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Revue d'Histoire des Sciences Humaines

2005/1 (no 12)


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Prologue : situation de la philosophie de l’histoire de Cournot

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Alain Boyer, dans un article incisif visant à évaluer l’actualité de la philosophie de l’histoire de Cournot [2][2] Boyer, 2004., rappelle la formule par laquelle Raymond Aron fait débuter son Introduction à la philosophie de l’histoire de 1938 : « Nous supposons connue, dans les pages suivantes, la philosophie de Cournot... » [3][3] Aron, 1938, 19.. Et pourtant, quelques années plus tôt, Lévy-Bruhl, s’accordant en cela avec l’ensemble des commentateurs du « géomètre philosophe » [4][4] Selon l’expression de Louis Liard, cf. Liard, 1877, déplorait l’indifférence avec laquelle son œuvre fut initialement reçue, qu’il s’agisse de sa critique philosophique, de son apport à l’économie ou de « ses vues profondes sur la nature de la science historique » [5][5] Lévy-Bruhl, 1911, 292.. S’agissant de la connaissance historique, Charles-Victor Langlois dénonçait dès 1900 cet aveuglement, indiquant que Cournot (tout comme plus tard Lacombe) n’avait « guère eu de disciples ou de postérité spirituelle » dans son analyse de la causalité historique, en raison du désintérêt manifesté à l’époque par la plupart des historiens pour « l’étude rationnelle des phénomènes historiques » [6][6] Langlois, 1900, 236 ; 1902, 239.. Lévy-Bruhl, interrogeant alors la réception de l’œuvre de Cournot chez les intellectuels français du début du XXe siècle, montre que la pénétration de la pensée de Cournot s’effectue par une lente maturation, qui, de l’indifférence originaire, conduit à la reconnaissance générale d’une place de premier plan parmi les philosophes majeurs du XIXe siècle.

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On ne peut ici analyser en détails ce mouvement ; il suffira d’indiquer les trois points suivants. Lévy-Bruhl insiste à juste titre sur les conditions défavorables offertes à la réception de l’œuvre de Cournot en rappelant la situation de la philosophie française de la seconde moitié du XIXe siècle, dominée par l’éclectisme et marquée par le divorce entre science et philosophie [7][7] C’était l’époque, disait également Tarde, où « la séparation.... On peut également invoquer des raisons plus personnelles. Il convient, me semble-t-il, d’en retenir principalement deux dont les effets se prolongent jusqu’à nous.

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Déjà le polymorphisme de l’œuvre de Cournot, s’il en est une richesse, favorise en même temps le brouillage de son identité. Cournot sera, selon les lecteurs, mathématicien, philosophe, économiste, historien ou pédagogue. Du coup, il apparaît fréquemment aux professionnels comme un amateur, éclairé certes, mais dont la compétence est, pour cette raison, toujours suspecte. Ainsi, rappelant que Cournot était surtout connu comme recteur et inspecteur général de l’instruction publique, Lévy-Bruhl ajoute : « on le savait sans doute occupé de philosophie ; mais il semblait que ce fût, chez ce mathématicien d’origine, une sorte de divertissement, comme s’il avait donné ses heures de liberté à l’aquarelle ou à la musique. Philosophe par vocation, il paraissait ne l’être que par occasion » [8][8] Lévy-Bruhl, 1911, 293.. Il n’est pas douteux, à cet égard, que Cournot soit appréhendé par les historiens d’abord comme un philosophe ou un économiste, étranger à leur profession.

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Mais surtout, attentif à la diversité et à la complexité des phénomènes, de leur étagement comme de leurs relations, Cournot ne se satisfait pas de généralisations simplificatrices et rigides. Au contraire, il introduit constamment dans ses analyses l’indication de leurs limites et de leurs conditions de validité, conformément à l’orientation critique et probabiliste de sa réflexion [9][9] C’est un point que souligne Tarde, et à propos duquel.... Non pas que sa pensée soit hésitante ou molle, mais le souci d’exactitude qui guide les analyses de Cournot le rend attentif à la diversité, à la complexité et à l’étagement des phénomènes, si bien qu’il n’est pas si facile d’identifier chez lui des thèses simples, massives ou radicales.

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Pour ces deux raisons, sa pensée ne se laisse pas aisément affilier à tel ou tel courant idéologique. Elle résiste aux classifications tranchées, aux catégorisations simples et figées. Bref, Cournot est tout sauf un chef de file, un guide spirituel dont on se réclame ou par rapport auquel on éprouve le besoin de se situer ; et son influence est alors, sauf mentions expresses ou références précises, assez difficile à identifier, ces références pouvant d’ailleurs elles-mêmes recevoir des significations et remplir des fonctions diverses.

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La même difficulté se rencontre d’ailleurs lorsque l’on cherche à rendre compte de l’élaboration de la conception cournotienne de l’histoire. Il est aisé de montrer ce qu’elle doit à sa connaissance intime des probabilités et de la statistique. Mais l’étendue de sa culture et la rareté relative des références directes à ses lectures concourent à dissimuler en partie les sources de sa formation. Cournot est, en effet, parfaitement informé de l’état du développement scientifique de son époque [10][10] En témoignent, outre les renvois aux publications récentes..., il bénéficie également d’une large culture philosophique et historique, mais souvent de seconde main. Ainsi en est-il de la philosophie de l’histoire de Hegel qu’il ne connaît, semble-t-il, qu’à travers l’Essai sur le principe et les limites de la philosophie de l’histoire de Ferrari (1843) [11][11] Cf. D’Hondt, 1978.. Quoi qu’il en soit, on peut admettre avec Alain Boyer [12][12] Boyer, 2004. que la philosophie de l’histoire de Cournot s’est notamment nourrie de Bossuet, de Guizot et de Tocqueville, mais aussi négativement de Vico et de Comte ; et l’on peut ajouter que l’Introduction à la science de l’histoire de Buchez en constitue également l’une des sources. Les notes éditoriales données par André Robinet dans son édition des Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes fournissent ici des informations éclairantes [13][13] Cournot, 1872..

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Ces réserves nécessaires étant faites, il nous semble possible de poser qu’au cours de la première moitié du XXe siècle, les historiens, mais aussi les philosophes et les sociologues, ont surtout retenu de la réflexion de Cournot sur l’histoire sa dimension épistémologique, c’est-à-dire son analyse de la causalité historique et du statut de la connaissance historique, tandis que sa conception de l’histoire de la civilisation passée et à venir trouve peu d’écho chez les premiers, mais intéresse surtout les derniers. L’œuvre de Cournot a sans doute contribué à substituer à la perspective métaphysique qui dominait antérieurement la philosophie de l’histoire, un point de vue critique et une dimension épistémologique, comme le notent, chacun de leur côté, Henri Sée [14][14] Sée, 1926, 5-6 et 16-18. et Alain Boyer [15][15] Boyer, 2004.. Plus précisément, selon Giuliana Gemelli, Cournot joue un rôle décisif dans le réexamen de la causalité historique, et des modalités de l’explication historique, par l’influence que sa pensée a exercé sur Henri Berr [16][16] La façon dont Henri Berr appréhende l’œuvre de Cournot... et Lucien Febvre [17][17] Il n’y a apparemment dans l’œuvre de Lucien Febvre... notamment. Elle écrit ainsi, à propos du rôle joué par Cournot sur la pensée de Fernand Braudel : « Je ne sais pas avec certitude si Braudel connaissait son œuvre directement et en profondeur, mais il est certain qu’il connaissait sa pensée, surtout par l’intermédiaire de Henri Berr et de Lucien Febvre » [18][18] Gemelli, 1995, 90.. Et elle ajoute avec justesse : « La redécouverte de Cournot se produisit surtout grâce aux historiens et aux sociologues qui participèrent au débat de la fin du siècle sur la révision des fondements méthodologiques des sciences historiques et sociales » [19][19] Sur ce débat, on pourra lire avec profit Leroux, 1..., et elle illustre ce dernier point en citant la thèse latine de Célestin Bouglé [20][20] Bouglé, 1899. On peut ajouter, à l’appui de l’affirmation....

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La réflexion de Cournot ouvre ainsi sur les débats méthodologiques et épistémologiques concernant la causalité historique et le statut de la connaissance historique qui marqueront la réflexion des historiens du XXe siècle [21][21] Le rôle qu’a pu jouer sa réflexion sur la refonte de.... Mais elle déborde ce cadre qu’on peut dire positif, en l’articulant à une philosophie de l’histoire, qui entend interroger le rythme propre et l’avenir de la civilisation européenne dans les temps modernes. Or, les idées de Cournot et les concepts directeurs grâce auxquels il les forge et les déploie sont étroitement imbriqués. C’est justement cette solidarité, constitutive de la conception de Cournot, que nous nous proposons de mettre en évidence afin d’en restituer le contenu et de donner sens, par là, aux affirmations précédentes.

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Cournot pense l’histoire comme cette modalité particulière de liaison entre les phénomènes qui, mêlant ordre et hasard, ne se réduit ni à une simple succession d’événements indépendants les uns des autres, ni à un enchaînement nécessaire de phénomènes exprimable sous forme de loi. Elle occupe, selon lui, une place intermédiaire entre ces deux formes. Il écrit ainsi :

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« S’il n’y a pas d’histoire proprement dite là où tous les événements dérivent nécessairement et régulièrement les uns des autres, en vertu des lois constantes par lesquelles le système est régi, et sans concours accidentel d’influences étrangères au système que la théorie embrasse, il n’y a pas non plus d’histoire, dans le vrai sens du mot, pour une suite d’événements qui seraient sans aucune liaison entre eux » [22][22] Cournot, 1851, 313 et 369-370. Les ouvrages de Cournot....

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Une série d’événements réduite à une succession purement chronologique ne peut, en effet, constituer un développement historique, car les événements, isolés dans leur extériorité réciproque, y sont seulement juxtaposés, et non enchaînés. Tel est le cas d’une loterie où, chaque tirage formant une épreuve indépendante d’événements équiprobables, les résultats s’offrent dans un ordre aléatoire, et donc indifférent. En histoire, en revanche, à la simple succession des événements s’ajoute l’ordre des déterminations, grâce auquel ils s’enchaînent les uns les autres, et non pas seulement se succèdent. Mais, inversement, si le déterminisme historique était intégral, la « marche des événements » se réduirait au déploiement des conséquences impliquées par la loi qui les commande. La suite des événements serait déjà contenue dans la loi, que le temps ne ferait qu’actualiser.

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Ce n’est donc pas la temporalité qui définit l’histoire comme telle. Mais une suite d’événements peut être à bon droit qualifiée d’historique, si ceux-ci sont à la fois ordonnés, car liés entre eux par des relations de détermination, et non nécessaires, donc non réductibles à un déterminisme strict. L’histoire caractérise alors une évolution qui à la fois manifeste un mouvement d’ensemble et fait une place à la contingence. Mais parler ici de hasard ne signifie aucunement que le mouvement historique serait abandonné à un chaos imprévisible et inintelligible. Il n’y a, en effet, pour Cournot aucune antinomie entre prévision et hasard, car cette idée ne désigne ni une déficience de la connaissance – l’ignorance où nous serions des causes des phénomènes [23][23] Cournot l’affirme explicitement contre Hume et Laplace,... – ni l’absence de cause, mais le produit de la conjonction accidentelle de faits ou de séries de faits indépendants les uns des autres, cette conjonction étant elle-même accidentelle ou fortuite à des degrés variables [24][24] « L’idée de hasard est l’idée d’une rencontre entre.... En d’autres termes, le possible seul peut être historique, non le nécessaire [25][25] Cela n’implique pas que l’idée de nécessité historique....

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C’est pourquoi, le modèle théorique le plus apte à décrire cette combinaison de relations déterminantes mais non-nécessaires qui tissent le mouvement historique est celui des jeux de stratégie, où les choix de l’adversaire définissent un réseau de contraintes possibles dans lequel l’autre joueur doit inscrire ses propres décisions déterminantes [26][26] « À un jeu de pur hasard (…), l’accumulation des coups....

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Cette conception de l’histoire implique deux conséquences.

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- D’une part, si historicité et temporalité ne se confondent pas, l’existence temporelle des sociétés humaines peut inclure des éléments anhistoriques, voire des moments anhistoriques ou plus ou moins historiques selon que leur temporalité tend ou non à se réduire à une pure chronologie ou à prendre une forme stable et arrêtée. Telle est effectivement la pensée de Cournot affirmant non seulement que tout, dans les sociétés humaines, ne vit pas au même rythme, mais aussi que l’histoire proprement dite, ou encore la « phase historique » ne constitue qu’un moment du développement de l’humanité.

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- D’autre part, si l’historicité s’exprime plus particulièrement au niveau du mode d’existence temporel des sociétés humaines, lieu privilégié de réalisation de ce mixte d’ordre et de hasard que constitue l’histoire, elle ne s’y réduit pas, puisqu’au contraire toute facticité, toute existence exorbitante à la nécessité légale, est d’ordre historique.

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Cette représentation est résumée dans les premières pages des Considérations[27][27] Cournot, 1872, I, I, 13., à propos de l’histoire des sciences, que Cournot définit, là encore, par contraste d’avec deux hypothèses extrêmes fictives, celle d’un développement purement fortuit et accidentel où, les découvertes se succédant au hasard, l’on n’aurait affaire qu’à des annales, celle d’un développement intégralement nécessaire, au moins quant à son ordre, chaque découverte impliquant la suivante, donnant lieu alors à de simples tables chronologiques, ou encore à des gazettes :

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« Si les découvertes dans les sciences pouvaient indifféremment se succéder dans un ordre quelconque, les sciences auraient des annales sans avoir d’histoire : car, la prééminence de l’histoire sur les simples annales consiste à offrir un fil conducteur, à la faveur duquel on saisit certaines tendances générales, qui n’excluent pas les caprices du hasard dans les accidents de détail, mais qui prévalent à la longue, parce qu’elles résultent de la nature des choses en ce qu’elle a de permanent et d’essentiel. Dans l’autre hypothèse extrême, où une découverte devrait nécessairement en amener une autre, et celle-ci une troisième, suivant un ordre logiquement déterminé, il n’y aurait pas non plus, à proprement parler, d’histoire des sciences, mais seulement une table chronologique des découvertes : toute la part du hasard se réduisant à agrandir ou à resserrer les intervalles d’une découverte à l’autre ».

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Cette similitude de rythme partagé par l’histoire des sciences et l’histoire sociopolitique mérite d’être interrogée. Mais déjà, dire que l’histoire laisse paraître « certaines tendances générales qui n’excluent pas les caprices du hasard dans les accidents de détail », c’est assigner au travail historique un double objet, celui, descriptif d’abord, consistant à rassembler les observations portant sur les faits de fortuité, ce que Cournot appelle la « donnée historique », source de la connaissance historique, celui, interprétatif ensuite, visant à dégager à partir de ces matériaux les « tendances générales » des différents moments historiques, et qui constitue proprement la philosophie de l’histoire.

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C’est alors cette représentation que nous sommes ainsi invités à interroger, selon trois axes principaux :

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1°) Que recouvre plus précisément le concept cournotien de connaissance historique ?

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2°) Quelle représentation de la philosophie de l’histoire en résulte-t-il ?

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3°) Enfin, comment faut-il entendre la thèse de Cournot selon laquelle « il doit venir un temps où les nations auront plutôt des gazettes que des histoires ; où le monde civilisé sera pour ainsi dire sorti de la phase historique », selon laquelle donc l’histoire tend vers sa propre négation ?

I - La connaissance historique

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La représentation cournotienne de l’histoire suppose l’affirmation de la réalité objective du hasard. Celle-ci ne signifie pas, comme on l’affirme trop souvent, qu’il existerait effectivement des séries linéaires de causes indépendantes susceptibles de se croiser. Il ne s’agit là que d’une représentation simplificatrice et commode, comme l’indique Cournot lui-même, parlant des « faisceaux de lignes concurrentes par lesquels l’imagination se représente les liens qui enchaînent les événements » [28][28] Cournot, 1851, 29 et 34 (souligné par nous).. Mais à côté des phénomènes qui se laissent entièrement décrire par une analyse de type déterministe, donc par la mise en évidence des relations nécessaires qui les ordonnent, on doit reconnaître l’existence de rencontres entre des « faits rationnellement indépendants », c’est-à-dire tels que tout en étant chacun le produit d’une pluralité de causes déterminantes, celles-ci ne sont pas liées entre elles par une solidarité nécessaire.

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Il n’est nul besoin ici de postuler l’existence d’une indépendance absolue entre les phénomènes. Il suffit d’admettre avec Cournot que, si tous les phénomènes sont liés, ils ne sont pas pour autant unis et figés dans un nécessitarisme absolu, mais forment « un réseau dont toutes les parties adhèrent entre elles, mais non de la même manière, ni au même degré » [29][29] Ibid., 67 et 81.. Pour rendre compte du réel, il ne suffit pas alors de lui appliquer les lois explicatives ou descriptives que fournit la théorie, il faut encore mobiliser les données qui s’offrent à l’observation sans être déductibles à partir de lois, matériaux constituant la « donnée historique », objet de la connaissance historique.

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Ainsi conçue, la connaissance historique n’est pas réservée au seul historien, elle est une modalité de la connaissance qui trouve sa place y compris dans le champ des sciences exactes [30][30] Ibid., 304 et 360-361., la connaissance scientifique intégrant donc deux modes de connaissance distincts, d’une part la connaissance théorique, c’est-à-dire la connaissance rationnelle du système de lois régissant un phénomène ou un groupe de phénomènes, et de l’autre la connaissance historique, connaissance des faits d’observation ne pouvant se comprendre qu’à partir de faits qui leur sont antérieurs, et non grâce à une analyse rationnelle permettant de les déduire [31][31] Cette distinction entre connaissance théorique et connaissance....

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C’est là une conséquence de la conception objectiviste du hasard que développe Cournot. En effet, pour un penseur qui, comme Laplace, voit dans la probabilité une mesure « relative en partie à notre ignorance, en partie à nos connaissances » [32][32] Laplace, 1814, 34., et pour qui, en conséquence, le calcul des probabilités mesure non une possibilité réelle d’existence, mais notre connaissance tronquée du réel, une intelligence supérieure qui connaîtrait parfaitement l’état actuel du monde dans ses moindres détails pourrait déterminer rigoureusement aussi bien l’ensemble de ses états présents et futurs que ses états antécédents ; elle possèderait ainsi la clé de l’histoire passée, présente et future. En revanche, si le hasard n’est pas le produit de notre ignorance, mais désigne ces situations produites par la rencontre de faits rationnellement indépendants, la connaissance de l’état actuel du monde, même supposée complète, rend sans doute possible une prévision probabiliste de l’avenir, mais bute en sens inverse sur des faits qu’elle doit constater sans pouvoir en rendre raison.

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Cournot illustre cette thèse dans son ouvrage de 1875 par un exemple emprunté à la théorie de la chaleur. Lorsqu’un globe métallique, d’abord inégalement échauffé en divers points de sa masse, se refroidit lentement, la température de la totalité de sa masse tend à s’homogénéiser et équivaloir celle du milieu extérieur, si bien que, note Cournot, « si on observe actuellement le corps arrivé, soit à l’état final, soit à l’état pénultième, on aura beau connaître les lois de propagation et de déperdition de la chaleur, ainsi que le coefficient de conductibilité du corps, il ne restera dans l’état actuel aucune trace sensible de l’état initial ; et en ce sens le présent cessera d’être « gros du passé » [33][33] Cournot, 1875, I, 6 et 38..

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La nécessité pour la connaissance scientifique de recourir à la donnée historique repose ainsi sur l’impossibilité de remonter de la connaissance de l’état final d’un système à celle de ses conditions initiales. Cournot est alors autorisé à avancer que « quelque bizarre que l’assertion puisse paraître au premier coup d’œil, la raison est plus apte à connaître scientifiquement l’avenir que le passé » [34][34] Cournot, 1851, 302 et 358.. Il en résulte que la connaissance théorique n’est pas auto-suffisante. Elle s’incorpore nécessairement des éléments dont elle ne peut rendre raison. Par exemple, si le refroidissement du globe métallique préalablement échauffé s’achève à tel degré déterminé, c’est parce que la température de sa masse fait équilibre avec celle du milieu extérieur. Or cette température tient sans doute à la structure et aux dimensions du système solaire, lesquelles, demeurant stables, assurent la constance de cette température. Mais si la connaissance théorique des rapports de masse et de distance des planètes permet bien de définir les conditions de stabilité du système planétaire, en revanche l’existence même de cette stabilité, la réalisation effective de ces conditions, constitue un fait dont on ne peut rendre raison en l’absence d’une connaissance des phases antérieures du système [35][35] Ibid., 310, 366..

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Ce fait que constitue la donnée historique n’est pas une donnée première irréductible. En vertu de la validité universelle du principe de causalité, il est le produit d’un ensemble de causes. Mais, échappant à la connaissance théorique, en tant qu’elle procède par déduction à partir de lois, il n’est pas nécessaire, mais emporte avec lui une part de fortuité. Cette distinction entre la connaissance théorique, ou connaissance des lois, et la connaissance historique, ou connaissance des faits, s’exprime dans un passage particulièrement net de Matérialisme :

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« En général dans tous les phénomènes s’observe le contraste de la loi et du fait, de ce qui est essentiel ou nécessaire en vertu d’une loi (comme par exemple, l’aplatissement vers les pôles d’un globe fluide qui tourne sur lui-même et dont toutes les molécules s’attirent), et de ce qui résulte accidentellement ou fortuitement de certaines dispositions initiales ou de certaines rencontres dont nous n’admettons pas la nécessité en vertu d’une loi ; quoique dans chacune des séries qui se rencontrent fortuitement, parce qu’elles sont indépendantes les unes des autres, chaque fait soit nécessairement lié aux faits antécédents dans sa propre série, et complètement déterminé par ses antécédents » [36][36] Cournot, 1875, I, 6 et 41-42..

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Or, c’est cette même distinction, reprise jusque dans sa formulation, qui fonde la représentation de l’histoire proposée par Cournot, et en conséquence sa philosophie de l’histoire, laquelle repose également, précise-t-il, sur « la distinction du nécessaire et du fortuit, de l’essentiel et de l’accidentel » [37][37] Cournot, 1872, I, I, 12.. Mais ici l’effort d’intelligibilité ne consistera plus à faire le partage entre connaissance historique et connaissance théorique, entre faits et lois, mais à distinguer, à l’intérieur des faits, ceux qui ne tiennent qu’à des circonstances fortuites de ceux qui s’expliquent par des causes profondes permettant d’en rendre compte, id est de manifester, sous les accidents de détail, les tendances générales qui les intègrent et les déterminent.

II - La philosophie de l’histoire

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Lorsqu’elle est appliquée à l’évolution des sociétés humaines, la connaissance historique débouche sur une philosophie de l’histoire, qui, pour Cournot, repose essentiellement sur deux principes. Le premier, méthodologique, la constitue en démarche critique chargée de dégager, non la cause, mais la raison des faits historiques. Le second, sociologique, installe une analogie partielle entre les faits sociaux et les phénomènes biologiques, invitant à penser certains des premiers sur le modèle des seconds.

Causes et raison

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La philosophie de l’histoire, précise Cournot, n’a pas seulement pour fonction de mettre à jour les causes des faits historiques ; son objet est plutôt de les ordonner, de les hiérarchiser pour discerner parmi ces causes celles qui sont déterminantes, et les distinguer des causes annexes, dont l’influence ne s’exerce que sur des aspects particuliers et secondaires de l’événement. Elle constitue ce que Cournot appelle l’étiologie historique [38][38] Pour une présentation synthétique récente, on peut..., qui se propose de dégager, derrière la multitude des événements et accidents de détail, les tendances générales, les causes profondes qui commandent le mouvement historique.

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Pour effectuer ce partage, Cournot recourt à une distinction qu’il hérite de l’analyse statistique, à savoir la distinction entre les causes immédiates et accidentelles de l’événement et sa raison, qui en fournit l’intelligibilité [39][39] Ibid., 15.. Une série d’épreuves aléatoires suffisamment prolongée manifeste une irrégularité de détail, les résultats étant différents les uns des autres, et une régularité d’ensemble, que révèlent les fréquences observées. Il est alors possible de distinguer entre les causes des événements qui rendent compte de ce qu’ils ont chacun de particulier, et leur raison qui détermine ce qu’ils ont au contraire de commun et de régulier par delà les irrégularités accidentelles. Ainsi, qu’à telle épreuve, le dé s’arrête sur telle face plutôt que telle autre, cela résulte de sa position initiale, de la direction et de l’intensité de la force qui lui est appliquée, ainsi que de sa forme et de la distribution de sa masse. Mais, tandis que les premières causes varient à chacun des jets, la forme et la structure du dé demeurent identiques pour toutes les épreuves, et manifestent donc leur influence sur l’ensemble des jets. Si alors l’observation des fréquences d’apparition au cours d’une série d’épreuves suffisamment prolongée révèle une irrégularité persistante de leur distribution, on dira que l’analyse statistique a permis d’identifier dans le défaut d’homogénéité du dé, non la cause, mais la raison de cette irrégularité [40][40] Cournot, 1843, 104 et 124..

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Mais, si l’analyse statistique permet de dégager des constantes grâce à la répétition des mêmes épreuves, elle n’est pas directement applicable à l’histoire où, justement, cette répétition est absente. Il faudra donc ici substituer l’interprétation rationnelle au calcul, et on aura donc affaire à une philosophie de l’histoire, non à une science historique. À défaut de pouvoir utiliser la mesure, on devra opérer à l’aide de ce que Cournot appelle les probabilités philosophiques [41][41] La notion de probabilité philosophique désigne chez..., c’est-à-dire mobiliser inductions et analogies, appuyées sur une histoire hypothétique jouant le rôle d’expérience idéale [42][42] « Impossible, écrit Cournot, de s’adonner au genre....

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En posant que la philosophie de l’histoire vise à discerner des conditions déterminantes et persistantes qui rendent raison du fait historique derrière les causes immédiates provoquant l’événement, Cournot distingue une histoire événementielle, essentiellement politique, attentive aux détails et aux circonstances fortuites, et une philosophie de l’histoire s’efforçant d’inscrire les événements dans ce qu’on appellera plus tard les conjonctures ou les structures qui leur donnent sens. L’étiologie historique se désintéresse du récit des événements politiques et militaires, qui n’est au fond que de « la biographie sur une plus grande échelle, la biographie d’un peuple ou celle du genre humain » [43][43] Ibid., 3., pour faire porter son attention sur ces conditions conjoncturelles ou structurelles constituant, dans le langage de Cournot, « des résistances passives, des conditions de structure et de forme qui prévalent à la longue » [44][44] Ibid., I, I, 14. sur les causes particulières et rendent raison des événements. Elles forment ce que le Traité appelait des « faits généraux », ou encore des « faits dominants » [45][45] Cournot, 1861, 488-489 et 545. Sur la notion de fait.... Les faits historiques seront ainsi ordonnés selon le degré de généralité et selon la permanence dont fait preuve leur pouvoir de détermination. Il ne s’agit cependant pas nécessairement de conditions matérielles, techno-économiques ou géographiques, mais aussi de configurations théoriques et culturelles qui orientent le mode de vie et de pensée des individus d’une époque donnée. S’agissant de l’époque moderne, dont les Considérations tracent le mouvement, il conviendra, précise Cournot, de « mettre sur le premier plan ce qui constitue vraiment le fond commun de la civilisation européenne, ce qui a été le moins altéré ou gêné dans son progrès par des éléments de nature plus variable, ce qui aura pour les générations futures l’intérêt le plus persistant ». C’est pourquoi, pour chacune des périodes distinguées par Cournot, l’analyse débutera par l’étude du développement des sciences et de la philosophie pour ne considérer qu’ensuite le niveau économique, et rejettera au plus bas degré de généralité et de persistance les transformations de nature politique [46][46] Une telle structuration est immédiatement condamnée....

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On peut alors répartir les faits historiques en faits généraux d’un côté et accidents de détails de l’autre, ou encore en traits de premier ordre et traits de second ordre. Mais, plus exactement, il ne s’agit pas d’une simple partition entre faits généraux et faits particuliers, mais d’une hiérarchisation de niveaux de généralité. Un fait général formant un trait de premier ordre à une certaine échelle devient un trait de second ordre à une échelle supérieure [47][47] Cf. par exemple, le chapitre V du livre V du Traité,.... Les faits historiques sont ainsi hiérarchisés en une série de faits distingués en fonction de leur pouvoir déterminant et en fonction de leur rythme différencié. Aussi, écrit Cournot,

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« la philosophie de l’histoire a essentiellement pour objet de discerner dans l’ensemble des événements historiques des faits généraux, dominants, qui en forment comme la charpente ou l’ossature ; de montrer comment à ces faits généraux et de premier ordre s’en subordonnent d’autres, et ainsi de suite jusqu’aux faits de détail » [48][48] Cournot, 1861, 546, 489..

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Les faits généraux marquant une époque historique donnée permettent alors de définir « l’allure générale » propre à cette période, et, par là, d’en comprendre le mouvement.

Le mécanique et le vital

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Le second principe sur lequel prend appui la philosophie de l’histoire de Cournot, à savoir le vitalisme social, ne doit pas être conçu comme une analogie réductrice et simplificatrice, et cela pour au moins deux raisons.

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- Déjà, le vitalisme social de Cournot n’est pas un organicisme [49][49] Et cela d’autant plus qu’à plusieurs reprises, Cournot.... En effet, il ne s’agit pas pour lui de recourir à un modèle biologique pour penser la société comme un tout organisé et hiérarchisé, tel que ses différentes parties concourent harmonieusement à la vie de la totalité dont l’unité est obtenue par soumission à un principe ou organe directeur. Car, ce n’est pas la structure sociale que l’analogie avec le vivant a la charge d’éclairer, mais le dynamisme social. Ce sur quoi insiste Cournot, lorsqu’il pense les phénomènes sociaux comme manifestations d’une énergie vitale, c’est la spontanéité de l’auto-organisation et de l’instinct assurant la conservation de l’individu et de l’espèce. Les langues, les croyances religieuses, les coutumes morales, les traditions juridiques et politiques ne sont pas les produits d’une imposition extérieure ou d’une décision réfléchie, mais s’offrent comme les expressions d’instincts sociaux qui rendent possible la coordination des actions individuelles et leur commune participation à la survie et au développement de la société.

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- De plus, ce vitalisme social n’intervient pas seul pour rendre compte des faits sociaux, mais en relation à ce qui, dans la société, vient contrarier son action, l’histoire des sociétés humaines s’offrant comme le déploiement de la tension entre les forces vitales qui les animent et les facteurs de stabilité qui s’y opposent :

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« Les sociétés, écrit Cournot, comportent en certaines choses le progrès indéfini, et moyennant des circonstances favorables une durée indéfinie. Mais, ce qui peut y être affranchi de la fatale loi des âges, ne l’est que par une fixité de principes et de règles incompatible avec les phases du mouvement vital. Ainsi s’établit un ordre de faits sociaux qui tend à relever, omisso medio, des principes ou des idées purement rationnelles (…) [50][50] Cournot a écrit ici : « auxquelles était consacré notre..., et qui nous ramène à une sorte de mécanique ou de physique des sociétés humaines, gouvernée par la méthode, la logique et le calcul » [51][51] Cournot, 1861, 304 et 330..

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En fait, les analyses développées par Cournot montrent que son vitalisme social n’a pas de signification indépendante, il ne prend sens que dans son articulation avec ces éléments antagonistes, les sociétés humaines étant « tout à la fois des organismes et des mécanismes » [52][52] Ibid., souligné par Cournot..

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Cournot distingue, en effet, deux modes d’existence et de développement des phénomènes sociaux, l’un, pensable selon un modèle biologique, parce qu’il concerne des faits de civilisation susceptibles de naître, de croître et de mourir (les langues, les mœurs, les religions, les coutumes juridiques, les institutions politiques), l’autre caractérisant ce qui échappe à ce rythme biologique, et susceptible d’une durée indéfinie, à savoir les produits des sciences et de l’industrie. De plus, si les formes vivantes sont à la fois effets et source de différences entre les peuples, le développement des sciences et des techniques dépasse les disparités locales au profit de ce qui, dans l’histoire, est universel, puisque rationnel, et par là facteur d’unité, opposition que Cournot exprime par la distinction entre les civilisations nationales et la « civilisation générale » ou encore « civilisation progressive » [53][53] Cournot, 1861, 530-532. Cf. aussi Cournot, 1875, IV,.... La réalité sociale forme donc une totalité complexe qui intègre à la fois des éléments historiques et vivants, facteurs de diversité, et d’autres de nature contraire, facteurs à la fois d’uniformité et de stabilité.

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Or, ce qui caractérise en propre l’époque moderne est la place prépondérante qu’y prennent les éléments de la civilisation générale sur les particularités locales, sur les différences entre les peuples, produits de l’histoire et de conditions fortuites, bref sur les éléments proprement historiques. « L’ère vraiment moderne, écrit Cournot, date pour nous de l’époque où la civilisation générale, par la vigueur de son développement tend à oblitérer les traits distinctifs de chaque système national ou particulier » [54][54] Cournot, 1861, 478 et 533.. Nos sociétés tendent donc à s’organiser selon des rapports fixes et généraux, « quasi géométriques » dit Cournot, affranchis de toute historicité, et à raison de l’universalisation de la civilisation européenne qui accompagne ce mouvement, c’est l’histoire de l’humanité toute entière qui manifeste cette tendance vers la stabilité.

III - La fin de l’histoire

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Cette thèse mérite une attention particulière afin d’en restituer le sens véritable et d’éviter les mésinterprétations qu’elle peut susciter [55][55] Nous reprenons et complétons ici les développements....

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Il convient tout d’abord de remarquer qu’elle ne prétend nullement valoir à titre de prévision scientifiquement fondée et vérifiable, dans la mesure où celle-ci suppose la possibilité de reproduire à l’identique les conditions de réalisation d’un phénomène, possibilité qui est ici exclue. La tendance vers la stabilité a le statut d’une croyance probable, résultant d’inductions, et portant sur une « allure générale », non sur la réalisation future d’événements particuliers et précisément identifiables [56][56] Il est, en conséquence, assez périlleux de vouloir,.... Ainsi, écrit Cournot,

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« les explications comme les prédictions à heure fixe ne sont pas plus de mise en histoire qu’en médecine ou en météorologie ; et pourtant il serait absurde de dire qu’il n’y ait pas des maladies dont le médecin puisse pronostiquer l’allure générale et l’issue finale, ainsi que des phénomènes météorologiques assujettis dans leurs formes générales à des lois déjà passablement connues » [57][57] Cournot, 1861, 488 et 544..

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Cette thèse entend dessiner l’orientation générale du mouvement de l’histoire caractérisant l’allure générale de l’époque moderne. À ce titre, si elle implique une fin de l’histoire, ce n’est pas au sens où elle aurait la prétention de lui assigner un terme, mais en tant qu’elle pose notre temps comme phase finale de l’histoire de l’humanité [58][58] Cf. Cournot, 1872, I, II, 23.. Il s’agit donc d’un mouvement asymptotique, non d’un point d’arrivée. Déjà, l’Essai indiquait que « l’état final vers lequel tend l’humanité (…) ne sera jamais rigoureusement atteint » [59][59] Cournot, 1851, 485 et 543., et le Traité précisera en quel sens il faut entendre cette stabilité tendancielle :

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« la condition de la fixité, ou du progrès vers la fixité, c’est toujours dans l’ordre politique comme ailleurs, une sorte d’engourdissement de l’énergie vitale, une disposition à passer, de la sphère où s’accomplissent les phénomènes de la nature vivante, sous l’empire des instincts et des passions, à celle où tout se gouverne d’après l’expérience, par les lois de la logique et du calcul » [60][60] Cournot, 1861, 483 et 540..

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En effet, ce mouvement de rationalisation ne supprime pas les forces vitales, mais, dit Cournot, il est « une forme qui s’assujettit de plus en plus les forces instinctives en leur imposant le cadre où doivent ultérieurement se déployer leur activité propre et leur vertu opérative » [61][61] Ibid., 305 et 330.. En ce sens, il ne s’agit pas pour Cournot de prophétiser, sous la forme d’un fatalisme rigide, une mort de l’histoire qui s’imposerait à nous avec la nécessité d’un destin, mais de diagnostiquer une lente et progressive soumission des forces vitales de la société à des principes méthodiques et fixes.

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On comprend alors que la posthistoire ne marque pas l’accès de l’esprit à la conscience de soi, ni la victoire des Lumières sur l’animalité de l’homme. La prépondérance du rationnel sur le vital est plutôt le signe d’une solidification et d’une simplification, celles qu’engendre la raison technicienne [62][62] C’est cette prépondérance de la raison technicienne.... Et on comprend également que la référence cournotienne aux forces vitales à l’œuvre dans les sociétés humaines ne vise pas à soutenir une conception vitaliste de l’organisation sociale, mais intervient comme composante nécessaire à la critique de la mécanisation de la civilisation industrielle, dont Cournot forme, selon Friedmann, « le plus profond précurseur » [63][63] Friedmann, 1935, pp. 245-246. Cf. également Friedmann,.... Ainsi, dira Matérialisme, les sociétés tendent à être gouvernées « méthodiquement, logiquement, rationnellement, quoique pas toujours raisonnablement » [64][64] Cournot, 1875, III, 1 et 108 ; également 109.. Aussi, loin de susciter un optimisme naïf, la phase finale de l’humanité appelle plutôt un jugement modéré, car

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« ce qui s’appelle proprement une civilisation progressive n’est pas, comme on l’a dit si souvent, le triomphe de l’esprit sur la matière (…), mais bien plutôt le triomphe des principes rationnels et généraux des choses sur l’énergie et les qualités propres de l’organisme vivant, ce qui a beaucoup d’inconvénients à côté de beaucoup d’avantages » [65][65] Cournot, 1861, 304 et 330..

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Et s’il arrive à Cournot d’user du terme d’« idéal » à propos de la phase finale de l’humanité, c’est pour l’appliquer particulièrement à la sphère politique, délivrée des crises et secousses qui l’ébranlent dans la phase historique.

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On peut, pour mieux comprendre la thèse de Cournot en donner brièvement quelques illustrations.

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Cournot aperçoit dans l’histoire des religions un double mouvement. D’une part, elles se développent, comme les langues, par absorption ; les cultes d’abord domestiques, se subordonnant au culte de la tribu ou de la cité, bientôt absorbé par les religions nationales, lesquelles seront ensuite englobées et dépassées par les religions supranationales [66][66] Cournot, 1875, III, 4 et 121-122.. Conjointement, aux religions d’abord ordonnées sur le mode antique, insistant sur la séparation entre purs et impurs, fidèles et impies, se substituent les religions prosélytiques, mettant au premier plan l’idée de l’unité de l’humanité [67][67] Cournot, 1861, 312 et 338. C’est pourquoi, il n’y a.... D’autre part, la tradition orale et populaire laisse progressivement place à l’enseignement dogmatique où le culte se trouvant mieux défini, bénéficie de conditions plus favorables à sa conservation.

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Ce même mouvement se retrouve dans le domaine du droit, qui en se rationalisant, perd d’abord son origine instinctive et son développement organique pour se constituer en une jurisprudence méthodiquement organisée. Puis, secondé par la statistique, il tend à devenir une véritable science positive [68][68] Cf. Cournot, 1861, chapitre IX.. Mais, c’est dans le domaine politique que cette tendance vers la stabilité reçoit sa forme la plus nette. Elle se marque ici par la diminution progressive du rôle du pouvoir, et inversement l’influence grandissante de celui de l’administration. Autrement dit, l’évolution des sociétés tend à résulter non de décisions politiques, mais de contraintes techno-économiques que le développement de l’industrie et du commerce impose. Subjectivement, cela signifie que les individus tendent à être dirigés plus par leurs intérêts que par leurs passions, puisque « la science de l’économie sociale a surtout en vue les intérêts, et la politique a principalement pour ressorts les mouvements passionnés du cœur humain » [69][69] Ibid., 420.. De plus, la distinction entre les passions de la politique et les intérêts économiques recoupe celle qui sépare les civilisations nationales de la civilisation progressive :

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« Les sentiments et les passions que la politique met en jeu ou qu’elle emploie comme ressorts, ont quelque chose de plus particulier et partant de plus vif. Ce sont des sentiments et des passions qui tiennent aux traditions nationales, à celles d’une caste ou d’une profession, comme la fidélité féodale, le patriotisme républicain, l’honneur chevaleresque ou militaire. Au contraire, les sentiments et les passions qui doivent influer sur l’économie et l’ordre intérieur de la société, indépendamment des formes politiques et conformément à la marche progressive de la civilisation, tiennent plus au fonds commun de l’humanité » [70][70] Ibid., 421..

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Au bout du compte, si la tendance vers la stabilité se marque par un engourdissement progressif du rythme de l’histoire et la substitution graduelle du méthodique à l’instinctif, c’est la promotion de l’universel qui la caractérise fondamentalement :

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« Le propre d’une civilisation progressive, écrit Cournot, est de détendre les liens de solidarité qui tiennent à la conformité du langage, du culte, des mœurs, des institutions, et de faire de plus en plus prévaloir ce qu’il y a d’universel dans la nature humaine, sur ce qui est propre à chaque temps, à chaque lieu, à chaque classe, à chaque nationalité » [71][71] Ibid., 313..

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Mais si l’on veut rendre compte de cette thèse chez Cournot, il ne suffit pas d’en indiquer le contenu, il faut encore chercher à en identifier la source.

64

On pourrait ainsi former l’hypothèse que le contexte socio-politique dans lequel s’élabore la réflexion de Cournot a pu jouer ici un rôle. Raymond Ruyer estime, en ce sens, que le Second Empire, en tant qu’il constitue un régime ayant « paralysé les organes de la vie politique » [72][72] Ruyer, 1930, 25., a pu favoriser la formation de cette thèse chez Cournot. Cependant, non seulement cette hypothèse est insuffisante pour rendre compte de la représentation de Cournot – car, d’une façon générale, une influence externe favorise, mais ne détermine pas –, mais le sens de cette influence peut être interprété en des termes tout différents. Ainsi, Claude Ménard estime, au contraire, que le mouvement politique de la France entre 1848 et 1871 a pu inciter Cournot à substituer un modèle biologique au modèle mécanique, fondant sa théorie de l’équilibre économique dans les Recherches de 1838 [73][73] « Si dans le modèle de 1838, écrit-il, le marché était....

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On pourrait alors, abandonnant le recours hasardeux à des influences externes, voir dans la thèse de Cournot une survivance du modèle mécanique à l’œuvre dans sa mathématisation économique, le conflit entre les forces vitales de la société et les facteurs de stabilité exprimant en fait la tension, dans la pensée historique de Cournot, entre un modèle mécanique et un modèle vitaliste. Mais il ne peut s’agir d’une survivance, puisque cette thèse n’est pas un héritage de la « première philosophie » de Cournot ; elle se constitue, comme on l’a indiqué, conjointement à la mise en place du modèle vitaliste.

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Le modèle mécanique peut cependant être mobilisé ici, puisque le mouvement de rationalisation des formes de la vie sociale conduit, nous dit Cournot, à une « sorte de mécanique ». C’est que, comme on l’a vu, ce ne sont pas les finesses et les subtilités de la réflexion rationnelle qui sont ainsi stimulées, mais les distinctions et oppositions rigides de la raison technicienne. Ce mouvement de rationalisation, en effet, est à la fois le produit du développement scientifique et technique et une réponse à la nécessité à laquelle les hommes se trouvent confrontés d’organiser méthodiquement leurs conditions d’existence. Mais, du même coup, on comprend que le recours au modèle mécanique n’ait pas de valeur explicative, et n’intervienne qu’à titre d’analogie descriptive. Ce n’est pas le mouvement de rationalisation que le modèle mécanique fait comprendre, mais c’est, inversement, parce qu’il y a rationalisation progressive des pratiques sociales que celles-ci tendent à s’ordonner mécaniquement.

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C’est de la même façon que peut être invoqué le modèle cosmologique que développe le § 194 du Traité où Cournot distingue dans l’évolution du système solaire une période chaotique, « d’une durée indéfinie a parte ante », caractérisée par l’absence de régularité, suivie d’une période génétique, laquelle enfin conduit à une période finale, période de stabilité, « d’une durée indéfinie a parte post » [74][74] Cf. Cournot, 1861, 185-186 et 194.. Ce schéma distinguant trois phases successives, dont les deux extrêmes se correspondent symétriquement en tant qu’elles jouissent d’une durée indéfinie, peut être pensé comme la mise en mouvement de la tripartition qui ordonne, selon Cournot, l’étagement des phénomènes. En effet, lorsque Matérialisme distingue les phénomènes physico-chimiques, les phénomènes vitaux et les produits de la raison, il les distribue à partir de l’opposition entre deux modes de développement [75][75] Cournot, 1875, III, 2, 112-113., à savoir un développement par accroissement cumulatif, ou « juxtaposition », que partagent à la fois les corps inorganiques et le progrès des sciences [76][76] Dire que l’accroissement cumulatif caractérise le développement... et de l’industrie, et un développement par croissance caractéristique des phénomènes vitaux :

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« Tandis que les choses soumises au régime de la vie ont pour caractère essentiel de passer par des périodes d’accroissement et de déclin, tout ce qui se trouve en dehors de ce régime, au-dessus et au-dessous comporte la durée indéfinie et dans certains cas le progrès indéfini » [77][77] Cournot, 1875, III, 1, 109..

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La relation entre ce schéma et la thèse de la tendance historique vers la stabilité est d’ailleurs explicitement effectuée par Cournot dans la préface du Traité :

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« Aux deux extrémités de la série, écrit Cournot, la raison, le calcul, le mécanisme donnent à la fois la première clef de l’étude de la Nature et l’explication des dernières phases des sociétés humaines » [78][78] Cournot, 1861, préface, 4..

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Cependant, on aurait tort d’accorder trop d’importance à ce réseau d’analogies. En effet, déjà la tripartition précédente se trouve brouillée dans la mesure où, entre le niveau des phénomènes biologiques et celui des faits rationnels, vient s’insérer justement la région des faits sociaux, zone intermédiaire en ce qu’elle participe à la fois du vital et du rationnel. De plus, la série à laquelle réfère la préface du Traité ne se réduit pas à trois termes ; elle est celle des idées fondamentales, ordonnant à la fois les phénomènes et les connaissances qui leur correspondent, de part et d’autre d’un noyau central où l’obscurité est maximale constitué par les phénomènes biochimiques [79][79] Cournot parle du « point de soudure où les phénomènes... et plus largement les phénomènes vitaux, en direction d’un côté des phénomènes mécaniques, forme la plus simple des phénomènes physiques, de l’autre du mécanisme social, forme également la plus pauvre de l’existence sociale [80][80] Cf. Cournot, 1861, 210-212..

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Aussi, il ne nous semble pas possible ici de suivre Raymond Ruyer utilisant ce modèle cosmologique pour penser la tendance vers la stabilité sous la forme d’une entropie générale de la société [81][81] Cf. Ruyer, 1930, 14-15. Idée reprise aujourd’hui par.... Outre que l’application du concept d’entropie à un phénomène social est toujours délicate – et elle l’est ici puisque ce mouvement, s’il se marque par une uniformisation des pratiques sociales guidées par la méthode et non par les coutumes locales, conduit le plus souvent à une complexification croissante de cette pratique [82][82] Par exemple, dit Cournot (1861, 461 et 421), si les... –, l’analogie avec l’évolution d’un système thermodynamique ne peut être poussée très loin. En effet, tandis que celle-ci s’effectue conformément à une loi auquel le système ne saurait se soustraire, non seulement la thèse de la tendance vers la stabilité n’est qu’une croyance probable, mais cette tendance, elle-même, ne se fonde sur aucune nécessité, puisqu’elle dérive des caractères factuels propres à l’époque moderne.

73

Surtout, pour que l’analogie ait valeur explicative, il faudrait non seulement admettre que l’histoire des sociétés humaines manifeste un rythme comparable à l’évolution d’un système thermodynamique, mais pouvoir rendre compte de cette similitude. Or, il n’est pas plus possible ici d’invoquer une identité de structure que d’en appeler à une communauté de nature des forces et éléments en présence, à moins de supposer que le développement de la science et de l’industrie n’est qu’un phénomène naturel, ce que Cournot refuse explicitement [83][83] Cf. Cournot, 1861, 303-304 et328-329..

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Il demeure que l’on a bien ici affaire à un schème général, celui de l’évolution spontanée d’un système vers un état final stable et uniforme n’offrant aucune trace de l’évolution antérieure, schème emprunté par Cournot à la théorie analytique de la chaleur de Fourier, et dont il montre – comme d’ailleurs le faisait Fourier lui-même [84][84] Une même formule de calcul intégral « représente, écrit... – qu’il est susceptible d’applications particulièrement variées, puisqu’on le retrouve dans le calcul des probabilités [85][85] Cournot, 1843, préface, 4, (sur les rapports entre..., dans l’explication des diverses formes d’harmonies engendrées par le « jeu des réactions mutuelles » [86][86] Cf. Cournot, 1851, 54, également § 25., et, on l’a vu, comme modèle pour penser la nécessité de la connaissance historique, puisque l’observation de l’état actuel d’un système peut fort bien n’offrir aucun renseignement sur les différentes étapes de sa genèse.

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Mais, que ce schème général ait pu guider la réflexion de Cournot dans la mesure où, de même que l’état final est la limite vers laquelle tend le système des températures sans jamais l’atteindre rigoureusement [87][87] Fourier, 1822, 47., la stabilité de son organisation peut apparaître comme la limite vers laquelle tend historiquement le système social, cela n’autorise pas à penser la tendance à la stabilité de l’humanité sur le modèle du refroidissement d’un corps préalablement échauffé ou d’une série de fréquences observées. Il y a là, certes, une analogie descriptive entre des domaines hétérogènes [88][88] Analogie que signale le texte même de Cournot à plusieurs..., mais qui ne confère pas à ce schème de valeur explicative permettant de comprendre la tendance à la stabilité qui se manifeste dans l’histoire des sociétés humaines.

76

En réalité, ce qui peut rendre compte du mouvement de l’histoire, ce n’est pas le thème de la stabilité que mobilise le modèle précédent, mais la promotion de l’universel, puisque la tendance vers la stabilité n’est qu’un effet du mouvement de rationalisation consécutif au développement de la « civilisation progressive ». Tel est en effet ce qui à la fois caractérise l’époque moderne et la constitue en époque finale :

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« Dans la civilisation qualifiée de moderne, les sciences, l’industrie, tout ce qui comporte par sa nature propre un accroissement, un progrès, un perfectionnement indéfini, jouent un rôle de plus en plus indépendant, et prépondérant ; tandis qu’auparavant ces mêmes éléments de civilisation ne se développaient, ne se conservaient qu’à l’ombre pour ainsi dire, sous la tutelle et la sauvegarde des institutions, des lois, des coutumes religieuses, civiles, politiques, militaires (…). Et, comme il n’y a pas de raison intrinsèque pour qu’un caractère aussi formel disparaisse, une fois qu’il s’est prononcé, il s’ensuit que, dans l’ordre historique, notre époque moderne peut à bon droit passer pour une époque finale » [89][89] Ibid., I, II, 23..

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Indépendants des composants de civilisation particuliers, les éléments de civilisation progressive se maintiennent malgré le dépérissement des précédents, et devenus prépondérants, ils assignent à l’époque moderne son allure générale.

79

Deux faits inaugurent l’époque moderne et favorisent cette promotion de l’universel : la diffusion de la civilisation européenne, engendrée par les grands voyages transocéaniques, notamment celui de Christophe Colomb de 1492 [90][90] Cournot signale qu’il s’accorde avec le Manuel historique..., et la naissance, au sein de cette civilisation européenne, de la science classique. Ce n’est pas, bien sûr, que la connaissance scientifique n’apparaisse qu’avec la Renaissance, mais elle change d’orientation et devient le moteur de l’évolution historique, constituant alors un trait de premier ordre de la modernité. Ce changement d’attitude se caractérise par l’entreprise de mathématisation du réel, si bien que les sciences formelles « longtemps cultivées pour elles-mêmes et pour le charme que quelques esprits y trouvent » viennent fournir la « clé » de l’explication des phénomènes astronomiques et physiques [91][91] Ibid., III, I, 173-174.. Ou plutôt elles en offrent les clés, puisque le XVIIe siècle verra la constitution à la fois de la mécanique rationnelle et du calcul des probabilités, formant les deux instruments principaux de ce mouvement de mathématisation [92][92] « Si la mécanique rationnelle est l’une des grandes....

80

Les débuts de la science classique interviennent à un moment marqué par la conjonction d’une « maturité générale » et d’individualités exceptionnelles, moment qui, de ce fait, constitue la phase éminemment historique de l’histoire des sciences :

81

« Les découvertes se pressent, dans le domaine des sciences abstraites comme dans le champ de l’observation et de l’expérience ; les découvertes deviennent des révolutions, en géométrie comme en astronomie, comme en physique » [93][93] Cournot, 1872, III, I, 174..

82

Mais ce développement scientifique intense engendre par son propre mouvement une modification de son rythme, qui, de chaotique qu’il était, prend une forme régulière et stable. Aussi, ayant formulé les deux hypothèses fictives définissant l’histoire des sciences, celle d’un développement aléatoire et celle d’une évolution nécessaire, Cournot ajoute :

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« à mesure que le travail scientifique s’organise, que le nombre des travailleurs augmente et que les moyens de communication entre les travailleurs se perfectionnent, il est clair que l’on se rapproche davantage de la dernière hypothèse où, par l’élimination à peu près complète du hasard, les sciences seraient effectivement sorties de ce que l’on peut appeler la phase historique » [94][94] Cournot, 1872, I, I , 13, souligné par Cournot..

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L’histoire des sciences tend donc à se réduire à une « table chronologique des découvertes » caractérisant sa phase finale. Celle-ci n’est pas un arrêt du développement, mais la poursuite indéfinie et monotone de l’automouvement de la connaissance, phase qu’inaugure, selon Cournot, le XIXe siècle :

85

« L’histoire des sciences, telle qu’on la concevait et qu’on l’écrivait encore au siècle dernier, n’est plus possible. Elle est devenue une analyse, un compte rendu, une gazette, une revue, tout ce que l’on voudra excepté de l’histoire ; et ce changement important, définitif coïncide bien avec l’avènement du siècle actuel dont il est un des remarquables caractères. Entre tant d’histoires dont il faudrait faire un faisceau pour avoir l’histoire complète de l’humanité, l’histoire des sciences, venue la dernière, finit ou se transforme la première » [95][95] Cournot, 1872, V, I, 348-349..

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On peut sans doute, avec François Mentré [96][96] Mentré, 1905., montrer en quoi ce jugement de Cournot tient aux conditions effectives de la recherche scientifique que Cournot a pu constater [97][97] Cournot notait déjà en 1829 que pour se tenir au courant.... Et de fait, s’il y a influence du contexte historique sur la pensée de Cournot, elle tient davantage à l’histoire des sciences qu’au mouvement politique. Mais, de l’intérieur de sa réflexion, on comprend maintenant que, la rationalité scientifique et technique formant ce « fonds de civilisation générale commun à tous les peuples » [98][98] Cournot, 1875, III, 7, 135. qui jouit d’une durée et d’un progrès indéfinis, et la tendance à la stabilité s’expliquant par la prépondérance de ces éléments d’universalité sur tous les autres, l’histoire des sciences fournit la clé de l’histoire de la civilisation, et cela en un double sens.

87

D’une part, elle constitue le modèle grâce auquel on peut penser le mouvement de la civilisation, à raison de l’analogie qui les unit. Ainsi, écrit Cournot, « l’histoire de la civilisation offre plus spécialement des ressemblances avec l’histoire des sciences en ce que, si la civilisation propre à tel peuple peut décliner, il y a un fonds commun de civilisation qui progresse toujours à la manière des sciences ou de l’industrie » [99][99] Cournot, 1872, I, I, 17., thèse que reprend le dernier ouvrage philosophique de Cournot :

88

« Quant à l’histoire de la civilisation générale, dont l’histoire des sciences ferait nécessairement partie, on pourrait y appliquer tout ce que nous avons dit de l’histoire des sciences. Réduite pendant longtemps à une sèche chronique, puis rendue intéressante par le récit des transformations les plus remarquables, qui ne sont pas toujours les plus remarquées dans leurs temps, elle finirait par dégénérer en gazette de la civilisation » [100][100] Cournot, 1875, III, 7, 136..

89

Et d’autre part, comme nous l’avons vu, c’est le développement de la rationalité techno-scientifique qui engendre la tendance de la civilisation générale à la stabilité, en lui imposant son rythme. L’aplanissement tendanciel du mouvement de l’histoire n’est que l’effet de la suprématie grandissante du rationnel sur l’accidentel, laquelle n’est elle-même que la conséquence du développement scientifique et technique.

Conclusion

90

Finalement la philosophie de l’histoire de Cournot se révèle étroitement solidaire de sa philosophie des sciences. Elle s’enracine originairement dans une épistémologie du probable, et se prolonge dans une représentation du devenir historique où l’affirmation d’une tendance générale des sociétés vers la stabilité constitue une projection sur l’histoire de la civilisation du rythme de l’histoire des sciences. On pourrait être tenté d’apercevoir alors une contradiction entre ces deux représentations de l’histoire, l’une insistant sur la place qu’y occupe le hasard, l’autre affirmant, au contraire, la soumission de l’accidentel à l’empire du rationnel. Telle est, en effet, l’interprétation que développe Tarde dans son cours du collège de France de 1902-1903 [101][101] Tarde, 2002, chapitre III in fine. La lecture qu’on.... On pourrait aussi vouloir surmonter cette contradiction en pensant le mouvement que nous avons parcouru dans l’analyse précédente comme une évolution de la pensée de Cournot, marquée par la disparition de la place reconnue au hasard dans l’histoire au profit du rôle directeur que lui impose le règne de la rationalité techno-scientifique. Mais, s’il y a bien ici une évolution de la pensée de Cournot [102][102] S’il y a conflit, il est plutôt postérieur à la publication..., visible notamment par l’intérêt grandissant qu’il accorde aux faits historiques et sociaux, comme aux phénomènes biologiques, ainsi que l’émergence du thème de la posthistoire, à partir du Traité[103][103] Il convient toutefois de remarquer que la représentation..., il n’y a pas, en réalité, antinomie entre les deux représentations précédentes de l’histoire, car leur relation est dynamique. Il ne s’agit pas d’un conflit entre deux représentations antagonistes, mais d’une transformation progressive de la réalité historique conduisant à la prépondérance de la seconde sur la première, mouvement qui s’effectue de l’intérieur du processus. La posthistoire est à la fois accomplissement et négation de la phase historique propre à l’époque moderne.


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Notes

[1]

Ce travail a fait l’objet d’une présentation partielle lors du colloque Les pensées de l’histoire entre modernité et post-modernité, organisé en Sorbonne du 15 au 18 novembre 1999 par le Centre d’Histoire des Systèmes de Pensée Moderne de l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne et l’UPRES-A de Philosophie politique contemporaine de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud. Il a également bénéficié des remarques et commentaires des rédacteurs de la revue, et à qui j’exprime ici ma gratitude.

[2]

Boyer, 2004.

[3]

Aron, 1938, 19.

[4]

Selon l’expression de Louis Liard, cf. Liard, 1877.

[5]

Lévy-Bruhl, 1911, 292.

[6]

Langlois, 1900, 236 ; 1902, 239.

[7]

C’était l’époque, disait également Tarde, où « la séparation entre le monde des savants et le monde des philosophes était plus profonde qu’elle n’a jamais été, où les savants traitaient les philosophes d’idéologues, et où les philosophes restaient systématiquement et orgueilleusement étrangers à tout le mouvement scientifique », Tarde 1903, 216.

[8]

Lévy-Bruhl, 1911, 293.

[9]

C’est un point que souligne Tarde, et à propos duquel il oppose la « sagesse » de Cournot au dogmatisme de Comte. Pour des références aux œuvres de Tarde sur ce point, cf. Tarde 2002, préface, 14.

[10]

En témoignent, outre les renvois aux publications récentes qui émaillent ses œuvres, les nombreux comptes rendus scientifiques (une centaine de 1825 à 1831) qu’il rédige pour le Bulletin des Sciences Mathématiques, Astronomiques, Physiques et Chimiques de Férussac, la revue Le Lycée et les Annales des Sciences d’Observation (à paraître in Bru, Martin, 2004).

[11]

Cf. D’Hondt, 1978.

[12]

Boyer, 2004.

[13]

Cournot, 1872.

[14]

Sée, 1926, 5-6 et 16-18.

[15]

Boyer, 2004.

[16]

La façon dont Henri Berr appréhende l’œuvre de Cournot se lit notamment dans ses deux ouvrages principaux consacrés à la synthèse historique, cf. Berr, 1898 et 1911. Sur cette influence de Cournot sur la pensée de Berr, cf. Gemelli, 1978.

[17]

Il n’y a apparemment dans l’œuvre de Lucien Febvre que deux références à Cournot, mais qui toutes deux témoignent d’une lecture effective, cf. Febvre 1934 ; Febvre 1948, 301.

[18]

Gemelli, 1995, 90.

[19]

Sur ce débat, on pourra lire avec profit Leroux, 1998.

[20]

Bouglé, 1899. On peut ajouter, à l’appui de l’affirmation de G. Gemelli, l’article de Bouglé consacré à Cournot publié dans la Revue de métaphysique et de morale de 1905, ainsi que le cours de Tarde au Collège de France de 1902-1903 sur la philosophie de Cournot (Tarde, 2002). (Sur la lecture tardienne de la philosophie de l’histoire de Cournot, cf. Tarde, 1905 ; Milet, 1970).

[21]

Le rôle qu’a pu jouer sa réflexion sur la refonte de la conception du temps historique mériterait à cet égard d’être interrogé à la lumière des développements récents, notamment ceux de Maas, Morgan, 2002.

[22]

Cournot, 1851, 313 et 369-370. Les ouvrages de Cournot étant ordonnés en paragraphes numérotés (à l’exception des Considérations), les références renverront d’abord au numéro du paragraphe, ensuite aux pages des différents tomes de l’édition des Œuvres Complètes publiées sous la direction d’André Robinet à la librairie Vrin.

[23]

Cournot l’affirme explicitement contre Hume et Laplace, cf. Cournot 1843, 45, et 1851, 36.

[24]

« L’idée de hasard est l’idée d’une rencontre entre des faits rationnellement indépendants les uns des autres, rencontre qui n’est elle-même qu’un pur fait, auquel on ne peut assigner de loi ni de raison », Cournot, 1861, 59 et 62.

[25]

Cela n’implique pas que l’idée de nécessité historique soit contradictoire, mais il s’agit d’une nécessité conditionnelle, nécessité qui ne peut s’exercer que si ses conditions factuelles d’exercice sont réalisées.

[26]

« À un jeu de pur hasard (…), l’accumulation des coups dont chacun est indépendant de ceux qui le précèdent et reste sans influence sur ceux qui le suivent, peut bien donner lieu à une statistique, non à une histoire. Au contraire, dans une partie de trictrac ou d’échecs où les coups s’enchaînent, où chaque coup a de l’influence sur les coups suivants, selon leur degré de proximité, sans pourtant les déterminer absolument (…), on trouve, à la futilité près des intérêts ou des amours-propres mis en jeu, toutes les conditions d’une véritable histoire, ayant ses instants critiques, ses péripéties et son dénouement », Cournot, 1872, I, I, 12-13. Cf. sur ce point, Saint-Sernin, 1998, 15-17.

[27]

Cournot, 1872, I, I, 13.

[28]

Cournot, 1851, 29 et 34 (souligné par nous).

[29]

Ibid., 67 et 81.

[30]

Ibid., 304 et 360-361.

[31]

Cette distinction entre connaissance théorique et connaissance historique fait notamment l’objet au début du siècle de discussions critiques de la part d’Enrico Michelis (1915, 216-244, et 1937) et de Raphaël Lévêque (1938). Paul Veyne, rappelant la distinction de Cournot entre les sciences physiques étudiant les lois de la nature et les sciences cosmologiques portant sur l’histoire du monde, préfère formuler cette idée en distinguant l’appréhension du fait dans sa singularité, comme événement, et celle qui le saisit comme occurrence ou manifestation d’un invariant, cf. Veyne, 1971, 13.

[32]

Laplace, 1814, 34.

[33]

Cournot, 1875, I, 6 et 38.

[34]

Cournot, 1851, 302 et 358.

[35]

Ibid., 310, 366.

[36]

Cournot, 1875, I, 6 et 41-42.

[37]

Cournot, 1872, I, I, 12.

[38]

Pour une présentation synthétique récente, on peut se reporter à l’article de René Prévost sur la contribution de Cournot à l’histoire de la civilisation (Prévost, 1978), ainsi qu’à la deuxième partie du livre que Robert Leroux a consacré à la sociologie de Cournot (Leroux, 2004).

[39]

Ibid., 15.

[40]

Cournot, 1843, 104 et 124.

[41]

La notion de probabilité philosophique désigne chez Cournot ce jugement de la raison grâce auquel nous apprécions le degré de conformité de nos croyances au réel, degré qui n’est pas susceptible d’une estimation numérique, pas plus que ce jugement n’admet une démonstration en forme. C’est dire que ce jugement varie avec l’étendue des connaissances de celui qui le prononce. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la probabilité philosophique comme à la fois subjective et non quantitative, cf. Martin, 1996, chap. VII.

[42]

« Impossible, écrit Cournot, de s’adonner au genre de critique dont nous parlons, sans être à chaque instant conduit à se demander comment les choses auraient vraisemblablement tourné, sans l’accident ou l’incident qui a imprimé un autre cours aux événements », Cournot, 1872, 5, ajoutant que « la difficulté et le mérite de la critique se trouvent dans la juste et sobre mesure de l’induction et de l’hypothèse ».

[43]

Ibid., 3.

[44]

Ibid., I, I, 14.

[45]

Cournot, 1861, 488-489 et 545. Sur la notion de fait général chez Cournot, cf. aussi Cournot, 1851, 331-333 et 393-396, où il montre le rôle joué par la statistique dans la mise en évidence des faits généraux.

[46]

Une telle structuration est immédiatement condamnée par Renouvier : « La faute de M.C., faute grave dans toute philosophie de l’histoire, est de ne pas reconnaître aux idées et aux événements de l’ordre moral une influence décisive sur les destinées politiques des nations, non pas même sur la civilisation dont ils sont des éléments essentiels ou des témoignages », Renouvier, 1973b, 90 ; cf. également Renouvier, 1973a.

[47]

Cf. par exemple, le chapitre V du livre V du Traité, intitulé « Des traits de second ordre dans l’histoire générale de la civilisation et de premier ordre dans l’histoire de la civilisation européenne ».

[48]

Cournot, 1861, 546, 489.

[49]

Et cela d’autant plus qu’à plusieurs reprises, Cournot note que ce que l’on peut appeler la « vie sociale » s’apparente davantage aux formes les plus frustres et végétatives des phénomènes vitaux qu’aux manifestations plus élaborées de la vie animale, cf. notamment Cournot, 1861, 212 ; Cournot, 1875, III, 3, 115.

[50]

Cournot a écrit ici : « auxquelles était consacré notre premier livre », identifiant donc ces « idées purement rationnelles » comme étant les idées directrices des sciences formelles.

[51]

Cournot, 1861, 304 et 330.

[52]

Ibid., souligné par Cournot.

[53]

Cournot, 1861, 530-532. Cf. aussi Cournot, 1875, IV, 7 et 135-136.

[54]

Cournot, 1861, 478 et 533.

[55]

Nous reprenons et complétons ici les développements d’une communication antérieure (Martin, 1992). Pour une étude critique de la thèse de Cournot, on pourra notamment consulter Ruyer, 1930, et plus récemment Arénilla, 1972 ; Niethammer, 1989 ; Boyer 2004.

[56]

Il est, en conséquence, assez périlleux de vouloir, comme le fit Raymond Ruyer (cf. Ruyer, 1930) confronter la thèse de Cournot aux faits historiques ultérieurs susceptibles de la confirmer ou de l’infirmer.

[57]

Cournot, 1861, 488 et 544.

[58]

Cf. Cournot, 1872, I, II, 23.

[59]

Cournot, 1851, 485 et 543.

[60]

Cournot, 1861, 483 et 540.

[61]

Ibid., 305 et 330.

[62]

C’est cette prépondérance de la raison technicienne sur les formes vivantes que Raymond Ruyer appelle « effet Cournot » et qu’il rapproche de la « nouvelle gnose américaine », cf. Ruyer, 1977, 116-117.

[63]

Friedmann, 1935, pp. 245-246. Cf. également Friedmann, 1949, 46-48 et 59 ; Friedmann, 1970, notamment 21, 28 et 104, où Friedmann compare sur ce point Cournot à Max Weber.

[64]

Cournot, 1875, III, 1 et 108 ; également 109.

[65]

Cournot, 1861, 304 et 330.

[66]

Cournot, 1875, III, 4 et 121-122.

[67]

Cournot, 1861, 312 et 338. C’est pourquoi, il n’y a pas, aux yeux de Cournot, opposition entre la raison et la foi, car les religions prosélytiques, et au premier chef le christianisme, en mettant l’accent sur ce qui en l’homme est universel, favorisent, et non contrarient, le développement de la raison.

[68]

Cf. Cournot, 1861, chapitre IX.

[69]

Ibid., 420.

[70]

Ibid., 421.

[71]

Ibid., 313.

[72]

Ruyer, 1930, 25.

[73]

« Si dans le modèle de 1838, écrit-il, le marché était exemplaire de la rationalisation des processus économiques, l’histoire politique de la France de 1848 à 1871 s’est chargée de rappeler l’irrégularité profonde du fonctionnement social, l’urgence d’en penser la dynamique et la nécessité d’assigner à l’organe coordinateur, à l’État, sa juste place. Or « la structure des animaux supérieurs en offre le modèle », bien plus que la mécanique jadis privilégiée », Ménard, 1978, 217.

[74]

Cf. Cournot, 1861, 185-186 et 194.

[75]

Cournot, 1875, III, 2, 112-113.

[76]

Dire que l’accroissement cumulatif caractérise le développement des connaissances scientifiques ne signifie cependant pas que celui-ci se réduise à un mouvement continu et linéaire, puisqu’au contraire, Cournot est l’auteur d’une théorie élaborée des révolutions scientifiques. Cf. sur ce point Saint-Sernin, 1993.

[77]

Cournot, 1875, III, 1, 109.

[78]

Cournot, 1861, préface, 4.

[79]

Cournot parle du « point de soudure où les phénomènes chimiques confinent aux premiers phénomènes vitaux », Ibid., § 514, 464.

[80]

Cf. Cournot, 1861, 210-212.

[81]

Cf. Ruyer, 1930, 14-15. Idée reprise aujourd’hui par Vatin, 2000.

[82]

Par exemple, dit Cournot (1861, 461 et 421), si les institutions politiques tendent à se simplifier, « les peuples acquièrent des institutions militaires, financières, administratives souvent plus compliquées, et en tout cas plus régulières et plus savantes ». Ou encore, précisera Cournot, 1875 (III, 1, 109), « le droit se subtilise, se rationalise en passant par les mains des jurisconsultes, des docteurs, des compilateurs, des réformateurs, à peu près comme la religion et la morale en passant par les mains des théologiens et des casuistes. Au lieu de quelques lignes gravées sur la pierre ou le bronze, les nations ont des codes volumineux que l’on retouche souvent et qui font naître des commentaires sans fin ».

[83]

Cf. Cournot, 1861, 303-304 et328-329.

[84]

Une même formule de calcul intégral « représente, écrit Fourier, le mouvement de la lumière dans l’atmosphère, (…) détermine les lois de la diffusion de la chaleur dans la matière solide, et (…) entre dans toutes les questions principales de la théorie des probabilités », Fourier, 1822, Discours préliminaire, XIII.

[85]

Cournot, 1843, préface, 4, (sur les rapports entre calcul intégral et calcul des probabilités chez Cournot, voir également la note du § 14 de Cournot, 1843, 26-27).

[86]

Cf. Cournot, 1851, 54, également § 25.

[87]

Fourier, 1822, 47.

[88]

Analogie que signale le texte même de Cournot à plusieurs reprises. Ainsi, écrit-il, « il est de la plus haute importance de savoir, par la discussion même des faits historiques, si le monde de l’histoire n’offre qu’une suite d’agitations sans règle et sans fin, ou s’il tend comme le monde physique, comme le monde des êtres vivants, vers une stabilité relative, en se débarrassant successivement des causes accidentelles de désordre », Cournot, 1872, II, VII, 157.

[89]

Ibid., I, II, 23.

[90]

Cournot signale qu’il s’accorde avec le Manuel historique du système politique des États de l’Europe de Heeren pour dater « l’ère des temps modernes, du jour où l’immortel Colomb, en découvrant un monde nouveau, a imprimé à la civilisation européenne la plus nette et la plus décisive secousse ; celle qu’elle devait nécessairement subir pour devenir autant que possible, universelle, logique et dégagée des accidents de l’histoire », Cournot, 1872, I, VIII, 86.

[91]

Ibid., III, I, 173-174.

[92]

« Si la mécanique rationnelle est l’une des grandes voies par où les mathématiques nous font pénétrer dans l’économie du monde, il y en a une autre dont la théorie des combinaisons donne la clef, voie plus raboteuse, moins imposante, moins large à la première vue, quoique ouvrant des accès dans des directions bien plus variées », Cournot, 1872, I, III, 182.

[93]

Cournot, 1872, III, I, 174.

[94]

Cournot, 1872, I, I , 13, souligné par Cournot.

[95]

Cournot, 1872, V, I, 348-349.

[96]

Mentré, 1905.

[97]

Cournot notait déjà en 1829 que pour se tenir au courant de l’état d’avancement des sciences physiques, « il faudrait lire tous les mois plusieurs gros cahiers écrits dans des langues différentes, et souscrire autant d’abonnements… » (Cournot, 1829, 72). Il n’est d’ailleurs pas ici novateur ; l’idée est dans l’air : le 1er mai de la même année, à la séance annuelle de la Société pour la propagation des connaissances scientifiques et industrielles, siège du Bulletin des Sciences Mathématiques…, son président, le baron de Férussac, prononce, un discours dont Cournot a sans doute connaissance – et vraisemblablement pour l’avoir entendu en personne –, discours dans lequel il affirme : « Depuis le commencement du XIXe siècle, et même depuis le milieu du XVIIIe, tout dénombrement des savants est devenu presque impossible, du moins pour tous les États anciennement civilisés de l’Europe, et même peut-être pour les États-Unis de l’Amérique du Nord. La culture des sciences et celle des arts industriels sont passées dans la masse des sociétés… Le nombre des journaux et des recueils périodiques s’est élevé à un tel point qu’il faudrait une sorte d’enregistrement officiel, dans certains États, pour le connaître exactement et pour en suivre tous les mouvements. Les sociétés savantes se sont accrues dans la même proportion… », Férussac, 1829, 15.

[98]

Cournot, 1875, III, 7, 135.

[99]

Cournot, 1872, I, I, 17.

[100]

Cournot, 1875, III, 7, 136.

[101]

Tarde, 2002, chapitre III in fine. La lecture qu’on pourrait appeler nécessitariste de la philosophie de l’histoire de Cournot, lecture vers laquelle oriente Tarde, tout comme Aron (cf. Aron, 1938, 20-24), est notamment discutée par Sten Sparre Nilson, cf. Nilson, 1950, 86-89.

[102]

S’il y a conflit, il est plutôt postérieur à la publication des Considérations, donc à la constitution de la pensée de Cournot. En effet, le texte de 1875 – qui se donne comme l’abrégé du « système de philosophie laborieusement exposé dans toute une rangée de volumes in-8° » (Cournot, 1875, 3) – infléchit singulièrement la thèse développée en 1861 de l’affaiblissement du rôle relatif de la politique dans l’évolution des sociétés humaines, Cournot indiquant qu’on doit « craindre que les futures convulsions de la politique, en remuant les sociétés à de plus grandes profondeurs, ne provoquent de plus violents et de plus aveugles appétits, n’aboutissent à de plus terribles désastres » (Cournot, 1875, 132). On peut imaginer que l’expérience de la Commune joue ici un rôle déterminant. Mais, et cette remarque suffit à l’indiquer, cette question est en fait extérieure à notre objet.

[103]

Il convient toutefois de remarquer que la représentation de l’histoire comme produit du jeu de l’ordre et du hasard est présente très tôt dans l’œuvre de Cournot, bien que sous une forme qu’il dénoncerait sans doute ultérieurement comme métaphysique. Il écrit en effet en 1828 que c’est « en montrant comment les lois de la nécessité, c’est-à-dire de l’ordre, subsistent et marchent à leur fin à travers les oscillations du hasard ou du désordre, que l’histoire s’élève à la dignité de science rationnelle » (Cournot, 1828, 86).

Résumé

Français

Cournot développe dans la seconde moitié du XIXe siècle une conception originale de l’histoire. Cette conception est au point de convergence de trois exigences :
1?) définir l’histoire non par son objet, mais par sa méthode ; elle est un mode de connaissance, non une discipline propre,
2?) introduire dans l’étude de la causalité historique des niveaux distincts de détermination et de rythme, donc une complexité des phénomènes, nécessaire à leur compréhension,
3?) penser l’orientation globale de la civilisation moderne.
Cet article a pour but de montrer comment ces trois points sont étroitement solidaires dans la pensée de Cournot, et comment celle-ci a pu marquer les représentations de l’histoire développées au XXe siècle.

Mots-clés

  • Cournot
  • philosophie de l’histoire
  • causalité historique
  • connaissance historique
  • fin de l’histoire

English

In the second half of the XIXth century Cournot develops an original conception of history. This conception results from three requirements :
1?) To define history not through its subject but through its method ; it is a means of knowledge not a full discipline,
2?) To introduce distinct levels of determination and timing in the study of historical causality, therefore a complexity of phenomena, necessary for their understanding,
3?) To think about the global tendencies of modern civilization.
This article aims to show how these three points are closely interdependent in Cournot’s thought, and how this thought may have influenced the representations of history developed in the XXth century.

Keywords

  • Cournot
  • philosophy of history
  • historical causality
  • historical knowledge
  • end of history

Plan de l'article

  1. Prologue : situation de la philosophie de l’histoire de Cournot
  2. I - La connaissance historique
  3. II - La philosophie de l’histoire
    1. Causes et raison
    2. Le mécanique et le vital
  4. III - La fin de l’histoire
  5. Conclusion

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