caractère artificiel de sa modernisation lexicale et syntaxique. Et c’est donc l’anglais qui conduit aux carrières attractives, l’hindi n’étant un avantage qu’aux niveaux inférieurs de la fonction publique. Dans le gouvernement fédéral par exemple, la correspondance est systématiquement rédigée en anglais (presque 95%) et ce, même en réponse à des lettres écrites en hindi. Les débats parlementaires sont conduits en anglais de même que la langue juridique est l’anglais, à la Cour Suprême et dans les Hautes Cours – c’est du reste ce que prescrit la Constitution (article 348) à condition que le Parlement n’élève pas d’objection à ce choix. Dans les concours prestigieux menant aux carrières administratives comme l’IAS (Indian Administrative Service) où une bonne maîtrise de l’anglais est requise, on dénombrait en 1965 18 % de reçus pour le seul Tamil Nadou, État qui compte 8 % de la population nationale, mais beaucoup plus d’écoles dont l’anglais est la langue d’instruction. Inversement on dénombrait 0 % de reçus du Goujarat, État qui n’avait alors que peu développé la scolarisation en anglais. Récemment l’avantage des Tamouls diminuant, des enquêtes ont révélé la baisse du niveau en anglais dans les écoles. Quant au prestigieux concours scientifique de l’IIT (Indian Institute of Technology), il tolère en principe les candidats qui n’ont pas un excellent niveau d’anglais, après délibération, mais les cas sont rarissimes, indice que l’excellence scientifique ne se recrute que dans les formations scolaires English-medium. Parmi ces raretés, on compte plusieurs carrières cassées, comme celle de Shyam Rudra Pathak, étudiant qui remit en 1985 un mémoire de 96 pages sur le bio-gas rédigé en hindi. Le mémoire ne fut pas évalué, recours et procès remontèrent jusqu’au Parlement et retentirent dans la presse. Une traduction fut exigée, que l’Institut ne se pressa pas de fournir, et l’affaire traîna ainsi suffisamment d’années pour que le candidat perde son emploi chez Tata Electronic & Co [Krishna, 1991] [33]...

27 Si à la fin du XIXe siècle la volonté de maîtrise de l’anglais correspondait à la folie du poste dans la fonction publique avec les connotations de servilité qu’y décodaient ses détracteurs, la folie du travail lucratif aujourd’hui passe sans doute encore plus par l’anglais. La floraison des centres d’appels (call centers) en est un exemple particulièrement frappant, dont on peut déjà consulter (pour le prix de 295 roupies) la brochure pédagogique en quelque sorte [Raina, 2004], ouvrage de 400 pages. De la quarantaine de centres d’appels basés à Delhi, les plus grands, une dizaine, comptent entre 1000 et 5000 employés, lesplus petits tournant entre 40 et 50 employés. Ces centres d’appels délocalisés, qui gèrent la vente par correspondance pour des sociétés américaines et britanniques, ont pour clients des acheteurs qui peuvent être londoniens, new-yorkais, torontais, ou de n’importe quelle ville anglophone occidentale. L’opérateur qui prend la communication doit donc non seulement s’exprimer dans un anglais non marqué régionalement [34], ce qu’il apprend à faire lors d’un stage de formation phonétique intensif de quatre à six semaines, mais aussi connaître les concurrents dans le secteur commercial, le nom des grands magasins et des lieux pertinents, les systèmes en usage dans le pays si par exemple il vend des contrats d’assurance, et il doit aussi avoir un embryon de formation juridique afin de minimiser les plaintes éventuelles pour information erronée ou insuffisante. Le centre Infovision à Delhi dispense toutes ses formations sous forme de stages intensifs de 8 à 10 heures par jour sur 4 à 8 semaines selon le degré de formation souhaité (c’est-à-dire le type de vente et la variété des clients que traitera l’opérateur une fois formé) et le niveau du candidat. Il sélectionne seulement une trentaine des 300 candidats qui se présentent comme « anglophones », le critère de qualification étant la rapidité, la perfectibilité et la compétence en langue plus que le diplôme. Les salaires vont d’un minimum de 7 000 roupies sans les primes ( 3 000-4 000 roupies) pour un débutant sans expérience, le personnel étant voituré par la compagnie matin et soir et nourri sur place, à 25 000 ou 30 000 roupies au bout de deux ans d’expérience [35]. L’avancement dans la carrière est donc infiniment plus rapide que dans tout autre emploi, mais la rançon de ces métiers lucratifs toujours temporaires (et souvent choisis par des étudiants brillants pour financer leurs études) est la tension, la fatigue, l’absence de perspective et la lassitude aussi, si bien que rares sont ceux qui restent plus de deux ans dans les centres d’appels.

28 Si l’anglais permet de faire de l’argent rapide, si c’est toujours la langue du pouvoir et du marché national et international, le monde du travail au niveau de « la base » est toujours, lui, entièrement vernacularisant. À commencer bien sûr par le monde rural encore largement dominant en Inde (quatre cinquièmes de la population), mais aussi dans l’industrie, où s’élaborent des lingua franca qui ont presque aussi peu de rapports avec l’hindi officiel qu’avec l’anglais. D’après l’enquête de Jason Baldrige [ 1996,2002] sur les interactions entre ouvriers et entre ouvriers et contremaîtres dans la compagnie Tisco de Jamshedpur (Tata Iron and Steel Company, l’un des plus anciens et plus importants groupes industriels indiens employant des ouvriers de plusieurs États), la lingua franca, à base d’hindi simplifié, intègre divers mots dialectaux et régionaux et représente un mélange de langues – un pidgin – dicté par les nécessités de la communication dans le travail et non par les impératifs officiels. De tels pidgins existent en Inde dans toutes sortes de domaines, des grands slums mêlant Marathes, Biharis, Tamouls (Dharavi hindi de Bombay) et des grandes métropoles polyglottes (Bombay hindi) aux tribus du Bihar originellement locutrices de langues austriques non intercompréhensibles et qui ont forgé pour les besoins de leurs transactions locales la sadari, à base du dialecte oriental de l’hindi local. Ces parlers sont assez bien décrits, comme langues de large communication, pour qu’on ne puisse en aucune façon les considérer comme de l’hindi parlé simplifié [Acharya et al., 1987]. Certains comme le nagamais (mélange d’assamais indo-aryen et de diverses langues naga sino-tibétaines) sont du reste devenus des langues à part entière, des créoles, avec leur créneau sur les ondes et une sphère d’emploi très diversifiée.

29 Ce n’est donc pas l’anglais qui sert d’interlangue au niveau populaire, pas plus dans les échanges conviviaux que dans les transactions économiques. Ce ne sont pas non plus les grandes langues régionales dans leur version standardisée étudiée à l’école, laquelle, loin de permettre la communication d’une variété locale à l’autre, a au contraire le plus souvent les mêmes effets que le persan avant 1836 et l’anglais pour les classes peu instruites. Le cas sans doute le plus consternant est celui de l’hindi, du fait qu’il recouvre des variétés régionales extrêmement différentes ( 331 selon Srivastava 1994) et est langue officielle dans certains des États les moins alphabétisés et les plus pauvres comme le Rajasthan, le Bihar, l’Uttar Pradesh. L’imposition de l’hindi, dès l’école primaire, à des enfants parlant une langue tribale ou un « dialecte » indo-aryen non « reconnu » commelangue d’enseignement aboutit à créer une génération de semilingues ou d’alingues [36]. Tel est par exemple le cas des locuteurs du bundelkhandi, dialecte de l’hindi parlé au Madhya Pradesh [37], du chattisgarhi, autre dialecte de l’hindi influencé par des langues tribales dravidiennes [38]. Dans la pratique, la scolarisation en hindi standard, loin de résorber la distance entre hindi officiel et parlers régionaux (local speeches), en dramatise l’effet, par l’infériorisation qu’elle implique de ces derniers [39]. Même conclusion, selon un rapport de Tiwari ( 1995), publié dans un récent numéro du International Journal of Dravidian Linguistics après dix ans passés dans les oubliettes des archives de la commission qui l’avait commandé, au titre éloquent : « Linguistic Deprivation among the Socially Disadvantaged in Bihar ». L’auteur montre que les classes modestes et défavorisées, n’ayant accès qu’à leurs parlers « dialectaux » (bhojpuri, magadhi, maithili), ne parviennent pas à maîtriser l’hindi standard et restent limitées au « code restreint » qui polarise leur détresse économique, dans une région réputée pour sa féodalité.

Les attitudes devant ces réalités : et si l’Inde n’était pas qu’unmarché ?

30 On en revient donc au schisme initial entre l’élite des dominants et la masse des dominés : si l’anglais, note Di Bona [ 1998, p. 370], « persiste en Inde comme lingua franca de la politique, de l’éducation et du commerce », c’est l’effet d’un « schisme persistant entre le monde de la réussite et celui des laissés-pour-compte [...]. Connaître l’anglais, c’est appartenir à l’élite, l’ignorer, c’est être relégué dans les marges provinciales de la vie intellectuelle ». La scolarisation dans les grandes langues et surtout en anglais a pour effet d’accroître ce schisme et de marginaliser plus encore les déshérités, au point qu’on a pu condamner comme « profondément antidémocratique » l’utilisation d’une langue étrangère comme outil d’expression privilégié » [Di Bona 1998; Gandhi]. On voit bien comment la nouvelle dynamique compétitive des langues, encouragée par l’institutionnalisation et la politisation des hiérarchies linguistiques, accompagne le changement du tissu social, de plus en plus éloigné de celui qui nourrissait le multilinguisme spontané traditionnel. On voit bien aussi pourquoi abondent les enquêtes et analyses sur le système éducatif et la lutte contre l’illettrisme : c’est le sort des humbles, la possibilité d’une démocratie sociale en Inde qui est en jeu.

31 Devant l’ampleur de la question, il est peut-être un peu vain de rendre compte des études sociolinguistiques qui quantifient et comparent les attitudes subjectives des locuteurs vis-à-vis de l’anglais et des grandes langues dans les divers secteurs d’interaction verbale (famille, relations amicales, école et université, divertissement, travail, etc.) car elles concernent par la force des choses un échantillonnage non représentatif de la masse [40]. Vain dans ce contexte aussi de recenser les contextes de code-switching avec l’anglais : qu’on s’extasie devant le nouvel « Hinglish » ou qu’on le stigmatise, ce pidgin des branchés de la nouvelle bourgeoisie anglophone, dont Zee TV s’est fait une spécialité, n’a évidemment guère de rapports avec l’« hirdu » qui ressoude les origines et l’histoire communes de deux langues séparées par la politique. Vain enfin, dans ce contexte, d’analyser le degré et les formes de l’« appropriation » indigène de ce « brown English[41] ».

32 La masse, cruciale dans le projet des Constituants, n’a pas la maîtrise de l’anglais, n’a, quand elle est de langue maternelle « mineure », pas non plus la maîtrise du standard régional, est, enfin, analphabète à 50%  [42]. De quoi conclure à l’échec du projet indien de 1950, qui articulait le désir de nation et de laïcité sur celui d’une démocratie sociale, garantissant la protection des minorités et des défavorisés par une politique de discrimination positive  ?Cette contradiction entre effacement des particularismes et protection des groupes défavorisés, supposant donc la constitution de ces groupes en catégories identifiables – qu’il s’agisse des langues régionales (scheduled languages), des minorités linguistiques (nonscheduled languages ou minor languages), des castes inférieures (SC : scheduled castes), des tribus (ST : scheduled tribes), des autres désavantagés géographiquement ou économiquement (OBC; other backward classes) – est inscrite dans la Constitution même (fundamental rights vs minority rights). La section des droits fondamentaux construit le citoyen indépendamment de toute référence à sa caste, religion, région, langue, etc. Les multiples provisions relatives à la protection des minorités se fondent précisément sur ces particularismes que doit ignorer la nation indienne pour être une et indivise. Oblitération des distinctions d’un côté, politisation de ces distinctions constituées en catégories tranchées de l’autre. De nombreuses études ont montré que la politisation de ces frontières internes et la construction de ces catégories, amorcées dans l’Inde coloniale, s’accusent dans l’Inde indépendante [Hasan, 2004] pour les identités religieuses [Montaut, 2004], pour les identités linguistiques. Et linguistiquement, s’accuse le déficit des démunis en faveur de l’élite anglophone.

33 Posons donc la question des attitudes linguistiques à la lumière de cette question, et posons-la à travers les réflexions, peut-être plus personnelles, mais assurément plus représentatives d’une pensée que d’usages au quotidien, de quelques-uns des acteurs de la culture indienne, en anglais et dans les « langues ». Je ne considérerai que les deux points de vue qui me semblent les plus riches.

34 Celui de Tharoor, abordé plus haut, voit dans l’anglais le moyen idéal, le seul en fait, d’exprimer la nation, l’idée de nation décollée en quelque sorte du sentiment d’appartenance concret à une communauté quelle qu’elle soit, ordinairement véhiculée par une langue liée à une culture et à une histoire locale. La langue anglaise a donc paradoxalement quelque chose à voir avec l’expression de la démocratie laïque (secular democracy) dans un contexte où le communautarisme (communalism) est perçu comme une force de plus en plus menaçante pour elle. La vision de Tharoor, ignorant sa caste jusqu’aux questions de ses camarades de classe, qui rejoint sans doute celle de Nehru, ne se confond pas avec celle du néo-libéral optimiste ou du businessman soucieux de rentabilité immédiate, fût-ce en vendant leur (?) peuple aux intérêts d’une globalisation dont ne bénéficient directement qu’une frange étroite de la population et indirectement une minorité plus importante (la petite bourgeoisie), mais non la « populace ». La façon dont Tharoor répercute l’idéologie nehruvienne est éloquente dans sa sobriété : commentant le discours de Nehru la nuit de l’Indépendance, aux lendemains donc des massacres de la partition, il souligne comme caractéristique de l’ampleur de sa pensée le désir en ces moments tragiques pour la nation de servir la cause plus vaste de l’humanité [Tharoor, 2000, p. 15] [43]. Désir qui ne peut trouver sa place dans la crispation des identités de groupe, « qui nous définissent par ce qui nous divise et nous font croire plus important d’être un musulman, un Bodo (tribal) ou un Yadav (backward) qu’un Indien. Nos politiciens ont créé un discours où on revendique à grands cris l’Assam pour les Assamais, le Jharkhand pour les Jharkhandis, le Maharashtra pour les Marathes, mais qui, dirait mon père, croit encore à une Inde pour les Indiens ?» [Tharoor, 2000,58]. Dans cette perspective, la nation, sa voix anglaise, le non-alignement, consonnent avec démocratie, mais les contradictions inhérentes à son texte fondateur pavent la voie au discours des politiciens qui récupèrent aujourd’hui la masse anonyme et sapent les principes de laïcité.

35 Ce point de vue s’oppose en apparence à celui de tous les intellectuels qui, depuis Gandhi, ont vécu l’anglais comme une aliénation : « Le pilori a commencé dès le cours élémentaire [...]. Je sais maintenant que j’aurais appris aisément en un an ce que j’ai mis quatre ans à apprendre en arithmétique, en algèbre, en chimie et en astronomie, si je n’avais pas dû le faire en anglais mais en goujarati. J’aurais mieux possédé ces matières, plus vite et plus clairement. J’aurais eu un vocabulaire plus riche en goujarati. J’aurais utilisé mes connaissances à la maison, chez moi. L’anglais au contraire a créé une barrière infranchissable entre moi-même et ma famille, qui n’avait pas fréquenté l’école anglaise. [...] Je suis rapidement devenu un étranger dans mon propre foyer » [Harijan, 1938].

36 Ray, célèbre chimiste, s’insurgeait aussi en 1932 contre une langue de scolarisation étrangère donc vouée à éteindre toute créativité et toute originalité : « Imaginez une seconde ce qui se passerait si on obligeait les gamins anglais à apprendre le persan ou le chinois pour commencer et, après, à faire toutes leurs études dans cette langue. »

37 La profondeur de l’aliénation qui s’ensuit, comme le dit aussi l’écrivain anglophone Keki Daruwala, la domination du langage est aussi efficace qu’une armée d’occupation; « il supplante les mythes, l’iconographie, la vision du monde, l’idéologie. Il force l’entrée à ses propres symboles et valeurs » ( cf. note 14). Il s’agit d’une modification profonde des schèmes cognitifs, qui peuvent du reste s’infiltrer dans les langues indiennes et produire des romans (forme importée vers la fin du XIXe siècle) qui traduisent simplement en vernaculaire les mentalités et modes de voir occidentaux [Rao, 1995]. On peut à la limite ignorer l’anglais et être néanmoins « traduit » par l’anglais et les valeurs occidentales tant le système scolaire, institutionnel et culturel du pays reproduit aujourd’hui les schèmes de la modernité occidentale propres au grand discours colonial puis national [44].

38 Le fond de cette aliénation, diversement décrite et semblablement analysée, repose sur le conflit entre des modes cognitifs et perceptuels radicalement différents, la rationalité occidentale ayant imposé une externalisation et une objectivation de la notion même de conscience culturelle totalement étrangères au sentiment indigène d’appartenance culturelle, comme le montre bien Nirmal Verma [ 2004], l’un des plus grands romanciers et essayistes hindi. À cette objectivation, fondée sur le regard externalisant, le temps orienté (l’histoire) et la perspective spatiale régie par la position centrale de l’homme, il oppose un temps non linéaire et un espace décentré, une absence d’opposition tranchée entre extérieur et intérieur, entre le moi et ses objets [45], l’homme ne se définissant pas comme le centre conscient du monde mais comme un lieu, non polaire, mouvant, d’interrelation avec l’ensemble des êtres animés et non animés, visibles et invisibles. Partie d’un tout qui lui donne son identité autant qu’il contribue à la donner à ce tout, l’homme participe donc d’un écosystème holistique, disent aussi d’autres experts, de l’environnement cette fois, écosystème où équité sociale et respect de la nature sont impossible à démêler des croyances locales, et de leur expression dans les mythes et les récits populaires, dans les mots de la langue, car tout le vivant, de l’esprit à la matière, est solidaire. Le « credo d’un environnementaliste indien » [Agarwal, 1994], puisant largement dans les schèmes de pensée indigène et leur expression linguistique [Mishra, 2004], est capable d’offrir une alternative forte aux propositions de développement faites jusqu’à présent par l’Occident. Il est en tout cas susceptible d’amorcer un dialogue, comme l’a prouvé le Forum social de Bombay.

39 Dans un article remarquable même s’il a déjà quinze ans, l’écrivain hindi Krishna Baldev Vaid [ 1988] – professeur honoraire aux États-Unis de littérature américaine – développe une conséquence du schisme entre ces deux modes de pensée, schisme creusé en lui à travers l’apprentissage de l’anglais à l’école secondaire. Il se demande pourquoi, alors que l’anglais semble destiner l’Inde à un dialogue culturel, en particulier littéraire, enfin équitable, avec le monde, dépassant les hostilités du dialogue amorcé lors de la décolonisation, cette conversation authentique n’a pas eu lieu. Pourquoi les littératures et les cultures vernaculaires sont toujours aussi ignorées de leurs partenaires légitimes en Occident qu’avant 1950, ce qui n’est vrai ni de la Chine ni du Japon. Et il constate que l’anglais en Inde a imposé entre les Indiens eux-mêmes un mode de communication qui exclut de son « cercle enchanté  » l’immense majorité des Indiens. Sans même parler des millions de déshérités, entre pairs même « nous ne connaissons de nos propres littératures que celle de notre langue maternelle, ou de piètres traductions. Nous reposant sur l’anglais, nous avons échoué à créer une culture de la traduction littéraire, donc du dialogue des cultures internes ». Et symétriquement, nos relations culturelles avec l’Occident se sont atrophiées, limitées qu’elles sont aux productions de ce cercle enchanté [46], et ont perverti les perceptions que nous pouvons avoir l’un de l’autre. Seule la reconnaissance (et d’abord la connaissance) de ce qui se passe culturellement, littérairement et intellectuellement hors du cercle enchanté peut assurer un dialogue équitable avec l’Occident. Le prérequis à ce dialogue est bien entendu le dialogue interne et la résorption du schisme créé par l’anglais, les enjeux de ce dialogue touchent bien entendu à un développement équitable qui nous concerne tous.

Bibliographie

Notes

  • [*]
    Inalco/CEIAS.
  • [1]
    Il s’agit sans doute de la phrase la plus célèbre de la « Macaulay’s Minute » : « a class of persons Indian in blood and colour, but English in taste, in opinions, in morals and in intellect ». L’expression précédente complète le projet ou le situe dans sa perspective : « former une classe qui puisse servir d’interprète entre nous et ces millions de gens que nous gouvernons » (cité dans Ghosh [ 2000]; Garg [ 2001]).
  • [2]
    Il n’y a du reste pas tant de données qu’on s’y attendrait, et leur fiabilité n’est pas parfaite : « Il y a peu d’informations sur l’étendue de la connaissance de l’anglais en Inde. Il y a une profusion de livres sur la place de l’anglais dans le système éducatif indien, la concurrence pour les emplois et la culture, ainsi que sur ses aspects socio-linguistiques, sa prononciation et sa grammaire, son effet sur les langues indiennes et la littérature indienne de langue anglaise » (US Library of Congress, site consulté le 14 septembre 2004).
  • [3]
    Il s’agit de la catégorie communément mentionnée sous son sigle NRI en Inde (Non Resident Indians), sigle ré-épelé parodiquement en « Not Really Indian » ou « Never Relinquished India ».
  • [4]
    Des 18 langues officiellement reconnues jusqu’en 2003 (manipuri, népali, assamais, bengali, oriya, hindi, ourdou, marathi, konkani, goujarati, sindhi, panjabi, kashmiri, sanscrit, telougou, kannada, tamoul, malayam) et utilisées comme langue administrative (et scolaire) d’un État, toutes étaient indo-aryennes ou dravidiennes (les 4 dernières) jusqu’en 1994, le manipuri étant la première langue tibéto-birmane officiellement reconnue, et le santhali, de la famille austro-asiatique, la prochaine (État du Jharkhand), dès à présent acceptée à la Chambre (Lok Sabha). Les 4 États qui ont adopté l’anglais comme langue officielle sont le Manipur, le Meghalaya, le Nagaland et le Tripura.
  • [5]
    Khilani, dans The Idea of India, montre très bien l’impossibilité de fonder la nation indienne sur autre chose qu’une idée abstraite (celle de Nehru), ni l’histoire, ni la géographie, ni la culture locale, ni la religion, ni les us et coutumes, ni les langues ne permettant de définir autre chose qu’une pluralité irréconciliable.
  • [6]
    Les chiffres régulièrement avancés sont cependant moins élevés, allant de 1652 langues et dialectes dans le Census de 1961 à environ 350 langues distinctes dans l’Anthropological Survey of India de 1993 (vol. IX, Languages and Scripts). Des « dialectes » comme le bhojpuri ou le magahi, couramment regroupés sous le vaste chapeau de l’hindi, comptent en effet plusieurs dizaines de millions de locuteurs.
  • [7]
    Partition, émeutes de 1992 à Ayodhya, de 1996 à Bombay, de 2002 au Goujarat. Le séparatisme durement réprimé du Panjab et du Nagaland des années 1980, du Cachemire des années 1990.
  • [8]
    Hindouisme, bouddhisme, jainisme, sikhisme.
  • [9]
    Un exemple régulièrement cité dans l’abondante littérature sur la question depuis Pandit ( 1977) est celui du marchand goujarati, qui parle une variété locale du goujarati dans sa famille, kacchi et konkani dans la sphère de ses activités commerciales, éventuellement marathi, hindi avec le laitier et les employés de la gare, anglais dans les occasions plus formelles, a recours dans le domaine religieux s’il est musulman à des chants dévotionnels où se mêle la sant basha du vieil hindi, ourdou (persan au siècle dernier), avec éventuellement à la mosquée des formules arabes, et lit la presse goujarati, hindi, voire anglaise, tout en consommant au cinéma des films en hindoustani (« amalgame communicationnel » commun à l’hindi et à l’ourdou).
  • [10]
    Ainsi l’hindi ou le bengali (indo-européen) est plus proche du tamoul (dravidien) que du français (indo-européen), le santhali (austrique) du bengali que des langues austronésiennes. Toute la famille indienne oppose les rétroflexes aux dentales, a le même ordre des constituants (verbe final, postpositions et non prépositions, complément de nom et adjectifs antéposés, auxiliaires postposés), les mêmes fonctions grammaticales et expressives du redoublement, des verbes sériels, deux dérivations causatives, etc. On trouvera un point par l’auteur en français et une bibliographie sur ces questions dans la revue Faits de langues(Les langues d’Asie du Sud), n° 10,1997.
  • [11]
    Résultats du recensement de 2001 non encore publiés.
  • [12]
    Fifth All India Education Survey, 1992. Encore faut-il tenir compte de la disparité entre mondes rural et urbain (l’anglais est la première langue dans 0,6% des écoles primaires rurales seulement, si comme seconde et troisième langues l’offre s’équivaut à peu près, au niveau high school).
  • [13]
    Hindostanee ou Hindustanee. Les termes hindi (hindui, hindavi) et ourdou, souvent alors substituables à bakha (« langue »), n’étaient pas encore associés respectivement au style sanscritisé ou persianisé qui a accompagné l’émergence de la littérature écrite à partir du parler commun dans la plaine gangétique. Bien au contraire puisqu’un des tout premiers textes produits à cette époque, l’Histoire de la reine Ketki (d’Inshallah Khan Insha), présente dans son prologue un art poétique revendiquant explicitement l’éviction de tous les mots étrangers à l’hindi et notamment sanscrits, persans, ruraux. Voir sur ces questions beaucoup plus complexes que ne les présente la légende de la lingua franca hindoustani Rai [ 2000] et Rai [ 1984].
  • [14]
    Ce que l’écrivain indo-anglais Keki Daruwala enregistre plaisamment à sa manière plus d’un siècle et demi plus tard : « Nous sommes tous pris au piège de l’histoire. Les Européens sont venus pour faire du commerce, se sont accrochés pour combattre, intriguer et conquérir, puis sont restés pour nous instruire. Leurs colonies sont devenues des marchés pour leurs textiles et leur langue. Des conversions s’en sont suivies, à un nouveau mode de vie et, parfois, au christianisme. Lorsqu’ils sont repartis, ils ont laissé derrière eux leur langue et des demi-castes. Dans une terre étrangère, la langue elle-même devient bronzée et demi-caste. [...] L’histoire coloniale montre que la langue peut devenir aussi dominatrice que n’importe quelle armée d’occupation. Elle supplante les mythes, des iconographies entières, une conception du monde, des idéologies. Elle introduit ses propres symboles et ses propres valeurs. Une armada de nouveaux textes arrive avec elle. De nouveaux dogmes et fanatismes remplacent les anciens après les avoir balayés » [Desai, 1995, p. 30].
  • [15]
    Les réformistes (autour des sociétés les plus actives comme le Brahmo Samaj au Bengale, l’Arya Samaj, active surtout dans l’Ouest et le Centre) s’insurgent donc contre l’obscurantisme des « superstitions » et de la ritualisation – prônant un retour à la religion épurée des temps anciens (philosophie védantique essentiellement)–, le système des castes, le sort des veuves (condamnées à une vie d’esclave ou à l’immolation sur le bûcher de leur époux), le mariage des enfants, et se battent pour l’instruction des femmes.
  • [16]
    Lettre citée dans Garg [ 2001, p. 67]. Un réformiste comme Bhartendu, hindiphone originaire de Benares, est au contraire d’avis que seul le progrès de la langue hindi et de l’éducation en hindi peut conduire vers le progrès et lamodernité.
  • [17]
    Au point de parler de galimatias pour renvoyer dos-à-dos les corpus sanscrit et persan dans le domaine scientifique, moral et philosophique, de s’insurger contre le gaspillage des fonds publics dans l’édition d’œuvres « orientales », de blâmer le Delhi College (persan) et le Sanskrit College pour ne fabriquer que des chômeurs diplômés inutiles à leur pays et incapables eux-mêmes d’utiliser leur savoir pour nourrir leur famille.
  • [18]
    C’est en 1836 que le persan a été supprimé dans l’administration locale, à la suite de nombreuses protestations, les plaignants pas plus que les accusés ne pouvant comprendre la langue des procès ni, en général, les administrés la langue de l’administration. C’est moi qui souligne.
  • [19]
    Document reproduit intégralement dans Garg [ 2001, p. 164-168].
  • [20]
    Ainsi les associations des Bhumihar Braham Sabha et All India Kayastha Sabha, respectivement fondées en 1889 et 1887, en principe pour le développement de l’instruction et le progrès social, et pratiquement pour la promotion d’intérêts de caste.
  • [21]
    L’exemple est d’autant plus intéressant que des quatre nouveaux États fondés en 2000, deux correspondent à ces régions (Chattisgarh, Jharkhand) et le santhali du nouvel État du Jharkhand est en passe d’être reconnu comme langue officielle. Voir infra, la dialectique national/local.
  • [22]
    Tous les mouvements dirigés contre le pouvoir, c’est-à-dire contre l’orthodoxie brahmanique, ont de tout temps usé de la force de la langue parlée par le peuple pour exprimer une idéologie hétérodoxe : c’est vrai du bouddhisme avec le pali aussi bien que de la poussée dévotionnelle qui met en avant les basses ou très basses castes avec les langues locales (tamoul d’abord, entre IXe et XIIe siècles, langues du Nord ensuite entre XIIIe et XVIe siècles).
  • [23]
    En 1918, est créée la Dakshina Bharat Hindi Prachar Sabha, « assemblée pour la diffusion de l’hindi en Inde du sud ».
  • [24]
    Sur la communauté des usages linguistiques dans la zone, voir la zone fluide Hindi-Urdu-Punjabi que Khubchandani [ 1997] met en évidence sous le sigle HUP, sur la communauté culturelle dans tout le Nord-Ouest (Panjab pakistanais et indien notamment), voir le travail des historiens [Hasan, 2000] et des écrivains « de la partition ».
  • [25]
    La situation est tellement explosive que les recensements de l’époque jouent sur la suppression des mentions hindi ourdou.
  • [26]
    Seth Govind Das et P. N. Tandon, les deux plus virulents défenseurs de l’hindi sanscritisé, vont jusqu’à accuser de trahison nationale les partisans d’une autre graphie que la nagari : P. D. Tandon par exemple écrit le 8 avril 1949 : « Ceux qui s’opposent à l’acceptation de l’hindi comme langue nationale et du nagari comme unique écriture nationale poursuivent encore une politique d’appeasement antinational » [Tandon, 8 avril 1949]. L’accusation a la vie dure, puisqu’on retrouve périodiquement la même suspicion envers les musulmans au cours du demi-siècle suivant : « écriture étrangère, culture étrangère »; « langue sémite », etc. L’apparition de Mein Kampf sur les marchés (constatée en septembre 2004 encore) n’est évidemment pas sans lien avec cette conception de l’hindi symbole aryen vs l’ourdou symbole sémite et étranger.
  • [27]
    C’est la question de la langue, du reste reportée jusqu’à la dernière année, qui contraignit Nehru à recourir par trois fois au vote, alors qu’il avait identifié le projet démocratique au choix consensuel, ce qui put se faire pour tous les autres articles que ceux relatifs à la langue. Et c’est sur la question de la graphie des chiffres que faillit achopper le dernier vote, les deux factions ayant d’abord eu le même nombre de voix (d’où la légende qui donne au choix de l’hindi l’avantage d’une voix unique, voir Montaut [ 1997]). « The question of numerals was the most controversial of all the issues debated in the Assembly » [Dvidedi, 1981, p. 19].
  • [28]
    Report of the Committee of Parliament on Official Language, cité in Dvivedi [ 1980, p. 210].
  • [29]
    Sur la question complexe des « États linguistiques » (terme issu du States Reorganisation Act, 1953) et ses antécédents coloniaux, voir Montaut [ 2004].
  • [30]
    Pour reprendre une expression de Ragavendra Rao ( 1985).
  • [31]
    Une université ne peut imposer l’usage d’une autre langue aux examens que si elle peut prouver que le niveau ne s’en trouvera pas abaissé – c’est généralement le cas pour les cursus de littérature des langues indiennes – et seule la Cour est habilitée à trancher en cas de litige [Jain, 2003, p. 616].
  • [32]
    Bien que les ambassadeurs soient périodiquement encouragés à user de la langue nationale, et que l’usage cérémonial de l’hindi officiel continue à entretenir une illusion superficielle d’indigénisation de la politique et de la diplomatie. Cette fonction décorative [Krishna, 1991] est d’autant plus limitée à un usage « cosmétique » que la sanscritisation jargonante qui caractérise la langue officielle a fini par embarrasser jusqu’à Indira Gandhi (elle demanda plusieurs fois aux commissions terminologiques de calmer leurs ardeurs néologisantes). La politique intérieure même ne privilégie qu’exceptionnellement les langues régionales (le spectaculaire usage de l’hindi par Laloo Prasad Yadav, l’homme politique emblématique du Bihar, confirmant plutôt la règle par son caractère exceptionnel).
  • [33]
    Mallikarjun [ 1985, p. 59-83] cite de nombreux autres cas, y compris dans le domaine de l’alphabétisation. Si la National Literacy Mission mène des campagnes d’alphabétisation dans les langues régionales, et notamment, avec un grand succès, en tulu dans le sud du Karnataka, le concours national de l’essai sur l’alphabétisation et l’éducation des adultes est limité à l’hindi et à l’anglais. Quant aux concours d’entrée des écoles de management, ils se fondent bien sûr sur l’anglais.
  • [34]
    Car s’il répond de Delhi ou de Madras c’est à l’insu du client qui appelle de Bedford ou de Soho telle société londonienne d’électroménager ou d’équipement paramédical.
  • [35]
    Un tailleur salarié gagne de 2000 à 3000 roupies, le salaire minimum étant de 30 roupies par jour dans l’agriculture et 50 roupies dans l’industrie.
  • [36]
    Cas commentés par Geeta B. Nambissan [ 1995]. Voir aussi Singh [ 1995, p. 220-225]. En théorie, une communauté linguistique peut exiger la scolarisation de ses enfants dans leur langue maternelle si celle-ci est reconnue et s’il y a au moins quarante enfants locuteurs dans l’école et dix dans la classe. En pratique ces dispositions sont rarement appliquées. Aucune des quelque 100 langues tribales maternelles parlées en Orissa n’est utilisée à l’école primaire. 81 langues étaient reconnues comme « school medium » en 1981,58 en 1990 : le ho, le kurukh, le mundari, le kharia (tous austro-asiatiques) et le maithili avaient entre autres été supprimés.
  • [37]
    Le Hoshangabad Science Teaching Program, touchant 50 000 écoles primaires, enregistre le résultat suivant : au bout de cinq ans d’enseignement d’hindi les enfants sont incapables de comprendre et de communiquer, tant la variété standardisée enseignée est éloignée de la variété régionale. Commentant ces résultats, Sumi Krishna [ 1991, p. 92] conclut : « Hindi had made these children inarticulate students. » Le désarroi des enfants scolarisés en hindi quand la variété standard n’est pas leur langue maternelle ne peut se comparer qu’à celui de Gandhi analysant sa propre scolarisation en anglais (voir infra). S’ensuit, dans les zones tribales, un effet de « détribalisation linguistique » dénoncé par Sumi Krishna [ 1991, p. 72].
  • [38]
    Selon S. Saxena et K. Mahendroo [ 1995] qui ont supervisé un programme d’alphabétisation dans le district de Raipur, les instructions données par les manuels scolaires sont incompréhensibles pour les enfants, et même l’hindi simplifié des enquêteurs ne permet pas la communication. L’élaboration d’un manuel en chattisgarhi, produit par une équipe de jeunes enseignants dynamiques, est vigoureusement critiquée comme potentiel encouragement aux forces de désintégration, tandis que se perpétue auprès des instituteurs le sentiment que seule l’instruction dans la langue standard libérera les locuteurs « patoisants » de leur arriération (backwardness). Pis encore : les auteurs rapportent que deux travailleurs d’une organisation d’alphabétisation ont perdu leur emploi pour s’être présentés à des élections sous la bannière du Kisan Mazdur Sangathan (syndicat d’ouvriers agricoles) contre la puissante famille Malguzar, et leur renvoi s’est accompagné d’une véritable conférence non seulement édifiante mais dans un hindi officiel visant surtout à les humilier.
  • [39]
    « Pourquoi la police prépare-t-elle les actes d’inculpation dans une langue illisible et en donne-t-elle toujours une mauvaise copie aux victimes, surtout si il ou elle est pauvre ? Pourquoi les registres du cadastre sont-ils tenus dans une langue tellement ésotérique qu’il faut un Patwari pour les interpréter, et le plus souvent au prix d’un dessous-de-table ? Comment pour-rait-il y avoir aucune communication en hindi avec des gens de Jhabu qui vont être affectés par Sardar Sarovar ? Comment une travailleuse migrante de Chattisgarh pourrait-elle expliquer sa douleur et sa souffrance à un inspecteur du travail qui ne comprend pas le chattisgarhi ? Les langues normalisées divisent la société » [Gupta et al., 1995, p. 144-151]. La région de Jhabua fait partie de celles où le barrage de la Narmada provoque une grave destructuration des modes de vie traditionnels.
  • [40]
    Ils varient grandement selon les populations et les régions concernées, les Bengalis étant sans doute les plus attachés à leur langue maternelle, les Panjabis beaucoup moins [Mukherjee, 1996]. Ainsi selon Anniko Henthal ( 1998) [in Thirumalai et Mallikarjun, 2003], si les échanges familiaux se font presque toujours dans la langue maternelle, les Tamouls utilisent l’alternance L 1/anglais mais non les Bengalis; les échanges amicaux se font dans 41 % des cas en anglais ( 65 % en alternance L 1 / anglais), l’hindi n’étant qu’exceptionnellement utilisé par les Tamouls et les Bengalis (encore s’agit-il de commentaires de programme hindi à la télévision).
  • [41]
    Contentons-nous de renvoyer aux excellents travaux sur ces questions dont Braj Kachru [ 1986] a donné l’impulsion.
  • [42]
    Malgré l’abondance des études et des statistiques sur la question, il est difficile, tant les pourcentages varient selon les sources, de se faire une idée exacte de l’alphabétisation en Inde (entre 61% selon les plus optimistes, National Readership Survey, à moins de la moitié, 51%, selon l’UNICEF). Selon Sharma [ 2000-2001] qui compare divers résultats, « à peu près la moitié de la population entre dans le millénaire incapable de signer son nom, dont les deux tiers sont des femmes ». Et c’est la moitié de la population analphabète du monde.
  • [43]
    Sur la dernière phrase du discours de Nehru (« it is fitting that at this solemn moment we take the pledge of dedication to the service of India and her people and to the still larger cause of humanity »).
  • [44]
    Je n’entre pas ici dans la critique de la modernité menée par le groupe des Subalternistes, qui rejoint, sur certains points, l’objet de la présente discussion. On en trouve les thèses récapitulées dans Pouchepadass [ 2000].
  • [45]
    Je ne regarde pas, je/soi est la chose regardée et l’acte de regarder.
  • [46]
    « L’inertie intellectuelle et des erreurs éducatives nous ont plongé dans ce bourbier. » La situation en matière de traduction, sinon d’éducation, amorce un progrès depuis quelques années, et l’auteur voit aujourd’hui les choses avec un peu moins de pessimisme.
Français

Introduit par la colonisation britannique et aujourd’hui langue officielle associée (au hindi) de l’État indien, l’anglais est parlé comme langue seconde par une minorité de la population instruite qu’on évalue entre 8% et 11%. Chance d’une voix donnée à l’Inde, en compensation de siècles de domination, pour entrer de plain-pied dans le dialogue des cultures du monde d’aujourd’hui ou, au contraire, déni paradoxal de cette chance, dérobée par l’altérité de la langue? C’est la question qu’on se posera, après avoir évalué la place de l’anglais dans la culture plurielle de l’Inde contemporaine et montré le poids, aujourd’hui, de l’introduction historique de l’anglais dans le système indien.

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Annie Montaut [*]
  • [*]
    Inalco/CEIAS.
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