CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Les tribus irakiennes demeurent une énigme, alimentant toutes sortes de perceptions, de clichés et de fantasmes en Occident. Comme ailleurs dans le monde arabe et musulman, leur étude a longtemps souffert du regard « orientaliste » apposé à cette région [2]. Ainsi, derrière l’extrême médiatisation du conflit irakien persiste une incompréhension patente des tribus, auxquelles nombre d’Irakiens, d’horizons divers, continuent de s’identifier. Comment éclairer ce déficit d’intelligibilité, d’autant plus déroutant que les tribus occupent le devant de la scène politique irakienne depuis le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003 ? Au-delà de la violence qui n’a cessé de se déployer durant la dernière décennie, la méconnaissance des tribus procède sans doute du peu d’intérêt globalement accordé à cette problématique dans les sociétés du Moyen-Orient. Délaissée par les sciences sociales, l’analyse du tribalisme n’a connu un regain d’intérêt visible que sur la période récente, autour de ce qui a été qualifié de « reviviscence » ou « retour » du phénomène tribal (dans des pays comme l’Afghanistan, l’Irak, l’Algérie, la Tunisie ou encore la Libye) [3]. À ce titre, l’affaiblissement des structures du tribalisme – sous l’effet conjugué de la modernisation du monde arabe et de la globalisation – a paradoxalement causé l’irruption de revendications identitaires liées au tribalisme.

2À l’heure où la guerre engagée contre le groupe État islamique se poursuit inlassablement, cet article analyse le fait tribal irakien en interrogeant sa capacité à stabiliser, ou non, ce pays dans un contexte d’impasse militaire et politique totale. La question du tribalisme et de ses manifestations, passées comme présentes, demeure en effet largement méconnue. Les tribus ont cependant joué un rôle central dans le paysage post-baathiste, dont elles reflètent nombre des contradictions. Tantôt pacifiques, en marge du soulèvement armé, tantôt adossées à des groupes djihadistes tel l’État islamique, les tribus ne sauraient être sous-estimées ; un constat d’autant plus évident qu’elles ont, de 2006 à 2008, pris les armes aux côtés des États-Unis contre la mouvance radicale [Benraad, 2012, p. 27-46]. Dans un contexte d’offensive qui perdure sur des pans entiers des deux territoires irakien et syrien, et d’une réponse occidentale ayant jusque-là échoué à se coordonner avec les acteurs de terrain, la stratégie du « réveil » des tribus (sahwa en arabe) est-elle reproductible ? Selon quelles modalités, quelles perspectives et quels risques ?

La mémoire de la Sahwa

3Tandis que s’achève l’invasion des États-Unis début 2003 et qu’apparaissent les premières cellules du djihad antiaméricain, les tribus irakiennes se trouvent dans la division. Celles qui peuplent les gouvernorats sunnites choisissent, dans leur écrasante majorité, de se ranger du côté de l’opposition armée, dans la lignée de leur lutte passée contre les autorités coloniales britanniques. Elles ont, de surcroît, un intérêt fort limité à coopérer avec les forces étrangères. Cette position est ainsi celle des Doulaïm qui, outre leur réticence à voir les baathistes de retour au pouvoir, rejettent l’occupation. Ces tribus voient surtout dans la mise à bas du régime et la marginalisation consécutive des sunnites une menace contre le prestige, l’autonomie, les privilèges et les richesses dont elles ont joui au cours de la décennie d’embargo, lorsque Saddam Hussein les avait cooptées pour assurer ordre et sécurité aux périphéries de Bagdad. À leurs yeux, soutenir les combattants relève non seulement d’un devoir, celui de la défense des valeurs d’honneur et de fierté dont le monde tribal s’est toujours réclamé, mais aussi d’un combat identitaire visant à réhabiliter l’islam sunnite face à la politique américaine de promotion d’une majorité chiite discriminée et réprimée par le parti Baath.

4Le choix de nombreuses tribus de se ranger du côté de la résistance est d’autant plus fort que de nombreux cheikhs, tout d’abord disposés à la discussion et au compromis, comptent parmi les premières victimes de l’occupation étrangère. Leurs biens sont ainsi saisis et leurs épouses parfois arrêtées et emprisonnées, une violation grave du code de l’honneur local qui ne manque pas d’attiser toutes les rancœurs. Dans certains cas, des citoyens, confondus avec des insurgés, sont tués par les forces américaines, incitant leurs tribus à prendre les armes. Plusieurs cheikhs se rapprochent alors de l’organisation d’Al-Qaïda et de son « émir » Abou Moussab al-Zarqawi. D’autres tribus préfèrent, elles, la passivité et privilégient l’option d’une discussion avec les troupes occupantes afin de préserver leurs régions d’un bain de sang. Plus rares, certains chefs de tribu apportent leur appui au processus politique transitionnel. Or, dans l’ensemble, la tentative des tribus de se poser comme médiateurs du conflit est un échec : à mesure que les violences se multiplient au sol, l’incompréhension entre sunnites et personnels de la coalition s’aggrave.

5Au même moment, les rapports entre cheikhs et combattants commencent à se détériorer. Les tensions s’avèrent d’autant plus vives, à cet égard, que la nébuleuse radicale dominée par Al-Qaïda tente d’imposer son triple primat social, économique et politique dans les zones où elle opère. Les cheikhs refusent que les membres d’Al-Qaïda, accueillis et soutenus par eux, les dépossèdent de leur influence et de leurs ressources (contrebande de pétrole, trafics divers). Ils entendent conserver la maîtrise de la situation et leur assise, décrite comme garante de la stabilité de l’Irak face aux dérives de l’insurrection et à l’incurie du gouvernement.

6Un autre point de discorde est de nature plus idéologique, de nombreux cheikhs rejetant la perspective salafiste d’Al-Qaïda qui concurrence leur autorité et celle des dignitaires religieux modérés. Par sa puissance tactique et l’affirmation d’un djihad transcendant les solidarités, Al-Qaïda est venue bouleverser un paysage tribal auquel certains des membres de l’organisation étaient parfaitement étrangers. À partir de l’année 2005, une partie des Doulaïm se distancie de l’organisation radicale en dénonçant ses exactions, alors que d’autres tribus, au contraire, y restent alliées. Une série d’assassinats et d’enlèvements visant des cheikhs sunnites ayant collaboré avec les forces américaines et Bagdad confirme ce fossé, notamment le divorce des tribus d’avec Al-Qaïda qui revendique ces actes sanglants. Après une séquence de coexistence, les liens entre combattants et tribus du grand gouvernorat occidental d’Anbar [4] sont ainsi rompus, laissant place à une violence d’autant plus vive qu’Al-Qaïda s’est attribué la rente et ses revenus, activité jusqu’alors aux mains des cheikhs. Ces derniers s’opposent aussi aux méthodes barbares et à la violence aveugle des insurgés radicaux, qui ternissent l’image du djihad irakien. C’est au milieu de cet environnement chaotique qu’est créé, à la fin de l’année 2006, le premier Conseil du réveil sous la houlette d’Abd al-Sattar Iftikhan al-Richawi, un cheikh du clan Richa dont plusieurs proches ont été abattus par Zarqawi et consorts [5].

7Convaincu qu’une réaction plus virulente doit être opposée à Al-Qaïda, « Abou Richa », de son surnom, encourage les membres de sa tribu à rejoindre les forces armées et se rapproche simultanément de Washington. Malgré certaines hésitations initiales, les forces américaines, qui essuient d’incessants faits d’armes et dont la stratégie de contre-insurrection n’est guère concluante, décident d’apporter leur appui aux tribus, quitte à passer ce qu’elles considèrent à l’époque comme un accord avec le diable. Le rapprochement entre les cheikhs d’Anbar et les forces américaines est, en effet, une alliance hautement circonstancielle, Washington incitant Abou Richa à rallier à sa cause le plus grand nombre de tribus. La constitution des Conseils du réveil d’Anbar (Sahwat al-Anbar) s’accompagne, elle, de la création officielle d’un Conseil de salut (Majlis inqadh) à la fin 2006. Tous sont destinés à vaincre militairement Al-Qaïda et ne précèdent symboliquement que d’un mois l’annonce d’un État islamique d’Irak (Dawla al-‘Iraq al-islamiyya) par l’avant-garde radicale. Alors que de profonds désaccords ont opposé les tribus sunnites aux États-Unis, Abou Richa est le premier à opter pour une coopération militaire et politique à la fois ouverte et assumée ; il attire dès lors vers lui beaucoup d’autres jeunes hommes prêts au combat.

8Cette stratégie se voit renforcée à partir de janvier 2007 et du « sursaut » militaire décidé par George W. Bush (Surge), qui se traduit par l’envoi de 20 000 soldats supplémentaires en renfort des 132 000 déjà présents sur le sol irakien. La mobilisation tribale gagne en ampleur et engrange étonnamment les succès. Fin 2007, ce sont plus de vingt tribus sunnites parmi la trentaine d’Anbar qui collaborent entre elles et avec les troupes étrangères. Par effet domino, d’autres tribus se joignent au mouvement. Même celles réputées proches d’Al-Qaïda du fait de leur sensibilité religieuse finissent par tourner casaque. Un tissu complexe de combattants se développe pour éradiquer la présence du groupe et rétablir la sécurité dans les quartiers et les villes.

9Incontestablement, la stratégie tribale a permis une amélioration de la sécurité entre 2007 et 2008. Selon les informations publiées par le commandant des forces américaines en Irak, David Petraeus, le nombre moyen d’attaques dans le gouvernorat d’Anbar a chuté de moitié. Au fil de leurs succès, les tribus ont mis en branle une puissante logique mobilisatrice. Mais l’aspiration de la Sahwa à muer en mouvement politique se trouve déçue, et les cheikhs qui espéraient intégrer les institutions et s’arroger une influence finissent marginalisés. Après le transfert de la responsabilité des conseils de tribus au gouvernement irakien en 2008, décrit par de nombreux cheikhs comme un acte de trahison des États-Unis, leurs membres cessent d’être rémunérés et seul un nombre restreint intègre l’armée et l’appareil de sécurité comme Washington s’y était engagé. Le ministère de la Défense annonce son souhait de démanteler la Sahwa, refusant d’accorder aux tribus une quelconque légitimité. De surcroît, les contrats concédés aux tribus sont limités à de courtes missions et rarement renouvelés. Leurs chefs y voient une manœuvre évidente des élites chiites pour affermir leur domination sur l’Irak au détriment des populations sunnites.

10En lieu et place d’une incorporation dans les institutions, le gouvernement central se lance dans une campagne répressive tous azimuts. Dénonçant l’infiltration de la Sahwa par l’État islamique, Nouri al-Maliki, alors encore Premier ministre, décrète à l’été 2008 une offensive militaire soutenue par les États-Unis et connue sous l’appellation de bataille de Diyala. Sous couvert de défaire les radicaux, repliés au nord, celle-ci vise en réalité la Sahwa, dont les chefs sont soit éliminés, soit arrêtés. La colère gronde, d’autant que le gouvernement remet à plus tard la tenue d’élections provinciales décisives dont les tribus sunnites escomptent une redistribution du pouvoir et une refonte de la gouvernance locale. Parallèlement, Maliki tente de coopter les tribus qui lui semblent les plus malléables, voire d’acheter leur allégeance en leur offrant emplois et salaires. Au milieu de l’année 2007, il annonce la création d’un Conseil de soutien à Diyala, dont le rôle supposé est de rétablir la sécurité dans le gouvernorat mais qui n’entretient en fait aucun lien avec les conseils de tribus existants. Cette nouvelle instance est par ailleurs rattachée aux forces de sécurité et agit sous le patronage du Premier ministre et uniquement pour son compte. Cette politique est étendue avec l’établissement de conseils de tribus sur l’ensemble du territoire, présentés comme un pilier de la réconciliation nationale promue par le gouvernement mais de pure façade.

11Les victoires de la Sahwa finissent donc par avoir un goût amer. De nombreux cheikhs ont le sentiment d’avoir été instrumentalisés, voire littéralement exploités pour remplir de basses besognes, sans contrepartie. À ces aspirations frustrées s’ajoutent les rivalités qui rongent les rangs mêmes du mouvement et participent de son délitement. De fait, tout comme le paysage tribal irakien dans son ensemble, la Sahwa n’a jamais représenté un phénomène homogène ou organique, ni du point de vue de sa sociologie, ni sur le plan de son ancrage géographique et de ses structures et modes de fonctionnement. Elle reste un objet insaisissable, avant tout défini par l’objectif qui avait réuni ses membres : éliminer l’État islamique d’Irak. En retour, celui-ci a déclaré une guerre absolue aux tribus, dont la trahison contre la résistance armée et la cause sunnite est qualifiée d’impardonnable et appelle des représailles. Les dirigeants de la Sahwa sont décrits comme des « traîtres » qui ont sali les « vraies » tribus en se soumettant aux « croisés » et à Bagdad.

Du retrait à l’assaut final

12Faire sens de la progression fulgurante du groupe État islamique et de son succès renvoie aux sources mêmes de la crise de l’été 2014, en l’espèce les efforts vains des sunnites – par l’entremise de six élections successives et de plusieurs gouvernements dits « d’unité » – pour obtenir voix au chapitre politique. En 2011, quelques mois avant l’ultime retrait des troupes américaines, les sunnites semblaient déjà avoir renoncé à l’idée d’un Irak national unifié : la mort de l’ancien régime s’était traduite non par l’instauration d’une « démocratie », mais par une emprise toujours plus lourde de partis chiites plus ou moins directement liés à l’Iran. Oussama al-Noujaïfi, Frère musulman alors président du Parlement, revendique la formation d’une région sunnite autonome sur le modèle de celle obtenue par les Kurdes.

13Au lendemain du départ des États-Unis, Maliki prononce un mandat d’arrêt contre le vice-président sunnite Tarek al-Hachemi, un Frère musulman historique. L’événement provoque la fureur parmi les sunnites, qui voient là une nouvelle manœuvre pour les tenir à l’écart des institutions et perpétuer l’empreinte communautaire chiite dans le pays. Les jalons d’un vaste mouvement de contestation sont posés et c’est l’arrestation, en décembre 2012, de centaines de gardes du corps du ministre des Finances sunnite Rafi al-Issawi (alors menacé et assigné à résidence) qui pousse plusieurs milliers des sunnites à descendre dans les rues pour exiger des réformes. Ces manifestations débutent dans le gouvernorat d’Anbar et gagnent les autres régions ; si elles se veulent pacifiques dans la forme, elles n’en sonnent pas moins le glas d’un règlement négocié du conflit. Une fenêtre de négociation s’offre pourtant au gouvernement entre les mois de janvier et d’avril 2013, superbement ignorée par Maliki et ses proches. Dans ces circonstances, c’est la mort d’une quarantaine de protestataires désarmés le 23 avril 2013 à Hawija, dans le gouvernorat de Kirkouk, qui met définitivement le feu aux poudres. De fait, les sunnites estiment désormais que la seule manière de traiter avec le gouvernement est l’usage de la force et optent pour l’État islamique en Irak et au Levant (Dawla islamiyya fi al-‘Iraq wa al-cham, de son acronyme arabe Daech et qui s’est ainsi renommé en étendant son combat en Syrie).

14Le caractère foudroyant de l’assaut djihadiste dès le mois de janvier 2014 est dû, dans une large mesure, aux tribus ayant collaboré avec l’État islamique contre Bagdad en laissant ses combattants pénétrer dans leurs zones et soumettre les gouvernorats du nord et de l’ouest de l’Irak. Il s’agit alors pour elles de se venger des États-Unis et du pouvoir central qui, en 2008, ont bafoué toutes leurs promesses, et les ont désarmées et destituées. Contrairement à Al-Qaïda, dont les représentants s’en étaient pris aux civils sunnites, l’État islamique promet de se démarquer et compte en ce sens sur le ralliement des cheikhs. Plusieurs facteurs éclairent cette évolution. En premier lieu, alors que l’élite d’Al-Qaïda se composait d’étrangers, l’ancrage irakien de son commandement aide l’État islamique à prendre racine. Le calife autoproclamé du groupe, Abou Bakr al-Baghdadi, est lui-même issu du clan tribal des Albou Badri, dans le gouvernorat de Salahaddin. De plus, l’État islamique insiste sur la réhabilitation de l’islam sunnite contre l’Iran et ses alliés chiites. Ses membres promettent un retour à la paix, à la prospérité et une revanche politique aux sunnites. Dans les territoires conquis, les tribus reçoivent de l’argent, des armes et bénéficient d’une autonomie dans la gestion de leurs affaires ; en retour, elles constituent des cellules de combat et des réseaux de sympathisants et de complices mobilisés au profit de l’État islamique et de son avancée.

15Mais cette alliance, plus opportuniste qu’idéologique sur le fond, est de courte durée. Un retournement s’opère en effet dès les semaines suivant la chute de Mossoul, le 10 juin 2014. Des tribus à qui le groupe État islamique avait promis de remettre le pouvoir sont ainsi mises de côté, tandis que les exactions et tueries se généralisent [6]. Cette affirmation brutale aux dépens des civils et l’imposition d’un véritable régime de terreur, tyrannique et similaire aux dérives du passé (autoritarisme, corruption) génèrent d’importantes tensions. Le projet de l’État islamique est d’autant moins accepté que les tribus sunnites locales ont déjà fait l’expérience de cette violence et l’ont rejetée. Dans le cadre de la campagne militaire lancée par les États-Unis à l’été 2014, un début de retournement se produit ; or aux tribus espérant un rééquilibrage du pouvoir font face celles qui réclament le départ des troupes irakiennes stationnées dans leurs régions et l’autonomie – une demande que le pouvoir chiite perçoit comme une menace.

16Le potentiel de rébellion est plus élevé parmi les tribus dont les membres sont d’anciens soldats et officiers de l’armée. Ainsi, le cheikh sunnite Fares al-Doulaïmi mobilise un millier de combattants qu’il envoie à Hit et Zawiya pour protéger les tribus des tueries et destructions À Salahaddin, certains cheikhs réalisent que les objectifs de l’État islamique sont incompatibles avec les leurs, en l’occurrence combattre Bagdad tout en parvenant à une trêve avec les Kurdes. Une opportunité se présente dès lors à la coalition, qui consiste à modifier la bataille livrée sur le terrain en récréant les conditions d’une mobilisation tribale sur le modèle de la précédente. L’une des tribus les plus actives dans le gouvernorat de Salahaddin, qui montre sa résistance à l’État islamique, est celle des Jabbour, qui peuple une partie du centre de l’Irak autour des rives du Tigre. Les efforts américains s’orientent naturellement vers une réplique du modèle d’Anbar et l’envoyé spécial et général à la retraite John Allen, ancien commandant adjoint des forces américaines dans ce gouvernorat, centre sa stratégie sur un nouveau réveil des tribus, y compris celles qui ont conclu un pacte avec l’État islamique. Des centaines de conseillers militaires se rendent en Irak ; or les combattants ont anticipé de longue date leur réponse à ce type de mobilisation. Alors qu’ils s’étaient appuyés au premier chef sur les tribus, ils lancent une insurrection meurtrière contre elles. À la différence de la première Sahwa, le groupe État islamique ne cherche pas à s’appuyer sur les acteurs locaux ; en effet, il ne compte que sur ses capacités propres. C’est pourquoi il essuie de nombreux revers et perd des hommes. Sur fond d’intensification des frappes aériennes, ses combattants développent une vision encore plus extrême, considérant toutes les tribus – alliées ou non, « pures » ou « repenties » de leur collaboration avec les Américains et Bagdad – comme des ennemis.

17Cette stratégie, qui consiste à éradiquer toute opposition réelle ou imaginée, est loin d’être secondaire ; il s’agit d’un message fort adressé aux tribus, un message qui s’est illustré lorsque, fin 2014, l’État islamique a pris d’assaut Ramadi, chef-lieu du gouvernorat d’Anbar. Dans les mois et semaines ayant précédé, des tribus entières avaient été sauvagement assassinées. Ainsi, avant de céder, la tribu Albou Nimr a combattu l’État islamique pendant plus d’un an. Les Jabbour, qui se sont opposés aux insurgés radicaux et ont coopéré avec l’armée irakienne – fait suffisamment grave pour être déclarés « traîtres » et « apostats » – ont aussi subi des représailles. Certes moins engagés au plan militaire, 120 membres de la tribu Oubaïd ont également été enlevés. Dans la plupart des cas, ces meurtres ont été facilités par la complicité ou l’action d’autres tribus qui entendent régler de vieux comptes. Ainsi, les tribus d’Anbar prises pour cibles par le groupe État islamique – tels les Albou Alwan, Albou Assaf, Albou Fahad ou Albou Nimr – se trouvent souvent dans le collimateur d’autres clans qui leur reprochent de s’être rangées du côté du pouvoir central en faisant le jeu des forces de sécurité et des milices chiites.

Une issue imprévisible

18Avec la chute de Ramadi en 2015, où certaines tribus ont combattu les hommes de l’État islamique jusqu’à la dernière minute, il est peu plausible que la Sahwa des débuts puisse être répliquée. Pourtant la lutte contre l’État islamique ne pourra être menée sans le concours de ces tribus et de leurs membres. Elles qui, longuement marginalisées, dépossédées et humiliées, se sont tournées vers les radicaux qui leur promettaient une revanche sur l’ordre établi. Beaucoup ont pu voir dans le groupe État islamique un contre-pouvoir militaire et politique. Elles ont voulu croire un temps que sa prise de contrôle constituerait un tournant positif pour les sunnites ; et c’est leur collaboration qui a permis aux combattants de prendre pied en Irak et de conquérir la Syrie.

19Dans les faits, le retournement des tribus aura été plus rapide qu’il ne le fut une décennie plus tôt ; pour cause, ces tribus ne sont plus en lutte simultanée contre une occupation étrangère et une mouvance armée radicale. Elles affichent un malaise patent, prises entre le marteau et l’enclume : d’une part, un pouvoir central qui les a opprimées et se refuse à les armer ; d’autre part, des insurgés qui les tuent si elles ne prêtent pas allégeance. Dans pareilles conditions, l’avènement d’une rébellion tribale reste improbable, et néanmoins essentielle à la déroute d’un mouvement insurgé solidement implanté parmi les populations et qui a bénéficié de la coopération active ou de la passivité de ces mêmes tribus. Des cheikhs sunnites se sont rendus à Bagdad, sans résultat. Ils ont exprimé leur sentiment d’être abandonnés par un gouvernement (et, dans une moindre mesure, par les Kurdes) qui continue d’en faire des terroristes. Les tribus se plaignent d’une armée qui n’est pas à la hauteur de l’enjeu, toujours aussi corrompue et infiltrée en son sein par les milices. Plusieurs dans le gouvernorat d’Anbar ont rapporté avoir dû se procurer de l’armement au marché noir, censé leur être fourni par les forces régulières et s’est vu détourné par des soldats et officiers en affaires avec les contrebandiers... Les tribus se sont d’ailleurs appuyées sur leurs trafics pour financer leur contre-offensive.

20Face à ces difficultés, et à un système politique dans lequel elles n’ont plus confiance, les tribus tendent à se tourner vers des acteurs extérieurs en requérant leur appui. C’est le cas des cheikhs d’Anbar qui ont souvent vu leurs habitations et leurs biens pillés et brûlés par des recrues étrangères de l’État islamique, ce qui n’a fait que décupler leur ressentiment. Ils exigent des moyens tangibles pour conduire la lutte et se disent prêts à lever une force de plusieurs milliers d’hommes. En arrière-fond se pose plus structurellement la question de la réintégration des sunnites au sein des institutions, horizon constamment reporté. L’opportunité de leur « retour aux affaires », même partiel, a été manquée à plus d’une reprise ; les options ne cessent cependant de s’amenuiser. Du point de vue militaire, il sera difficile de déloger l’État islamique des zones sunnites dans lesquelles il s’est installé, même si les défis extérieurs et intérieurs ont cru au fil des mois et affaibli ses combattants. En effet, les sunnites sont bien plus nombreux à les rejeter qu’ils ne l’étaient au début de la crise en 2014. Les situations où les civils cherchent à fuir par tous les moyens, exigent la réouverture des routes, la libération des prisonniers – détenus par l’État islamique et plus seulement par Bagdad – et une trêve prévalent. Le pacte des tribus avec les radicaux contre le pouvoir central a également atteint ses limites [7].

21Des dissensions au sein même du groupe insurgé sont par ailleurs apparues, alors qu’il prétend représenter l’islam sunnite dans son entier. Des rapports officiels irakiens font ainsi état de relations tendues entre l’avant-garde et des nouveaux venus contestant la hiérarchie établie. Ces divisions sont telles, à plusieurs endroits, que les populations sunnites distinguent non sans une certaine ironie, le « bon » État islamique du « mauvais », les « vrais » combattants de ceux « made in China », en référence à leurs habits fabriqués en Chine, simples imitations d’originaux, et à leurs méthodes finalement peu rodées. Des combattants auraient également pris leurs distances d’avec Baghdadi pour se rapprocher des tribus. Or, si certains cheikhs ont résisté à l’assaut avec l’aide de Bagdad et de forces paramilitaires, notamment miliciennes, ils ne peuvent soutenir seuls un engagement militaire à long terme. Les tribus ont appelé durant des mois le gouvernement à renforcer son soutien en vue de constituer des brigades dans les territoires libérés ou encore épargnés par l’État islamique, appel n’ayant suscité aucune réaction sérieuse de la part des autorités. Ainsi, lorsque les Albou Nimr ont été collectivement massacrés en octobre 2014, ce sont les États-Unis qui ont fourni en urgence des armes aux tribus malgré la réticence affichée de Bagdad.

22Du point de vue politique, la situation est tout aussi complexe. Tout engagement durable des tribus contre le groupe État islamique ne pourra advenir qu’au prisme d’une conciliation avec le pouvoir central et par une décentralisation accrue de la décision. Plusieurs questions se posent à ce titre : quelle est l’assise des tribus dans leurs gouvernorats, surtout celles qui ont appuyé Bagdad avant l’offensive de 2014 et se sont par conséquent coupées d’un nombre plus ou moins significatif de leurs membres ? Quelle est encore leur capacité à mobiliser les solidarités et loyautés dans les zones où l’État islamique est en position de force ? Les tribus les plus influentes sont-elles disposées à travailler de concert avec les autres acteurs sur le terrain, plus particulièrement les autorités provinciales – dont elles ont vivement critiqué la fuite après la prise de Mossoul, dont celle du gouverneur Athel al-Noujaïfi à Ninive, depuis démis de ses fonctions – et tous ceux prêts à prendre les armes ? Les tribus sont-elles à même de nouer des partenariats avec l’armée et les forces de sécurité, comme à Haditha, lorsque les Joughaïfa ont coopéré pour la défense de leur ville, ou encore à Fallouja où les Albou Issa ont partiellement intégré l’appareil militaire ? Dans quelle mesure les tribus représentent-elles la volonté populaire et sont légitimes face à leurs adversaires ? En effet, les tribus déclarent être les seules représentantes des sunnites, alors que leurs détracteurs soutiennent, au contraire, qu’elles ne représentent qu’elles-mêmes.

23Une stratégie d’engagement des tribus doit prendre en compte le rôle que chacune est en mesure de jouer. De la même manière que les sunnites ne constituent pas une communauté homogène, les tribus sont elles-mêmes clivées en fonction de leur lignage et de leur région. Les tribus d’Anbar ont évolué dans un environnement exclusivement sunnite et nourrissent donc une vision plus communautaire que celle des tribus de Ninive, qui ont vécu à proximité d’autres populations et sont donc plus ouvertes aux alliances. Coopérer avec les tribus implique par ailleurs d’évaluer quel a été leur degré de soutien et/ou d’opposition à l’État islamique. On sait, par exemple, que les Jabbour ont beaucoup moins coopéré avec lui ou combattu dans ses rangs que d’autres confédérations tels les Chammar ou Doulaïm qui dominent le gouvernement d’Anbar. À l’inverse, certaines tribus entretiennent des liens quasi symbiotiques avec l’État islamique – en novembre 2014, ce sont les membres de tribus locales qui ont assassiné les Albou Nimr, et non des insurgés. Il faut toutefois reconnaître que la diversité même du tribalisme irakien, conjuguée aux liens complexes entretenus par les tribus entre elles, rend délicate pareille distinction.

24Une autre différenciation s’impose entre celles des tribus qui soutiennent le gouvernement et celles ayant fait le choix d’une autonomie – dimension qui ne peut être minorée tant son incidence est fondamentale pour l’évolution du conflit. Parmi les tribus soutenant le Premier ministre Haïdar al-Abadi figurent ainsi les Jabbour, à Salahaddin, et plusieurs clans d’Anbar parmi lesquels les Richa, associés à Bagdad depuis le début de l’offensive à Fallouja et qui avaient pourtant pris part à la contestation sunnite de 2012-2013. L’État islamique représente pour cette tribu l’ennemi public numéro un et son leader a enjoint à ses membres de prendre les armes en formant un nouveau Conseil de salut. Qu’on ne s’y trompe pas néanmoins : ce rapprochement avec le pouvoir central résulte, en large part, des promesses financières faites aux tribus. Les Albou Dhiab, à l’instar des Albou Fahad et Albou Bali, soutiennent également Bagdad dans l’optique d’une suppression de toute présence radicale en Irak et ont demandé un redéploiement de l’armée irakienne dans les villes sunnites.

25Parmi les tribus ayant pris position contre Bagdad se trouvent les Albou Nimr – qui n’en ont pas moins pour ennemi l’État islamique –, les Zoubaïd, Joumaïla, Halbsa et Albou Issa. Ces tribus très conservatrices, parfois sensibles à l’idéologie salafiste, avaient accueilli les combattants dans leurs localités, avant de réaliser que leurs ambitions se contredisaient ; elles entendent s’arroger le pouvoir et insistent sur le fait qu’elles n’entretiennent aucun lien avec les insurgés. Elles dénoncent le gouvernement, incarnation d’une « menace chiite » et « perse ». En toile de fond s’esquisse, évidemment, la problématique de l’après-État islamique; de fait, les tribus alimentent des visions souvent très antagoniques et au sujet desquelles aucune n’est prête à transiger. Tandis que certaines souhaitent revenir vers Bagdad et combattre au sein de l’armée régulière, d’autres sont plus prudentes, lorsqu’elles n’ont pas renoncé à tout dialogue avec les autorités. Ces tribus n’ont de fait jamais oublié la répression passée et les promesses rompues. Elles réclament une région autonome dotée de forces propres, d’une Constitution et de lois, y compris en matière énergétique, et d’un budget financé par l’État fédéral. Elles sont prêtes, pour donner corps à cette aspiration, à constituer leurs propres milices, ce qui reporterait sans doute tout espoir de normalisation, quand bien même l’État islamique serait défait. Il s’agit ainsi de la position du cheikh Soulaïman, qui a mis sur pied un Conseil des tribus révolutionnaires d’Anbar et n’entend pas rétablir de relations avec Bagdad, ni défaire Daech, une « menace mineure » d’après lui si on la rapporte aux exactions anti-sunnites des milices chiites.

26Ces postures divergentes ne sont pas sans poser de réelles difficultés à tous ceux qui, dans le camp occidental, encouragent les cheikhs sunnites à s’aligner sur la stratégie de Bagdad, sans ignorer quel lourd passif les oppose. Les tribus, elles, voient dans l’engagement militaire de la coalition une carte à jouer pour contrer le gouvernement. Avant sa démission en septembre 2015, le général Allen avait explicité la position américaine lors d’une conférence de presse tenue en janvier 2015 dans la capitale irakienne ; il soulignait qu’il s’agissait moins pour Washington d’inciter ses partenaires à Bagdad à armer les tribus, que de favoriser une coopération entre ces acteurs. Le même mois, une délégation de cheikhs conduite par Abou Richa se rendait aux États-Unis afin d’exiger l’inflexion de cette stratégie et une assistance directe aux tribus, sans médiation de Bagdad. Certaines tribus ont fait de cette indépendance une condition sine qua non de toute mobilisation et, compte tenu de l’urgence, de l’incapacité flagrante de l’armée irakienne à remplir ses fonctions et du rôle manifeste joué par les milices chiites, les États-Unis et leurs alliés n’ont pas entièrement renoncé à l’option d’un armement des tribus, même si celui-ci ne serait pas exempt de risques.

27En effet, si les tribus étaient jusqu’ici disposées à utiliser des moyens légaux pour acquérir un statut national ou réaliser leur autonomie, il n’est pas certain que cela demeure le cas. Les tribus aux penchants plus régionalistes que centralistes pourraient en effet être tentées de réaliser leur indépendance à travers les armes, en réaction à la fois au projet de l’État islamique auquel elles n’adhèrent pas (ou plus) et aux mesures discriminatoires de Bagdad ; une tentation qui aurait d’autant plus de résonance que les tribus estiment avoir été lésées depuis 2008. Il est manifeste qu’elles n’accepteront pas une position inférieure et verront d’un mauvais œil toute autorité, centrale comme provinciale, ne leur concédant aucun pouvoir véritable. Pour désamorcer la crise, il était question en 2014 de mettre sur pied une garde nationale, suggérée par les États-Unis pour répliquer l’expérience de la Sahwa de manière plus institutionnelle et articulée ; une nouvelle entité qui se substituerait en quelque sorte à l’armée dans les zones dominées par l’État islamique. Dans la forme, cette garde nationale serait pluricommunautaire en incluant des unités d’appartenances multiples sous l’autorité des gouverneurs, et rémunérée et équipée par Bagdad. La classe politique centrale sait l’enjeu d’une dévolution du pouvoir comme instrument d’apaisement des tensions. Mais ses membres y sont peu disposés et une majorité de cheikhs ne font pas confiance au gouvernement tant la pression des milices et de l’Iran reste forte.

28Il est donc primordial d’allier aux idées des réalités tangibles, en l’espèce une organisation et des ressources permettant aux tribus d’opérer. La formation d’une force cohérente sera toutefois une tâche difficile car Washington n’est plus présent militairement, ne dispose plus des mêmes moyens et relais, et ne souhaite surtout aucun réengagement au sol. Au-delà des nombreuses incertitudes quant à la capacité des tribus de mener la contre-insurrection, la perspective d’une super-milice sunnite menaçant de retourner ses armes contre Bagdad a provoqué un mouvement de panique dans les rangs des partis chiites et kurdes. Certaines tribus pourraient, en effet, tenter de se servir d’un armement renforcé pour former une région autonome tout en posant les jalons d’une autre guerre ; d’autres gouvernorats pourraient quant à eux être tentés de former leur armée, affaiblissant encore davantage un État qui ne contrôle plus qu’une partie infime de son territoire. Plutôt qu’une garde nationale, des députés irakiens ont avancé l’idée d’une armée fédérale unifiée sous double commandement sunnite et chiite. Or ni les chiites, ni les sunnites, ni les Kurdes ne désirent en l’état pareille fusion de leurs forces vives.

29Du côté sunnite, les réactions sont mitigées. Beaucoup estiment que la garde nationale ne verra jamais le jour en raison de la présence de milices chiites devenues incontrôlables. Quant aux tribus, elles émettent de sérieuses objections à l’idée d’être soumises à l’autorité des gouverneurs, qu’elles estiment illégitimes et incompétents. Dans le même temps, les sunnites ne renoncent pas à une réintégration au sein de l’armée, dont ils formaient l’épicentre avant la chute du régime baathiste, et condamnent l’infiltration des forces régulières par des milices comme l’Organisation Badr, la mieux organisée parmi les chiites et dont le dirigeant, Hadi al-Ameri, est ministre. Depuis des mois, celui-ci dirige ses opérations militaires au nez et à la barbe du gouvernement. En dépit de l’appel du grand ayatollah Ali al-Sistani pour que les droits des civils sunnites soient respectés, plusieurs rapports ont fait état de graves violences miliciennes. Ainsi, en février 2015, le cheikh sunnite Qassem al-Janabi est enlevé et assassiné aux environs de Bagdad. Omniprésentes et surpuissantes, ces milices reconnaîtront-elles l’influence des tribus sur leurs terres ? S’ils continuent à être « libérés » par elles, les sunnites seront-ils à l’abri de nouvelles représailles ? Les manœuvres des groupes armés chiites en milieu sunnite ne risquent-elles pas d’aggraver la situation en relégitimant précisément le discours confessionnel séparatiste porté par l’État islamique ?

30On touche ici à la primauté même du politique : à défaut d’un meilleur équilibre des forces sur le plan militaire et d’une plus ample conciliation sociale, la violence devrait se poursuivre, que l’État islamique soit vaincu ou non. Bagdad s’en remet au soutien de l’Iran, et à présent aussi de la Russie, tandis que les milices tirent profit de la débandade d’une armée irakienne qui ne s’est toujours pas reconstituée, sans même évoquer la corruption qui la mine de l’intérieur. Téhéran et ses relais ont en réalité peu à gagner d’un retour de l’Irak à la stabilité et à la souveraineté, une variable qui devrait être mieux admise. Il en va d’ailleurs de même pour de nombreux États sunnites du Moyen-Orient. Les tribus attendent pour leur part une contrepartie que le gouvernement n’est absolument pas prêt à leur céder. Ce sont pourtant ces tribus et les sunnites encore mobilisables qui représentent la perspective la plus crédible face au vide politique dans lequel l’État islamique s’est engouffré. Sans un compromis, une autre révolte sunnite éclatera contre Bagdad, rendant vain l’antiterrorisme. La négociation d’un « après-État islamique » sera, dans tous les cas, aussi périlleuse que la guerre présentement livrée.

Notes

  • [1]
    Docteure en science politique de l’IEP de Paris, spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM, CNRS) et à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Auteure, entre autres publications, de Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Vendémiaire, 2015) et de Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Le Cavalier Bleu, 2015).
  • [2]
    Voir, à ce sujet, l’introduction de Pierre Bonte et Yazid Ben Hounet dans le numéro spécial « La tribu à l’heure de la globalisation », Études rurales, n° 184, 2009, p. 13-32.
  • [3]
    Voir le dossier spécial « Tribus, tribalisme et transition(s) dans le monde arabo-musulman » publié par Maghreb-Machrek, n° 212, été 2012.
  • [4]
    Il s’agit du gouvernorat le plus important d’Irak en superficie et partageant trois « frontières » avec la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite. Outre son chef-lieu Ramadi, il abrite d’autres villes importantes à l’instar de Fallouja et Haditha, sanctuaires de l’insurrection armée sunnite. En 2015, la majorité du territoire d’Anbar est occupé par le groupe État islamique.
  • [5]
    Né en 1972 et issu de la jeune génération des cheikhs montés en force à la faveur de la délégitimation de l’État central et de la fuite des grands dignitaires, Abou Richa est le petit-fils d’un des dirigeants de la Grande Révolution de 1920, événement fondateur de l’Irak contemporain lorsque des pans entiers de la population se soulevèrent contre la présence coloniale britannique.
  • [6]
    Plusieurs tribus, à l’instar des Jamil, Bakra ou Tamim, misent alors sur des solidarités restées plus prégnantes entre leurs membres que l’allégeance au groupe État islamique ; elles appellent, dès juin 2014, à une contre-offensive.
  • [7]
    La mobilisation des Jabbour et Oubaïd à Salahaddin illustre ce que ces tribus sont prêtes à concéder en termes d’efforts de guerre pour défendre leurs territoires et protéger leurs intérêts. Ceci est d’autant plus vrai si l’« agresseur » ne leur offre aucune compensation politique et/ou financière, ce qui a été le cas à Baïji, où les djihadistes n’ont rien accordé aux tribus.
Français

À l’heure où la guerre contre l’État islamique se poursuit, cet article propose une analyse du facteur tribal en Irak en interrogeant sa capacité à stabiliser, ou non, ce pays. La question du tribalisme et de ses manifestations, passées comme présentes, demeure méconnue. Or, depuis la chute du régime de Saddam Hussein au printemps 2003, les tribus ont occupé une place centrale dans le paysage sociopolitique et militaire post-baathiste, dont elles reflètent les ambiguïtés et les contradictions. Tantôt pacifiques, en marge du soulèvement armé, tantôt adossées à certains groupes djihadistes comme l’État islamique, les tribus ne sauraient être tenues en marge de l’analyse ; constat d’autant plus évident qu’elles ont, entre 2006 et 2008, pris les armes aux côtés des États-Unis. Dans un contexte d’offensive sur des pans entiers des territoires irakien et syrien, et d’une réponse militaire globale qui peine à se coordonner avec les acteurs de terrain, la stratégie du « réveil des tribus » (Sahwa) est-elle reproductible pour vaincre l’État islamique ? Selon quelles modalités, quelles perspectives de succès mais aussi quels risques ?

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Myriam Benraad [1]
  • [1]
    Docteure en science politique de l’IEP de Paris, spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM, CNRS) et à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Auteure, entre autres publications, de Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Vendémiaire, 2015) et de Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Le Cavalier Bleu, 2015).
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/05/2016
https://doi.org/10.3917/her.160.0143
Pour citer cet article
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